Vingt ans après (page 65)
Puis se retournant vers Mordaunt :
— Vous l’avez entendu, monsieur, dit-il, le comte de la Fère ne veut pas vous faire l’honneur de se battre avec vous. Choisissez parmi nous quelqu’un qui le remplace.
— Du moment que je ne me bats pas avec lui, dit Mordaunt, peu m’importe avec qui je me batte. Mettez vos noms dans un chapeau, et je tirerai au hasard.
— Voilà une idée, dit d’Artagnan.
— En effet, ce moyen concilie tout, dit Aramis.
— Je n’y eusse point songé, dit Porthos, et cependant c’est bien simple.
— Voyons, Aramis, dit d’Artagnan, écrivez-nous cela de cette jolie petite écriture avec laquelle vous écriviez à Marie Michon pour la prévenir que la mère de monsieur voulait faire assassiner milord Buckingham.
Mordaunt supporta cette nouvelle attaque sans sourciller ; il était debout, les bras croisés, et paraissait aussi calme qu’un homme peut l’être en pareille circonstance. Si ce n’était pas du courage, c’était du moins de l’orgueil, ce qui y ressemble beaucoup.
Aramis s’approcha du bureau de Cromwell, déchira trois morceaux de papier d’égale grandeur, écrivit sur le premier son nom à lui et sur les deux autres les noms de ses compagnons, les présenta tout ouverts à Mordaunt, qui, sans les lire, fit un signe de tête qui voulait dire qu’il s’en rapportait parfaitement à lui ; puis les ayant roulés, il les mit dans un chapeau et les présenta au jeune homme.
Celui-ci plongea la main dans le chapeau et en tira un des trois papiers, qu’il laissa dédaigneusement retomber, sans le lire, sur la table.
— Ah ! serpenteau, s’écria d’Artagnan, je donnerais toutes mes chances au grade de capitaine des mousquetaires pour que ce bulletin portât mon nom !
Aramis ouvrit le papier ; mais quelque calme et quelque froideur qu’il affectât, on voyait que sa voix tremblait de haine et de désir.
— D’Artagnan ! lut-il à haute voix.
D’Artagnan jeta un cri de joie.
— Ah ! dit-il, il y a donc une justice au ciel !
Puis se retournant vers Mordaunt :
— J’espère, monsieur, dit-il, que vous n’avez aucune objection à faire ?
— Aucune, monsieur, dit Mordaunt en tirant à son tour son épée et en appuyant la pointe sur sa botte.
Du moment que d’Artagnan fut sûr que son désir était exaucé et que son homme ne lui échapperait point, il reprit toute sa tranquillité, tout son calme et même toute la lenteur qu’il avait l’habitude de mettre aux préparatifs de cette grave affaire qu’on appelle un duel. Il releva promptement ses manchettes, frotta la semelle de son pied droit sur le parquet, ce qui ne l’empêcha pas de remarquer que, pour la seconde fois, Mordaunt lançait autour de lui le singulier regard qu’une fois déjà il avait saisi au passage.
— Êtes-vous prêt, monsieur ? dit-il enfin.
— C’est moi qui vous attends, monsieur, répondit Mordaunt en relevant la tête et en regardant d’Artagnan avec un regard dont il serait impossible de rendre l’expression.
— Alors, prenez garde à vous, monsieur, dit le Gascon, car je tire assez bien l’épée.
— Et moi aussi, dit Mordaunt.
— Tant mieux ; cela met ma conscience en repos. En garde !
— Un moment, dit le jeune homme, engagez-moi votre parole, messieurs, que vous ne me chargerez que les uns après les autres.
— C’est pour avoir le plaisir de nous insulter que tu nous demandes cela, petit serpent ! dit Porthos.
— Non, c’est pour avoir, comme disait monsieur tout à l’heure, la conscience tranquille.
— Ce doit être pour autre chose, murmura d’Artagnan en secouant la tête et en regardant avec une certaine inquiétude autour de lui.
— Foi de gentilhomme ! dirent ensemble Aramis et Porthos.
— En ce cas, messieurs, dit Mordaunt, rangez-vous dans quelque coin, comme a fait M. le comte de la Fère, qui, s’il ne veut point se battre, me paraît connaître au moins les règles du combat, et livrez-nous de l’espace ; nous allons en avoir besoin.
— Soit, dit Aramis.
— Voilà bien des embarras ! dit Porthos.
— Rangez-vous, messieurs, dit d’Artagnan ; il ne faut pas laisser à monsieur le plus petit prétexte de se mal conduire, ce dont, sauf le respect que je lui dois, il me semble avoir grande envie.
Cette nouvelle raillerie alla s’émousser sur la face impassible de Mordaunt. Porthos et Aramis se rangèrent dans le coin parallèle à celui où se tenait Athos, de sorte que les deux champions se trouvèrent occuper le milieu de la chambre, c’est-à-dire qu’ils étaient placés en pleine lumière, les deux lampes qui éclairaient la scène étant posées sur le bureau de Cromwell. Il va sans dire que la lumière s’affaiblissait à mesure qu’on s’éloignait du centre de son rayonnement.
— Allons, dit d’Artagnan, êtes-vous enfin prêt, monsieur ?
— Je le suis, dit Mordaunt.
Tous deux firent en même temps un pas en avant, et grâce à ce seul et même mouvement, les fers furent engagés.
D’Artagnan était une lame trop distinguée pour s’amuser, comme on dit en termes d’académie, à tâter son adversaire. Il fit une feinte brillante et rapide ; la feinte fut parée par Mordaunt.
— Ah ! ah ! fit-il avec un sourire de satisfaction.
Et, sans perdre de temps, croyant voir une ouverture, il allongea un coup droit, et flamboyant comme l’éclair. Mordaunt para un contre de quarte si serré qu’il ne fût pas sorti de l’anneau d’une jeune fille.
— Je commence à croire que nous allons nous amuser, dit d’Artagnan.
— Oui, murmura Aramis, mais en vous amusant, jouez serré.
— Sangdieu ! mon ami, faites attention, dit Porthos.
Mordaunt sourit à son tour.
— Ah ! monsieur, dit d’Artagnan, que vous avez un vilain sourire ! C’est le diable qui vous a appris à sourire ainsi, n’est-ce pas ?
Mordaunt ne répondit qu’en essayant de lier l’épée de d’Artagnan avec une force que le Gascon ne s’attendait pas à trouver dans ce corps débile en apparence ; mais, grâce à une parade non moins habile que celle que venait d’exécuter son adversaire, il rencontra à temps le fer de Mordaunt, qui glissa le long du sien sans rencontrer sa poitrine.
Mordaunt fit rapidement un pas en arrière.
— Ah ! vous rompez, dit d’Artagnan, vous tournez ? comme il vous plaira ; j’y gagne même quelque chose : je ne vois plus votre méchant sourire. Me voilà tout à fait dans l’ombre ; tant mieux. Vous n’avez pas idée comme vous avez le regard faux, monsieur, surtout lorsque vous avez peur. Regardez un peu mes yeux, et vous verrez une chose que votre miroir ne vous montrera jamais, c’est-à-dire un regard loyal et franc.
Mordaunt, à ce flux de paroles, qui n’était peut-être pas de très bon goût, mais qui était habituel à d’Artagnan, lequel avait pour principe de préoccuper son adversaire, ne répondit pas un seul mot ; mais il rompait, et, tournant toujours, il parvint ainsi à changer de place avec d’Artagnan. Il souriait de plus en plus. Ce sourire commença d’inquiéter le gascon.
— Allons, allons, il faut en finir, dit d’Artagnan ; le drôle a des jarrets de fer. En avant les grands coups !
Et à son tour il pressa Mordaunt, qui continua de rompre, mais évidemment par tactique, sans faire une faute dont d’Artagnan pût profiter, sans que son épée s’écartât un instant de la ligne. Cependant, comme le combat avait lieu dans une chambre et que l’espace manquait aux combattants, bientôt le pied de Mordaunt toucha la muraille, à laquelle il appuya sa main gauche.
— Ah ! fit d’Artagnan, pour cette fois vous ne romprez plus, mon bel ami ! Messieurs, continua-t-il en serrant les lèvres et en fronçant le sourcil, avez-vous jamais vu un scorpion cloué à un mur ? Non ? Eh bien ! vous allez le voir.
Et en une seconde d’Artagnan porta trois coups terribles à Mordaunt. Tous trois le touchèrent, mais en l’effleurant. D’Artagnan ne comprenait rien à cette puissance. Les trois amis regardaient haletants, la sueur au front.
Enfin d’Artagnan, engagé de trop près, fit à son tour un pas en arrière pour préparer un quatrième coup, ou plutôt pour l’exécuter ; car, pour d’Artagnan, les armes comme les échecs étaient une vaste combinaison dont tous les détails s’enchaînaient les uns aux autres. Mais au moment où, plus acharné que jamais, il revenait sur son adversaire, au moment où, après une feinte rapide et serrée, il attaquait prompt comme l’éclair, la muraille sembla se fendre : Mordaunt disparut par l’ouverture béante, et l’épée de d’Artagnan, prise entre les deux panneaux, se brisa comme si elle eût été de verre.
D’Artagnan fit un pas en arrière. La muraille se referma.
Mordaunt avait manœuvré, tout en se défendant, de manière à venir s’adosser à la porte secrète par laquelle nous avons vu sortir Cromwell. Arrivé là, il avait, de la main gauche cherché et poussé le bouton : puis il avait disparu comme disparaissent au théâtre ces mauvais génies qui ont le don de passer à travers les murailles.
Le Gascon poussa une imprécation furieuse à laquelle, de l’autre côté du panneau de fer, répondit un rire sauvage, rire funèbre qui fit passer un frisson jusque dans les veines du sceptique Aramis.
— À moi ! messieurs ! cria d’Artagnan, enfonçons cette porte ! — C’est le démon en personne ! dit Aramis en accourant à l’appel de son ami. — Il nous échappe, sangdieu ! il nous échappe ! hurla Porthos en appuyant sa large épaule contre la cloison, qui, retenue par quelque ressort secret, ne bougea point. — Tant mieux, murmura sourdement Athos. — Je m’en doutais, mordioux ! dit d’Artagnan en s’épuisant en efforts inutiles, je m’en doutais quand le misérable a tourné autour de la chambre ; je prévoyais quelque infâme manœuvre, je devinais qu’il tramait quelque chose ; mais qui pouvait se douter de cela ? — C’est un affreux malheur que nous envoie le diable, son ami ! s’écria Aramis. — C’est un bonheur manifeste que nous envoie Dieu ! dit Athos avec une joie évidente. — En vérité, répondit d’Artagnan en haussant les épaules et en abandonnant la porte, qui, décidément, ne voulait pas s’ouvrir, vous baissez, Athos ! Comment pouvez-vous dire des choses pareilles à des gens comme nous, mordioux ! Vous ne comprenez donc pas la position ? — Quoi donc ? quelle situation ? demanda Porthos. — À ce jeu-là, quiconque ne tue pas est tué, reprit d’Artagnan. Voyons maintenant, mon cher, entre-t-il dans vos jérémiades expiatoires que M. Mordaunt nous sacrifie à sa piété filiale ? Si c’est votre avis, dites-le franchement. — Oh ! d’Artagnan, mon ami ! — C’est qu’en vérité, c’est pitié que de voir les choses à ce point de vue ! Le misérable va nous envoyer cent côtes de fer qui nous pileront comme grains dans ce mortier de M. Cromwell. Allons ! allons ! en route ! si nous demeurons cinq minutes seulement ici, c’est fait de nous. — Oui, vous avez raison, en route ! reprirent Athos et Aramis. — Et où allons-nous ? demanda Porthos. — À l’hôtel, cher ami, prendre nos hardes et nos chevaux ; puis de là, s’il plaît à Dieu, en France, où, du moins, je connais l’architecture des maisons. Notre bateau nous attend ; ma foi, c’est encore heureux.
Et d’Artagnan, joignant l’exemple au précepte, remit au fourreau son tronçon d’épée, ramassa son chapeau, ouvrit la porte de l’escalier et descendit rapidement suivi de ses trois compagnons. À la porte les fugitifs retrouvèrent leurs laquais et leur demandèrent des nouvelles de Mordaunt ; mais ils n’avaient vu sortir personne.
Le Duel.
CHAPITRE LXXV. LA FELOUQUE L’ÉCLAIR.
’Artagnan avait deviné juste : Mordaunt n’avait pas de temps à perdre et n’en avait pas perdu. Il connaissait la rapidité de décision et d’action de ses ennemis. Il résolut donc d’agir en conséquence. Cette fois les mousquetaires avaient trouvé un adversaire digne d’eux.
Après avoir refermé avec soin la porte derrière lui, Mordaunt se glissa dans le souterrain, tout en remettant au fourreau son épée inutile et gagnant la maison voisine, il s’arrêta pour se tâter et reprendre haleine.
— Bon ! dit-il, rien, presque rien ; des égratignures, voilà tout ; deux au bras, l’autre à la poitrine. Les blessures que je fais sont meilleures, moi ! Qu’on demande au bourreau de Béthune, à mon oncle de Winter et au roi Charles ! Maintenant pas une seconde à perdre, car une seconde de perdue les sauve peut-être, et il faut qu’ils meurent tous quatre ensemble, d’un seul coup, dévorés par la foudre des hommes à défaut de celle de Dieu. Il faut qu’ils disparaissent brisés, anéantis, dispersés. Courons donc jusqu’à ce que nos jambes ne puissent plus me porter, jusqu’à ce que mon cœur se gonfle dans ma poitrine ; mais arrivons avant eux.
Et Mordaunt se mit à marcher d’un pas rapide mais égal vers la première caserne de cavalerie, distante d’un quart de lieue à peu près. Il fit ce quart de lieue en quatre ou cinq minutes. Arrivé à la caserne, il se fit reconnaître, prit le meilleur cheval de l’écurie, sauta dessus et gagna la route. Un quart d’heure après, il était à Greenwich.
— Voilà le port, murmura-t-il ; ce point sombre là-bas, c’est l’île des Chiens. Bon ! j’ai une demi-heure d’avance sur eux… une heure, peut-être. Niais que j’étais ! j’ai failli m’asphyxier par ma précipitation insensée. Maintenant, ajouta-t-il en se dressant sur ses étriers comme pour voir au loin parmi tous ces mâts : l’Éclair ? où est l’Éclair ?
Au moment où il prononçait mentalement ces paroles, comme pour répondre à sa pensée, un homme couché sur un rouleau de câbles se leva et fit quelques pas vers Mordaunt. Celui-ci tira un mouchoir de sa poche et le fit flotter un instant en l’air. L’homme parut attentif, mais demeura à la même place sans faire un pas en avant ni en arrière. Mordaunt fit un nœud à chacun des coins de son mouchoir ; l’homme s’avança jusqu’à lui. C’était, on se le rappelle, le signal convenu. Le marin était enveloppé d’un large caban de laine qui cachait sa taille et lui voilait le visage.
— Monsieur, dit le marin, ne viendrait-il pas par hasard de Londres pour faire une promenade en mer ?
— Tout exprès, répondit Mordaunt, du côté de l’île des Chiens.
— C’est cela. Et sans doute monsieur a une préférence quelconque ? Il aimerait mieux un bâtiment qu’un autre ? Il voudrait un bâtiment bon marcheur, un bâtiment rapide ?…
— Comme l’éclair, répondit Mordaunt.
— Bien, alors c’est mon bâtiment que monsieur cherche. Je suis le patron qu’il lui faut.
— Je commence à le croire, dit Mordaunt, surtout si vous n’avez pas oublié certain signe de reconnaissance.
— Le voilà, monsieur, dit le marin en tirant de la poche de son caban un mouchoir noué aux quatre coins.
— Bon ! bon ! s’écria Mordaunt en sautant à bas de son cheval. Maintenant il n’y a pas de temps à perdre. Faites conduire mon cheval à la première auberge, et menez-moi à votre bâtiment.
— Mais vos compagnons ? dit le marin. Je croyais que vous étiez quatre, sans compter les laquais.
— Écoutez, dit Mordaunt en se rapprochant du marin, je ne suis pas celui que vous attendez, comme vous n’êtes pas celui qu’ils espèrent trouver. Vous avez pris la place du capitaine Roggers, n’est-ce pas ? vous êtes ici par l’ordre du général Cromwell, et moi je viens de sa part.
— En effet, dit le patron, je vous reconnais. Vous êtes le capitaine Mordaunt.
Mordaunt tressaillit.
— Oh ! ne craignez rien, dit le patron en abaissant son caban et en découvrant sa tête, je suis un ami.
— Le capitaine Groslow ! s’écria Mordaunt.
— Lui-même ! Le général s’est souvenu que j’avais été autrefois officier de marine, et il m’a chargé de cette expédition. Y a-t-il donc quelque chose de changé ?
— Non, rien. Tout demeure dans le même état au contraire.
— C’est qu’un instant j’avais pensé que la mort du roi…
— La mort du roi n’a fait que hâter leur fuite ; dans un quart d’heure, dans dix minutes ils seront ici peut-être.
— Alors, que venez-vous faire ?
— M’embarquer avec vous.
— Ah ! ah ! le général douterait-il de mon zèle ?
— Non ; mais je veux assister moi-même à ma vengeance. N’avez-vous point quelqu’un qui puisse me débarrasser de mon cheval ?
Groslow siffla, un marin parut.
— Patrick, dit Groslow, conduisez ce cheval à l’écurie de l’auberge la plus proche. Si l’on vous demande à qui il appartient, vous direz que c’est à un seigneur irlandais.
Le marin s’éloigna sans faire une observation.
— Maintenant, dit Mordaunt, ne craignez-vous point qu’ils vous reconnaissent ?
— Il n’y a pas de danger sous ce costume, enveloppé de ce caban, par cette nuit sombre ; d’ailleurs vous ne m’avez pas reconnu, vous ; eux, à plus forte raison, ne me reconnaîtront point.
— C’est vrai, dit Mordaunt ; d’ailleurs ils seront loin de songer à vous. Tout est prêt, n’est-ce pas ?
— Oui.
— La cargaison est chargée ?
— Oui.
— Cinq tonneaux pleins ?
— Et cinquante vides.
— C’est cela.
— Nous conduisons du Porto à Anvers.
— À merveille. Maintenant menez-moi à bord et revenez prendre votre poste, car ils ne tarderont pas à arriver.
— Je suis prêt.
— Il est important qu’aucun de vos gens ne me voie entrer.
— Je n’ai qu’un homme à bord et je suis sûr de lui comme de moi-même. D’ailleurs, cet homme ne vous connaît pas, et comme ses compagnons, il est prêt à obéir à nos ordres, mais il ignore tout.
— C’est bien. Allons.
Ils descendirent alors vers la Tamise. Une petite barque était amarrée au rivage par une chaîne de fer fixée à un pieu. Groslow tira la barque à lui, l’assura tandis que Mordaunt descendait dedans, puis il sauta à son tour, et, presque aussitôt saisissant les avirons, il se mit à ramer de manière à prouver à Mordaunt la vérité de ce qu’il avait avancé, c’est-à-dire qu’il n’avait pas oublié son métier de marin.
Au bout de cinq minutes on fut dégagé de ce monde de bâtiments qui, à cette époque déjà, encombraient les approches de Londres, et Mordaunt put voir, comme un point sombre, la petite felouque se balançant à l’ancre, à quatre ou cinq encablures de l’île des Chiens.
En approchant de l’Éclair, Groslow siffla d’une certaine façon, et l’on vit la tête d’un homme apparaître au-dessus de la muraille.
— Est-ce vous, capitaine ? dit cet homme.
— Oui, jette l’échelle.
Et Groslow, passant léger et rapide comme une hirondelle sous le beaupré, vint se ranger bord à bord avec lui.
— Montez, dit Groslow à son compagnon.
Mordaunt, sans répondre, saisit la corde et grimpa le long des flancs du navire avec une agilité et un aplomb peu ordinaires aux gens de terre ; mais son désir de vengeance lui tenait lieu d’habitude et le rendait apte à tout.
Comme l’avait prévu Groslow, le matelot de garde à bord de l’Éclair ne parut pas même remarquer que son patron revenait accompagné.
Mordaunt et Groslow s’avancèrent vers la chambre du capitaine. C’était une espèce de cabine provisoire bâtie en planches sur le pont. L’appartement d’honneur avait été cédé par le capitaine Roggers à ses passagers.
— Et eux, demanda Mordaunt, où sont-ils ?
— À l’autre extrémité du bâtiment, répondit Groslow.
— Et ils n’ont rien à faire de ce côté ?
— Rien absolument.
— À merveille ! Je me tiens caché chez vous. Retournez à Greenwich et ramenez-les. Vous avez une chaloupe ?
— Celle dans laquelle nous sommes venus.
— Elle m’a paru légère et bien taillée.
— Une véritable pirogue.
— Amarrez-la à la poupe avec une liasse de chanvre, mettez-y les avirons afin qu’elle suive dans le sillage et qu’il n’y ait que la corde à couper. Munissez-la de rhum et de biscuits. Si par hasard la mer était mauvaise, vos hommes ne seraient pas fâchés de trouver sous leur main de quoi se réconforter.
— Il sera fait comme vous dites. Voulez-vous visiter la sainte-barbe ?
— Non, à votre retour. Je veux placer la mèche moi-même, pour être sûr qu’elle ne fera pas long feu. Surtout cachez bien votre visage ; qu’ils ne vous reconnaissent pas.
— Soyez donc tranquille.
— Allez, voilà dix heures qui sonnent à Greenwich.
En effet, les vibrations d’une cloche dix fois répétées traversèrent tristement l’air, chargé de gros nuages qui roulaient au ciel, pareils à des vagues silencieuses.
Groslow repoussa la porte, que Mordaunt ferma en dedans, et, après avoir donné au matelot de garde l’ordre de veiller avec la plus grande attention, il descendit dans sa barque, qui s’éloigna rapidement, écumant le flot de son double aviron.
Le vent était froid et la jetée déserte lorsque Groslow aborda à Greenwich : plusieurs barques venaient de partir à la marée pleine. Au moment où Groslow prit terre, il entendit comme un galop de chevaux sur le chemin pavé de galets.
— Oh ! oh ! dit-il, Mordaunt avait raison de me presser. Il n’y avait pas de temps à perdre ; les voici.
En effet, c’étaient nos amis ou plutôt leur avant-garde, composée de d’Artagnan et d’Athos. Arrivés en face de l’endroit où se tenait Groslow, ils s’arrêtèrent comme s’ils eussent deviné que celui à qui ils avaient affaire était là.
Athos mit pied à terre et déroula tranquillement un mouchoir dont les quatre coins étaient noués, et qu’il fit flotter au vent, tandis que d’Artagnan, toujours prudent, restait à demi penché sur son cheval, une main enfoncée dans les fontes.
Groslow, qui, dans le doute où il était que les cavaliers fussent bien ceux qu’il attendait, s’était accroupi derrière un de ces canons plantés dans le sol et qui servent à enrouler les câbles, se leva alors en voyant le signal convenu, et marcha droit aux gentilshommes. Il était tellement encapuchonné dans son caban qu’il était impossible de voir sa figure. D’ailleurs la nuit était si sombre que cette précaution était superflue.