Vingt ans après (page 47)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Rude commission, monseigneur, dit d’Artagnan en reprenant son air grave.

— Mais, dit Mazarin en le regardant attentivement pour que pas une des expressions de sa physionomie ne lui échappât, mais vous n’avez pas fait toutes ces observations pour le roi et pour la reine.

— Le roi et la reine sont ma reine et mon roi, monseigneur, répondit le mousquetaire ; ma vie est à eux, je la leur dois. Ils me la demandent, je n’ai rien à dire.

— C’est juste, murmura tout bas Mazarin ; mais comme ta vie n’est pas à moi, il faut que je te l’achète, n’est-ce pas ?

Et tout en poussant un profond soupir, il commença de retourner le chaton de sa bague en dehors… D’Artagnan sourit. Ces deux hommes se touchaient par un point, par l’astuce. S’ils se fussent touchés de même par le courage, l’un eût fait faire à l’autre de grandes choses.

— Mais aussi, dit Mazarin, vous comprenez, si je vous demande ce service, c’est avec l’intention d’en être reconnaissant.

— Monseigneur n’en est-il encore qu’à l’intention ? demanda d’Artagnan.

— Tenez, dit Mazarin en tirant la bague de son doigt, mon cher monsou d’Artagnan, voici un diamant qui vous a appartenu jadis, il est juste qu’il vous revienne ; prenez-le, je vous en supplie.

D’Artagnan ne donna point à Mazarin la peine d’insister, il le prit, regarda si la pierre était bien la même, et, après s’être assuré de la pureté de son eau, il le passa à son doigt avec un plaisir indicible.

— J’y tenais beaucoup, dit Mazarin en l’accompagnant d’un dernier regard ; mais n’importe, je vous le donne avec grand plaisir.

— Et moi, monseigneur, dit d’Artagnan, je le reçois comme il m’est donné. Voyons, parlons donc de vos petites affaires. Vous voulez partir avant tout le monde ?

— Oui, j’y tiens.

— À quelle heure ?

— À dix heures.

— Et la reine, à quelle heure part-elle ?

— À minuit.

— Alors c’est possible, je vous fais sortir de Paris, je vous laisse hors de la barrière, et je reviens la chercher.

— À merveille, mais comment me conduisez-vous hors de Paris ?

— Oh ! pour cela il faut me laisser faire.

— Je vous donne plein pouvoir, prenez une escorte aussi considérable que vous le voudrez.

D’Artagnan secoua la tête.

— Il me semble cependant que c’est le moyen le plus sûr, dit Mazarin.

— Oui, pour vous, monseigneur ; mais pas pour la reine.

Mazarin se mordit les lèvres.

— Alors, dit-il, comment opèrerons-nous ?

— Il faut me laisser faire, monseigneur.

— Hum ! fit Mazarin.

— Et il faut me donner la direction entière de cette entreprise.

— Cependant…

— Ou en charger un autre, dit d’Artagnan en tournant le dos.

— Eh ! fit tout bas Mazarin, je crois qu’il s’en va avec le diamant.

Et il le rappela.

— Monsou d’Artagnan, mon cher monsou d’Artagnan ! dit-il d’une voix caressante.

— Monseigneur ?

— Me répondez-vous de tout ?

— Je ne réponds de rien ; je ferai de mon mieux.

— De votre mieux ?

— Oui.

— Eh bien ! allons, je me fie à vous.

— C’est bienheureux, se dit d’Artagnan à lui-même.

— Vous serez donc ici à neuf heures et demie ?

— Et je trouverai Votre Éminence prête ?

— Certainement, toute prête.

— C’est chose convenue, alors. Maintenant, monseigneur veut-il me faire voir la reine ?

— À quoi bon ?

— Je désirerais prendre les ordres de Sa Majesté de sa propre bouche.

— Elle m’a chargé de vous les donner.

— Elle pourrait avoir oublié quelque chose.

— Vous tenez à la voir ?

— C’est indispensable, monseigneur.

Mazarin hésita un instant ; d’Artagnan demeura impassible dans sa volonté.

— Allons donc, dit Mazarin, je vais vous conduire, mais pas un mot de notre conversation.

— Ce qui a été dit entre nous ne regarde que nous, monseigneur, dit d’Artagnan.

— Vous jurez d’être muet ?

— Je ne jure jamais, Monseigneur. Je dis oui ou je dis non, et comme je suis gentilhomme, je tiens ma parole.

— Allons, je vois qu’il faut me fier à vous sans restriction.

— C’est ce qu’il y a de mieux, croyez-moi, monseigneur.

— Venez, dit Mazarin.

Mazarin fit entrer d’Artagnan dans l’oratoire de la reine et lui dit d’attendre.

D’Artagnan n’attendit pas longtemps. Cinq minutes après qu’il était dans l’oratoire, la reine arriva en costume de grand gala. Parée ainsi, elle paraissait trente-cinq ans à peine et était toujours belle.

— C’est vous, monsieur d’Artagnan, dit-elle en souriant gracieusement ; je vous remercie d’avoir insisté pour me voir.

— J’en demande pardon à Votre Majesté, dit d’Artagnan, mais j’ai voulu prendre ses ordres de sa bouche même.

— Vous savez de quoi il s’agit ?

— Oui, madame.

— Vous acceptez la mission que je vous confie ?

— Avec reconnaissance.

— C’est bien, soyez ici à minuit.

— J’y serai.

— Monsieur d’Artagnan, dit la reine, je connais trop votre désintéressement pour vous parler de ma reconnaissance dans ce moment-ci ; mais je vous jure que je n’oublierai pas ce second service comme j’ai oublié le premier.

— Votre Majesté est libre de se souvenir et d’oublier, et je ne sais pas ce qu’elle veut dire.

Et d’Artagnan s’inclina.

— Allez, Monsieur, dit la reine avec son plus charmant sourire ; allez et revenez à minuit.

Elle lui fit de la main un signe d’adieu, et d’Artagnan se retira, mais en se retirant, il jeta les yeux sur la portière par laquelle était entrée la reine, et au bas de la tapisserie il aperçut le bout d’un soulier de velours.

— Bon, dit-il, le Mazarin écoutait pour voir si je ne le trahissais pas. En vérité, ce pantin d’Italie ne mérite pas d’être servi par un honnête homme.

D’Artagnan n’en fut pas moins exact au rendez-vous ; à neuf heures et demie, il entrait dans l’antichambre.

Bernouin attendait et l’introduisit.

Il trouva le cardinal habillé en cavalier. Il avait fort bonne mine sous ce costume, qu’il portait, nous l’avons déjà dit, avec élégance ; seulement il était fort pâle et tremblait quelque peu.

— Tout seul ? dit Mazarin.

— Oui, monseigneur.

— Et ce bon M. du Vallon, ne jouirons-nous pas de sa compagnie ?

— Si fait, monseigneur ; il attend dans son carosse.

— Où cela ?

— À la porte du jardin du Palais-Royal.

— C’est donc dans son carosse que nous partons ?

— Oui, monseigneur.

— Et sans autre escorte que vous deux ?

— N’est-ce donc pas assez ? un des deux suffirait.

— En vérité, mon cher monsieur d’Artagnan, dit Mazarin, vous m’épouvantez avec votre sang-froid.

— J’aurais cru au contraire qu’il devait vous inspirer de la confiance.

— Et Bernouin, est-ce que je ne l’emmène pas ?

— Il n’y a pas de place pour lui, il viendra rejoindre Votre Éminence.

— Allons, dit Mazarin, puisqu’il faut faire en tout comme vous le voulez.

— Monseigneur, il est encore temps de reculer, dit d’Artagnan, et Votre Éminence est parfaitement libre.

— Non pas, non pas, dit Mazarin, partons.

Et tous deux descendirent par l’escalier dérobé, Mazarin appuyant au bras de d’Artagnan son bras que le mousquetaire sentait trembler sur le sien. Ils traversèrent les cours du Palais-Royal, où stationnaient encore quelques carosses de convives attardés, gagnèrent le jardin et atteignirent la petite porte. Mazarin essaya de l’ouvrir à l’aide d’une clé qu’il tira de sa poche, mais la main lui tremblait tellement qu’il ne put trouver le trou de la serrure.

— Donnez, dit d’Artagnan.

Mazarin lui donna la clé, d’Artagnan ouvrit et remit la clé dans sa poche ; il comptait rentrer par là.

Le marchepied était abaissé, la porte ouverte, Mousqueton se tenait à la portière, Porthos était au fond de la voiture.

— Montez, monseigneur, dit d’Artagnan.

Mazarin ne se le fit pas dire deux fois et il s’élança dans le carosse. D’Artagnan monta derrière lui, Mousqueton referma la portière et se hissa avec force gémissements derrière la voiture ; il avait fait quelques difficultés pour partir sous prétexte que sa blessure le faisait encore souffrir, mais d’Artagnan lui avait dit :

— Restez si vous voulez, mon cher monsieur Mouston, mais je vous préviens que Paris sera brûlé cette nuit.

Sur quoi Mousqueton n’en avait pas demandé davantage et avait déclaré qu’il était prêt à suivre son maître et M. d’Artagnan au bout du monde.

La voiture partit à un trot raisonnable et qui ne dénonçait pas le moins du monde qu’elle renfermât des gens pressés. Le cardinal s’essuya le front avec son mouchoir et regarda autour de lui… Il avait à sa gauche Porthos, et à sa droite d’Artagnan ; chacun gardait une portière, chacun lui servait de rempart. En face et sur la banquette de devant étaient deux paires de pistolets, une paire devant Porthos, une paire devant d’Artagnan ; les deux amis avaient en outre chacun son épée au côté.

À cent pas du Palais-Royal une patrouille arrêta le carosse.

— Qui vive ? dit le chef.

— Mazarin ! répondit d’Artagnan en éclatant de rire.

La plaisanterie parut excellente aux bourgeois, qui, voyant ce carrosse sans armes et sans escorte, n’eussent jamais cru à la réalité d’une pareille imprudence.

— Bon voyage ! crièrent-ils.

Et ils laissèrent passer.

— Hein ! dit d’Artagnan, que pense monseigneur de cette réponse ?

— Homme d’esprit ! s’écria Mazarin.

— Au fait, dit Porthos, je comprends…

Vers le milieu de la rue des Petits-Champs une seconde patrouille arrêta le carosse.

— Qui vive ? cria le chef de la patrouille.

— Rangez-vous, monseigneur, dit d’Artagnan.

Et Mazarin s’enfonça tellement entre les deux amis qu’il disparut complètement caché par eux.

— Qui vive ! reprit la même voix avec impatience.

Et d’Artagnan sentit qu’on se jetait à la tête des chevaux.

Il sortit la moitié du corps du carrosse.

— Eh ! Planchet, dit-il.

Le chef s’approcha : c’était effectivement Planchet. D’Artagnan avait reconnu la voix de son ancien laquais.

— Comment, monsieur, c’est vous ? dit Planchet, c’est vous ?

— Eh mon Dieu, oui, mon cher ami. Ce cher Porthos vient de recevoir un coup d’épée, et je le reconduis à sa maison de campagne de Saint-Cloud.

— Oh ! vraiment ? dit Planchet.

— Porthos, reprit d’Artagnan, si vous pouvez encore parler, mon cher Porthos, dites donc un mot à ce bon Planchet.

— Planchet, mon ami, dit Porthos d’une voix dolente, je suis bien malade, et si tu rencontres un médecin, tu me feras plaisir de me l’envoyer.

— Ah ! grand Dieu, dit Planchet, quel malheur ! Et comment cela est-il arrivé ?

— Je te conterai cela, dit Mousqueton.

Porthos poussa un profond gémissement.

— Fais-nous faire place, Planchet, dit tout bas d’Artagnan, ou il n’arrivera pas vivant : les poumons sont offensés, mon ami.

Planchet secoua la tête de l’air d’un homme qui dit : En ce cas, la chose va mal. Puis, se retournant vers ses hommes :

— Laissez passer, dit-il, ce sont des amis.

La voiture reprit sa marche, et Mazarin, qui avait retenu son haleine, se hasarda à respirer.

— Bricconi ! murmura-t-il.

Quelques pas avant la porte Saint-Honoré, on rencontra une troisième troupe ; celle-ci était composée de gens de mauvaise mine, et qui ressemblaient plutôt à des bandits qu’à autre chose : c’étaient les hommes du mendiant de Saint-Eustache.

— Attention, Porthos, dit d’Artagnan.

Porthos allongea la main vers ses pistolets.

— Qu’y a-t-il ? dit Mazarin.

— Monseigneur, je crois que nous sommes en mauvaise compagnie.

Un homme s’avança à la portière avec une espèce de faulx à la main.

— Qui vive ? demanda cet homme.

— Eh ! drôle ! dit d’Artagnan, ne reconnaissez-vous pas le carosse de M. le Prince ?

— Prince ou non, dit cet homme, ouvrez ! nous avons la garde de la porte, et personne ne passera que nous ne sachions qui passe.

— Que faut-il faire ? demanda Porthos.

— Pardieu ! passer, dit d’Artagnan.

— Mais comment passer ? dit Mazarin.

— À travers, ou dessus. Cocher, au galop !

Le cocher leva son fouet.

— Pas un pas de plus, dit l’homme qui paraissait le chef, ou je coupe le jarret à vos chevaux.

— Peste ! dit Porthos, ce serait dommage, des bêtes qui me coûtent cent pistoles pièce.

— Je vous les paierai deux cents, dit Mazarin.

— Oui, mais, quand ils auront les jarrets coupés, on nous coupera le cou à nous, dit d’Artagnan.

— Il en vient un de mon côté, dit Porthos ; faut-il que je le tue ?

— Oui, d’un coup de poing si vous pouvez ; ne faisons feu qu’à la dernière extrémité.

— Je le puis, dit Porthos.

— Venez ouvrir alors, dit d’Artagnan à l’homme à la faulx, en prenant un de ses pistolets par le canon et en s’apprêtant à frapper de la crosse.

Celui-ci s’approcha… À mesure qu’il s’approchait, d’Artagnan, pour être plus libre de ses mouvements, sortait à demi par la portière ; ses yeux s’arrêtèrent sur ceux du mendiant, qu’éclairait la lueur d’une lanterne.

Sans doute cet homme reconnut le mousquetaire, car il devint fort pâle ; sans doute d’Artagnan le reconnut, car ses cheveux se dressèrent sur sa tête.

— Monsieur d’Artagnan ! s’écria-t-il en reculant d’un pas, monsieur d’Artagnan ! laissez passer.

Peut-être d’Artagnan allait-il répondre de son côté, lorsqu’un coup pareil à celui d’une masse qui tombe sur la tête d’un bœuf retentit : c’était Porthos qui venait d’assommer son homme…

D’Artagnan se retourna et vit le malheureux gisant à quatre pas de là.

— Ventre à terre, maintenant ! cria-t-il au cocher ; pique, pique !

Le cocher enveloppa ses chevaux d’un large coup de fouet. Les nobles animaux bondirent. On entendit des cris comme ceux d’hommes qui sont renversés. Puis on sentit une double secousse : deux des roues venaient de passer sur un corps flexible et rond.

Il se fit un moment de silence. La voiture franchit la porte.

— Au Cours-la-Reine ! cria d’Artagnan au cocher.

Puis, se retournant vers Mazarin :

— Maintenant, monseigneur, lui dit-il, vous pouvez dire cinq Pater et cinq Ave pour remercier Dieu de votre délivrance. Vous êtes sauvé ! vous êtes libre !

Mazarin ne répondit que par une espèce de gémissement ; il ne pouvait croire à un pareil miracle… Cinq minutes après, la voiture s’arrêta : elle était arrivée au Cours-la-Reine.

— Monseigneur est-il content de son escorte ? demanda le mousquetaire. — Enchanté, monsou, dit Mazarin en hasardant sa tête à l’une des portières ; maintenant faites-en autant pour la reine. — Ce sera moins difficile, dit d’Artagnan en sautant à terre. Monsieur du Vallon, je vous recommande Son Éminence. — Soyez tranquille, dit Porthos en étendant la main.

D’Artagnan prit la main de Porthos et la secoua.

— Aïe ! fit Porthos.

D’Artagnan regarda son ami avec étonnement.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il. — Je crois que j’ai le poignet foulé, dit Porthos. — Que diable, aussi, vous frappez comme un sourd. — Il le fallait bien, mon homme allait me lâcher un coup de pistolet ; mais vous, comment vous êtes-vous débarrassé du vôtre ? — Oh ! le mien, dit d’Artagnan, ce n’était pas un homme. — Qu’était-ce donc ? — C’était un spectre. — Et… — Et je l’ai conjuré.

Sans autre explication, d’Artagnan prit les pistolets qui étaient sur la banquette de devant, les passa à sa ceinture, s’enveloppa dans son manteau, et ne voulant pas rentrer par la même barrière qu’il était sorti, il s’achemina vers la porte Richelieu.

CHAPITRE LV. LE CAROSSE DE M. LE COADJUTEUR.

u lieu de rentrer par la porte Saint-Honoré, d’Artagnan qui avait du temps devant lui, fit le tour et rentra par la porte Richelieu. On vint le reconnaître, et quand on vit à son chapeau à plumes et à son manteau galonné qu’il était officier des mousquetaires, on l’entoura avec l’intention de lui faire crier à bas Mazarin ! Cette première démonstration ne laissa pas que de l’inquiéter d’abord ; mais quand il sut de quoi il était question, il cria d’une si belle voix que les plus difficiles furent satisfaits. Il suivit la rue de Richelieu, rêvant à la façon dont il emmènerait à son tour la reine, car de l’emmener dans un carosse aux armes de France il n’y fallait pas songer, lorsqu’à la porte de l’hôtel de Mme de Guéménée il aperçut un équipage… Une idée subite l’illumina.

— Ah ! pardieu, dit-il, ce serait de bonne guerre.

Et il s’approcha du carosse, regarda les armes qui étaient sur les panneaux et la livrée du cocher qui était sur le siége. Cet examen lui fut d’autant plus facile que le cocher dormait les poings fermés.

— C’est bien le carosse de M. le coadjuteur, dit-il ; sur ma parole, je commence à croire que la Providence est pour nous.

Il monta doucement dans le carosse, et tirant le fil de soie qui correspondait au petit doigt du cocher :

— Au Palais-Royal, dit-il.

Le cocher, réveillé en sursaut, se dirigea vers le point désigné, sans se douter que l’ordre vînt d’un autre que de son maître. Le suisse allait fermer les grilles, mais en voyant ce magnifique équipage, il ne douta pas que ce fût une visite d’importance, et laissa passer le carrosse, qui s’arrêta sous le péristyle.

Là seulement le cocher s’aperçut que les laquais n’étaient pas derrière la voiture. Il crut que M. le coadjuteur en avait disposé, sauta à bas du siége sans lâcher les rênes et vint ouvrir.

D’Artagnan sauta à son tour à terre, et au moment où le cocher, effrayé en ne reconnaissant pas son maître, faisait un pas en arrière, il le saisit au collet de la main gauche, et de la droite lui mit un pistolet sur la gorge :

— Essaye de prononcer un seul mot, dit d’Artagnan, et tu es mort !

Le cocher vit à l’expression du visage de celui qui lui parlait qu’il était tombé dans un guet-apens, et il resta la bouche béante et les yeux démesurément ouverts… Deux mousquetaires se promenaient dans la cour ; d’Artagnan les appela par leur nom.

— Monsieur de Bellièvre, dit-il à l’un, faites-moi le plaisir de prendre les rênes des mains de ce brave homme, de monter sur le siége de la voiture, de la conduire à la porte de l’escalier dérobé et de m’attendre là : c’est pour affaire d’importance et qui tient au service du roi.

Le mousquetaire, qui savait son lieutenant incapable de faire une mauvaise plaisanterie à l’endroit du service, obéit sans dire un mot, quoique l’ordre lui parût singulier.

Alors se retournant vers le second mousquetaire :

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