Vingt ans après (page 59)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sur ce point important, d’Artagnan trouva Aramis fort insoumis ; il voulait à toute force garder sa chevelure, qu’il avait fort belle et dont il prenait le plus grand soin, et il fallut qu’Athos, à qui toutes ces questions étaient indifférentes, lui donnât l’exemple. Porthos livra sans difficulté son chef à Mousqueton, qui tailla à pleins ciseaux dans l’épaisse et rude chevelure. D’Artagnan se découpa lui-même une tête de fantaisie qui ne ressemblait pas mal à une médaille du temps de François Ier ou de Charles IX.

— Nous sommes affreux, dit Athos.

— Et il me semble que nous puons le puritain à faire frémir, dit Aramis.

— J’ai froid à la tête, s’écria Porthos.

— Et moi, je me sens envie de prêcher, continua d’Artagnan.

— Maintenant, reprit Athos, que nous ne nous reconnaissons pas nous-mêmes et que nous n’avons point par conséquent la crainte que les autres nous reconnaissent, allons voir entrer le roi : s’il a marché toute la nuit, il ne doit pas être loin de Londres.

En effet, les quatre amis n’étaient pas mêlés depuis deux heures à la foule que de grands cris et un grand mouvement annoncèrent que Charles arrivait. On avait envoyé un carosse au-devant de lui, et de loin le gigantesque Porthos, qui dépassait de la tête toutes les têtes, annonça qu’il voyait venir le carosse royal. D’Artagnan se dressa sur la pointe des pieds, tandis qu’Athos et Aramis écoutaient pour tâcher de se rendre compte eux-mêmes de l’opinion générale. Le carosse passa, et d’Artagnan reconnut Harrison à une portière et Mordaunt à l’autre. Quant au peuple, dont Athos et Aramis étudiaient les impressions, il lançait force imprécations contre Charles…

Athos rentra désespéré.

— Mon cher, lui dit d’Artagnan, vous vous entêtez inutilement, et je vous proteste, moi, que la position est mauvaise. Pour mon compte, je ne m’y attache qu’à cause de vous et par un certain intérêt d’artiste en politique à la mousquetaire ; je trouve qu’il serait très plaisant d’arracher leur proie à tous ces hurleurs et de se moquer d’eux… J’y songerai.

Dès le lendemain, en se mettant à sa fenêtre, qui donnait sur les quartiers les plus populeux de la Cité, Athos entendit crier le bill du parlement qui traduisait à la barre l’ex-roi Charles Ier, coupable présumé de trahison et d’abus de pouvoir. D’Artagnan était près de lui. Aramis consultait une carte, Porthos était absorbé dans les dernières délices d’un succulent déjeûner.

— Le parlement ! s’écria Athos, il n’est pas possible que le parlement ait rendu un pareil bill.

— Écoutez, dit d’Artagnan, je comprends peu l’anglais, mais comme l’anglais n’est que du français mal prononcé, voici ce que j’entends : Parliament’s bill, ce qui veut dire bill du parlement, ou Dieu me damne ! comme ils disent ici.

En ce moment l’hôte entrait : Athos lui fit signe de venir.

— Le parlement a rendu ce bill ? lui demanda Athos en anglais.

— Oui milord, le parlement pur.

— Comment, le parlement pur ? il y a donc deux parlements ?

— Mon ami, interrompit d’Artagnan, comme je n’entends pas l’anglais, mais que nous entendons tous l’espagnol, faites-nous le plaisir de nous entretenir dans cette langue, qui est la vôtre, et que par conséquent, vous devez parler avec plaisir quand vous en retrouvez l’occasion.

— Ah ! parfait, dit Aramis.

Quant à Porthos, nous l’avons dit, toute son attention était concentrée sur un os de côtelette qu’il était occupé à dépouiller de son enveloppe charnue.

— Vous demandiez donc ?… dit l’hôte en espagnol.

— Je demandais, reprit Athos dans la même langue, s’il y avait deux parlements, un pur et un impur.

— Oh ! que c’est bizarre ! dit Porthos en levant lentement la tête et en regardant ses amis d’un air étonné, je comprends donc maintenant l’anglais ? j’entends ce que vous dites.

— C’est que nous parlons espagnol, cher ami, dit Athos avec son sang-froid ordinaire.

— Ah diable ! dit Porthos, j’en suis fâché, cela m’aurait fait une langue de plus.

— Quand je dis le parlement pur, senor, reprit l’hôte, je parle de celui que M. le colonel Pridge a épuré.

— Ah ! vraiment, dit d’Artagnan, ces gens-ci sont bien ingénieux, il faudra qu’en revenant en France je donne ce moyen à M. de Mazarin et à M. le coadjuteur. L’un épurera au nom de la cour, l’autre au nom du peuple, de sorte qu’il n’y aura plus de parlement du tout.

— Qu’est-ce que le colonel Pridge ? demanda Aramis, et de quelle façon s’y est-il pris pour épurer le parlement ?

— Le colonel Pridge, dit l’espagnol, est un ancien charretier, homme de beaucoup d’esprit, qui avait remarqué une chose en conduisant sa charrette : c’est que lorsqu’une pierre se trouvait sur sa route, il était plus court d’enlever la pierre que d’essayer de faire passer la roue pardessus. Or, sur deux cent cinquante-un membres dont se composait le parlement, cent quatre-vingt-onze le gênaient et auraient pu faire verser sa charrette politique ; il les a pris comme autrefois il prenait les pierres, et les a jetés hors de la chambre.

— Joli ! dit d’Artagnan, qui, homme d’esprit surtout, estimait fort l’esprit partout où il le rencontrait.

— Et tous ces expulsés étaient stuartistes ? demanda Athos.

— Sans aucun doute, senor, et vous comprenez qu’ils eussent sauvé le roi.

— Parbleu, dit majestueusement Porthos, ils faisaient majorité.

— Et vous pensez, dit Aramis, qu’il consentira à paraître devant un tel tribunal ?

— Il le faudra bien, répondit l’espagnol ; s’il essayait d’un refus, le peuple l’y contraindrait.

— Merci, maître Perez, dit Athos, maintenant je suis suffisamment renseigné.

— Commencez-vous à croire enfin que c’est une cause perdue, Athos, dit d’Artagnan, et qu’avec les Harrison, les Joyce, les Pridge et les Cromwell, nous ne serons jamais à la hauteur ?

— Le roi sera délivré au tribunal, dit Athos ; le silence même de ses partisans indique un complot.

D’Artagnan haussa les épaules.

— Mais, dit Aramis, s’ils osent condamner leur roi, ils le condamneront à l’exil ou à la prison, voilà tout.

D’Artagnan siffla son petit air d’incrédulité.

— Nous le verrons bien, dit Athos, car nous irons aux séances, je le présume. — Vous n’aurez pas longtemps à attendre, dit l’hôte, car elles commencent demain. — Ah çà ! répondit Athos, la procédure était donc instruite avant que le roi eût été pris ? — Sans doute, dit d’Artagnan, on l’a commencée du jour où il a été acheté. — Vous savez, dit Aramis, que c’est notre ami Mordaunt qui a fait, sinon le marché, du moins les premières ouvertures de cette petite affaire. — Vous savez, dit d’Artagnan, que partout où il me tombe sous la main, je le tue, M. Mordaunt. — Fi donc ! dit Athos, un pareil misérable ! — Mais c’est justement parce que c’est un misérable que je le tue, reprit d’Artagnan. Ah ! cher ami, je fais assez vos volontés pour que vous soyez indulgent aux miennes ; d’ailleurs, cette fois, que cela vous plaise ou non, je vous déclare que ce Mordaunt ne sera tué que par moi. — Et par moi, dit Porthos. — Et par moi, dit Aramis. — Touchante unanimité, s’écria d’Artagnan, et qui convient bien à de bons bourgeois que nous sommes. Allons faire un tour par la ville ; ce Mordaunt lui-même ne nous reconnaîtrait point à quatre pas avec le brouillard qu’il fait. Allons boire un peu de brouillard. — Oui, dit Porthos, cela nous changera de la bière.

Et les quatre amis sortirent en effet pour prendre, comme on le dit vulgairement, l’air du pays.

CHAPITRE LXVIII. LE PROCÈS.

e lendemain une garde nombreuse conduisait Charles Ier devant la haute cour qui devait le juger. La foule envahissait les rues et les maisons voisines du palais ; aussi, dès les premiers pas que firent les quatre amis, ils furent arrêtés par l’obstacle presque infranchissable de ce mur vivant ; quelques hommes du peuple, robustes et hargneux, repoussèrent même Aramis si rudement, que Porthos leva son poing formidable et le laissa retomber sur la face farineuse d’un boulanger, laquelle changea immédiatement de couleur et se couvrit de sang, écachée qu’elle était comme une grappe de raisins mûrs. La chose fit grande rumeur ; trois hommes voulurent s’élancer sur Porthos ; mais Athos en écarta un, d’Artagnan l’autre, et Porthos jeta le troisième par-dessus sa tête. Quelques Anglais amateurs de pugilat apprécièrent la façon rapide et facile avec laquelle avait été exécutée cette manœuvre et battirent des mains. Peu s’en fallut alors qu’au lieu d’être assommés, comme ils commençaient à le craindre, Porthos et ses amis ne fussent portés en triomphe ; mais nos quatre voyageurs, qui craignaient tout ce qui pouvait les mettre en lumière, parvinrent à se soustraire à l’ovation. Cependant ils gagnèrent une chose à cette démonstration herculéenne, c’est que la foule s’ouvrit devant eux et qu’ils parvinrent au résultat qui un instant auparavant leur avait paru impossible, c’est-à-dire à aborder le palais.

Tout Londres se pressait aux portes des tribunes ; aussi lorsque les quatre amis réussirent à pénétrer dans une d’elles trouvèrent-ils les trois premiers bancs occupés. Ce n’était que demi-mal pour des gens qui désiraient ne pas être reconnus ; ils prirent donc leurs places, fort satisfaits d’en être arrivés là, à l’exception de Porthos, qui désirait montrer son pourpoint rouge et ses chausses vertes, et qui regrettait de ne pas être au premier rang.

Les bancs étaient disposés en amphithéâtre, et de leur place les quatre amis dominaient toute l’assemblée. Le hasard avait fait justement qu’ils étaient entrés dans la tribune du milieu et qu’ils se trouvaient juste en face du fauteuil préparé pour Charles Ier.

Vers onze heures du matin, le roi parut sur le seuil de la salle. Il entra environné de gardes, mais couvert et l’air calme, et promena de tous côtés un regard plein d’assurance, comme s’il venait présider une assemblée de sujets soumis, et non répondre aux accusations d’une cour rebelle.

Les juges, fiers d’avoir un roi à humilier, se préparaient visiblement à user de ce droit qu’ils s’étaient arrogé. En conséquence, un huissier vint dire à Charles Ier que l’usage était que l’accusé se découvrît devant lui. Charles, sans répondre un seul mot, enfonça son feutre sur sa tête, qu’il tourna d’un autre côté ; puis, lorsque l’huissier se fut éloigné, il s’assit sur le fauteuil préparé en face du président, fouettant sa botte avec un petit jonc qu’il portait à la main.

Parry, qui l’accompagnait, se tint debout derrière lui.

D’Artagnan, au lieu de regarder tout ce cérémonial, regardait Athos, dont le visage reflétait toutes les émotions que le roi, à force de puissance sur lui-même, parvenait à chasser du sien. Cette agitation d’Athos, l’homme froid et calme, l’effraya.

— J’espère bien, lui dit-il en se penchant à son oreille, que vous allez prendre exemple de Sa Majesté et ne pas vous faire sottement tuer dans cette cage.

— Soyez tranquille, dit Athos.

— Ah ! ah ! continua d’Artagnan, il paraît que l’on craint quelque chose, car voici les postes qui se doublent : nous n’avions que des pertuisanes, voici des mousquets. Il y en a maintenant pour tout le monde : les pertuisanes regardent les auditeurs du parquet, les mousquets sont à notre intention.

— Trente, quarante, cinquante, soixante-dix hommes, dit Porthos en comptant les nouveaux venus.

— Eh ! dit Aramis, vous oubliez l’officier, Porthos ; il vaut cependant, ce me semble, bien la peine d’être compté.

— Oui-dà ! dit d’Artagnan.

Et il devint pâle de colère, car il avait reconnu Mordaunt qui, l’épée nue, conduisait les mousquetaires derrière le roi, c’est-à-dire en face des tribunes.

— Nous aurait-il reconnus ? continua d’Artagnan ; c’est que, dans ce cas, je battrais très proprement en retraite. Je ne me soucie aucunement qu’on m’impose un genre de mort, et désire fort mourir à mon choix. Or, je ne choisis pas d’être fusillé dans une boîte.

— Non, dit Aramis, il ne nous a pas vus. Il ne voit que le roi. Mordieu ! avec quels yeux il le regarde, l’insolent ! Est-ce qu’il haïrait Sa Majesté autant qu’il nous hait nous-mêmes ?

— Pardieu ! dit Athos, nous ne lui avons enlevé que sa mère, nous, et le roi l’a dépouillé de son nom et de sa fortune.

— C’est juste, dit Aramis ; mais, silence ! voici le président qui parle au roi.

En effet, le président Bradshaw interpellait l’auguste accusé.

— Stuart, dit-il, écoutez l’appel nominal de vos juges, et adressez au tribunal les observations que vous aurez à faire.

Le roi, comme si ces paroles ne s’adressaient point à lui, tourna la tête d’un autre côté. Le président attendit, et comme aucune réponse ne vint, il se fit un instant de silence. Sur cent soixante-trois membres désignés, soixante-treize seulement pouvaient répondre car les autres, effrayés de la complicité d’un pareil acte, s’étaient abstenus.

— Je procède à l’appel, dit Bradshaw sans paraître remarquer l’absence des trois cinquièmes de l’assemblée.

Et il commença à nommer les uns après les autres les membres présents et absents. Les présents répondaient d’une voix forte ou faible, selon qu’ils avaient ou non le courage de leur opinion. Un court silence suivait le nom des absents, répétés deux fois.

Le nom du colonel Fairfax vint à son tour, et fut suivi d’un de ces silences courts mais solennels, qui dénonçaient l’absence des membres qui n’avaient pas voulu personnellement prendre part à ce jugement.

— Le colonel Fairfax ? répéta Bradshaw.

— Fairfax ? répondit une voix moqueuse qu’à son timbre argentin, on reconnut pour une voix de femme, il a trop d’esprit pour être ici.

Un immense éclat de rire accueillit ces paroles prononcées avec cette audace que les femmes puisent dans leur propre faiblesse, faiblesse qui les soustrait à toute vengeance.

— C’est une voix de femme, s’écria Aramis. Ah ! par ma foi, je donnerais beaucoup pour qu’elle fût jeune et jolie.

Et il monta sur le gradin pour tâcher de voir dans la tribune d’où la voix était partie.

— Sur mon âme, dit Aramis, elle est charmante ! regardez donc, d’Artagnan, tout le monde la regarde, et malgré le regard de Bradshaw, elle n’a point pâli.

— C’est lady Fairfax elle-même, dit d’Artagnan ; vous la rappelez-vous, Porthos ? nous l’avons vue avec son mari chez le général Cromwell.

Au bout d’un instant le calme troublé par cet étrange épisode se rétablit, et l’appel continua.

— Ces drôles vont lever la séance, quand ils s’apercevront qu’ils ne sont pas en nombre suffisant, dit le comte de la Fère.

— Vous ne les connaissez pas, Athos : remarquez donc le sourire de Mordaunt, voyez comme il regarde le roi. Ce regard est-il celui d’un homme qui craint que sa victime lui échappe ? Non, non, c’est le sourire de la haine satisfaite, de la vengeance sûre de s’assouvir. Ah ! basilic maudit, ce sera un heureux jour pour moi que celui où je croiserai avec toi autre chose que le regard !

— Le roi est véritablement beau, dit Porthos, et puis voyez, tout prisonnier qu’il est, comme il est vêtu avec soin. La plume de son chapeau vaut au moins cinquante pistoles ; regardez-la donc, Aramis.

L’appel achevé, le président donna ordre de passer à la lecture de l’acte d’accusation… Athos pâlit : il était trompé encore une fois dans son attente. Quoique les juges fussent en nombre insuffisant, le procès allait s’instruire, le roi était donc condamné d’avance.

— Je vous l’avais dit, Athos, fit d’Artagnan en haussant les épaules. Mais vous doutez toujours. Maintenant prenez votre courage à deux mains et écoutez, sans vous faire trop de mauvais sang, je vous prie, les petites horreurs que ce monsieur en noir va dire de son roi avec licence et privilége.

En effet, jamais plus brutale accusation, jamais injures plus basses, jamais plus sanglant réquisitoire n’avaient encore flétri la majesté royale. Jusque-là on s’était contenté d’assassiner les rois, mais ce n’était du moins qu’à leurs cadavres qu’on avait prodigué l’insulte.

Charles Ier écoutait le discours de l’accusateur avec une attention toute particulière, laissant passer les injures, retenant les griefs, et, quand la haine débordait par trop, quand l’accusateur se faisait bourreau par avance, il répondait par un sourire de mépris. C’était, après tout, une œuvre capitale et terrible que celle où ce malheureux roi retrouvait toutes ses imprudences changées en guet-apens, ses erreurs transformées en crimes.

D’Artagnan, qui laissait couler ce torrent d’injures avec tout le dédain qu’elles méritaient, arrêta cependant son esprit judicieux sur quelques-unes des inculpations de l’accusateur.

— Le fait est, dit-il, que si l’on punit pour imprudence et légèreté, ce pauvre roi mérite punition ; mais il me semble que celle qu’il subit en ce moment est assez cruelle.

— En tout cas, répondit Aramis, la punition ne saurait atteindre le roi, mais ses ministres, puisque la première loi de la constitution anglaise est : Le roi ne peut faillir.

— Pour moi, pensait Porthos en regardant Mordaunt et ne s’occupant que de lui, si ce n’était troubler la majesté de la situation, je sauterais de la tribune en bas, je tomberais en trois bonds sur M. Mordaunt, que j’étranglerais ; je le prendrais par les pieds et j’en assommerais tous ces mauvais mousquetaires qui parodient les mousquetaires de France ; pendant ce temps-là d’Artagnan, qui est plein d’esprit et d’à-propos, trouverait peut-être un moyen de sauver le roi. Il faudra que je lui en parle.

Quant à Athos, le feu au visage, les poings crispés, les lèvres ensanglantées par ses propres morsures, il écumait sur son banc, furieux de cette éternelle insulte parlementaire et de cette longue patience royale, et ce bras inflexible, ce cœur inébranlable s’étaient changés en une main tremblante et un corps frissonnant.

À ce moment l’accusateur terminait son office par ces mots : « La présente accusation est portée par nous au nom du peuple anglais. »

Il y eut à ces paroles un murmure dans les tribunes, et une autre voix, non pas une voix de femme, mais une voix d’homme, mâle et furieuse, tonna derrière d’Artagnan.

— Tu mens ! s’écria cette voix, et les neuf dixièmes du peuple anglais ont horreur de ce que tu dis !

Cette voix était celle d’Athos, qui, hors de lui, debout, le bras étendu, interpellait ainsi l’accusateur public.

À cette apostrophe, roi, juges, spectateurs, tout le monde tourna les yeux vers la tribune où étaient les quatre amis. Mordaunt fit comme les autres et reconnut le gentilhomme autour duquel s’étaient levés les trois autres Français, pâles et menaçants. Ses yeux flamboyèrent de joie, il venait de retrouver ceux à la recherche et à la mort desquels il avait voué sa vie. Un mouvement furieux appela près de lui vingt de ses mousquetaires, et montrant du doigt la tribune où étaient ses ennemis :

— Feu sur cette tribune ! dit-il.

Mais alors, rapides comme la pensée, d’Artagnan saisissant Athos par le milieu du corps, Porthos emportant Aramis, sautèrent à bas des gradins, s’élancèrent dans les corridors, descendirent rapidement les escaliers et se perdirent dans la foule, tandis qu’à l’intérieur de la salle les mousquets abaissés menaçaient trois mille spectateurs, dont les cris de miséricorde et les bruyantes terreurs arrêtèrent l’élan déjà donné au carnage.

Charles avait aussi reconnu les quatre Français ; il mit une main sur son cœur pour en comprimer les battements, l’autre sur ses yeux pour ne pas voir égorger ses fidèles amis.

Mordaunt, pâle et tremblant de rage, se précipita hors de la salle l’épée nue à la main avec dix hallebardiers, fouillant la foule, interrogeant, haletant ; puis il revint sans avoir rien trouvé.

Le trouble était inexprimable. Plus d’une demi-heure se passa sans que personne pût se faire entendre. Les juges croyaient chaque tribune prête à tonner. Les tribunes voyaient les mousquets dirigés sur elles, et, partagées entre la crainte et la curiosité, demeuraient tumultueuses et agitées.

Enfin le calme se rétablit.

— Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? demanda Bradshaw au roi.

Alors, du ton d’un juge et non de celui d’un accusé, la tête toujours couverte, se levant, non point par humilité, mais par domination :

— Avant de m’interroger, dit Charles, répondez-moi. J’étais libre à Newcastle, j’y avais conclu un traité avec les deux chambres. Au lieu d’accomplir de votre part ce traité que j’accomplissais de la mienne, vous m’avez acheté aux Écossais, pas cher, je le sais, et cela fait honneur à l’économie de votre gouvernement. Mais pour m’avoir payé le prix d’un esclave, espérez-vous que j’ai cessé d’être votre roi ? Non pas. Vous répondre serait l’oublier. Je ne vous répondrai donc que lorsque vous m’aurez justifié de vos droits à m’interroger. Vous répondre serait vous reconnaître pour mes juges, et je ne vous reconnais que pour mes bourreaux.

Et au milieu d’un silence de mort, Charles, calme, hautain et toujours couvert, se rassit sur son fauteuil.

— Que ne sont-ils là, mes Français, murmura-t-il avec orgueil et en tournant les yeux vers la tribune où ils étaient apparus un instant ; ils verraient que leur ami, vivant, est digne d’être défendu : mort, d’être pleuré.

Mais il eut beau sonder les profondeurs de la foule et demander en quelque sorte à Dieu ces douces et consolantes présences, il ne vit rien que des physionomies hébétées et craintives, et il se sentit aux prises avec la haine et la férocité.

— Eh bien, dit le président, voyant Charles décidé à se taire invinciblement, soit, nous vous jugerons malgré votre silence. Vous êtes accusé de trahison, d’abus de pouvoir et d’assassinat. Les témoins feront foi. Allez, et une prochaine séance accomplira ce que vous vous refusez à faire dans celle-ci.

Charles se leva, et se retournant vers Parry, qu’il voyait pâle et les tempes mouillées de sueur :

— Eh bien ! mon bon Parry, lui dit-il, qu’as-tu donc et qui peut t’agiter ainsi ?

— Oh ! sire, dit Parry les larmes aux yeux et d’une voix suppliante ; sire, en sortant de la salle, ne regardez pas à votre gauche.

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