Vingt ans après (page 8)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Bazin, scandalisé, fit un signe de croix avec la bouteille qu’il tenait. Quant à d’Artagnan, plus surpris que jamais du ton et des manières de l’abbé d’Herblay, qui contrastaient si fort avec celles du mousquetaire Aramis, il demeurait les yeux écarquillés en face de son ami.

Bazin couvrit vivement la table d’une nappe damassée, et sur cette nappe rangea tant de choses dorées, parfumées, friandes, que d’Artagnan en demeura tout ébahi.

— Mais vous attendiez donc quelqu’un ? demanda l’officier.

— Heu ! dit Aramis, j’ai toujours un en cas ; puis je savais que vous me cherchiez.

— Par qui ?

— Mais par maître Bazin, qui vous a pris pour le diable, mon cher, et qui est accouru pour me prévenir du danger qui menaçait mon âme si je revoyais aussi mauvaise compagnie qu’un officier de mousquetaires.

— Oh ! Monsieur ! fit Bazin les mains jointes et d’un air suppliant.

— Allons, pas d’hypocrisies ! vous savez que je ne les aime pas. Vous ferez bien mieux d’ouvrir la fenêtre et de descendre un pain, un poulet et une bouteille de vin à votre ami Planchet, qui s’extermine depuis une heure à frapper dans ses mains.

En effet, Planchet, après avoir donné la paille et l’avoine à ses chevaux, était revenu sous la fenêtre et avait répété deux ou trois fois le signal indiqué.

Bazin obéit, attacha au bout d’une corde les trois objets désignés et les descendit à Planchet, qui, n’en demandant pas davantage, se retira aussitôt sous son hangar.

— Maintenant soupons, dit Aramis.

Les deux amis se mirent à table, et Aramis commença à découper poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute gastronomique.

— Peste ! dit d’Artagnan, comme vous vous nourrissez !

— Oui, assez bien : j’ai pour les jours maigres des dispenses de Rome que m’a fait avoir M. le coadjuteur, à cause de ma santé ; puis j’ai pris pour cuisinier l’ex-cuisinier de Lafollone, vous savez ? l’ancien ami du cardinal, ce fameux gourmand qui disait, pour toutes prières, après son dîner : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de bien digérer ce que j’ai si bien mangé. »

— Ce qui ne l’a pas empêché de mourir d’indigestion, dit en riant d’Artagnan.

— Que voulez-vous ! reprit Aramis d’un air résigné, on ne peut fuir sa destinée !

— Mais pardon, mon cher, de vous faire la question que je vais vous faire, reprit d’Artagnan.

— Comment donc ! faites, vous savez bien qu’entre nous il ne peut y avoir d’indiscrétion.

— Vous êtes donc devenu riche ?

— Oh ! mon Dieu, non ! je me fais une douzaine de mille livres par an, sans compter un petit bénéfice d’un millier d’écus que m’a fait avoir monsieur le prince.

— Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres ? dit d’Artagnan : avec vos poèmes ?

— Non, j’ai renoncé à la poésie, excepté pour faire de temps en temps quelque chanson à boire, quelque sonnet galant ou quelque épigramme innocente. Je fais des sermons, mon cher.

— Comment, des sermons ?

— Oh ! mais des sermons prodigieux, voyez-vous ! à ce qu’il paraît, du moins.

— Que vous prêchez ?

— Non, que je vends.

— À qui ?

— À ceux de mes confrères qui visent à être de grands orateurs, donc !

— Ah ! vraiment ? Et vous n’avez pas été tenté de la gloire pour vous-même ?

— Si fait, mon cher, mais la nature l’a emporté. Quand je suis en chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la regarde ; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la campagne ; au lieu de parler des tourments de l’enfer, je parle des joies du paradis. Eh ! tenez, la chose m’est arrivée un jour à l’église Saint-Louis, au Marais. Un cavalier m’a ri au nez, je me suis interrompu pour lui dire qu’il était un sot. Le peuple est sorti pour ramasser des pierres ; mais pendant ce temps j’ai si bien retourné l’esprit des assistants, que c’est lui qu’ils ont lapidé. Il est vrai que le lendemain il s’est présenté chez moi, croyant avoir affaire à un abbé comme tous les abbés.

— Et qu’est-il résulté de sa visite ? dit d’Artagnan en se tenant les côtes de rire.

— Il en est résulté que nous avons pris pour le lendemain soir rendez-vous sur la place royale. Eh ! pardieu ! vous en savez quelque chose.

— Serait-ce par hasard contre cet impertinent que je vous aurais servi de second ? demanda d’Artagnan.

— Justement. Vous avez vu comme je l’ai arrangé.

— En est-il mort ?

— Je n’en sais rien, mais en tout cas je lui avais donné l’absolution in articulo mortis. C’est assez de tuer le corps, sans tuer l’âme.

Bazin fit un signe de désespoir qui voulait dire qu’il approuvait peut-être cette morale, mais qu’il désapprouvait fort le ton dont elle était faite.

— Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je vous vois dans cette glace et qu’une fois pour toutes je vous ai interdit tout signe d’approbation ou d’improbation. Vous allez donc me faire le plaisir de nous servir le vin d’Espagne et de vous retirer chez vous. D’ailleurs, mon ami d’Artagnan a quelque chose de secret à me dire. N’est-ce pas, d’Artagnan ?

D’Artagnan fit signe de la tête que oui, et Bazin se retira après avoir posé le vin d’Espagne sur la table.

Les deux amis, restés seuls, demeurèrent un instant silencieux en face l’un de l’autre. Aramis semblait attendre une douce digestion. D’Artagnan préparait son exorde. Chacun d’eux, lorsque l’autre ne le regardait pas, risquait un coup d’œil en dessous.

Aramis rompit le premier le silence.

CHAPITRE XI. LES DEUX GASPARDS.

quoi songez-vous, d’Artagnan ? dit-il, et quelle pensée vous fait sourire ?

— Je songe, mon cher, que lorsque vous étiez mousquetaire, vous tourniez sans cesse à l’abbé, et qu’aujourd’hui que vous êtes abbé, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire.

— C’est vrai, dit Aramis en riant. L’homme, vous le savez, mon cher d’Artagnan, est un étrange animal, tout composé de contrastes. Depuis que je suis abbé, je ne rêve plus que batailles.

— Cela se voit à votre ameublement ; vous avez là des rapières de toutes les formes et pour les goûts les plus difficiles. Est-ce que vous tirez toujours bien ?

— Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut-être. Je ne fais que cela toute la journée.

— Et avec qui ?

— Avec un excellent maître d’armes que nous avons ici.

— Comment, ici ?

— Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un couvent de jésuites.

— Alors, vous auriez tué M. de Marsillac s’il fût venu vous attaquer seul, au lieu de venir à la tête de vingt hommes ?

— Parfaitement, dit Aramis, et même à la tête de ses vingt hommes, si j’avais pu dégainer sans être reconnu.

— Dieu me pardonne ! dit tout bas d’Artagnan, je crois qu’il est devenu encore plus Gascon que moi.

Puis tout haut :

— Eh bien ! mon cher Aramis, vous me demandez pourquoi je vous cherchais ?

— Non, je ne vous le demandais pas, dit Aramis avec son air fin, mais j’attendais que vous me le disiez.

— Eh bien ! je vous cherchais pour vous offrir tout uniquement un moyen de tuer M. de Marsillac quand cela vous fera plaisir, tout prince qu’il est.

— Tiens, tiens, tiens ! dit Aramis, c’est une idée, cela !

— Dont je vous invite à faire votre profit, mon cher. Voyons, avec votre abbaye de 1,000 écus et les 12,000 livres que vous vous faites en vendant des sermons, êtes-vous riche ? Répondez franchement.

— Moi ? je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles.

— Peste ! cent pistoles ! se dit tout bas d’Artagnan, il appelle cela être gueux comme Job ! Si je les avais toujours devant moi, je me trouverais riche comme Crésus.

Puis, tout haut :

— Êtes-vous ambitieux ? ajouta-t-il.

— Comme Encelade !

— Eh bien ! mon ami, je vous apporte de quoi être riche, puissant et libre de faire tout ce que vous voudrez.

L’ombre d’un nuage passa sur le front d’Aramis, aussi rapide que celle qui flotte en août sur les blés ; mais si rapide qu’elle fût, d’Artagnan la remarqua.

— Parlez, dit Aramis.

— Encore une question auparavant. Vous occupez-vous de politique ?

Un éclair passa dans les yeux d’Aramis, rapide comme l’ombre qui avait passé sur son front, mais pas si rapide cependant que d’Artagnan ne le vît.

— Non, répondit Aramis.

— Alors toutes propositions vous agréeront, puisque vous n’avez pour le moment d’autre maître que Dieu, dit en riant le Gascon.

— C’est possible.

— Avez-vous, mon cher Aramis, songé quelquefois à ces beaux jours de notre jeunesse que nous passions riant, buvant et nous battant ?

— Oui, certes, et plus d’une fois je les ai regrettés. C’était un heureux temps ! delectabile tempus !

— Eh bien, mon cher, ces beaux jours peuvent renaître, cet heureux temps peut revenir ! J’ai reçu mission d’aller trouver mes compagnons, et j’ai voulu commencer par vous, qui étiez l’âme de notre association.

Aramis s’inclina plus poliment qu’affectueusement.

— Me remettre dans la politique ? dit-il d’une voix mourante et en se renversant sur son fauteuil ; Ah ! cher d’Artagnan, voyez comme je vis régulièrement et à l’aise. Nous avons essuyé l’ingratitude des grands, vous le savez.

— C’est vrai, dit d’Artagnan, mais peut-être les grands se repentent-ils d’avoir été ingrats.

— En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons : à tout péché miséricorde. D’ailleurs, vous avez raison sur un point : c’est que si l’envie nous reprenait de nous mêler des affaires d’état, le moment, je crois, serait venu.

— Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de politique ?

— Eh ! mon Dieu ! sans m’en occuper personnellement, je vis dans un monde où l’on s’en occupe. Tout en cultivant la poésie, tout en faisant l’amour, je me suis lié avec M. Sarazin, qui est à M. de Conti ; avec M. Voiture, qui est au coadjuteur, et avec M. de Bois-Robert, qui, depuis qu’il n’est plus à M. le cardinal de Richelieu, n’est à personne, ou à tout le monde, comme vous voudrez ; en sorte que le mouvement politique ne m’a pas tout à fait échappé.

— Je m’en doutais, dit d’Artagnan.

— Au reste, mon cher, ne prenez tout ce que je vais vous dire que pour paroles de cénobite, d’homme qui parle comme un écho, en répétant purement et simplement ce qu’il a entendu dire, reprit Aramis. J’ai entendu dire que dans ce moment-ci le cardinal Mazarin était fort inquiet de la manière dont marchaient les choses. Il paraît qu’on n’a pas pour ses commandements tout le respect qu’on avait autrefois pour ceux de notre ancien épouvantail, le feu cardinal, dont vous voyez ici le portrait, car, quoi qu’on en ait dit, il faut convenir, mon cher, que c’était un grand homme.

— Je ne vous contredirai pas là-dessus, mon cher Aramis, c’est lui qui m’a fait lieutenant.

— Ma première opinion avait été tout entière pour le cardinal ; je m’étais dit qu’un ministre n’est jamais aimé, mais qu’avec le génie qu’on accorde à celui-ci, il finirait par triompher de ses ennemis et se faire craindre, ce qui, selon moi, vaut peut-être mieux encore que de se faire aimer.

D’Artagnan fit un signe de tête qui voulait dire qu’il approuvait entièrement cette douteuse maxime.

— Voilà donc, poursuivit Aramis, quelle était mon opinion première ; mais comme je suis fort ignorant dans ces sortes de matières et que l’humilité dont je fais profession m’impose la loi de ne pas m’en rapporter à mon propre jugement, je me suis informé. Eh bien ! mon cher ami…

Aramis fit une pause.

— Eh bien ! quoi ? demanda d’Artagnan.

— Eh bien ! reprit Aramis, il faut que je mortifie mon orgueil, il faut que j’avoue que je m’étais trompé.

— Vraiment ?

— Oui ; je me suis informé, comme je vous disais, et voici ce que m’ont répondu plusieurs personnes toutes différentes, de goût et d’ambition : M. de Mazarin n’est point un homme de génie, comme je le croyais.

— Bah ! fit d’Artagnan.

— Non. C’est un homme de rien qui a été domestique du cardinal Bentivoglio, qui s’est poussé par l’intrigue ; un parvenu, un homme sans nom, qui ne fera en France qu’un chemin de partisan. Il entassera beaucoup d’écus, dilapidera fort les revenus du roi, se paiera à lui-même toutes les pensions que feu le cardinal de Richelieu payait à tout le monde, mais ne gouvernera jamais par le droit du plus fort, du plus grand ou du plus honoré. Il paraît en outre qu’il n’est pas gentilhomme de manières et de cœur, ce ministre, et que c’est une espèce de bouffon, de Pulcinella, de Pantalon. Le connaissez-vous ? Moi, je ne le connais pas.

— Heu ! fit d’Artagnan ; il y a un peu de vrai dans ce que vous dites.

— Eh bien ! vous me comblez d’orgueil, mon cher, si j’ai pu, grâce à certaine pénétration vulgaire dont je suis doué, me rencontrer avec un homme comme vous, qui vivez à la cour.

— Mais vous m’avez parlé de lui personnellement et non de son parti et de ses ressources.

— C’est vrai. Il a pour lui la reine.

— C’est quelque chose, ce me semble.

— Mais il n’a pas pour lui le roi.

— Un enfant !

— Un enfant qui sera majeur dans quatre ans.

— C’est le présent.

— Oui, mais ce n’est pas l’avenir, et encore dans le présent il n’a pour lui ni le parlement ni le peuple, c’est-à-dire l’argent ; il n’a pour lui ni la noblesse ni les princes, c’est-à-dire l’épée.

D’Artagnan se gratta l’oreille, il était forcé de s’avouer à lui-même que c’était non seulement largement mais encore justement pensé.

— Voyez, mon pauvre ami, si je suis toujours de ma perspicacité ordinaire. Je vous dirai que peut-être ai-je tort de vous parler ainsi à cœur ouvert, car vous, vous me paraissez pencher pour le Mazarin.

— Moi ! s’écria d’Artagnan ; moi ! pas le moins du monde !

— Vous parliez de mission.

— Ai-je parlé de mission ? Alors j’ai eu tort. Non, je me suis dit comme vous vous le dites : Voilà les affaires qui s’embrouillent. Eh bien ! jetons la plume au vent, allons du côté où le vent l’emportera et reprenons la vie d’aventure. Nous étions quatre chevaliers vaillants, quatre cœurs tendrement unis ; unissons de nouveau, non pas nos cœurs, qui n’ont jamais été séparés, mais nos fortunes et nos courages. L’occasion est bonne pour conquérir quelque chose de mieux qu’un diamant.

— Vous aviez raison, d’Artagnan, toujours raison, continua Aramis, et la preuve, c’est que j’avais eu la même idée que vous ; seulement, à moi, qui n’ai pas votre verveuse et féconde imagination, elle m’avait été suggérée ; tout le monde a besoin aujourd’hui d’auxiliaires, on m’a fait des propositions, il a transpercé quelque chose de nos fameuses prouesses d’autrefois, et je vous avouerai franchement que le coadjuteur m’a fait parler.

— M. de Gondi, l’ennemi du cardinal ! s’écria d’Artagnan.

— Non, l’ami du roi, dit Aramis, l’ami du roi, entendez-vous ! Eh bien ! il s’agirait de servir le roi, ce qui est le devoir d’un gentilhomme.

— Mais le roi est avec M. de Mazarin, mon cher !

— De fait, pas de volonté ; d’apparence mais pas de cœur, et voilà justement le piége que les ennemis du roi tendent au pauvre enfant.

— Ah çà, mais c’est la guerre civile tout bonnement que vous me proposez là, mon cher Aramis.

— La guerre pour le roi.

— Mais le roi sera à la tête de l’armée où sera Mazarin.

— Mais il sera de cœur dans l’armée que commandera M. de Beaufort.

— M. de Beaufort ? il est à Vincennes.

— Ai-je dit M. de Beaufort ? dit Aramis ; M. de Beaufort ou un autre ; M. de Beaufort ou M. le Prince.

— Mais M. le Prince va partir pour l’armée, il est entièrement au cardinal.

— Heu ! heu ! fit Aramis, ils ont quelques discussions ensemble justement en ce moment-ci. Mais d’ailleurs, si ce n’est M. le Prince, M. de Conti…

— Mais M. de Conti va être cardinal ; on demande pour lui le chapeau.

— N’y a-t-il pas des cardinaux fort belliqueux ? dit Aramis. Voyez : voici autour de vous quatre cardinaux qui, à la tête des armées, valaient bien M. de Guebriant et M. de Gassion.

— Mais un général bossu !

— Sous sa cuirasse on ne verra pas sa bosse. D’ailleurs, souvenez-vous qu’Alexandre boitait et qu’Annibal était borgne.

— Voyez-vous de grands avantages dans ce parti ? demanda d’Artagnan.

— J’y vois la protection de princes puissants.

— Avec la proscription du gouvernement.

— Annulée par les parlements et les émeutes.

— Tout cela pourrait se faire comme vous le dites, si l’on parvenait à séparer le roi de sa mère.

— On y arrivera peut-être.

— Jamais ! s’écria d’Artagnan, rentrant cette fois dans sa conviction. J’en appelle à vous, Aramis, à vous qui connaissez Anne d’Autriche aussi bien que moi. Croyez-vous que jamais elle puisse oublier que son fils est sa sûreté, son palladium, le gage de sa considération, de sa fortune et de sa vie ? Il faudrait qu’elle passât avec lui du côté des princes, en abandonnant Mazarin ; mais vous savez mieux que personne qu’il y a des raisons puissantes pour qu’elle ne l’abandonne jamais.

— Peut-être avez-vous raison, dit Aramis rêveur ; ainsi je ne m’engagerai pas.

— Avec eux, dit d’Artagnan ; mais avec moi ?

— Avec personne. Je suis prêtre, qu’ai-je affaire de la politique ?… je ne lis aucun bréviaire ; j’ai une petite clientèle de coquins d’abbés spirituels et de femmes charmantes ; plus les affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit ; tout va donc à merveille sans que je m’en mêle, et décidément, tenez, cher ami, je ne m’en mêlerai pas.

— Eh bien ! tenez, mon cher, dit d’Artagnan, votre philosophie me gagne, parole d’honneur, et je ne sais pas quelle diable de mouche d’ambition m’avait piqué ; j’ai une espèce de charge qui me nourrit ; je puis, à la mort de ce pauvre M. de Tréville, qui se fait vieux, devenir capitaine ; c’est un fort joli bâton de maréchal pour un cadet de Gascogne, et je sens que je me rattache aux charmes du pain modeste mais quotidien : au lieu de courir les aventures, eh bien ! j’accepterai les invitations de Porthos, j’irai chasser dans ses terres ; vous savez qu’il a des terres, Porthos ?

— Comment donc ! je crois bien. Dix lieues de bois, de marais et de vallées ; il est seigneur du mont et de la plaine, et il plaide pour droits féodaux contre l’évêque de Noyon.

— Bon, dit d’Artagnan à lui-même, voilà ce que je voulais savoir ; Porthos est en Picardie.

Puis tout haut :

— Et il a repris son ancien nom de Du Vallon ?

— Auquel il a ajouté celui de Bracieux, une terre qui a été baronnie, par ma foi.

— De sorte que nous verrons Porthos baron.

— Je n’en doute pas : la baronne Porthos surtout sera admirable.

Les deux amis éclatèrent de rire.

— Ainsi, reprit d’Artagnan, vous ne voulez pas passer au Mazarin ?

— Ni vous aux princes ?

— Non. Ne passons à personne, alors, et restons amis ; ne soyons ni cardinalistes ni frondeurs.

— Oui, dit Aramis, soyons mousquetaires.

— Même avec le petit collet ? reprit d’Artagnan.

— Surtout avec le petit collet ! s’écria Aramis, c’est ce qui en fait le charme.

— Alors donc, adieu, dit d’Artagnan.

— Je ne vous retiens pas, mon cher, dit Aramis, vu que je ne saurais où vous coucher, et que je ne puis décemment vous offrir la moitié du hangar de Planchet.

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