Vingt ans après (page 64)
— Le croyez-vous, monsieur ?
— Pourquoi pas ?
— Cet homme n’avait pas l’air d’un bourreau.
— Et quel autre qu’un bourreau, demanda Cromwell, eût voulu exercer cet affreux métier ?
— Mais, dit Mordaunt, peut-être quelque ennemi personnel du roi Charles, qui aura fait vœu de vengeance et qui aura accompli ce vœu ; peut-être quelque gentilhomme qui avait de graves raisons de haïr le roi déchu et qui, sachant qu’il allait fuir et lui échapper, s’est placé ainsi sur sa route, le front masqué et la hache à la main, non plus comme suppléant du bourreau, mais comme mandataire de la fatalité.
— C’est possible, dit Cromwell.
— Et si cela était ainsi, dit Mordaunt, Votre Honneur condamnerait-il son action ?
— Ce n’est point à moi de le juger, dit Cromwell. C’est une affaire entre lui et Dieu.
— Mais si Votre Honneur connaissait ce gentilhomme ?
— Je ne le connais pas, monsieur, répondit Cromwell, et ne veux pas le connaître. Que m’importe à moi que ce soit celui-là ou un autre ? Du moment où Charles était condamné, ce n’est point un homme qui lui a tranché la tête, c’est une hache.
— Et cependant, sans cet homme, dit Mordaunt, le roi était sauvé.
Cromwell sourit.
— Sans doute, continua Mordaunt ; vous l’avez dit vous-même, on l’enlevait.
— On l’enlevait jusqu’à Greenwich, dit Cromwell. Là, il s’embarquait sur une felouque avec ses quatre sauveurs. Mais sur la felouque étaient quatre hommes à moi, et quatre tonneaux de poudre à la nation. En mer, les quatre hommes descendaient dans la chaloupe, et vous êtes déjà trop habile politique, Mordaunt, pour que je vous explique le reste.
— Oui, en mer ils sautaient tous.
— Justement. L’explosion faisait ce que la hache n’avait pas voulu faire. Le roi Charles disparaissait anéanti. On disait qu’échappé à la justice humaine, il avait été poursuivi et atteint par la vengeance céleste ; nous n’étions plus que ses juges, et c’était Dieu qui était son bourreau. Voilà ce que m’a fait perdre votre gentilhomme masqué, Mordaunt. Vous voyez donc bien que j’avais raison quand je ne voulais pas le connaître ; car en vérité, malgré ses excellentes intentions, je ne saurais lui être reconnaissant de ce qu’il a fait.
— Monsieur, dit Mordaunt, comme toujours je m’incline et m’humilie devant vous : vous êtes un profond penseur, et, continua-t-il, votre idée de la felouque minée est sublime…
— Absurde, dit Cromwell, puisqu’elle est devenue inutile. Il n’y a d’idée sublime en politique que celle qui porte ses fruits ; toute idée qui avorte est folle et aride. Vous irez donc ce soir à Greenwich, Mordaunt, dit Cromwell en se levant ; vous demanderez le patron de la felouque l’Éclair, vous lui montrerez un mouchoir blanc noué par les quatre bouts, c’était le signe convenu ; vous direz aux gens de reprendre terre, et vous ferez reporter la poudre à l’arsenal, à moins que…
— À moins que… répondit Mordaunt, dont le visage s’était illuminé d’une joie sauvage pendant que Cromwell parlait.
— À moins que cette felouque telle qu’elle est ne puisse servir à vos projets personnels.
— Ah ! milord, milord ! s’écria Mordaunt, Dieu, en vous faisant son élu, vous a donné son regard, auquel rien ne peut échapper.
— Je crois que vous m’appelez milord ! dit Cromwell en riant. C’est bien, parce que nous sommes entre nous, mais il faudrait faire attention qu’une pareille parole ne vous échappât devant nos imbéciles de puritains.
— N’est-ce pas ainsi que Votre Honneur sera appelé bientôt ?
— Je l’espère du moins, dit Cromwell, mais il n’est pas encore temps.
Cromwell se leva et prit son manteau.
— Vous vous retirez, monsieur ? demanda Mordaunt.
— Oui, dit Cromwell, j’ai couché ici hier et avant-hier, et vous savez que ce n’est pas mon habitude de coucher trois fois dans le même lit.
— Ainsi, dit Mordaunt, Votre Honneur me donne toute liberté pour la nuit ?
— Et même pour la journée de demain, si besoin est, dit Cromwell. Depuis hier soir, ajouta-t-il en souriant, vous avez assez fait pour mon service, et si vous avez quelques affaires personnelles à régler, il est juste que je vous laisse votre temps.
— Merci, monsieur ; il sera bien employé, je l’espère.
Cromwell fit à Mordaunt un signe de la tête ; puis se retournant :
— Êtes-vous armé ? demanda-t-il.
— J’ai mon épée, dit Mordaunt.
— Et personne qui vous attende à la porte ?
— Personne.
— Alors, vous devriez venir avec moi, Mordaunt.
— Merci, monsieur ; les détours que vous êtes obligé de faire en passant par le souterrain me prendraient du temps, et d’après ce que vous venez de me dire, je n’en ai peut-être déjà que trop perdu. Je sortirai par l’autre porte.
— Allez donc, dit Cromwell.
Et posant la main sur un bouton caché, il fit ouvrir une porte si bien perdue dans la tapisserie qu’il était impossible à l’œil le plus exercé de la reconnaître. Cette porte, mue par un ressort d’acier, se referma sur lui. C’était une de ces issues secrètes comme l’histoire nous dit qu’il en existait dans toutes les mystérieuses maisons qu’habitait Cromwell. Celle-là passait sous la rue déserte et allait s’ouvrir au fond d’une grotte, dans le jardin d’une autre maison située à cent pas de celle que le futur protecteur venait de quitter. Cela explique comment Grimaud n’avait vu venir personne, et comment néanmoins Cromwell était venu.
C’était pendant cette dernière partie de la scène que, par l’ouverture que laissait un pan du rideau mal tiré, Grimaud avait aperçu les deux hommes et avait successivement reconnu Cromwell et Mordaunt. On a vu l’effet qu’avait produit la nouvelle sur les quatre amis. D’Artagnan fut le premier qui reprit la plénitude de ses facultés.
— Mordaunt, dit-il ; ah ! par le ciel ! c’est Dieu lui-même qui nous l’envoie.
— Oui, dit Porthos, enfonçons la porte et tombons sur lui.
— Au contraire, dit d’Artagnan, n’enfonçons rien, pas de bruit. Le bruit appelle du monde, car s’il est, comme le dit Grimaud, avec son digne maître, il doit y avoir cachés à une cinquantaine de pas d’ici quelque poste, des côtes de fer. Holà ! Grimaud, venez ici et tâchez de vous tenir sur vos jambes.
Grimaud s’approcha. La fureur lui était revenue avec le sentiment, mais il était ferme.
— Bien, continua d’Artagnan ; maintenant montez de nouveau à ce balcon, et dites-nous si le Mordaunt est encore en compagnie, s’il s’apprête à sortir ou à se coucher ; s’il est en compagnie, nous attendrons qu’il soit seul ; s’il sort, nous le prendrons à la sortie ; s’il reste, nous enfoncerons la fenêtre. C’est toujours moins bruyant et moins difficile qu’une porte.
Grimaud commença à escalader silencieusement la fenêtre.
— Gardez l’autre issue, Athos et Aramis ; nous restons ici avec Porthos.
Les deux amis obéirent.
— Eh bien ! Grimaud ? demanda d’Artagnan.
— Il est seul, dit Grimaud.
— Tu en es sûr ?
— Oui.
— Nous n’avons pas vu sortir son compagnon.
— Peut-être est-il sorti par l’autre porte.
— Que fait-il ?
— Il s’enveloppe de son manteau et met ses gants…
— À nous ! murmura d’Artagnan.
Porthos mit la main à son poignard, qu’il tira machinalement du fourreau.
— Rengaine, ami Porthos, dit d’Artagnan ; il ne s’agit point ici de frapper d’abord. Nous le tenons, procédons avec ordre. Nous avons quelques explications mutuelles à nous demander, et ceci est un pendant de la scène d’Armentières : seulement, espérons que celui-ci n’aura point de progéniture, et que si nous l’écrasons, tout sera bien écrasé avec lui.
— Chut ! dit Grimaud ; le voilà qui s’apprête à sortir. Il s’approche de la lampe. Il la souffle. Je ne vois plus rien.
— À terre, alors, à terre !
Grimaud sauta en arrière et tomba sur ses pieds. La neige assourdissait le bruit. On n’entendit rien.
— Va prévenir Athos et Aramis ; qu’ils se placent de chaque côté de la porte, comme nous allons faire Porthos et moi ; qu’ils frappent dans leurs mains s’ils le tiennent ; nous frapperons dans les nôtres si nous le tenons.
Grimaud disparut.
— Porthos, Porthos, dit d’Artagnan, effacez mieux vos larges épaules, cher ami ; il faut qu’il sorte sans rien voir.
— Pourvu qu’il sorte par ici !
— Chut ! dit d’Artagnan.
Porthos se colla contre le mur à croire qu’il voulait y rentrer. D’Artagnan en fit autant. On entendit alors retentir le pas de Mordaunt dans l’escalier sonore. Un guichet inaperçu glissa en grinçant dans son coulisseau. Mordaunt regarda, et grâce aux précautions prises par les deux amis, il ne vit rien. Alors il introduisit la clé dans la serrure ; la porte s’ouvrit, et il parut sur le seuil. Au même instant, il se trouva face à face avec d’Artagnan. Il voulut repousser la porte. Porthos s’élança sur le bouton et la rouvrit toute grande. Porthos frappa trois fois dans ses mains. Athos et Aramis accoururent. Mordaunt devint livide, mais il ne poussa point un cri, mais n’appela point au secours.
D’Artagnan marcha droit sur Mordaunt, et, le repoussant pour ainsi dire avec sa poitrine, lui fit remonter à reculons tout l’escalier, éclairé par une lampe qui permettait au Gascon de ne pas perdre de vue les mains de Mordaunt ; mais Mordaunt comprit que, d’Artagnan tué, il lui resterait encore à se défaire de ses trois autres ennemis. Il ne fit donc pas un seul mouvement de défense, pas un seul geste de menace. Arrivé à la porte, Mordaunt se sentit acculé contre elle, et, sans doute il crut que c’était là que tout allait finir pour lui ; mais il se trompait : d’Artagnan étendit la main et ouvrit la porte. Mordaunt et lui se trouvèrent donc dans la chambre où dix minutes auparavant le jeune homme causait avec Cromwell.
Porthos entra derrière lui ; il avait étendu le bras et décroché la lampe du plafond ; à l’aide de cette première lampe il alluma la seconde. Athos et Aramis parurent à la porte, qu’ils refermèrent à clé.
— Prenez donc la peine de vous asseoir, dit d’Artagnan en présentant un siége au jeune homme.
Celui-ci prit la chaise des mains de d’Artagnan et s’assit, pâle mais calme. À trois pas de lui, Aramis approcha trois siéges pour lui, d’Artagnan et Porthos…
Athos alla s’asseoir dans un coin, à l’angle le plus éloigné de la chambre, paraissant résolu de rester spectateur immobile de ce qui allait se passer. Porthos s’assit à la gauche et Aramis à la droite de d’Artagnan.
Athos paraissait accablé. Porthos se frottait les paumes des mains avec une impatience fiévreuse. Aramis se mordait, tout en souriant, les lèvres jusqu’au sang. D’Artagnan seul se modérait, du moins en apparence. — Monsieur Mordaunt, dit-il au jeune homme, puisque après tant de jours perdus à courir les uns après les autres, le hasard nous rassemble enfin, causons un peu, s’il vous plaît.
CHAPITRE LXXIV. CONVERSATION.
ordaunt avait été surpris si inopinément, il avait monté les degrés sous l’impression d’un sentiment si confus encore, que sa réflexion n’avait pu être complète ; ce qu’il y avait de réel, c’est que son premier sentiment avait été tout entier à l’émotion, à la surprise et à l’invincible terreur qui saisit tout homme dont un ennemi mortel et supérieur en force étreint le bras au moment même où il croit cet ennemi dans un autre lieu et occupé d’autres soins. Mais une fois assis, mais du moment qu’il s’aperçut qu’un sursis lui était accordé, n’importe dans quelle intention, il concentra toutes ses idées et rappela toutes ses forces. Le feu du regard de d’Artagnan, au lieu de l’intimider, l’électrisa pour ainsi dire : car ce regard, tout brûlant de menace qu’il se répandît sur lui, était franc dans sa haine et dans sa colère. Mordaunt, prêt à saisir toute occasion qui lui serait offerte de se tirer d’affaire, soit par la force, soit par la ruse, se ramassa donc sur lui-même, comme fait l’ours acculé dans sa tanière et qui suit d’un œil en apparence immobile tous les gestes du chasseur qui l’a traqué.
Cependant cet œil par un mouvement rapide se porta sur l’épée longue et forte qui battait sur sa hanche ; il posa sans affectation sa main gauche sur la poignée, la ramena à la portée de la main droite et s’assit comme l’en priait d’Artagnan. Ce dernier attendait sans doute quelque parole agressive pour entamer une de ces conversations railleuses ou terribles comme il les soutenait si bien. Aramis se disait tout bas : « Voilà bien des façons, mordieu ! pour écraser ce serpenteau ! » Athos s’effaçait dans l’angle de la chambre, immobile et pâle comme un bas-relief de marbre, et sentant malgré son immobilité son front se mouiller de sueur.
Mordaunt ne disait rien ; seulement, lorsqu’il se fut bien assuré que son épée était toujours à sa disposition, il croisa imperturbablement les jambes et attendit…
Ce silence ne pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule. D’Artagnan le comprit, et comme il avait invité Mordaunt à s’asseoir pour causer, il pensa que c’était à lui de commencer la conversation.
— Il me paraît, monsieur, dit-il avec sa mortelle politesse, que vous changez de costume presque aussi rapidement que je l’ai vu faire aux mimes italiens que M. le cardinal Mazarin fit venir de Bergame, et qu’il vous a sans doute mené voir pendant votre voyage en France.
Mordaunt ne répondit rien.
— Tout à l’heure, continua d’Artagnan, vous étiez déguisé, je veux dire habillé en assassin, et maintenant…
— Et maintenant, au contraire, j’ai tout l’air d’être dans l’habit d’un homme qu’on va assassiner, n’est-ce pas ? répondit Mordaunt de sa voix calme et brève.
— Oh ! monsieur, reprit d’Artagnan, comment pouvez-vous dire de ces choses-là quand vous êtes en compagnie de gentilshommes et que vous avez une si bonne épée au côté !
— Il n’y a pas si bonne épée, monsieur, qui vaille quatre épées et quatre poignards ; sans compter les épées et les poignards de vos acolytes qui vous attendent à la porte.
— Pardon, monsieur, reprit d’Artagnan, vous faites erreur : ceux qui nous attendent à la porte ne sont point nos acolytes, mais nos laquais. Je tiens à rétablir les choses dans leur plus scrupuleuse vérité.
Mordaunt ne répondit que par un sourire qui crispa ironiquement ses lèvres.
— Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit, reprit d’Artagnan, et j’en reviens à ma question. Je me faisais donc l’honneur de vous demander, monsieur, pourquoi vous aviez changé d’extérieur. Le masque vous était assez commode, ce me semble ; la barbe grise vous seyait à merveille, et quant à cette hache dont vous avez fourni un si illustre coup, je crois qu’elle ne vous irait pas mal non plus dans ce moment. Pourquoi donc vous en êtes-vous dessaisi ?
— Parce qu’en me rappelant la scène d’Armentières, j’ai pensé que je trouverais quatre haches pour une, puisque j’allais me trouver entre quatre bourreaux.
— Monsieur, répondit d’Artagnan avec le plus grand calme, bien qu’un léger mouvement de ses sourcils annonçât qu’il commençait à s’échauffer ; monsieur, quoique profondément vicieux et corrompu, vous êtes excessivement jeune, ce qui fait que je ne m’arrêterai pas à vos discours frivoles… Oui, frivoles, car ce que vous venez de dire à propos d’Armentières n’a pas le moindre rapport avec la situation présente. En effet, nous ne pouvions pas offrir une épée à madame votre mère et la prier de s’escrimer contre nous. Mais à vous, monsieur, à un jeune cavalier qui joue du poignard et du pistolet comme nous vous avons vu faire, et qui porte au côté une épée de la taille de celle-ci, il n’y a personne qui n’ait le droit de demander la faveur d’une rencontre.
— Ah ! ah ! dit Mordaunt, c’est donc un duel que vous voulez ?
Et il se leva, l’œil étincelant, comme s’il était disposé à répondre à l’instant même à la provocation. Porthos se leva aussi, prêt comme toujours à ces sortes d’aventures.
— Pardon, pardon, dit d’Artagnan avec le même sang-froid ; ne nous pressons pas, car chacun de nous doit désirer que les choses se passent dans toutes les règles. Rasseyez-vous donc, cher Porthos, et vous, monsieur Mordaunt, veuillez demeurer tranquille. Nous allons régler au mieux cette affaire, et je vais être franc avec vous. Avouez, monsieur Mordaunt, que vous avez bien envie de nous tuer, les uns ou les autres ?
— Les uns et les autres, répondit Mordaunt.
D’Artagnan se retourna vers Aramis et lui dit :
— C’est un bien grand bonheur, convenez-en, cher Aramis, que M. Mordaunt connaisse si bien les finesses de la langue française ; au moins il n’y aura pas de malentendu entre nous, et nous allons tout régler merveilleusement.
Puis se retournant vers Mordaunt :
— Cher monsieur Mordaunt, continua-t-il, je vous dirai que ces messieurs payent de retour vos bons sentiments à leur égard, et seraient charmés de vous tuer aussi. Je vous dirai plus, c’est qu’ils vous tueront probablement ; toutefois, ce sera en gentilshommes loyaux, et la meilleure preuve que l’on puisse fournir, la voici.
Et ce disant, d’Artagnan jeta son chapeau sur le tapis, recula sa chaise contre la muraille, fit signe à ses amis d’en faire autant, et saluant Mordaunt avec une grâce toute française :
— À vos ordres, monsieur, continua-t-il ; car si vous n’avez rien à dire contre l’honneur que je réclame, c’est moi qui commencerai, s’il vous plaît. Mon épée est plus courte que la vôtre, c’est vrai, mais bast ! j’espère que le bras suppléera à l’épée.
— Halte-là ! dit Porthos en s’avançant ; je commence, moi, et sans rhétorique.
— Permettez, Porthos, dit Aramis.
Athos ne fit pas un mouvement ; on eût dit d’une statue ; sa respiration même semblait arrêtée.
— Messieurs, messieurs, dit d’Artagnan, soyez tranquilles, vous aurez votre tour. Regardez donc les yeux de monsieur, et lisez-y la haine bienheureuse que nous lui inspirons ; voyez comme il a habilement dégainé ; admirez avec quelle circonspection il cherche tout autour de lui s’il ne rencontrera pas quelque obstacle qui l’empêche de rompre. Eh bien ! tout cela ne vous prouve-t-il pas que M. Mordaunt est une fine lame et que vous me succéderez avant peu, pourvu que je le laisse faire ? Demeurez donc à votre place comme Athos, dont je ne puis trop vous recommander le calme, et laissez-moi l’initiative que j’ai prise. D’ailleurs, continua-t-il, tirant son épée avec un geste terrible, j’ai particulièrement affaire à monsieur, et je commencerai. Je le désire, je le veux !
C’était la première fois que d’Artagnan prononçait ce mot en parlant à ses amis. Jusque-là il s’était contenté de le penser. Porthos recula, Aramis mit son épée sous son bras, Athos demeura immobile dans l’angle obscur où il se tenait, non pas calme, comme le disait d’Artagnan, mais suffoqué, mais haletant.
— Remettez votre épée au fourreau, chevalier, dit d’Artagnan à Aramis, monsieur pourrait croire à des intentions que vous n’avez pas.
Puis se retournant vers Mordaunt :
— Monsieur, je vous attends.
— Et moi, messieurs, je vous admire. Vous discutez à qui commencera de se battre contre moi, et vous ne me consultez pas là-dessus, moi que la chose regarde un peu, ce me semble. Je vous hais tous quatre, c’est vrai, mais à des degrés différents. J’espère vous tuer tous quatre, mais j’ai plus de chance de tuer le premier que le second, le second que le troisième, le troisième que le dernier. Je réclame donc le droit de choisir mon adversaire. Si vous me déniez ce droit, tuez-moi, je ne me battrai pas.
Les quatre amis se regardèrent.
— C’est juste, dirent Porthos et Aramis, qui espéraient que le choix tomberait sur eux.
Athos ni d’Artagnan ne dirent rien ; mais leur silence même était un assentiment.
— Eh bien, dit Mordaunt au milieu du silence profond et solennel qui régnait dans cette mystérieuse maison ; eh bien, je choisis pour mon premier adversaire celui de vous qui, ne se croyant plus digne de se nommer le comte de la Fère, s’est fait appeler Athos.
Athos se leva de sa chaise comme si un ressort l’eût mis sur ses pieds ; mais au grand étonnement de ses amis, après un moment d’immobilité et de silence :
— Monsieur Mordaunt, dit-il en secouant la tête, tout duel entre nous deux est impossible, faites à quelque autre l’honneur que vous me destiniez.
Et il se rassit.
— Ah ! dit Mordaunt, en voilà un qui a peur.
— Mille tonnerres ! s’écria d’Artagnan en bondissant vers le jeune homme, qui a dit ici qu’Athos avait peur ?
— Laissez dire, d’Artagnan, reprit Athos avec un sourire plein de tristesse et de mépris.
— C’est votre décision, Athos ? reprit le Gascon.
— Irrévocable.
— C’est bien, n’en parlons plus.