Vingt ans après (page 60)
— Pourquoi cela, Parry ?
— Ne regardez pas, je vous en supplie, mon roi !
— Mais qu’y a-t-il ? parle donc, dit Charles en essayant de voir à travers la haie de gardes qui se tenaient derrière lui.
— Il y a… mais vous ne regarderez point, sire, n’est-ce pas ? Il y a que sur une table ils ont fait apporter la hache avec laquelle on exécute les criminels. Cette vue est hideuse, ne regardez pas, sire, je vous en supplie.
— Les sots ! dit Charles, me croient-ils donc un lâche comme eux ? Tu fais bien de m’avoir prévenu ; merci, Parry.
Et comme le moment était venu de se retirer, le roi sortit, suivant ses gardes.
À gauche de la porte, en effet, brillait d’un reflet sinistre, celui du tapis rouge sur lequel elle était déposée, la hache blanche, au long manche poli par la main de l’exécuteur. Arrivé en face d’elle, Charles s’arrêta, et se tournant avec un sourire :
— Ah ! ah ! dit-il en riant, la hache ! Épouvantail ingénieux et bien digne de ceux qui ne savent pas ce que c’est qu’un gentilhomme, tu ne me fais pas peur, hache du bourreau, ajouta-t-il en la fouettant du jonc mince et flexible qu’il tenait à la main, et je te frappe, en attendant patiemment et chrétiennement que tu me le rendes.
Et haussant les épaules avec un royal dédain, il continua sa route, laissant stupéfaits ceux qui s’étaient pressés en foule autour de cette table pour voir quelle figure ferait le roi en voyant cette hache qui devait séparer sa tête de son corps.
La Hache.
— En vérité, Parry, continua le roi en s’éloignant, tous ces gens-là me prennent, Dieu me pardonne, pour un marchand de coton des Indes, et non pour un gentilhomme accoutumé à voir briller le fer : pensent-ils donc que je ne vaux pas bien un boucher ?
Comme il disait ces mots, il arriva à la porte : une longue file de peuple était accourue, qui, n’ayant pu trouver place dans les tribunes, voulait au moins jouir de la fin du spectacle dont la plus intéressante partie lui était échappée. Cette multitude innombrable, dont les rangs étaient semés de physionomies menaçantes, arracha un léger soupir au roi.
— Que de gens, pensa-t-il, et pas un ami dévoué !
Et comme il disait ces paroles de doute et de découragement en lui-même, une voix répondant à ces paroles dit près de lui :
— Salut à la majesté tombée !
Le roi se retourna vivement, les larmes aux yeux et au cœur…… C’était un vieux soldat de ses gardes qui n’avait pas voulu voir passer devant lui son roi captif sans lui rendre ce dernier hommage. Mais au même instant le malheureux fut presque assommé à coups de pommeau d’épée… Parmi les assommeurs, le roi reconnut le capitaine Groslow.
— Hélas ! dit Charles, voici un bien grand châtiment pour une bien petite faute.
Puis, le cœur serré, il continua son chemin, mais il n’avait pas fait cent pas, qu’un furieux, se penchant entre deux soldats de la haie, cracha au visage du roi, comme jadis un Juif infâme et maudit avait craché au visage de Jésus le Nazaréen.
De grands éclats de rire et de sombres murmures retentirent tout ensemble ; la foule s’écarta, se rapprocha, ondula comme une mer tempétueuse, et il sembla au roi qu’il voyait reluire au milieu de la vague vivante les yeux étincelants d’Athos. Charles s’essuya le visage et dit avec un triste sourire :
— Le malheureux ! pour une demi-couronne il en ferait autant à son père.
Le roi ne s’était pas trompé, il avait vu en effet Athos et ses amis qui, mêlés de nouveau dans les groupes, escortaient d’un dernier regard le roi martyr. Quand le soldat salua Charles, le cœur d’Athos se fondit de joie, et lorsque ce malheureux revint à lui, il put trouver dans sa poche dix guinées qu’y avait glissées le gentilhomme français. Mais quand le lâche insulteur cracha au visage du roi prisonnier, Athos porta la main à son poignard. Mais d’Artagnan arrêta cette main, et d’une voix rauque :
— Attends ! dit-il.
Jamais d’Artagnan n’avait tutoyé ni Athos ni le comte de la Fère.
Athos s’arrêta… D’Artagnan s’appuya sur Athos, fit signe à Porthos et à Aramis de ne pas s’éloigner, et vint se placer derrière l’homme aux bras nus, qui riait encore de son infâme plaisanterie et que félicitaient quelques autres furieux.
Cet homme s’achemina vers la Cité. D’Artagnan, toujours appuyé sur Athos, le suivit en faisant signe à Porthos et à Aramis de les suivre eux-mêmes. L’homme aux bras nus, qui semblait un garçon boucher, descendit avec deux compagnons par une petite rue rapide et isolée qui donnait sur la rivière. D’Artagnan avait quitté le bras d’Athos et marchait derrière l’insulteur.
Arrivés près de l’eau, ces trois hommes s’aperçurent qu’ils étaient suivis, s’arrêtèrent et, regardant insolemment les Français, échangèrent quelques lazzi entre eux.
— Je ne sais pas l’anglais, Athos, dit d’Artagnan, mais vous le savez, vous, et vous m’allez servir d’interprète.
Et à ces mots, doublant le pas, ils dépassèrent les trois hommes. Mais se retournant tout à coup, d’Artagnan marcha droit au garçon boucher, qui s’arrêta, et le touchant à la poitrine du bout de son index :
— Répétez-lui ceci, Athos, dit-il à son ami : « Tu as été lâche, tu as insulté un homme sans défense, tu as souillé la face de ton roi… tu vas mourir !… »
Athos, pâle comme un spectre et que d’Artagnan tenait par le poignet, traduisit ces étranges paroles à l’homme, qui, voyant ces préparatifs sinistres et l’œil terrible de d’Artagnan, voulut se mettre en défense. Aramis, à ce mouvement, porta la main à son épée.
— Non, pas de fer, pas de fer ! dit d’Artagnan, le fer est pour les gentilshommes.
Et, saisissant le boucher à la gorge :
— Porthos, dit d’Artagnan, assommez-moi ce misérable d’un seul coup de poing.
Porthos leva son bras terrible, le fit siffler en l’air comme la branche d’une fronde, et la masse pesante s’abattit avec un bruit sourd sur le crâne du lâche, qu’elle brisa. L’homme tomba comme tombe un bœuf sous le marteau. Ses compagnons voulurent crier, voulurent fuir, mais la voix manqua à leur bouche, et leurs jambes tremblantes se dérobèrent sous eux.
— Dites-leur encore ceci, Athos, continua d’Artagnan : « Ainsi mourront tous ceux qui oublient qu’un homme enchaîné est une tête sacrée, qu’un roi captif est deux fois le représentant du Seigneur. »
Athos répéta les paroles de d’Artagnan… Les deux hommes, muets et les cheveux hérissés, regardèrent le corps de leur compagnon qui nageait dans des flots de sang noir ; puis retrouvant à la fois la voix et les forces, ils s’enfuirent avec un cri et en joignant les mains.
— Justice est faite ! dit Porthos en s’essuyant le front.
— Et maintenant, dit d’Artagnan à Athos, ne doutez point de moi, et tenez-vous tranquille, je me charge de tout ce qui regarde le roi.
CHAPITRE LXIX. WHITE-HALL.
e parlement condamna Charles Stuart à mort, comme il était facile de le prévoir. Les jugements politiques sont presque toujours de vaines formalités, car les mêmes passions qui font accuser font condamner aussi. Telle est la terrible logique des révolutions.
Quoique nos amis s’attendissent à cette condamnation, elle les remplit de douleur. D’Artagnan, dont l’esprit n’avait jamais plus de ressources que dans les moments extrêmes, jura de nouveau qu’il tenterait tout au monde pour empêcher le dénoûment de la sanglante tragédie. Mais par quels moyens ? C’est ce qu’il n’entrevoyait que vaguement encore. Tout dépendrait de la nature des circonstances. En attendant qu’un plan complet pût être arrêté, il fallait à tout prix, pour gagner du temps, mettre obstacle à ce que l’exécution eût lieu le lendemain, ainsi que les juges en avaient décidé. Le seul moyen, c’était de faire disparaître le bourreau de Londres. Le bourreau disparu, la sentence ne pouvait être exécutée. Sans doute on enverrait chercher celui de la ville la plus voisine de Londres, mais cela faisait gagner au moins un jour, et un jour, en pareil cas, c’est le salut peut-être ! D’Artagnan se chargea de cette tâche plus que difficile.
Une chose non moins essentielle, c’était de prévenir Charles Stuart qu’on allait tenter de le sauver, afin qu’il secondât autant que possible ses défenseurs, ou que du moins il ne fît rien qui pût contrarier leurs efforts. Aramis se chargea de ce soin périlleux. Charles Stuart avait demandé qu’il fût permis à l’évêque Juxon de le visiter dans sa prison de White-Hall. Mordaunt était venu chez l’évêque ce soir-là même pour lui faire connaître le désir religieux exprimé par le roi, ainsi que l’autorisation de Cromwell. Aramis résolut d’obtenir de l’évêque, soit par la terreur, soit par la persuasion, qu’il le laissât pénétrer à sa place et revêtu de ses insignes sacerdotaux, dans le palais de White-Hall.
Enfin, Athos se chargea de préparer, à tout évènement, les moyens de quitter l’Angleterre, en cas d’insuccès comme en cas de réussite.
La nuit étant venue, on se donna rendez-vous à l’hôtel à onze heures, et chacun se mit en route pour exécuter sa dangereuse mission.
Le palais de White-Hall était gardé par trois régiments de cavalerie et surtout par les inquiétudes incessantes de Cromwell, qui allait, venait, envoyait ses généraux ou ses agents.
Seul et dans sa chambre habituelle, éclairée par la lueur de deux bougies, le monarque condamné à mort regardait tristement le luxe de sa grandeur passée, comme on voit à la dernière heure l’image de la vie plus brillante et plus suave que jamais… Parry n’avait point quitté son maître, et depuis sa condamnation n’avait point cessé de pleurer.
Charles Stuart, accoudé sur une table, regardait un médaillon sur lequel étaient près l’un de l’autre les portraits de sa femme et de sa fille. Il attendait d’abord Juxon, puis après Juxon, le martyre.
Quelquefois sa pensée s’arrêtait sur ces braves gentilshommes français qui déjà lui paraissaient éloignés de cent lieues, fabuleux, chimériques et pareils à ces figures que l’on voit en rêve et qui disparaissent au réveil. C’est qu’en effet parfois Charles se demandait si tout ce qui venait de lui arriver n’était pas un rêve ou tout au moins le délire de la fièvre. À cette pensée, il se levait, faisait quelques pas comme pour sortir de sa torpeur, allait jusqu’à la fenêtre ; mais aussitôt au-dessous de la fenêtre, il voyait reluire les mousquets des gardes. Alors il était forcé de s’avouer qu’il était bien éveillé et que son rêve sanglant était bien réel.
Charles revenait silencieux à son fauteuil, s’accoudait de nouveau à la table, laissait retomber sa tête sur sa main, et songeait.
— Hélas ! disait-il en lui-même, si j’avais au moins pour confesseur une de ces lumières de l’Église dont l’âme a sondé tous les mystères de la vie, toutes les petitesses de la grandeur, peut-être sa voix étoufferait-elle la voix qui se lamente dans mon âme ! Mais j’aurai un prêtre à l’esprit vulgaire, dont j’ai brisé par mon malheur la carrière et la fortune. Il me parlera de Dieu et de la mort, comme il en a parlé à d’autres mourants, sans comprendre que ce mourant royal laisse un trône à l’usurpateur, quand ses enfants n’ont plus de pain… Puis, approchant le portrait de ses lèvres, il murmurait tour à tour et l’un après l’autre le nom de chacun de ses enfants.
Il faisait, comme nous l’avons dit, une nuit brumeuse et sombre. L’heure sonnait lentement à l’horloge de l’église voisine. Les pâles clartés des deux bougies semaient dans cette grande et haute chambre des fantômes éclairés d’étranges reflets. Ces fantômes, c’étaient les aïeux du roi Charles qui se détachaient de leurs cadres d’or ; ces reflets, c’étaient les dernières lueurs bleuâtres et miroitantes d’un feu de charbon qui s’éteignait.
Une immense tristesse s’empara de Charles. Il ensevelit son front entre ses deux mains, songea au monde si beau lorsqu’on le quitte ou plutôt lorsqu’il nous quitte, aux caresses des enfants si suaves et si douces, surtout quand on est séparé de ses enfants pour ne plus les revoir, puis à sa femme, noble et courageuse créature qui l’avait soutenu jusqu’au dernier moment. Il tira de sa poitrine la croix de diamants et la plaque de la Jarretière qu’elle lui avait envoyées par ces généreux Français, et les baisa ; puis, songeant qu’elle ne reverrait ces objets que lorsqu’il serait couché froid et mutilé dans une tombe, il sentit passer en lui un de ces frissons glacés que la mort nous jette comme son premier manteau.
Alors dans cette chambre qui lui rappelait tant de souvenirs royaux, où avaient passé tant de courtisans et tant de flatteries, seul avec un serviteur désolé dont l’âme faible ne pouvait soutenir son âme, le roi laissa tomber son courage au niveau de cette faiblesse, de ces ténèbres, de ce froid d’hiver ; et, le dira-t-on, ce roi qui mourut si grand, si sublime, avec le sourire de la résignation sur les lèvres, essuya dans l’ombre une larme qui était tombée sur la table et qui tremblait sur le tapis brodé d’or.
Soudain on entendit des pas dans les corridors, la porte s’ouvrit, des torches emplirent la chambre d’une lumière fumeuse, et un ecclésiastique, revêtu des habits épiscopaux, entra suivi de deux gardes auxquels Charles fit de la main un geste impérieux. Ces deux gardes se retirèrent ; la chambre rentra dans son obscurité.
— Juxon ! s’écria Charles, Juxon ! Merci, mon dernier ami, vous arrivez à propos.
L’évêque jeta un regard oblique et inquiet sur cet homme qui sanglotait dans l’angle du foyer.
— Allons, Parry, dit le roi, ne pleure plus, voici Dieu qui vient à nous.
— Si c’est Parry, dit l’évêque, je n’ai plus rien à craindre ; ainsi, sire, permettez-moi de saluer Votre Majesté et de lui dire qui je suis et pour quelle cause je viens.
À cette vue, à cette voix, Charles allait s’écrier sans doute, mais Aramis mit un doigt sur ses lèvres et salua profondément le roi d’Angleterre.
— Le chevalier, murmura Charles…
— Oui, sire, interrompit Aramis en élevant la voix, oui, l’évêque Juxon, fidèle chevalier du Christ, et qui se rend aux vœux de Votre Majesté.
Charles joignit les mains ; il avait reconnu d’Herblay, il restait stupéfait, anéanti, devant ces hommes qui, étrangers, sans aucun mobile qu’un devoir imposé par leur propre conscience, luttaient ainsi contre la volonté d’un peuple et contre la destinée d’un roi.
— Vous, dit-il, vous ! comment êtes-vous parvenu jusqu’ici ? Mon Dieu, s’ils vous reconnaissaient, vous seriez perdu.
Parry était debout, toute sa personne exprimait le sentiment d’une naïve et profonde admiration.
— Ne songez pas à moi, sire, dit Aramis en recommandant toujours du geste le silence au roi, ne songez qu’à vous ; vos amis veillent, vous le voyez ; ce que nous ferons, je ne sais pas encore ; mais quatre hommes déterminés peuvent faire beaucoup. En attendant, ne fermez pas l’œil de la nuit, ne vous étonnez de rien et attendez-vous à tout.
Charles secoua la tête.
— Ami, dit-il, savez-vous que vous n’avez pas de temps à perdre et que si vous voulez agir, il faut vous presser ? Savez-vous que c’est demain à dix heures que je dois mourir ?
— Sire, quelque chose se passera d’ici là qui rendra l’exécution impossible.
Le roi regarda Aramis avec étonnement… En ce moment même il se fit, au-dessous de la fenêtre du roi, un bruit étrange et comme ferait celui d’une charrette de bois qu’on décharge.
— Entendez-vous ? dit le roi.
Ce bruit fut suivi d’un cri de douleur.
— J’écoute, dit Aramis, mais je ne comprends pas quel est ce bruit, et surtout ce cri.
— Ce cri, j’ignore qui a pu le pousser, dit le roi, mais ce bruit, je vais vous en rendre compte. Savez-vous que je dois être exécuté en dehors de cette fenêtre ? ajouta Charles en étendant la main vers la place sombre et déserte, peuplée seulement de soldats et de sentinelles.
— Oui, sire, dit Aramis, je le sais.
— Eh bien ! ce bois qu’on apporte, ce sont les poutres et les charpentes avec lesquelles on va construire mon échafaud. Quelque ouvrier se sera blessé en les déchargeant.
Aramis frissonna malgré lui.
— Vous voyez bien, dit Charles, qu’il est inutile que vous vous obstiniez davantage ; je suis condamné, laissez-moi subir mon sort.
— Sire, dit Aramis en reprenant sa tranquillité un instant troublée, ils peuvent bien dresser un échafaud, mais ils ne pourront pas trouver un exécuteur.
— Que voulez-vous dire ? demanda le roi.
— Je veux dire qu’à cette heure, sire, le bourreau est enlevé ou séduit ; demain, l’échafaud sera prêt, mais le bourreau manquera, on remettra alors l’exécution à après-demain.
— Eh bien ? dit le roi.
— Eh bien ! demain dans la nuit nous vous enlevons.
— Comment cela ? s’écria le roi, dont le visage s’illumina malgré lui d’un éclair de joie.
— Oh ! monsieur, murmura Parry les mains jointes, soyez bénis, vous et les vôtres.
— Comment cela ? répéta le roi ; il faut que je le sache, afin que je vous seconde s’il en est besoin.
— Je n’en sais rien, sire, dit Aramis ; mais le plus adroit, le plus brave, le plus dévoué de nous quatre m’a dit en me quittant : « Chevalier, dites au roi que demain à dix heures du soir nous l’enlevons. » Puisqu’il l’a dit, il le fera.
— Dites-moi le nom de ce généreux ami, dit le roi, pour que je lui en garde une reconnaissance éternelle, qu’il réussisse ou non.
— D’Artagnan, sire, le même qui a failli vous sauver quand le colonel Harrison est entré si mal à propos.
— Vous êtes en vérité des hommes merveilleux ! dit le roi, et l’on m’eût raconté de pareilles choses que je ne les eusse pas crues.
— Maintenant, sire, reprit Aramis, écoutez-moi. N’oubliez pas un seul instant que nous veillons pour votre salut : le moindre geste, le moindre chant, le moindre signe de ceux qui s’approcheront de vous, épiez tout, écoutez tout, commentez tout.
— Oh ! chevalier ! s’écria le roi, que puis-je vous dire ? aucune parole, vînt-elle du plus profond de mon cœur, n’exprimerait ma reconnaissance. Si vous réussissez, je ne vous dirai pas que vous sauvez un roi ; non, vue de l’échafaud comme je la vois, la royauté, je vous le jure, est bien peu de chose ; mais vous conserverez un mari à sa femme, un père à ses enfants. Chevalier, touchez ma main, c’est celle d’un ami qui vous aimera jusqu’au dernier soupir.
Aramis voulut baiser la main du roi, mais le roi saisit la sienne et l’appuya contre son cœur.
En ce moment un homme entra sans même frapper à la porte ; Aramis voulut retirer sa main, le roi la retint.
Celui qui entrait était un de ces puritains demi-prêtres, demi-soldats, comme il en pullulait près de Cromwell.
— Que voulez-vous, monsieur ? lui dit le roi.
— Je désire savoir si la confession de Charles Stuart est terminée, dit le nouveau venu.
— Que vous importe, dit le roi, nous ne sommes pas de la même religion.
— Tous les hommes sont frères, dit le puritain. Un de mes frères va mourir, et je viens l’exhorter à la mort.
— Assez, dit Parry, le roi n’a que faire de vos exhortations.
— Sire, dit tout bas Aramis, ménagez-le, c’est sans doute quelque espion.
— Après le révérend docteur évêque, dit le roi, je vous entendrai avec plaisir, monsieur.
L’homme au regard louche se retira, non sans avoir observé Juxon avec une attention qui n’échappa point au roi.
— Chevalier, dit-il quand la porte fut refermée, je crois que vous aviez raison et que cet homme est venu ici avec des intentions mauvaises ; prenez garde en vous retirant qu’il ne vous arrive malheur.
— Sire, dit Aramis, je remercie Votre Majesté, mais qu’elle se tranquillise, sous cette robe j’ai une cotte de mailles et un poignard.
— Allez donc, monsieur, et que Dieu vous ait dans sa sainte garde, comme je disais du temps que j’étais roi.
Aramis sortit ; Charles le reconduisit jusqu’au seuil. Aramis lança sa bénédiction, qui fit incliner les gardes, passa majestueusement à travers les antichambres pleines de soldats, remonta dans son carosse, où le suivirent ses deux gardiens, et se fit ramener à l’évêché, où ils le quittèrent.
Juxon attendait avec anxiété.
— Eh bien ? dit-il en apercevant Aramis.
— Eh bien ! dit celui-ci, tout a réussi selon mes souhaits ; espions, gardes, satellites m’ont pris pour vous, et le roi vous bénit en attendant que vous le bénissiez.
— Dieu vous protége, mon fils, car votre exemple m’a donné à la fois espoir et courage.
Aramis reprit ses habits et son manteau, et sortit en prévenant Juxon qu’il aurait encore une fois recours à lui. À peine eut-il fait dix pas dans la rue qu’il s’aperçut qu’il était suivi par un homme enveloppé dans un grand manteau ; il mit la main sur son poignard et s’arrêta. L’homme vint droit à lui. C’était Porthos.