Vingt ans après (page 46)
— De quelle part ? demanda le Gascon. — De la part de la reine, répondit le valet. — Hein ! fit Porthos en se soulevant sur son lit, que dit-il donc ?
D’Artagnan pria le valet de passer dans une salle voisine, et dès qu’il eut refermé la porte, il sauta à bas de son lit et lut rapidement, pendant que Porthos le regardait les yeux écarquillés et sans oser lui adresser une question.
— Ami Porthos, dit d’Artagnan en lui tendant la lettre, voici pour cette fois ton titre de baron et mon brevet de capitaine. Tiens, lis et juge.
Porthos étendit la main, prit la lettre, et lut ces mots d’une voix tremblante : « La reine veut parler à monsieur d’Artagnan ; qu’il suive le porteur. »
— Eh bien ! dit Porthos. — Eh bien ? dit d’Artagnan. — Je ne vois rien là que d’ordinaire. — J’y vois, moi, beaucoup d’extraordinaire, dit d’Artagnan. Si l’on m’appelle, c’est que les choses sont bien embrouillées. Songe un peu quel remue-ménage a dû se faire dans l’esprit de la reine pour qu’après vingt ans mon souvenir remonte à la surface. — C’est juste, dit Porthos. — Aiguise ton épée, baron, charge tes pistolets, donne l’avoine aux chevaux, je te réponds qu’il y aura du nouveau avant demain ; et motus ! — Ah çà ! ce n’est point un piége qu’on nous tend pour se défaire de nous ? dit Porthos, toujours préoccupé de la gêne que sa grandeur future devait causer à autrui.
— Si c’est un piége, reprit d’Artagnan, je le flairerai, sois tranquille. Si le Mazarin est Italien, je suis Gascon, moi.
Et d’Artagnan s’habilla en un tour de main.
Comme Porthos, toujours couché, lui agrafait son manteau, on frappa une seconde fois à la porte.
— Entrez, dit d’Artagnan.
Un second valet entra.
— De la part de Son Éminence le cardinal Mazarin, dit-il.
D’Artagnan regarda Porthos.
— Voilà qui se complique, dit Porthos. Par où commencer ?
— Cela tombe à merveille, dit d’Artagnan ; Son Éminence me donne rendez-vous dans une demi-heure… Mon ami, dit d’Artagnan se retournant vers le valet, dites à Son Éminence que dans une demi-heure je suis à ses ordres.
Le valet salua et sortit.
— C’est bien heureux qu’il n’ait pas vu l’autre, reprit d’Artagnan.
— Tu crois donc qu’ils ne t’envoient pas chercher tous deux pour la même chose ?
— Je ne le crois pas, j’en suis sûr.
— Allons, allons, d’Artagnan, alerte ! Songe que la reine t’attend. Après la reine, le cardinal ; et après le cardinal, moi.
D’Artagnan rappela le valet d’Anne d’Autriche.
— Me voilà, mon ami, dit-il, conduisez-moi.
Le valet le conduisit par la rue des Petits-Champs, et, tournant à gauche, le fit entrer par la petite porte du jardin qui donnait sur la rue de Richelieu, puis on gagna un escalier dérobé, et d’Artagnan fut introduit dans l’oratoire.
Une certaine émotion dont il ne pouvait se rendre compte faisait battre le cœur du lieutenant ; il n’avait plus la confiance de la jeunesse, et l’expérience lui avait appris toute la gravité des évènements passés. Il savait ce que c’était que la noblesse des princes et la majesté des rois ; il s’était habitué à classer sa médiocrité après les illustrations de la fortune et de la naissance. Jadis il eût abordé Anne d’Autriche en jeune homme qui salue une femme. Aujourd’hui c’était autre chose : il se rendait près d’elle comme un humble soldat près d’un illustre chef.
Un léger bruit troubla le silence de l’oratoire. D’Artagnan tressaillit et vit une blanche main soulever la tapisserie, et à sa forme, à sa blancheur, à sa beauté, il reconnut cette main royale qu’un jour on lui avait donnée à baiser. La reine entra.
— C’est vous, monsieur d’Artagnan, dit-elle en arrêtant sur l’officier un regard plein d’affectueuse mélancolie ; c’est vous, et je vous reconnais bien. Regardez-moi à votre tour, je suis la reine ; me reconnaissez-vous ?
— Non, madame, répondit d’Artagnan.
— Mais ne savez-vous donc plus, continua Anne d’Autriche avec cet accent délicieux qu’elle savait, lorsqu’elle le voulait, donner à sa voix, que la reine a eu besoin d’un jeune cavalier brave et dévoué, qu’elle a trouvé ce cavalier, et que, quoiqu’il ait pu croire qu’elle l’avait oublié, elle lui a gardé une place au fond de son cœur ?
— Non, madame, j’ignore cela, dit le mousquetaire.
— Tant pis, monsieur, dit Anne d’Autriche, tant pis, pour la reine du moins, car la reine aujourd’hui a besoin de ce même courage et de ce même dévoûment.
— Eh quoi ! dit d’Artagnan, la reine, entourée comme elle l’est de serviteurs si dévoués, de conseillers si sages, d’hommes si grands enfin par leur mérite ou leur position, daigne jeter les yeux sur un soldat obscur !
Anne comprit ce reproche voilé ; elle en fut émue plus qu’irritée. Tant d’abnégation et de désintéressement de la part du gentilhomme gascon l’avait maintes fois humiliée ; elle s’était laissée vaincre en générosité.
— Tout ce que vous me dites de ceux qui m’entourent, monsieur d’Artagnan, est vrai peut-être, dit la reine ; mais moi je n’ai de confiance qu’en vous seul. Je sais que vous êtes à M. le cardinal, mais soyez à moi aussi et je me charge de votre fortune. Voyons, feriez-vous pour moi aujourd’hui ce que fit jadis pour la reine ce gentilhomme que vous ne connaissez pas ?
— Je ferai tout ce qu’ordonnera Votre Majesté, dit d’Artagnan.
La reine réfléchit un moment, et voyant l’attitude circonspecte du mousquetaire :
— Vous aimez peut-être le repos ? dit-elle.
— Je ne sais, car je ne me suis jamais reposé, madame.
— Avez-vous des amis ?
— J’en avais trois : deux ont quitté Paris et j’ignore où ils sont allés ; un seul me reste, mais c’est un de ceux qui connaissaient, je crois, le cavalier dont Votre Majesté m’a fait l’honneur de me parler.
— C’est bien, dit la reine. Vous et votre ami vous valez une armée.
— Que faut-il que je fasse, madame ?
— Revenez à cinq heures et je vous le dirai ; mais ne parlez à âme qui vive, monsieur, du rendez-vous que je vous donne.
— Non, madame.
— Jurez-le sur le Christ.
— Madame, je n’ai jamais menti à ma parole ; quand je dis non, c’est non !
La reine, quoique étonnée de ce langage, auquel ses courtisans ne l’avaient pas accoutumée, en tira un heureux présage pour le zèle que d’Artagnan mettrait à la servir dans l’accomplissement de son projet. C’était un des artifices du Gascon de cacher parfois sa profonde subtilité sous les apparences d’une brutalité loyale.
— La reine n’a pas autre chose à m’ordonner pour le moment ? dit-il.
— Non, monsieur, répondit Anne d’Autriche, et vous pouvez vous retirer jusqu’au moment que je vous ai dit.
D’Artagnan salua et sortit.
— Diable ! dit-il lorsqu’il fut à la porte, il paraît qu’on a besoin de moi ici.
Puis, comme la demi-heure était écoulée. Il traversa la galerie et alla heurter à la porte du cardinal… Bernouin l’introduisit.
— Je me rends à vos ordres, monseigneur, dit-il.
Et, selon son habitude, d’Artagnan jeta un coup d’œil rapide autour de lui, et il remarqua que Mazarin avait devant lui une lettre cachetée. Elle était posée du côté de l’écriture, de sorte qu’il était impossible de voir à qui elle était adressée.
— Vous venez de chez la reine ? dit Mazarin en regardant fixement d’Artagnan.
— Moi, monseigneur ? qui vous a dit cela ?
— Personne ; mais je le sais.
— Je suis désespéré de dire à monseigneur qu’il se trompe, répondit impudemment le Gascon, fort de la promesse qu’il venait de faire à Anne d’Autriche.
— J’ai ouvert moi-même l’antichambre, et je vous ai vu venir du bout de la galerie.
— C’est que j’ai été introduit par l’escalier dérobé.
— Comment cela ?
— Je l’ignore ; il y aura eu malentendu.
Mazarin savait qu’on ne faisait pas dire facilement à d’Artagnan ce qu’il voulait cacher ; aussi renonça-t-il à découvrir pour le moment le mystère que lui faisait le Gascon.
— Parlons de mes affaires, dit le cardinal, puisque vous ne voulez rien me dire des vôtres.
D’Artagnan s’inclina.
— Aimez-vous les voyages ? demanda le cardinal.
— J’ai passé ma vie sur les grands chemins.
— Quelque chose vous retiendrait-il à Paris ?
— Rien ne me retiendrait à Paris qu’un ordre supérieur.
— Bien. Voici une lettre qu’il s’agit de remettre à son adresse.
— À son adresse, monseigneur ? mais il n’y en a pas.
En effet, le côté opposé au cachet était intact de toute écriture.
— C’est-à-dire, reprit Mazarin, qu’il y a une double enveloppe.
— Je comprends, et je dois déchirer la première, arrivé à un endroit donné seulement.
— À merveille. Prenez et partez. Vous avez un ami, M. du Vallon ; je l’aime fort, vous l’emmènerez.
— Diable ! se dit d’Artagnan, il sait que nous avons entendu sa conversation d’hier, et il veut nous éloigner de Paris.
— Hésiteriez-vous ? demanda Mazarin.
— Non, monseigneur, et je pars sur-le-champ. Seulement je désirerais une chose…
— Laquelle ? dites.
— C’est que Votre Éminence passât chez la reine.
— Quand cela ?
— À l’instant même.
— Pourquoi faire ?
— Pour lui dire seulement ces mots : J’envoie M. d’Artagnan quelque part, et je le fais partir tout de suite.
— Vous voyez bien, dit Mazarin, que vous avez vu la reine.
— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Éminence qu’il était possible qu’il y eût malentendu.
— Que signifie cela ? demanda Mazarin.
— Oserais-je renouveler ma prière à Son Éminence ?
— C’est bien, j’y vais. Attendez-moi ici.
Mazarin regarda avec attention si aucune clef n’avait été oubliée aux armoires et sortit.
Dix minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles d’Artagnan fit tout ce qu’il put pour lire à travers la première enveloppe ce qui était écrit sur la seconde, mais il n’en put venir à bout.
Mazarin rentra pâle et vivement préoccupé ; il alla s’asseoir à son bureau. D’Artagnan l’examinait comme il venait d’examiner l’épître ; mais l’enveloppe de son visage était presque aussi impénétrable que l’enveloppe de la lettre.
— Eh, eh ! dit le Gascon, il a l’air fâché. Serait-ce contre moi ? Il médite ; est-ce de m’envoyer à la Bastille ? Tout beau, monseigneur ! au premier mot que vous en dites, je vous étrangle et me fais frondeur. On me portera en triomphe comme M. Broussel, et Athos me proclamera le Brutus français. Ce serait drôle.
Le Gascon, avec son imagination toujours galopante, avait déjà vu tout le parti qu’il pouvait tirer de la situation. Mais Mazarin ne donna aucun ordre de ce genre et se mit au contraire à faire patte de velours à d’Artagnan :
— Vous aviez raison, lui dit-il, mon cher monsou d’Artagnan, et vous ne pouvez partir encore.
— Ah ! fit d’Artagnan.
— Rendez-moi donc cette dépêche, je vous prie.
D’Artagnan obéit. Mazarin s’assura que le cachet était bien intact.
— J’aurai besoin de vous ce soir, dit-il, revenez dans deux heures.
— Dans deux heures, Monseigneur, dit d’Artagnan, j’ai un rendez-vous auquel je ne puis manquer. — Que cela ne vous inquiète pas, dit Mazarin, c’est le même.
— Bon ! pensa d’Artagnan, je m’en doutais.
— Revenez donc à cinq heures et amenez-moi ce cher M. du Vallon ; seulement, laissez-le dans l’antichambre : je veux causer avec vous seul.
D’Artagnan s’inclina. En s’inclinant il se disait : — Tous deux le même ordre, tous deux à la même heure, tous deux au Palais-Royal ; je devine. Ah ! voilà un secret que M. de Gondy me paierait cent mille livres.
— Vous réfléchissez ? dit Mazarin inquiet. — Oui, je me demande si nous devons être armés ou non. — Armés jusqu’aux dents, dit Mazarin. — C’est bien, monseigneur, on le sera.
D’Artagnan salua, sortit et courut répéter à son ami les promesses flatteuses de Mazarin, lesquelles donnèrent à Porthos une allégresse inconcevable.
CHAPITRE LIV. LA FUITE.
e Palais-Royal, malgré les signes d’agitation que donnait la ville, présentait, lorsque d’Artagnan s’y rendit vers les cinq heures du soir, un spectacle des plus réjouissants. Ce n’était pas étonnant : la reine avait rendu Broussel et Blancmesnil au peuple. La reine n’avait réellement donc rien à craindre, puisque le peuple n’avait plus rien à demander. Son émotion était un reste d’agitation auquel il fallait laisser le temps de se calmer, comme après une tempête il faut quelquefois plusieurs journées pour affaisser la houle.
Il y avait eu un grand festin, dont le retour du vainqueur de Lens était le prétexte. Les princes, les princesses étaient invités, leurs carosses encombraient les cours depuis midi. Après le dîner, il devait y avoir jeu chez la reine. Anne d’Autriche était charmante ce jour-là de grâce et d’esprit, jamais on ne l’avait vue de plus joyeuse humeur. La vengeance en fleurs brillait dans ses yeux et épanouissait ses lèvres.
Au moment où l’on se leva de table, Mazarin s’éclipsa. D’Artagnan était déjà à son poste et l’attendait dans l’antichambre. Le cardinal parut l’air riant, le prit par la main et l’introduisit dans son cabinet.
— Mon cher monsou d’Artagnan, dit le ministre en s’asseyant, je vais vous donner la plus grande marque de confiance qu’un ministre puisse donner à un officier.
D’Artagnan s’inclina.
— J’espère, dit-il, que monseigneur me la donne sans arrière-pensée et avec cette conviction que j’en suis digne. — Le plus digne de tous, mon cher ami, puisque c’est à vous que je m’adresse. — Eh bien ! dit d’Artagnan, je vous l’avouerai, monseigneur, il y a longtemps que j’attends une occasion pareille. Ainsi, dites-moi vite ce que vous avez à me dire. — Vous allez, mon cher monsou d’Artagnan, reprit Mazarin, avoir ce soir entre les mains le salut de l’état.
Il s’arrêta.
— Expliquez-vous, monseigneur ; j’attends.
— La reine a résolu avec le roi de faire un petit voyage à Saint-Germain.
— Ah ! ah ! dit d’Artagnan, c’est-à-dire que la reine veut quitter Paris.
— Vous comprenez, caprice de femme.
— Oui, je comprends très bien, dit d’Artagnan. C’était pour cela qu’elle vous avait fait venir ce matin, et qu’elle vous a dit de revenir à cinq heures.
— C’était bien la peine de vouloir me faire jurer que je ne parlerais de ce rendez-vous à personne ! murmura d’Artagnan. Oh ! les femmes ! fussent-elles reines, elles sont toujours femmes.
— Désapprouveriez-vous ce petit voyage, mon cher monsou d’Artagnan ? demanda Mazarin avec inquiétude.
— Moi, monseigneur ? dit d’Artagnan, et pourquoi cela ?
— Parce que vous haussez les épaules.
— C’est une façon de me parler à moi-même, Monseigneur.
— Ainsi vous approuvez ce voyage ?
— Je n’approuve pas plus que je ne désapprouve, monseigneur, j’attends vos ordres.
— Bien. C’est donc sur vous que j’ai jeté les yeux pour porter le roi et la reine à Saint-Germain.
— Double fourbe ! dit en lui-même d’Artagnan.
— Vous voyez bien, reprit Mazarin, voyant l’impassibilité de d’Artagnan, que, comme je vous le disais, le salut de l’état va reposer entre vos mains.
— Oui, monseigneur, et je sens toute la responsabilité d’une pareille charge.
— Vous acceptez, cependant ?
— J’accepte toujours.
— Vous croyez la chose possible ?
— Tout l’est.
— Serez-vous attaqué en chemin ?
— C’est probable.
— Mais comment ferez-vous en ce cas ?
— Je passerai à travers ceux qui m’attaqueront.
— Et si vous ne passez pas à travers ?
— Alors, tant pis pour eux, car je passerai dessus.
— Et vous rendrez le roi et la reine sains et saufs à Saint-Germain ?
— Oui.
— Sur votre vie ?
— Sur ma vie.
— Vous êtes un héros, mon cher ! dit Mazarin en regardant le mousquetaire avec admiration.
D’Artagnan sourit.
— Et moi ? dit Mazarin après un moment de silence et en regardant fixement d’Artagnan.
— Comment, et vous, monseigneur ?
— Et moi, si je veux partir ?
— Ce sera plus difficile.
— Comment cela ?
— Votre Éminence peut être reconnue.
— Même sous ce déguisement ? dit Mazarin.
Et il leva un manteau qui couvrait un fauteuil sur lequel était un habit complet de cavalier, gris perle et grenat, tout passementé d’argent.
— Si Votre Éminence se déguise, cela devient plus facile.
— Ah ! fit Mazarin en respirant.
— Mais il faudra faire ce que Votre Éminence disait l’autre jour qu’elle eût fait à notre place.
— Que faudra-t-il faire ?
— Crier À bas Mazarin.
— Je crierai.
— En français, en bon français, monseigneur, prenez garde à l’accent ; on nous a tué six mille Angevins en Sicile parce qu’ils prononçaient mal l’italien. Prenez garde que les Français ne prennent sur vous leur revanche des Vêpres Siciliennes.
— Je ferai de mon mieux.
— Il y a bien des gens armés dans les rues, continua d’Artagnan ; êtes-vous sûr que personne ne connaît le projet de la reine ?
Mazarin réfléchit.
— Ce serait une belle affaire pour un traître, monseigneur, que l’affaire que vous me proposez là ; les hasards d’une attaque excuseraient tout.
Mazarin frissonna ; mais il réfléchit qu’un homme qui aurait l’intention de trahir ne préviendrait pas.
— Aussi, dit-il vivement, je ne me fie pas à tout le monde, et la preuve, c’est que je vous ai choisi pour m’escorter.
— Ne partez-vous pas avec la reine ?
— Non, dit Mazarin.
— Alors, vous partez après la reine ?
— Non, fit encore Mazarin.
— Ah ! dit d’Artagnan, qui commençait à comprendre.
— Oui, j’ai mes plans, continua le cardinal ; avec la reine, je double ses mauvaises chances ; après la reine son départ double les miennes ; puis, la cour une fois sauvée, on peut m’oublier : les grands sont ingrats.
— C’est vrai, dit d’Artagnan en jetant malgré lui les yeux sur le diamant de la reine que Mazarin avait à son doigt.
Mazarin suivit la direction de ce regard et tourna doucement le chaton de sa bague en dedans.
— Je veux donc, dit Mazarin avec son fin sourire, les empêcher d’être ingrats envers moi.
— C’est de la charité chrétienne, dit d’Artagnan, que de ne pas induire son prochain en tentation.
— C’est justement pour cela, dit Mazarin, que je veux partir avant eux.
D’Artagnan sourit ; il était homme à très bien comprendre cette astuce italienne. Mazarin le vit sourire et profita du moment.
— Vous commencerez donc par me faire sortir de Paris d’abord, n’est-ce pas, mon cher monsou d’Artagnan ?