Vingt ans après (page 70)
Cette réponse énergique, à laquelle la cour avait été loin de s’attendre, mettait à la fois Paris et Mazarin hors la loi. Restait à savoir seulement qui l’emporterait du parlement ou de la cour.
La cour fit alors ses préparatifs d’attaque, et Paris ses préparatifs de défense. Les bourgeois étaient donc occupés à l’œuvre ordinaire des bourgeois en temps d’émeute, c’est-à-dire à tendre des chaînes et à dépaver les rues, lorsqu’ils virent arriver à leur aide, conduits par le coadjuteur, M. le prince de Conti, frère de M. le prince de Condé, et M. le duc de Longueville, son beau-frère. Dès lors ils furent rassurés, car ils avaient pour eux deux princes du sang, et de plus l’avantage du nombre. C’était le 10 janvier que ce secours inespéré était venu aux Parisiens.
Après une discussion orageuse, M. le prince de Conti fut nommé généralissime des armées du roi hors Paris, avec MM. les ducs d’Elbeuf et de Bouillon et le maréchal de La Mothe pour lieutenants-généraux. Le duc de Longueville, sans charge et sans titre, se contentait de l’emploi d’assister son beau-frère. Quant à M. de Beaufort, il était arrivé, lui, du Vendômois, apportant, dit la chronique, sa haute mine, de beaux et longs cheveux et cette popularité qui lui valut la royauté des halles.
L’armée parisienne s’était alors organisée avec cette promptitude que les bourgeois mettent à se déguiser en soldats lorsqu’ils sont poussés à cette transformation par un sentiment quelconque. Le 19, l’armée improvisée avait tenté une sortie, plutôt pour s’assurer et assurer les autres de sa propre existence que pour tenter quelque chose de sérieux, faisant flotter au-dessus de sa tête un drapeau, sur lequel on lisait cette singulière devise : Nous cherchons notre roi.
Les jours suivants furent occupés à quelques petites opérations partielles qui n’eurent d’autre résultat que l’enlèvement de quelques troupeaux et l’incendie de deux ou trois maisons. On gagna ainsi les premiers jours de février, et c’était le 1er de ce mois que nos quatre compagnons avaient abordé à Boulogne et avaient pris leur course vers Paris, chacun de son côté.
Vers la fin du quatrième jour de marche, ils évitaient Nanterre avec précaution, afin de ne pas tomber dans quelque parti de la reine. C’était bien à contre-cœur qu’Athos prenait toutes ces précautions, mais Aramis lui avait très judicieusement fait observer qu’ils n’avaient pas le droit d’être imprudents, qu’ils étaient chargés, de la part du roi Charles, d’une mission suprême et sacrée, et que cette mission reçue au pied de l’échafaud ne s’achèverait qu’aux pieds de la reine. Athos céda donc.
Aux faubourgs, nos voyageurs trouvèrent bonne garde, tout Paris était armé. La sentinelle refusa de laisser passer les deux gentilshommes, et appela son sergent. Le sergent sortit aussitôt, et prenant toute l’importance qu’ont l’habitude de prendre les bourgeois lorsqu’ils ont le bonheur d’être revêtus d’une dignité militaire :
— Qui êtes-vous, messieurs ? demanda-t-il.
— Deux gentilshommes, répondit Athos.
— D’où venez-vous ?
— De Londres.
— Que venez-vous faire à Paris ?
— Accomplir une mission près de Sa Majesté la reine d’Angleterre.
— Ah çà ! tout le monde va donc aujourd’hui chez la reine d’Angleterre ! répliqua le sergent. Nous avons déjà au poste trois gentilshommes dont on visite les passes et qui vont chez Sa Majesté. Où sont les vôtres ?
— Nous n’en avons point.
— Comment ! vous n’en avez point ?
— Non, nous arrivons d’Angleterre, comme nous vous l’avons dit ; nous ignorons complètement où en sont les affaires politiques, ayant quitté Paris avant le départ du roi.
— Ah ! dit le sergent d’un air fin, vous êtes des mazarins qui voudriez bien entrer chez nous pour nous espionner.
— Mon cher ami, dit Athos, qui avait jusque-là laissé à Aramis le soin de répondre, si nous étions des mazarins, nous aurions au contraire tous les passes possibles. Dans la situation où vous êtes, défiez-vous, avant tout, croyez-moi, de ceux qui sont parfaitement en règle.
— Entrez au corps de garde, dit le sergent ; vous exposerez vos raisons au chef du poste.
Il fit un signe à la sentinelle ; elle se rangea ; le sergent passa le premier, et les deux gentilshommes le suivirent au corps de garde.
Ce corps de garde était entièrement occupé par des bourgeois et des gens du peuple ; les uns jouaient, les autres buvaient, les autres péroraient.
Dans un coin, et presque gardés à vue, étaient les trois gentilshommes arrivés les premiers, et dont l’officier visitait les passes. Cet officier était dans la chambre voisine, l’importance de son grade lui concédant l’honneur d’un logement particulier.
Le premier mouvement des nouveaux venus et des premiers arrivés fut, des deux extrémités du corps de garde, de jeter un regard rapide et investigateur les uns sur les autres. Les premiers venus étaient couverts de longs manteaux dans les plis desquels ils étaient soigneusement enveloppés. L’un d’eux, moins grand que ses compagnons, se tenait en arrière dans l’ombre.
À l’annonce que fit en entrant le sergent, que selon, toute probabilité, il amenait deux mazarins, les trois gentilshommes dressèrent l’oreille et prêtèrent attention. Le plus petit des trois, qui avait fait deux pas en avant, en fit un en arrière et se retrouva dans l’ombre.
Sur l’annonce que les nouveaux venus n’avaient point de passes, l’avis unanime du corps de garde parut être qu’ils n’entreraient pas.
— Si fait, messieurs, dit Athos, il est probable au contraire que nous entrerons, car nous paraissons avoir affaire à des gens raisonnables. Or, il y aura un parti bien simple à prendre, ce sera de faire passer nos noms à Sa Majesté la reine d’Angleterre, et si elle répond de nous, j’espère que vous ne verrez plus aucun inconvénient à nous laisser le passage libre.
À ces mots l’attention du gentilhomme caché dans l’ombre redoubla, et fut même accompagnée d’un mouvement de surprise tel que son chapeau repoussé par le manteau dont il s’enveloppait plus soigneusement encore qu’auparavant, tomba ; il se baissa et le ramassa vivement.
— Oh ! mon Dieu ! dit Aramis poussant Athos du coude, avez-vous vu ?
— Quoi ? demanda Athos.
— La figure du plus petit des trois gentilshommes ?
— Non.
— C’est qu’il m’a semblé… mais c’est chose impossible…
En ce moment, le sergent, qui était allé dans la chambre particulière prendre des ordres de l’officier du poste, sortit, et désignant les trois gentilshommes, auxquels il remit un papier :
— Les passes sont en règle, dit-il. Laissez passer ces trois messieurs.
Les trois gentilshommes firent un signe de tête et s’empressèrent de profiter de la permission et du chemin qui, sur l’ordre du sergent, s’ouvrait devant eux. Aramis les suivit des yeux, et au moment où le plus petit passait devant lui, il serra vivement la main d’Athos.
— Qu’avez-vous, mon cher ? demanda celui-ci.
— J’ai… c’est une vision sans doute.
Puis s’adressant au sergent :
— Dites-moi, monsieur, ajouta-t-il, connaissez-vous les trois gentilshommes qui viennent de sortir d’ici ?
— Je les connais d’après leur passe : ce sont MM. de Flamarens, de Châtillon et de Bruy, trois gentilshommes frondeurs qui vont rejoindre M. le duc de Longueville.
— C’est étrange, dit Aramis répondant à sa propre pensée plutôt qu’au sergent, j’avais cru reconnaître le Mazarin lui-même.
Le sergent éclata de rire.
— Lui, dit-il, se hasarder ainsi chez nous, pour être pendu ! pas si bête !
— Ah ! murmura Aramis, je puis bien m’être trompé, je n’ai pas l’œil infaillible de d’Artagnan.
— Qui parle ici de d’Artagnan ? demanda l’officier, qui, en ce moment même, apparaissait sur le seuil de sa chambre.
— Oh ! fit Grimaud en écarquillant les yeux.
— Quoi ? demandèrent à la fois Aramis et Athos.
— Planchet ! reprit Grimaud ; Planchet avec le hausse-col !
— Messieurs de la Fère et d’Herblay, s’écria l’officier, de retour à Paris ! Oh ! quelle joie pour moi, messieurs ! car sans doute vous venez vous joindre à MM. les princes !
— Comme tu vois, mon cher Planchet, dit Aramis, tandis qu’Athos souriait en voyant le grade important qu’occupait dans la milice bourgeoise l’ancien camarade de Mousqueton, de Bazin et de Grimaud.
— Et M. d’Artagnan, dont vous parliez tout à l’heure, monsieur d’Herblay, oserai-je vous demander si vous avez de ses nouvelles ?
— Nous l’avons quitté il y a quatre jours, mon cher ami, et tout nous portait à croire qu’il nous avait précédés à Paris.
— Non, monsieur ; j’ai la certitude qu’il n’est point rentré dans la capitale ; après cela, peut-être est-il resté à Saint-Germain.
— Je ne crois pas, nous avons rendez-vous à la Chevrette.
— J’y suis passé aujourd’hui même.
— Et la belle Madeleine n’avait pas de ses nouvelles ? demanda Aramis en souriant.
— Non, monsieur ; je ne vous cacherai même point qu’elle paraissait fort inquiète.
— Au fait, dit Aramis, il n’y a point de temps de perdu, et nous avons fait grande diligence. Permettez donc, mon cher Athos, sans que je m’informe davantage de notre ami, que je fasse mes compliments à M. Planchet.
— Ah ! monsieur le chevalier ! dit Planchet en s’inclinant.
— Lieutenant ! dit Aramis.
— Lieutenant, et promesse pour être capitaine.
— C’est fort beau, dit Aramis ; et comment tous ces honneurs sont-ils venus à vous ?
— D’abord vous savez, messieurs, que c’est moi qui ai fait sauver M. de Rochefort ?
— Oui, pardieu ! il nous a conté cela.
— J’ai à cette occasion failli être pendu par le Mazarin, ce qui m’a rendu naturellement plus populaire encore que je n’étais.
— Et grâce à cette popularité…
— Non, grâce à quelque chose de mieux. Vous savez d’ailleurs, messieurs, que j’ai servi dans le régiment de Piémont, où j’avais l’honneur d’être sergent.
— Oui.
— Eh bien ! un jour que personne ne pouvait mettre en rang une foule de bourgeois armés qui partaient les uns du pied gauche et les autres du pied droit, je suis parvenu, moi, à les faire partir tous du même pied, et l’on m’a fait lieutenant sur le champ de… manœuvre.
— Voilà l’explication, dit Aramis.
— De sorte, dit Athos, que vous avez une foule de noblesse avec vous ?
— Certes. Nous avons d’abord, comme vous le savez sans doute, M. le prince de Conti, M. le duc de Longueville, M. le duc de Beaufort, M. le duc d’Elbeuf, le duc de Bouillon, le duc de Chevreuse, M. de Brissac, le maréchal de La Mothe, M. de Luynes, le marquis de Vitry, le prince de Marsillac, le marquis de Noirmoutier, le comte de Fiesques, le marquis de Laigues, le comte de Montrésor, le marquis de Sévigné, que sais-je encore, moi !
— Et M. Raoul de Bragelonne ? demanda Athos d’une voix émue ; d’Artagnan m’a dit qu’il vous l’avait recommandé en partant, mon bon Planchet.
— Oui, monsieur le comte, comme si c’était son propre fils, et je dois dire que je ne l’ai pas perdu de vue un seul instant.
— Alors, reprit Athos d’une voix altérée par la joie, il se porte bien ? aucun accident ne lui est arrivé ?
— Aucun, monsieur.
— Et il demeure ?
— Au Grand-Charlemagne, toujours.
— Il passe ses journées ?…
— Tantôt chez la reine d’Angleterre, tantôt chez Mme de Chevreuse. Lui et le comte de Guiche ne se quittent point.
— Merci, Planchet, merci ! dit Athos en lui tendant la main.
— Oh ! monsieur le comte, dit Planchet en touchant cette main du bout des doigts.
— Eh bien ! que faites-vous donc, comte ? à un ancien laquais ! dit Aramis.
— Ami, dit Athos, il me donne des nouvelles de Raoul.
— Et maintenant, messieurs, demanda Planchet qui n’avait point entendu l’observation, que comptez-vous faire ?
— Rentrer dans Paris, si toutefois vous nous en donnez la permission, mon cher monsieur Planchet, dit Athos.
— Comment ! si je vous en donnerai la permission ! vous vous moquez de moi, monsieur le comte ; je ne suis pas autre chose que votre serviteur.
Et il s’inclina… Puis, se retournant vers ses hommes :
— Laissez passer ces messieurs, dit-il, je les connais, ce sont des amis de M. de Beaufort.
— Vive M. de Beaufort ! cria tout le poste d’une seule voix en ouvrant un chemin à Athos et à Aramis.
Le sergent seul s’approcha de Planchet :
— Quoi ! sans passe-port ? murmura-t-il.
— Sans passe-port, dit Planchet.
— Faites attention, capitaine, continua-t-il en donnant d’avance à Planchet le titre qui lui était promis, faites attention qu’un des trois hommes qui sont sortis tout à l’heure m’a dit tout bas de me défier de ces messieurs. — Et moi, dit Planchet avec majesté, je les connais et j’en réponds.
Cela dit, il serra la main de Grimaud, qui parut fort honoré de cette distinction.
— Au revoir donc, capitaine, reprit Aramis de son ton goguenard ; s’il nous arrivait quelque chose, nous nous réclamerions de vous. — Monsieur, dit Planchet, en cela comme en toutes choses, je suis bien votre valet.
— Le drôle a de l’esprit, et beaucoup, dit Aramis en montant à cheval. — Eh ! comment n’en aurait-il pas, dit Athos en se mettant en selle à son tour, après avoir si longtemps brossé les chapeaux de son maître.
CHAPITRE LXXX. LES AMBASSADEURS.
es deux amis se mirent aussitôt en route, descendant la pente rapide du faubourg ; mais arrivés au bas de cette pente, ils virent avec grand étonnement que les rues de Paris étaient changées en rivières, et les places en lacs ; à la suite de grandes pluies qui avaient eu lieu pendant le mois de janvier, la Seine avait débordé, et la rivière avait fini par envahir la moitié de la capitale.
Athos et Aramis entrèrent bravement dans cette inondation avec leurs chevaux ; mais bientôt les pauvres animaux en eurent jusqu’au poitrail, et il fallut que les deux gentilshommes se décidassent à les quitter et à prendre une barque, ce qu’ils firent après avoir recommandé aux laquais d’aller les attendre aux Halles.
Ce fut donc en bateau qu’ils abordèrent le Louvre. Il était nuit close, et Paris, vu ainsi à la lueur de quelques pâles falots tremblotants parmi tous ces étangs, avec ses barques chargées de patrouilles aux armes étincelantes, avec tous ces cris de veille échangés la nuit entre les portes, Paris présentait un aspect dont fut ébloui Aramis, l’homme le plus accessible aux sentiments belliqueux qu’il fût possible de rencontrer.
On arriva chez la reine d’Angleterre, mais force fut de faire antichambre, Sa Majesté donnant en ce moment même audience à des gentilshommes qui apportaient des nouvelles de Londres.
— Et nous aussi, dit Athos au serviteur qui lui faisait cette réponse, nous aussi, non seulement nous apportons des nouvelles de Londres, mais encore nous en arrivons. — Comment donc vous nommez-vous, messieurs ? demanda le serviteur. — M. le comte de la Fère et M. le chevalier d’Herblay, dit Aramis. — Ah ! en ce cas, messieurs, dit le serviteur en entendant ces noms que tant de fois la reine avait prononcés dans son espoir, en ce cas c’est autre chose, et je crois que Sa Majesté ne me pardonnerait pas de vous avoir fait attendre un seul instant. Suivez-moi donc, je vous prie.
Et il marcha devant, suivi d’Athos et d’Aramis.
Arrivés à la chambre où se tenait la reine, il leur fit signe d’attendre et ouvrant la porte :
— Madame, dit-il, j’espère que Votre Majesté me pardonnera d’avoir désobéi à ses ordres, quand elle saura que ceux que je viens lui annoncer sont messieurs le comte de la Fère et le chevalier d’Herblay.
À ces deux noms, la reine poussa un cri de joie que les deux gentilshommes entendirent de l’endroit où ils s’étaient arrêtés.
— Pauvre reine ! murmura Athos.
— Oh ! qu’ils entrent ! qu’ils entrent ! s’écria à son tour la jeune princesse en s’élançant vers la porte.
La pauvre enfant ne quittait point sa mère et essayait de lui faire oublier par ses soins filiaux l’absence de ses deux frères et de sa sœur.
— Entrez, entrez, messieurs, dit-elle en ouvrant elle-même la porte.
Athos et Aramis se présentèrent. La reine était assise dans un fauteuil, et devant elle se tenaient debout deux des trois gentilshommes qu’ils avaient rencontrés dans le corps de garde.
C’étaient MM. de Flamarens et Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, frère de celui qui avait été tué sept ou huit ans auparavant dans un duel sur la place Royale, duel qui avait eu lieu à propos de Mme de Longueville. À l’annonce des deux amis ils reculèrent d’un pas et échangèrent avec inquiétude quelques paroles à voix basse.
— Eh bien ! messieurs ? s’écria la reine d’Angleterre en apercevant Athos et Aramis. Vous voilà enfin, amis fidèles, mais les courriers de l’état vont encore plus vite que vous. La cour a été instruite des affaires de Londres au moment où vous touchiez les portes de Paris, et voilà MM. de Flamarens et de Châtillon qui m’apportent de la part de Sa Majesté la reine Anne d’Autriche les plus récentes informations.
Aramis et Athos se regardèrent ; cette tranquillité, cette joie même, qui brillaient dans les regards de la reine, les comblaient de stupéfaction.
— Veuillez continuer, dit-elle, en s’adressant à MM. de Flamarens et de Châtillon ; vous disiez donc que Sa Majesté Charles Ier, mon auguste maître, avait été condamné à mort malgré le vœu de la majorité des sujets anglais.
— Oui, madame, balbutia Châtillon.
Athos et Aramis se regardaient de plus en plus étonnés.
— Et que, conduit à l’échafaud, continua la reine, à l’échafaud ! ô mon seigneur ! ô mon roi !… et que, conduit à l’échafaud, il avait été sauvé par le peuple indigné.
— Oui, Madame, répondit Châtillon d’une voix si basse, que ce fut à peine si les deux gentilshommes, cependant fort attentifs, purent entendre cette affirmation.
La reine joignit les mains avec une généreuse reconnaissance, tandis que sa fille passait un bras autour du cou de sa mère et l’embrassait les yeux baignés de larmes de joie.
— Maintenant, il ne nous reste plus qu’à présenter à Votre Majesté nos humbles respects, dit Châtillon, à qui ce rôle semblait peser et qui rougissait à vue d’œil sous le regard fixe et perçant d’Athos.
— Un moment encore, messieurs, dit la reine en les retenant d’un signe. Un moment, de grâce ! car voici messieurs de La Fère et d’Herblay qui, ainsi que vous avez pu l’entendre, arrivent de Londres et qui vous donneront peut-être, comme témoins oculaires, des détails que vous ne connaissez pas. Vous porterez ces détails à la reine, ma bonne sœur. Parlez, messieurs, parlez, je vous écoute. Ne me cachez rien ; ne ménagez rien. Dès que Sa Majesté vit encore et que l’honneur royal est sauf, tout le reste m’est indifférent.
Athos pâlit et appuya une main sur son cœur.
— Eh bien ! dit la reine, qui vit ce mouvement et cette pâleur ; parlez donc, monsieur, je vous en prie.
— Pardon, madame, dit Athos ; mais je ne veux rien ajouter au récit de ces messieurs avant qu’ils aient reconnu que peut-être ils se sont trompés.
— Trompés ! s’écria la reine presque suffoquée ; trompés !… Qu’y a-t-il donc, ô mon Dieu !
— Messieurs, dit M. de Flamarens à Athos, si nous nous sommes trompés, c’est de la part de la reine que vient l’erreur, et vous n’avez pas, je suppose, la prétention de la rectifier, car ce serait donner un démenti à Sa Majesté.