Vingt ans après (page 34)
Athos se leva sans dire une parole et alla à son tour décrocher son épée.
— Ah çà, messieurs, dit d’Artagnan essayant de rire, savez-vous que nous avons l’air de femmelettes ! Comment, nous, quatre hommes, qui avons sans sourciller tenu tête à des armées, voilà que nous tremblons devant un enfant !
— Oui, dit Athos, mais cet enfant vient au nom de Dieu.
Et ils sortirent empressés de l’hôtellerie.
CHAPITRE XXXIX. LA LETTRE DE CHARLES Ier.
aintenant il faut que le lecteur franchisse avec nous la Seine et nous suive jusqu’à la porte du couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques.
Il est onze heures du matin, et les pieuses sœurs viennent de dire une messe pour le succès des armes du roi Charles Ier. En sortant de l’église, une femme et une jeune fille, vêtues de noir, l’une comme une veuve, l’autre comme une orpheline, sont rentrées dans leur cellule. La femme s’est agenouillée sur un prie-Dieu de bois peint, et à quelques pas d’elle la jeune fille, appuyée à une chaise, se tient debout et pleure. La femme a dû être belle, mais on voit que ses larmes l’ont vieillie. La jeune fille est charmante, et ses pleurs l’embellissent encore. La femme paraît avoir quarante ans, la jeune fille en a quatorze.
— Mon Dieu ! disait la suppliante agenouillée, conservez mon époux, conservez mon fils, et prenez ma vie, si triste et si misérable.
— Mon Dieu ! disait la jeune fille, conservez-moi ma mère !
— Votre mère ne peut plus rien pour vous en ce monde, Henriette, dit en se retournant la femme affligée qui priait. Votre mère n’a plus ni trône, ni époux, ni fils, ni argent, ni amis ; votre mère, ma pauvre enfant, est abandonnée de tout l’univers.
La lettre du roi Charles Ier.
Et la femme, se renversant aux bras de sa fille, qui se précipitait pour la soutenir, se laissa aller elle-même aux sanglots.
— Ma mère, prenez courage ! dit la jeune fille. — Ah ! les rois sont malheureux cette année, dit la mère en posant sa tête sur l’épaule de l’enfant, et personne ne songe à nous dans ce pays, car chacun songe à ses propres affaires. Tant que votre frère a été avec nous, il m’a soutenue, mais votre frère est parti, il est à présent sans pouvoir donner de ses nouvelles à moi ni à son père. J’ai engagé mes derniers bijoux, vendu toutes mes hardes et les vôtres pour payer les gages de ses serviteurs, qui refusaient de l’accompagner si je n’eusse fait ce sacrifice. Maintenant nous en sommes réduites à vivre aux dépens des filles du Seigneur. Nous sommes des pauvres, secourus par Dieu.
— Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas à la reine votre sœur ? demanda la jeune fille.
— Hélas ! dit l’affligée, la reine ma sœur n’est plus reine, mon enfant, et c’est un autre qui règne en son nom. Un jour vous pourrez comprendre cela.
— Eh bien ! alors, au roi votre neveu. Voulez-vous que je lui parle ? Vous savez comme il m’aime, ma mère.
— Hélas ! le roi mon neveu, n’est pas encore roi, et lui-même, vous le savez bien, Laporte nous l’a dit vingt fois, lui-même manque de tout.
— Alors, adressons-nous à Dieu, dit la jeune fille.
Et elle s’agenouilla près de sa mère.
Ces deux femmes qui priaient ainsi au même prie-Dieu, c’étaient la fille et la petite-fille de Henri IV, la femme et la fille de Charles Ier.
Elles achevaient leur double prière lorsqu’une religieuse gratta doucement à la porte de la cellule.
— Entrez, ma sœur, dit la plus âgée des deux femmes en essuyant ses pleurs et en se relevant.
La religieuse entrouvrit respectueusement la porte.
— Que Votre Majesté veuille bien m’excuser si je trouble ses méditations, dit-elle ; mais il y a au parloir un seigneur étranger qui arrive d’Angleterre, et qui demande l’honneur de présenter une lettre à Votre Majesté.
— Oh ! une lettre ! une lettre du roi, peut-être ! des nouvelles de votre père, sans doute, entendez-vous, Henriette ?
— Oui, Madame, j’entends et j’espère.
— Et quel est ce seigneur, dites ?
— Un gentilhomme de quarante-cinq à cinquante ans.
— Son nom ? a-t-il dit son nom ?
— Milord de Winter.
— Milord de Winter ! s’écria la reine ; l’ami de mon époux ! Oh ! faites entrer, faites entrer !
Et la reine courut au-devant du messager, dont elle saisit la main avec empressement.
Lord de Winter, en entrant dans la cellule, s’agenouilla et présenta à la reine une lettre roulée dans un étui d’or.
— Ah ! milord, dit la reine, vous nous apportez trois choses que nous n’avions pas vues depuis bien longtemps : de l’or, un ami dévoué et une lettre du roi notre époux et maître.
De Winter salua de nouveau, mais il ne put répondre, tant il était profondément ému.
— Milord, dit la reine montrant la lettre, vous comprenez que je suis pressée de savoir ce que contient ce papier.
— Je me retire, madame, dit de Winter.
— Non, restez, dit la reine, nous lirons devant vous ; ne comprenez-vous pas que j’ai mille questions à vous faire ?
De Winter recula de quelques pas et demeura debout en silence.
La mère et la fille de leur côté, s’étaient retirées dans l’embrasure de la fenêtre et lisaient avidement, la fille appuyée au bras de sa mère, la lettre suivante :
« Madame et chère épouse,
« Nous voici arrivés au terme. Toutes les ressources que Dieu m’a laissées sont concentrées en ce camp de Naseby, d’où je vous écris à la hâte. Là, j’attends l’armée de mes sujets rebelles, et je vais lutter une dernière fois contre eux. Vainqueur, j’éternise la lutte ; vaincu, je suis perdu complètement. Je veux dans ce dernier cas (hélas ! quand on en est où nous en sommes, il faut tout prévoir), je veux essayer de gagner les côtes de France. Mais pourra-t-on, voudra-t-on y recevoir un roi malheureux, qui apportera un si funeste exemple dans un pays déjà soulevé par les discordes civiles ? Votre sagesse et votre affection me serviront de guide. Le porteur de cette lettre vous dira, madame, ce que je ne puis confier au risque d’un accident. Il vous expliquera quelle démarche j’attends de vous. Je le charge aussi de ma bénédiction pour mes enfants et de tous les sentiments de mon cœur pour vous, madame et chère épouse. »
La lettre était signée, au lieu de Charles, roi, Charles encore roi.
Cette triste lecture, dont de Winter suivait les impressions sur le visage de la reine, amena cependant dans ses yeux un éclair d’espérance.
— Qu’il ne soit plus roi ! s’écria-t-elle, qu’il soit vaincu, exilé, proscrit, mais qu’il vive ! Hélas ! le trône est un poste trop périlleux aujourd’hui pour que je désire qu’il y reste. Mais, dites-moi, milord, continua la reine, ne me cachez rien. Où en est le roi ? Sa position est-elle donc aussi désespérée qu’il le pense ?
— Hélas ! Madame, plus désespérée qu’il ne le pense lui-même. Sa Majesté a le cœur si bon qu’elle ne comprend pas la haine ; si loyal, qu’elle ne devine pas la trahison. L’Angleterre est atteinte d’un esprit de vertige qui, j’en ai bien peur, ne s’éteindra que dans le sang.
— Mais lord Montrose ? répondit la reine. J’avais entendu parler de grands et rapides succès, de batailles gagnées à Inverlashy, à Alfort et à Kilsyth. J’avais entendu dire qu’il marchait à la frontière pour se joindre à son roi.
— Oui, madame, mais à la frontière il a rencontré Lesly. Il avait lassé la victoire à force d’entreprises surhumaines, la victoire l’a abandonné. Montrose, battu à Philippaugh, a été forcé de congédier les restes de son armée et de fuir déguisé en laquais. Il est à Bergen, en Norwége.
— Dieu le garde ! dit la reine. C’est au moins une consolation de savoir que ceux qui ont tant de fois risqué leur vie pour nous sont en sûreté. Et maintenant, milord, que je vois la position du roi telle qu’elle est, c’est-à-dire désespérée, dites-moi ce que vous avez à me dire de la part de mon royal époux.
— Eh bien, Madame, dit de Winter, le roi désire que vous tâchiez de pénétrer les dispositions du roi et de la reine à son égard.
— Hélas ! vous le savez, répondit la reine, le roi n’est encore qu’un enfant, et la reine est une femme… bien faible même ; c’est M. de Mazarin qui est tout.
— Voudrait-il donc jouer en France le rôle que Cromwell joue en Angleterre ?
— Oh ! non, c’est un Italien souple et rusé, qui peut-être rêve le crime, mais n’osera jamais le commettre ; et, tout au contraire de Cromwell, qui dispose des deux chambres, Mazarin n’a pour appui que la reine dans sa lutte avec le parlement.
— Raison de plus alors pour qu’il protége un roi que les parlements poursuivent.
La reine hocha la tête avec amertume.
— Si j’en juge par moi-même, milord, dit-elle, le cardinal ne fera rien, ou peut-être même sera contre nous. Ma présence et celle de ma fille en France lui pèsent déjà ; à plus forte raison, celle du roi. Milord, ajouta Henriette en souriant avec mélancolie, c’est triste et presque honteux à dire, mais nous avons passé l’hiver au Louvre sans argent, sans linge, presque sans pain, et ne nous levant pas souvent faute de feu. — Horreur ! s’écria de Winter. La fille de Henri IV, la femme du roi Charles ! Que ne vous adressiez-vous donc, madame, au premier venu de nous ? — Voilà l’hospitalité que donne à une reine le ministre auquel un roi veut la demander. — Mais j’avais entendu parler d’un mariage entre monseigneur le prince de Galles et Mlle d’Orléans, dit de Winter. — Oui, j’en ai eu un instant l’espoir ; les enfants s’aimaient ; mais la reine, qui avait d’abord donné les mains à cet amour, a changé d’avis ; mais M. le duc d’Orléans, qui avait encouragé le commencement de leur familiarité, a défendu à sa fille de penser davantage à cette union. Ah ! milord, continua la reine sans songer même à essuyer ses larmes, mieux vaut combattre comme a fait le roi et mourir comme il va faire peut-être, que de vivre en mendiant comme je le fais. — Du courage, madame, dit de Winter, du courage, ne désespérez pas : les intérêts de la couronne de France, si ébranlés en ce moment, sont de combattre la rébellion chez le peuple le plus voisin. Mazarin est homme d’état, et il comprendra cette nécessité. — Mais êtes-vous sûr, dit la reine d’un air de doute, que vous ne soyez pas prévenu ? — Par qui ? demanda de Winter. — Mais par les Joye, par les Pridge, par les Cromwell. — Par un tailleur ! par un charretier ! par un brasseur ! Ah ! je l’espère, madame, le cardinal n’entrerait pas en alliance avec de pareils hommes. — Et qu’est-il lui-même ? demanda Mme Henriette. — Mais, pour l’honneur du roi, pour celui de la reine… — Allons, espérons qu’il fera quelque chose pour cet honneur, dit Mme Henriette. Un ami possède une si bonne éloquence, milord, que vous me rassurez ; donnez-moi donc la main et allons chez le ministre. — Madame, dit de Winter en s’inclinant, je suis confus de cet honneur. — Mais enfin, s’il refusait, dit Mme Henriette s’arrêtant, et que le roi perdît la bataille ? — Sa Majesté alors se réfugierait en Hollande, où j’ai entendu dire qu’était monseigneur le prince de Galles. — Et Sa Majesté pourrait-elle compter pour sa fuite sur beaucoup de serviteurs comme vous ? — Hélas ! non, madame, dit de Winter ; mais le cas est prévu, et je viens chercher des alliés en France. — Des alliés ! dit la reine en secouant la tête. — Madame, répondit de Winter, que je retrouve d’anciens amis que j’ai eus autrefois, et je réponds de tout. — Allons donc, milord, dit la reine avec ce doute poignant des gens qui ont été longtemps malheureux, allons donc, et que Dieu vous entende !
La reine monta dans sa voiture, et de Winter, à cheval, suivi de deux laquais, l’accompagna à la portière.
CHAPITRE XL. LA LETTRE DE CROMWELL.
u moment où Madame Henriette quittait les Carmélites pour se rendre au Palais-Royal, un cavalier descendait de cheval à la porte de cette demeure royale, et annonçait aux gardes qu’il avait quelque chose de conséquence à dire au cardinal Mazarin. Bien que le cardinal eût souvent peur, comme il avait encore plus souvent besoin d’avis et de renseignements, il était assez accessible. Ce n’était point à la première porte qu’on trouvait la difficulté véritable, la seconde même se franchissait assez facilement, mais à la troisième veillait, outre la garde et les huissiers, le fidèle Bernouin, cerbère qu’aucune parole ne pouvait fléchir, qu’aucun rameau, fût-il d’or, ne pouvait charmer. C’était donc à la troisième porte que celui qui sollicitait ou réclamait une audience devait subir un interrogatoire formel.
Le cavalier ayant laissé son cheval attaché aux grilles de la cour, monta le grand escalier, et s’adressant aux gardes dans la première salle :
— M. le cardinal Mazarin ? dit-il.
— Passez, répondirent les gardes sans lever le nez, les uns de dessus leurs cartes et les autres de dessus leurs dés, enchantés d’ailleurs de faire comprendre que ce n’était pas à eux de remplir l’office de laquais.
Le cavalier entra dans la seconde salle. Celle-ci était gardée par les mousquetaires et les huissiers. Le cavalier répéta sa demande.
— Avez-vous une lettre d’audience ? demanda un huissier s’avançant au-devant du solliciteur. — J’en ai une, mais pas du cardinal de Mazarin. — Entrez et demandez M. Bernouin, dit l’huissier.
Et il ouvrit la porte de la troisième chambre.
Soit par hasard, soit qu’il se tînt à son poste habituel, Bernouin était debout derrière cette porte et avait tout entendu.
— C’est moi, monsieur, que vous cherchez, dit-il. De qui est la lettre que vous apportez à Son Éminence ?
— Du général Olivier Cromwell, dit le nouveau venu ; veuillez dire ce nom à Son Éminence, et venir rapporter s’il veut me recevoir oui ou non.
Et il se tint debout dans l’attitude sombre et fière qui était particulière aux puritains.
Bernouin, après avoir promené sur toute la personne du jeune homme un regard inquisiteur, rentra dans le cabinet du cardinal, auquel il transmit les paroles du messager.
— Un homme porteur d’une lettre d’Olivier Cromwell ? dit Mazarin ; et quelle espèce d’homme ?
— Un vrai Anglais, monseigneur, cheveux blond-roux, plutôt roux que blonds ; œil gris-bleu, plutôt gris que bleu ; pour le reste, orgueil et raideur.
— Qu’il donne sa lettre.
— Monseigneur demande la lettre, dit Bernouin en repassant du cabinet dans l’antichambre.
— Monseigneur ne verra pas la lettre sans le porteur, répondit le jeune homme ; mais pour vous convaincre que je suis réellement porteur d’une lettre, regardez, la voici.
Bernouin regarda le cachet, et voyant que la lettre venait véritablement du général Olivier Cromwell, il s’apprêta à retourner près de Mazarin.
— Ajoutez, dit le jeune homme, que je suis, non pas un simple messager, mais un envoyé extraordinaire.
Bernouin rentra dans le cabinet, et sortant après quelques secondes :
— Entrez, Monsieur, dit-il en tenant la porte ouverte.
Mazarin avait eu besoin de toutes ces allées et venues pour se remettre de l’émotion que lui avait causée l’annonce de cette lettre, mais, quelque perspicace que fût son esprit, il cherchait en vain quel motif avait pu porter Cromwell à entrer avec lui en communication.
Le jeune homme parut sur le seuil de son cabinet ; il tenait son chapeau d’une main et la lettre de l’autre. Mazarin se leva.
— Vous avez, monsieur, dit-il, une lettre de créance pour moi ?
— La voici, monseigneur, dit le jeune homme.
Mazarin prit la lettre, la décacheta et lut :
« M. Mordaunt, un de mes secrétaires, remettra cette lettre d’introduction à Son Éminence le cardinal de Mazarin, à Paris ; il est porteur en outre pour Son Éminence d’une seconde lettre confidentielle.
« olivier cromwell. »
— Fort bien, monsieur Mordaunt, dit Mazarin, donnez-moi cette seconde lettre et asseyez-vous.
Le jeune homme tira de sa poche une seconde lettre, la donna au cardinal et s’assit.
Cependant, tout à ses réflexions, le cardinal avait pris la lettre, et, sans la décacheter, la tournait et la retournait dans sa main ; mais pour donner le change au messager il se mit à l’interroger selon son habitude, et convaincu qu’il était par l’expérience que peu d’hommes parvenaient à lui cacher quelque chose lorsqu’il interrogeait et regardait à la fois.
— Vous êtes bien jeune, monsieur Mordaunt, dit-il, pour ce rude métier d’ambassadeur où échouent parfois les plus vieux diplomates.
— Monseigneur, j’ai vingt-trois ans, mais Votre Éminence se trompe en me disant que je suis jeune. J’ai plus d’âge qu’elle, quoique je n’aie point sa sagesse.
— Comment cela, monsieur ? dit Mazarin, je ne vous comprends pas.
— Je dis monseigneur que les années de souffrance comptent double, et que depuis vingt ans je souffre.
— Ah ! oui, je comprends, dit Mazarin, défaut de fortune ; vous êtes pauvre, n’est-ce pas ?
Puis il ajouta en lui-même :
— Ces révolutionnaires anglais sont tous des gueux et des manants.
— Monseigneur, je devais avoir un jour une fortune de six millions, mais on me l’a prise.
— Vous n’êtes donc pas un homme du peuple ? dit Mazarin étonné.
— Si je portais mon titre, je serais lord ; si je portais mon nom, vous eussiez entendu un des noms les plus illustres de l’Angleterre.
— Comment vous appelez-vous donc ? demanda Mazarin.
— Je m’appelle M. Mordaunt, dit le jeune homme en s’inclinant.
Mazarin comprit que l’envoyé désirait garder son incognito. Il se tut un instant, mais pendant cet instant il le regarda avec une attention plus grande encore qu’il n’avait fait la première fois… Le jeune homme était impassible.
— Au diable ces puritains ! dit tout bas Mazarin ; ils sont taillés dans le marbre.
Et tout haut :
— Mais il vous reste des parents ? dit-il.
— Il m’en reste un, oui, monseigneur.
— Alors il vous aide ?
— Je me suis présenté trois fois pour implorer son appui, et trois fois il m’a fait chasser par ses valets.
— Oh ! mon Dieu ! mon cher monsou Mordaunt, dit Mazarin, espérant faire tomber le jeune homme dans quelque piège par sa fausse pitié, mon Dieu, que votre récit m’intéresse ! Vous ne connaissez donc pas votre naissance ?
— Je ne la connais que depuis peu de temps.
— Et jusqu’au moment où vous l’avez connue…
— Je me considérais comme un enfant abandonné.
— Alors vous n’avez jamais vu votre mère ?
— Si fait, monseigneur : quand j’étais enfant, elle vint trois fois chez ma nourrice ; je me rappelle la dernière fois qu’elle vint comme si c’était aujourd’hui.
— Vous avez bonne mémoire, dit Mazarin.
— Oh ! oui, monseigneur, dit le jeune homme avec un si singulier accent que le cardinal sentit un frisson lui courir par les veines.
— Et qui vous élevait ? demanda Mazarin.
— Une nourrice française, qui me renvoya quand j’eus cinq ans, parce que personne ne la payait plus, en me nommant ce parent dont souvent ma mère lui avait parlé.
— Que devîntes-vous ?
— Comme je pleurais et mendiais sur les grands chemins, un ministre de Kingston me recueillit, m’instruisit dans la religion calviniste, me donna toute la science qu’il avait lui-même, et m’aida dans les recherches que je fis de ma famille.
— Et ces recherches ?
— Furent infructueuses ; le hasard fit tout.
— Vous découvrîtes ce qu’était devenue votre mère ?
— J’appris qu’elle avait été assassinée par ce parent, aidé de quatre de ses amis ; mais je savais déjà que j’avais été dégradé de la noblesse et dépouillé de tous mes biens par le roi Charles Ier.
— Ah ! je comprends maintenant pourquoi vous servez M. Cromwell. Vous haïssez le roi ?
— Oui, monseigneur, je le hais ! dit le jeune homme.
Mazarin vit avec étonnement l’expression diabolique avec laquelle le jeune homme prononça ces paroles ; comme les visages ordinaires se colorent de sang, son visage, à lui, se colora de fiel et devint livide.
— Votre histoire est terrible, M. Mordaunt, et me touche vivement ; mais, par bonheur pour vous, vous servez un maître tout-puissant. Il doit vous aider dans vos recherches. Nous avons tant de renseignements, nous autres.
— Monseigneur, à un bon chien de race il ne faut montrer que le bout d’une piste pour qu’il arrive sûrement à l’autre bout.
— Mais ce parent dont vous m’avez entretenu, voulez-vous que je lui parle ? dit Mazarin qui tenait à se faire un ami près de Cromwell.
— Merci, monseigneur, je lui parlerai moi-même.
— Mais ne m’avez-vous pas dit qu’il vous maltraitait ?
— Il me traitera mieux la première fois que je le verrai.
— Vous avez donc un moyen de l’attendrir ?
— J’ai un moyen de me faire craindre.
Mazarin regardait le jeune homme, mais à l’éclair qui jaillit de ses yeux, il baissa la tête, et embarrassé de continuer une semblable conversation, il ouvrit la lettre de Cromwell.
Peu à peu les yeux du jeune homme redevinrent ternes et vitreux comme d’habitude, et il tomba dans une rêverie profonde. Après avoir lu les premières lignes, Mazarin se hasarda à regarder en dessous si Mordaunt n’épiait pas sa physionomie, et remarquant son indifférence :
— Faites donc faire vos affaires, dit-il en haussant imperceptiblement les épaules, par des gens qui font en même temps les leurs ! Voyons ce que me veut cette lettre.