Vingt ans après (page 52)
Le roi sortit de sa tente et trouva effectivement son cheval prêt. C’était un cheval isabelle qu’il montait depuis trois ans et qu’il affectionnait beaucoup. Le cheval en le voyant hennit de plaisir.
— Ah ! dit le roi, j’étais injuste, et voilà encore, sinon un ami, du moins un être qui m’aime. Toi, tu me seras fidèle, n’est-ce pas, Arthus ?
Et comme s’il eût entendu ces paroles, le cheval approcha ses naseaux fumants du visage du roi, en relevant ses lèvres et en montrant joyeusement ses dents blanches.
— Oui, oui, dit le roi en le flattant de la main ; oui, c’est bien, Arthus, et je suis content de toi.
Et avec cette légèreté qui faisait du roi un des meilleurs cavaliers de l’Europe, Charles se mit en selle, et, se retournant vers Athos, Aramis et de Winter :
— Eh bien ! messieurs, dit-il, je vous attends.
Mais Athos était debout, immobile, les yeux fixés et la main tendue vers une ligne noire qui suivait le rivage de la Tyne et qui s’étendait dans une longueur double de celle du camp.
— Qu’est-ce que cette ligne ? dit Athos, auquel les dernières ténèbres de la nuit, luttant avec les premiers rayons du jour, ne permettaient pas bien de distinguer encore. Qu’est-ce que cette ligne ? je ne l’ai pas vue hier.
— C’est sans doute le brouillard qui s’élève de la rivière, dit le roi.
— Sire, c’est quelque chose de plus compact qu’une vapeur.
— En effet, je vois comme une barrière, dit de Winter.
— C’est l’ennemi qui sort de Newcastle et qui nous enveloppe, s’écria Athos.
— L’ennemi ! dit le roi.
— Oui, l’ennemi. Il est trop tard. Tenez ! tenez ! sous ce rayon de soleil, là, du côté de la ville, voyez-vous reluire les côtes de fer ?
On appelait ainsi les cuirassiers dont Cromwell avait fait ses gardes.
— Ah ! dit le roi, nous allons savoir s’il est vrai que les Écossais me trahissent.
— Qu’allez-vous faire, sire ? s’écria Athos.
— Leur donner l’ordre de charger et passer avec eux sur le ventre de ces misérables rebelles.
Et le roi, piquant son cheval, s’élança vers la tente du comte de Lewen.
— Suivons-le, dit Athos.
— Allons, dit Aramis.
— Est-ce que le roi serait blessé ? dit de Winter. Je vois à terre des taches de sang.
Et il s’élança sur la trace des deux amis. Athos l’arrêta.
— Allez rassembler votre régiment, dit-il, je prévois que nous en aurons besoin tout à l’heure.
De Winter tourna bride, et les deux amis continuèrent leur route. En deux secondes le roi était arrivé à la tente du général en chef de l’armée écossaise. Il sauta à terre et entra. Le général était au milieu des principaux chefs.
— Le roi ! s’écrièrent-ils en se levant et en se regardant avec stupéfaction.
En effet, Charles était debout devant eux, le chapeau sur la tête, les sourcils froncés, et fouettant sa botte avec sa cravache :
— Oui, messieurs, dit-il, le roi en personne ; le roi qui vient vous demander compte de ce qui se passe.
— Qu’y a-t-il donc, Sire ? demanda le comte de Lewen.
— Il y a, monsieur, dit le roi, se laissant emporter par la colère, que le général Cromwell est arrivé cette nuit à Newcastle, que vous le saviez et que je n’en suis pas averti ; il y a que l’ennemi sort de la ville et nous ferme le passage de la Tyne, que vos sentinelles ont dû voir ce mouvement, et que je n’en suis pas averti ; il y a que vous m’avez, par un traité infâme, vendu deux cent mille livres sterling au parlement ; mais que de ce traité au moins j’en suis averti. Voici ce qu’il y a, messieurs, répondez et disculpez-vous, car je vous accuse.
— Sire, balbutia le comte de Lewen, Sire, Votre Majesté aura été trompée par quelque faux rapport.
— J’ai vu de mes yeux l’armée ennemie s’étendre entre moi et l’Écosse, dit Charles, et je puis presque dire : j’ai entendu de mes propres oreilles débattre les clauses du marché.
Les chefs écossais se regardèrent en fronçant le sourcil à leur tour.
— Sire, murmura le comte de Lewen courbé sous le poids de la honte, Sire, nous sommes prêts à vous donner toutes preuves. — Je n’en demande qu’une seule, dit le roi. Mettez l’armée en bataille et marchons à l’ennemi. — Cela ne se peut pas, Sire, dit le comte. — Comment ! cela ne se peut pas ! et qui empêche que cela se puisse ? s’écria Charles Ier. — Votre Majesté sait bien qu’il y a trêve entre nous et l’armée anglaise, répondit le comte. — S’il y a trêve, l’armée anglaise l’a rompue en sortant de la ville contre les conventions qui l’y tenaient enfermée ; or, je vous le dis, il faut passer avec moi à travers cette armée, et rentrer en Écosse, et si vous ne le faites pas, eh bien ! choisissez entre les deux noms qui font les hommes en mépris et en exécration aux autres hommes : ou vous êtes des lâches, ou vous êtes des traîtres !
Les yeux des Écossais flamboyèrent, et, comme cela arrive souvent en pareille occasion, ils passèrent de l’extrême honte à l’extrême impudence, et deux chefs de clan s’avancèrent de chaque côté du roi :
— Eh bien, oui, dirent-ils, nous avons promis de délivrer l’Écosse et l’Angleterre de celui qui depuis vingt-cinq ans boit le sang et l’or de l’Angleterre et de l’Écosse. Nous avons promis, et nous tenons nos promesses. Roi Charles Stuart, vous êtes notre prisonnier.
Et tous deux étendirent en même temps la main pour saisir le roi ; mais avant que le bout de leurs doigts pût toucher sa personne, tous deux étaient tombés, l’un évanoui et l’autre mort.
Athos avait assommé l’un avec le pommeau de son pistolet, et Aramis avait passé son épée au travers du corps de l’autre.
Puis, comme le comte de Lewen et les autres chefs reculaient épouvantés devant ce secours inattendu qui semblait tomber du ciel à celui qu’ils croyaient déjà leur prisonnier, Athos et Aramis entraînèrent le roi hors de la tente parjure, où il s’était si imprudemment aventuré, et sautant sur les chevaux que les laquais tenaient préparés, tous trois reprirent au galop le chemin de la tente royale.
En passant ils aperçurent de Winter qui accourait à la tête de son régiment. Le roi lui fit signe de les accompagner.
CHAPITRE LIX. LE VENGEUR.
ous quatre entrèrent dans la tente : il n’y avait point de plan de fait, il fallait en arrêter un… Le roi se laissa tomber sur un fauteuil.
— Je suis perdu, dit-il. — Non, sire, répondit Athos ; vous êtes seulement trahi.
Le roi poussa un profond soupir. — Trahi, trahi par les Écossais, au milieu desquels je suis né, que j’ai toujours préférés aux Anglais ! Oh ! les misérables !
— Sire, dit Athos, ce n’est point l’heure des récriminations, mais le moment de montrer que vous êtes roi et gentilhomme. Debout, sire, debout ! car vous avez du moins ici trois hommes qui ne vous trahiront pas, vous pouvez être tranquille. Ah ! si seulement nous étions cinq ! murmura Athos en pensant à d’Artagnan et à Porthos. — Que dites-vous ? demanda Charles en se levant. — Je dis, sire, qu’il n’y a plus qu’un moyen. Milord de Winter répond de son régiment ou à peu près, ne chicanons pas sur les mots ; il se met à la tête de ses hommes, nous nous mettons, nous, aux côtés de Sa Majesté, nous faisons une trouée dans l’armée de Cromwell et nous gagnons l’Écosse. — Il y a encore un moyen, dit Aramis, c’est que l’un de nous prenne le costume et le cheval du roi. Tandis qu’on s’acharnerait après celui-là, le roi passerait peut-être. — L’avis est bon, dit Athos, et si Sa Majesté veut faire à l’un de nous cet honneur, nous lui en serons bien reconnaissants. — Que pensez-vous de ce conseil, de Winter ? dit le roi, regardant avec admiration ces deux hommes, dont l’unique préoccupation était d’amasser sur leur tête les dangers qui le menaçaient. — Je pense, sire, que s’il y a un moyen de sauver votre Majesté, M. d’Herblay vient de le proposer. Je supplie donc bien humblement Votre Majesté de faire promptement son choix, car nous n’avons pas de temps à perdre. — Mais si j’accepte, c’est la mort, c’est tout au moins la prison pour celui qui prendra ma place. — C’est l’honneur d’avoir sauvé son roi ! s’écria de Winter.
Le roi regarda son vieil ami les larmes aux yeux, détacha le cordon du Saint-Esprit, qu’il portait pour faire honneur aux deux Français qui l’accompagnaient, et le passa au cou de de Winter, qui reçut à genoux cette terrible marque de l’amitié et de la confiance de son souverain.
— C’est juste, dit Athos : il y a plus longtemps qu’il sert que nous.
Le roi entendit ces mots et se retourna les larmes aux yeux.
— Messieurs, dit-il, attendez un instant, j’ai aussi un cordon à donner à chacun de vous.
Puis il alla à une armoire où étaient renfermés ses propres ordres, et prit deux cordons de la Jarretière.
— Ces ordres ne peuvent être pour nous, dit Athos.
— Et pourquoi cela, monsieur ? demanda Charles.
— Ces ordres sont presque royaux, et nous ne sommes que de simples gentilshommes.
— Passez-moi en revue tous les trônes de la terre, dit le roi, et trouvez-moi de plus grands cœurs que les vôtres. Non, non, vous ne vous rendez pas justice, messieurs, mais je suis là pour vous la rendre, moi. À genoux, comte.
Athos s’agenouilla, le roi lui passa le cordon de gauche à droite comme d’habitude, et levant son épée, au lieu de la formule habituelle : Je vous fais chevalier, soyez brave, fidèle et loyal, il dit :
— Vous êtes brave, fidèle et loyal, je vous fais chevalier, monsieur le comte.
Puis se retournant vers Aramis :
— À votre tour, monsieur le chevalier, dit-il.
Et la même cérémonie recommença avec les mêmes paroles, tandis que de Winter, aidé des écuyers, détachait sa cuirasse de cuivre pour être mieux pris pour le roi.
Puis, lorsque Charles en eut fini avec Aramis comme il avait fini avec Athos, il les embrassa tous deux.
— Sire, dit de Winter, qui, en face d’un grand dévoûment, avait repris toute sa force et tout son courage, nous sommes prêts.
Le roi regarda les trois gentilshommes.
— Ainsi donc il faut fuir ? dit-il.
— Fuir à travers une armée, sire, dit Athos, dans tous les pays du monde s’appelle charger.
— Je mourrai donc l’épée à la main, dit Charles. Monsieur le comte, monsieur le chevalier, si jamais je suis roi…
— Sire, vous nous avez déjà honorés plus qu’il n’appartenait à de simples gentilshommes ; ainsi la reconnaissance vient de nous. Mais ne perdons pas de temps, car nous n’en avons déjà que trop perdu.
Le roi leur tendit une dernière fois la main à tous les trois, échangea son chapeau avec celui de de Winter et sortit.
Le régiment de de Winter était rangé sur une plate-forme qui dominait le camp ; le roi, suivi des trois amis, se dirigea vers la plate-forme… Le camp écossais semblait être éveillé enfin ; les hommes étaient sortis de leurs tentes et avaient pris leur rang comme pour la bataille.
— Voyez-vous, dit le roi, peut-être se repentent-ils et sont-ils prêts à marcher.
— S’ils se repentent, sire, répondit Athos, ils nous suivront.
— Bien ! dit le roi, que faisons-nous ?
— Examinons l’armée ennemie, dit Athos.
Les yeux du petit groupe se fixèrent à l’instant même sur cette ligne qu’à l’aube du jour on avait prise pour du brouillard, et que les premiers rayons du soleil dénonçaient maintenant pour une armée rangée en bataille. L’air était pur et limpide comme il est d’ordinaire à cette heure de la matinée. On distinguait parfaitement les régiments, les étendards et jusqu’à la couleur des uniformes et des chevaux.
Alors on vit sur une petite colline, un peu en avant du front ennemi, apparaître un homme petit, trapu et lourd ; cet homme était entouré de quelques officiers. Il dirigea une lunette sur le groupe dont le roi faisait partie.
— Cet homme connaît-il personnellement Votre Majesté ? demanda Aramis.
Charles sourit.
— Cet homme, c’est Cromwell, dit-il.
— Alors abaissez votre chapeau, sire, qu’il ne s’aperçoive pas de la substitution.
— Ah ! dit Athos, nous avons perdu bien du temps.
— Alors, dit le roi, l’ordre et partons.
— Le donnez-vous, sire ? demanda Athos.
— Non, je vous nomme mon lieutenant général, dit le roi.
— Écoutez alors, milord de Winter, dit Athos ; éloignez-vous, sire, je vous prie ; ce que nous allons dire ne regarde pas Votre Majesté.
Le roi fit en souriant trois pas en arrière.
— Voici ce que je propose, continua Athos : Nous divisons votre régiment en deux escadrons ; vous vous mettez à la tête du premier ; Sa Majesté et nous à la tête du second ; si rien ne vient nous barrer le passage, nous chargeons tous ensemble pour forcer la ligne ennemie et nous jeter dans la Tyne, que nous traversons, soit à gué, soit à la nage ; si au contraire on nous pousse quelque obstacle sur le chemin, vous et vos hommes vous vous faites tuer jusqu’au dernier, nous et le roi nous continuons notre route ; une fois arrivés au bord de la rivière, fussent-ils sur trois rangs d’épaisseur, si votre escadron fait son devoir, cela nous regarde.
— À cheval ! dit de Winter.
— À cheval ! dit Athos, tout est prévu et décidé.
— Alors, messieurs, dit le roi, en avant ! rallions-nous à l’ancien cri de France, Montjoie et saint-Denis ! Le cri de l’Angleterre est répété maintenant par trop de traîtres.
On monta à cheval, le roi sur le cheval de de Winter, de Winter sur le cheval du roi ; puis de Winter se mit au premier rang du premier escadron, et le roi, ayant Athos à sa droite et Aramis à sa gauche, au premier rang du second… Toute l’armée écossaise regardait ces préparatifs avec l’immobilité et le silence de la honte. On vit quelques chefs sortir des rangs et briser leurs épées.
— Allons, dit le roi, cela me console, ils ne sont pas tous des traîtres.
En ce moment la voix de de Winter retentit :
— En avant ! s’écriait-il.
Le premier escadron s’ébranla, le second le suivit et descendit de la plate-forme. Un régiment de cuirassiers à peu près égal en nombre se développait derrière la colline et venait ventre à terre au-devant de lui… Le roi montra à Athos et à Aramis ce qui se passait.
— Sire, dit Athos, le cas est prévu, et si les hommes de de Winter font leur devoir, cet événement nous sauve au lieu de nous perdre.
En ce moment on entendit, par-dessus tout le bruit que faisaient les chevaux en galopant et hennissant, de Winter qui criait :
— Sabre en main !
Tous les sabres à ce commandement sortirent du fourreau et parurent comme des éclairs.
— Allons, messieurs, cria le roi à son tour, enivré par le bruit et par la vue, allons, messieurs, sabre en main !
Mais à ce commandement, dont le roi donna l’exemple, Athos et Aramis seuls obéirent.
— Nous sommes trahis, dit tout bas le roi.
— Attendons encore, dit Athos ; peut-être n’ont-ils pas reconnu la voix de Votre Majesté, et attendent-ils l’ordre de leur chef d’escadron.
— N’ont-ils pas entendu celui de leur colonel ? Mais voyez ! voyez ! s’écria le roi, arrêtant son cheval d’une secousse qui le fit plier sur ses jarrets, et saisissant la bride du cheval d’Athos.
— Ah ! lâches ! ah ! misérables ! ah ! traîtres ! criait de Winter, dont on entendait la voix, tandis que ses hommes, quittant leurs rangs, s’éparpillaient dans la plaine.
Une quinzaine d’hommes à peine étaient groupés autour de lui et attendaient la charge des cuirassiers de Cromwell.
— Allons mourir avec eux ! dit le roi.
— Allons mourir ! dirent Athos et Aramis.
— À moi les cœurs fidèles ! cria de Winter.
Cette voix arriva jusqu’aux deux amis, qui partirent au galop.
— Pas de quartier ! cria en français, et répondant à la voix de de Winter, une voix qui les fit tressaillir.
Quant à de Winter, au son de cette voix il demeura pâle et comme pétrifié… Cette voix, c’était celle d’un cavalier monté sur un magnifique cheval noir, et qui chargeait en tête du régiment anglais que, dans son ardeur, il devançait de dix pas.
— C’est lui ! murmura de Winter les yeux fixes et laissant pendre son épée à ses côtés.
— Le roi ! le roi ! crièrent plusieurs voix se trompant au cordon bleu et au cheval isabelle de de Winter ; prenez-le vivant !
— Non, ce n’est pas le roi ! s’écria le cavalier ; ne vous y trompez pas. N’est-ce pas, milord de Winter, que vous n’êtes pas le roi ? n’est-ce pas que vous êtes mon oncle ?
Et en même temps, Mordaunt, car c’était lui, dirigea le canon d’un pistolet vers de Winter. Le coup partit ; la balle traversa la poitrine du vieux gentilhomme, qui fit un bond sur sa selle et retomba entre les bras d’Athos en murmurant :
— Le vengeur !
— Souviens-toi de ma mère, hurla Mordaunt en passant outre, emporté qu’il était par le galop furieux de son cheval.
— Misérable ! cria Aramis en lui lâchant un coup de pistolet presque à bout portant et comme il passait à côté de lui, mais l’amorce seule prit feu et le coup ne partit point.
En ce moment le régiment tout entier tomba sur les quelques hommes qui avaient tenu, et les deux Français furent entourés, pressés, enveloppés. Athos, après s’être assuré que de Winter était mort, lâcha le cadavre, et tirant son épée :
— Allons, Aramis, pour l’honneur de la France !
Et les deux Anglais qui se trouvaient les plus proches des deux gentilshommes tombèrent tous deux frappés mortellement.
Au même moment un hourra terrible retentit et trente lames étincelèrent au-dessus de leurs têtes.
Tout à coup un homme s’élance du milieu des rangs anglais, qu’il bouleverse, bondit sur Athos, l’enlace de ses bras nerveux, lui arrache son épée en lui disant à l’oreille :
— Silence ! rendez-vous. Vous rendre à moi, ce n’est pas vous rendre.
Un géant a aussi saisi les deux poignets d’Aramis, qui essaie en vain de se soustraire à sa formidable étreinte.
— Rendez-vous ! lui dit-il en le regardant fixement.
Aramis lève la tête, Athos se retourne…
— D’Art…… s’écria Athos, dont le Gascon ferma la bouche avec la main.
— Je me rends, dit Aramis en tendant son épée à Porthos.
— Feu ! feu ! criait Mordaunt en revenant sur le groupe où étaient les deux amis.
— Et pourquoi, feu ? dit le colonel, tout le monde s’est rendu.
— C’est le fils de milady, dit Athos à d’Artagnan.
— Je l’ai reconnu.
— C’est le moine, dit Porthos à Aramis.
— Je le sais.
En même temps les rangs commencèrent à s’ouvrir. D’Artagnan tenait la bride du cheval d’Athos. Chacun d’eux essayait d’entraîner son prisonnier loin du champ de bataille. Ce mouvement découvrit l’endroit où était tombé le corps de de Winter. Avec l’instinct de la haine, Mordaunt l’avait retrouvé, et le regardait, penché sur son cheval, avec un sourire hideux… Athos, tout calme qu’il était, mit la main à ses fontes encore garnies de pistolets.
— Que faites-vous ? dit d’Artagnan.
— Laissez-moi le tuer.
— Pas un geste qui puisse faire croire que vous le connaissez, ou nous sommes perdus tous quatre.
Puis se retournant vers le jeune homme :
— Bonne prise ! s’écria-t-il, bonne prise ! ami Mordaunt. Nous avons chacun le nôtre, M. du Vallon et moi : des chevaliers de la Jarretière, rien que cela !
— Mais, s’écria Mordaunt, regardant Athos et Aramis avec des yeux sanglants, mais ce sont des Français, ce me semble ?
— Je n’en sais, ma foi, rien. Êtes-vous Français, monsieur ? demanda-t-il à Athos.