Vingt ans après (page 71)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— De la reine ? monsieur, reprit Athos de sa voix calme et vibrante.

— Oui, murmura Flamarens en baissant les yeux.

Athos soupira tristement.

— Ne serait-ce pas plutôt de la part de celui qui vous accompagnait et que nous avons vu avec vous au corps de garde de la barrière du Roule, que viendrait cette erreur avec sa politesse insultante ? Car, si nous ne nous sommes trompés, le comte de la Fère et moi, vous étiez trois en entrant dans Paris.

Châtillon et Flamarens tressaillirent.

— Mais expliquez-vous, comte ! s’écria la reine dont l’angoisse croissait de moment en moment ; sur votre front je lis le désespoir, votre bouche hésite à m’annoncer quelque nouvelle terrible, vos mains tremblent… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-il donc arrivé ?

— Seigneur ! dit la jeune princesse en tombant à genoux près de sa mère, ayez pitié de nous !

— Monsieur, dit Châtillon, si vous portez une nouvelle funeste, vous agissez en homme cruel lorsque vous annoncez cette nouvelle à la reine.

Aramis s’approcha de Châtillon presque à le toucher.

— Monsieur, lui dit-il les lèvres pincées et le regard étincelant, vous n’avez pas, je le suppose, la prétention d’apprendre à M. le comte de la Fère et à moi ce que nous avons à dire ici.

Pendant cette courte altercation, Athos, toujours la main sur son cœur et la tête inclinée, s’était approché de la reine, et d’une voix émue :

— Madame, lui dit-il, les princes, qui, par leur nature, sont au-dessus des autres hommes, ont reçu du ciel un cœur fait pour supporter de plus grandes infortunes que celles du vulgaire ; car leur cœur participe de leur supériorité. On ne doit donc pas, ce me semble, en agir avec une grande reine comme Votre Majesté de la même façon qu’avec une femme de notre état. Reine, destinée à tous les martyres sur cette terre, voici le résultat de la mission dont vous nous avez honorés.

La lettre du roi Charles.

Et Athos s’agenouillant devant la reine palpitante et glacée, tira de son sein, enfermés dans la même boîte, l’ordre en diamants qu’avant son départ la reine avait remis à lord de Winter, et l’anneau nuptial qu’avant sa mort Charles avait remis à Aramis ; depuis qu’il les avait reçus, ces deux objets n’avaient point quitté Athos. Il ouvrit la boîte et les tendit à la reine avec une muette et profonde douleur. La reine avança la main, saisit l’anneau, le porta convulsivement à ses lèvres, et sans pouvoir pousser un soupir, sans pouvoir articuler un sanglot, elle étendit les bras, pâlit et tomba sans connaissance dans ceux de ses femmes et de sa fille.

Athos baisa le bas de la robe de la malheureuse veuve, et se relevant avec une majesté qui fit sur les assistants une impression profonde :

— Moi, comte de la Fère, dit-il, gentilhomme qui n’a jamais menti, je jure devant Dieu d’abord, et ensuite devant cette pauvre reine, que tout ce qu’il était possible de faire pour sauver le roi, nous l’avons fait sur le sol d’Angleterre… Maintenant, chevalier, ajouta-t-il en se tournant vers d’Herblay, partons, notre devoir est accompli.

— Pas encore, dit Aramis ; il nous reste un mot à dire à ces messieurs.

Et se retournant vers Châtillon :

— Monsieur, lui dit-il, ne vous plairait-il pas de sortir, ne fût-ce qu’un instant, pour entendre ce mot que je ne puis dire devant la reine ?

Châtillon s’inclina sans répondre en signe d’assentiment ; Athos et Aramis passèrent les premiers, Châtillon et Flamarens les suivirent ; ils traversèrent sans mot dire le vestibule ; puis arrivés à une terrasse de plain-pied avec une fenêtre, Aramis prit le chemin de cette terrasse, tout à fait solitaire ; à la fenêtre il s’arrêta, et se retournant vers le duc de Châtillon :

— Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes permis tout à l’heure, ce me semble, de nous traiter bien cavalièrement. Cela n’était point convenable en aucun cas, moins encore de la part de gens qui venaient apporter à la reine le message d’un menteur.

— Monsieur ! s’écria Châtillon.

— Qu’avez-vous donc fait de M. de Bruy ? demanda ironiquement Aramis. Ne serait-il point par hasard allé changer sa figure qui ressemble trop à celle de M. Mazarin ? On sait qu’il y a au Palais-Royal bon nombre de masques italiens de rechange, depuis celui d’Arlequin jusqu’à celui de Pantalon.

— Mais, vous nous provoquez, je crois ? dit Flamarens.

— Ah ! vous ne faites que le croire, messieurs ?

— Chevalier ! chevalier ! dit Athos.

— Eh ! laissez-moi donc faire, dit Aramis avec humeur, vous savez bien que je n’aime pas les choses qui restent en chemin.

— Achevez donc, monsieur, dit Châtillon avec une hauteur qui ne le cédait en rien à celle d’Aramis.

Aramis s’inclina.

— Messieurs, dit-il, un autre que moi ou M. le comte de la Fère, vous ferait arrêter, car nous avons quelques amis à Paris ; mais nous vous offrons un moyen de partir sans être inquiétés. Venez causer cinq minutes l’épée à la main avec nous sur cette terrasse abandonnée.

— Volontiers, dit Châtillon.

— Un moment, messieurs, s’écria Flamarens. Je sais bien que la proposition est tentante, mais à cette heure il nous est impossible de l’accepter.

— Et pourquoi cela ? dit Aramis de son ton goguenard ; est-ce donc le voisinage de Mazarin qui vous rend si prudents ?

— Oh ! vous entendez, Flamarens, dit Châtillon, ne pas répondre serait une tache à mon nom et à mon honneur.

— C’est mon avis, dit froidement Aramis.

— Vous ne répondrez pas, cependant, et ces messieurs tout à l’heure seront, j’en suis sûr, de mon avis.

Aramis secoua la tête avec un geste d’incroyable insolence.

Châtillon vit ce geste et porta la main à son épée.

— Duc, dit Flamarens, vous oubliez que demain vous commandez une expédition de la plus haute importance, et que, désigné par M. le Prince, agréé par la reine, jusqu’à demain soir vous ne vous appartenez pas.

— Soit ! À après-demain matin donc, dit Aramis.

— À après-demain matin, dit Châtillon, c’est bien long, messieurs.

— Ce n’est pas moi, dit Aramis, qui fixe ce terme, et qui demande ce délai, d’autant plus, ce me semble, ajouta-t-il, qu’on pourrait se retrouver à cette expédition.

— Oui, monsieur, vous avez raison, s’écria Châtillon, et avec grand plaisir, si vous voulez prendre la peine de venir jusqu’aux portes de Charenton.

— Comment donc, monsieur, pour avoir l’honneur de vous rencontrer, j’irais au bout du monde, à plus forte raison ferai-je dans ce but une ou deux lieues.

— Eh bien ! à demain, monsieur.

— J’y compte. Allez-vous-en donc rejoindre votre cardinal. Mais auparavant, jurez sur l’honneur que vous ne le préviendrez pas de notre retour.

— Des conditions ?

— Pourquoi pas ? dit Aramis.

— Parce que c’est aux vainqueurs à en faire, et que vous ne l’êtes pas, messieurs.

— Alors, dégainons sur-le-champ. Cela nous est égal à nous, qui ne commandons pas l’expédition de demain.

Châtillon et Flamarens se regardèrent ; il y avait tant d’ironie dans la parole et dans le geste d’Aramis, que Châtillon surtout avait grand’peine de tenir en bride sa colère. Mais sur un mot de Flamarens, il se contint.

— Eh bien ! soit, dit-il, notre compagnon, quel qu’il soit, ne saura rien de ce qui s’est passé. Mais vous me promettez bien, monsieur, de vous trouver demain à Charenton, n’est-ce pas ?

— Ah ! dit Aramis, soyez tranquilles, messieurs.

Les quatre gentilshommes se saluèrent, mais cette fois ce furent Châtillon et Flamarens qui sortirent du Louvre les premiers, et Athos et Aramis qui les suivirent.

— À qui donc en avez-vous avec toute cette fureur, Aramis ? demanda Athos.

— Eh ! parbleu ! j’en ai à ceux à qui je m’en suis pris.

— Que vous ont-ils donc fait ?

— Ils m’ont fait… Vous n’avez donc pas vu ?

— Non.

— Ils ont ricané quand nous avons juré que nous avions fait notre devoir en Angleterre. Or, ils l’ont cru ou ne l’ont pas cru ; s’ils l’ont cru, c’était pour nous insulter qu’ils ricanaient ; s’ils ne l’ont pas cru, ils nous insultaient encore, et il est urgent de leur prouver que nous sommes bons à quelque chose. Au reste, je ne suis pas fâché qu’ils aient remis la chose à demain, je crois que nous avons ce soir quelque chose de mieux à faire que de tirer l’épée.

— Qu’avons-nous à faire ?

— Eh ! pardieu ! nous avons à faire prendre le Mazarin.

Athos allongea dédaigneusement les lèvres.

— Ces expéditions ne me vont pas, vous le savez, Aramis.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’elles ressemblent à des surprises.

— En vérité, Athos, vous seriez un singulier général d’armée ; vous ne vous battriez qu’au grand jour ; vous feriez prévenir votre adversaire de l’heure à laquelle vous l’attaqueriez, et vous vous garderiez bien de rien tenter la nuit contre lui, de peur qu’il ne vous accusât d’avoir profité de l’obscurité.

Athos sourit.

— Vous savez qu’on ne peut pas changer sa nature, dit-il ; d’ailleurs, savez-vous où nous en sommes, et si l’arrestation du Mazarin ne serait pas plutôt un mal qu’un bien, un embarras qu’un triomphe ? — Dites, Athos, que vous désapprouvez ma proposition. — Non pas ; je crois au contraire qu’elle est de bonne guerre. Cependant… — Cependant, quoi ? — Je crois que vous n’auriez pas dû faire jurer à ces messieurs de ne rien dire au Mazarin ; car, en leur faisant jurer cela, vous avez presque pris l’engagement de ne rien faire. — Je n’ai pris aucun engagement, je vous jure ; je me regarde comme parfaitement libre. Allons, allons ! Athos, allons ! — Où ? — Chez M. de Beaufort ou chez M. de Bouillon, nous leur dirons ce qu’il en est. — Oui, mais à une condition : c’est que nous commencerons par le coadjuteur. C’est un prêtre, il est savant sur le cas de conscience et nous lui poserons le nôtre. — Ah ! dit Aramis, il va tout gâter, tout s’approprier ; finissons par lui au lieu de commencer.

Athos sourit. On voyait qu’il avait au fond du cœur une pensée qu’il ne disait pas.

— Eh bien ! soit, dit-il ; par lequel commençons-nous ? — Par M. de Bouillon, si vous voulez bien ; c’est celui qui se présente le premier sur notre chemin. — Maintenant vous me permettrez une chose, n’est-ce pas ? — Laquelle ?

— C’est que je passe par l’hôtel du Grand-Empereur-Charlemagne pour embrasser Raoul. — Comment donc, j’y vais avec vous, nous l’embrasserons ensemble.

Tous deux avaient repris le bateau qui les avait amenés et s’étaient fait conduire aux halles. Ils y trouvèrent Grimaud et Blaisois, qui leur tenaient leurs chevaux et tous quatre s’acheminèrent vers la rue Guénégaud.

Mais Raoul n’était point à l’hôtel du Grand-Charlemagne ; il avait reçu dans la journée un message de M. le Prince et était parti avec Olivain aussitôt après l’avoir reçu.

CHAPITRE LXXXI. LES TROIS LIEUTENANTS DU GÉNÉRALISSIME.

elon qu’il avait été convenu et dans l’ordre arrêté entre eux, Athos et Aramis, en sortant de l’auberge du Grand-Empereur-Charlemagne, s’acheminèrent vers l’hôtel de M. le duc de Bouillon.

La nuit était noire, et quoique s’avançant vers les heures silencieuses et solitaires, elle continuait de retentir de ces mille bruits qui réveillent en sursaut une ville assiégée. À chaque pas on rencontrait des barricades, à chaque détour des rues des chaînes tendues, à chaque carrefour des bivouacs ; les patrouilles se croisaient, échangeant les mots d’ordre ; les messagers expédiés par les différents chefs sillonnaient les places ; enfin, des dialogues animés, et qui indiquaient l’agitation des esprits, s’établissaient entre les habitants pacifiques qui se tenaient aux fenêtres et leurs concitoyens plus belliqueux qui couraient les rues la pertuisane sur l’épaule ou l’arquebuse au bras.

Athos et Aramis n’avaient pas fait cent pas sans être arrêtés par les sentinelles placées aux barricades, qui leur avaient demandé le mot d’ordre ; mais ils avaient répondu qu’ils allaient chez M. de Bouillon pour lui annoncer une nouvelle d’importance, et l’on s’était contenté de leur donner un guide qui, sous le prétexte de les accompagner et de leur faciliter les passages, était chargé de veiller sur eux. Celui-ci était parti les précédant et chantant :

Ce brave monsieur de Bouillon

Est incommodé de la goutte…

C’était un triolet des plus nouveaux et qui se composait de je ne sais combien de couplets où chacun avait sa part.

En arrivant aux environs de l’hôtel de Bouillon, on croisa une petite troupe de trois cavaliers qui avaient tous les mots du monde, car ils marchaient sans guide et sans escorte, et en arrivant aux barricades n’avaient qu’à échanger avec ceux qui les gardaient quelques paroles pour qu’on les laissât passer avec toutes les déférences qui sans doute étaient dues à leur rang.

À leur aspect, Athos et Aramis s’arrêtèrent.

— Oh ! oh ! dit Aramis, voyez-vous, comte ?

— Oui, dit Athos.

— Que vous semble de ces trois cavaliers ?

— Et à vous Aramis ?

— Mais que ce sont nos hommes.

— Vous ne vous êtes pas trompé, j’ai parfaitement reconnu M. de Flamarens.

— Et moi, M. de Châtillon.

— Quant au cavalier au manteau brun…

— C’est le cardinal.

— En personne.

— Comment diable se hasardent-ils ainsi dans le voisinage de l’hôtel de Bouillon ? demanda Aramis.

Athos sourit, mais il ne répondit point. Cinq minutes après ils frappaient à la porte du prince. La porte était gardée par une sentinelle, comme c’est l’habitude pour les gens revêtus de grades supérieurs ; un petit poste se tenait même dans la cour, prêt à obéir aux ordres du lieutenant de M. le prince de Conti.

Comme le disait la chanson, M. le duc de Bouillon avait la goutte et se tenait au lit ; mais malgré cette grave indisposition qui l’empêchait de monter à cheval depuis un mois, c’est-à-dire depuis que Paris était assiégé, il n’en fit pas moins dire qu’il était prêt à recevoir MM. le comte de la Fère et le chevalier d’Herblay.

Les deux amis furent introduits près de M. le duc de Bouillon. Le malade était dans sa chambre, couché, mais entouré de l’appareil le plus militaire qui se pût voir. Ce n’étaient partout, pendus aux murailles, qu’épées, pistolets, cuirasses et arquebuses, et il était facile de voir que, dès qu’il n’aurait plus la goutte, M. de Bouillon donnerait un joli peloton de fil à retordre aux ennemis du parlement. En attendant, à son grand regret, disait-il, il était forcé de se tenir au lit.

— Ah ! messieurs, s’écria-t-il en apercevant les deux visiteurs et en faisant pour se soulever sur son lit un effort qui lui arracha une grimace de douleur, vous êtes bien heureux, vous ; vous pouvez monter à cheval, aller, venir, combattre pour la cause du peuple. Mais moi, vous le voyez, je suis cloué sur mon lit. Ah ! diable de goutte ! fit-il en grimaçant de nouveau. Diable de goutte !

— Monseigneur, dit Athos, nous arrivons d’Angleterre, et notre premier soin en touchant Paris a été de venir prendre des nouvelles de votre santé.

— Grand merci, messieurs, grand merci ! reprit le duc. Mauvaise, comme vous voyez, ma santé… Diable de goutte ! Ah ! vous arrivez d’Angleterre ? et le roi Charles se porte bien, à ce que je viens d’apprendre ?

— Il est mort, monseigneur, dit Aramis.

— Bah ! fit le duc étonné.

— Mort sur un échafaud, condamné par le parlement.

— Impossible !

— Et exécuté en notre présence.

— Que me disait donc M. de Flamarens ?

— M. de Flamarens ! fit Aramis.

— Oui, il sort d’ici.

Athos sourit.

— Avec deux compagnons ? dit-il.

— Avec deux compagnons, oui, reprit le duc ; puis il ajouta avec quelque inquiétude : Les auriez-vous rencontrés ?

— Mais oui, dans la rue ce me semble, dit Athos.

Et il regarda en souriant Aramis, qui, de son côté, le regarda d’un air quelque peu étonné.

— Diable de goutte ! s’écria M. de Bouillon évidemment mal à son aise.

— Monseigneur, dit Athos, en vérité il faut tout votre dévoûment à la cause parisienne pour rester, souffrant comme vous l’êtes, à la tête des armées, et cette persévérance cause en vérité notre admiration, à M. d’Herblay et à moi.

— Que voulez-vous, messieurs ! il faut bien, et vous en êtes un exemple, vous si braves et si dévoués, vous à qui mon cher collègue le duc de Beaufort doit la liberté et peut-être la vie, il faut bien se sacrifier à la chose publique. Aussi, vous le voyez, je me sacrifie ; mais, je l’avoue, je suis au bout de ma force. Le cœur est bon, la tête est bonne ; mais cette diable de goutte me tue, et j’avoue que si la cour faisait droit à mes demandes, demandes bien justes, puisque je ne fais que demander une indemnité promise par l’ancien cardinal lui-même lorsqu’on m’a enlevé ma principauté de Sédan ; oui, je l’avoue, si l’on me donnait des domaines de la même valeur, si l’on m’indemnisait de la non-jouissance de cette propriété depuis qu’elle m’a été enlevée, c’est-à-dire depuis huit ans ; si le titre de prince était accordé à ceux de ma maison, et si mon frère de Turenne était réintégré dans son commandement, je me retirerais immédiatement dans mes terres et laisserais la cour et le parlement s’arranger entre eux comme ils l’entendraient.

— Et vous auriez bien raison, monseigneur, dit Athos.

— C’est votre avis, n’est-ce pas, monsieur le comte de la Fère ?

— Tout à fait.

— Et à vous aussi, monsieur le chevalier d’Herblay ?

— Parfaitement.

— Eh bien ! je vous avoue, messieurs, reprit le duc, que selon toute probabilité, c’est celui que j’adopterai. La cour me fait des ouvertures en ce moment ; il ne tient qu’à moi de les accepter. Je les avais repoussées jusqu’à cette heure, mais puisque des hommes comme vous me disent que j’ai tort, et puisque surtout cette diable de goutte me met dans l’impossibilité de rendre aucun service à la cause parisienne, ma foi, j’ai bien envie de suivre votre conseil et d’accepter la proposition que vient de me faire M. de Châtillon.

— Acceptez, prince, dit Aramis, acceptez.

— Ma foi, oui. Je suis même fâché, ce soir, de l’avoir presque repoussée ; mais il y a conférence demain, et nous verrons.

Les deux amis saluèrent le duc.

— Allez, messieurs, leur dit celui-ci, allez, vous devez être bien fatigués du voyage. Pauvre roi Charles ! Mais enfin, il y a bien un peu de sa faute dans tout cela, et ce qui doit nous consoler c’est que la France n’a rien à se reprocher dans cette occasion, et qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu pour le sauver.

— Oh ! quant à cela, dit Aramis, nous en sommes témoins. M. de Mazarin surtout…

— Eh bien ! voyez-vous, je suis bien aise que vous lui rendiez ce témoignage ; il a du bon au fond, le cardinal, et s’il n’était pas étranger… sûrement on lui rendrait justice. Aïe ! diable de goutte !

Athos et Aramis sortirent, mais jusque dans l’antichambre les cris de M. de Bouillon les accompagnèrent ; il était évident que le pauvre prince souffrait comme un damné.

Arrivé à la porte de la rue :

— Eh bien ! demanda Aramis à Athos, que pensez-vous ?

— De qui ?

— De M. de Bouillon, pardieu !

— Mon ami, j’en pense ce qu’en pense le triolet de notre guide, reprit Athos :

Ce pauvre monsieur de Bouillon

Est incommodé de la goutte…

— Aussi, dit Aramis, vous voyez que je ne lui ai pas soufflé mot de l’objet qui nous amenait.

— Et vous avez agi prudemment ; vous lui eussiez redonné un accès. Allons chez M. de Beaufort.

Et les deux amis s’acheminèrent vers l’hôtel de Vendôme… Dix heures sonnaient comme ils y arrivaient.

L’hôtel de Vendôme était non moins bien gardé et présentait un aspect non moins belliqueux que celui de Bouillon. Il y avait sentinelles, poste dans la cour, armes en faisceaux, chevaux tout sellés aux anneaux. Deux cavaliers, sortant comme Athos et Aramis entraient, furent obligés de faire faire un pas en arrière à leurs montures pour laisser passer ceux-ci.

— Ah ! ah ! messieurs, dit Aramis, c’est décidément la nuit aux rencontres, j’avoue que nous serions bien malheureux, après nous être si souvent rencontrés ce soir, si nous allions ne point parvenir à nous rencontrer demain.

— Oh ! quant à cela, Monsieur, répondit Châtillon, car c’était lui-même qui sortait avec Flamarens de chez le duc de Beaufort, vous pouvez être tranquille ; si nous nous rencontrons la nuit sans nous chercher, à plus forte raison nous rencontrerons-nous le jour en nous cherchant.

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