Vingt ans après (page 53)
— Je le suis, répondit gravement celui-ci.
— Eh bien ! mon cher monsieur, vous voilà prisonnier d’un compatriote.
— Mais le roi ? dit Athos avec angoisse, le roi ?
D’Artagnan serra vigoureusement la main de son prisonnier et lui dit :
— Eh ! nous le tenons, le roi !
— Oui, dit Aramis, par une trahison infâme.
Porthos broya le poignet de son ami, et lui dit avec un sourire :
— Eh, monsieur ! la guerre se fait autant par l’adresse que par la force : regardez !
En effet on vit en ce moment l’escadron qui devait protéger la retraite de Charles s’avancer à la rencontre du régiment anglais, enveloppant le roi, qui marchait seul à pied dans un grand espace vide. Le prince était calme en apparence, mais on voyait ce qu’il devait souffrir pour paraître calme ; ainsi la sueur coulait de son front, et il s’essuyait les tempes et les lèvres avec un mouchoir qui chaque fois s’éloigna de sa bouche teint de sang.
— Voilà Nabuchodonosor, s’écria un des cuirassiers de Cromwell, vieux puritain, dont les yeux s’enflammèrent à l’aspect de celui qu’on appelait le tyran.
— Que dites-vous donc ? Nabuchodonosor ! dit Mordaunt avec un sourire effrayant. Non, c’est le roi Charles Ier, le bon roi Charles, qui dépouille ses sujets pour en hériter.
Charles leva les yeux vers l’insolent qui parlait ainsi, mais il ne le reconnut point. Cependant la majesté calme et religieuse de son visage fit baisser le regard de Mordaunt.
— Bonjour, messieurs, dit le roi aux deux gentilshommes, qu’il vit, l’un aux mains de d’Artagnan, l’autre aux mains de Porthos. La journée a été malheureuse, mais ce n’est pas votre faute, Dieu merci ! Où est mon vieux de Winter ?
Les deux gentilshommes détournèrent la tête et gardèrent le silence.
— Cherche où est Straffort, dit la voix stridente de Mordaunt.
Charles tressaillit : le démon avait frappé juste ; Straffort, c’était son remords éternel, l’ombre de ses jours, le fantôme de ses nuits.
Le roi regarda autour de lui et vit un cadavre à ses pieds. C’était celui de de Winter.
Charles ne jeta pas un cri, ne versa pas une larme ; seulement une pâleur plus livide s’étendit sur son visage ; il mit un genou en terre, souleva la tête de de Winter, l’embrassa au front, et reprenant le cordon du Saint-Esprit qu’il lui avait passé au cou, il le mit religieusement sur sa poitrine.
— De Winter est donc tué ? demanda d’Artagnan en fixant ses yeux sur le cadavre.
— Oui, dit Athos, et par son neveu.
— Allons ! c’est le premier de nous qui s’en va, murmura d’Artagnan ; qu’il dorme en paix, c’était un brave.
— Charles Stuart, dit alors le colonel du régiment anglais en s’avançant vers le roi, qui venait de reprendre les insignes de la royauté, vous rendez-vous notre prisonnier ?
— Colonel Thomlison, dit Charles, le roi ne se rend point ; l’homme cède à la force, voilà tout.
— Votre épée.
Le roi tira son épée et la brisa sur son genou.
En ce moment un cheval sans cavalier, ruisselant d’écume, l’œil en flamme, les naseaux ouverts, accourut, et reconnaissant son maître, s’arrêta près de lui en hennissant de joie : c’était Arthus.
Le roi sourit, le flatta de la main et se mit légèrement en selle.
— Allons, messieurs, dit-il, conduisez-moi où vous voudrez.
Puis se retournant vivement :
— Attendez, dit-il ; il m’a semblé voir remuer de Winter ; s’il vit encore, par ce que vous avez de plus sacré, n’abandonnez pas ce noble gentilhomme.
— Oh ! soyez tranquille, roi Charles, dit Mordaunt, la balle a traversé le cœur.
— Ne soufflez pas un mot, ne faites pas un geste, ne risquez pas un regard pour moi ni pour Porthos, dit d’Artagnan à Athos et à Aramis, car milady n’est pas morte et son âme vit dans le corps de ce démon !
Et le détachement s’achemina vers la ville, emmenant sa royale capture ; mais à moitié chemin, un aide de camp du général Cromwell apporta l’ordre au colonel Thomlison de conduire le roi à Holdenby-Castle. En même temps, les courriers partaient dans toutes les directions pour annoncer à l’Angleterre et à toute l’Europe que le roi Charles Stuart était prisonnier du général Olivier Cromwell.
Les Écossais regardaient tout cela le mousquet au pied et la claymore au fourreau.
CHAPITRE LX. OLIVIER CROMWELL.
enez-vous chez le général ? dit Mordaunt à d’Artagnan et à Porthos, vous savez qu’il vous a mandés après l’action. — Nous allons d’abord mettre nos prisonniers en lieu de sûreté, dit d’Artagnan à Mordaunt. Savez-vous, monsieur, que ces gentilshommes valent chacun plus de quinze cents pistoles ? — Oh ! soyez tranquilles, dit Mordaunt en les regardant d’un œil dont il essayait en vain de réprimer la férocité, mes cavaliers les garderont et les garderont bien ; je vous réponds d’eux. — Je les garderai encore mieux moi-même, reprit d’Artagnan ; d’ailleurs, que faut-il ? une bonne chambre avec des sentinelles, ou leur simple parole qu’ils ne chercheront pas à fuir. Je vais mettre ordre à cela, puis nous aurons l’honneur de nous présenter chez le général et de lui demander ses ordres pour Son Éminence. — Vous comptez donc partir bientôt ? demanda Mordaunt. — Notre mission est finie, et rien ne nous arrête plus en Angleterre, que le bon plaisir du grand homme près duquel nous avons été envoyés.
Le jeune homme se mordit les lèvres, et se penchant à l’oreille du sergent : — Vous suivrez ces hommes, lui dit-il, vous ne les perdrez pas de vue, et quand vous saurez où ils sont logés, vous reviendrez m’attendre à la porte de la ville.
Le sergent fit signe qu’il serait obéi.
Alors, au lieu de suivre le gros des prisonniers qu’on ramenait dans la ville, Mordaunt se dirigea vers la colline d’où Cromwell avait regardé la bataille et où il venait de faire dresser sa tente. Cromwell avait défendu qu’on laissât pénétrer personne près de lui ; mais la sentinelle, qui connaissait Mordaunt pour un des confidents les plus intimes du général, pensa que la défense ne regardait point le jeune homme. Mordaunt écarta donc la toile de la tente et vit Cromwell assis devant une table, la tête cachée entre ses deux mains ; en outre, il lui tournait le dos.
Soit qu’il entendît ou non le bruit que fit Mordaunt en entrant, Cromwell ne se retourna point. Mordaunt resta debout près de la porte. Enfin, au bout d’un instant, Cromwell releva son front appesanti, et, comme s’il eût senti instinctivement que quelqu’un était là, il tourna lentement la tête.
— J’avais dit que je voulais être seul ! s’écria-t-il en voyant le jeune homme.
— On n’a pas cru que cette défense me regardât, monsieur, dit Mordaunt ; cependant, si vous l’ordonnez, je suis prêt à sortir.
— Ah ! c’est vous, Mordaunt ! dit Cromwell, éclaircissant, comme par la force de sa volonté, le voile qui couvrait ses yeux ; puisque vous voilà, c’est bien, restez.
— Je vous apporte mes félicitations.
— Vos félicitations ! et de quoi ?
— De la prise de Charles Stuart. Vous êtes le maître de l’Angleterre, maintenant.
— Je l’étais bien mieux il y a deux heures, dit Cromwell.
— Comment cela, général ?
— L’Angleterre avait besoin de moi pour prendre le tyran, maintenant le tyran est pris. L’avez-vous vu ?
— Oui, monsieur, dit Mordaunt.
— Quelle attitude a-t-il ?
Mordaunt hésita, mais la vérité sembla sortir de force de ses lèvres.
— Calme et digne, dit-il.
— Qu’a-t-il dit ?
— Quelques paroles d’adieu à ses amis.
— À ses amis ! murmura Cromwell ; il a donc des amis, lui ?
Puis tout haut :
— S’est-il défendu ?
— Non, monsieur, il a été abandonné de tous, excepté de trois ou quatre hommes ; il n’y avait donc pas moyen de se défendre.
— À qui a-t-il rendu son épée ?
— Il ne l’a pas rendue, il l’a brisée.
— Il a bien fait ; mais au lieu de la briser il eût mieux fait encore de s’en servir avec plus d’avantage.
Il y eut un instant de silence.
— Le colonel du régiment qui servait d’escorte au roi, à Charles, a été tué, ce me semble ? dit Cromwell en regardant fixement Mordaunt.
— Oui, monsieur.
— Par qui ? demanda Cromwell.
— Par moi.
— Comment se nommait-il ?
— Lord de Winter.
— Votre oncle ! s’écria Cromwell.
— Mon oncle ! reprit Mordaunt ; les traîtres à l’Angleterre ne sont pas de ma famille.
Cromwell resta un instant pensif, regardant ce jeune homme, puis avec cette profonde mélancolie que peint si bien Shakespeare :
— Mordaunt, lui dit-il, vous êtes un terrible serviteur.
— Quand le Seigneur ordonne, dit Mordaunt, il n’y a pas à marchander avec ses ordres. Abraham a levé le couteau sur Isaac, et Isaac était son fils.
— Oui, dit Cromwell, mais le Seigneur n’a pas laissé s’accomplir le sacrifice.
— J’ai regardé autour de moi, dit Mordaunt, et je n’ai vu ni bouc ni chevreau arrêté dans les buissons de la plaine.
Cromwell s’inclina.
— Vous êtes fort parmi les forts, Mordaunt, dit-il. Et les Français, comment se sont-ils conduits ?
— En gens de cœur, monsieur, dit Mordaunt.
— Oui, oui, murmura Cromwell, les Français se battent bien ; et, en effet, si ma lunette est bonne, il me semble que je les ai vus au premier rang.
— Ils y étaient, dit Mordaunt.
— Après vous, cependant, dit Cromwell.
— C’est la faute de leurs chevaux et non la leur.
Il se fit encore un moment de silence.
— Et les Écossais ? demanda Cromwell.
— Ils ont tenu leur parole, dit Mordaunt, et n’ont pas bougé.
— Les misérables ! murmura Cromwell.
— Leurs officiers demandent à vous voir, monsieur.
— Je n’ai pas le temps. Les a-t-on payés ?
— Cette nuit.
— Qu’ils partent, alors, qu’ils retournent dans leurs montagnes, qu’ils y cachent leur honte, si leurs montagnes sont assez hautes pour cela ; je n’ai plus affaire à eux, ni eux à moi. Et maintenant, allez, Mordaunt.
— Avant de m’en aller, dit Mordaunt, j’ai quelques questions à vous adresser, monsieur, et une demande à vous faire, mon maître.
— À moi ?
Mordaunt s’inclina :
— Je viens à vous, mon héros, mon protecteur, mon père, et je vous dis : Maître, êtes-vous content de moi ?
Cromwell le regarda avec étonnement.
Le jeune homme demeura impassible.
— Oui, dit Cromwell, vous avez fait, depuis que je vous connais, non seulement votre devoir, mais encore plus que votre devoir, vous avez été fidèle ami, adroit négociateur, bon soldat.
— Avez-vous souvenir, monsieur, que c’est moi qui ai eu la première idée de traiter avec les Écossais de leur roi ?
— Oui, la pensée vient de vous, c’est vrai ; je ne poussais pas encore le mépris des hommes jusque-là.
— Ai-je été bon ambassadeur en France ?
— Oui, et vous avez obtenu de Mazarin ce que je demandais.
— Ai-je combattu toujours ardemment pour votre gloire et vos intérêts ?
— Trop ardemment peut-être, c’est ce que je vous reprochais tout à l’heure. Mais où voulez-vous en venir avec toutes vos questions ?
— À vous dire, milord, que le moment est venu où vous pouvez d’un mot récompenser tous mes services.
— Ah ! fit Olivier avec un léger mouvement de dédain ; c’est vrai, j’oubliais que tout service mérite sa récompense, que vous m’avez servi et que vous n’êtes pas encore récompensé.
— Monsieur, je puis l’être à l’instant même, et au-delà de mes souhaits.
— Comment cela ?
— J’ai le prix sous la main, je le tiens presque.
— Et quel est ce prix ? demanda Cromwell. Vous a-t-on offert de l’or ? Demandez-vous un grade ? Désirez-vous un gouvernement ?
— Monsieur, m’accorderez-vous ma demande ?
— Voyons ce qu’elle est d’abord.
— Monsieur, lorsque vous m’avez dit : Vous allez accomplir un ordre, vous ai-je jamais répondu : Voyons cet ordre ?
— Si cependant votre désir était impossible à réaliser ?
— Lorsque vous avez eu un désir et que vous m’avez chargé de son accomplissement, vous ai-je jamais répondu : C’est impossible ?
— Mais une demande formulée avec tant de préparation…
— Ah ! soyez tranquille, monsieur, dit Mordaunt avec une sombre expression, elle ne vous ruinera pas.
— Eh bien donc, dit Cromwell, je vous promets de faire droit à votre demande autant que la chose sera en mon pouvoir ; demandez.
— Monsieur, répondit Mordaunt, on a fait ce matin deux prisonniers, je vous les demande.
— Ils ont donc offert une rançon considérable ? dit Cromwell.
— Je les crois pauvres au contraire, monsieur.
— Mais ce sont donc des amis à vous ?
— Oui, monsieur, s’écria Mordaunt, ce sont des amis à moi, de chers amis, et je donnerais ma vie pour la leur.
— Bien, Mordaunt, dit Cromwell, reprenant, avec un certain mouvement de joie, une meilleure opinion du jeune homme ; bien, je te les donne, je ne veux même pas savoir qui ils sont ; fais-en ce que tu voudras.
— Merci, monsieur, s’écria Mordaunt, merci ! ma vie est désormais à vous, et en la perdant je vous serai encore redevable ; merci, vous venez de me payer magnifiquement mes services.
Cromwell.
Et il se jeta aux genoux de Cromwell, et malgré les efforts du général puritain, qui ne voulait pas ou qui faisait semblant de ne pas vouloir se laisser rendre cet hommage presque royal, il prit sa main, qu’il baisa.
— Quoi ! dit Cromwell l’arrêtant à son tour au moment où il se relevait, pas d’autres récompenses ! pas d’or ! pas de grades ! — Vous m’avez donné tout ce que vous pouviez me donner, milord, et de ce jour je vous tiens quitte du reste.
Et Mordaunt s’élança hors de la tente du général avec une joie qui débordait de son cœur et de ses yeux.
Cromwell le suivit du regard.
— Il a tué son oncle ! murmura-t-il ; hélas ! quels sont donc mes serviteurs ? Peut-être celui-ci, qui ne me réclame rien ou qui semble ne rien réclamer, a-t-il plus demandé devant Dieu que ceux qui viendront réclamer l’or des provinces et le pain des malheureux ; personne ne me sert pour rien. Charles, qui est mon prisonnier, a peut-être encore des amis, et moi je n’en ai pas.
Et il reprit en soupirant sa rêverie interrompue par Mordaunt.
CHAPITRE LXI. LES GENTILSHOMMES.
endant que Mordaunt s’acheminait vers la tente de Cromwell, d’Artagnan et Porthos ramenaient leurs prisonniers dans la maison qui leur avait été assignée pour logement à Newcastle.
La recommandation faite par Mordaunt au sergent n’avait point échappé au Gascon, aussi avait-il recommandé de l’œil à Athos et à Aramis la plus sévère prudence. Aramis et Athos avaient en conséquence marché silencieux près de leurs vainqueurs, ce qui ne leur avait pas été difficile, chacun ayant assez à faire de répondre à ses propres pensées.
Si jamais homme fut étonné, ce fut Mousqueton, lorsque du seuil de la porte il vit s’avancer les quatre amis suivis du sergent et d’une dizaine d’hommes. Il se frotta les yeux, ne pouvant se décider à reconnaître Athos et Aramis, mais enfin force lui fut de se rendre à l’évidence. Aussi allait-il se confondre en exclamations lorsque Porthos lui imposa silence d’un de ces coups d’œil qui n’admettent pas de discussion.
Mousqueton resta collé le long de la porte, attendant l’explication d’une chose si étrange ; ce qui le bouleversait surtout, c’est que les quatre amis avaient l’air de ne plus se reconnaître.
La maison dans laquelle d’Artagnan et Porthos conduisirent Athos et Aramis, était celle qu’ils habitaient depuis la veille et qui leur avait été donnée par le général Cromwell : elle faisait l’angle d’une rue, avait une espèce de jardin et des écuries en retour sur la rue voisine. Les fenêtres du rez-de-chaussée, comme cela arrive souvent dans les petites villes de province, étaient grillées, de sorte qu’elles ressemblaient fort à celles d’une prison.
Les deux amis firent entrer les prisonniers devant eux et se tinrent sur le seuil après avoir ordonné à Mousqueton de conduire les quatre chevaux à l’écurie.
— Pourquoi n’entrons-nous pas avec eux ? dit Porthos.
— Parce qu’auparavant, répondit d’Artagnan, il faut voir ce que nous veulent ce sergent et les huit ou dix hommes qui l’accompagnent.
Le sergent et les huit ou dix hommes s’établirent dans le petit jardin. D’Artagnan leur demanda ce qu’ils désiraient et pourquoi ils se tenaient là.
— Nous avons reçu l’ordre, dit le sergent, de vous aider à garder vos prisonniers.
Il n’y avait rien à dire à cela, c’était au contraire une attention délicate dont il fallait avoir l’air de savoir gré à celui qui l’avait eue. D’Artagnan remercia le sergent et lui donna une couronne pour boire à la santé du général Cromwell. Le sergent répondit que les puritains ne buvaient point et mit la couronne dans sa poche.
— Ah ! dit Porthos, quelle affreuse journée, mon cher d’Artagnan !
— Que dites-vous là, Porthos, vous appelez une affreuse journée celle dans laquelle nous avons retrouvé nos amis !
— Oui, mais dans quelle circonstance ?
— Il est vrai que la conjoncture est embarrassante, dit d’Artagnan ; mais n’importe, entrons chez eux, et tâchons de voir clair un peu dans notre position.
— Elle est fort embrouillée, dit Porthos, et je comprends maintenant pourquoi Aramis me recommandait si fort d’étrangler cet affreux Mordaunt.
— Silence donc, dit d’Artagnan, ne prononcez pas ce nom.
— Mais, dit Porthos, puisque je parle français et qu’ils sont Anglais !
D’Artagnan regarda Porthos avec cet air d’admiration qu’un homme raisonnable ne peut refuser aux énormités de tout genre. Puis, comme Porthos de son côté le regardait sans rien comprendre à son étonnement, d’Artagnan le poussa en lui disant :
— Entrons.
Porthos entra le premier, d’Artagnan le second ; d’Artagnan referma soigneusement la porte et serra successivement les deux amis dans ses bras… Athos était d’une tristesse mortelle. Aramis regardait successivement Porthos et d’Artagnan sans rien dire, mais son regard était si expressif, que d’Artagnan le comprit.
— Vous voulez savoir comment il se fait que nous sommes ici ? Eh ! mon Dieu ! c’est bien facile à deviner. Mazarin nous a chargés d’apporter une lettre au général Cromwell.
— Mais comment vous trouvez-vous à côté de Mordaunt ? dit Athos, de Mordaunt dont je vous avais dit de vous défier, d’Artagnan ?
— Et que je vous avais recommandé d’étrangler, Porthos, dit Aramis.
— Toujours Mazarin. Cromwell l’avait envoyé à Mazarin ; Mazarin nous a envoyés à Cromwell. Il y a de la fatalité dans tout cela.