Vingt ans après (page 66)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cependant l’œil perçant d’Athos devina, malgré l’obscurité, que ce n’était pas Roggers qui était devant lui.

— Que voulez-vous ? dit-il à Groslow en faisant un pas en arrière.

— Je veux vous dire, milord, répondit Groslow en affectant l’accent irlandais, que vous cherchez le patron Roggers, mais que vous le cherchez vainement.

— Comment cela ? demanda Athos.

— Parce que ce matin il est tombé d’un mât de hune et qu’il s’est cassé la jambe. Mais je suis son cousin ; il m’a conté toute l’affaire et m’a chargé de reconnaître pour lui et de conduire à sa place, partout où ils le désireraient, les gentilshommes qui m’apporteraient un mouchoir noué aux quatre coins comme celui que vous tenez à la main et comme celui que j’ai dans ma poche.

Et à ces mots, Groslow tira de sa poche le mouchoir qu’il avait déjà montré à Mordaunt.

— Est-ce tout ? demanda Athos.

— Non pas, milord ; car il y a encore soixante-quinze livres promises si je vous débarque sains et saufs à Boulogne ou sur tout autre point de la France que vous m’indiquerez.

— Que dites-vous de cela, d’Artagnan ? demanda Athos en français.

— Que dit-il d’abord ? répondit celui-ci.

— Ah ! c’est vrai, dit Athos ; j’oubliais que vous n’entendez pas l’anglais.

Et il redit à d’Artagnan la conversation qu’il venait d’avoir avec le patron.

— Cela me paraît assez vraisemblable, dit le Gascon.

— Et à moi aussi, répondit Athos.

— D’ailleurs, reprit d’Artagnan, si cet homme nous trompe, nous pourrons toujours lui brûler la cervelle.

— Et qui nous conduira ?

— Vous, Athos ; vous savez tant de choses que je ne doute pas que vous ne sachiez conduire un bâtiment.

— Ma foi, dit Athos avec un sourire, tout en plaisantant, ami, vous avez presque rencontré juste : j’étais destiné par mon père à servir dans la marine, et j’ai quelques vagues notions du pilotage.

— Voyez-vous ! s’écria d’Artagnan.

— Allez donc chercher nos amis, d’Artagnan, et revenez ; il est onze heures, nous n’avons pas de temps à perdre.

D’Artagnan s’avança vers deux cavaliers qui, le pistolet au poing, se tenaient en vedette aux premières maisons de la ville, attendant et surveillant sur le revers de la route et rangés contre une espèce de hangar ; trois autres cavaliers faisaient le guet et semblaient attendre aussi.

Les deux vedettes du milieu de la route étaient Porthos et Aramis. Les trois cavaliers du hangar étaient Mousqueton, Blaisois et Grimaud ; seulement ce dernier, en y regardant de plus près, était double, car il avait en croupe Parry, qui devait ramener à Londres les chevaux des gentilshommes et de leurs gens, vendus à l’hôte pour payer la dépense qu’ils avaient faite chez lui. Grâce à ce coup de commerce, les quatre amis avaient pu emporter avec eux une somme sinon considérable, du moins suffisante pour faire face aux retards et aux éventualités.

D’Artagnan transmit à Porthos et à Aramis l’invitation de le suivre, et ceux-ci firent signe à leurs gens de mettre pied à terre et de détacher leurs portemanteaux. Parry se sépara, non sans regret, de ses amis ; on lui avait proposé de venir en France, mais il avait opiniâtrément refusé.

— C’est tout simple, avait dit Mousqueton, il a son idée à l’endroit de Groslow.

On se rappelle que c’était le capitaine Groslow qui lui avait cassé la tête.

La petite troupe rejoignit Athos. Mais déjà d’Artagnan avait repris sa méfiance naturelle ; il trouvait le quai trop désert, la nuit trop noire, le patron trop facile. Il avait raconté à Aramis l’incident que nous avons dit, et Aramis, non moins défiant que lui, n’avait pas peu contribué à augmenter ses soupçons. Un petit claquement de la langue contre ses dents traduisit à Athos les inquiétudes du Gascon.

— Nous n’avons pas le temps d’être défiants, dit Athos, la barque nous attend, entrons.

— D’ailleurs, dit Aramis, qui nous empêche d’être défiants et d’entrer tout de même ? on surveillera le patron.

— Et s’il ne marche pas droit, je l’assommerai. Voilà tout.

— Bien parlé, Porthos, reprit d’Artagnan. Entrons donc. Passe, Mousqueton.

Et d’Artagnan arrêta ses amis, faisant passer les valets les premiers afin qu’ils essayassent la planche qui conduisait de la jetée à la barque.

Les trois valets passèrent sans accident. Athos les suivit, puis Porthos, puis Aramis. D’Artagnan passa le dernier, tout en continuant de secouer la tête.

— Que diable avez-vous donc, mon ami ? dit Porthos ; sur ma parole, vous feriez peur à César.

— J’ai, reprit d’Artagnan, que je ne vois sur ce port ni inspecteur, ni sentinelle, ni gabelou.

— Plaignez-vous donc ! dit Porthos, tout va comme sur une pente fleurie.

— Tout va trop bien, Porthos. Enfin n’importe, à la grâce de Dieu !

Aussitôt que la planche fut retirée, le patron s’assit au gouvernail et fit signe à l’un de ses matelots, qui, armé d’une gaffe, commença à manœuvrer pour sortir du dédale de bâtiments au milieu duquel la petite barque était engagée. L’autre matelot se tenait déjà à bâbord, son aviron à la main. Lorsqu’on put se servir des rames, son compagnon vint le rejoindre, et la barque commença de filer plus rapidement.

— Enfin, nous partons ! dit Porthos.

— Hélas ! répondit le comte de la Fère, nous partons seuls !

— Oui, mais nous partons tous quatre ensemble, et sans une égratignure ; c’est une consolation.

— Nous ne sommes pas encore arrivés, dit d’Artagnan ; gare les rencontres !

— Eh ! mon cher, dit Porthos, vous êtes comme les corbeaux, vous ! vous chantez toujours malheur. Qui peut nous rencontrer par cette nuit sombre, où l’on ne voit pas à vingt pas de distance ?

— Oui, mais demain matin, dit d’Artagnan.

— Demain matin nous serons à Boulogne.

— Je le souhaite de tout mon cœur, dit le Gascon, et j’avoue ma faiblesse. Tenez, Athos, vous allez rire, mais tant que nous avons été à portée de fusil de la jetée ou des bâtiments qui la bordaient, je me suis attendu à quelque effroyable mousquetade qui nous écraserait tous.

— Mais, dit Porthos avec son gros bon sens, c’était chose impossible, car on eût tué en même temps le patron et les matelots.

— Bah ! voilà une belle affaire pour M. Mordaunt ! croyez-vous qu’il y regarde de si près ?

— Enfin, dit Porthos, je suis bien aise que d’Artagnan avoue qu’il a eu peur.

— Non seulement je l’avoue, mais je m’en vante. Je ne suis pas un rhinocéros comme vous. Ohé ! qu’est-ce que cela ?

— L’Éclair, dit le patron.

— Nous sommes donc arrivés ? demanda Athos en anglais.

— Nous arrivons, dit le capitaine.

En effet, après trois coups de rame, on se trouvait côte à côte avec le petit bâtiment. Le matelot attendait, l’échelle était préparée : il avait reconnu la barque. Athos monta le premier avec une habileté toute marine ; Aramis, avec l’habitude qu’il avait depuis longtemps des échelles de corde et des autres moyens plus ou moins ingénieux qui existent pour traverser les espaces défendus ; d’Artagnan comme un chasseur d’isard et de chamois ; Porthos, avec ce développement de force qui chez lui suppléait à tout.

Chez les valets, l’opération fut plus difficile, non pas pour Grimaud, espèce de chat de gouttière, maigre et effilé, qui trouvait toujours moyen de se hisser partout ; mais pour Mousqueton et pour Blaisois, que les matelots furent obligés de soulever dans leurs bras à la portée de la main de Porthos, qui les empoigna par le collet de leur justaucorps et les déposa tout debout sur le pont du bâtiment.

Le capitaine conduisit ses passagers à l’appartement qui leur était préparé, et qui se composait d’une seule pièce qu’ils devaient habiter en communauté ; puis il essaya de s’éloigner sous le prétexte de donner quelques ordres.

— Un instant, dit d’Artagnan ; combien d’hommes avez-vous à bord, patron ?

— Je ne comprends pas, répondit celui-ci en anglais.

— Demandez-lui cela dans sa langue, Athos.

Athos fit la question que désirait d’Artagnan.

— Trois, répondit Groslow, sans me compter, bien entendu.

D’Artagnan comprit, car en répondant le patron avait levé trois doigts.

— Oh ! dit d’Artagnan, trois, je commence à me rassurer. N’importe, pendant que vous vous installerez, moi, je vais faire un tour dans le bâtiment.

— Et moi, dit Porthos, je vais m’occuper du souper.

— Ce projet est beau et généreux, Porthos, mettez-le à exécution. Vous, Athos, prêtez-moi Grimaud, qui, dans la compagnie de son ami Parry a appris à baragouiner un peu d’anglais : il me servira d’interprète.

— Allez, Grimaud, dit Athos.

Une lanterne était sur le pont, d’Artagnan la souleva d’une main, prit un pistolet de l’autre et dit au patron :

— Come.

C’était avec goddam tout ce qu’il avait pu retenir de la langue anglaise.

D’Artagnan gagna l’écoutille et descendit dans l’entre-pont.

L’entre-pont était divisé en trois compartiments : celui dans lequel d’Artagnan descendait et qui pouvait s’étendre du troisième mâtereau à l’extrémité de la poupe, et qui par conséquent était recouvert par le plancher de la chambre dans laquelle Athos, Porthos et Aramis se préparaient à passer la nuit ; le second, qui occupait le milieu du bâtiment, et qui était destiné au logement des domestiques ; le troisième qui s’allongeait sous la proue, c’est-à-dire sous la cabine improvisée par le capitaine et dans laquelle Mordaunt se trouvait caché.

— Oh ! oh ! dit d’Artagnan, descendant l’escalier de l’écoutille et se faisant précéder de sa lanterne, qu’il tenait étendue de toute la longueur du bras, que de tonneaux ! on dirait la caverne d’Ali-Baba.

Les Mille et une Nuits venaient d’être traduites pour la première fois et étaient fort à la mode à cette époque.

— Que dites-vous ? demanda en anglais le capitaine.

D’Artagnan comprit à l’intonation de la voix.

— Je désire savoir ce qu’il y a dans ces tonneaux, dit-il, en posant sa lanterne sur l’une des futailles.

Le patron fit un mouvement pour remonter à l’échelle, mais il se contint.

— Porto, répondit-il.

— Ah ! du vin de Porto ? dit d’Artagnan, c’est toujours une tranquillité, nous ne mourrons pas de soif.

Puis se retournant vers Groslow, qui essuyait sur son front de grosses gouttes de sueur :

— Et elles sont pleines ? demanda-t-il.

Grimaud traduisit la question.

— Les unes pleines, les autres vides, dit Groslow d’une voix dans laquelle, malgré ses efforts, se trahissait son inquiétude.

D’Artagnan frappa du doigt sur les tonneaux, reconnut cinq tonneaux pleins et les autres vides ; puis il introduisit, toujours à la grande terreur de l’Anglais, sa lanterne dans les intervalles des barriques, et, reconnaissant que ces intervalles étaient inoccupés :

— Allons, passons, dit-il, et il s’avança vers la porte qui donnait dans le second compartiment.

— Attendez, dit l’Anglais, qui était resté derrière, toujours en proie à cette émotion que nous avons indiquée. Attendez, c’est moi qui ai la clé de cette porte.

Et, passant rapidement devant d’Artagnan et Grimaud, il introduisit d’une main tremblante la clé dans la serrure et l’on se trouva dans le second compartiment, où Mousqueton et Blaisois s’apprêtaient à souper.

Dans celui-là ne se trouvait évidemment rien à chercher ni à reprendre : on en voyait tous les coins et recoins à la lueur de la lampe qui éclairait ces dignes compagnons. On passa donc rapidement et l’on visita le troisième compartiment.

Celui-là était la chambre des matelots. Trois ou quatre hamacs pendus au plafond, une table soutenue par une double corde passée à chacune de ses extrémités, deux bancs vermoulus et boiteux en formaient tout l’ameublement. D’Artagnan alla soulever deux ou trois vieilles voiles pendantes contre les parois, et, ne voyant encore rien de suspect, regagna par l’écoutille le pont du bâtiment.

— Et cette chambre ? demanda d’Artagnan.

Grimaud traduisit à l’Anglais les paroles du mousquetaire.

— Cette chambre est la mienne, dit le patron ; y voulez-vous entrer ? — Ouvrez la porte, dit d’Artagnan.

L’Anglais obéit ; d’Artagnan allongea son bras armé de la lanterne, passa la tête par la porte entre-baillée, et voyant que cette chambre était un véritable réduit : — Bon, dit-il, s’il y a une armée à bord, ce n’est point ici qu’elle sera cachée. Allons voir si Porthos a trouvé de quoi souper.

Et remerciant le patron d’un signe de tête, il regagna la chambre d’honneur, où étaient ses amis… Porthos n’avait rien trouvé, à ce qu’il paraît, ou, s’il avait trouvé quelque chose, la fatigue l’avait emporté sur la faim, et, couché dans son manteau, il dormait profondément lorsque d’Artagnan rentra. Athos et Aramis, bercés par les mouvements moëlleux des premières vagues de la mer, commençaient, de leur côté, à fermer les yeux ; ils les rouvrirent au bruit que fit leur compagnon.

— Eh bien ? fit Aramis. — Tout va bien, dit d’Artagnan, et nous pouvons dormir tranquilles.

Sur cette assurance, Aramis laissa retomber sa tête ; Athos fit de la sienne un signe affectueux, et d’Artagnan, qui, comme Porthos, avait encore plus besoin de dormir que de manger, congédia Grimaud et se coucha dans son manteau l’épée nue, de telle façon que son corps barrait le passage et qu’il était impossible d’entrer dans la chambre sans le heurter.

CHAPITRE LXXVI. LE VIN DE PORTO.

u bout de dix minutes, les maîtres dormaient, mais il n’en était pas ainsi des valets affamés et surtout altérés. Blaisois et Mousqueton s’apprêtaient à préparer leur lit, qui consistait en une planche et une valise, tandis que, sur une table suspendue comme celle de la chambre voisine, se balançaient au roulis de la mer un pot de bière et trois verres.

— Maudit roulis ! disait Blaisois. Je sens que cela va me reprendre comme en venant. — Et n’avoir pour combattre le mal de mer, répondait Mousqueton, que du pain d’orge et du vin de houblon ! pouah ! — Mais votre bouteille d’osier, monsieur Mouston, demanda Blaisois, qui venait d’achever la préparation de sa couche et qui s’approchait en trébuchant de la table devant laquelle Mousqueton était déjà assis et où il parvint à s’asseoir ; mais votre bouteille d’osier, l’avez-vous perdue ? — Non pas, dit Mousqueton, mais Parry l’a gardée. Ces diables d’Écossais ont toujours soif. Et vous, Grimaud, demanda Mousqueton à son compagnon, qui venait de rentrer après avoir accompagné d’Artagnan dans sa tournée, avez-vous soif ? — Comme un Écossais, répondit laconiquement Grimaud.

Et il s’assit près de Blaisois et de Mousqueton, tira un carnet de sa poche et se mit à faire les comptes de la société, dont il était l’économe.

— Oh ! la la ! dit Blaisois, voilà mon cœur qui s’embrouille ! — S’il en est ainsi, dit Mousqueton d’un ton doctoral, prenez un peu de nourriture. — Vous appelez cela de la nourriture ? dit Blaisois en accompagnant d’une mine piteuse le doigt dédaigneux dont il montrait le pain d’orge et le pot de bière. — Blaisois, reprit Mousqueton, souvenez-vous que le pain est la vraie nourriture du Français ; encore le Français n’en a-t-il pas toujours ; demandez à Grimaud. — Oui, mais la bière, reprit Blaisois avec une promptitude qui faisait honneur à la vivacité de son esprit de répartie ; mais la bière, est-ce là sa vraie boisson ? — Pour ceci, dit Mousqueton, pris dans le dilemme et assez embarrassé d’y répondre, je dois avouer que non, et que la bière lui est aussi antipathique que le vin l’est aux Anglais.

— Comment, monsieur Mouston, dit Blaisois, qui, cette fois, doutait des profondes connaissances de Mousqueton, pour lesquelles, dans les circonstances ordinaires de la vie, il avait cependant l’admiration la plus entière ; comment, monsieur Mouston, les Anglais n’aiment pas le vin ?

— Ils le détestent.

— Mais je leur en ai vu boire cependant.

— Par pénitence ; et la preuve, continua Mouston en se rengorgeant, c’est qu’un prince anglais est mort un jour parce qu’on l’avait mis dans un tonneau de Malvoisie. J’ai entendu raconter le fait à M. l’abbé d’Herblay.

— L’imbécile ! dit Blaisois, je voudrais bien être à sa place !

— Tu le peux, dit Grimaud tout en alignant ses chiffres.

— Comment cela, dit Blaisois, je le peux ?

— Oui, continua Grimaud tout en retenant quatre et en reportant ce nombre à la colonne suivante.

— Je le peux, expliquez-vous, monsieur Grimaud.

Mousqueton gardait le silence pendant les interrogations de Blaisois, mais il était facile de voir à l’expression de son visage que ce n’était point par indifférence… Grimaud continua son calcul et posa son total.

— Porto, dit-il alors en étendant la main dans la direction du premier compartiment visité par d’Artagnan et lui en compagnie du patron.

— Comment ! ces tonneaux que j’ai aperçus à travers la porte entr’ouverte…

— Porto, répéta Grimaud, qui recommença une nouvelle opération arithmétique.

— J’ai entendu dire, reprit Blaisois en s’adressant à Mousqueton, que le porto est d’excellent vin d’Espagne.

— Excellent, dit Mousqueton en passant le bout de sa langue sur ses lèvres, excellent. Il y en a dans la cave de M. le baron de Bracieux.

— Si nous priions ces Anglais de nous en vendre une bouteille ? demanda l’honnête Blaisois.

— Vendre ! dit Mousqueton, amené à ses anciens instincts de marauderie. On voit bien, jeune homme, que vous n’avez pas encore l’expérience des choses de la vie. Pourquoi donc acheter quand on peut prendre ?

— Prendre, dit Blaisois, convoiter le bien du prochain ! la chose est défendue, ce me semble.

— Où cela ? demanda Mousqueton.

— Dans les commandements de Dieu ou de l’Église, je ne sais plus lesquels. Mais ce que je sais, c’est qu’il y a :

Bien d’autrui ne convoiteras,

Ni son épouse mêmement.

— Voilà encore une raison d’enfant, monsieur Blaisois, dit de son ton le plus protecteur Mousqueton, oui, d’enfant, je répète le mot. Où avez-vous vu dans les Écritures, je vous le demande, que les Anglais fussent votre prochain ?

— Ce n’est nulle part, la chose est vraie, dit Blaisois, du moins je ne me le rappelle pas.

— Raison d’enfant, je le répète, reprit Mousqueton. Si vous aviez fait dix ans la guerre comme Grimaud et moi, mon cher Blaisois, vous sauriez faire la différence qu’il y a entre le bien d’autrui et le bien de l’ennemi. Or, un Anglais est un ennemi, je pense, et ce vin de Porto appartient aux Anglais. Donc il nous appartient, puisque nous sommes des Français. Ne connaissez-vous pas le proverbe : Autant de pris sur l’ennemi ?

Cette faconde, appuyée de toute l’autorité que puisait Mousqueton dans sa longue expérience, stupéfia Blaisois. Il baissa la tête comme pour se recueillir, et tout à coup relevant le front en homme armé d’un argument irrésistible :

— Et les maîtres, dit-il, seront-ils de votre avis, monsieur Mouston ?

Mousqueton sourit avec dédain.

— Il faudrait peut-être, dit-il, que j’allasse troubler le sommeil de ces illustres seigneurs pour leur dire : « Messieurs, votre serviteur Mousqueton a soif, voulez-vous lui permettre de boire ? » Qu’importe, je vous le demande, à M. de Bracieux que j’aie soif ou non ?

— C’est du vin bien cher, dit Blaisois en secouant la tête.

— Fût-ce de l’or potable, monsieur Blaisois, dit Mousqueton, nos maîtres ne s’en priveraient pas. Apprenez que M. le baron de Bracieux est à lui seul assez riche pour boire une tonne de porto, fût-il obligé de la payer une pistole la goutte. Or, je ne vois pas, continua Mousqueton de plus en plus magnifique dans son orgueil, puisque les maîtres ne s’en priveraient pas, pourquoi les valets s’en priveraient.

Et Mousqueton se levant prit le pot de bière, qu’il vida par un sabord jusqu’à la dernière goutte, et s’avança majestueusement vers la porte qui donnait dans le compartiment.

— Ah ! ah ! fermée, dit-il. Ces diables d’Anglais, comme ils sont défiants !

— Fermée ! dit Blaisois d’un ton non moins désappointé que celui de Mousqueton. Ah ! peste ! c’est malheureux ; avec cela que je sens mon cœur qui se barbouille de plus en plus.

Mousqueton se retourna vers Blaisois avec un visage si piteux, qu’il était évident qu’il partageait à un haut degré le désappointement du brave garçon.

— Fermée ! répéta-t-il.

— Mais, hasarda Blaisois, je vous ai entendu raconter, monsieur Mouston, qu’une fois dans votre jeunesse, à Chantilly, je crois, vous avez nourri votre maître et vous-même en prenant des perdrix au collet, des carpes à la ligne et des bouteilles au lazo.

Tous les livres