Vingt ans après (page 35)
Nous la reproduisons textuellement :
« À Son Éminence monseigneur le cardinal Mazarini.
« J’ai voulu, monseigneur, connaître vos intentions au sujet des affaires présentes de l’Angleterre. Les deux royaumes sont trop voisins pour que la France ne s’occupe pas de notre situation, comme nous nous occupons de celle de la France. Les Anglais sont presque tous unanimes pour combattre la tyrannie du roi Charles et de ses partisans. Placé à la tête de ce mouvement par la confiance publique, j’en apprécie mieux que personne la nature et les conséquences. Aujourd’hui je fais la guerre et je vais livrer au roi Charles une bataille décisive. Je la gagnerai, car l’espoir de la nation et l’esprit du Seigneur sont avec moi. Cette bataille gagnée, le roi n’a plus de ressources en Angleterre ni en Écosse, et s’il n’est pas pris ou tué, il va essayer de passer en France pour recruter des soldats et se refaire des armes et de l’argent. Déjà la France a reçu la reine Henriette, et, involontairement sans doute, a entretenu un foyer de guerre civile inextinguible dans mon pays ; mais madame Henriette est fille de France et l’hospitalité de la France lui était due. Quant au roi Charles, la question change de face : en le recevant et en le secourant, la France improuverait les actes du peuple anglais et nuirait si essentiellement à l’Angleterre, et surtout à la marche du gouvernement qu’elle compte se donner, qu’un pareil état équivaudrait à des hostilités flagrantes. »
À ce moment, Mazarin, fort inquiet de la tournure que prenait la lettre, cessa de lire de nouveau et regarda le jeune homme en dessous.
Il rêvait toujours. Mazarin continua :
« Il est donc urgent, monseigneur, que je sache à quoi m’en tenir sur les vues de la France : les intérêts de ce royaume et ceux de l’Angleterre, quoique dirigés en sens inverse, se rapprochent cependant plus qu’on ne saurait le croire. L’Angleterre a besoin de tranquillité intérieure pour consommer l’expulsion de son roi ; la France a besoin de cette tranquillité pour consolider le trône de son jeune monarque ; vous avez autant que nous besoin de cette paix intérieure à laquelle nous touchons, nous, grâce à l’énergie de notre gouvernement.
« Vos querelles avec le parlement, vos dissensions bruyantes avec les princes qui aujourd’hui combattent pour vous et demain contre vous, la ténacité populaire dirigée par le coadjuteur, le président Blancmesnil et le conseiller Broussel ; tout ce désordre enfin qui parcourt les différents degrés de l’État doit vous faire envisager avec inquiétude l’éventualité d’une guerre étrangère ; car alors l’Angleterre, surexcitée par l’enthousiasme des idées nouvelles s’allierait à l’Espagne, qui déjà convoite cette alliance. J’ai donc pensé, monseigneur, connaissant votre prudence et la position toute personnelle que les événements vous font aujourd’hui ; j’ai pensé que vous aimeriez mieux concentrer vos forces dans l’intérieur du royaume de France et abandonner aux siennes le gouvernement nouveau de l’Angleterre. Cette neutralité consiste seulement à éloigner le roi Charles du territoire de France, et à ne secourir ni par armes, ni par argent, ni par troupes, ce roi entièrement étranger à votre pays.
« Ma lettre est donc toute confidentielle, et c’est pour cela que je vous l’envoie par un homme de mon intime confiance : elle précédera, par un sentiment que Votre Éminence appréciera, les mesures que je prendrai d’après les événements. Olivier Cromwell a pensé qu’il ferait mieux entendre la raison à un esprit intelligent comme celui de Mazarini, qu’à une reine, admirable de fermeté sans doute, mais trop soumise aux vains préjugés de la naissance et du pouvoir divin.
« Adieu, monseigneur ; si je n’ai pas de réponse dans quinze jours, je regarderai ma lettre comme non avenue.
« olivier cromwell. »
— Monsieur Mordaunt, dit le cardinal en élevant la voix comme pour éveiller le songeur, ma réponse à cette lettre sera d’autant plus satisfaisante pour le général Cromwell que je serai plus sûr qu’on ignorera que je la lui ai faite. Allez donc l’attendre à Boulogne-sur-Mer, et promettez-moi de partir demain matin.
— Je vous le promets, monseigneur, répondit Mordaunt ; mais combien de jours Votre Éminence me fera-t-elle attendre cette réponse ?
— Si vous ne l’avez pas reçue dans dix jours, vous pouvez partir.
Mordaunt s’inclina.
— Ce n’est pas tout, monsieur, continua Mazarin, vos aventures particulières m’ont vivement touché ; en outre, la lettre de M. Cromwell vous rend important à mes yeux comme ambassadeur. Voyons, je vous le répète, dites-moi, que puis-je faire pour vous ?
Mordaunt réfléchit un instant, et, après une visible hésitation, il allait ouvrir la bouche pour parler, quand Bernouin entra précipitamment, se pencha vers l’oreille du cardinal et lui parla tout bas :
— Monseigneur, lui dit-il, la reine Henriette accompagnée d’un gentilhomme anglais entre en ce moment au Palais-Royal.
Mazarin fit sur sa chaise un bond qui n’échappa point au jeune homme et réprima la confidence qu’il allait sans doute faire.
— Monsieur, dit le cardinal, vous avez entendu, n’est-ce pas ? Je vous fixe Boulogne parce que je pense que toute ville de France vous est indifférente ; si vous en préférez une autre, nommez-la ; mais vous concevez facilement qu’entouré comme je le suis d’influences auxquelles je n’échappe qu’à force de discrétion, je désire qu’on ignore votre présence à Paris. — Je partirai, monsieur, dit Mordaunt en faisant quelques pas vers la porte par laquelle il était entré. — Non, point par là, monsieur, je vous prie ! s’écria vivement le cardinal ; veuillez passer par cette galerie, d’où vous gagnerez le vestibule. Je désire qu’on ne vous voie pas sortir, notre entrevue doit être secrète.
Mordaunt suivit Bernouin, qui le fit passer dans une salle voisine et le remit à un huissier en lui indiquant une porte de sortie.
Puis Bernouin revint à la hâte vers son maître pour introduire près de lui la reine Henriette, qui traversait déjà la galerie vitrée.
CHAPITRE XLI. MAZARIN ET MADAME HENRIETTE.
e cardinal se leva et alla recevoir en hâte la reine d’Angleterre. Il la joignit au milieu de la galerie qui précédait son cabinet. Il témoignait d’autant plus de respect à cette reine sans suite et sans parure, qu’il sentait lui-même qu’il avait bien quelque reproche à se faire sur son avarice et son manque de cœur. Mais les suppliants savent contraindre leur visage à prendre toutes les expressions, et la fille d’Henri IV souriait en venant au-devant de celui qu’elle haïssait et méprisait.
— Ah ! se dit à lui-même Mazarin, quel doux visage ! Viendrait-elle pour m’emprunter de l’argent ?
Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort ; il tourna même en dedans le chaton du diamant magnifique dont l’éclat attirait les yeux sur sa main, qu’il avait d’ailleurs blanche et belle. Malheureusement cette bague n’avait pas la vertu de celle de Gigès, qui rendait son maître invisible lorsqu’il faisait ce que venait de faire Mazarin. Or, Mazarin eût bien désiré être invisible en ce moment, car il devinait que madame Henriette venait lui demander quelque chose ; du moment où une reine qu’il avait traitée ainsi apparaissait avec le sourire sur les lèvres, au lieu d’avoir la menace sur la bouche, elle venait en suppliante.
— Monsieur le cardinal, dit l’auguste visiteuse, j’avais d’abord eu l’idée de parler de l’affaire qui m’amène avec la reine ma sœur, mais j’ai réfléchi que les choses politiques regardent avant tout les hommes. — Madame, dit Mazarin, croyez que Votre Majesté me confond avec cette distinction flatteuse.
— Il est bien gracieux, pensa la reine ; m’aurait-il donc devinée ?
On était arrivé au cabinet du cardinal. Il fit asseoir la reine, et lorsqu’elle fut accommodée dans son fauteuil : — Donnez, dit-il, vos ordres au plus respectueux de vos serviteurs.
— Hélas ! Monsieur, répondit la reine, j’ai perdu l’habitude de donner des ordres et pris celle de faire des prières. Je viens vous prier, trop heureuse si ma prière est exaucée par vous.
— Je vous écoute, madame, dit Mazarin.
— Monsieur le cardinal, il s’agit de la guerre que le roi mon mari soutient contre ses sujets rebelles. Vous ignorez peut-être qu’on se bat en Angleterre, dit la reine avec un sourire triste, et que dans peu l’on se battra d’une façon bien plus décisive encore qu’on ne l’a fait jusqu’à présent.
— Je l’ignore complètement, madame, dit le cardinal en accompagnant ces paroles d’un léger mouvement d’épaules. Hélas ! nos guerres à nous absorbent le temps et l’esprit d’un pauvre ministre incapable et infirme comme je le suis.
— Eh bien ! monsieur le cardinal, dit la reine, je vous apprendrai donc que Charles Ier, mon époux, est à la veille d’engager une action décisive. En cas d’échec (Mazarin fit un mouvement), il faut tout prévoir, continua la reine ; en cas d’échec, il désire se retirer en France et y vivre comme un simple particulier. Que dites-vous de ce projet ?
Le cardinal avait écouté sans qu’une fibre de son visage trahît l’impression qu’il éprouvait ; en écoutant, son sourire resta ce qu’il était toujours, faux et câlin, et quand la reine eut fini :
— Croyez-vous, Madame, dit-il de sa voix la plus soyeuse, que la France, tout agitée et toute bouillante comme elle est elle-même, soit un port bien salutaire pour un roi détrôné ? La couronne est déjà peu solide sur la tête du roi Louis XIV, comment supporterait-il un double poids ?
— Ce poids n’a pas été bien lourd quant à ce qui me regarde, interrompit la reine avec un douloureux sourire, et je ne demande pas qu’on fasse plus pour mon époux qu’on n’a fait pour moi. Vous voyez que nous sommes des rois bien modestes, monsieur.
— Oh ! vous, madame, vous, se hâta de dire le cardinal pour couper court aux explications qu’il voyait arriver, vous, c’est autre chose ; une fille de Henri IV, de ce grand, de ce sublime roi…
— Ce qui ne vous empêche pas de refuser l’hospitalité à son gendre, n’est-ce pas, monsieur ? Vous devriez pourtant vous souvenir que ce grand, ce sublime roi, proscrit un jour comme va l’être mon mari, a été demander du secours à l’Angleterre, et que l’Angleterre lui en a donné ; il est vrai de dire que la reine Élisabeth n’était pas sa nièce.
— Peccato ! dit Mazarin se débattant sous cette logique si simple, Votre Majesté ne me comprend pas ; elle juge mal mes intentions, et cela sans doute parce que je m’explique mal en français.
— Parlez italien, Monsieur : la reine Marie de Médicis, notre mère, nous a appris cette langue avant que le cardinal, votre prédécesseur, l’eût envoyée mourir en exil. S’il est resté quelque chose de ce grand, de ce sublime roi Henri dont vous parliez tout à l’heure, il doit bien s’étonner de cette profonde admiration pour lui jointe à si peu de pitié pour sa famille.
La sueur coulait à grosses gouttes sur le front de Mazarin.
— Cette admiration est au contraire si grande et si réelle, madame, dit Mazarin sans accepter l’offre que lui faisait la reine de changer d’idiôme, que, si le roi Charles Ier… que Dieu le garde de tout malheur ! venait en France, je lui offrirais ma maison, ma propre maison ; mais, hélas ! ce serait une retraite peu sûre. Quelque jour le peuple brûlera cette maison comme il a brûlé celle du maréchal d’Ancre. Pauvre Concino Concini ! il ne voulait cependant que le bien de la France.
— Oui, monseigneur, comme vous, dit ironiquement la reine.
Mazarin fit semblant de ne pas comprendre le double sens de la phrase qu’il avait dite lui-même, et continua de s’apitoyer sur le sort de Concino Concini.
— Mais enfin, monseigneur le cardinal, dit la reine impatientée, que me répondez-vous ?
— Madame, s’écria Mazarin de plus en plus attendri, madame, Votre Majesté me permettrait-elle de lui donner un conseil ? Bien entendu qu’avant de prendre cette hardiesse, je commence à me mettre aux pieds de Votre Majesté pour tout ce qui lui fera plaisir.
— Dites, monsieur, répondit la reine. Le conseil d’un homme aussi prudent que vous doit être assurément bon.
— Madame, croyez-moi, le roi doit se défendre jusqu’au bout.
— Il l’a fait, monsieur, et cette dernière bataille, qu’il va livrer avec des ressources bien inférieures à celles de ses ennemis, prouve qu’il ne compte pas se rendre sans combattre ; mais enfin, dans le cas où il serait vaincu ?
— Eh bien ! madame, dans ce cas, mon avis (je sais que je suis bien hardi de donner des conseils à Votre Majesté), mais mon avis est que le roi ne doit pas quitter son royaume ; on oublie vite les rois absents : s’il passe en France, sa cause est perdue.
— Mais alors, dit la reine, si c’est votre avis, et si vous lui portez vraiment intérêt, envoyez-lui quelque secours d’hommes et d’argent, car moi, je ne puis plus rien pour lui, car moi j’ai vendu pour l’aider jusqu’à mon dernier diamant ; il ne me reste rien, vous le savez, vous le savez mieux que personne, monsieur. S’il m’était resté quelques bijoux, j’en aurais acheté du bois pour me chauffer moi et ma fille cet hiver.
— Ah ! madame, dit Mazarin, Votre Majesté ne sait guère ce qu’elle me demande : du jour où un secours d’étrangers entre à la suite d’un roi pour le replacer sur le trône, c’est avouer qu’il n’a plus d’aide dans l’amour de ses sujets.
— Au fait, monsieur le cardinal, dit la reine impatientée de suivre cet esprit subtil dans le labyrinthe de mots où il s’égarait ; au fait, et répondez-moi oui ou non : Si le roi persiste à rester en Angleterre, lui enverrez-vous du secours ? s’il vient en France, lui donnerez-vous l’hospitalité ?
— Madame, dit le cardinal en affectant la plus grande franchise, je vais montrer à Votre Majesté, je l’espère, combien je lui suis dévoué et le désir que j’ai de terminer une affaire qu’elle a tant à cœur, après quoi Votre Majesté, je pense, ne doutera plus de mon zèle à la servir.
La reine se mordait les lèvres et s’agitait d’impatience sur son fauteuil.
— Eh bien ! qu’allez-vous faire ? dit-elle enfin ; voyons, parlez.
— Je vais à l’instant même consulter la reine, et nous déférerons de suite la chose au parlement…
— Avec lequel vous êtes en guerre, n’est-ce pas ? Vous chargerez Broussel d’en être le rapporteur. Assez, monsieur le cardinal, assez ! Je vous comprends, ou plutôt j’ai tort ; allez en effet au parlement, car c’est de ce parlement, ennemi des rois, que sont venus à la fille de ce grand, de ce sublime Henri IV, que vous admirez tant, les seuls secours qui m’aient empêchée de mourir de froid et de faim cet hiver.
Et sur ces paroles la reine se leva avec une majestueuse indignation. Le cardinal étendit vers elle ses mains jointes.
— Ah ! madame, madame, que vous me connaissez mal, mon Dieu !
Mais la reine Henriette, sans même se retourner du côté de celui qui versait ces hypocrites larmes, traversa le cabinet, ouvrit la porte elle-même, et, au milieu des gardes nombreuses de l’Éminence, des courtisans empressés à lui faire leur cour, du luxe d’une royauté rivale, elle alla prendre la main de de Winter, seul, isolé et debout : pauvre reine déjà déchue, devant laquelle tous s’inclinaient encore par étiquette, mais qui n’avait plus de fait qu’un seul bras sur lequel elle pût s’appuyer.
— C’est égal, dit Mazarin quand il fut seul, cela m’a donné de la peine, et c’est un rude rôle à jouer. Mais je n’ai rien dit ni à l’un ni à l’autre. Hum ! le Cromwell est un rude chasseur de rois, je plains ses ministres, s’il en prend jamais. Bernouin !
Bernouin entra.
— Qu’on voie si le jeune homme au pourpoint noir et aux cheveux courts que vous avez tantôt introduit près de moi est encore au palais.
Bernouin sortit. Le cardinal occupa le temps de son absence à retourner en dehors le chaton de sa bague, à en frotter le diamant, à en admirer l’eau, et comme une larme roulait encore dans ses yeux et lui rendait la vue trouble, il secoua la tête pour la faire tomber.
Bernouin rentra avec Comminges, qui était de garde.
— Monseigneur, dit Comminges, comme je conduisais le jeune homme que Votre Éminence demande, il s’est approché de la porte vitrée de la galerie, et a regardé quelque chose avec étonnement, sans doute le tableau de Raphaël qui est vis-à-vis de cette porte ; ensuite il a rêvé un instant et a descendu l’escalier. Je crois l’avoir vu monter sur un cheval gris, et sortir de la cour du palais ; mais monseigneur ne va-t-il point chez la reine ?
— Pourquoi faire ?
— Monsieur de Guitaud, mon oncle, vient de me dire que Sa Majesté avait reçu des nouvelles de l’armée.
— C’est bien, j’y cours.
En ce moment, M. de Villequier apparut ; il venait en effet chercher le cardinal de la part de la reine.
Comminges avait bien vu, et Mordaunt avait réellement agi comme il l’avait raconté. En traversant la galerie parallèle à la grande galerie vitrée, il aperçut de Winter qui attendait que la reine eût terminé sa négociation.
À cette vue, le jeune homme s’arrêta court, non point en admiration devant le tableau de Raphaël, mais comme fasciné par la vue d’un objet terrible ; ses yeux se dilatèrent ; un frisson courut par tout son corps, on eût dit qu’il voulait franchir le rempart de verre qui le séparait de son ennemi, car si Comminges avait vu avec quelle expression de haine les yeux de ce jeune homme s’étaient fixés sur de Winter, il n’eût point douté un instant que ce seigneur anglais ne fût son ennemi mortel.
Mais il s’arrêta ; ce fut pour réfléchir sans doute, car au lieu de se laisser entraîner à son premier mouvement, qui avait été d’aller droit à milord de Winter, il descendit lentement l’escalier, sortit du palais la tête baissée, se mit en selle, fit ranger son cheval à l’angle de la rue Richelieu, et, les yeux fixés sur la grille, il attendit que le carrosse de la reine sortît de la cour.
La sortie du Palais-Royal.
Il ne fut pas longtemps à attendre, car à peine la reine était-elle restée un quart d’heure chez Mazarin ; mais ce quart d’heure d’attente parut un siècle à celui qui attendait ; enfin la lourde machine qu’on appelait alors un carosse sortit en grondant des grilles, et de Winter, toujours à cheval, se pencha de nouveau à la portière pour causer avec Sa Majesté.
Les chevaux partirent au trot et prirent le chemin du Louvre, où ils entrèrent. Avant de partir du couvent des Carmélites, madame Henriette avait dit à sa fille de venir l’attendre au palais, qu’elle avait habité longtemps et qu’elle n’avait quitté que parce que leur misère leur semblait plus lourde encore dans les salles dorées.
Mordaunt suivit la voiture, et lorsqu’il l’eut vue entrer sous l’arcade si sombre, il alla, lui et son cheval, s’appliquer contre une muraille sur laquelle l’ombre s’étendait, et demeura immobile au milieu des moulures de Jean Goujon, pareil à un bas-relief représentant une statue équestre.
Il attendait comme il avait déjà fait au Palais-Royal.
CHAPITRE XLII. COMMENT LES MALHEUREUX PRENNENT PARFOIS LE HASARD POUR DE LA PROVIDENCE.
h bien, madame ? dit de Winter quand la reine eut éloigné ses serviteurs. — Eh bien, ce que j’avais prévu arrive, milord. — Il refuse ? — Ne vous l’avais-je pas dit d’avance ? — Le cardinal refuse de recevoir le roi ? la France refuse l’hospitalité à un prince malheureux ? mais c’est la première fois, madame ! — Je n’ai pas dit la France, milord, j’ai dit le cardinal, et le cardinal n’est pas même français. — Mais la reine, l’avez-vous vue ? — Inutile, dit madame Henriette en secouant la tête tristement : ce n’est pas la reine qui dira jamais oui quand le cardinal a dit non. Ignorez-vous que cet Italien mène tout, au-dedans comme au-dehors ? Il y a plus, et j’en reviens à ce que je vous ai dit, je ne serais pas étonnée que nous eussions été prévenus par Cromwell : il était embarrassé en me parlant, et cependant ferme dans sa volonté de refuser. Puis, avez-vous remarqué cette agitation au Palais-Royal, ces allées, ces venues de gens affairés ? Auraient-ils reçu quelques nouvelles, milord ? — Ce n’est point d’Angleterre, madame ; j’ai fait si grande diligence que je suis sûr de n’avoir point été prévenu : je suis parti il y a trois jours, j’ai passé par miracle au milieu de l’armée puritaine ; j’ai pris la poste avec mon laquais Tomy, et les chevaux que nous montons nous les avons achetés à Paris. D’ailleurs, avant de rien risquer, le roi, j’en suis sûr, attendra la réponse de Votre Majesté. — Vous lui rapporterez, milord, reprit la reine au désespoir, que je ne puis rien, que j’ai souffert autant que lui, plus que lui, obligée que je suis de manger le pain de l’exil, et de demander l’hospitalité à de faux amis qui rient de mes larmes, et que, quant à sa personne royale, il faut qu’il se sacrifie généreusement et meure en roi. J’irai mourir à ses côtés. — Madame ! madame ! s’écria de Winter, Votre Majesté s’abandonne au découragement, et peut-être nous reste-t-il encore quelque espoir. — Plus d’amis, milord ! plus d’amis dans le monde entier que vous ! Ô mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Mme Henriette en levant les bras au ciel, avez-vous donc repris tous les cœurs généreux qui existaient sur la terre !
— J’espère que non, madame, répondit de Winter rêveur ; je vous ai parlé de quatre hommes.
— Que voulez-vous faire avec quatre hommes ?
— Quatre hommes dévoués, quatre hommes résolus à mourir peuvent beaucoup, croyez-moi, madame, et ceux dont je vous parle ont beaucoup fait dans un temps.
— Et ces quatre hommes, où sont-ils ?
— Ah ! voilà ce que j’ignore. Depuis près de vingt ans je les ai perdus de vue, et cependant dans toutes les occasions où j’ai vu le roi en péril, j’ai songé à eux.
— Et ces hommes étaient vos amis ?
— L’un d’eux a tenu ma vie entre ses mains et me l’a rendue ; je ne sais pas s’il est resté mon ami, mais depuis ce temps au moins, moi, je suis demeuré le sien.
— Et ces hommes sont en France, milord ?
— Je le crois.
— Dites leurs noms ; peut-être les ai-je entendu nommer et pourrais-je vous aider dans votre recherche.
— L’un d’eux se nommait le chevalier d’Artagnan.
— Oh ! milord ! si je ne me trompe, ce chevalier d’Artagnan est lieutenant aux gardes, j’ai entendu prononcer son nom ; mais, faites-y attention, cet homme, j’en ai peur, est tout au cardinal.