Vingt ans après (page 45)
— Madame, croyez-en le coadjuteur, qui est l’un des plus habiles politiques que nous ayons ; le premier chapeau de cardinal qui vaquera semble fait pour sa noble tête.
— Ah ! que tu as besoin de moi, rusé coquin ! dit Gondy.
— Et que nous promettra-t-il à nous, dit d’Artagnan, le jour où on voudra le tuer ? Peste, s’il donne comme cela des chapeaux, apprêtons-nous, Porthos, et demandons chacun un régiment dès demain. Corbleu ! que la guerre civile dure une année seulement, et je ferai redorer pour moi l’épée de connétable !
— Et moi ? dit Porthos.
— Toi ! je te ferai donner le bâton de maréchal de M. de la Meilleraie, qui ne me paraît pas en grande faveur en ce moment.
— Ainsi, monsieur, dit la reine, sérieusement vous craignez l’émotion populaire ?
— Sérieusement, madame, reprit Gondy étonné de ne pas être plus avancé ; je crains, quand le torrent a rompu sa digue, qu’il ne cause de grands ravages.
— Et moi, dit la reine, je crois que dans ce cas, il lui faut opposer des digues nouvelles. Allez, je réfléchirai.
Gondy regarda Mazarin d’un air étonné. Mazarin s’approcha de la reine pour lui parler. En ce moment on entendit un tumulte effroyable sur la place du Palais-Royal. Gondy sourit, le regard de la reine s’enflamma, Mazarin devint très pâle.
— Qu’est-ce encore ? dit-il.
En ce moment Comminges se précipita dans le salon.
— Pardon, madame, dit Comminges à la reine en entrant ; mais le peuple a broyé les sentinelles contre les grilles, et en ce moment il force les portes ; qu’ordonnez-vous ?
— Écoutez, Madame, dit Gondy.
Le mugissement des flots, le bruit de la foudre, les rugissements d’un volcan enflammé ne peuvent point se comparer à la tempête de cris qui s’éleva au ciel en ce moment.
— Ce que j’ordonne ? dit la reine.
— Oui, le temps presse.
— Combien d’hommes à peu près avez-vous au Palais-Royal ?
— Six cents hommes.
— Mettez cent hommes autour du roi, et avec le reste balayez-moi toute cette populace.
— Madame, dit Mazarin, que faites-vous ?
— Allez, dit la reine.
Comminges sortit avec l’obéissance passive du soldat.
En ce moment un craquement horrible se fit entendre : une des portes commençait à céder.
— Eh ! madame, dit Mazarin, vous nous perdez tous, le roi, vous et moi.
Anne d’Autriche, à ce cri parti de l’âme du cardinal effrayé, eut peur à son tour ; elle rappela Comminges.
— Il est trop tard, dit Mazarin en s’arrachant les cheveux, il est trop tard !
La porte céda et l’on entendit les hurlements de joie de la populace. D’Artagnan mit l’épée à la main et fit signe à Porthos d’en faire autant.
— Sauvez la reine ! s’écria Mazarin en s’adressant au coadjuteur.
Gondy s’élança vers la fenêtre qu’il ouvrit ; il reconnut Louvières à la tête d’une troupe de trois ou quatre mille hommes peut-être.
— Pas un pas de plus ! cria-t-il, la reine signe.
— Que dites-vous ? s’écria la reine.
— La vérité, Madame, dit Mazarin lui présentant une plume et un papier ; il le faut ; puis il ajouta : Signez, Anne, je vous en prie, je le veux !
La reine tomba sur une chaise, prit la plume et signa.
Contenu par Louvières, le peuple n’avait pas fait un pas de plus, mais ce murmure terrible qui indique la colère de la multitude continuait toujours.
La reine écrivit :
« Le concierge de la prison de Saint-Germain mettra en liberté le conseiller Broussel. » Et elle signa.
Le coadjuteur, qui dévorait des yeux ses moindres mouvements, saisit le papier aussitôt que la signature y fut déposée, revint à la fenêtre, et l’agitant avec la main :
— Voici l’ordre, dit-il.
Paris tout entier sembla pousser une grande clameur de joie ; puis les cris : Vive Broussel ! Vive le coadjuteur ! retentirent.
— Vive la reine ! dit le coadjuteur.
Quelques cris répondirent au sien, mais pauvres et rares. Peut-être le coadjuteur n’avait-il poussé ce cri que pour faire sentir à Anne d’Autriche sa faiblesse.
— Et maintenant que vous avez ce que vous avez voulu, dit-elle, allez, monsieur de Gondy.
— Quand la reine aura besoin de moi, dit le coadjuteur en s’inclinant, Sa Majesté sait que je suis à ses ordres.
La reine fit un signe de tête. Gondy se retira.
— Ah ! prêtre maudit ! s’écria Anne d’Autriche en étendant la main vers la porte à peine fermée ; je te ferai boire un jour le reste du fiel que tu m’as versé aujourd’hui.
Mazarin voulut s’approcher d’elle.
— Laissez-moi ! dit-elle, vous n’êtes pas un homme !
Et elle sortit.
— C’est vous qui n’êtes pas une femme, murmura Mazarin.
Puis après un instant de rêverie, il se souvint que d’Artagnan et Porthos devaient être là, et par conséquent avaient tout vu et tout entendu. Il fronça le sourcil et alla droit à la tapisserie, qu’il souleva ; le cabinet était vide.
Au dernier mot de la reine, d’Artagnan avait pris Porthos par la main et l’avait entraîné vers la galerie. Mazarin entra à son tour dans la galerie et trouva les deux amis qui se promenaient.
— Pourquoi avez-vous quitté le cabinet, monsieur d’Artagnan ? dit Mazarin.
— Parce que, dit d’Artagnan, la reine a ordonné à tout le monde de sortir et que j’ai pensé que cet ordre était pour nous comme pour les autres.
— Ainsi vous êtes ici depuis…
— Depuis un quart d’heure à peu près, dit d’Artagnan en regardant Porthos et en lui faisant signe de ne pas le démentir.
Broussel l’emporte.
Mazarin surprit ce signe et demeura convaincu que d’Artagnan avait tout vu et tout entendu, mais il lui sut gré du mensonge.
— Décidément, monsieur d’Artagnan, vous êtes l’homme que je cherchais, et vous pouvez compter sur moi ainsi que votre ami.
Puis, saluant les deux amis de son plus charmant sourire, il rentra plus tranquille dans son cabinet, car à la sortie de Gondy, le tumulte avait cessé comme par enchantement.
CHAPITRE LII. LE MALHEUR DONNE DE LA MÉMOIRE.
nne était rentrée furieuse dans son oratoire.
— Quoi ! s’écriait-elle en tordant ses beaux bras, quoi ! le peuple a vu M. de Condé, le premier prince du sang, arrêté par ma belle-mère, Marie de Médicis ; il a vu ma belle-mère, son ancienne régente, chassée par le cardinal ; il a vu M. de Vendôme, c’est-à-dire le fils de Henri IV, prisonnier à Vincennes ; il n’a rien dit tandis qu’on insultait, qu’on incarcérait, qu’on menaçait ces grands personnages ! et pour un Broussel ! Jésus ! qu’est donc devenue la royauté ?
Anne touchait sans y penser à la question brûlante. Le peuple n’avait rien dit pour les princes, le peuple se soulevait pour Broussel : c’est qu’il s’agissait d’un plébéien, et qu’en défendant Broussel le peuple sentait instinctivement qu’il se défendait lui-même.
Pendant ce temps Mazarin se promenait de long en large dans son cabinet, regardant de temps en temps sa belle glace de Venise tout étoilée :
— Eh ! disait-il, c’est triste, je le sais bien, d’être forcé de céder ainsi ; mais bah ! nous prendrons notre revanche ; qu’importe Broussel ? c’est un nom, ce n’est pas une chose.
Si habile politique qu’il fût, Mazarin se trompait cette fois : Broussel était une chose et non pas un nom.
Aussi, lorsque le lendemain matin Broussel fit son entrée à Paris dans un grand carosse, ayant son fils Louvières à côté de lui, et Friquet derrière la voiture, tout le peuple en armes se précipita-t-il sur son passage ; les cris de Vive Broussel ! Vive notre père ! retentissaient de toutes parts et portaient la mort aux oreilles de Mazarin ; de tous les côtés les espions du cardinal et de la reine rapportaient de fâcheuses nouvelles, qui trouvaient le ministre fort agité et la reine fort tranquille ; la reine paraissait mûrir dans sa tête une grande résolution, ce qui redoublait les inquiétudes de Mazarin. Il connaissait l’orgueilleuse princesse et craignait fort les résolutions d’Anne d’Autriche.
Le coadjuteur était rentré au parlement plus roi que le roi, la reine et le cardinal ne l’étaient à eux trois ensemble. Sur son avis, un édit du parlement avait invité les bourgeois à déposer leurs armes et à démolir les barricades ; ils savaient maintenant qu’il ne fallait qu’une heure pour reprendre les armes et qu’une nuit pour refaire les barricades. Planchet était rentré dans sa boutique ; la victoire amnistie : Planchet n’avait donc plus peur d’être pendu, il était convaincu que, si l’on faisait seulement mine de l’arrêter, le peuple se soulèverait pour lui comme il venait de le faire pour Broussel. Rochefort avait rendu ses chevau-légers au chevalier d’Humières ; il en manquait bien deux à l’appel ; mais le chevalier, qui était frondeur dans l’âme, n’avait pas voulu entendre parler de dédommagement.
Le mendiant avait repris sa place au parvis Saint-Eustache, distribuant toujours son eau bénite d’une main et demandant l’aumône de l’autre, et nul ne se doutait que ces deux mains-là venaient d’aider à tirer de l’édifice social la pierre fondamentale de la royauté.
Louvières était fier et content, il s’était vengé du Mazarin, qu’il détestait, et avait fort contribué à faire sortir son père de prison ; son nom avait été répété avec terreur au Palais-Royal, et il disait en riant au conseiller réintégré dans sa famille :
— Croyez-vous, mon père, que si maintenant je demandais une compagnie à la reine, elle me la donnerait ?
D’Artagnan avait profité du moment de calme pour renvoyer Raoul, qu’il avait eu grand’peine à retenir enfermé pendant l’émeute, et qui voulait absolument tirer l’épée, pour l’un ou l’autre parti. Raoul avait fait quelque difficulté d’abord, mais d’Artagnan avait parlé au nom du comte de la Fère. Raoul avait été faire une visite à Mme de Chevreuse et était parti pour rejoindre l’armée.
Rochefort seul trouvait la chose assez mal terminée ; il avait écrit à M. le duc de Beaufort de venir ; le duc allait arriver et trouverait Paris tranquille. Il alla trouver le coadjuteur, pour lui demander s’il ne fallait pas donner avis au prince de s’arrêter en route ; mais Gondy y réfléchit un instant et dit :
— Laissez-le continuer son chemin.
— Mais ce n’est donc pas fini ? demanda Rochefort.
— Non ! mon cher comte, nous ne sommes encore qu’au commencement.
— Qui vous fait croire cela ?
— La connaissance que j’ai du cœur de la reine : elle ne voudra pas demeurer battue.
— Prépare-t-elle donc quelque chose ?
— Je l’espère.
— Que savez-vous, voyons ?
— Je sais qu’elle a écrit à M. le Prince de revenir de l’armée en toute hâte.
— Ah ! ah ! dit Rochefort, vous avez raison, il faut laisser venir M. de Beaufort.
Le soir même de cette conversation, le bruit se répandit que M. le Prince était arrivé. C’était une nouvelle bien simple et bien naturelle, et cependant elle eut un immense retentissement ; des indiscrétions, disait-on, avaient été commises par Mme de Longueville, à qui M. le Prince, qu’on accusait d’avoir pour sa sœur une tendresse qui dépassait les bornes de l’amitié fraternelle, avait fait des confidences. Ces confidences dévoilaient de sinistres projets de la part de la reine.
Le soir même de l’arrivée de M. le Prince, des bourgeois plus avancés que les autres, des échevins, des capitaines de quartier, s’en allaient chez leurs connaissances disant :
— Pourquoi ne prendrions-nous pas le roi et ne le mettrions-nous pas à l’Hôtel-de-Ville ? c’est un tort de le laisser élever par nos ennemis qui lui donnent de mauvais conseils, tandis que s’il était dirigé par M. le coadjuteur, par exemple, il sucerait des principes nationaux et aimerait le peuple.
La nuit fut sourdement agitée ; le lendemain on revit les manteaux gris et noirs, les patrouilles de marchands en armes et les bandes de mendiants.
La reine avait passé la nuit à conférer seule à seul avec M. le Prince ; à minuit il avait été introduit dans son oratoire et ne l’avait quittée qu’à cinq heures.
À cinq heures, la reine se rendit au cabinet du cardinal. Si elle n’était pas encore couchée, elle, le cardinal était déjà levé. Il rédigeait une réponse à Cromwell ; six jours étaient déjà écoulés sur les dix qu’il avait demandés à Mordaunt.
— Bah ! disait-il, je l’aurai un peu fait attendre, mais M. Cromwell sait trop ce que c’est que les révolutions pour ne pas m’excuser.
Il relisait donc avec complaisance le premier paragraphe de son factum lorsqu’on gratta doucement à la porte qui communiquait aux appartements de la reine. Anne d’Autriche pouvait seule venir par cette porte. Le cardinal se leva et alla ouvrir.
La reine était en négligé, mais le négligé lui allait encore, car, ainsi que Diane de Poitiers et Ninon, Anne d’Autriche conserva ce privilège de rester toujours belle ; seulement ce matin-là elle était plus belle que de coutume, car ses yeux avaient tout le brillant que donne au regard une joie intérieure.
— Qu’avez-vous, madame, dit Mazarin inquiet, vous avez l’air toute fière ?
— Oui, Giulio, dit-elle, fière et heureuse, car j’ai trouvé le moyen d’étouffer cette hydre.
— Vous êtes un grand politique, ma reine, dit Mazarin ; voyons le moyen.
Et il cacha ce qu’il écrivait en glissant la lettre commencée sous du papier blanc.
— Ils veulent me prendre le roi, vous savez ? dit la reine.
— Hélas, oui ! et me pendre, moi.
— Ils n’auront pas le roi.
— Et ils ne me pendront pas, benone.
— Écoutez. Je veux leur enlever mon fils et moi-même, et vous avec moi ; je veux que cet événement, qui du jour au lendemain changera la face des choses, s’accomplisse sans que d’autres le sachent que vous, moi et une troisième personne.
— Et quelle est cette autre personne ?
— M. le Prince.
— Il est donc arrivé, comme on me l’avait dit ?
— Hier soir.
— Et vous l’avez vu ?
— Je le quitte.
— Il prête les mains à ce projet ?
— Le conseil vient de lui.
— Et Paris ?
— Il l’affame et le force à se rendre à discrétion.
— Le projet ne manque pas de grandiose, mais je n’y vois qu’un empêchement, dit Mazarin.
— Lequel ? demanda la reine.
— L’impossibilité.
— Parole vide de sens. Rien n’est impossible.
— En projet, observa Mazarin.
— En exécution, dit la reine. Avons-nous de l’argent ?
— Un peu, dit Mazarin, tremblant qu’Anne d’Autriche ne demandât à puiser dans sa bourse.
— Avons-nous des troupes ?
— Cinq ou six mille hommes.
— Avons-nous du courage ?
— Beaucoup.
— Alors la chose est faite. Oh ! comprenez-vous, Giulio ? Paris, cet odieux Paris, se réveillant un matin sans reine et sans roi, cerné, assiégé, affamé, n’ayant plus pour toute ressource que son stupide parlement et son maigre coadjuteur aux jambes torses !
— Joli ! joli ! dit Mazarin, je comprends l’effet, mais je ne vois pas le moyen d’y arriver.
— Je le trouverai, moi !
— Vous savez que c’est la guerre, la guerre civile, ardente, acharnée, implacable.
— Oh ! oui, oui, la guerre, dit Anne d’Autriche ; oui, je veux réduire cette ville rebelle en cendres ; je veux éteindre le feu dans le sang ; je veux qu’un exemple effroyable éternise le crime et le châtiment. Paris ! je le hais, je le déteste !
— Tout beau, Anne, vous voilà sanguinaire ! prenez garde, nous ne sommes pas au temps des Malatesta et des Castrucco Castracani ; vous vous ferez décapiter, ma belle reine, et ce serait dommage.
— Vous riez, Giulio.
— Je ris très peu, madame, la guerre est dangereuse avec tout un peuple ; voyez votre frère Charles Ier, il est mal, très mal.
— Nous sommes en France, et je suis Espagnole.
— Tant pis, per Bacco, tant pis, j’aimerais mieux que vous fussiez Française, et moi aussi : on nous détesterait moins tous les deux.
— Cependant vous m’approuvez ?
— Oui, si je vois la chose possible.
— Elle l’est, c’est moi qui vous le dis, faites vos préparatifs de départ.
— Moi ! je suis toujours prêt à partir ; seulement, vous le savez, je ne pars jamais… et cette fois, probablement, pas plus que les autres.
— Enfin, si je pars, partirez-vous ?
— J’essaierai.
— Vous me faites mourir, avec vos peurs, Giulio ; et de quoi donc avez-vous peur ?
— De beaucoup de choses.
— Desquelles ?
La physionomie de Mazarin, de railleuse qu’elle était, devint sombre.
— Anne, dit-il, vous n’êtes qu’une femme, et, comme femme, vous pouvez insulter à votre aise les hommes, sûre que vous êtes de l’impunité : vous m’accusez d’avoir peur ; je n’ai pas tant peur que vous, puisque je ne me sauve pas, moi. Contre qui crie-t-on ? est-ce contre vous ou contre moi ? Qui veut-on pendre ? est-ce vous ou moi ? Eh bien, je fais tête à l’orage, moi, cependant, que vous accusez d’avoir peur, non pas en bravache, ce n’est point ma mode, mais je tiens. Imitez-moi ; pas tant d’éclat, plus d’effet. Vous criez très haut, vous n’aboutissez à rien. Vous parlez de fuir !… Mazarin haussa les épaules, prit la main de la reine et la conduisit à la fenêtre :
— Regardez !
— Eh bien ? dit la reine aveuglée par son entêtement.
— Eh bien, que voyez-vous de cette fenêtre ? Ce sont, si je ne m’abuse, des bourgeois cuirassés, casqués, armés de bons mousquets, comme au temps de la Ligue, et qui regardent si bien la fenêtre d’où vous les regardez, vous, que vous allez être vue si vous soulevez si fort le rideau. Maintenant venez à cette autre : que voyez-vous ? Des gens du peuple armés de hallebardes qui gardent vos portes. À chaque ouverture de ce palais où je vous conduirais, vous en verriez autant ; vos portes sont gardées ; les soupiraux de vos caves sont gardés, et je vous dirai à mon tour ce que ce bon la Ramée me disait de M. de Beaufort : À moins d’être oiseau ou souris, vous ne sortirez pas.
— Il est cependant sorti, lui.
— Comptez-vous sortir de la même manière ?
— Je suis donc prisonnière alors ?
— Parbleu ! dit Mazarin, il y a une heure que je vous le prouve.
Et Mazarin reprit tranquillement sa dépêche commencée, à l’endroit où il l’avait interrompue. Anne, tremblante de colère, rouge d’humiliation, sortit du cabinet en repoussant derrière elle la porte avec violence. Mazarin ne tourna pas même la tête.
Rentrée dans ses appartements, la reine se laissa tomber sur un fauteuil et se mit à pleurer. Puis, tout à coup frappée d’une idée subite :
— Ingrate que je suis, j’ai vingt ans oublié cet homme, dont j’eusse dû faire un maréchal de France. Ma belle-mère a prodigué l’or, les dignités, les caresses à Concini, qui l’a perdue ; le roi a fait Vitry maréchal de France pour un assassinat, et moi, j’ai laissé dans l’oubli, dans la misère ce noble d’Artagnan qui m’a sauvée !
Et elle courut à une table sur laquelle était du papier et de l’encre, et se mit à écrire.
CHAPITRE LIII. L’ENTREVUE.
e matin-là d’Artagnan était couché dans la chambre de Porthos. C’était une habitude que les deux amis avaient prise depuis les troubles. Sous leur chevet était leur épée, et sur leur table, à la portée de la main, étaient leurs pistolets. D’Artagnan dormait encore et rêvait que le ciel se couvrait d’un grand nuage jaune, que de ce nuage tombait une pluie d’or, et qu’il tendait son chapeau sous une gouttière. Porthos rêvait de son côté que le panneau de son carrosse n’était pas assez large pour contenir les armoiries qu’il y faisait peindre… Ils furent réveillés à sept heures par un valet sans livrée qui apportait une lettre à d’Artagnan.