Enarrationes in Psalmos (page 21)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ma patience, j’ai raison de dire encore : « Vous êtes, Seigneur, mon espérance dès ma jeunesse 1». Dieu est-il ma patience parce qu’il est mon espoir, ou mon espoir parce qu’il est ma patience? « L’affliction », dit l’Apôtre, « produit la patience, la patience la pureté, la pureté l’espérance; or, cette espérance n’est pas vaine 2. Je m’applaudis d’avoir mis en vous mon espoir, ô mon Dieu, je ne serai point confondu éternellement. Seigneur, vous êtes mon espoir dès ma jeunesse ». Est-ce bien dès ta jeunesse que Dieu est ton espoir? Ne l’est-il pas dès la mamelle, dès la plus tendre enfance? Oui, dit le Prophète. Car, voyons la suite, de peur que cette parole : « Mon espérance dès ma jeunesse », ne semble dire que Dieu n’a rien été pour mon enfance, ma naissance même. « C’est en vous que j’ai été affermi dès le sein de ma mère ». Ecoute encore : « Dès le sein de ma mère vous êtes mon protecteur 3». Pourquoi donc « dès ma jeunesse », sinon depuis que j’ai commencé à espérer? Car auparavant je n’espérais pas en vous, bien que vous fussiez mon protecteur, pour me faire arriver avec bonheur au temps où j’ai commencé à espérer en vous. Or, j’ai commencé à mettre en vous mon espoir, dans ma jeunesse, alors que vous m’avez armé contre le diable, afin que sous l’armure de vos milices, muni de votre foi, de la charité, dé l’espérance et de tous vos autres dons, je pusse

combattre tous vos ennemis invisibles, et entendre ces paroles de l’Apôtre: « Nous n’avons  plus à combattre contre le sang et la chair, mais contre les principautés, coutre les puissances, contre les princes du monde, et de ces ténèbres, contre les esprits de malice 4 ». Il est donc jeune encore, celui qui livre ces combats; mais nonobstant sa jeunesse, il succombera, s’il ne met son espoir en celui qu’il invoque en disant : « Vous êtes, Seigneur, mon espoir dès ma jeunesse ».

8. « Vous serez toujours le sujet de mes cantiques ». Est-ce dès l’origine de mon

espoir jusqu’à présent ? Non, mais « toujours ». Qu’est-ce que « toujours? » Non-

1. Ps. LXX, 5.— 2. Rom, V, 3, 5.— 3. Ps. LXX, 6,— 4. Ephés. VI, 12.

seulement tant que dure la foi, mais au temps de la vision. « Car, maintenant que nous sommes en cette vie, nous sommes éloignés du Seigneur; puisque nous allons à lui par la foi, sans le voir à découvert 1». Or, un temps viendra que nous verrons à découvert ce que nous croyons sans le voir: et notre joie sera de voir ce que nous aurons cru; tandis que la vue de ce qu’ils n’auront point voulu croire fera la confusion des impies. Alors ce sera la réalité ; maintenant ce n’est que l’espérance. « Or, l’espérance qui verrait ne serait plus l’espérance ; si nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience 2». Tu gémis donc maintenant, tu cours maintenant au lieu de ton refuge, afin d’être sauvé; maintenant que tu es malade, tu cherches le médecin; que sera-ce quand tu auras une santé parfaite? Quand tu seras comme les anges de Dieu 3, pourras-tu oublier la grâce qui t’a délivré ? Non. « C’est vous que je chanterai toujours».

9. « Beaucoup me regardent comme un prodige 4». Ici-bas, dans cette vie de l’espérance, vie de sanglots, vie d’humilité, vie de douleur, vie d’infirmité, vie de gémissements dans nos chaînes; quoi donc en cette vie? « Beaucoup me regardent comme un prodige». Pourquoi « comme un prodige? » Pourquoi m’insulter quand ils voient un prodige en moi? Parce que je crois ce que je ne vois pas encore. Eux qui n’ont de bonheur que dans ce qu’ils voient, mettent leurs délices dans l’ivresse, dans la luxure, dans l’adultère, dans l’avarice, dans les richesses, dans la rapine, dans les dignités du siècle, dans l’éclat d’une muraille de boue; voilà leurs délices; mais moi je suis une voie bien différente; je méprise les biens présents, je redoute jusqu’au bonheur de ce monde, et n’ai de sécurité quo dans les promesses de Dieu. Pour eux: « Mangeons et buvons, et nous mourrons demain ». Que dis-tu ? Répète encore. « Mangeons », dit-il, « et buvons ». Continue; qu’as-tu dit ensuite? « Car demain nous mourrons ». Tu m’effrayes sans me séduire. La raison que tu me donnes me glace d’effroi, et m’empêche de t’écouter. « Nous mourrons demain », dis-tu, et tout à l’heure : « Mangeons et buvons ». Car, après avoir dit:

1. II Cor. V, 6. — 2. Rom. VIII, 24. — 3. Matth. XXII, 30.— 4. Ps. LXX, 7.— 5. I Cor. XV, 32.

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« Mangeons et buvons», tu as ajouté : « Parce que nous mourrons demain ». Ecoute-moi, au contraire : jeûnons et prions, car nous mourrons demain, C’est en marchant dans cette voie étroite et rude, que « je parais à plusieurs une monstruosité; mais vous êtes, ô Dieu, mon puissant appui ». Venez, Seigneur Jésus, venez me dire : Ne te décourage point dans cette voie, j’y ai marché le premier, moi-même je suis la voie 1, c’est moi qui conduis, je conduis en moi et jusqu’à moi. Que je sois donc « un prodige pour beaucoup»: je n’ai rien à redouter, parce que « vous êtes, Seigneur, mon puissant protecteur ».

10. « Que ma bouche soit pleine de vos louanges, afin que tout le jour je chante votre gloire et votre magnificence 2». Qu’est-ce à dire t «Tout le jour?» sans interruption. Dans la prospérité, car vous me consolez; dans l’adversité, parce que vous m’épurez; avant ma naissance, parce que vous m’avez créé; après ma naissance, parce que vous m’avez sauvé; après mon péché, parce que vous m’avez pardonné; dans ma conversion, parce que vous m’avez aidé; dans ma persévérance, parce que vous la couronnez. Oui, Seigneur, « que ma bouche soit pleine de vos louanges, afin que je chante votre gloire tout le jour, et votre magnificence ».

11. « Ne me rejetez pas au temps de ma vieillesse 3. Vous qui êtes l’espérance de mes jeunes années, ne me rejetez pas au temps de ma vieillesse ». Quel est ce temps de la vieillesse? « Au déclin de ma force, ne m’abandonnez pas». Le Seigneur te répond au contraire : Que ta force s’affaiblisse, afin que la mienne demeure en toi, et que tu puisses dire avec l’Apôtre : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort 4 ». Ne crains point d’être abandonné dans cette impuissance, dans cette vieillesse. Quoi donc ! ton Dieu n’a-t-il pas été infirme sur la croix? Ses ennemis ne le regardaient-ils point comme un homme sans force, comme un captif, un opprimé? N’ont-ils pas branlé la tête, comme des taureaux pleins de force et de puissance, en lui disant: « S’il est fils de Dieu, qu’il descende de la croix 5? » Cette faiblesse lui valut-elle d’être abandonné, quand il aima mieux ne pas descendre de la croix, afin que l’on ne pût voir en cela une concession aux

1. Jean, XIV, 6. — 2. Ps. LXX, 8. — 3. Id. 9. — 4. II Cor. XII, 10.— 5. Matth. XXVII, 39, 40.

insolences, plutôt qu’une manifestation de sa force? Que t’apprend-il, en demeurant à la croix, sans vouloir en descendre, sinon à supporter les insultes, sinon à demeurer fort dans ton Dieu? C’est peut-être de lui qu’il est dit: « Je suis pour beaucoup un prodige, et vous êtes mon ferme appui? » Appui dans son infirmité, mais non dans sa force; en ce sens qu’il nous a personnifiés en lui-même, et non qu’il est descendu. Je suis devenu un prodige pour beaucoup. Ce serait là sa vieillesse, puisque le vieil homme désigne bien une vieillesse, et l’Apôtre a dit : « Notre vieil homme a été crucifié avec Lui 1 ». Si notre vieil homme était en lui, il y avait donc une vieillesse; car la vieillesse vient de vieux. Et pourtant, comme cette parole est vraie : « Ta jeunesse se renouvellera comme celle de  l’aigle 2 » ; il est ressuscité le troisième jour et nous a promis la résurrection pour la fin des siècles. Le chef a précédé, les membres doivent suivre. Pourquoi craindre qu’il ne t’abandonne, qu’il ne te méprise au temps de la vieillesse, au déclin de tes forces? C’est, au contraire, au déclin de ta propre force que la sienne se fera sentir en toi.

12. Pourquoi parlé-je ainsi? « Parce que mes ennemis on-t parlé contre moi, et ceux qui épiaient ma vie se sont concertés en disant : Voilà qu’il est abandonné de Dieu; poursuivez-le, saisissez-le, car il n’est personne pour le délivrer 3». Voilà ce qui est dit du Christ. Cette puissance de divinité qui le rend égal à son Père, lui avait fait ressusciter les rnorls; et quand il tombe entre les mains de ses ennemis, le voilà faible et saisi comme un homme sans force. Comment l’eût-on saisi, si ses ennemis n’eussent dit d’abord « Dieu l’a délaissé? » De là cette plainte qu’il exhale sur la croix : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 4? » Mais Dieu avait-il bien abandonné’ son Christ, lui qui était alors dans le Christ, se réconciliant le monde 5? Et ce Christ, né des Juifs selon la chair, était Dieu, et Dieu par-dessus toutes choses, béni dans tous les siècles 6. Dieu donc l’avait-il abandonné? Point du tout. Mais il parle ici en notre nom, au nom de notre vieil homme crucifié avec lui 7; c’est encore de ce vieil homme qu’il avait pris un corps, puisque Marie était fille d’Adam. Il s’appropriait donc

1. Rom. VI, 6. — 2. Ps. CII, 5. — 3. Id. LXX, 10, 11. — 4. Id. XXI, 2. — 5. II Cor. V, 19. —  6. Rom. IX, 5. — 7. Id. VI, 6.

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la pensée de, ses ennemis, quand il disait sur la croix : « Pourquoi m’avez-vous abandonné 1? » D’où leur vient la pensée malheureuse que vous m’avez abandonné? « Car s’ils eussent connu le Seigneur de la gloire, ils ne l’eussent point crucifié 3. Poursuivez-le et saisissez-le ». Toutefois, mes frères, ces paroles conviennent mieux aux membres du Christ, et nous devons y retrouver nos propres paroles; car c’est en notre nom que le Christ les a proférées, et non dans sa puissance et dans sa majesté. C’était dans l’humanité dont il s’était revêtu pour nous, et non dans cette puissance qui nous a créés.

13. « Seigneur, mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi 4». Ainsi en est-il, et il ne

s’éloigne point. Le Seigneur est toujours près de ceux qui ont le coeur contrit 5. « Mon Dieu, soyez attentif à me secourir ».

14. « Qu’ils soient confondus, anéantis, les ennemis de mon âme 6 ». Quel souhait ? « Qu’ils soient confondus et anéantis ». Pourquoi ce souhait? « Parce qu’ils compromettent mon âme » . Qu’est-ce à dire « qu’ils la compromettent ? » Qu’ils l’engagent comme dans une rixe. Car on appelle compromis des hommes que l’on engage dans des querelles. Si donc il en est ainsi, évitons ceux qui compromettent notre âme. Qu’est-ce à dire: qui compromettent notre âme? Qui nous provoquent à résister à Dieu, à le maudire dans nos malheurs. Quand est-ce que tu es assez droit pour goûter la bonté du Dieu d’Israël, qui est bon pour les humbles de coeur 4? Quand est- ce que tu es droit? Veux-tu l’entendre? Lorsque Dieu te plait dans le bien que tu fais, et que tu ne le maudis point dans les maux que tu endures. Comprenez bien ces paroles, mes frères , et soyez en garde vis-à-vis de ceux qui compromettent vos âmes. Tous ceux qui ont sur vous une influence de découragement dans le chagrin et dans les épreuves, aboutissent â vous le faire maudire dans vos souffrances, et à tirer de votre bouche ces paroles Qu’est-ce que cela? qu’ai-je fait? Ainsi donc, tu n’as rien fait, tu es juste, et Dieu est injuste? Mais, diras-tu, je suis pécheur, je l’avoue, je ne me dis point juste; néanmoins, pour être pécheur, le suis-je autant que tel autre qui est heureux? Autant que Galus-Seïus? Je connais ses crimes, ses iniquités, dont je suis

1. Matth. XXVII, 46. — 2. I Cor, II, 8. — 3. Ps. LXX, 12, — 4. Id. XXXIII, 19. — 5. Id. LXX, 13. — 6. Id, LXXII, 2.

bien loin, tout pécheur que je suis; et pourtant je le vois dans une prospérité florissante, quand je languis dans une tefle misère. Si donc je dis : Que vous ai-je fait, ô mon Dieu, ce n’est pas que je n’aie fait aucun mal, mais je n’en ai pas fait assez pour endurer ce que je souffre. Encore une fois, c’est toi qui es juste, et Dieu qui est injuste. Eveille-toi, misérable, ton âme est compromise. Je ne me dis point juste, me répondras-tu. Que dis-tu donc? Je suis pécheur, mais les fautes que j’ai commises ne méritent pas de si grands maux. A la vérité, tu ne dis point à Dieu : Je suis juste et vous injuste; mais bien : Je suis injuste, et vous plus injuste encore. Voilà comment ton âme est engagée, voilà ton âme qui guerroie. Quelle âme, et contre qui?

Ton âme, et contre Dieu; ton âme, qui est créature, en guerre contre son créateur ; âme ingrate, par cela même que tu cries contre lui. Reviens donc à l’aveu de ta faiblesse; implore le secours du médecin. N’estime pas heureux ceux qui ne fleurissent que pour un temps. Dieu te châtie, et il les épargne; il ne te châtie peut-être, et ne te purifie comme un fils, qu’afin de te laisser son héritage. Reviens donc, prévaricateur, reviens en ton coeur 1, et n’engage point ton âme. Celui que tu veux combattre est beaucoup plus fort que toi. Plus grandes seront les pierres que tu lanceras contre le ciel, et plus elles t’écraseront par leur chute. Reviens donc et reconnais-toi. C’est à Dieu que tu t’en prends; c’est à toi de rougir et de t’en prendre à toi-même.

Tu ne ferais aucun bien sans sa bonté; tu n’aurais rien à souffrir sans sa justice. Eveille-toi donc à cette voix : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été fait: que le nom du Seigneur soit béni 2 ». Ils étaient injustes, ces hommes pleins de santé, assis auprès de Job 3; et néanmoins, lui que Dieu devait recevoir dans le ciel, était flagellé, et eux, qu’il devait punir un jour, étaient alors épargnés.

Quelles que

soient donc les afflictions qui t’arrivent, les outrages que tu essuies, n’engage point ton âme; ne l’engage pas contre Dieu, ni même contre ceux qui te font subir ces traitements. La moindre haine que tu conçoives contre eux compromettrait ton âme à leur égard. Rends plutôt grâces à Dieu, et prie-le pour eux. C’est peut-être une invocation en leur

1. Isaïe, XLVI, 8. — 2. Job, I, 21. — 3. Id. IX, 13.

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faveur, que cette parole que tu as entendue « Qu’ils soient confondus, anéantis, ceux qui engagent mon âme ». « Qu’ils soient confondus, anéantis», car ils présument de leur justice; qu’ils soient confondus, voilà ce qui leur convient, afin qu’ils reconnaissent leurs péchés; qu’ils en soient dans la confusion, dans la défaillance, eux qui avaient tort de présumer de leur justice, qu’ils disent dans leur défaillance : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis puissant 1 ». Qu’ils disent encore : « Ne me rejetez point aux jours de ma vieillesse 2 ». C’est donc leur bien que souhaitait le Prophète, dans cette confusion de leurs maux, dans cette défaillance de leurs forces pour le mal, afin que, confondus et anéantis, ils cherchent à échanger cette confusion contre la lumière, et cette faiblesse contre la force. Ecoute ce qui vient ensuite: « Qu’ils revêtent la confusion et la honte, ceux qui cherchent ma ruine. La confusion et la honte » : la confusion, à cause de leur conscience criminelle, et la honte pour devenir modestes. Qu’il en soit ainsi d’eux, et ils deviendront bons. N’accuse donc plus de violence le prophète; puisse-t-il être exaucé en leur faveur. La parole d’Etienne paraissait violente, alors que de sa bouche enflammée s’exhalait cette apostrophe : « Hommes à la tête dure, incirconcis de coeur et d’oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit 3 ».  Quel transport de colère, quelle véhémence contre ses adversaires ! Son âme te paraît engagée? Loin de là, il cherchait leur salut, il enchaînait par ses paroles ces frénétiques à l’aveugle délire. Vois en effet que son âme n’était engagée ni contre Dieu ni contre eux-mêmes. « Seigneur Jésus », dit-il, « recevez mon esprit 4 ». Il ne s’emporta point contre Jésus, puisqu’il endurait d’être lapidé pour sa parole; son âme n’était donc point compromise vis-à-vis de Dieu. Elle ne l’était pas non plus vis-à-vis de ses ennemis, puisqu’il s’écrie : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché 5. Qu’ils revêtent la confusion et la honte, ceux qui méditent ma ruine ». Voilà ce que cherchent tous ceux qui m’affligent, ils cherchent à me nuire. Voilà ce que cherchait cette femme, qui donnait ce conseil : «Blasphème ton Dieu, et meurs 6 », et cette autre épouse de Tobie, qui disait à

1. II Cor. XIX, 10.— 2. Ps. LXX, 9.— 3. Act. VII, 51.— 4. Id. 56.— 5. Id. 59. — 6. Job, II, 9.

son mari : « Où sont toutes vos justices 1? » Elle parlait ainsi pour l’animer contre Dieu, qui l’avait rendu aveugle, et compromettre son âme par ce sentiment coupable.

15. Si donc, dans la tentation, nul n’a pu t’indisposer contre Dieu, nul ne t’a extorqué une résistance dans le malheur, ou ne t’a inspiré l’aversion contre ceux qui te font souffrir, ton âme n’est point engagée. Tu peux dire en toute sûreté ce qui suit : « Pour moi, j’espérerai toujours en vous, j’ajouterai à vos louanges 2». Qu’est-ce à dire? Voici ce qui doit nous surprendre : « J’ajouterai à vos louanges ». Voudrais-tu perfectionner la louange du Seigneur? Peu t-on ajouter à cette louange? Si cette louange est pleine, que pourras-tu y ajouter? On a chanté Dieu dans ses bienfaits, dans toutes ses créatures, dans la création de toutes choses, dans l’ordre et la disposition des siècles, dans l’ordre des temps, dans la hauteur des cieux, dans la fécondité de la terre, dans l’immensité des mers, dans la beauté des créatures qui naissent de toutes parts, dans les fils mêmes des hommes, dans la loi qu’il doit donner, dans la délivrance de son peuple de la captivité égyptienne, et dans ses autres merveilles si nombreuses; mais on ne l’avait pas encore béni d’avoir ressuscité notre chair pour la vie éternelle. Que ce soit donc là le surcroît de louange qui lui vient de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ : en sorte que ce soit sa louange qui enchérisse sur toute louange passée; c’est ainsi que nous pouvons parfaitement l’entendre. Mais toi, homme pécheur peut-être, qui craignais de compromettre ton âme, qui n’espérais que de lui seul la délivrance de ta première captivité, qui n’espérais plus en ta propre justice, mais en ta grâce de celui que prêche notre psaume, que pourras-tu ajouter à la louange de Dieu? J’y ajouterai, dit-il. Voyons ce qu’il y ajoutera. Votre louange, ô Dieu, pourrait être parfaite, et nul défaut ne paraîtrait dans cette louange; non, rien n’y manquerait, quand mème vous condamneriez tous les injusles. Car ce ne serait pas une moindre louange, pour le Seigneur, que cette justice qui condamne l’iniquité; ce serait là une grande gloire. Vous avez fait l’homme, vous lui avez donné son libre arbitre, vous l’avez placé dans le paradis, en lui donnant un précepte; vous l’avez

1. Tobie, II, 22. — 2. Ps. LXX, 14.

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menacé d’une mort bien juste, s’il le violait; vous n’avez rien négligé, nul n’en pouvait exiger plus de vous; il a péché, et le genre humain est devenu une masse de pécheurs naissant d’autres pécheurs 1 et si vous condamniez cette masse d’iniquités, qui pourrait dire : Vous agissez injustement? Vous seriez alors dans la justice, et là serait toute votre gloire; mais comme vous avez délivré le pécheur même et justifié l’impie, « j’ajouterai à vos louanges un surcroît de gloire ».

16. « Ma bouche publiera votre justice 2 », et non la mienne. C’est par là que j’enchérirai sur toutes vos louanges; car toute ma justice, si tant est que je sois juste, n’est que votre justice en moi, et non la mienne : puisque c’est vous qui justifiez l’impie 3. « Ma bouche publiera votre justice, et votre salut durant tout le jour ». Qu’est-ce à dire, « votre salut? » C’est à Dieu qu’il appartient de nous sauver 4. Que nul ne prétende se sauver lui-même. C’est Dieu qui peut nous sauver. Nul ne se sauvera par ses forces, le salut vient du Seigneur, le salut de l’homme est vanité

5. « Je chanterai votre salut tout le jour » : en tout temps. Es-tu dans l’adversité? chante le salut de Dieu; dans la prospérité ? chante encore le salut du Seigneur. Ne chante point dans la prospérité que c’est le Seigneur qui sauve pour te taire dans le malheur : ce ne serait plus « durant tout le jour », comme il vient d’être dit.

Car tout le jour comprend aussi la nuit. Ainsi, par exemple, dire que trente jours se sont écoulés; n’est-ce point dire autant de nuits?

et les nuits ne sont-elles point comprises dans le mot jour ? Qu’est-il dit en effet dans la Genèse? « Et le soir et le matin formèrent un jour 6 ». Donc le jour entier s’entend aussi de la nuit; car la nuit sert au jour, et non le jour à la nuit. Tout ce que tu fais dans ta chair mortelle doit servir à la justice ; agis toujours pour obéir à Dieu et non au stimulant de la chair, de peur d’assujettir le jour à la nuit. Donc tout le jour, c’est-à-dire dans la prospérité coin me dans le malheur, chante les louanges de Dieu; tout le jour, ou dans la prospérité, toute la nuit ou dans le malheur; et néanmoins chante pendant tout le jour, la louange de Dieu, afin de ne point dire en vain : « Je bénirai le Seigneur en tout

1. Gen. II et III. — 2. Ps. LXX, 15. — 3. Rom. IV, 5.— 4. Ps. III, 9. — 5. Id. LIX, 13. — 6. Gen. I, 5.

temps, sa louange sera toujours en ma bouche ». Job louait le Seigneur, quand il jouissait heureusement de ses enfants, de ses troupeaux, de ses serviteurs, de tout son bien; c’était le jour alors : vint ensuite le malheur, la pauvreté se rua sur lui; il perdit et ce qu’il possédait, et ceux auxquels il le réservait; c’était alors la nuit. Vois-le cependant qui loue Dieu tout le jour. Quand s’éteignit pour lui le jour du bonheur, parce que l’éclat de la lumière ou de la prospérité disparut, cessa-t-il de bénir Dieu? Le jour ne brillait-il pas dans son coeur, d’où s’échappaient ces rayons : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 2 ? » Or, ce n’était encore là que comme les heures du soir: la nuit devint ensuite plus épaisse, les ténèbres plus profondes, c’est-à-dire, la maladie du corps, la pourriture et les vers; et dans cette pourriture néanmoins, il ne cessa de louer Dieu durant cette nuit extérieure, lui que faisait tressaillir la lumière de son âme. Et quand sa femme le portait au blasphème, et compromettait son âme, il répondit à cette misérable, qui était comme l’ombre de la nuit « Vous parlez comme une femme insensée ». Véritable fille des ténèbres, « Si nous avons reçu les biens de la main de Dieu; comment n’en pas recevoir les maux 3 ? » Nous l’avons béni pendant le jour, nous tairons-nous pendant la nuit? « J’annoncerai votre salut tout le jour», même avec sa nuit.

17. « Car je n’ai point connu le trafic». Ce qui me porte à vous «bénir tout le jour», dit le Prophète, «c’est que je ne connais point le négoce 4 ». Quel est ce négoce? Que les trafiquants écoutent, et changent de vie; qu’ils ne soient plus ce qu’ils ont été, qu’ils désavouent, qu’ils oublient leur passé; enfin qu’ils n’aient pour ce passé ni approbation ni louange; qu’ils le blâment et le condamnent, qu’ils se corrigent si le trafic est un péché. Car de là vient ce je ne sais quel besoin d’acquérir, qui vous porte au blasphème,  ô trafiquants, dès que vous essuyez quelque perte; et dès lors vous ne louez pas Dieu durant tout le jour. Et quand il vous arrive de tromper sur le prix des marchandises, et que non contents de mentir, vous ajoutez le serment au mensonge ; comment la louange de

1. Ps. XXXIII, 2. —  2. Job, I, 21. — 3. Id. II, 10. — 4. Ps. LXX, 15.

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Dieu est-elle dans votre bouche pendant tout le jour, alors que, si vous êtes chrétiens, vos paroles sont une cause de blasphème contre le nom du Seigneur 1? et l’on dit : Voilà des chrétiens ! Si donc le Psalmiste chante le Seigneur pendant tout le jour, parce qu’il ignore le trafic, que les chrétiens se corrigent et ne trafiquent plus. Mais, me dira un négociant: je fais venir de bien loin des marchandises, dans ces lieux où elles ne se trouvent point, et afin de vivre, je cherche le bénéfice de ma peine, en vendant au-dessus du prix d’achat. Comment vivre autrement, et n’est-il pas écrit : « L’ouvrier est digne de son salaire 2? » Mais il s’agit ici de mensonge et de parjure; ce n’est point le défaut du négoce, c’est le mien propre : car il ne m’est pas impossible, si je le veux, de m’exempter de ce défaut. Je ne veux donc pas attribuer au négoce une faute qui m’est propre : si je ments, c’est moi qui ments, et non le négoce. Je pourrais dire : J’ai acheté àtel prix, je revends à tel autre : achetez si cela vous agrée. Une telle franchise n’éloignerait pas les acheteurs, tous viendraient au contraire, appréciant ma loyauté plus que iries marchandises. Ainsi donc, me dira-t-on, conseillez-nous de ne recourir ni au mensonge ni au parjure, mais non de renoncer au négoce qui me fait vivre. Où irai-je si vous nie tirez de là? Deviendrai-je artisan?

Cordonnier, ferai-je des chaussures? Les cordonniers ne sont-ils point menteurs ? Ne sont-ils point parjures? Quand ils ont vendu une chaussure et en ont reçu le prix, ne laissent-ils pas l’ouvrage déjà commencé, pour se mettre à un autre, trompant ainsi celui qu’ils avaient promis de satisfaite bientôt? Ne disent-ils pas souvent : Je le fais aujourd’hui, je l’achève aujourd’hui? Et puis, sont-ils exempts de tromperies dans leurs marchandises? Ils font les mêmes parjures, ils font les mêmes mensonges : mais ce n’est point à leur profession, c’est à leur malice qu’il faut s’en prendre. Tout artisan donc, assez méchant pour ne point craindre Dieu, tombe dans le mensonge, dans le parjure, ou par avidité, du gain, ou par appréhension d’une perte et de la pauvreté; ils sont loin de louer Dieu sans cesse. Pourquoi donc me retirer de mon trafic? Pour devenir un laboureur murmurant contre Dieu quand il

1. Rom. II, 24. — 2. Luc, X. 7.

tonne, recourant aux sortilèges par crainte de la grêle, cherchant à résister au ciel même, souhaitant la faim aux pauvres, afin de vendre ce que j’ai gardé? C’est là que vous voulez m’amener ? Mais, direz-vous, les bons laboureurs n’en sont point là, Les bons trafiquants, non plus, ne font ce que vous leur attribuez. Direz-vous que c’est un mal d’avoir des enfants, parce que pour un mal de tête qui leur arrive, des mères coupables et infidèles ont recours à des ligatures sacrilèges, à des enchantements ? Tout cela est le vice des hommes, et non des conditions. Voilà ce que peut me répondre un négociant. Cherchez donc, ô évêque, la manière d’entendre ces négoces, dont il est parlé dans notre psaume; de peur que vous l’entendiez mal et ne m’interdissiez tout trafic; dites-moi comment je dois vivre : si je suis bien, je m’en trouverai bien : je sais toutefois que si je suis mauvais, il ne faut pas l’attribuer à mon trafic, mais bien à mon injustice. A ne dire que la vérité on ne trouve point de contradicteur.

18. Cherchons donc ce que l’on appelle ici négoce, puisque ne point le connaître, c’est bénir Dieu tout le jour. Négoce signifie en grec action, et en latin, negatum otium, nul repos:

qu’il vienne de l’action. ou de la négation du repos, exposons ce qu’il est. Un négociant plein d’activité met en quelque sorte sa confiance dans ses actes, loue ses propres oeuvres et n’arrive point à la grâce de Dieu. Il est donc en opposition avec cette grâce de Dieu, que préconise notre psaume; car il nous entretient de la grâce de Dieu, de manière que nul ne se glorifie de ses oeuvres; de même qu’il est dit quelque part : « Les médecins u ne rendront point à la vie n, et pourtant les hommes doivent-ils pour cela renoncer à la médecine? Qu’est-ce que cela signifie? Cette expression désigne les orgueilleux, qui promettent le salut aux hommes, tandis que le salut vient de Dieu 2. De même alors que le Prophète nous met en garde contre les médecins, c’est-à-dire contre ces orgueilleux prometteurs de salut, par cette parole : « Je publierai votre salut tout le jour » ; de même il nous met en garde contre les trafiquants qui se confient dans leur industrie et dans leurs affaires : « Ma bouche publiera votre justice », et non la mienne. Quels

1. Ps. LXXXVII, 11. — 2. Id. III, 9.

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sont ces trafiquants, c’est-à-dire ceux qui mettent leur confiance dans leurs affaires? Ceux qui, dans leur ignorance de la justice de Dieu, veulent établir leur propre justice, et se soustraire à celle qui vient de Dieu 1, C’est donc là un vrai négoce, parce qu’il ne laisse aucun repos, negatotium. Quel mal y a-t-il à refuser tout repos? Le Seigneur eut raison de chasser du temple ceux dont il disait : « Il est écrit : Ma maison est une maison de prière; et vous en faites une maison de négoce 2 » : c’est-à-dire, en vous glorifiant de vos oeuvres, sans chercher le repos, sans écouler cette parole de l’Ecriture qui condamne votre agitation et votre empressement: « Faites trêve, et voyez que je suis le Seigneur 3 ». Qu’est-ce à dire : « Faites trêve, et voyez que je suis le Seigneur », sinon que c’est Dieu qui agit en vous, afin de ne point vous glorifier de vos oeuvres? N’entendras-tu point la voix de celui qui dit : « Venez à moi, vous tous qui ployez sous le fardeau du labeur, et je vous soulagerai. « Prenez sur vous mon joug et apprenez que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos pour vos âmes 4? » Voilà le repos que l’on nous prêche à l’encontre du négoce : voilà le repos à l’encontre de ceux qui n’aiment point le repos, qui travaillent, qui se glorifient de leurs oeuvres, qui ne cherchent pas en Dieu le repos, et qui s’éloignent d’autant plus de la grâce, qu’ils s’enorgueillissent plus de leurs oeuvres.

19. Mais dans quelques exemplaires on lit « Parce que je ne connais point la littérature ». Au lieu de « négoce » dans certains exemplaires, d’autres portent : « la littérature ». Il n’est pas facile de trouver un accord entre ces deux expressions; et néanmoins la différence des interprétations sert plutôt à nous montrer le véritable sens qu’à nous induire en erreur. Cherchons donc aussi le sens de littérature, et n’allons pas heurter les grammairiens, comme nous avons heurté les négociants; car un grammairien peut vivre honnêtement dans son art sans parjure, comme sans mensonge. Cherchons quelle est cette littérature que ne connaît point celui qui a dans la bouche, pendant tout le jour, la louange de Dieu. Il y a chez les Juifs une certaine littérature, car c’est à eux que nous

1. Rom. X, 3. — 2. Matth. XXI, 13. — 3. Ps. XLV, 11. — 4. Matth. II, 28, 29.

rapportons ces paroles, et c’est là que nous en comprendrons le sens. Tout à l’heure, à propos des trafiquants, leurs actes et leurs oeuvres nous ont montré que l’on appelle négoce, l’art détestable stigmatisé par ces paroles de l’Apôtre : « Dans leur ignorance de la justice de Dieu, et leur volonté d’établir leur propre justice, ils ont refusé toute soumission à la justice de Dieu 1 »; et que le même Apôtre condamne encore: « Cela ne vient pas de nos oeuvres, afin que nul ne se puisse applaudir 2 ». Comment donc? Ne ferons-nous aucun bien? Nous en ferons; mais Dieu lui-même agira en nous : « Car nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ par les bonnes oeuvres 3 ». De même que nous avons trouvé, dans ces paroles, la condamnation des trafiquants, c’est-à-dire de ceux qui se glorifient de leurs oeuvres, qui s’élèvent dans ce négoce ennemi du repos, qui s’agitent plutôt qu’ils n’agissent, en bien, puisque ceux-là font le bien en qui Dieu lui-même agit : ainsi nous trouverons chez les Juifs, je ne sais quelle littérature. Dieu veuille m’aider à vous exprimer en paroles, ce qu’il fait entrevoir à mon esprit. Les Juifs, pleins de présomption dans leurs vertus, et dans la justice de leurs oeuvres, se glorifiaient avec orgueil de la loi, de ce qu’ils avaient reçu la loi, que n’avaient pas reçue les autres nations; et dans cette loi, ils s’applaudissaient, non plus de la grâce, mais de la lettre, car la loi sans la grâce n’est plus qu’une lettre; elle demeure pour nous convaincre d’iniquité, et non pour nous donner le salut. Que dit en effet l’Apôtre? « Si la loi qui a été donnée avait pu produire la vie, il serait vrai de dire que la justice vient de la loi ; mais la loi écrite a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse de Dieu fût donnée par la foi en Jésus-Christ, chez ceux qui croiront 4 ». C’est de cette loi qu’il a dit ailleurs : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie 5». Tu n’as que la lettre, si tu es prévaricateur de la loi. « Toi qui avec la lettre de la loi et la circoncision,», dit-il encore, « es transgresseur de la loi 6». N’a-t-on pas raison de chanter et de dire : « Délivrez-moi de la main du violateur de la loi, et de l’injuste 7?» Tu as donc une lettre, mais tu n’accomplis pas cette lettre. Comment ne

1. Rom. X, 3. — 2. Ephés. II, 9. — 3.  Id. 10. — 4. Gal. III, 21,22. — 5. II Cor. III, 6. — 6. Rom, II, 27. — 7. Ps. LXX, 4.

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l’accomplis-tu point? « Parce que tu dérobes, tout en prêchant qu’il ne faut point dérober; tu es adultère tout en prohibant l’adultère; tu es sacrilège malgré ton horreur pour les idoles. Vous êtes cause que le nom du Seigneur est blasphémé parmi les nations, ainsi que cela est écrit 1». De quoi donc peut te servir mine lettre que tu n’accomplis pas? Et pourquoi ne point l’accomplir? Parce que tu présumes de toi-même. Pourquoi ne pas l’accomplir? Parce que tu es un trafiquant plein de confiance dans tes oeuvres : tu ne sais point qu’il le faut le secours de la gràce pour accomplir le précepte de la loi. Voilà que Dieu commande; fais ce qu’il prescrit. Tu veux agir comme de toi-même, et te voilà tombé; alors pèse sur toi cette lettre qui te punira sans te sauver. Il est donc vrai, de dire que « la loi vient de Moïse, et la grâce de Jésus-Christ 2 ». Moïse a écrit cinq livres; et dans les cinq galeries qui environnaient la piscine, il y avait des malades qui étaient couchés, mais sans pouvoir être guéris 3. Voilà comment pèse sur toi cette lettre, qui peut convaincre un coupable, mais non sauver un homme injuste. Dans ces galeries, qui figuraient les cinq livres de Moïse, on exposait les malades plutôt qu’on ne les guérissait. Qu’est-ce donc qui guérissait alors la maladie? le mouvement de l’eau. Dans la piscine ainsi agitée descendaient les malades, et un seul était guéri, comme symbole de l’unité : tout malade qui descendait alors n’était point guéri pour cela. Admirable symbole de l’unité dans ce corps qui crie vers Dieu de tous les confins de la terre! Nul autre n’était guéri, si l’eau n’était troublée de nouveau. L’agitation de la piscine figurait donc la perturbation du peuple juif, à l’avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car on croyait que l’eau était troublée dans la piscine par l’arrivée de l’ange. Cette eau donc, environnée de cinq galeries, c’était le peuple Juif environné de la loi : il y avait des malades dans chacune des galeries, et ils n’étaient guéris que quand l’eau était troublée et agitée.

Le Christ est venu, l’eau a été troublée, il a été crucifié, que le malade descende afin d’être guéri.

Comment descendre? qu’il s’humilie. Vous tous alors, qui aimez la lettre sans la grâce, vous demeurerez sous les galeries, vous serez malades, couchés à terre, sans

1. Rom. II, 21-27. — 2. Jean, 1, 17. — 3. Id. V, 2.

guérison: car vous avez présumé de la lettre. « Si la loi donnée eût pu produire la vie, la justice alors viendrait de la loi 1 ». Mais la loi a été donnée afin que vous devinssiez coupables, que coupables vous fussiez saisis ,de crainte, que la crainte vous fît implorer le pardon, et qu’ainsi vous n’eussiez plus de confiance dans vos forces, ni de présomption dans la lettre. Voilà ce que nous figurait encore le prophète Elisée qui envoya par son serviteur son bâton, afin de ressusciter un mort. Le fils de la veuve qui l’hébergeait venait de mourir; dès qu’il l’apprit, il donna son bâton à son serviteur : « Va », lui dit-il, « et pose-le sur le cadavre 2 ».

Le Prophète ne savait-il point ce qu’il faisait? Le serviteur alla donc, mit le bâton sur le cadavre, etIe mort ne ressuscita point. « Si la loi qui a été donnée, pouvait produire la vie, la justice « viendrait de la loi n. Mais cette loi envoyée par le serviteur ne donne point la vie et toutefois celui qui avait envoyé son bâton par son serviteur, vint ensuite donner la vie. Comme l’enfant n’était pas en effet ressuscité, Elisée vint lui-même, figurant Notre-Seigneur, qui s’était fait précéder de son serviteur avec sa loi, comme avec un bâton. Il vint auprès de ce mort étendu par terre, et mit ses membres sur ses membres. C’était un enfant, un tout jeune homme : le Prophète contracta sa taille naturelle, et se raccourcit dans la proportion de l’enfant qui était mort, Ce mort ressuscita, quand le Prophète vivant se fût proportionné à lui, et le maître fit ce que n’avait point fait le bâton; la grâce produisit l’effet que la lettre n’avait point produit. Ceux donc qui sont demeurés avec le bâton du Prophète se glorifient dans la lettre aussi n’ont-ils point la vie. Pour moi, je veux me glorifier dans votre grâce. « Dieu me garde», a dit saint Paul, « de me glorifier, sinon en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ 3 », sinon en ce Dieu vivant qui s’est proportionné à mon cadavre, afin de me ressusciter, afin que de la sorte, je n’eusse plus la vie, mais que Jésus-Christ vécût en moi 4. Je me glorifie donc de la grâce, et ne « connais point la littérature »

; c’est-à-dire que je réprouve de tout mon coeur ces hommes qui mettent leur confiance dans la lettre pour s’éloigner de la grâce.

20. Le Prophète a donc raison d’ajouter:

1. Gal, III, 21 — 2. IV Rois, IV, 29.— 3. Gal. VI, 14.— 4. Id. II, 20

142

« J’entrerai dans la puissance du Seigneur 1 »; non point dans la mienne, mais dans celle du Seigneur. Pour eux, en effet, ils se glorifient dans la lettre, et dès lors n’ont point connu la grâce jointe à la lettre. « Car c’est Moïse qui a donné la loi, et Jésus-Christ la grâce et la vérité 2 ». C’est lui qui est venu pour accomplir la loi, quand il nous a fait don de la charité, par laquelle on peut l’accomplir; « puisque la loi dans sa plénitude, c’est la charité 3 ». Mais les Juifs n’ayant point la charité, c’est-à-dire, n’ayant point l’esprit de la grâce : « Car la charité de Dieu est répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 4 » ; en sont restés à se glorifier dans la lettre. Et comme « la lettre tue, et que l’esprit vivifie 5; moi qui n’ai point connu la lettre, j’entrerai dans la puissance du Seigneur ». Tel est le sens que vient confirmer et achever d’éclaircir le verset suivant, de manière à le fixer dans le coeur des hommes, et à ne laisser notre intelligence dans aucun doute. « Seigneur »,

1. Ps. LXX, 16. — 2. Jean, I, 17. — 3. Rom. XIII, 10. — 4. Id V, 5. — 5. II Cor. III, 6.

dit le Prophète, « je ne me souviendrai uniquement que de votre justice ». Uniquement ! Pourquoi donc, mes frères, ajouter uniquement? Il suffirait de dire : Je me souviendrai de votre justice. «Uniquement », dit le Prophète, et non de la mienne. « Qu’avez-vous, en effet, que vous n’ayez point reçu? Et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier, comme si vous n’aviez point reçu 1? » C’est uniquement votre justice qui me délivre, il n’y a de moi que le péché seulement. Que je ne m’applaudisse donc point de mes propres forces, que je ne demeure point dans la lettre: que je répudie toute littérature, c’est-à-dire tous les hommes qui se glorifient de la lettre, qui semblables à des frénétiques s’appuient sur leurs forces pour leur malheur: que je répudie ces hommes, afin que je vive dans la puissance du Seigneur, que je sois fort alors même que je serai faible, et que vous, ô Dieu, soyez puissant en moi, parce que « je me souviendrai uniquement de votre justice ».

1. I Cor. IV, 7.

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME LXX.

DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.

LA GRÂCE PAR LE CHRIST (SUITE).

L’orgueil nous a éloignés de Dieu, la fatigue nous y ramènera par la grêce, qui est un dors gratuit et que n’a précédée en nous aucun mérite, car c’est de l’homme animal créé le premier, que nous vient la captivité, et dis second homme, ou de l’homme spirituel, la délivrance. Ecoutons le Seigneur, et ne tuons point l’héritier. Dès notre jeunesse il nous a montré que nous sommes des déserteurs, que la grâce seule nous ramène comme le Prodigue, que depuis notre conversion, c’est encore lui qui est notre guide, car il est la voie, en dehors de laquelle nous uie pouvons marcher sans trouver la mort, puisqu’il est la vie. Et l’Eglise publiera jusqu’à la fin du monde la grâce du Christ, la délivrance par le Christ, les merveilles qui sont l’oeuvre du Christ. L’homme a voulu être comme Dieu, et s’éloigner de Dieu, tandis qu’il ne peut être comme Dieu qu’en demeurant en lui. La défense de toucher à l’arbre de la science du bien et du mal était le moyen de maintenir l’homme dans une soumission qu’il voulut secouer, et en dehors de Dieu qui est le bien, il ne trouva qu’une profonde misère. Il ne revient à Dieu qu’en disant : « Qui est semblable à Dieu? » Le Christ alors nous tire de l’abîme, une première fois en ressuscitant dans cette chair qu’il tient de nous; une seconde fois, en nous donnant l’espérance de la résurrection; une troisième fois, quand nous ressusciterons réellement. Chantons, et des lèvres et du coeur, sa justice qui se multiplie. Bénissons-le avec l’Eglise jusqu’à la fin des temps.

1. Hier nous avons démontré à votre charité que ce psaume nous prêche la grâce de Dieu, qui nous sauve gratuitement, sans que nous ayons auparavant mérité autre chose

que la damnation ; mais comme nous ne pouvions l’expliquer entièrement hier, nous avons réservé pour aujourd’hui la seconde partie, vous promettant d’acquitter notre dette (143) avec le secours de Dieu. Et maintenant qu’il nous faut l’acquitter, soyez attentifs et ouvre; vos coeurs comme des champs fertiles qui rendent la semence au centuple, et ne sont point rebelles à la céleste rosée. Nous avons parlé hier du titre du psaume, et toutefois pour le rappeler à votre mémoire et le faire connaître à ceux qui étaient absents hier, nous en disons rapidement un mot, que doivent se rappeler ceux qui ont entendu, et écouter ceux qui ne le savent point. Ce psaume est pour les enfants de Jonadab, nom qui signifie volontaire de Dieu, et nous enseigne qu’il faut servir Dieu avec une volonté spontanée, c’est-à-dire une volonté bonne, pure, sincère et parfaite, et non avec déguisement: c’est ce qu’indiquent encore ces paroles d’un autre psaume: « Je vous offrirai des sacrifices volontaires 1». C’est donc pour les fils de Jonadab, ou pour les fils de l’obéissance, que l’on chante ce psaume, et pour ceux qui les premiers furent conduits en captivité, afin que nous reconnaissions aussi notre gémissement, et qu’à chaque jour suffise sa malice 2. Si l’orgueil nous a éloignés de Dieu, que la fatigue nous ramène à lui. Et comme nous ne pouvons retourner à lui que par la grâce, cette grâce nous est donnée gratuitement; car si elle n’était gratuite, elle ne serait plus une grâce. Or, si elle est grâce, parce qu’elle est gratuite, nul mérite en vous ne l’a précédée, pour vous la faire accorder. Car si vos bonnes oeuvres l’avaient précédée, ce serait une récompense, et non un don gratuit: or, le salaire que nous méritions, c’est l’enfer, Notre délivrance n’est donc point due à nos mérites, mais bien à la grâce de Dieu. Bénissons-le donc, et reconnaissons que nous lui sommes redevables de tout ce qui est en nous, et de notre salut. C’est ainsi que le Prophète conclut tout ce qu’il a déjà dit: « Seigneur, je me souviendrai uniquement de « votre justice 3 ». C’est là que nous avons terminé hier notre instruction. Ces premiers captifs sont donc ceux qui appartiennent au premier homme: car c’est à cause du premier homme, en qui nous mourons tous, que nous sommes captifs. « En effet, ce n’est point l’homme spirituel qui fut formé le premier, mais bien l’homme animal d’abord, ensuite l’homme spirituel 4». Le premier homme a donc l’ait les premiers captifs, et le second

1. Ps. LIII, 8.— 2. Matth. VI, 34.— 3. Ps. LXX, 16.— 4. I Cor. XV, 46.

homme les seconds rachetés. Car ce nom de rachetés dit hautement que nous étions captifs. D’où nous eût-on rachetés, si auparavant nous n’eussions été eu servitude? Pour exprimer plus clairement cette captivité que nous insinuait l’épître de saint Paul, nous avons emprunté ses paroles, afin de la prêcher en répétant avec lui: « Je vois dans mes membres une loi qui résiste à la loi de mon esprit, et qui me rend captif sous la loi du péché qui règne dans mes membres 1 ». Telle est notre première captivité qui fait conspirer la chair contre l’esprit 2. C’est là le châtiment du péché, de diviser contre lui-même l’homme qui n’a pas voulu avoir un seul maître. Car rien n’est aussi avantageux pour l’âme que l’obéissance. Et si cet assujétissement est si avantageux à l’âme, dans un serviteur pour obéir à son maître, dans un fils pour obéir à son père, dans une épouse pour obéir à son mari;

combien le sera-t-il plus dans l’homme pour obéir à Dieu? Adam fit l’expérience du mal, et tout homme est Adam, de même que tout homme est Christ en ceux qui croient, parce que tous sont membres du Christ: Adam fit donc l’expérience du mal, qu’il n’eût jamais ressenti s’il fût demeuré fidèle à cette parole: « N’y touche point 3 ». Après cette expérience du mal, qu’il obéisse au médecin qui veut le relever, lui qui n’a point voulu croire au médecin pour n’être point malade. Car un bon, un fidèle médecin donne à ceux qui sont en santé le moyen de ne point leur devenir nécessaire. Car ce n’est point l’homme en santé, mais bien le malade qui a besoin du médecin 4. Or, un médecin habile qui vous aime assez pour ne point chercher à vendre son art, qui a plus de joie de vous voir en santé que de vous voir malade, donne aux hommes qui se portent bien des conseils qu’ils doivent observer pour ne point tomber malades. Mais qu’on néglige Ces conseils, et qu’on arrive à la maladie, on a recours au médecin. On invoque, sous l’empire du mal, celui que l’on méprisait en santé. Qu’on le supplie du moins, et que dans le délire de la fièvre on ne s’emporte pas jusqu’à le frapper. Vous avez entendu tout à l’heure, dans la lecture de l’Evangile, une parabole contre ces frénétiques. Etaient-ils sains d’esprit ceux qui disaient: « Voici l’héritier, venez, tuons-le, et l’héritage sera pour

1. Rom, VII, 23. —  2. Gal. V, 17. — 3. Gen. II, 17. — 4. Matth, IX, 12.

144

nous 1? » Assurément non: car après avoir tué le fils, ils eussent tué le père; est-ce là de la sagesse? Enfin les voilà qui ont tué le fils: mais le fils est ressuscité, et la pierre qu’ont repoussée ceux qui bâtissaient, est devenue la pierre angulaire 2. Ils se sont heurtés contre elle, et se sont meurtris; elle tombera sur eux pour les écraser. Mais il n’en est pasde même de celui qui chante dans notre psaume, et qui dit: « J’entrerai dans la puissance du Seigneur » : non pas dans la mienne; mais dans celle «du Seigneur » . « Seigneur, je me souviendrai uniquement de votre justice ». Je ne reconnais en moi aucune justice, je me souviendrai uniquement de la vôtre. C’est de vous que je tiens tout le bien qui est en moi; et tout le mal qui est en moi vient de moi. Au lieu du supplice que je méritais, vous m’avez donné la grâce que je ne méritais point. C’est donc uniquement de votre justice que je veux me souvenir.

2. « O Dieu, vous m’avez instruit dès ma jeunesse 3 ». Que m’avez-vous enseigné? Que je dois me souvenir uniquement de votre justice. Si je considère en effet ma vie passée, je comprends ce que je méritais, et ce qui m’a été accordé au lieu de ce que je méritais. Je méritais la peine, j’ai reçu la grâce; je méritais l’enfer, j’ai reçu la vie éternelle. « O Dieu, vous m’avez instruit dès ma jeunesse ». A la première lueur de cette foi qui m’a renouvelé, vous m’avez appris qu’il n’y avait en moi rien qui pût me faire croire que vos dons étaient mérités. Qui peut se tourner vers Dieu, s’il n’est dans l’iniquité? Qui est racheté, sinon le captif? Qui peut dire que sa captivité était injuste, quand il a quitté son général pour suivre un déserteur? C’est Dieu qui est le général, et le déserteur, c’est le diable : le général a intimé un ordre, le déserteur a insinué la révolte 4 ; est-ce an commandement ou à la fourberie que tu as prêté l’oreille? Le diable te paraît-il préférable à Dieu? Celui qui fait défaut, à celui qui t’a créé? Tu as cru à la promesse du diable, et tu as rencontré la menace de Dieu. Maintenant donc, délivré de sa servitude, heureux en espérance, mais pas encore en réalité, marchant dans la foi, et non dans la claire vue, notre interlocuteur s’écrie : « O Dieu, vous m’avez instruit dès ma jeunesse ». De-

1. Matth. XXI, 38. — 2. Ps. CXVII, 22. — 3. Id. LXI, 17. — 4. Gen. II, 17, et III, 1.

puis que je me suis tourné vers vous, que vous avez renouvelé en moi ce que vous aviez fait, créé de nouveau ce que vous aviez créé, réformé ce que vous aviez formé; depuis que je me suis tourné vers vous, j’ai compris qu’il n’y avait d’abord en moi aucun mérite, mais que votre grâce m’a été donnée gratuitement, afin que je me souvinsse uniquement de votre justice.

3. Mais après la jeunesse? Car « vous m’avez instruit», dit le Prophète, «dès mes jeunes années »

; qu’est-il arrivé après la jeunesse? Dès l’abord de ta conversion, tu as compris qu’avant ton retour à Dieu, il n’y avait rien de juste en toi, et que l’iniquité a précédé tout d’abord, afin que, à l’iniquité une fois bannie, pût succéder la charité; ayant revêtu l’homme nouveau, seulement par l’espérance, et pas encore dans la réalité, tu as compris qu’en toi nul bien n’avait précédé, que la grâce de Dieu t’a seule tourné vers Dieu. Mais depuis ta conversion, as-tu du moins quelque mérite qui t’appartienne, et dois-tu compter sur tes forces? Les hommes disent quelquefois : Laissez maintenant, j’avais besoin d’être mis sur le bon chemin; il suffit, je suivrai ma route. Le guide qui t’a montré le chemin reprend : Ne veux-tu point que je te conduise? Mais toi, dans ta présomption : Non, non, c’est assez, je suivrai ma route. On te laisse, et ton ignorance t’égare de nouveau. Il eût été bien pour toi qu’il te conduisît toujours, celui qui t’avait mis d’abord sur la voie. S’il rie le fait, tu vas t’égarer encore; dis-lui donc : « Seigneur, conduisez-moi dans voire voie, et je marcherai dans votre vérité ». Mais prendre une voie nouvelle, c’est la jeunesse pour toi; c’est un renouvellement, le commencement de la foi. Car auparavant tu errais dans tes propres voies, tu t’égarais dans les sentiers âpres et épineux ; meurtri dans tous tes membres, tu cherchais ta patrie, ou cette stabilité d’esprit qui te fît dire : C’est bien, et le le fît dire avec une pleine confiance, libre de toute épreuve, et enfin de toute captivité; or, c’est là ce que tu ne trouvais point. Que dirai-je? Qu’un guide est venu te montrer la voie? C’est la voie elle-même qui est venue vers toi, et tu as été remis dans cette voie, sans que tu l’aies aucunement mérité, puisque tu étais dans l’erreur. Mais depuis

1. Ps. LXXXV, 11.

145

que tu y marches, es-tu ton propre guide Celui qui t’a enseigné la voie t’a-t-il délaissé ? Non, dit le Psalmiste:, « Vous m’avez enseigné dès ma jeunesse; et jusqu’à ce jour, je publierai vos merveilles ». Car il y a du merveilleux dans ce que vous faites pour moi, pour me diriger et me mettre sur la route; et ce sont là vos merveilles. Quelles sont, crois-tu, les merveilles de Dieu ? et de toutes ces merveilles, qu’y a-t-il de plus admirable que de ressusciter les morts? Mais suis-le donc un mort, diras-tu? Si tu étais mort, on ne te dirait point: « Lève-toi, ô toi o qui dors, sors d’entre les morts, et le Christ « t’illuminera 1 ». Tous les infidèles sont morts, comme tous les pécheurs, ils ont la vie corporelle, mais l’âme est morte. Or, rendre la vie à celui dont le corps est mort, c’est le mettre en état de voir encore cette lumière, et de respirer l’air; mais ce n’est pas être pour lui l’air et la lumière; il commence à revoir ce qu’il voyait auparavant. Ce n’est pas ainsi que l’on ressuscite une âme. Dieu seul ressuscite une âme, comme il est vrai de dire que seul il rend la vie au corps; mais pour Dieu, ressusciter un corps, c’est le rendre au monde; tandis que ressusciter une âme, c’est la ramener à lui-même. Supprimez l’air de ce monde, et le corps meurt aussitôt; que Dieu se retire, et notre âme est morte. Pour Dieu, ressusciter une âme, c’est la mettre en lui-même; en dehors de lui, elle meurt de nouveau. Or, il ne la ressuscite point pour l’abandonner à elle-même, comme il ressuscita Lazare, mort depuis quatre jours, et rendu à la vie du corps par la présence corporelle du Sauveur. Il approcha son corps du sépulcre et cria : « Lazare, sortez, dehors » : Lazare se leva et sortit du sépulcre, tout lié qu’il était, puis on le délia et il s’en alla 2. La présence du Seigneur le rendit à la vie, niais il vécut en l’absence du Seigneur. Et toutefois, en le ressuscitant par sa présence corporelle et visible, il le ressuscita encore par cette invisible majesté dont aucun lieu n’est privé. Or, bien que le Seigneur fût présent, d’une manière visible, pour ressusciter Lazare; quand le Seigneur s’éloigna de celte ville ou de ce lieu, Lazare cessa-t-il de vivre? Ce n’est pas ainsi que notre âme revient à la vie. Dieu la ressuscite, et voilà qu’elle meurt de nouveau, si Dieu l’abandonne.

1. Ephés. V, 14. — 2. Jean, XI, 41-44,

donne. Je vais vous dire une chose hardie, et vraie néanmoins : nous avons deux vies, la vie de l’âme et la vie du corps, De même que l’âme est la vie du corps, ainsi Dieu est la vie de isotte âme; et comme le corps meurt quand il perd son âme, l’esprit meurt quand il perd son Dieu. C’est donc une grâce de la part de Dieu de nous ressusciter et de demeurer avec nous. Aussi, parce qu’il nous délivre de notre mort, et qu’il renouvelle en quelque sorte notre vie, nous lui disons: « O Dieu, vous m’avez instruit dès mes jeunes années ». Et parce qu’il ne s’éloigne point de ceux qu’il ressuscite, de peur que son éloignement ne leur donne la mort, nous lui disons : « Et jusqu’à présent j’annoncerai vos merveilles», car je ne vis qu’en union avec vous; c’est vous qui êtes la vie de mon âme; elle meurt si vous l’abandonnez à elle-même. « C’est donc jusqu’à présent », c’est-à-dire, tandis que ma vie, ou plutôt mon Dieu est en moi. Mais après?

4. « Et jusqu’à ma vieillesse, et mes derniers jours 1». Voilà deux expressions pour désigner la vieillesse, et dont le sens est distinct du grec. L’âge mûr qui succède à la jeunesse, a chez les Grecs un nom particulier, et il en est un autre pour la vieillesse qui vient après l’âge mûr : on appelle presbutes, l’homme de l’âge mûr, et geron le vieillard. Mais comme ces deux noms sont confondus en latin, on a désigné la vieillesse par deux expressions, vieillesse et derniers jours; vous savez que ce sont là deux âges différents. « Vous m’avez instruit de votre grâce, dès u ma jeunesse; et jusqu’à présent », après ma jeunesse, « j’annoncerai vos merveilles », car vous êtes avec moi pour me garantir de la mort, vous qui êtes venu me ressusciter : « Et jusqu’à ma vieillesse, et le déclin de ma vie»; c’est-à-dire, jusqu’à mon dernier moment, si vous n’êtes avec moi, je n’aurai aucun mérite; que votre grâce demeure donc en moi. Ainsi parlerait un homme seul, toi, lui ou moi; mais comme c’est la parole d’un noble interlocuteur, c’est-à-dire de l’unité même, c’est la parole de l’Eglise; cherchons la jeunesse de l’Eglise. A son avènement, le Christ est crucifié, il meurt, il ressuscite, il appelle les nations, les voilà qui se convertissent, de généreux martyrs se présentent pour le Christ, le sang des fidèles est répandu,

1. Ps. LXX, 18.

146

voilà que s’élève dans l’Eglise une abondante moisson : c’est sa jeunesse. Mais, à mesure que le temps marche, que l’Eglise confesse toujours et dise : « Jusqu’à ce jour j’annoncerai vos merveilles ». Non-seulement dans ma jeunesse, alors que Paul et Pierre, que les premiers Apôtres les annonçaient; niais dans le cours des âges, moi ou plutôt l’unité des membres qui composent votre corps, « j’annoncerai vos merveilles ». Et après? « Jusque dans la vieillesse et mes derniers jours, je publierai vos merveilles »; car l’Eglise sera ici-bas jusqu’à la fin des temps. Eh! Si elle ne devait subsister ici-bas jusqu’à la fin des siècles, à qui le Seigneur aurait-il dit : « Je suis avec vous, jusqu’à la consommation des temps 1? »

Pourquoi fallait-il nous tenir ce langage dans les saintes Ecritures? C’est qu’on devait rencontrer des ennemis de la foi chrétienne qui diraient: Les chrétiens ne sont que pour un instant, ils disparaîtront, le culte des idoles reviendra, tout sera rétabli comme auparavant

2. Combien de temps subsisteront les chrétiens? «Jusqu’à la vieillesse, et les dernières années » ; c’est-à-dire jusqu’à la fin des siècles. Et toi, misérable infidèle, tu attends que le Christianisme passe, et tu passeras sans être chrétien : tandis que les chrétiens doivent demeurer jusqu’à la fin des temps; et toi, dans ton infidélité, à la fin d’une vie si courte, de quel front te présenteras-tu devant un juge que tu auras blasphémé pendant ton existence? Donc, « depuis ma jeunesse jusqu’aujourd’hui, et jusqu’à ma vieillesse et mes derniers jours, Seigneur, ne m’abandonnez pas ». Et cela ne sera point pour un temps, comme le disent nos ennemis. « Ne m’abandonnez point, que je n’aie publié votre puissance devant toute génération à venir ». A qui le bras du Seigneur a-t-il été montré 3? Le bras du Seigneur, c’est le Christ. Ne m’abandonnez donc point: qu’ils ne soient point dans la joie, ceux qui disent : Les chrétiens ne sont que pour un temps. Qu’il y ait toujours des hommes pour annoncer votre bras. A qui? « A toutes les races futures ». Si donc c’est à toutes les races futures, c’est jusqu’à la fin des siècles; car à la fin du monde, il n’y aura plus de génération à venir.

5. « Je publierai votre puissance et votre

1. Matth. XXVIII, 20. — 2. Voir Discours sur le Ps. XL, n. 1. — 3. Ps. LIII, 1.

justice 1». C’est là montrer votre bras à toutes les générations à venir. Et quelle est l’oeuvre de votre bras? notre délivrance gratuite. Voilà ce que je dois publier, votre grâce à toute génération à venir; je dirai à tout homme qui doit naître : Tu n’es rien par toi-même, invoque le Seigneur; le péché vient de toi, le mérite vient de Dieu : ce qui t’est dû, c’est le châtiment, et si tu reçois une récompense, Dieu couronnera ses dons, et non pas tes mérites. Je dirai à toute génération à venir : Tu es venu de la captivité, tu appartenais à Adam. A toute génération à venir, je montrerai non mes forces, non ma justice, mais « votre puissance et votre justice, ô Dieu, jusqu’aux plus hautes merveilles qui sont votre ouvrage ». Jusqu’à quel point « votre justice et votre puissance? »

jusqu’à la chair et au sang? Bien plus « jusqu’aux merveilles les plus élevées qui sont votre ouvrage». Les cieux sont en haut, les Anges sont en haut, ainsi que les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances; ils vous doivent ce qu’ils sont, ils vous doivent la vie, et surtout la vie de justice, et la vie heureuse. Jusqu’où donc « publierai-je votre  justice et votre puissance? » « Jusqu’aux plus hautes merveilles qui sont votre ouvrage ». Ne croyez pas que l’homme seul ait part à la grâce de Dieu. Qu’était l’ange avant d’être créé?

Que serait-il s’il était délaissé de son Créateur?

Donc « je publierai votre justice et votre puissance, jusqu’aux plus hautes merveilles qui sont votre ouvrage».

6. Toutefois l’homme se glorifie : et pour être de la première captivité, il écoute la suggestion du serpent : « Goûtez, et vous serez comme des dieux 2 ». Des hommes comme des dieux ! « O Dieu, qui est semblable à vous? » Rien, ni dans l’abîme, ni dans l’enfer, ni sur la terre, ni dans les cieux; car c’est vous qui avez tout créé. Comment l’oeuvre entre-t-elle en lice avec l’ouvrier? « O Dieu, qui est semblable à vous? » Pour moi, dit ce misérable Adam, et tout homme est en Adam, lorsque, cédant à la perversité, je veux être semblable à vous, je me vois réduit à en appeler à vous, de ma triste captivité; heureux jadis sous un roi plein de bonté, je suis devenu l’esclave de mon séducteur; et maintenant je crie vers vous, parce que je suis tombé en me séparant de vous. Et pourquoi

1. Ps. LXX, 19.—  2. Gen. III, 5.

147

suis-je tombé loin devons? Parce que j’ai cédé à la malice, et voulu être semblable à vous. Quoi donc?

N’est-ce pas à devenir semblable à lui, que le Seigneur nous appelle? N’est-ce point lui qui nous dit : « Aimez vos ennemis; priez pour ceux qui vous persécutent: faites du bien à ceux qui vous haïssent? » C’est là nous inviter à lui devenir semblables. Et puis, que dit-il ensuite? « Afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux ». Or, que fait ce Père? Le voici assurément: « Il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes 1». Donc vouloir du bien à ses ennemis, c’est ressembler à Dieu ; et ce n’est point là de l’orgueil, mais de l’obéissance. Pourquoi? Parce que nous sommes faits à l’image de Dieu. « Faisons l’homme », dit-il, « à notre image et à notre ressemblance 2 ». Il n’y a donc point usurpation à garder,en nous l’image de Dieu, et puissions-nous ne point la perdre par notre orgueil. Mais qu’est-ce que cette prétention orgueilleuse d’être semblable à Dieu? Quel motif, pensez-vous, fait dire à cette âme captive : « Seigneur, qui est semblable à vous?» Quelle malice y a-t-il dans cette ressemblance? Ecoutez et comprenez, si vous le pouvez; nous espérons que celui qui nous met lui-même ces paroles dans la bouche, nous donnera aussi le pouvoir de les comprendre. Dieu n’a besoin d’aucun bien, il est le bien suprême, et tout bien vient de lui. Pour être bons, nous avons besoin de Dieu; mais lui, pour être bon, n’a nul besoin de nous, et non-seulement de nous, mais pas même « de ces merveilles si hautes qui sont son ouvrage»; il n’a besoin ni des esprits célestes, ni des esprits supérieurs encore, ni de ce que l’on nomme le ciel des cieux, pour être supérieur en bonté, en puissance, en félicité. Que serait tout ce qui n’est point lui, si lui-même ne l’eût créé? Quel besoin peut avoir de toi celui qui était avant toi, et qui est si puissant, qu’il t’a créé lorsque tu n’étais pas? Mais cette oeuvre, est-ce l’oeuvre des parents à l’égard des enfants? Cette génération est plutôt l’oeuvre d’une convoitise charnelle, qu’une création : Dieu crée alors qu’ils engendrent. Mais situ crées aussi bien que Dieu, dis-moi ce que ta femme doit mettre au monde. Pourquoi te demander de me le dire? Que ta femme le

1. Matth. V, 44, 45.— 2. Gen. I, 26.

dise, elle qui ne sait ce qu’elle porte. Et toutefois les hommes engendrent des fils, pour être la consolation et le soutien de leur vieillesse. Or, Dieu n’a-t-il créé tout ce qui existe que pour avoir un soutien dans ses vieux jours? Dieu connaît ce qu’il crée, et ses desseins de bonté sur sa créature, et ce qu’elle deviendra par sa propre volonté : Dieu connaît tout cela, et le coordonne avec sagesse, Mais l’homme, pour être quelque chose, se tourne vers celui qui l’a créé. Pour lui, s’en éloigner, c’est se glacer; s’en rapprocher, c’est se réchauffer; s’en éloigner, c’est la nuit; s’en rapprocher, c’est la lumière. Celui qui lui a donné l’être lui donne encore le bien-être. Enfin ce fils le plus jeune qui voulut avoir en main la part de cet héritage que son père lui gardait si avantageusement, devint maître de lui-même et s’en alla dans un pays éloigné, où il servit un maître méchant et garda les pourceaux. Mais la faim corrigea cet orgueilleux, que l’abondance avait éloigné

1. Donc tout homme qui aspire à être semblable à Dieu, qui veut se tenir auprès de lui, qui lui garde toute sa force 2, comme a dit le Prophète, ne doit point s’en éloigner; qu’il s’attache à lui, afin d’en recevoir l’empreinte, comme la cire reçoit l’empreinte d’un anneau; qu’en s’attachant à lui, il en reçoive l’image, et dise avec le Prophète : « Il m’est bon de m’attacher à Dieu 3 », alors il gardera cette image, cette ressemblance à laquelle il a été fait. Mais si vouloir imiter Dieu n’est qu’un acte pervers, et de même que Dieu n’a besoin de personne pour le gouverner et le conduire, si l’homme veut user de sa puissance pour se diriger et se conduire comme Dieu, sans aucune main étrangère, que lui restera-t-il alors, mes frères, sinon de languir loin de ce feu divin, de s’évanouir loin de cette vérité, de changer toujours et d’aboutir au néant, loin de celui qui est souverainement, qui est immuable?

7. Voilà ce qu’a fait le diable: il a voulu imiter Dieu, mais d’une manière criminelle. Loin d’être soumis à la puissance divine, il a voulu une puissance à l’encontre de Dieu même. Quant à l’homme, il entendit le Seigneur Dieu qui lui intimait ce précepte « Ne touchez point 4». A quoi? A cet arbre. Et qu’était-ce que cet arbre? S’il est bon.

1. Luc, XV, 12-16.— 2. Ps. LVIII, 10.— 3. Id. LXXII, 28.— 4. Gen. II, 17.

pourquoi n’y pas toucher? S’il est mauvais, que fait-il dans le paradis? C’est au contraire parce qu’il est un bon arbre qu’il est dans le paradis : mais je te défends d’y toucher. Pourquoi n’y pas toucher? Parce que je veux ton obéissance et non tes contradictions. Voilà ton service, ô serviteur; mais ne sers point d’une manière perverse. Serviteur, écoute avant tout l’ordre du Maître, et tu comprendras le sens du précepte. Cet arbre est bon, et je te défends d’y toucher. Pourquoi? Parce que je suis maître, et toi serviteur. C’est là toute la raison. Te paraît-elle faible, et dédaignerais-tu de me servir? Quel est ton avantage, sinon d’être soumis à ton maître? Or, s’il est avantageux pour toi d’être sous un maître, et d’obéir, que devait-il te commander? Pouvait-il exiger quelque chose de toi? Devait-il te dire: Offre-moi un sacrifice? N’a-t-il pas fait toutes les créatures, et toi-même entre ces créatures? Devait-il te dire: Sois à mon service, ou près de ma couche, quand je prends mon repos, ou à table quand je répare mes forces, ou dans le bain quand je me lave? Eh quoi! parce que Dieu n’avait nul besoin de tes services, ne devait-il rien te commander? Mais s’il fallait t’intimer un ordre, afin de te faire sentir, pour ton avantage, que tu es sous la dépendance d’un maître, il devait faire quelque défense, non pas que l’arbre fût mauvais, mais parce que tu avais besoin d’obéir.

Or, le Seigneur ne pouvait te faire mieux sentir l’avantage de l’obéissance, qu’en prohibant pour toi ce qui n’était point mauvais. Il n’y a que l’obéissance qu’on puisse rémunérer, il n’y a que la désobéissance que l’on châtie. L’arbre est bon, mais je te défends d’y toucher. Tu ne mourras point, situ n’y touches point. Interdire cet arbre, était-ce donc interdire tous les autres? Le jardin n’est-il pas plein d’arbres fruitiers? Te manquerait-il quelque chose? Je t’interdis celui-là, je te défends d’en goûter.

Il est bon, mais l’obéissance est meilleure encore. Si tu viens à y toucher, cet arbre deviendra-t-il un poison, qui te fera mourir? Non: mais toucher au fruit défendu est une désobéissance qui t’assujétit à la mort. Aussi cet arbre est-il appelé l’arbre de la science du bien et du mal 1, non que ses fruits la pussent donner; mais peu importe la nature de l’arbre, et la nature de ses fruits, il était ainsi appelé parce que l’homme qui ne voudrait

1. Gen. II, 7.

point faire le discernement du bien et du mal, d’après le précepte de Dieu, le devait faire par sa propre expérience, et n’enfreindre la défense que pour trouver la mort. Mais d’où vient, mes frères, qu’Adam y toucha? Que lui manquait-il? Oui, dites-le-moi, que lui manquait-il dans le paradis, au milieu de ces richesses, au milieu des délices, alors que ses délices étaient de voir la face de Dieu, cette face qu’il craignait après le péché comme la face d’un ennemi? Que lui manquait-il pour toucher à cet arbre? N’est-ce pas qu’il voulut user de sa puissance, et mit son bonheur à violer une défense, afin de n’être sous aucune domination, et d’être comme Dieu, puisque Dieu n’a aucun maître? Funeste liberté! criminelle présomption ! Le voilà qui mourra parce qu’il s’est éloigné de la justice! Voilà qu’il a violé le précepte, qu’il a secoué de ses épaules le joug de la discipline, et brisé dans sa fureur le frein qui le dirigeait; où est-il maintenant? Le voici captif, et il s’écrie; « Seigneur, qui est semblable à vous? » J’ai voulu follement devenir semblable à vous, et me voilà semblable aux bêtes. Sous votre empire, assujéti à vos lois, j’étais véritablement semblable à vous : mais l’homme était en honneur, et il ne l’a pas compris, il s’est comparé aux animaux sans raison, et leur est devenu semblable Dans cette malheureuse ressemblance avec l’animal, crie donc enfin, et dis au Seigneur : « O Dieu, qui est semblable à vous? »

8. « Que d’angoisses, et nombreuses et accablantes, vous m’avez fait éprouver 2 !» Tout cela est bien juste , esclave orgueilleux; car tu as voulu, dans ton insolence, être semblable à ton Seigneur, toi qui étais fait à son image. Et tu voudrais trouver le bonheur en t’éloignant du bien suprême? Dieu te dit alors : Si tu trouves la félicité en t’éloignant de moi, je ne suis pas le bien pour toi. Mais si Dieu est bon, souverainement bon, d’une bonté qui lui soit propre et ne lui vienne point d’ailleurs; s’il est pour nous le souverain bien,que serais-tu loin de lui, sinon mauvais? Et s’il est notre bonheur, que peux-tu espérer en t’éloignant de lui, sinon le malheur? Reviens donc, instruit par le malheur, et dis: « Seigneur, qui est semblable à vous? Que d’angoisses, et nombreuses et accablantes, m’avez-vous fait éprouver ! »

1. Ps. XLVIII, 13. — 2. Id. XX, 20.

149

9. Toutefois ce n’était point un abandon, mais bien un châtiment, une épreuve. Ecoutons cette action de grâce du Prophète: « Vous êtes revenu, et vous m’avez rendu à la vie et retiré une seconde fois des entrailles de la terre 1». Quelle fut donc la première fois ?

Pourquoi « une seconde fois? » O homme, tu es tombé de bien haut, esclave rebelle, orgueilleux contre Dieu, tu es tombé de bien haut! Cette parole s’est accomplie en toi:

« Quiconque s’élève sera humilié »;

que cette autre s’accomplisse de même: « Quiconque  s’abaisse sera élevé 2 ». Sors enfin de l’abîme. Me voici, dit-il, je reviens et je le reconnais: « O Dieu, qui est semblable à vous? Quelles tribulations, et nombreuses et accablantes, vous m’avez fait éprouver! Mais vous êtes revenu, vous m’avez rendu à la vie, et m’avez une seconde fois retiré des entrailles de la terre ». Je comprends. Vous m’avez retiré des abîmes de la terre: vous m’avez retiré des profondeurs et de l’abîme du péché. Mais comment une seconde fois? » Quelle fut la première? Voyons la suite du psaume. Elle vous expliquera peut-être ce que nous ne comprenons pas encore, ce que signifie « une seconde fois ». Ecoutons donc. « Combien d’angoisses, et nombreuses et accablantes, m’avez-vous fait éprouver! Et vous êtes revenu, et m’avez rendu à la vie, vous m’avez retiré une seconde fois des entrailles de la terre 3». Mais ensuite? « Vous avez multiplié votre justice , vous vous êtes tourné vers moi pour me consoler, et me retirer de nouveau des entrailles de la terre 4 » Voici encore une fois « de nouveau ». S’il nous paraissait difficile d’en préciser le sens une première fois, que sera-ce maintenant qu’il est répété? « De nouveau », signifie d’abord deux fois, et le voici encore une fois. Puisse m’aider celui de qui vient la grâce; puisse m’aider ce bras que nous annonçons à toute créature à venir; puisse-t-il m’aider lui-même, et que sa croix soit une clef qui m’ouvre ce mystère sacré. Ce n’est pas sans raison en effet qu’à sa mon sur la croix, le

voile du temple 4 fut déchiré en deux parties, parce que la passion de Jésus-Christ mettait à

découvert les mystères les plus cachés. Puisse-t-il assister ceux qui retournent à lui; que

le voile soit enlevé 5; et que Jésus-Christ

1. Ps. LXX, 20. — 2. Luc, XIV, 11. — 3. Ps. LIX, 21. — 4. Matth. XXVII, 51. — 5. II Cor, III, 16.

notre Seigneur et Sauveur nous dise pourquoi le Prophète parle ainsi: « Vous m’avez fait éprouver des peines sans nombre et accablantes; et revenant à nous, vous nous avez vivifié, et retiré de nouveau des entrailles de la terre ». Voilà une première fois « de nouveau ». Cherchons ce qu’il signifie et nous trouverons pourquoi il est répété une seconde fois.

10. Qu’est-ce que le Christ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu, et le Verbe était en Dieu.

Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien n’a été fait sans lui ». Prodigieuse élévation! Incommensurable élévation! Et toi captif, où es-tu? Dans la chair, dans la mort. Qui est donc ce Verbe? Et toi qui es-tu? Qu’a fait ensuite ce Verbe? Et pour qui? Qui est-il, sinon le Verbe, comme on l’appelle? Quel Verbe? Est-ce une parole qui résonne et qui passe? C’est le Verbe qui est Dieu et en Dieu, le Verbe par qui tout a été fait. Qu’est-il pour toi? « Le Verbe qui s’est fait chair, pour habiter parmi nous 1. Celui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous, que ne nous donnera-t-il pas avec lui 2? » Voilà ce qu’il est, ce qu’il devient, et pour qui. Le Fils de Dieu prend une chair à cause du pécheur, de l’homme inique, du déserteur, de l’orgueilleux, de ce misérable qui voulait être semblable à son Dieu. Il est devenu ce que tu es, ô fils de l’homme, afin que nous devinssions fils de Dieu. Il s’est fait chair; d’où est venue cette chair? De la vierge Marie

3. D’où venait la vierge Marie? D’Adam. C’était donc de ce premier captif, et la chair du Christ venait de cette niasse de servitude. A quoi bon? Pour te servir de modèle. Il à pris en toi le moyen de mourir pour toi; il a pris en toi de quoi offrir pour toi, afin de t’instruire par son exemple. Que devait-il t’apprendre? Que tu dois ressusciter. Comment pourrais tu le croire, si tu ne voyais la résurrection dans une chair tirée de la masse de ta mortalité? C’est donc en lui que nous sommes ressuscités tout d’abord , et nous sommes ressuscités, parce que le Christ est ressuscité; car ce n’est point le Verbe qui est mort, puis ressuscité: mais c’est la chair qui, dans le Verbe, est morte, puis ressuscitée. Le Christ est mort dans cette chair qui doit mourir en toi, et ressuscité dans cette

1. Jean, I, 13-14. — 2. Rom. VIII, 32.— 3. Luc, II, 7.

150

même chair comme tu dois ressusciter. Son exemple t’apprend à ne rien craindre, mais à espérer. Tu redoutais la mort, et le voilà qui meurt; tu désespérais de ressusciter, le voilà qui ressuscite. Mais, diras-tu, le Christ est ressuscité; et moi, ressusciterai-je? Il est ressuscité dans cette chair qu’il a prise de toi et pour toi. C’est donc ta nature qui t’a précédé en lui : c’est ce qu’il tenait de toi qui est monté au ciel avant toi; tu y es donc monté aussi toi-même. Le Christ y est monté le premier, et nous en lui : parce que sa chair était de nature humaine. Donc, à sa résurrection nous avons été retirés des entrailles de la terre. Alors cette parole: « Vous m’avez retiré des entrailles de la terre », se justifie à la résurrection de Jésus-Christ. Et quand nous avons cru en lui, « il nous a tirés de nouveau des entrailles de la terre ». Voilà encore « de nouveau ». Ecoute l’Apôtre qui nous en prêche l’accomplissement: « Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez ce qui est d’en haut, goûtez ce qui est d’en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu; goûtez ce qui est du ciel, non ce qui est sur la terre 1 ». Le Christ est donc ressuscité le premier; nous aussi nous sommes ressuscités, mais seulement par l’espérance. Ecoute le même apôtre saint Paul qui nous dit : « Nous gémissons intérieurement dans l’attente de l’adoption, qui sera la délivrance de notre corps ». Tu es encore dans les gémissements, encore dans l’attente. Qu’as-tu donc reçu du Christ ? Ecoute ce qui suit: « Nous sommes sauvés par l’espérance; or, l’espérance qui verrait, ne serait plus une espérance. Car, comment espérer ce que l’on voit déjà? Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience 2 ». Ainsi donc, c’est par l’espérance que nous sommes tirés de l’abîme une seconde fois. Pourquoi une « seconde fois? » Parce que le Christ nous avait déjà précédés;

et comme nous ressusciterons en réalité ; puisque nous vivons dans l’espérance, et que maintenant nous marchons dans la foi; nous avons été retirés des entrailles de la terre, par la foi en celui qui est ressuscité avant nous des entrailles de la terre; notre âme est sortie de l’infidélité, de l’incrédulité, Ainsi s’est accomplie en nous une première résurrection par la foi. Mais si elle doit être la seule, que devient cette parole de saint

1. Coloss. III, 1, 2. — 2. Rom. VIII, 23-25.

Paul : « Nous attendons l’adoption qui délivrera notre corps?» et cette autre du même endroit : « Le corps est mort à cause du péché, mais l’esprit vit à cause de la justice? Or, si l’esprit qui a ressuscité le Christ d’entre les morts, vit en nous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, vivifiera aussi vos corps mortels à cause de son esprit qui habite en vous ». Donc, nous sommes déjà ressuscités en esprit par la foi, l’espérance et la charité. Mais il nous reste à ressusciter dans notre corps. Te voilà donc une première fois et une seconde fois tiré des entrailles de la terre. Une première fois, dans le Christ qui nous à précédés; une seconde fois, en espérance, et cette espérance deviendra une réalité. « Vous avez multiplié votre justice », dans ceux qui ont embrassé la foi, et qui sont ressuscités d’abord en espérance : « Vous avez  multiplié votre justice ». Car le châtiment vient de cette justice: « Et le temps est venu», dit saint Pierre, « de commencer le jugement par la maison de Dieu 2 », ou par les saints. « Or, Dieu châtie tout homme qu’il adopte pour fils 3». Vous avez multiplié votre justice » : puisque vous n’avez pas épargné vos fils eux-mêmes, et que vous ne préservez pas du châtiment ceux à qui vous réservez l’héritage éternel. « Vous avez multiplié votre justice et vous vous êtes retourné pour me consoler » : et comme vous ressusciterez mon corps à la fin des temps, « vous m’avez tiré de la terre encore une fois ».

11. « Pour moi, je chanterai toujours votre vérité sur les instruments du psaume 4». L’instrument du psaume est le psaltérion. Mais qu’est-ce que le psaltérion? Un instrument de bois avec des cordes. Que signifie-t-il? Il diffère quelque peu de la harpe: ceux qui le connaissent prétendent qu’il y a cette différence, que dans le psaltérion, ce bois creux auquel sont ajustées ces cordes qui doivent résonner, est à la partie supérieure, tandis qu’il est à la partie inférieure dans la harpe. Et comme l’esprit vient du ciel, tandis que la chair vient de la terre, le psaltérion paraît être un instrument céleste, tandis que la harpe serait terrestre. Or, comme le Prophète avait parlé de nous tirer deux fois des entrailles de la terre, une fois selon l’esprit et par l’espérance, une seconde fois, d’une

1. Rom VIII, 10, 11. — 2. I Pierre, IV, 17.— 3. Prov. III, 12; Hébr. XII, 6. — 4. Ps. LXX, 22.

151

manière corporelle et en réalité ; écoutez ces deux résurrections: « Pour moi, je chanterai, en votre honneur, votre vérité sur l’instrument du psaume ». Voilà pour l’esprit: et que sera-ce du corps? « Je vous chanterai sur la harpe, ô saint d’Israël ».

12. Ecoutez encore cette résurrection, une première fois et une seconde fois. « Mes lèvres tressailliront quand je chanterai votre gloire 1». Comme les lèvres peuvent se dire de l’homme intérieur aussi bien que de l’homme extérieur, et que le sens qu’elles ont ici peut être incertain; le Prophète ajoute: « Ainsi que mon âme que vous avez rachetée». Donc, avec ces lèvres intérieures, sauvés en espérance, retirés des abîmes de la terre par la foi et la charité, et attendant néanmoins la délivrance de notre corps 2, que disons-nous à Dieu? Le Prophète a déjà parlé « de notre âme que Dieu a rachetée» .Mais pour ne point nous laisser croire que notre âme seule est rachetée par la délivrance dont il a parlé, «et encore», dit-il. Qu’est-ce à dire encore? « Mais encore ma langue », c’est bien la langue du corps, « publiera tout le jour votre justice 3 » ; c’est-à-dire éternellement, à jamais. Mais quand est-ce qu’il en sera ainsi? A la fin des siècles, lorsque notre corps sera ressuscité et semblable aux anges. Comment savons-nous que c’est de la fin du siècle qu’il est dit: « Et mon âme chantera votre justice pendant tout le jour? » C’est qu’alors « seront couverts de honte et de confusion ceux

1. Ps. LXX, 23. — 2. Rom. VIII, 23. — 3. Ps. LXX, 24.

qui cherchent à me nuire ». Or, quand seront-ils dans la honte et dans la confusion, sinon à la fin des siècles? Ils ne peuvent être confondus qu’en deux manières, ou quand ils croiront au Christ, ou quand le Christ viendra les juger. Tant que l’Eglise, en effet, sera sur la terre, tant que le froment gémit au milieu de la paille, tant que gémissent les épis mêlés à l’ivraie 1, les vases de miséricorde parmi les vases de colère destinés à l’ignominie 2, tant que gémit le lys au milieu des épines, il ne manquera pas d’ennemis pour dire : « Quand mourra-t-il? quand périra sa mémoire et n son nom 3? » C’est-à-dire : A bientôt, et il n’y aura plus de chrétiens; ils ne sont que depuis un temps, et un temps viendra qu’ils disparaîtront. Mais en parlant de la sorte, ces ennemis meurent pour l’éternité et l’Eglise demeure, montrant le bras de Dieu à toute génération à venir. Mais à la fin des temps le Christ viendra dans sa gloire, et les morts ressusciteront tous, chacun portant ses oeuvres: les bons seront séparés et mis à la droite, et les méchants à la gauche 4; et nos insulteurs d’autrefois seront confondus, et nos railleurs couverts de honte ; et c’est ainsi qu’après la résurrection, ma langue publiera votre justice et chantera votre louange pendant tout le jour, pendant que la honte et l’ignominie feront le partage de ceux qui cherchent à me nuire.

1. Matth. III, 12; XIII, 30. —  2. II Tim. II, 20. — 3. Ps. XL, 6. — 4. Matth. XXV, 33.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 71 à 75

DISCOURS SUR LE PSAUME LXXI (1).

LE VRAI SALOMON OU LE CHRIST.

C‘est le Christ qui nous donne la véritable paix avec Dieu. Il a reçu le pouvoir de juger et de sauver ceux qui sont humbles, pauvres selon l’esprit divin, qui ne prétendent point tenir la justice d’eux-mêmes. C’est de Dieu que vient le jugement ou la droiture, la justice. C’est aux montagnes ou aux hommes de recevoir et de maintenir la paix, aux collines d’obéir aux montagnes, mais sans les préférer alu Christ, comme font les schismatiques. Les premières nous réconcilient avec Dieu, l’obéissance des collines arrive au perfectionnement. Le démon ou calomniateur sera humilié quand Jésus nous donnera la grâce, mourra et ressuscitera, régnera avec le soleil ou s’assiéra à la droite de Dieu, tandis que la lune ou l’Eglise qu’il a devancée dans le ciel, réparera par les générations successives les pertes de la mort. Il descend par la grâce comme la pluie sur la toison. La lune ou l’Eglise sera élevée. Conversion des Ethiopiens ou Gentils, schismes. Le Christ nous arrache au puissant ou au démon, nous pardonne, nous rachète de l’usure ou du châtiment, nous fait grandir à ses yeux, vit éternellement, recueille l’or de l’Arabie on la sagesse des convertis, affermit les montagnes ou accomplit les promesses des saintes Ecritures, s’élève au-dessus du monde par le fruit de la chaulé, qui est le froment et qui domine le u onde. Que son nom soit béni, puisque de lui nous vient la bénédiction.

1. « Pour Salomon », tel est le titre du psaume : et toutefois ce qu’il contient ne peut s’accorder avec le récit de l’Ecriture au sujet de Salomon, roi charnel d’Israël, mais convient très-bien à Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est pourquoi ce nom de Salomon ne nous paraît ici qu’une figure de l’avenir qui nous annonce le Christ. Car Salomon signifie pacifique, et dès lors s’applique d’une manière bien vraie et bien convenable à celui qui nous sert de médiateur, afin que d’ennemis que nous étions, nous soyons réconciliés à Dieu, par la rémission de nos péchés. « Car  lorsque nous étions ennemis, nous avons été réconciliés à Dieu par la mort de son  Fils 2». Ce même Fils est le véritable pacifique, « puisque des deux peuples, il n’en a fait qu’un seul, en détruisant dans sa propre chair le mur de séparation, ou leurs inimitiés; abolissant par ses décrets la loi chargée de préceptes, pour former en lui seul un homme nouveau de ces deux peuples, mettant la paix entre eux; il est donc venu prêcher la paix à ceux qui étaient éloignés et la paix encore à ceux qui étaient proches 3». Lui-même nous dit dans l’Evangile: « Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix 4 ». Et dans une foule d’autres témoignages le Christ notre Seigneur se montre pacifique non point dans le sens de cette paix que le monde connaît et recherche, mais de cette

1. Tiré de l’épître CLXIX à Evode, n. I.— 2. Rom. V, 10.— 3. Ephés. II, 14-17. — 4. Jean, XIV, 27.

paix dont le Prophète a dit : «  Je leur donnerai de vraies consolations, et paix sur paix 1 »: c’est-à-dire, qu’à la paix de réconciliation j’ajouterai la paix de l’immortalité. Car après l’accomplissement des promesses de Dieu, le même Prophète nous fait espérer une dernière paix dans laquelle nous vivrons éternellement avec Dieu, lorsqu’il nous dit : « Seigneur, notre Dieu, donnez-nous votre paix, après nous avoir donné toutes choses 2». Cette paix alors sera parfaite, « quand la mort notre dernière ennemie sera détruite 3». Mais en qui cela s’accomplira-t-il, sinon dans ce roi de paix et de réconciliation? « De même, en effet, que tous meurent en Adam, de même tous seront vivifiés en Jésus-Christ 4 ». Après avoir trouvé le vrai Salomon, le vrai

pacifique, écoutons maintenant les enseignements du psaume.

2. « O Dieu, donnez au roi votre jugement,  et votre justice au fils du roi 5 ». Le Seigneur dit lui-même dans l’Evangile : « Le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils 6». C’est bien là : « ô Dieu, donnez votre jugement au roi ». Et ce roi est aussi fils du roi, car le Père est roi lui-même : aussi est-il écrit qu’un roi fit des noces à son fils 7. Cette répétition est dans l’usage des Ecritures. Ainsi cette expression « Votre jugement », est répétée dans « votre

1. Isa. LVII, 19, suiv. les Septante. — 2. Id. XXVI, 12, suiv. les Septante — 3. I Cor. XV, 26. — 4. Id. 22.— 5. Ps. LXVI, 2. — 6. Jean, V, 22 — 7. Matth. XXII, 2.

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justice »; et cette autre : « Au roi », dans « au Fils du roi »; de même qu’il est dit ailleurs : « Celui qui habite dans les cieux se rira d’eux, et le Seigneur les persiflera 1 ». Or, « celui qui habite les cieux », est bien le même que « le Seigneur»; et « se rira d’eux » a le même sens que « les persiflera ». Il en est de même dans « les cieux qui racontent la gloire de Dieu et le firmament qui annonce l’oeuvre de ses mains 2 » . « L’oeuvre de ses mains » est une répétition de « sa gloire », et « annoncer » une répétition de « raconter». Or, ces répétitions sont fréquentes dans les Ecritures, soit qu’elles redisent les mêmes paroles, soit qu’elles expriment le même sens avec des paroles différentes : elles se trouvent principalement dans les psaumes, et dans ce style dont le but est d’émouvoir les âmes.

3. Le Prophète continue : « De juger votre peuple dans la justice; et vos pauvres dans l’équité 3 » . Ces paroles : « De juger votre peuple dans la justice », font voir suffisamment que le Père, qui est roi, a donné au roi son Fils le jugement et la justice pour juger votre peuple. Cette même expression se trouve dans Salomon : « Proverbes de Salomon, fils de David, de connaître la sagesse et la discipline 4 »; c’est-à-dire, proverbes de Salomon, qui enseignent la sagesse et la discipline. De même « votre jugement de juger votre peuple », signifie votre jugement afin qu’il juge votre peuple. Mais ces expressions « Votre peuple», et ensuite « vos pauvres »; et ces autres, « dans la justice » , puis « dans l’équité», sont encore des répétitions. Le Prophète nous apprend ainsi que le peuple de Dieu doit être pauvre, sans orgueil, plein d’humilité. « Bienheureux en effet les pauvres de gré, parce que le royaume des cieux est à eux 5». Telle était la pauvreté du bienheureux Job, même avant qu’il eût perdu ses richesses terrestres. Ce qu’il est bon de remarquer ici, car il est plus facile pour quelques-uns de distribuer tous leurs biens aux pauvres que de se faire les pauvres de Dieu. Ils s’enflent et sont pleins de jactance; ils croient que c’est à eux-mêmes, et non à la grâce de Dieu, qu’ils doivent de vivre saintement, et voilà que leur vie n’est pas sainte, quelque nombreuses que paraissent leurs bonnes oeuvres. Ils croient tout tenir d’eux-mêmes, et se glorifient comme

1. Ps. II, 4. — 2. Id. XVIII, 2.— 3. Id. LXXI, 2. — 4. Prov. I, 1.— 5. Matth, V, 3.

s’ils n’avaient rien reçu 1: ce sont des riches en eux-mêmes, et non des pauvres de Dieu; pleins de leurs mérites, et non indigents pour l’amour de Dieu. Or, l’Apôtre l’a dit: « Quand je distribuerais tous mes biens aux pauvres, et que je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai point la charité, cela ne me sert de rien 2 »;

comme s‘il disait : Il ne me servirait de rien de distribuer mes biens aux pauvres, si je ne devenais pauvre pour Dieu. « La charité ne s’enfle point d’orgueil 3 »: et il n’y a point de charité en celui qui est ingrat envers l’Esprit-Saint, par qui la charité est répandue dans nos coeurs 4. Aussi ces hommes n’appartiennent-ils pas au peuple de Dieu, parce qu’ils ne sont point pauvres selon Dieu. Ainsi parlent en effet les pauvres selon Dieu : « Pour nous, nous n’avons pas reçu l’Esprit de ce monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, afin de connaître les dons que Dieu nous a faits 5 ». Tandis que dans notre psaume, afin d’exprimer ce mystère d’un Dieu qui s’unit à l’homme, ou du Verbe fait chair 6, il est dit à Dieu le Père qui est Roi: « Donnez votre justice au Fils du Roi » : ceux-ci ne veulent point qu’on leur donne la justice, ils prétendent l’avoir en eux-mêmes. « Ignorant cette justice qui vient de Dieu, et voulant établir leur propre justice, ils ne sont point soumis à la justice de Dieu 7 ». Ils ne sont donc point affamés de Dieu, mais pleins d’eux-mêmes, puisqu’ils ne sont pas humbles, mais superbes. Or, ce Fils du Roi viendra juger le peuple de Dieu tians la justice, et les pauvres dans l’équité, et par ce jugement, il séparera les pauvres qui sont à lui, c’est-à-dire, ceux qu’il a enrichis de sa pauvreté. Car c’est vers lui que ce peuple de pauvres élève cette voix: « Jugez-moi, ô Dieu, et séparez ma cause de cette nation qui n’est point sainte 8 ».

4. Il y a ici dans les expressions un ordre qui est changé; après avoir dit d’abord : « Dieu, donnez votre jugement au roi,et votre justice au fils du roi », énonçant d’abord le jugement, ensuite la justice, le Prophète au verset suivant met au premier rang la justice, et au second le jugement: « Pour juger votre peuple dans la justice, et vos pauvres selon le jugement » ; et montre ainsi que ce jugement a le sens de justice, et que lieu importe à quel rang vienne cette expression, qui a le

1. I Cor. IV, 7. — 2. Id. XIII, 5 — 3. Id. 4. — 4. Rom. V, 5. — 5. I Cor. II, 12. — 6. Jean, I, 14. — 7. Rom. X, 3. — 8. Ps. XLII, 1.

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même sens. On appelle d’ordinaire partial, un jugement injuste; mais on ne dit guère une justice inique ou injuste; car si elle est fausse, elle sera injuste, et dès lors ne s’appellera plus justice. Dire alors jugement, puis le répéter sans le nom de justice, puis dire justice et lui donner ensuite le nom de jugement, c’est montrer suffisamment qu’il appelle jugement ce que d’ordinaire on appelle justice, c’est-à-dire ce qui ne peut s’entendre d’un faux jugement. Quand le Seigneur nous dit en effet: « Ne jugez point selon l’apparence, mais jugez selon le sens droit 1 », il montre qu’un jugement peut être sans droiture; et en disant: « Portez un jugement droit », il défend l’un e1à ordonne l’autre. Mais quand il dit le jugement, sans aucune qualification, il veut que l’on entende la justice. C’est ainsi qu’il a dit: « Vous omettez ce qu’il y a d’important dans la loi, la miséricorde et le jugement 2 » ; et que Jérémie a dit aussi : « Il amasse des richesses, mais non avec jugement 3 ». Il ne dit pas qu’il amasse des richesses avec un jugement faux ou pervers, ni avec un jugement droit ou injuste; mais bien « non avec jugement », réservant ainsi le nom de jugement à tout ce qui est droit et juste.

5. « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple, et les collines la justice 4 ». Les montagnes sont plus hautes, les collines moins élevées. Le Prophète désigne ici ceux qu’il appelle ailleurs « les grands et les petits ». Ce sont là « ces montagnes qui bondirent comme des béliers, et ces collines comme des agneaux, quand Israël sortit de l’Egypte 5» ; c’est-à-dire, quand le peuple de Dieu fut délivré de l’esclavage de ce monde. Ces montagnes sont donc les hommes qui, dans l’Eglise, dominent par une sainteté supérieure et qui sont capables d’instruire les autres 6; qui ne parlent que pour enseigner la vérité, qui règlent leur vie afin d’être des modèles de sainteté. Mais pourquoi « la paix est-elle pour les montagnes, et la justice pour les collines? » Serait-il indifférent de dire que les montagnes reçussent la justice pour le peuple, et les collines la paix? Car la justice comme la paix est nécessaire aux uns et aux autres, et il est possible que la paix ne soit qu’un autre nom de la justice. Telle serait en

1. Jean, VII, 24. — 2. Matth. XXIII, 23. — 3. Jérém. XVII, 11. — 4. Ps. LXXI, 3.— 5. Id. CXIII, 1, 4, 13.— 6. II Tim. II , 2.

effet la véritable paix, non plus comme les hommes injustes la font entre eux. Ou peut-être, ne faut-il pas dédaigner la distinction du Prophète, et dire: « La paix aux montagnes et la justice aux collines? » Car ceux qui sont éminents dans l’Eglise doivent apporter tous leurs soins à maintenir la paix, à ne pas briser les liens de l’unité, à ne point causer de schismes dans l’Eglise par leur conduite orgueilleuse. Quant aux collines, elles doivent imiter les montagnes, et leur être soumises, de manière néanmoins à leur préférer Jésus-Christ:

de peur que séduites par l’éclat apparent de quelques montagnes dangereuses, elles n’en viennent à se séparer du Christ et à rompre avec l’unité. Voilà pourquoi le Prophète appelle « sur les montagnes la paix, pour le peuple ». Qu’elles disent: « Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ 1 ». Mais qu’elles disent encore: «Quand un ange venu du ciel, ou nous-mêmes vous annoncerions un Evangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème 2». Qu’elles disent enfin : « Paul a-t-il été crucifié pour vous, ou seriez-vous baptisés au nom de Paul 3? » Qu’ « ils reçoivent cette paix pour le peuple » de Dieu, ou pour les pauvres de Dieu, qui leur fasse désirer de régner, non sur eux, mais avec eux. Qu’à leur tour ceux-ci ne disent point: « Moi je suis à Paul, moi à Apollo, moi à Céphas », mais bien tous : « Moi je suis au Christ 4 ». La justice dès lors consiste pour les serviteurs à ne point se préférer ni même s’égaler au Seigneur, et à lever les yeux vers les montagnes d’où le secours doit leur venir, de manière cependant à ne pas attendre ce secours des montagnes elles-mêmes, mais bien du Seigneur qui a fait le ciel et la terre 5.

6. On peut très-bien encore donner à ces paroles: « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple », le sens d’une paix qui nous réconcilie avec Dieu, car les montagnes la reçoivent pour son peuple. Voilà ce que nous prêche l’Apôtre: « Le passé n’est plus, tout est devenu nouveau: or, tout vient de Dieu qui nous a réconciliés avec lui par le Christ, et nous a confié le ministère de la réconciliation ». Voilà comment les montagnes reçoivent la paix pour son peuple. « Car Dieu était dans le Christ se réconciliant le monde, n’imputant plus aux hommes leurs péchés,

1. I Cor. XI, 1.— 2. Gal, I, 8.— 3. I Cor. I,13.— 4. Id., 1.  — 5. Ps. CXX, l, 2.

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et mettant en nous la parole de réconciliation ». En qui la met-il, sinon dans ces montagnes qui reçoivent la paix pour son peuple? Voilà que les messagers de la paix s’écrient ensuite: « Nous remplissons donc la fonction d’ambassadeurs du Christ, c’est Dieu même qui vous exhorte par notre bouche; nous vous conjurons, au nom du Christ, de vous réconcilier avec Dieu 1 ». Telle est la paix que les montagnes reçoivent pour son peuple, c’est-à-dire la prédication et le message de la paix: aux collines la justice, ou l’obéissance qui est, pour l’homme ainsi que pour toute créature douée de raison, l’origine et le perfectionnement de la justice. Entre ces deux hommes, Adam qui fut pour nous la source de la mort, et le Christ ou l’auteur de notre salut, la grande différence consiste « dans cette désobéissance d’un seul homme «qui en a rendu tant d’autres pécheurs, comme l’obéissance d’un seul homme en établira un grand nombre dans la justice 2. Que les montagnes reçoivent donc la paix pour le peuple, et les collines la justice »: afin que l’accord des uns et des autres justifie cette parole: « Voilà que la justice et la paix se sont embrassées 3 ». Il est vrai que l’on trouve dans certains exemplaires : « Que les montagnes et les collines reçoivent la paix»: je crois qu’il faut l’entendre des prédicateurs de l’Evangile, soit des premiers, soit des seconds. Alors dans ces manuscrits on lit ainsi le verset suivant : « C’est dans la justice qu’il jugera les pauvres du peuple ». Toutefois on préfère les exemplaires qui portent, comme nous venons de l’expliquer : « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple, et les collines la justice ». D’autres encore lisent: « Pour votre peuple » ; d’autres n’ont point « votre », mais seulement « le peuple».

7. « Il jugera les pauvres du peuple, et sauvera les fils des pauvres 4 ». Les pauvres et les fils des pauvres me paraissent identiques, de même que la cité de Sion n’est autre que la fille de Sion. Mais si l’on veut une distinction: par « les pauvres », nous entendrons « les montagnes » ; et par « les fils des pauvres, les collines » : alors les pauvres seraient les Prophètes et les Apôtres, et leurs fils, ou « les fils des pauvres», seraient ceux qui sous leur autorité s’avancent dans la

1. II Cor. V, 17-20. — 2. Rom. V, 19. — 3. Ps. LXXXIV, 11. — 4. Id. LXXI, 4.

vertu. Le Prophète dit d’abord que Dieu « les «jugera », ensuite qu’il « les sauvera », pour nous donner un aperçu du jugement qu’il doit exercer; car il ne doit les juger que pour les sauver, ou les séparer de ceux qui seront damnés et réprouvés, et leur donner ainsi le salut qu’il est prêt de révéler dans ces derniers temps 1. Ceux-là lui disent en effet: « Ne perdez point mon âme avec les impies 2 »et encore : « Jugez-moi, ô Dieu, et séparez ma cause de celle d’une nation qui n’est point sainte 3 ». Remarquons aussi que le Prophète ne dit point : Il jugera le pauvre peuple; mais bien: « Les pauvres du peuple». Quand il dit plus haut: « Afin de juger le peuple dans la justice et vos pauvres dans l’équité», il identifie le peuple de Dieu avec ses pauvres, ou simplement ceux qui sont bons et qui doivent être placés à sa droite. Mais comme, en cette vie, ceux de la droite et ceux de la gauche paissent ensemble, ainsi que des boucs et des agneaux que l’on doit séparer à la fin des jours 4, le Prophète appelle ce mélange peuple de Dieu. Et comme le Prophète donne ici un sens favorable au jugement, et l’entend de ceux qu’il doit sauver; « il jugera les pauvres du peuple», signifie dans son langage, qu’il discernera pour les sauver ceux de sou peuple qui sont pauvres, Après avoir dit quels sont ceux qui sont pauvres 5, comprenons encore qu’ils sont indigents. « Il humiliera le calomniateur». Nous ne connaissons pas de plus grand calomniateur que le diable. Voici une de ses calomnies: « Est-ce gratuitement que Job honore le Seigneur 6? » C’est lui que le Seigneur Jésus humilie, en donnant sa grâce aux siens, afin qu’ils servent Dieu gratuitement, c’est-à-dire qu’ils trouvent leurs délices dans le Seigneur 7.  Il l’a humilié encore, quand le diable, ou le prince de ce monde, ne trouvant rien en lui 8, le mit à mort sous les calomnies de ces Juifs qui étaient pour le calomniateur des instruments dociles, agissant par ces enfants de rébellions

9. Ce fut une humiliation pour lui de voir celui qu’ils avaient mis à mort, ressuscitant et détruisant cet empire de la mort, dans lequel il exerçait une telle puissance, que par un seul homme qu’il avait séduit, il entraînait le genre humain dans

1. I Pierre, I, 5. — 2. Ps. XXV, 9.— 3. Id. XIII, 1.— 4. Matth. XXV, 32. — 5. Plus haut, n. 3. — 6. Job, I, 9. — 7. Ps. XXXVI, 4. — 8. Jean, XIV, 30. — 9. Ephés. II, 2.

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une éternelle damnation. Il fuit surtout humilié, parce que si le péché d’un seul homme a fait ainsi régner la mort, à plus forte raison ceux qui reçoivent l’abondance de la justice et de la grâce, régneront dans la vie par un seul qui est Jésus-Christ 1, qui a confondu le calomniateur, ainsi que les accusations mensongères, les juges d’iniquité, les faux témoins, que ce calomniateur suscitait pour le perdre.

8. « Il demeurera autant que le soleil, ou avec le soleil 2 ». Quelques-uns de nos interprètes ont cru qu’il était mieux de traduire ainsi, parce qu’il y a dans le grec sumparamenei, qu’on ne peut traduire en latin en un seul mot, que par compermanebit, il condemeurera: et comme on ne pouvait rendre cette pensée en une seule expression latine, on a dit : « Il demeurera avec le soleil ». Condemeurer au soleil n’aurait en effet d’autre sens que « demeurer avec le soleil ». Mais qu’y a-t-il de si grand à demeurer avec le soleil pour celui par qui tout a été fait, et sans qui rien n’a été fait 3, sinon la condamnation de ceux qui s’imaginent que la religion du Christ ne doit subsister que pour un temps, pour disparaître ensuite? « Il subsistera donc avec le soleil », tant que le soleil se lèvera et se couchera; c’est-à-dire que l’Eglise de Dieu ou le corps mystique du Christ subsistera sur la terre tant que s’écouleront les siècles. Quand le Prophète ajoute « Et avant la lune, de génération en génération », il aurait pu dire aussi bien : Et avant le soleil, c’est-à-dire et avec le soleil et avant le soleil; ce qui signifierait: et avec les temps et avant les temps. Or, ce qui précède le temps est éternel: et l’on doit regarder comme vraiment éternel, ce qui ne varie point avec le temps, comme le Verbe qui était au commencement. Mais le Prophète a préféré symboliser dans la lune ces accroissements et ces dépérissements des choses mortelles. Aussi après avoir dit : « Avant la lune », le Prophète voulant en quelque sorte nous expliquer le sens qu’il y attache, ajoute: « Dans les générations des générations » ; comme s’il disait : « Avant la lune », c’est-à-dire, avant « les générations des générations », qui passent avec la mort et la succession des choses mortelles, comme les phases d’accroissement et de disparition de la lune. Dès lors, dans quel sens

1. Rom. V, 17. — 2. Ps. LXXI, 5. — 3. Jean, I, 3.

plus plausible peut-on dire que le Christ subsistera, « avant la lune », sinon que par son immortalité il a devancé tout ce qui est mortel? On pourrait encore entendre très-bien qu’après avoir humilié le calomniateur, le Christ est assis à la droite de son Père, et qu’il demeure ainsi « avec le soleil ».

Car on entend par le Fils la splendeur de la gloire éternelle 1 : le soleil serait alors le Père, et le Fils en serait l’éclat. Toutefois cela doit s’entendre de la substance invisible du Créateur, et non de cette substance visible des créatures, qui est celle des corps célestes, dont le plus éclatant est le soleil, objet de notre comparaison, comme on en tire des objets terrestres, tels que la pierre, le lion, l’agneau, l’homme qui a deux fils, et le reste. Donc après avoir humilié le calomniateur, il demeure « avec le soleil » : car après avoir vaincu le diable par sa résurrection, il est assis à la droite du Père 2, où il ne mourra plus, et où la mort n’a plus d’empire sur lui 3. Et cela « devant la lune », comme le premier-né d’entre les morts précédant son Eglise qui passe avec les hommes, par les phases de la mort et de la succession. Voilà « les générations des générations».

A moins d’entendre par génération notre naissance temporelle, et par « générations des générations », notre naissance dans l’éternité. Voilà l’Eglise que précède le Christ, afin de demeurer « avant la lune », lui, le premier-né d’entre les morts. Mais comme il y a dans le grec geneas geneon, plusieurs ont traduit non plus « générations », au pluriel, mais « la génération des générations ». Car geneas répond à deux cas du grec, et pour traduire par l’accusatif pluriel,  tas geneas, ou les générations, plutôt que par le génitif singulier, tes geneas, il n’y a pas de raison évidente, sinon que l’on a préféré traduire à l’accusatif « les générations des générations », comme une explication de ce qu’il entendait par « la lune », qui est aussi à l’accusatif.

9. « Il descendra comme la pluie dans la toison, et comme la rosée qui dégoutte sur la terre4 ». C’est là une allusion qui nous rappelle que c’est dans le Christ que doit s’accomplir cette figure qui eut lieu sous Gédéon. Ce juge demanda pour signe au Seigneur que la toison placée dans l’aire, fût trempée de rosée, quand l’aire demeurerait

1. Hébr. I, 3.— 2. Marc, XVI, 19.— 3. Rom. VI, 9. — 4. Ps. LXXI, 6.

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sèche 1; et ensuite que la toison demeurât sèche, tandis que l’aire serait mouillée; ce qui arriva en effet. Nous voyons en cela le peuple d’Israël, ou le premier peuple qui est une toison desséchée dans l’aire immense de l’univers entier.

Ce même Christ est descendu comme la rosée dans la toison, tandis que l’aire était encore desséchée : aussi a-t-il dit: « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d’Israël 2 ». C’est là qu’il a choisi et la mère qui devait lui donner cette forme de l’esclave dans laquelle il devait se rendre visible pour les hommes, et ces disciples auxquels il a donné ce précepte : « N’allez point par la voie des gentils, n’entrez point dans les villes des Samaritains allez d’abord vers les brebis de la maison d’Israël qui ont péri 3». Mais leur dire :

«allez tout d’abord à ces brebis», c’est leur dire qu’au temps marqué pour tremper l’aire e la divine rosée, ils devront aller aussi vers ces autres brebis qui ne sont point de l’antique bercail d’Israël, et dont il a dit : « J’ai d’autres brebis qui ne sont point de ce bercail, il faut que je les amène, afin qu’il n’y ait qu’un troupeau et qu’un pasteur 4 ». De là cette parole de l’Apôtre : « Je dis que le Christ a été le ministre pour le peuple circoncis, afin de vérifier la parole de Dieu,  et de confirmer les promesses faites à nos « Pères»

.C’est ainsi que la pluie est descendue sur la toison, pendant que l’aire demeurait sèche. Mais l’Apôtre continue « Les gentils doivent louer Dieu de sa miséricorde 5 » puisque au temps marqué s’accomplit cette promesse du Prophète: « Le peuple que je n’ai point connu, m’a servi, il m’a obéi en entendant ma voix 6» : or, nous voyons aujourd’hui le peuple juif qui demeure dans l’aridité, tandis que dans l’univers entier les nuées de la grâce arrosent pleinement tous les peuples. Notre psaume a pris un autre terme pour désigner la même pluie; il la nomme : « des gouttes de rosée qui tombent », non plus sur la toison, mais « sur la terre ». Qu’est-ce en effet que la pluie, sinon des gouttes qui tombent? Aussi, Dieu a-t-il, selon moi, désigné ce peuple sous le nom d’une toison, ou bien parce qu’il devait être dépouillé du droit d’enseigner comme on dépouille une brebis de sa toison; ou bien

1. Juges, VI, 36 et seq. — 2. Matth. XV, 21. — 3. Id. X, 5, 6 — 4. Jean, X, 16. — 5. Rom. XV, 8, 9. — 6. Ps. XVII, 45.

parce qu’il renfermait cette pluie divine en lui-même sans permettre de l’annoncer aux peuples incirconcis.

10. « La justice s’élèvera en ses jours, ainsi que l’abondance de la paix, jusqu’à ce que la lune disparaisse 1». Cette expression « disparaisse » est rendue chez d’autres interprètes par « soit enlevée », et chez d’autres encore par « soit élevée»:chacun a traduit à sa guise le verbe grec anatanairethe. Mais il y a peu de différence entre « disparaisse » et « soit enlevée». « Disparaître e a plus ordinairement le sens d’être enlevé, de n’être plus, que celui d’être élevé plus haut. « Etre enlevé », ne peut guère s’entendre que datas le sens d’être perdu, de n’exister plus; « être élevé », n’a d’autre sens que d’être plus haut : ce qui se prend quelquefois en mauvaise part , et désigne l’orgueil; ainsi: « Ne t’élève point dans ta sagesse 2». Damas un sens favorable, il signifie un plus grand honneur, ainsi quand on élève un objet: par exemple: « Pendant la nuit élevez vos mains vers le sanctuaire, et bénissez le Seigneur 3 ». Si donc nous traduisons par « disparaisse», qu’en résultera-t-il, sinon que, pour la lune, « disparaître » aura le sens de n’être plus? Peut-être le Prophète a-t-il voulu nous dire qu’il n’y aura plus de mortalité, quand « la mort notre dernière ennemie sera détruite 4 » ; en sorte que l’abondance de la paix sera telle que rien ne s’opposera à la félicité des bienheureux, de la part des infirmités de la mort: ce qui arrivera dans ce séjour dont Dieu nous a donné l’infaillible promesse, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, et dont il est dit: « En ses jours s’élèvera la justice ainsi que l’abondance de la paix »: jusqu’à ce que la mort soit vaincue, et que toute mortalité soit détruite et absorbée, Mais si la lune désigne ici, non plus cette mortalité de la chair que subit ici-bas l’Eglise, mais bien l’Eglise elle-même qui doit être délivrée de cette mortalité pour demeurer éternellement, il faut traduire ainsi: « En ses jours s’élèvera la justice et l’abondance de la paix, jusqu’à ce que la lune soit élevée » ; comme si l’on disait: En ses jours s’élèvera la justice qui dompte les contradictions et les rébellions de la chair, et une paix surgira pour aller croissant et se multipliant, jusqu’à ce que la lune s’élève, ou plutôt jusqu’à la glorification de

1. Ps. LXXI, 7. — 2. Eccli. XXXII, 6. — 3. Ps. CXXXIII, 2. — 4. I Cor. XV, 26,

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l’Eglise qui doit régner par la gloire de la résurrection, avec ce premier-né d’entre les morts, qui l’a précédée dans cette gloire, et qui est assis à la droite de soma Père 1 : c’est là demeurer « avec le soleil et avant la lune », que ce même soleil doit ensuite élever en gloire.

11. « Il dominera depuis la mer jusqu’à la mer, et depuis le fleuve jusqu’aux extrémités de la terre 2 ». Ainsi doit régner celui dont il est dit: « En ses jours s’élèvera la justice et l’abondance de la paix, jusqu’à ce que la lune soit exaltée ». Si par lune on entend ici l’Eglise, on voit combien il doit étendre au loin cette Eglise, puisqu’il ajoute: « Il dominera depuis la mer jusqu’à la mer ». Car la terre est environnée de cette grande mer, qu’on appelle Océan, dont nous avons dans nos terres quelques portions étroites que forment ces mers si connues sillonnées par nos vaisseaux. « Depuis la mer jusqu’à la mer », ou depuis une extrémité de la terre jusqu’à l’autre, voilà ce que le Prophète assigne à la domination du Christ, dont le nom et la puissance devaient être prêchés dans l’univers entier pour le dominer.

Et pour que nous ne donnions pas un autre sens à ces paroles: « Depuis la mer jusqu’à la mer », le Prophète ajoute:

« Depuis le fleuve jusqu’aux extrémités de la terre ». Or, « jusqu’aux extrémités de la terre », était exprimé dans ces paroles; « Depuis la mer jusqu’à la mer ». Mais quand le Prophète nous parle « du fleuve », il veut dire que le Christ a commencé à signaler sa puissance sur le fleuve du Jourdain, où il choisit ses disciples, où il fut baptisé et ou l’Esprit-Saint descendit sur lui alors que cette voix se fit entendre du ciel : « Celui-ci est mon fils bien-aimé 3». Tel est donc le point de départ de sa doctrine: c’est de là que l’autorité de cet enseignement céleste s’est i’épandue jusqu’aux confins de la terre, que 1’Evangile du royaume des cieux a été prêché dans l’univers entier, pour servir de témoignage à toutes les nations : puis arrivera la fin de toutes choses.

12. « Devant lui les habitants de l’Ethiopie se prosterneront, et ses ennemis baiseront  la poussière 4 ». Les Ethiopiens désignent ici les nations, c’est la partie pour le tout, et le

Prophète choisit ici la nation la plus reculée

1. Marc , XVI , 19. — 2. Ps. LXXI, 8. — 3. Matth. III, 17. — 4. Ps. LXXI, 9.

sur les confins de la terre. « Ils se prosterneront en sa présence », est-il dit, pour, ils l’adoreront. Or, comme il doit naître en diverses contrées de la terre des schismes qui porteront envie à l’Eglise catholique répandue dans le monde entier; comme ces schismes se diviseront ét porteront chacun le nom de son auteur; comme ils s’attacheront aux hommes qui les ont provoqués, jusqu’à combattre même cette gloire du Christ resplendissante chez tous les peuples, voilà que le Prophète à ces paroles: « Les Ethiopiens se prosterneront devant lui », ajoute: « Et ses ennemis baiseront la poussière » : c’est-à-dire, aimeront les hommes et porteront envie à cette gloire du Christ, qui a fait dire : « Elevez-vous, Seigneur, au-dessus des cieux, et que votre gloire apparaisse à la terre 1 ». L’homme a mérité, par son péché, d’entendre : « Tu es terre, et tu retourneras dans la terre 2». Or, baiser cette terre, c’est-à-dire, se soumettre avec joie à l’autorité de ces hommes frivoles, les aimer, y trouver ses délices, c’est contredire les saintes Ecritures, qui préconisent l’Eglise catholique, dont le règne s’étendra, non plus sur quelque partie de la terre, comme il en est des schismes, mais qui envahira successivement l’univers entier et jusqu’aux Ethiopiens, c’est-à-dire aux plus éloignés, comme aux Plias dépravés des hommes.

13. « Les rois de Tharsis et des îles lui apporteront des présents; les rois des Arabes et de Saba lui amèneront des offrandes. Tous les rois de là terre l’adoreront, toutes les nations lui seront assujetties 3 ». Il n’est pas besoin d’expliquer ce passage, mais d’en contempler la vérité. Elle éclate aux yeux, non. seulement des fidèles qui en tressaillent, mais des infidèles qui en gémissent. A moins peut-être que nous ne demandions le sens de « ces offrandes qu’on doit amener ». Car on amène ce qui peut marcher. Or, serait-il ici question de victimes à immoler? Loin de nous de croire à une telle justice en ses jours. Mais les offrandes préconisées par ce verset, nous semblent désigner les hommes que l’autorité des rois amène au sein de l’Eglise du Christ, bien que ces rois aient aussi amené à Dieu des présents par leurs persécutions, en immolant des martyrs, sans savoir ce qu’ils faisaient.

14. Le Prophète expliquant pourquoi les

1. Ps. CVII, 6.— 2. Gen. III, 19.— 3. Ps. LXXI, 10, 11.

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princes doivent rendre au Christ un si grand honneur, et toutes les nations le servir, ajoute: « Parce qu’il arrachera le pauvre des mains du puissant, ce pauvre qui n’a personne pour soutien 1 ». Ce pauvre, cet indigent, c’est le peuple qui croit en lui. Et dans ce peuple il est aussi des rois qui l’adorent, qui ne dédaignent pas de paraître pauvres et indigents, c’est-à-dire qui confessent leurs péchés, qui sentent le besoin de la gloire de Dieu, afin que ce roi fils du roi les délivre du puissant. Or, ce puissant est le même que le Prophète vient d’appeler calomniateur, et qui tient, non de sa propre force, mais des péchés des hommes, le pouvoir de les soumettre à sa tyrannie. C’est pourquoi il est appelé le fort, et ici le puissant. Mais celui qui a humilié le calomniateur, et qui est entré dans la maison du fort, afin de le garrotter et de lui enlever ses dépouilles 2, a « délivré aussi le faible des mains du puissant, et le pauvre qui était sans appui ». Nulle autre force, nul autre juste, pas même un ange n’eût pu le faire. Comme ces pauvres n’avaient aucun appui, le Christ est venu les sauver.

15. Mais on peut objecter : Si l’homme était au pouvoir du démon à cause de ses péchés, ces mêmes péchés plaisaient-ils donc au Christ pour qu’il délivrât le pauvre des mains du puissant? Loin de là; lui-même doit « pardonner au pauvre et à l’indigent 3 », c’est-à-dire remettre les fautes à l’homme humble, qui n’a pas confiance dans ses propres mérites, qui n’espère point son salut de sa propre force, mais qui sent le besoin de la grâce du Sauveur. « Et il sauvera les âmes des pauvres ». Le Prophète nous signale ainsi le double effet de la grâce; et dans la rémission des péchés, quand il dit: « Il pardonnera au pauvre et à l’indigent » ; et dans la part qui nous est donnée à la justice, quand il ajoute: « Il sauvera les âmes des pauvres ». Nul en effet ne peut sans la grâce de Dieu se procurer le salut, qui est la justice parfaite. Car l’accomplissement de la loi, c’est la charité, et la charité n’existe point en nous par notre propre . force, mais elle est répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 4.

16. « Il délivrera leurs âmes de l’usure et de l’iniquité 5». Quelles sont ces usures,

1. Ps. LXXI, 12 — 2. Matth. III, 29. — 3. Ps. LXXI, 13. — 4. Rom. V, 5. — 5. Ps. LXXI, 14.

sinon les péchés, que l’on nomme encore des dettes 1?

On leur donne, je crois, le nom d’usures, parce qu’un pécheur souffre dans les châtiments un mal plus grand que celui qu’il a commis en péchant. Un meurtrier, par exempte, tue le corps d’un homme, et ne peut rien sur son âme: mais pour lui, il se condamne corps et âme à l’enfer. De là vient qu’à propos de ces contempteurs de la loi en cette vie, de ces railleurs du supplice à venir, il est dit : « Je viendrai pour exiger le salaire avec usure 2 ». Or, les âmes des pauvres sont délivrées de ces usures, par le sang qui a été répandu pour la rémission des péchés. Racheter de l’usure, c’est donc racheter du péché qui mérite un plus grand châtiment; or, le Christ nous rachète de l’iniquité en nous donnant le secours de sa grâce pour pratiquer la justice. Il y a dès lors ici une répétition de ce qui a été dit plus haut: puisque « pardonner au pauvre et à l’indigent 3», c’est le «délivrer de l’usure », et « sauver les âmes des pauvres», c’est les sauver « de l’iniquité »; le mot « racheter » serait sous entendu dans l’un et dans l’autre cas. Et en effet, pardonner, c’est racheter de l’usure; sauver, c’est racheter de l’iniquité. Ainsi « pardonner au pauvre et à l’indigent, et sauver les âmes des pauvres, c’est racheter leurs âmes de l’usure et de l’iniquité.— Son nom sera pour eux un nom de gloire ». Car ils relèvent par des louanges le nom d’un si grand bienfaiteur, ceux qui répondent qu’il est digne et juste de rendre grâces au Seigneur leur Dieu. On trouve en d’autres exemplaires : « Et ton nom est glorieux à ses propres yeux». Car si le monde ne voit dans les chrétiens que des hommes à mépriser, leur nom est grand devant celui qui le leur a donné, et qui ne se souvient plus, pour le leur reprocher 3, du nom qu’ils portaient auparavant, lorsqu’ils étaient engagés dans les superstitions des Gentils, ou de ces noms qui désignaient leurs crimes avant qu’ils fussent chrétiens : voilà le nom qui est honorable à ses yeux, bien qu’il paraisse méprisable à nos ennemis.

17.  « Et il vivra, et on lui donnera de l’or de l’Arabie 4 ». « Vivre »; de qui ne peut-on point parler ainsi, quelque peu de temps qu’il doive passer sur la terre? Le Prophète veut donc nous signaler cette vie du « Christ

1. Matth. VI, 12.— 2. Id. XXV, 27.— 3. Ps. XV, 4.— 4. Id. LXXI, 15.

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qui déjà ne meurt plus, et sur qui la mort a perdu son empire 1 ». « Il vivra donc » celui dont on a méprisé la mort: puisque selon le mot d’un autre Prophète: « Sa vie e fut retranchée de dessus la terre 2». Mais qu’est-ce à dire qu’on « lui donnera de l’or de l’Arabie? » De là, en effet, Salomon tira de l’or, et cela devient pour le Psalmiste une figure du véritable Salomon, ou du véritable pacifique. L’ancien Salomon, en effet, ne domina point «depuis le fleuve jusqu’aux extrémités du monde ». Cette prophétie nous marque alors que les sages du monde eux-mêmes croiront au Christ. Par l’Arabie nous entendons les Gentils; par l’or, cette sagesse qui est au-dessus des autres sciences, comme l’or au-dessus des métaux. De là cette parole:

« Recevez la prudence comme l’argent, et l’or comme un or éprouvé 3. Il sera l’objet éternel de leurs vœux ». Comme il y a dans le grec, peri autou , plusieurs ont traduit qu’on fera des voeux « à son sujet» ; d’autres, « pour lui-même », ou « pour lui ». Or, qu’est-ce que faire des voeux « à son sujet », sinon peut-être dire: « Que votre règne arrive 4 ? »Or, l’avènement du Christ sera pour les fidèles l’entrée du royaume de Dieu. Mais il est assez difficile de comprendre « pour lui», sinon que prier pour l’Eglise, c’est aussi prier pour lui, puisqu’elle est son corps mystique, C’est en effet le Christ et l’Eglise que figure ce grand sacrement: « Ils seront deux dans une même chair 5 ». Quant au reste du sujet: « Tout le jour ils le béniront », il est assez évident que c’est pendant les siècles.

18. « Il sera sur la terre le ferme appui des hautes montagnes 6. Car toutes les promesses de Dieu ont en lui leur affirmation 7» ; c’est-à-dire, se confirment en lui. Car c’est en lui que s’accomplit tout ce qu’ont annoncé les Prophètes au sujet de notre salut. Il convient, en effet, d’entendre par ces montagnes les auteurs dont Dieu s’est servi pour nous donner les livres saints; Jésus-Christ devient pour eux un ferme appui, parce que c’est à lui que se rapporte tout ce que Dieu a fait écrire. Il a voulu que cela fût écrit sur la terre, parce que c’est pour ceux qui vivent sur la terre qu’il l’a fait écrire; et que lui-même n’est venu sur la terre qu’afin de le

1. Rom. VI, 9. — 2. Isa. LIII, 8 ; Act, VIII, 33. — 3. Prov. VIII, 10, 11. — 4. Matth. VI, 10. — 5. Ephés. V, 31, 32. — 6. Ps. LXII, 16. — 7. II Cor. I, 20

confirmer, ou d’en montrer en lui l’accomplissement. « Il fallait», dit-il, « que s’accomplit tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi, dans [es Prophètes et dans les psaumes 1 » : c’est-à-dire « sur les hautes montagnes ».

Voilà que « dans les derniers jours, la montagne du Seigneur se manifestera et s’élèvera sur le sommet des montagnes 2 ». Ce que le psaume exprime ainsi : « Sur les hautes montagnes. Et son fruit dominera les sommets du Liban ». Le Liban a d’ordinaire pour nous le sens des dignités du siècle, car c’est une montagne dont les arbres sont très-élevés, et dont le nom signifie blancheur. Or, quelle merveille que le fruit du Christ s’élève au-dessus de tous les prestiges du siècle, puisque tous ceux qui aiment ce fruit ont dédaigné ce qu’il y a d’éclatant et d’élevé dans le monde? Si nous entendons le Liban dans un sens favorable, à cause «des cèdres du Liban que Dieu a plantés 3 », que devons-nous entendre par ce fruit qui s’élève au-dessus du Liban, sinon celui que nous marque saint Paul, quand il va parler de la charité : « Je vous montrerai une voie plus élevée encore 4? » C’est là ce qu’il met au premier rang dans les dons de Dieu, quand il dit : « Or, le fruit de l’Esprit-Saint est la charité 5 », et le reste, qu’il énumère ensuite. « Et ils fleuriront dans la cité comme  les plantes de la terre ». Le mot de cité n’est point ici déterminé, et il n’est point dit: sa ville, ou la ville de Dieu, mais seulement: dans la cité; nous le prendrons en bonne part, et ce sera dans la cité de Dieu, ou dans l’Eglise , qu’ils fleuriront comme l’herbe; mais une herbe qui porte du fruit, comme le froment; car lui-même a le nom de plante dans les saintes Ecritures; ainsi dans la Genèse Dieu ordonne à la terre de produire toute espèce d’arbres, toute espèce de plantes 6, et il n’est point dit toute espèce de froment, ce qui n’eût pas été omis certainement, s’il n’eût pas été compris sous le nom générique des plantes; on en trouve encore beaucoup d’exemples dans les Ecritures. Mais si nous devons donner à ces paroles : « Ils fleuriront comme les plantes de la terre », le sens de: « Toute chair est une herbe, et tout éclat pour  l’homme n’est qu’une fleur des plantes 7», alors la cité nous désignera la société du

1. Luc. XXIV, 44.— 2. Isa. II, 2.— 3. Ps. CIII, 16.— 4. I Cor. XII, 31. — 5. Gal. V, 22. — 6. Gen. II, 11. — 7. Isa. XL, 6.

monde, et ce n’est pas sans raison que Caïn en fut le premier fondateur 1. Or, quand ce fruit du Christ est élevé au-dessus du Liban, c’est-à-dire au-dessus des arbres à longue vie et des bois incorruptibles, comme ce fruit est éternel, l’homme dans tout son éclat et dans toute sa grandeur ici-bas, n’est plus comparé qu’à une herbe, car tous ceux qui croient eu Jésus-Christ, qui espèrent la vie éternelle, n’ont que du mépris pour une félicité passagère, et ainsi s’accomplit ce qu’a dit le Prophète : « Toute chair est une herbe, et toute beauté de la chair n’est qu’une fleur de l’herbe; l’herbe se dessèche, la fleur tombe, mais la parole de Dieu demeure éternellement ». C’est en cela que le fruit du Christ domine les cèdres du Liban. Jamais la chair n’a été qu’une herbe, et la beauté de la chair que la fleur d’une herbe; mais comme l’on n’enseignait pas la félicité qu’il fallait choisir et préférer, la fleur de l’herbe était en honneur, et non-seulement on ne la dédaignait point, mais on la recherchait avec empressement. Or, comme si toutes ces fleurs mondaines commençaient à devenir viles dès qu’on s’en détourne et qu’on les dédaigne : «Voilà », dit le Prophète, «que son fruit sera élevé au-dessus du Liban, et qu’ils fleuriront dans la cité comme les fleurs de la terre 2 » ; c’est-à-dire que l’on estimera pardessus tout les promesses éternelles, et que l’on regardera comme l’herbe des champs ce qui occupe l’attention du monde.

19. « Que son nom soit béni à jamais : son nom durera plus que le soleil 3 ». Le soleil

ici marque les temps. Donc le nom du Christ durera éternellement. Car l’éternité a devancé

les temps, et ne finira point avec les temps. « C’est en lui que seront bénies les tribus de la terre »; puisque c’est en lui que s’accomplit la promesse faite à Abraham. « Il n’est point dit, en effet: En ceux qui naîtront, comme s’ils devaient être plusieurs; mais bien comme en parlant d’un seul : En celui qui naîtra, et qui est le Christ 4 ». Il fut dit

1. Gen. IV, 17.— 2. Ps. XI, 6-8.—  3. Ps. LXXI, 17.— 4. Gal. III, 16.

à Abraham, en effet : « En celui qui naîtra de toi seront bénies toutes les tribus de la terre 1. Or, ce ne sont pas les enfants selon la chair, mais les enfants de la promesse, qui font partie de sa race 2. Toutes les nations le béniront». C’est là une répétition qui explique ce qui précède. Ces peuples qui seront bénis en Jésus-Christ le grandiront, non point en ajoutant à sa  grandeur, puisque par lui-même il est grand, mais en le bénissant, en chantant sa grandeur. C’est ainsi que nous grandissons Dieu ; ainsi disons-nous encore : « Que votre nom soit sanctifié 3 », bien qu’il soit saint éternellement.

20. « Béni soit le Seigneur, Dieu d’Israël, qui seul opère les merveilles 4». A la vue de ces merveilles qu’il vient d’énumérer, le Prophète échappe un hymne, et bénit le Seigneur, le Dieu d’Israël. Alors s’accomplit ce qui est dit à cette veuve stérile : « Celui qui t’a délivrée, ce Seigneur d’Israël, sera appelé le Dieu de toute la terre 5 ». C’est lui qui « seul fait des merveilles », parce que c’est lui qui en opère dans tous ceux qui en font : « Lui qui seul opère des miracles ».

21. « Et que le nom de sa gloire soit béni dans l’éternité et dans les siècles des siècles 6 » Comment traduire en latin, si nous ne pouvons dire : Dans l’éternité, et dans l’éternité de l’éternité ? Comme si « l’éternité » avait un autre sens que « le siècle », ce qui n’est pas. Mais le grec porte : eis ton aiona, kai eis ton aiona tou aionos , que l’on traduirait plus facilement par : Dans les siècles, et dans les siècles des siècles; alors «les siècles» s’entendraient de la durée du temps , et « les siècles des siècles » marqueraient ce qui est de l’avenir. « Et toute la terre sera remplie de sa gloire. Ainsi soit-il. Ainsi soit-il». Vous l’avez ordonné, Seigneur, et cela s’accomplit : cela s’accomplit jusqu’à ce qu’enfin la parole partie « du fleuve » ,  parviendra « jusqu’aux dernières extrémités de la terres ».

1. Gen. XXII, 18. — 2. Rom. IX, 8.— 3. Matth. VI, 9. — 4. Ps. LXXI, 18. — 5. Isa. LIV, 5 —  6. Ps. LXXI, 19.

DISCOURS SUR LE PSAUME LXXII.

SERMON AU PEUPLE (1).

VANITÉ DES BIENS TERRESTRES.

Dans l’Ancien Testament était caché le Nouveau, comme le fruit dans sa racine. De cette racine Dieu a retranché des branches pour y greffer les Gentils qui doivent craindre et persévérer dans le bien. Les promesses temporelles, figures des promesses spirituelles, n’étaient que pour un temps, non plus que les hymnes de David, ou ce culte de la synagogue, mère des Apôtres ou des chefs du bercail. Ce peuple tiré de la servitude, puis errant dans le désert, et introduit dans la terre promise, était la figure du peuple chrétien, délivré par le baptême. Toutefois la terre promise qui finit pour les Juifs, les force à chercher une terre sans fin. La synagogue servait Dieu pour les biens du temps et se scandalisait de voir ces biens entre les mains des impies Elle ne bénit plus le Seigneur, elle l’accuse, puis arrive à comprendre qu’il faut chercher Dieu lui-même. — Le Prophète a failli s’égarer en voyant la prospérité des impies, qui pèchent dans l’abondance et non par nécessité, qui haïssent tout avertissement, qui se glorifient du mal sans penser à leur fin. Mais la mort changea les rôles pour Lazare et pour le mauvais riche. Le vrai fidèle se demande si Dieu n’a pas soin des choses d’ici-bas ; il se rassure par l’autorité des livres saints, qui prêchent la providence et la justice ; il méprise des biens que Dieu donne h ses ennemis. il s’unit à Dieu pour voir, à la lueur du jugement, que l’élévation des impies n’est qu’une vaine fumée, leur félicité, celle d’un songe  qu’il n’y a qu’à nous laisser mener par la main à la possession de Dieu, seul et souverain bien.

1. Ecoutez, écoutez, ô vous, mes frères bien-aimés, qui êtes les entrailles du corps de Jésus-Christ, vous qui avez mis votre espoir dans le Seigneur votre Dieu, qui détournez les yeux des vanités et des folies mensongères 2; et vous qui les regardez encore, écoutez, pour ne les regarder plus. Ce psaume a pour inscription ou pour titre : « Fin des psaumes de David, fils de Jessé, psaume d’Asaph 3 ». Nous avons beaucoup de psaumes qui portent le nom de David, mais nulle autre part qu’en celui-ci ne se lit cette addition : « Fils de Jessé », qui, nous devons le croire, n’est pas sans motif ni sans raison. Partout en effet Dieu se montre à nous, et stimule en nous l’amour et le pieux désir de comprendre. Que signifie: « Fin des psaumes de David, fils de Jessé ? » On appelle hymnes des louanges que l’on chante en l’honneur de Dieu; des chants qui contiennent la louange du Seigneur. Une louange qui ne serait point la louange de Dieu, ne serait plus une hymne; de même une louange, et même louange de Dieu,, mais que l’on ne chante pas, n’est pas l’hymne. Dès lors, l’hymne renferme ces trois conditions la louange, la louange de Dieu, puis le chant. Que signifie donc : « Fin des hymnes? » C’est dire : fin des louanges

1. Ce sermon prêché au peuple, probablement en 411, la veille de la fête de saint Cyprien. Voir Lettre CXL à Honor. — 2. Ps. XXXIX, 5.—3. Id. LXXII, 1.

que l’on chante en l’honneur de Dieu. Le Prophète semble nous annoncer un événement triste et lamentable. Car celui qui chante une louange, non-seulement loue, mais loue avec allégresse, et celui qui chante une louange, non-seulement chante, mais aime celui qu’il chante. La louange témoigne d’un zèle de prédication; le chant est l’élan du coeur. Donc « fin des hymnes de David », dit le Prophète, et il ajoute « Du fils de Jessé ».  Car ce David, fils de Jessé 1 fut roi en Israël, dans l’Ancien Testament, lorsque le Nouveau Testament était caché dans l’Ancien comme le fruit dans la racine cherchez du fruit dans la racine, vous n’en trouverez point, et néanmoins vous n’en trouverez point dans les branches qui ne soient issus de la racine. En ces jours donc, et chez ce peuple issu le premier d’Abraham selon la chair, car le second peuple aussi est issu d’Abraham, mais selon l’esprit; chez ce peuple donc encore charnel où quelques Prophètes comprenaient et les desseins de Dieu, et le moment où il devait se révéler au monde; ces Prophètes annoncèrent les temps à venir et l’avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et comme ce Christ qui devait naître selon la chair, étau caché dans la génération patriarcale comme dans sa racine, et devait se manifester au temps marqué, semblable au fruit qui apparaît,

1. I Rois, XVI, 18.

163

ainsi qu’il est écrit : « Voilà que fleurit la tige sur la racine de Jessé 1 » ; de même, cette nouvelle alliance dont le Christ est l’auteur, était voilée dans ces premiers temps, connue seulement des Prophètes, et de quelques âmes d’élite, à qui Dieu, sans découvrir le présent, voulait bien révéler l’avenir. Pour n’en citer qu’un exemple, en effet, que signifie, mes frères, cette action d’Abraham, qui envoie son serviteur fidèle chercher une épouse à son fils unique, et lui dit : « Pose ta ain sur ma cuisse, et jure-moi 2? » Que signifiait la cuisse d’Abraham, que touchait le serviteur en faisant serment? Qu’y avait-il, sinon cette promesse : « En ta postérité seront bénies toutes les nations 3? » Cette cuisse désigne le corps entier; or, du corps d’Abraham, par Isaac, par Jacob, et pour abréger, par Marie, est né Jésus-Christ Notre-Seigneur.

2. Comment ferons-nous voir que la racine était chez les Patriarches? Interrogeons saint Paul. Voilà que des Gentils convertis au Christ prétendent s’élever contre les Juifs qui ont crucifié le Christ, bien que de ce peuple soit sortie une muraille qui est venue s’unir à l’angle, ou dans le Christ, à cette autre muraille venant des incirconcis ou des Gentils. Donc les Gentils prétendent s’élever, et l’Apôtre abaisse ainsi leurs prétentions: « Si toi, qui n’étais que l’olivier sauvage, as été greffé parmi les branches, ne t’élève point au-dessus des rameaux naturels. Si tu te glorifies, ce n’est point toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte ». L’Apôtre le déclare donc : sur le tronc des Patriarches on a retranché des branches à cause de leur infidélité, et l’on a inséré l’olivier sauvage, afin de lui donner part au suc et à la séve de l’olivier franc; c’est là l’Eglise venue de la gentilité. Qui enta jamais un olivier sauvage sur un olivier franc? C’est le franc que l’on greffe sur le sauvage, et l’on ne voit point le sauvage sur le franc. Quiconque le ferait, ne recueillerait que des baies sauvages. C’est en effet ce que l’on cuite qui pousse et qui porte du fruit. Car le fruit n’est point celui de la racine, mais celui de la greffe. L’Apôtre veut nous montrer que Dieu, par sa toute-puissance , a fait que l’olivier sauvage, greffé sur l’olivier franc, ne donnât plus de fruits sauvages, mais bien l’olive, et

1. Isa. XI, 1. —  2. Gen. XXIV, 2. — 3. Id. XXII, 18.

c’est à la toute-puissance de Dieu qu’il attribue ce miracle, en nous disant: « Si tu as été retranché de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, pour être enté, contre ta nature, sur l’olivier franc, ne te glorifie point contre les branches. Mais, diras-tu », poursuit l’Apôtre, « ces branches mit été rompues, afin que je fusse inséré. Il est vrai, elles ont été rompues à cause de leur incrédulité; et toi, c’est par la foi que tu es debout: crains au lieu de t’élever dans ta sagesse». Qu’est-ce à dire : « Ne point s’élever dans sa sagesse?» Ne pas s’enorgueillir de son insertion, mais craindre que l’infidélité n’aboutisse au retranchement, comme il en a été d’eux-mêmes. « Car c’est leur infidélité » , dit-il encore, « qui les a fait retrancher; mais toi, tiens ferme dans la foi, crains au lieu de t’élever. Car si Dieu n’a point épargné les branches  naturelles, il ne t’épargnera point non plus». Puis il continue par ce passage si intéressant, si beau, qu’il faut si bien écouter : « Vois donc », nous dit-il, « la bonté et la sévérité  de Dieu: sa sévérité pour ceux qu’il a retranchés, et sa bonté pour toi, qui es inséré, si tu persévères dans le bien. Autrement », c’est-à-dire si tu ne persévères pas dans le bien, « tu tomberas à ton tour, et pour eux, s’ils ne demeurent point dans l’infidélité, ils seront insérés de nouveau 1 ».

3. Ainsi donc, mes frères, dans l’Ancien Testament, notre Dieu avait fait au peuple charnel des promesses temporelles et terrestres. Il leur promit un royaume terrestre, il leur promit cette terre vers laquelle on les conduisit après la délivrance de l’Egypte : Josué les introduisit dans la terre promise, qui vit s’élever cette Jérusalem terrestre, où régna David. Ils reçurent donc cette terre après la délivrance de l’Egypte et le passage de la mer Rouge; après des allées et des venues dans le désert, ils furent mis en possession de la terre et du royaume. Maîtres du royaume, comme ils n’avaient reçu que des biens terrestres, ils méritèrent par leurs péchés d’être attaqués, vaincus, emmenés captifs ; enfin la ville elle-même fut entièrement détruite. Telles étaient ces promesses qui ne devaient point durer, et qui étaient des figures de promesses plus durables; en sorte que ce cours de promesses temporelles était la figure prophétique de l’avenir. Il devait donc

1. Rom. XI, 17-24.

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finir ce royaume, qui était le royaume de David fils de Jessé, le royaume d’un homme, d’un saint, d’un prophète, lequel voyait et annonçait le Christ à venir, et issu de lui-même selon la chair; il n’était néanmoins qu’un homme, il n’était pas le Christ, il n’était pas notre roi, le Fils de Dieu, mais seulement le roi David, fils de Jessé. Il devait périr ce royaume qu’avaient reçu ces hommes charnels, et dont ils bénissaient Dieu. Rien ne leur paraissait grand comme cette délivrance temporelle de leurs oppresseurs, comme le passage de la mer Rouge qui les dérobait à la poursuite de leurs ennemis, comme cette course à travers le désert qui aboutit à fonder une patrie et un empire. C’était là pour eux le seul motif de louer Dieu; ils ne comprenaient point les promesses divines que dérobaient ces figures. Or, quand s’évanouirent ces biens qui portaient à louer Dieu un peuple charnel qui eut David pour roi, durent cesser aussi « les hymnes de David, fils de Jessé », et non fils de Dieu. Nous voilà, Dieu aidant, sauvés de l’écueil que ce titre nous présentait; vous comprenez ce que signifie: « Fin des psaumes de David, fils de Jessé ».

4. Qui parle dans ce psaume? « Asaph 1». Qu’est-ce que « Asaph? » D’après le sens que nous donne la traduction de l’hébreu en grec, et du grec en latin, « Asaph » signifie synagogue. Voici donc la voix de la synagogue. Maïs à ce mot de synagogue, n’écoute pas ta haine contre cette meurtrière du Sauveur. Il est vrai que cette synagogue a mis à mort le Sauveur, nul n’en doute; mais souviens-toi que c’est de la synagogue que sont venus ces chefs du bercail dont nous sommes les agneaux. De là cette parole du psaume « Amenez au Seigneur les fils des béliers 2 ». Or, quels sont ces béliers? C’est Pierre, c’est Jean, c’est Jacques, c’est André, c’est Barthélemy, ce sont les autres Apôtres. C’est de là que vient Saul d’abord, ensuite appelé Paul, c’est-à-dire tout d’abord orgueilleux, puis humble. Car, vous le savez, Saül, d’où vient le nom de Saul, fut un roi superbe et insoumis. Ce ne fut point par une espèce de jactance que l’Apôtre changea son nom ; mais Saul devint Paul, ou plutôt l’orgueilleux devint humble. Car Paul, ou paulum, désigne la médiocrité. Or, veux-tu savoir ce que signifie

1. Ps. LXXII, 1. — 2. Id. XXVIII, I.

Saul? Ecoute ce même Paul, te racontant ce qu’il a été par sa propre malice, et ce qu’il est devenu par la grâce de Dieu : écoute quel était Saul, et quel est Paul. « Tout d’abord, j’ai été un blasphémateur », nous dit-il, « j’ai persécuté, j’ai outragé 1 ». Voilà Saul, écoute maintenant Paul : « Je suis », dit-il, « le moindre des Apôtres ». Qu’est-ce à dire le moindre, sinon le plus petit ou Paul? Et il ajoute : « Je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre ». Pourquoi ? parce que j’ai été Saul. Comment Saul? Qu’il nous l’explique : « Parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu : mais la grâce de Dieu m’a fait ce que je suis 2 ». Il se dérobe à sa propre grandeur, il se fait petit en lui-même, et grand en Jésus-Christ. Le voilà Paul, que dit-il? « Dieu », nous dit-il, « n’a point repoussé son peuple », et il parle du peuple Juif, son peuple qu’il a connu dans sa prescience. Car moi aussi, je suis enfant d’Israël, de la race d’Abraham, et de la tribu de Benjamin 3 ». Donc Paul lui-même nous vient de la synagogue, Pierre et les autres Apôtres de la synagogue. Donc à ce nom de synagogue, ne t’arrête pas à ce qu’elle mérite, mais à ce qu’elle a produit. Donc la synagogue parle dans ce psaume, alors que finissent les psaumes de David, fils de Jessé : c’est-à-dire, alors que touchaient à leur fin, ces objets temporels d’un culte que ce peuple charnel rendait à Dieu. Pourquoi devaient-elles finir, sinon pour que l’on en cherchât d’autres? Et quelles autres chercher? d’autres qui n’étaient point là? Nullement, mais bien celles qui étaient voilées sous ces figures, et non celles qui n’y étaient point; mais celles qui s’y cachaient sous l’enveloppe des mystères, comme le fruit dans sa racine. Quelles autres chercher? Ces promesses qui étaient pour nous des figures 4.

5. Voyez rapidement, comme nous étions peints dans ces figures. Le peuple d’Israël est sous le joug de Pharaon et des Egyptiens 5; le peuple chrétien, que Dieu se réservait, était avant la foi sous l’empire du démon, assujéti à leur prince. Voilà un peuple esclave en Egypte, et un peuple esclave de ses péchés; car ce n’est que par le péché seulement que le diable peut nous dominer, Moïse délivra du joug de l’Egypte le peuple ancien, et

1. I Tim. I, 13.— 2. I Cor. XV, 9, 10.— 3. Rom. XI, 1, 2.— 4. I Cor. X, 6. — 5. Exod. I, 10.

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Notre-Seigneur Jésus-Christ délivre le peuple nouveau de sa vie ancienne du péché. Le premier peuple dut passer par les eaux de la mer Rouge, le second par celles du baptême. Les ennemis de l’un sont submergés dans la mer Rouge 1, tous les péchés de l’autre dans les eaux du baptême. Soyez attentifs, mes frères: après le passage de la mer Rouge, ce n’est point aussitôt la patrie, ce n’est pas aussitôt le triomphe, comme s’il n’y avait plus d’ennemis à combattre; mais il restait la solitude, et dans ce pèlerinage, il restait les embûches des ennemis: ainsi après le baptême, il nous reste la vie chrétienne dans les épreuves. Dans ce désert, on soupirait après la terre promise, et quel est l’objet des soupirs des chrétiens quand ils sont purifiés par le baptême? Règnent-ils donc avec Jésus-Christ? Ils ne sont point encore parvenus à cette patrie qui nous est promise, mais qui ne doit point se terminer, et où les hymnes de David ne finiront point. Que tous les fidèles veuillent bien écouter mes paroles, et qu’ils sachent où ils sont:

ils sont au désert, et soupirent après la patrie. Leurs ennemis sont morts par le baptême, ceux-là toutefois qui les suivaient par derrière. Qu’est-ce à dire qui les suivaient par derrière? Nous avons devant nous l’avenir, derrière nous le passé tous les péchés du passé sont noyés dans les eaux du baptême; et nos tentations ne sont plus derrière nous, mais dans les embûches du voyage. Aussi l’Apôtre marchant encore dans ce désert s’écriait; « J’oublie ce qui est derrière moi, pour m’avancer vers ce qui est devant moi, afin d’atteindre la palme à laquelle Dieu m’a appelé d’en haut 3 ». Comme s’il disait : Je veux atteindre la patrie céleste que Dieu m’a promise. Et dans ce désert, mes frères, tout ce qu’endura ce peuple, tous les dons que lui fit le Seigneur, tous les châtiments qu’il lui infligea, sont des figures de ce qui doit nous arriver dans le désert de cette vie, quand nous marcherons en Jésus-Christ cherchant notre patrie, et qui sera pour nous une source de consolations ou d’épreuves. Il ne faut donc pas s’étonner de voir à sa fin ce qui n’était qu’une figure de l’avenir. Ce peuple fut conduit à la terre promise, mais devait-elle durer toujours? S’il en était ainsi, elle ne serait pas une figure, mais bien une réalité. Comme donc elle n’était qu’une

1. Exod. XIV, 22, 23. — 2. Philip. III, 13, 14.

figure, le peuple n’aboutit qu’à une situation temporaire; or, une situation temporaire devait finir, et en finissant nous forcer à chercher ce qui n’a point de fin.

6. Donc, la synagogue, ou ceux qui servaient Dieu avec piété, mais en vue des biens terrestres, (les biens de cette vie (car il est des impies qui demandent ces biens d’ici-bas aux dénions, et le peuple avait cette supériorité sur les Gentils, que s’il recherchait les biens présents, les biens temporels, il les demandait néanmoins au seul Dieu créateur et des choses visibles et des choses invisibles); ces hommes pieux donc, mais charnels, cette partie de la synagogue, bonne en ce temps-là, mais non d’une piété spirituelle comme celle des Prophètes, et de ceux qui attendaient un royaume céleste et éternel; cette synagogue vit les biens que Dieu prodiguait à son peuple, et qu’il lui promettait pour l’avenir l’abondance des richesses de la terre, une patrie, la paix, une félicité terrestre.

Mais il n’y avait là que des symboles; et sans coin Prendre les promesses que cachaient ces figures, elle s’imagina que c’était beaucoup pour Dieu de la traiter ainsi, et qu’il n’avait rien de mieux à donner à ceux qui le servent avec amour et fidélité.

Dans cette pensée elle vit des hommes pécheurs, impies, blasphémateurs, des adorateurs de démons, iles fils du diable, qui vivaient dans les excès de la malice et de l’orgueil, et qui possédaient néanmoins ces biens de la terre et du temps, dont la convoitise la portait à servir Dieu. Alors surgit dans sois coeur une exécrable pensée, bien capable de la faire chanceler dans la voie de Dieu, et même de l’en écarter. Or, voici la pensée qui tourmentait ce peuple de l’Ancien Testament: à Dieu ne plaise qu’elle soit aussi chez ceux de nos frères qui sont charnels, quand on leur prêche ouvertement la félicité ! Que dit alors cette synagogue?

Que dit ce peuple? Nous servons Dieu, et voilà des châtiments, des fléaux, voilà qu’on nous prive de ce que nous aimons, de ce que nous regardions comme une grande faveur de Dieu : des hommes criminels au contraire, des hommes injustes, orgueilleux, blasphémateurs, remuants, ont en abondance tous ces biens, pour lesquels nous servons le Seigneur; c’est donc inutilement que nous le servons. C’est jusque-là qu’est tombé le peuple de notre psaume, peuple qui touche à sa fin, qui

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chancelle. Il voit en effet que ces biens terrestres qui lui font servir Dieu, coulent en abondance chez ceux qui ne servent point le Seigneur, et le voilà qui chancelle, qui tombe en défaillance, qui disparaît avec les hymnes de David, parce qu’en de semblables coeurs il n’y avait plus de louanges. Qu’est-ce à dire, qu’en de semblables coeurs il n’y avait plus de louanges? Qu’avec de telles pensées on ne bénit plus le Seigneur. Comment en effet bénir Dieu, quand peu s’en faut qu’on ne l’accuse d’injustice, parce qu’il donne tant de biens aux méchants, et qu’il en prive ceux qui le servent? A ces hommes, Dieu paraissait n’avoir aucune bonté; or, ceux qui ne voient en Dieu aucune bonté, sont loin de le louer, et comme ils cessent de louer Dieu, la louange fait défaut chez eux. Plus tard néanmoins ce peuple comprit ce que Dieu l’avertissait de chercher, quand il privait ainsi ses serviteurs des biens temporels qu’il donnait àses ennemis, à des impies, à des blasphémateurs;

cet avertissement lui fit connaître qu’en outre des biens que Dieu donne aux bons et aux méchants, et dont il prive quelquefois les méchants comme les bons, il en est qu’il réserve particulièrement aux bons. Qu’est-ce à dire, qu’il réserve pour les bons?

Que leur réserve-t-il? Lui-même. Nous pouvons, si je ne me trompe, aller rapidement dans le psaume; nous le comprendrons avec le secours du Seigneur. Voyons revenir de ses erreurs et se repentir, celui qui avait cru que Dieu manquait de bonté, parce qu’il donnait aux méchants les biens terrestres et les refusait à ceux qui le servent. Il a compris ce que Dieu réserve à ses adorateurs; dans cette pensée, et comme pour se châtier de cette erreur, il s’écrie:

7. « Quelle bonté chez le Dieu d’Israël ! » Mais pour qui ? « Pour ceux qui ont le coeur droit ». Qu’est-il pour l’impie? Il paraît injuste. C’est ainsi que dans un autre psaume il est dit : « Vous êtes saint pour l’homme saint, innocent avec l’innocent, et pervers avec l’homme pervers 1 ». Qu’est-ce à dire « pervers avec le pervers? » L’homme corrompu ne verra chez vous que corruption. Non que Dieu se puisse laisser corrompre. Loin de là: il est ce qu’il est; mais de même que le soleil est agréable pour l’homme qui a les yeux purs, sains, fermes et vigoureux,

1. Ps. XVII, 26, 27.

tandis qu’il paraît avoir des aiguillons pour les yeux chassieux, qu’il est la joie de l’un, et le tourment de l’autre, non que lui-même change, mais bien l’objet qu’il frappe ; ainsi dès que tu seras corrompu, tu verras en Dieu la corruption, tu seras changé, mais non lui. Tu trouveras ton supplice dans ce qui fera la joie des bons. Telle est la pensée du Prophète qui s’écrie: « Combien est bon le Dieu d’Israël, pour l’homme au coeur droit ».

8. Mais pour toi, ô Prophète? « Pour moi, mes pieds ont failli chanceler 1 ». Quand est-ce que les pieds chancellent, sinon quand le coeur n’est point droit? Et d’où vient que le coeur  n’était point droit? Ecoute: « Peu s’en faut que mes pas ne glissent». Tout à l’heure il disait : « Ont failli », maintenant « peu s’en faut »; tout à l’heure : « Ses pieds chancelaient », maintenant « ses pas glissent». Mes pieds ont failli chanceler, peu s’en faut que mes pas ne s’égarent. « Des pieds chancelants » ; mais dans quelle voie ont-ils chancelé, de quelle voie mes pas se seraient-ils égarés? « Mes pieds chancelaient » pour s’égarer, « mes pas glissaient » pour tomber, non pas tout à fait, mais « presque ». J’allais à l’erreur, sans y être encore ; je tombais, mais je n’étais pas encore tombé.

9. Mais pourquoi? « C’est », répond le Prophète, « que je porte envie aux pécheurs, en

voyant la paix dont ils jouissent 2 ». J’ai considéré les pécheurs, je les ai vus dans la paix. Quelle paix ? Une paix temporelle, fragile, caduque et terrestre, mais telle cependant que je la désirais de Dieu. J’ai vu chez ceux qui ne servaient point le Seigneur, ce que je désirais pour prix de mes adorations; et mes pieds ont chancelé, et mes pas ont presque glissé.

10. Mais il va vous dire en quelques mots pourquoi les méchants possèdent ces biens:

« C’est que leur mort est inévitable, et que leur châtiment s’affermira. Aussi ne sont-ils point dans les travaux des hommes, et ne seront-ils point châtiés comme eux 3 ». J’ai compris, nous dit-il, pourquoi ils ont la paix et fleurissent ici-bas. C’est que leur mort est inévitable, c’est-à-dire que la mort est pour eux certaine, et qu’elle sera éternelle; elle ne se détournera point d’eux, et ils ne pourront s’en détourner; « c’est que leur mort est inévitable, et que leur châtiment s’affermira ». Un châtiment qui s’affermit, n’est plus un

1. Ps. LXXII, 2. — 2. Id. 3. — 3. Id. 4, 5.

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châtiment passager; il est ferme pour l’éternité. C’est donc parce que Dieu leur réserve des maux qui doivent durer éternellement, qu’ « ils ne sont point aujourd’hui dans les travaux des hommes, et qu’ils ne sont point châtiés avec eux ». Toutefois n’est-il point châtié avec les hommes, ce diable auquel on prépare un supplice sans fin?

11. Aussi qu’arrive-t-il ici-bas à ceux qui ne sont point châtiés avec les hommes, qui ne souffrent point avec eux? « Voilà », dit le Prophète, « que l’orgueil les domine ». Voyez ces orgueilleux incorrigibles ; voyez cette victime dévouée au sacrifice, qu’on laisse errer à son gré, dévaster comme il lui plaît, jusqu’au jour où l’on doit l’égorger. Or, il est bon, mes frères, de voir dans les paroles du Prophète, cette victime dont nous parlons. L’Ecriture qui en fait mention ailleurs, nous dit que ces hommes sont destinés à l’immolation, qu’on ne les épargne qu’en leur laissant une triste liberté 2. « C’est pourquoi », dit le Prophète, « ils sont au pouvoir de l’orgueil ». Qu’est-ce qu’ « être au pouvoir de l’orgueil? Leur iniquité, leur impiété, les enveloppe comme un vêtement». Il ne dit pas qu’ils sont couverts, mais « enveloppés », complètement revêtus de leur impiété. Malheur bien légitime ! sous leur manteau, ils ne voient point, ils ne sont vus de personne, et leur intérieur est invisible. Tel en effet qui pourrait sonder l’âme de ces hommes que l’on croit heureux ici-bas, tel qui verrait les tortures de leur conscience, tel qui découvrirait dans leurs coeurs ces déchirements, ces tyrannies de la crainte et de la convoitise, les trouverait malheureux dans ce qu’on regarde comme un bonheur; « mais enveloppés de leur iniquité et de leur impiété», ils ne voient point et ne sont point vus. L’Esprit-Saint les connaissait quand il en parlait de la sorte; et nous devons les regarder avec cet oeil qui nous montre la vérité, quand on nous ôte le voile de l’impiété. Sachions donc les connaître, et fuyons-les nonobstant leur bonheur; nonobstant leur bonheur, ne les imitons point: gardons-nous de demander au Seigneur notre Dieu, comme une grande faveur, des biens qu’ont mérité d’obtenir ceux qui ne le servent point. Car il nous réserve un tout autre bien, un bien vraiment désirable: écoutez quel bien.

12. Voici d’abord leur portrait. « Leur iniquité

1. Ps. LXXII, 6. — 2. Prov. VII, 22.

sortira de leur abondance 1». Voyez si cette grosse victime ne se reconnaît point ici. Ecoutez, mes frères, et ne passons pas légèrement sur cette parole : « Leur iniquité sortira comme de leur embonpoint ». Il y a des méchants, mais méchants par maigreur, et qui sont méchants précisément parce qu’ils sont maigres, c’est-à-dire des âmes faibles, chétives, et comme sous l’empire de la nécessité;

ils sont mauvais à la vérité, et vraiment condamnables;

car on doit plutôt subir la nécessité que de commettre le crime. Et toutefois autre est pécher dans la nécessité , autre dans l’abondance. Qu’un pauvre mendiant commette un vol, son péché vient de sa maigreur ; mais un riche dans l’abondance, pourquoi s’empare-t-il du bien d’autrui ? Le péché vient chez l’un de sa maigreur, chez l’autre de sa graisse. Aussi, dis à ce pauvre : Pourquoi cette injustice ? et le voilà qui s’humilie, qui se repent, qui s’afflige. C’est la nécessité, dit-il, qui m’y a forcé. Comment n’as-tu pas craint le Seigneur? La nécessité m’a contraint.

Dis à un riche au contraire : Pourquoi cette injustice, et ne crains-tu pas le Seigneur ? situ as toutefois assez de considération pour le pouvoir faire. Vois s’il daignera même t’écouter, et si l’iniquité qui vient de son abondance ne rejaillira point sur toi. Car ces hommes déclarent la guerre à tous ceux qui les instruisent et qui les reprennent, ils deviennent ennemis de quiconque dit la vérité, accoutumés qu’ils sont aux flatteries, ayant eux-mêmes l’oreille délicate, et le coeur corrompu. Qui ose dire à un riche:

C’est mal à toi de prendre le bien d’autrui ? Et si quelqu’un ose le dire, et qu’il soit de telle condition qu’on n’ose point lui résister, que répondra ce riche ? Il n’ouvre la bouche que pour blasphémer Dieu. Pourquoi ? parce qu’il est orgueilleux. Pourquoi ? parce qu’il est dans l’abondance. Pourquoi? parce qu’il est une victime dévouée au sacrifice. « Leur iniquité sortira de leur graisse ».

13. « ils ont tout dépassé dans la pensée de leur coeur ». C’est intérieurement qu’ils ont dépassé. Qu’est-ce à dire « dépassé ? » Au-delà de la voie. Qu’est-ce à dire encore ? Ils ont dépassé les bornes de la nature humaine, et ne se croient plus des hommes comme les autres hommes. Oui, dis-je, ils ont franchi les bornes de la nature humaine. Parfois tu dis

1. Ps. LXXII, 7.

à l’un de ces hommes: Ce pauvre que tu vois est ton frère, vous êtes issus des mêmes parents, d’Adam et d’Eve : n’écoute point ton orgueil, n’écoute point cette enflure de la vanité, quelque nombreux que soient tes serviteurs, quels que soient l’or et l’argent que lu possèdes, quelque précieux que soit le marbre de ton palais, quelque étincelant qu’en soit le dôme: non plus que le pauvre, tu n’as pour te couvrir qu’un même ciel, qui est le toit du monde. Rien ne t’appartient de tout ce qui te distingue du pauvre; tout cela est étranger pour toi ; c’est en cela qu’il faut te voir, et non pas voir cela en toi-même. Considère ce que tu es en face du pauvre, mais considère toi-même, non ce que tu possèdes. Pourquoi mépriser ton frère? Vous étiez nus l’un et l’autre dans les entrailles de vos mères ; et certes quand vous serez sortis de cette vie, quand l’âme aura quitté vos chairs en pourriture, démêle qui pourra discerner les ossements du pauvre et du riche. Je parle de l’égalité de nature qui est la condition du genre humain, et dans laquelle nous naissons tous; or, celui que nous voyons riche en cette vie, n’y sera pas toujours, non plus que le pauvre. Le riche, à sa naissance, n’est point riche, àsa mort il ne sera point riche ; pour le riche comme pour le pauvre, même entrée dans la vie, même sortie de ce monde. J’ajoute même que leur sort peut être changé. Partout aujourd’hui on prêche l’Evangile ; remarque ce pauvre couvert d’ulcères, couché à la porte du riche, et dont le désir est de se rassasier des miettes qui tombaient de la table de ce riche ; vois ce même riche, revêtu comme toi de pourpre et de fin lin , et qui était chaque jour clans la bonne chère. Or, il arriva que ce pauvre mourut et fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut aussi et fut enseveli ; nul peut-être n’avait eu soin de la sépulture de l’autre ; et quand ce riche était dans les tourments de l’enfer, ne leva-t-il point les yeux, et ne vit-il pas au sein d’une joie infinie celui qu’il avait méprisé au seuil de sa porte ? Ne désira-t-il point qu’une goutte d’eau tombât du doigt de celui qui avait envié jadis les miettes de sa table? Combien, mes frères, dura l’angoisse du Pauvre? Combien durèrent les délices du riche? Mais ce qui ensuite leur échut en partage est éternel. Comme il n’y avait donc pour lui nul moyen d’échapper à la mort,et comme son châtiment devait être sans fin, il n’a point partagé le labeur des hommes, ni subi avec eux son châtiment. Le pauvre, au contraire, flagellé en cette vie, doit se reposer en l’autre; car Dieu châtie celui qu’il reçoit au nombre de ses enfants

1. Mais à qui parle-t-on ainsi? A l’homme de la bonne chère, qui est chaque jour vêtu de pourpre et de fin lin. A qui tenir ce langage? A l’homme qui a tout dépassé « dans la pensée de son coeur », qui dira un jour avec raison, mais trop tard: « Envoyez Lazare, afin qu’il avertisse mes frères 2 » : car il ne tirera aucun profit de sa pénitence. Non point qu’il n’ait aucun regret, mais ce regret doit être éternel, ce regret ne produira point le salut. ils ont donc « tout dépassé dans la « pensée de leur coeur ».

14. « Ils ont pensé et dit le mal 3 ». Mais ce n’est qu’en tremblant que les hommes disent le mal: comment ceux-ci le disent-ils? « Ils publient l’iniquité sur les hauteurs ». Non. seulement ils publient l’iniquité, mais ils le font à haute voix, aux oreilles de tous, avec orgueil: c’est à moi que tu as affaire, moi qui te donnerai une leçon, tu sauras qui je suis, tu y laisseras la vie. Avoir cette pensée, ce serait beaucoup, quand même tu ne la montrerais pas: quand même ce désir de vengeance demeurerait inconnu, et enseveli dans le secret de ton coeur. Mais à quoi bon? Cet homme est-il maigre? « Leur injustice sortira comme de leur graisse. lis publient l’iniquité sur les hauteurs ».

15. « Ils opposent leurs bouches au ciel, et leur langue dépasse la terre 4 ». Qu’est-ce à dire, « dépasse la terre? » C’est la répétition de ce qui est dit: « Ils opposent leurs bouches au ciel »; car dépasser la terre signifie aller au-delà de tout ce qui est terrestre. Mais qu’est-ce qu’aller au-delà de tout ce qui est terrestre? C’est-à-dire que l’homme dans son langage ne songe point qu’il peut mourir subitement, qu’il menace comme s’il devait toujours vivre:

sa pensée oublie l’humaine fragilité, et ne sait point de quel faible manteau il est revêtu; il ignore ce que l’Ecriture a dit ailleurs à propos de ces orgueilleux: « Son âme s’en ira et il retournera dans la terre, en ce jour périront toutes ses pensées 5 ». Mais ces hommes , peu soucieux de leur dernier jour, n’ont qu’un langage d’orgueil; ils opposent

1. Hébr. XIII 6. — 2. Luc, XVI, 19-31. — 3. Ps. LXXII, 8. — 4. Id. 9. —    5. Id. CXIV, 4.

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leurs bouches au ciel, et s’élèvent au-dessus de la terre. Rien de plus insensé qu’un voleur jeté dans une prison, qui ne penserait point à son dernier jour, au jour qui termine sa condamnation; et pourtant il peut encore s’enfuir. Mais où fuir la mort? Ce jour arrivera certainement. Quelle peut être pour toi la plus longue vie? Combien dure peu ce qui a une fin, quelle qu’en soit la durée ! Ajoutez que cette durée n’est point longue; car celle qu’on appelle une longue vie est courte et encore incertaine. Pourquoi n’y point réfléchir? C’est que l’on oppose sa bouche au ciel, et que la langue dépasse la terre.

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