Vingt ans après (page 9)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— D’ailleurs, je suis à trois lieues à peine de Paris ; les chevaux sont reposés, et en moins d’une heure je serai rendu.

Et d’Artagnan se versa un dernier verre de vin.

— À notre ancien temps ! dit-il.

— Oui, reprit Aramis, malheureusement c’est un temps passé : fugit irreparabile tempus.

— Bah ! dit d’Artagnan, il reviendra peut-être. En tout cas, si vous avez besoin de moi, rue Tiquetonne, hôtel de la Chevrette.

— Et moi, au couvent des jésuites : de six heures du matin à huit heures du soir, par la porte ; de huit heures du soir à six heures du matin, par la fenêtre.

— Adieu, mon cher.

— Oh ! je ne vous quitte pas ainsi, laissez-moi vous reconduire.

Et il prit son épée et son manteau.

— Il veut s’assurer que je pars, dit en lui-même d’Artagnan.

Aramis siffla Bazin, mais Bazin dormait dans l’antichambre sur les restes de son souper, et Aramis fut forcé de le secouer par l’oreille pour le réveiller. Bazin étendit les bras, se frotta les yeux et essaya de se rendormir.

— Allons, allons, maître dormeur, vite l’échelle.

— Mais, dit Bazin en bâillant à se démonter la mâchoire, elle est restée à la fenêtre, l’échelle.

— L’autre, celle du jardinier : n’as-tu pas vu que d’Artagnan a eu peine à monter et aura encore plus grand’peine à descendre ?

D’Artagnan allait assurer Aramis qu’il descendrait fort bien, lorsqu’il lui vint une idée ; cette idée fit qu’il se tut.

Bazin poussa un profond soupir et sortit pour aller chercher l’échelle. Un instant après, une bonne et solide échelle de bois était posée contre la fenêtre.

— Allons donc, dit d’Artagnan, voilà ce qui s’appelle un moyen de communication, une femme monterait à une échelle comme celle-là.

Un regard perçant d’Aramis sembla vouloir aller chercher la pensée de son ami jusqu’au fond de son cœur, mais d’Artagnan soutint ce regard avec un air d’admirable naïveté. D’ailleurs, en ce moment il mettait le pied sur le premier échelon de l’échelle et descendait. En un instant il fut à terre. Quant à Bazin, il demeura à la fenêtre.

— Reste là, dit Aramis, je reviens.

Tous deux s’acheminèrent vers le hangar ; à leur approche Planchet sortit, tenant en bride les deux chevaux.

— À la bonne heure, dit Aramis, voilà un serviteur actif et vigilant ; ce n’est pas comme ce paresseux de Bazin, qui n’est plus bon à rien depuis qu’il est homme d’église. Suivez-nous, Planchet ; nous allons en causant jusqu’au bout du village.

Effectivement, les deux amis traversèrent tout le village en causant de choses indifférentes ; puis, aux dernières maisons :

— Allez donc, cher ami, dit Aramis, suivez votre carrière, la fortune vous sourit, ne la laissez pas échapper ; souvenez-vous que c’est une courtisane, et traitez-la en conséquence ; quant à moi, je reste dans mon humilité et dans ma paresse ; adieu.

— Ainsi, c’est bien décidé, dit d’Artagnan, ce que je vous ai offert ne vous agrée point ?

— Cela m’agréerait fort, au contraire, dit Aramis, si j’étais un homme comme un autre ; mais, je vous le répète, en vérité je suis un composé de contrastes ; ce que je hais aujourd’hui, je l’adorerai demain, et vice versâ. Vous voyez bien que je ne puis m’engager comme vous, par exemple, qui avez des idées arrêtées.

— Tu mens, sournois ! se dit à lui-même d’Artagnan ; tu es le seul, au contraire, qui saches choisir un but et qui y marches obscurément.

— Adieu donc, mon cher, continua Aramis, et merci de vos excellentes intentions, et surtout des bons souvenirs que votre présence a éveillés en moi.

Ils s’embrassèrent. Planchet était déjà à cheval, d’Artagnan se mit en selle à son tour, puis ils se serrèrent encore une fois la main. Les cavaliers piquèrent leurs chevaux et s’éloignèrent du côté de Paris.

Aramis resta debout et immobile sur le milieu du pavé jusqu’à ce qu’il les eût perdus de vue.

Mais, au bout de deux cents pas, d’Artagnan s’arrêta court, sauta à terre, jeta la bride de son cheval au bras de Planchet, et prit les pistolets de ses fontes, qu’il passa à sa ceinture.

— Qu’avez-vous donc, Monsieur ? dit Planchet tout effrayé.

— J’ai que, si fin qu’il soit, dit d’Artagnan, il ne sera pas dit que je serai sa dupe. Reste ici et ne bouge pas ; seulement mets-toi sur le revers du chemin, et attends-moi.

À ces mots, d’Artagnan s’élança de l’autre côté du fossé qui bordait la route et piqua à travers la plaine, de manière à tourner le village. Il avait remarqué entre la maison qu’habitait Mme de Longueville et le couvent des jésuites un espace vide qui n’était fermé que par une haie.

Peut-être, une heure auparavant, eût-il eu de la peine à retrouver cette haie, mais la lune venait de se lever, et quoique de temps en temps elle fût couverte par des nuages, on y voyait, même pendant les obscurcies, assez clair pour retrouver son chemin.

D’Artagnan gagna donc la haie et se cacha derrière. En passant devant la maison où avait eu lieu la scène que nous avons racontée, il avait remarqué que la même fenêtre s’était éclairée de nouveau, et il était convaincu qu’Aramis n’était pas encore rentré chez lui, et que, lorsqu’il y rentrerait, il n’y rentrerait pas seul.

En effet, au bout d’un instant, il entendit des pas qui s’approchaient et comme un bruit de voix qui parlaient tout bas.

Au commencement de la haie les pas s’arrêtèrent.

D’Artagnan mit un genou en terre, cherchant la plus grande épaisseur de la haie pour s’y cacher.

En ce moment deux hommes apparurent, au grand étonnement de d’Artagnan ; mais bientôt son étonnement cessa, car il entendit vibrer une voix douce et harmonieuse ; l’un de ces deux hommes était une femme déguisée en cavalier.

— Soyez tranquille, mon cher René, disait la voix douce, la même chose ne se renouvellera plus ; j’ai découvert une espèce de souterrain qui passe sous la rue, et nous n’aurons qu’à soulever une des dalles qui sont devant la porte pour vous ouvrir une entrée et une sortie. — Oh ! dit une autre voix que d’Artagnan reconnut pour celle d’Aramis, je vous jure bien, princesse, que si votre renommée ne dépendait pas de toutes ces précautions, et que je n’y risquasse que ma vie… — Oui, oui, je sais que vous êtes brave et aventureux autant qu’homme du monde ; mais vous n’appartenez pas seulement à moi seule, vous appartenez à tout notre parti. Soyez donc prudent, soyez donc sage ! — J’obéis toujours, madame, dit Aramis, quand on me sait commander avec une si douce voix.

Et il lui baisa tendrement la main.

— Ah ! s’écria le cavalier à la voix douce.

— Quoi ? demanda Aramis.

— Mais ne voyez-vous pas que le vent a enlevé mon chapeau.

Et Aramis s’élança après le feutre fugitif. D’Artagnan profita de la circonstance pour chercher un endroit de la haie moins touffu qui laissât son regard pénétrer librement jusqu’au problématique cavalier. En ce moment, justement, la lune, curieuse peut-être comme l’officier, sortait de derrière un nuage, et, à sa clarté indiscrète, d’Artagnan reconnut les grands yeux bleus, les cheveux d’or et la noble tête de la duchesse de Longueville.

Aramis revint en riant un chapeau sur la tête et un chapeau à la main, et tous deux continuèrent leur chemin vers le couvent des jésuites.

— Bon ! dit d’Artagnan en se relevant et en brossant son genou, maintenant je te tiens, tu es frondeur et amant de Mme de Longueville.

CHAPITRE XII. MONSIEUR PORTHOS DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS.

râce aux informations prises près d’Aramis, d’Artagnan, qui savait déjà que Porthos, de son nom de famille, s’appelait du Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s’appelait de Bracieux, et qu’à cause de cette terre de Bracieux il était en procès avec l’évêque de Noyon.

C’était donc dans les environs de Noyon qu’il devait aller chercher cette terre, c’est-à-dire sur la frontière de l’Île-de-France et de la Picardie.

Son itinéraire fut promptement arrêté : il irait jusqu’à Dammartin, où s’embranchent deux routes, l’une qui va à Soissons, l’autre à Compiègne ; là il s’informerait de la terre de Bracieux, et selon la réponse, il suivrait tout droit ou prendrait à gauche.

Planchet, qui n’était pas encore bien rassuré à l’endroit de son escapade, déclara qu’il suivrait d’Artagnan jusqu’au bout du monde, prît-il tout droit, ou prît-il à gauche. Seulement, il supplia son ancien maître de partir le soir, l’obscurité présentant plus de garantie. D’Artagnan lui proposa alors de prévenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort, mais Planchet répondit avec beaucoup de sagacité qu’il était bien certain que sa femme ne mourrait point d’inquiétude de ne pas savoir où il était, tandis que connaissant l’incontinence de langue dont elle était atteinte, lui, Planchet, mourrait d’inquiétude si elle le savait.

Ces raisons parurent si bonnes à d’Artagnan qu’il n’insista pas davantage, et que vers les huit heures du soir, au moment où la brume commençait à s’épaissir dans les rues, il partit de l’hôtel de la Chevrette et, suivi de Planchet, sortit de la capitale par la porte Saint-Denis.

À minuit les deux voyageurs étaient à Dammartin.

C’était trop tard pour prendre des renseignements. L’hôte du Cygne de la Croix était couché. D’Artagnan remit donc la chose au lendemain.

Le lendemain, il fit venir l’hôte. C’était un de ces rusés Normands qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu’ils se compromettent en répondant directement à la question qu’on leur fait ; seulement, ayant cru comprendre qu’il devait suivre tout droit, d’Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez équivoque. À neuf heures du matin, il était à Nanteuil ; là il s’arrêta pour déjeuner.

Cette fois, l’hôte était un bon et franc Picard qui, reconnaissant dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficulté pour lui donner les renseignements qu’il désirait. La terre de Bracieux était à quelques lieues de Villers-Cotterets.

D’Artagnan connaissait Villers-Cotterets pour y avoir suivi deux ou trois fois la cour, car à cette époque Villers-Cotterets était une résidence royale. Il s’achemina donc vers cette ville, et descendit à son hôtel ordinaire, c’est-à-dire au Dauphin d’or.

Là les renseignements furent des plus satisfaisants, il apprit que la terre de Bracieux était située à quatre lieues de cette ville, mais que ce n’était point là qu’il fallait chercher Porthos. Porthos avait eu effectivement des démêlés avec l’évêque de Noyon à propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et, ennuyé de tous ces démêlés judiciaires, auxquels il ne comprenait rien, il avait, pour en finir, acheté Pierrefonds, de sorte qu’il avait ajouté ce nouveau nom à ses anciens noms. Il s’appelait maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans sa nouvelle propriété. À défaut d’autre illustration, Porthos visait évidemment à celle du marquis de Carabas.

Il fallait encore attendre au lendemain ; les chevaux avaient fait dix lieues dans leur journée et étaient fatigués. On aurait pu en prendre d’autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande forêt à traverser, et Planchet, on se le rappelle, n’aimait pas les forêts la nuit.

Il y avait une chose encore que Planchet n’aimait pas, c’était de se mettre en route à jeun : aussi en se réveillant d’Artagnan trouva-t-il son déjeuner tout prêt. Il n’y avait pas moyen de se plaindre d’une pareille attention. Aussi d’Artagnan se mit à table ; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes fonctions, avait repris son ancienne humilité et n’était pas plus honteux de manger les restes de d’Artagnan que ne l’étaient Mme de Motteville et Mme de Fargis de manger ceux d’Anne d’Autriche.

On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n’y avait pas à se tromper, il fallait suivre la route qui mène de Villers-Cotterets à Compiègne, et en sortant du bois prendre à droite.

Il faisait une belle matinée de printemps, les oiseaux chantaient dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient à travers les clairières et semblaient des rideaux de gaze dorée. En d’autres endroits, la lumière perçait à peine la voûte épaisse des feuilles, et les pieds des vieux chênes, que rejoignaient précipitamment, à la vue des voyageurs, les écureuils agiles, étaient plongés dans l’ombre ; il sortait de toute cette nature matinale un parfum d’herbes, de fleurs et de feuilles qui réjouissait le cœur. D’Artagnan, lassé de l’odeur fétide de Paris, se disait à lui-même que lorsqu’on portait trois noms de terre embrochés les uns aux autres, on devait être bien heureux dans un pareil paradis ; puis il secouait la tête en disant : « Si j’étais Porthos et que d’Artagnan me vînt faire la proposition que je vais faire à Porthos, je sais bien ce que je répondrais à d’Artagnan. »

Quant à Planchet, il ne pensait à rien, il digérait.

À la lisière du bois, d’Artagnan aperçut le chemin indiqué et au bout du chemin les tours d’un immense château féodal.

Le château de Pierrefonds.

— Oh ! oh ! murmura-t-il, il me semblait que ce château appartenait à l’ancienne branche d’Orléans. Porthos en aurait-il traité avec le duc de Longueville ?

— Ma foi, Monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues, et si elles appartiennent à M. Porthos, je lui en ferai mon compliment.

— Peste ! dit d’Artagnan, ne va pas l’appeler Porthos, ni même du Vallon ; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais manquer mon ambassade.

À mesure qu’il approchait du château qui avait d’abord attiré ses regards, d’Artagnan comprenait que ce n’était point là que pouvait habiter son ami : les tours, quoique solides et paraissant bâties d’hier, étaient ouvertes et comme éventrées. On eût dit que quelque géant les avait fendues à coup de hache.

Arrivé à l’extrémité du chemin, d’Artagnan se trouva dominer une charmante vallée, au fond de laquelle on voyait dormir au pied d’un charmant petit lac quelques maisons éparses çà et là et qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les autres de chaume, reconnaître pour seigneur suzerain un joli château bâti vers le commencement du règne de Henri IV, que surmontaient des girouettes seigneuriales. Cette fois, d’Artagnan ne douta pas qu’il ne fût en vue de la demeure de Porthos.

Le chemin conduisait droit à ce joli château, qui était à son aïeul, le château de la montagne, ce qu’un petit-maître de la coterie de M. le duc d’Enghien était à un chevalier bardé de fer du temps de Charles VII ; d’Artagnan mit son cheval au trot et suivit le chemin ; Planchet régla le pas de son coursier sur celui de son maître.

Au bout de dix minutes, d’Artagnan se trouva à l’extrémité d’une allée régulièrement plantée de beaux peupliers, et qui aboutissait à une grille de fer dont les piques et les bandes transversales étaient dorées. Au milieu de cette avenue se tenait une espèce de seigneur habillé de vert et doré comme la grille, lequel était à cheval sur un gros roussin. À sa droite et à sa gauche étaient deux valets galonnés sur toutes les coutures ; bon nombre de croquants assemblés lui rendaient des hommages fort respectueux.

— Ah ! se dit d’Artagnan, serait-ce là le seigneur du Vallon, de Bracieux, de Pierrefonds ? Eh ! mon Dieu ! comme il est recroquevillé depuis qu’il ne s’appelle plus Porthos !

— Ce ne peut être lui, dit Planchet, répondant à ce que d’Artagnan s’était dit à lui-même. M. Porthos avait près de six pieds, et celui-là en a cinq à peine.

— Cependant, reprit d’Artagnan, on salue bien bas ce monsieur.

À ces mots, d’Artagnan piqua vers le roussin, l’homme considérable et les valets. À mesure qu’il approchait, il lui semblait reconnaître les traits du personnage.

— Jésus Dieu ! Monsieur, dit Planchet, qui de son côté croyait le reconnaître, serait-il donc possible que ce fût lui ?

À cette exclamation, l’homme à cheval se retourna lentement et d’un air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller dans tout leur éclat les gros yeux, la trogne vermeille et le sourire si éloquent de Mousqueton.

En effet, c’était Mousqueton, Mousqueton gras à lard, croulant de bonne santé, bouffi de bien-être, qui, reconnaissant d’Artagnan, tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de son roussin par terre et s’approcha chapeau bas vers l’officier, de sorte que les hommages de l’assemblée firent un quart de conversion vers ce nouveau soleil qui éclipsait l’ancien.

— Monsieur d’Artagnan ! Monsieur d’Artagnan ! répétait dans ses joues énormes Mousqueton, tout suant d’allégresse, Monsieur d’Artagnan ! Oh ! quelle joie pour monseigneur et maître, M. du Vallon de Bracieux de Pierrefonds !

— Ce bon Mousqueton ! Il est donc ici, ton maître ?

— Vous êtes sur ses domaines.

— Mais comme te voilà beau, comme te voilà gras, comme te voilà fleuri ! continuait d’Artagnan infatigable à détailler les changements que la bonne fortune avait apportés chez l’ancien affamé.

— Eh ! oui, Dieu merci ! monsieur, dit Mousqueton, je me porte assez bien.

— Mais ne dis-tu donc rien à ton ami Planchet ?

— À mon ami Planchet ! Planchet, serait-ce toi par hasard ? s’écria Mousqueton, les bras ouverts et des larmes plein les yeux.

— Moi-même, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir si tu n’étais pas devenu fier.

— Devenu fier avec un ancien ami ! Jamais, Planchet. Tu n’as pas pensé cela ou tu ne connais pas Mousqueton.

— À la bonne heure ! dit Planchet en descendant de son cheval et en tendant à son tour les bras à Mousqueton ; ce n’est pas comme cette canaille de Bazin, qui m’a laissé deux heures sous un hangar sans même faire semblant de me reconnaître.

Et Planchet et Mousqueton s’embrassèrent avec une effusion qui toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Planchet était quelque seigneur déguisé, tant ils appréciaient à sa plus haute valeur la position de Mousqueton.

— Et maintenant, monsieur, dit Mousqueton lorsqu’il se fut débarrassé de l’étreinte de Planchet, qui avait inutilement essayé de joindre ses mains derrière le dos de son ami ; et maintenant, monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que mon maître apprenne la nouvelle de votre arrivée par d’autres que par moi ; il ne me pardonnerait pas de m’être laissé devancer.

— Ce cher ami, dit d’Artagnan, évitant de donner à Porthos ni son ancien ni son nouveau nom, il ne m’a donc pas oublié ?

— Oublié ! lui ! s’écria Mousqueton, c’est-à-dire, Monsieur, qu’il n’y a pas de jour que nous ne nous attendions à apprendre que vous étiez nommé maréchal, ou en place de M. de Cassion, ou en place de M. de Bassompierre.

D’Artagnan laissa errer sur ses lèvres un de ces rares sourires mélancoliques qui avaient survécu dans le plus profond de son cœur au désenchantement de ses jeunes années.

— Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez près de M. le comte d’Artagnan, et faites-lui honneur de votre mieux, tandis que je vais prévenir Monseigneur de son arrivée.

Et remontant, aidé de deux âmes charitables, sur son robuste cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur le sien, Mousqueton prit sur le gazon de l’avenue un petit galop qui témoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du quadrupède.

— Ah çà ! mais voilà qui s’annonce bien ! dit d’Artagnan ; pas de mystères, pas de manteau, pas de politique par ici ; on rit à gorge déployée, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges d’une aune ; en vérité, il me semble que la nature elle-même est en fête, que les arbres, au lieu de feuilles et de fleurs, sont couverts de petits rubans verts et roses.

— Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens d’ici la plus délectable odeur de rôti, que je vois des marmitons se ranger en haie pour nous voir passer. Ah ! monsieur, quel cuisinier doit avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait déjà tant et si bien manger quand il ne s’appelait encore que M. Porthos.

— Halte-là ! dit d’Artagnan ; tu me fais peur. Si la réalité répond aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira jamais de son bonheur, et je vais échouer près de lui comme j’ai échoué près d’Aramis.

CHAPITRE XIII. COMMENT D’ARTAGNAN S’APERÇUT EN RETROUVANT PORTHOS QUE LA FORTUNE NE FAIT PAS LE BONHEUR.

’Artagnan franchit la grille et se trouva en face du château ; il mettait pied à terre quand une sorte de géant apparut sur le perron. Rendons cette justice à d’Artagnan, qu’à part tout sentiment d’égoïsme, le cœur lui battit avec joie à l’aspect de cette haute taille et de cette figure martiale qui lui rappelaient un homme brave et bon.

Il courut à Porthos et se précipita dans ses bras ; toute la valetaille, rangée en cercle à distance respectueuse, regardait avec une humble curiosité. Mousqueton au premier rang s’essuya les yeux. Le pauvre garçon n’avait pas cessé de pleurer de joie depuis qu’il avait reconnu d’Artagnan et Planchet.

Porthos prit son ami par le bras.

— Ah ! quelle joie de vous revoir, cher d’Artagnan ! s’écria-t-il d’une voix qui avait tourné du baryton à la basse ; vous ne m’avez donc pas oublié, vous ?

— Vous oublier ! ah ! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux jours de sa jeunesse et ses amis dévoués, et les périls affrontés ensemble ? mais c’est-à-dire qu’en vous revoyant, il n’y a pas un instant de notre ancienne existence qui ne se représente à ma pensée.

— Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner à sa moustache ce pli coquet qu’elle avait perdu dans la solitude ; oui, nous en avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donné du fil à retordre à ce pauvre cardinal.

Et il poussa un soupir. D’Artagnan le regarda.

— En tout cas, continua Porthos d’un ton languissant, soyez le bienvenu, cher ami, vous m’aiderez à retrouver ma joie ; nous courrons demain le lièvre dans ma plaine, qui est superbe, ou le chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux ; j’ai quatre lévriers qui passent pour les plus légers de la province, et une meute qui n’a point sa pareille à vingt lieues à la ronde.

Et Porthos poussa un second soupir.

— Oh, oh ! se dit d’Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il donc moins heureux qu’il n’en a l’air ?

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