Enarrationes in Psalmos

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 1 à 10

L’homme céleste et l’homme terrestre. — Le premier est Jésus Christ, le second est Adam pécheur. — Jésus-Christ ayant évité les piéges dans lesquels Adam trouva la mort, aura dans l’Eglise une postérité que formeront les saints. — Adam pécheur sera le père des impies.

1. « Bienheureux l’homme qui ne s’est point laissé aller au conseil des impies (Ps. I, 1 ) » Cette bénédiction doit s’appliquer à Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est l’homme divin (Rétract. XIX). « Bienheureux l’homme qui ne s’est point laissé aller au conseil des impies », comme l’Adam terrestre, qui écouta sa femme séduite par le serpent, et méprisa le précepte du Seigneur (Gen. III, 6 ). « Et qui ne s’est pas arrêté dans la voie des pécheurs ». A la vérité, Jésus-Christ est venu dans la voie du péché, puisqu’il est né comme les pécheurs, mais il ne s’y est pas arrêté, car il ne s’est pas épris des attraits du monde. « Et ne s’est point assis dans la chaire de pestilence ». Car il ne voulut point avoir sur la terre un trône fastueux, et voilà ce qui est justement appelé trône pestilentiel; de même en effet que l’amour de la domination, que l’appétit de la vaine gloire se glisse dans presque toute âme humaine; de même la peste est cette maladie qui se répand au loin, attaquant tous les hommes ou à peu près. Une chaire de pestilence se dirait mieux néanmoins d’une doctrine perverse, dont l’enseignement est envahissant comme la gangrène (II Tim. II, 17 ). Voyons ensuite la gradation de ces termes : « S’en aller, s’arrêter, s’asseoir ». L’homme s’en est allé, quand il s’est retiré de Dieu; il s’est arrêté, quand il a pris plaisir au péché; il s’est assis, quand affermi dans son orgueil, il n’a pu retourner sans avoir pour libérateur celui qui ne s’est point laissé aller au conseil de l’impie, ne s’est point arrêté dans la voie des pécheurs, ni assis dans la chaire de pestilence.

2. « Mais qui s’est complu dans la loi du Seigneur, et qui méditera cette loi jour et nuit (Ps I, 2 )». La loi n’est pas établie pour le juste (I Tim. I, 9 ), a dit l’Apôtre. Mais être dans la loi n’est pas être sous la loi. Etre dans la loi, c’est l’accomplir; être sous la loi, c’est en recevoir l’impulsion. Dans le premier cas, c’est la liberté, dans le second, c’est l’esclavage. Autre encore est la loi écrite qui s’impose à l’esclave, et autre la loi que lit, dans son coeur,. celui qui n’a pas besoin de loi écrite. «Méditer la loi jour et nuit», signifie la méditer continuellement, ou bien « le jour » s’entendra de la joie, et « la nuit», de la tribulation; car il est dit: « Abraham vit mon jour et il en tressaillit de joie (Jean, VIII, 56 ) » ; et à propos de la tribulation, le Psalmiste a dit: « Bien avant dans la nuit, mon coeur a été dans l’angoisse (Ps. XV, 7 ).

3. « Il sera comme l’arbre planté près du courant des eaux », c’est-à-dire près de la Sagesse elle-même, qui a daigné s’unir à l’homme pour notre salut, afin que l’homme fût un arbre planté près du courant des eaux;

car c’est ainsi qu’on peut entendre cette autre parole du Psalmiste : « Le fleuve de Dieu  (122) est rempli d’eau (Ps. LXIV, 10 ) ». On peut encore entendre par les eaux, l’Esprit-Saint, dont il est dit : « C’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit-Saint (Matt. III, 11 ) » ; et cette autre : « Qu’il vienne, celui qui a soif, et qu’il boive (Jean, VII, 37 ) »; et encore « Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te demande à boire, tu  lui en aurais u demandé toi-même, et il t’aurait donné cette eau vive qui étanche pour jamais la soif de celui qui en a bu; et qui devient en lui une source d’eau jaillissante jusqu’à la vie éternelle(Id. IV, 10-14 ) » . Ou bien, « près du courant des eaux »signifiera près des péchés des peuples; dans l’Apocalypse, en effet, les eaux désignent les peuples (Apoc. XVII, 15 ), et le courant se dirait de la chute qui est le propre du péché. Cet arbre donc, c’est Notre-Seigneur, qui prend les eaux courantes, ou les peuples pécheurs, et se les assimile par les racines de son enseignement; » il « donnera du fruit », c’est-à-dire établira des églises, « en son temps », quand il aura été glorifié en ressuscitant et en montant au ciel. Ayant alors envoyé l’Esprit-Saint aux Apôtres, qu’il confirma dans la confiance en lui-même, et dispersa parmi les peuples, il recueillit pour fruits les églises. « Et son feuillage ne tombera point », car sa parole ne sera point inutile : « Toute chair, en effet; n’est qu’une herbe, toute beauté de l’homme est comme la fleur des champs; l’herbe s’est fanée, la fleur est tombée, mais la parole de Dieu demeure éternellement(Isa. XI, 6-8 ) ». « Et tout ce qu’il  établira, sera dans la prospérité », c’est-à-dire tout ce que portera cet arbre; car cette généralité embrasse les fruits et les feuilles, ou les actes et les paroles.

4. « Il n’en est pas ainsi de l’impie, vaine poussière que le vent soulève de la surface  de la terre (Ps. I, 4 )

». Terre se dit ici de la permanence qui est le propre de Dieu, et dont il est écrit : « Le Seigneur est la part de mon héritage, et cet héritage m’est glorieux (Id. XV, 7 ) ». Et ailleurs : « Attends le Seigneur, garde ses voies, et il t’élèvera jusqu’à te mettre en  possession de la terre (Id. XXXVI, 34 )» ; et encore : « Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre (Matt. V, 4 ) ». Voici, en effet, le point de comparaison: c’est que la terre invisible sera pour l’homme intérieur ce qu’est pour l’homme extérieur cette terre visible qui lui donne l’aliment et l’espace. C’est de la surface de cette terre invisible que le vent ou l’orgueil qui enfle (I Cor. VIII, 1 ), chassera l’impie. Mais celui qui s’enivre de l’abondance qui règne en la maison de Dieu, qui s’abreuve au torrent de ses voluptés, se prémunit contre l’orgueil et dit: « Loin de moi le pied de l’orgueilleux (Ps. XXXV, 9, 12». De cette terre encore l’orgueil a banni celui qui disait : « Je placerai mon trône vers l’Aquilon, je serai semblable au Très-Haut (Isa. XIV, 13, 14 ) ». Enfin, de cette terre l’orgueil a expulsé celui qui osa goûter du fruit défendu, afin de devenir semblable à Dieu, et voulut se dérober à la présence du Seigneur (Gen. III, 6-8 ). Voici des paroles de l’Ecriture qui nous font bien comprendre que cette terre est l’apanage de l’homme intérieur, et que l’orgueil en a expulsé l’homme du péché : « De quoi t’enorgueillir, cendre et poussière? pendant ta vie, tu as rejeté loin de toi ton intérieur ( Eccli. X, 9, 10 )» ; d’où l’on peut dire avec raison que s’il est rejeté, c’est par lui-même.

5. «Aussi, l’impie ne doit-il point ressusciter pour le jugement (Ps. I, 5 )», puisqu’il est balayé de la terre comme une vaine poussière. C’est avec justice que le Psalmiste dit ici que l’orgueilleux sera frustré de ce qu’il ambitionne, ou du pouvoir de juger : aussi nous fait-il mieux comprendre cette parole dans la phrase suivante : « Ni le pécheur dans l’assemblée des justes ». Il est d’ordinaire, dans l’Ecriture, que la seconde partie du verset explique la première, en sorte que « par l’impie » on doit entendre le pécheur, et par « le jugement », l’assemblée des justes. Ou du moins, s’il y a entre l’impie et le pécheur cette différence que tout impie soit pécheur, quoique tout pécheur ne soit pas toujours impie, « l’impie ne ressuscitera point pour le jugement », c’est-à-dire qu’il ressuscitera, sans aucun doute, mais non pour être jugé, car il est déjà condamné à des peines indubitables. « Mais le pécheur ne se relèvera point dans l’assemblée des  justes » , ou pour juger, mais bien pour être jugé, comme il est dit de lui : « Le feu doit éprouver l’oeuvre de chacun : celui dont l’ouvrage pourra résister, en recevra la récompense; celui dont l’ouvrage sera consumé en subira la peine ; lui cependant sera « sauvé, mais comme par le feu (I Cor. III, 13-15 ) ». (123)

6. « Le Seigneur, en effet, connaît la voie des justes (Ps. I, 6 ) ». Comme on dit : « La médecine connaît la guérison, mais non la maladie », et toutefois la maladie elle-même est connue par l’art médical; on peut dire dans le même sens que Dieu connaît la race des justes, et non la race des impies; non pas que Dieu ignore quelque chose, bien qu’il dise aux pécheurs : «Je ne vous connais-point (Matt. VII, 23 ) ». « Mais la voie de l’impie doit périr», se dit dans le même sens que si on lisait: Le Seigneur ne connaît point la voie de l’impie. Mais nous voyons clairement par là que celui qui est ignoré de Dieu doit mourir, comme celui qui en est connu doit subsister. En Dieu, être connu, c’est être; être ignoré, c’est n’être pas. Il a dit en effet: «Je suis celui qui suis», et « Celui qui est, m’a envoyé (Exod. III, 14 ) ».

DISCOURS SUR LE PSAUME II.

L’ÉGLISE ET SES PERSÉCUTEURS.

Les méchants veulent secouer le joug de Dieu et de son Christ ; mais il a établi, ce Christ chef de sou royaume ou de l’Eglise qui s’étendra partout. Comprenez cette puissance, et faites-vous de la foi un abri contre ses vengeances.

1. « A quoi bon ce frémissement des nations , et ces vaines machinations des  peuples? Les rois de la terre se sont levés, les princes ont formé des ligues contre le Seigneur et contre son Christ (Ps. II, 1-2 ) » . Le psalmiste dit: « A quoi bon», comme il dirait: C’est en vain; car ces ligueurs n’ont pas atteint le but qu’ils se proposaient, l’extinction du Christ: c’est la prédiction des persécuteurs de Jésus dont il            est fait mention dans les Actes des Apôtres (Act. IV, 26 ).

2. « Brisons leurs liens, et rejetons leur joug loin de nous (Ps. II, 3 ) ». Bien que ces paroles soient susceptibles d’un autre sens, il est mieux de les appliquer à ceux dont le Prophète a dit qu’ils machinaient en vain ; en sorte que « brisons leurs chaînes, et rejetons leur joug loin de nous », signifie: appliquons-nous à éluder les devoirs et à rejeter le fardeau de la religion chrétienne.

3. « Celui qui habite dans les cieux se rira d’eux, le Seigneur les persiflera (Ib. 4. ) ». La même pensée est deux fois exprimée: car au lieu de: « Celui qui habite dans les cieux », le Psalmiste a dit: « Le Seigneur » ; et « se rira », est remplacé par « persiflera ». Gardons-nous toutefois d’entendre ces expressions d’une manière humaine, comme si Dieu plissait des lèvres pour rire, et des narines pour se moquer. Il faut entendre par là, le pouvoir qu’il donne à ses élus de lire dans l’avenir, d’y voir le nom du Christ se transmettant jusqu’aux derniers humains, s’emparant de tous les peuples, et de comprendre ainsi combien sont vaines les trames des méchants. Ce pouvoir qui leur découvre cet avenir, c’est la moquerie et le persiflage de Dieu. « Celui qui habite les cieux se rira d’eux ». Si, par les cieux, nous comprenons les âmes saintes, c’est en elles que le Seigneur connaissant ce qui doit arriver, se rit des vains complots et tourne en dérision.

4. « Alors il leur parlera dans sa colère, et les confondra dans sa fureur (Ps. II, 5 ) ». Pour nous mieux préciser l’effet de cette parole, David a dit: « Il les confondra » ; en sorte que « la colère » de Dieu est identique « à sa fureur ». Mais cette colère et cette fureur du

Seigneur Dieu, ne doit pas s’entendre d’une perturbation de l’âme; c’est le cri puissant de la justice dans toute créature, soumise à Dieu pour le servir. Car il faut bien nous rappeler

et croire ce qu’a écrit Salomon : « Pour toi, ô Dieu de force, tu es calme dans tes jugements, et tu nous gouvernes avec une sorte (124) de respect (Sag. XII, 18 ) ». En Dieu donc, la colère est ce mouvement qui se produit dans une âme connaissant la loi de Dieu, quand elle voit cette même loi violée par le pécheur; elle est cette indignation des âmes justes qui flétrit par avance bien des crimes. Cette colère de Dieu pourrait fort bien se dire encore des ténèbres de l’esprit qui envahissent tout infracteur de la loi de Dieu.

5. « Moi, je suis établi par lui, pour régner en Sion, sur la montagne sainte, pour prêcher sa loi (Ps. II, 6 ) ». Ces paroles s’appliquent évidemment à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Si, pour nous, comme pour beaucoup d’autres, Sion veut dire contemplation, nous ne pouvons mieux l’entendre que de l’Eglise, dont l’âme s’élève chaque jour pour contempler en Dieu ses splendeurs, selon ce mot de l’Apôtre: « Nous verrons à découvert la gloire du  Seigneur (II Cor. III, 18 ) »; voici donc le sens: « Moi, je suis  établi par lui pour régner sur la sainte Eglise », appelée ici montagne à cause de sa hauteur et de sa solidité. « C’est moi qu’il  a établi roi » : moi, dont les impies cherchaient à briser les chaînes et à secouer le joug. « Pour prêcher sa loi»: qui ne comprendrait cette expression, en voyant la pratique de chaque jour?

6. « Le Seigneur m’a dit : Tu es-mon Fils; je t’ai engendré aujourd’hui (Ps. II, 7 ) ». Dans ce jour, on pourrait voir la prophétie du jour où Jésus-Christ naquit en sa chair. Néanmoins comme « aujourd’hui » indique l’instant actuel, et que dans l’éternité, il n’y a ni un passé qui ait cessé d’être, ni un futur qui ne soit pas encore, mais seulement un présent; car tout ce qui est éternel est toujours cette expression: « Aujourd’hui, je t’ai engendré », s’entendra dans le sens divin, selon lequel la foi éclairée et catholique professe la génération ininterrompue de la puissance et de la sagesse de Dieu, qui est son Fils unique.

7. « Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage (Ib. 8 )» . Ceci n’est plus éternel, et s’adresse au Verbe fait homme, qui s’est offert en sacrifice, à la place de tous les sacrifices, « qui intercède encore pour nous (Rom. VIII, 34 )»; en sorte que c’est à Jésus-Christ, dans l’économie temporelle de l’Incarnation opérée pour le genre humain, qu’est- adressée cette parole: « Demande-moi »: oui, demande que tous les peuples soient unis sous le nom chrétien, afin qu’ils soient rachetés de la mort, et deviennent la possession de Dieu. « Je te donnerai les nations en héritage », afin que tu les possèdes pour leur salut, et qu’elles te produisent des fruits spirituels. « Et ta possession s’étendra jusqu’aux confins de la terre ». C’est la même pensée répétée. «Les confins de la terre » sont mis ici pour les nations, mais dans un sens plus clair, afin que nous comprenions toutes les nations : le Psalmiste a dit « possession » au lieu de « héritage ».

8. « Tu les gouverneras avec un sceptre de fer », dans l’inflexible justice. « Tu les briseras comme un vase d’argile (Ps. II, 9 ) », c’est-à-dire tu briseras en eux les passions terrestres, les immondes soucis du vieil homme, et tout ce qu’il a puisé, pour se l’inculquer, dans la fange du péché. « Et maintenant, ô rois, comprenez » (Ib. 10 ) ». « Maintenant » , c’est-à-dire, quand vous aurez une vie nouvelle, ayant brisé cette enveloppe de boue, ces vases charnels de l’erreur, qui sont l’apanage de la vie passée, oui, « alors comprenez, vous qui êtes rois », puisque vous pouvez d’une part diriger tout ce qu’il y a chez vous de servil et d’animal, et d’autre part combattre, non comme frappant l’air, mais châtiant vos corps et les réduisant en servitude (I Cor., IX, 26, 27 ). « Instruisez-vous, vous tous qui jugez la terre ». C’est une répétition. « Instruisez-vous » est mis pour « comprenez »; et, «vous qui jugez la terre», pour « vous qui êtes rois ». Le Prophète veut dire que l’homme spirituel doit juger la terre; car ce que nous jugerons nous est inférieur; et tout ce qui est inférieur à l’homme spirituel, peut bien s’appeler terre, puisqu’il est meurtri par la chute terrestre.

9. « Servez le Seigneur avec crainte (Ps., II, 11 ) »; parole qui prévient l’orgueil que nous donnerait cette autre: « O rois qui jugez la terre». « Et tressaillez en lui avec tremblement ». « Tressaillez », est fort bien ici pour corriger ce qu’aurait de pénible: « Servez. le Seigneur avec crainte ». Mais afin que celte jubilation n’aille point jusqu’à la témérité, le Prophète ajoute : « avec tremblement» : ce qui nous invite à garder avec soin et vigilance le principe de la sanctification. «Et maintenant comprenez, ô rois », peut encore. s’entendre (125) ainsi: Et maintenant que je suis constitué roi, ne vous en affligez point, ô rois de la terre, comme d’un empiétement sur vos privilèges; mais plutôt instruisez-vous et comprenez qu’il vous est avantageux de vivre sous la tutelle de celui qui vous donne l’intelligence et l’instruction. L’avantage qui vous en reviendra, sera de ne point régner à l’aventure, mais de servir avec tremblement le Seigneur de tous, de vous réjouir dans l’attente d’une félicité sans mélange, vous tenant en garde et dans la circonspection contre l’orgueil qui vous en ferait déchoir.

10. « Emparez-vous de la doctrine, de peur qu’un jour le Seigneur n’entre en colère, et que vous ne perdiez la voie de la justice (Ps. II, 2 )». C’est ce qu’a déjà dit le Prophète: « Instruisez- vous et comprenez » ; car s’instruire et comprendre, c’est s’emparer d’une doctrine. Cependant l’expression : « apprehendite, emparez-vous», désigne assez clairement un certain abri, un rempart contre tout ce qui pourrait arriver, si l’on apportait moins de soin

à s’emparer. « De peur qu’un jour le Seigneur ne s’irrite », renferme un certain doute, non point dans la vision du prophète, qui en a la certitude, mais dans l’esprit de ceux qu’il avertit; car ceux qui n’ont point une révélation claire de la colère n’y pensent d’ordinaire qu’avec doute. Ceux-là donc doivent se dire: « Emparons-nous de la doctrine, de  peur que le Seigneur ne s’irrite, et que nous ne perdions la voie de la justice». Déjà nous avons exposé plus haut comment « s’irrite le Seigneur (Sup. n. 4 )». « Et que vous perdiez la voie de la justice ». C’est là un grand châtiment, que redoutent ceux qui ont déjà goûté les douceurs de la justice. Celui qui perd la voie de la justice, doit errer misérablement dans les voies de l’iniquité.

11. « Quand bientôt s’enflammera sa colère, bienheureux ceux qui auront mis en lui leur confiance (Ps. II, 13 ) ». C’est-à-dire, quand éclatera cette vengeance qui est préparée aux pécheurs et aux impies, non-seulement elle épargnera ceux qui auront mis leur confiance dans le Seigneur, mais elle servira à leur établir, à leur élever un trône bien haut. Le Prophète ne dit pas : « Quand bientôt s’enflammera sa colère, ceux qui se confient en lui seront en sûreté » ; comme s’ils devaient seulement échapper à la vengeance: mais il les appelle « bienheureux », ce qui exprime la somme, le comble de tous les biens. Quant à l’expression : « In brevi, bientôt », elle signifie, je crois, quelque chose de soudain, pour les pécheurs, qui ne l’attendront que dans un lointain avenir.

DISCOURS SUR LE PSAUME III.

DAVID EN FACE D’ABSALON OU JÉSUS EN FACE DE JUDAS.

L’Eg1ise triomphe de ses persécuteurs, et l’âme chrétienne de ses passions.

PSAUME DE DAVID QUAND IL FUYAIT DEVANT LA FACE DE SON FILS ABSALON.

1. Ces paroles du psaume : « Je me suis endormi, j’ai pris mon sommeil ; puis je me suis éveillé, parce que le Seigneur est mon protecteur ( Ps. III, 6 ) », nous font croire qu’il faut l’appliquer à la personne du Christ ; car elles conviennent beaucoup mieux à la passion et à la résurrection du Seigneur, qu’à ce fait que nous raconte l’histoire, que David s’enfuit devant la face de son fils révolté contre lui (II Rois, XV, 17 ). Et comme il est écrit des disciples du Christ: « Tant que l’époux est avec eux, les fils de (126)  l’époux ne jeûnent point (Matt. IX, 15 )»; il n’est pas étonnant qu’un fils impie soit la figure de ce disciple impie qui trahit son maître. Au point de vue historique, on pourrait dire, il est vrai, que le Christ a fui devant lui, alors qu’il se retira sur la montagne avec les autres, quand le disciple se séparait de lui ; mais au sens spirituel, quand le Fils de Dieu, la force et la sagesse de Dieu, se retira de l’âme de Judas, le démon l’envahit aussitôt, ainsi qu’il est écrit: « Le diable entra dans son cœur (Jean, XIII, 2 ) » ; on peut dire alors que le Christ s’enfuit de Judas; non pas que le Christ ait cédé devant le diable, mais bien qu’après la sortie du Christ, le diable prit possession. Cet abandon de la part de Jésus, est appelé une fuite par le Prophète, selon moi, parce qu’il se fit promptement. C’est encore ce que nous indique cette parole du Seigneur: « Fais promptement ce que tu fais (Ibid. 27 ) ». Il nous arrive aussi de dire en langage ordinaire : Cela me fuit ou m’échappe, quand quelque chose ne revient point à notre pensée, et l’on dit d’un homme très-savant que rien ne lui échappe. Ainsi la vérité échappait à l’âme de Judas quand elle cessa de l’éclairer.

Absalon, d’après plusieurs interprètes, signifie, en langue latine, Paix de son père. Il paraît sans doute étonnant que, soit Absalon qui, selon l’histoire des rois, fit la guerre à son père, soit Judas, que l’histoire du Nouveau Testament nous désigne comme le traître qui livra le Seigneur, puisse être appelé Paix de son père. Mais un lecteur attentif voit que dans cette guerre, il y avait paix dans le coeur de David, pour ce fils dont il pleura si amèrement le trépas, en s’écriant : « Absalon, mon fils, qui me donnera de mourir pour toi ( II Rois, XVIII, 33 )? » Et quand le récit du Nouveau Testament nous montre cette grande, cette admirable patience du Seigneur, qui tolère Judas comme s’il était bon ; qui n’ignore point ses pensées, et néanmoins l’admet à ce festin où il recommande et donne à ses disciples son corps et son sang sous des figures; qui, dans l’acte même de la trahison, l’accueille par un baiser, on voit aisément que le Christ ne montrait que la paix au traître, alors que le coeur de celui-ci était en proie à de si criminelles pensées.

Absalon est donc appelé Paix de son père, parce que son père avait pour lui des sentiments de paix, dont ce criminel était loin.

2. « Seigneur, combien sont nombreux ceux qui me persécutent (Ps. III, 2)! » Si nombreux, que même parmi mes disciples, il s’en trouve pour grossir la foule de mes ennemis: « Combien se soulèvent contre moi ; combien de  voix crient à mon âme: Point de salut pour toi en ton Dieu ! (Ibid. 3 ) » Il est évident que s’ils croyaient à sa résurrection ils ne le mettraient point à mort. De là viennent ces provocations: « S’il est Fils de Dieu, qu’il descende de la croix »; et: « Il a sauvé les autres, et ne peut se sauver (Matt. XXVII, 42 ) ». Judas lui-même ne l’aurait donc point livré s’il n’eût été du nombre de ceux qui disaient au Christ avec mépris: « Point de salut pour lui, en son Dieu ».

3. « Mais toi, ô Dieu, tu es mon protecteur (Ps., III, 4 ). » C’est dans son humanité que Jésus parle ainsi à son Père ; car pour protéger l’homme, le Verbe s’est fait chair. « Vous êtes ma gloire». Il          appelle Dieu sa gloire, cet homme auquel s’est uni le Verbe de Dieu, de manière à le faire Dieu avec lui. Belle leçon aux superbes, qui ferment, l’oreille quand on leur dit: « Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu? et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier,  comme si vous n’aviez point reçu ( I Cor., IV, 7 )?» «C’est vous, Seigneur, qui relevez ma tête ». La tête, selon moi, se dit ici de l’esprit humain, qui est bien la tête de notre âme ; et cette âme s’est tellement unie, et en quelque sorte mélangée par l’Incarnation, à la sublime grandeur du Verbe, que les opprobres de la passion ne l’ont point fait déchoir.

4. « De ma voix j’ai crié vers le Seigneur (Ps. III, 5 )»: non pas de cette voix corporelle, qui devient sonore par la répercussion de l’air; mais de cette voix du coeur, que l’homme n’entend point, mais qui s’élève à Dieu comme un cri; de cette voix de Susanne (Dan. XIII, 44 ) qui fut exaucée, et avec laquelle Dieu nous a recommandé de prier, dans nos chambres closes, ou plutôt sans bruit, et dans le secret des coeurs (Matt. VI, 6 ). Et que l’on ne dise point qu’il y a moins de supplication dans cette voix, quand notre bouche ne laisse entendre aucune parole sensible : puisque dans la prière silencieuse de notre coeur, une pensée étrangère au sentiment de nos supplications nous empêche de dire : « Ma voix s’est élevée jusqu’au Seigneur». Cette parole n’est vraie en nous que quand l’âme, s’éloignant, dans l’oraison, et de la chair, et de (127) toute vue terrestre, parle seule à seul au Seigneur qui l’entend. Elle prend le nom de cri, à cause de la rapidité de son élan. « Et il m’a exaucé du haut de sa montagne sainte ». Un autre prophète appelle montagne le Seigneur lui-même, quand il écrit qu’une pierre détachée sans la main d’un homme, s’éleva comme une grande montagne (Dan., II, 35 ). Mais cela ne peut s’entendre de sa personne même, à moins de faire dire au Christ : Le Seigneur m’a exaucé, « de moi-même » comme de sa montagne sainte, car il habite en moi comme en sa hauteur. Mais il est mieux et plus court d’entendre que le Seigneur l’a exaucé du haut de sa justice. Car il devait à sa justice de ressusciter l’innocent mis à mort, à qui l’on a rendu le mal pour le bien, et de châtier ses persécuteurs. Nous lisons en effet que « la justice de Dieu est élevée comme les montagnes (Ps. XXXV, 7 )».

5. « Pour moi, je me suis endormi, j’ai pris mon sommeil (Ps. III, 6 ) » Il n’est pas inutile de remarquer cette expression , « pour moi », qui montre que c’est par sa volonté qu’il a subi la mort, selon cette parole : « C’est pour cela que mon Père m’aime, parce que je donne ma vie, afin que je la reprenne de nouveau. Nul ne me l’ôte : j’ai le pouvoir de la donner, comme j’ai le pouvoir de la reprendre (Jean, X, 17, 18 ) ». Ce n’est donc pas vous, dit-il, qui m’avez saisi malgré moi, et qui m’avez tué : mais « moi, j’ai dormi, j’ai pris mon sommeil, et je me suis éveillé, parce que le Seigneur me protège ». Mille fois dans l’Ecriture le sommeil se dit pour la mort; ainsi l’Apôtre a dit: « Je ne veux rien vous laisser ignorer, mes frères, au sujet de ceux qui dorment )I Thess. IV, 12 ) ». Ne demandons point pourquoi le Prophète ajoute : « J’ai pris mon sommeil » , après avoir dit: « J’ai dormi». Ces répétitions sont d’usage dans les Ecritures, comme nous en avons montré beaucoup dans le psaume second. Dans d’autres exemplaires, on lit: « J’ai dormi, j’ai goûté un profond sommeil », et autrement encore en d’autres comme ils ont pu comprendre ces mots du grec, ego de ekoimeten kai uposa. Peut-être l’assoupissement désignerait-il le mourant, et le sommeil celui qui est mort, puisque l’on passe de l’assoupissement au sommeil, comme de la somnolence à la veille complète.

Gardons-nous de ne voir dans ces répétitions des livres saints que de futiles ornements du discours. « Je me suis assoupi, j’ai dormi profondément», se dit très-bien pour : Je me suis abandonné aux douleurs que la mort a couronnées. « Je me suis éveillé, parce que le Seigneur me soutiendra (Ps. III, 6 ) ». Remarquons ici que dans le même verset, le verbe est au passé, puis au futur. Car « j’ai dormi » est du passé ; et « soutiendra » est au futur; comme si le Christ ne pouvait en effet ressusciter que par le secours du Seigneur. Mais dans les prophéties, le futur se met pour le passé, avec la même signification. Ce qui est annoncé pour l’avenir est au futur selon le temps, mais dans la science du Prophète, c’est un fait accompli. On trouve aussi des expressions au présent, et qui seront expliquées à mesure qu’elles se présenteront.

6. « Je ne craindrai pas cette innombrable « populace qui m’environne (Ps. III, 7 ) ».  L’Evangile a parlé de cette foule qui environnait Jésus souffrant sur la croix  ( Matt. XXVII, 39 ). « Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, ô mon Dieu (Ps. III, 7 ) ». Cette expression, « lève-toi », ne s’adresse pas à un Dieu qui sommeille, ou qui se repose; mais il est d’ordinaire, dans les saintes Ecritures, d’attribuer à la personne de Dieu ce qu’il fait en nous: non point toujours, sans doute, mais quand cela se peut dire convenablement, comme on dit que c’est Dieu qui parle, quand un prophète ou un apôtre, ou quelque messager de la vérité, a reçu de lui le don de parler. Delà ce mot de saint Paul: « Voulez-vous éprouver la puissance du Christ qui parle par ma bouche ? » Il ne dit pas: De celui qui m’éclaire, ou qui m’ordonne de parler ; mais il attribue sa parole même à celui qui l’a chargé de l’annoncer.

7. « Parce que c’est toi qui as frappé tous ceux qui s’élevaient contre moi sans motif (II Cor. XIII, 3 ) ». N’arrangeons point les paroles, de manière à ne former qu’un même verset:

« Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, ô mon Dieu, voilà que tu as frappé tous ceux qui s’élevaient contre moi sans motif ». Si le Seigneur l’a sauvé, ce n’est point parce qu’il a frappé ses ennemis, il            ne les a frappés au contraire qu’après l’avoir sauvé.

Ces paroles appartiennent donc à ce qui suit, de manière à former ce sens : « Voilà que tu as frappé ceux qui s’élevaient contre moi sans motif, tu as brisé les dents des (128) pécheurs (Ps. III, 9 ) » : c’est-à-dire, c’est en brisant les dents des pécheurs, que tu as frappé mes adversaires. C’est en effet le châtiment des adversaires qui a brisé leurs dents , ou plutôt anéanti et comme réduit en poussière les paroles des pécheurs qui déchiraient le Fils de Dieu par leurs malédictions: ces dents seraient alors des malédictions, dans le même sens que l’Apôtre a dit:

« Si vous vous mordez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous détruisiez les uns les autres (Gal. V, 15 ) ». Ces dents des pécheurs peuvent se dire encore des princes des pécheurs, qui usent de leur autorité pour retrancher quelque membre de la société des bons et l’incorporer avec les méchants.

A ces dents sont opposées les dents de 1’Eglise, qui s’efforce d’arracher à l’erreur des païens et des dogmes hérétiques, les vrais croyants, et de se les unir, à elle qui est le corps du Christ. C’est encore avec ces dents qu’il fut recommandé à Pierre de manger des animaux mis à mort (Act. X, 13 ), c’est- à-dire de faire mourir chez les Gentils ce qu’ils étaient, pour les transformer en ce qu’il était lui-même. Enfin, ces mêmes dents ont fait dire à l’Eglise: « Tes dents sont comme un troupeau de brebis qui montent du lavoir; nulle qui ne porte un double fruit, ou qui demeure stérile (Cant. IV, 2 ; VI, 5 ) ». Belle image de ceux qui instruisent, et qui vivent selon les préceptes qu’ils donnent; qui accomplissent cette recommandation : « Que vos oeuvres brillent aux yeux des hommes, afin qu’ils bénissent votre Père qui est dans les cieux (Matt. V, 16 ) ». Cédant à l’autorité de ces prédicateurs, les hommes croient au Dieu qui parle et qui agit en eux, se séparent du siècle selon lequel ils vivaient, pour devenir membres de l’Eglise. Des prédicateurs qui obtiennent de semblables résultats, se nomment avec raison des dents semblables aux brebis que l’on vient de tondre, parce qu’ils ont déposé le fardeau des terrestres soucis, qu’ils montent du lavoir, ou du bain du sacrement de baptême, qui les a purifiés de toute souillure, et qu’ils engendrent un double fruit. Ils accomplissent en effet les deux préceptes dont il est dit: « Ces deux préceptes renferment la loi et les Prophètes (Ibid. XII, 40 ) »; car ils aiment Dieu de tout leur coeur, de toute leur âme, de tout leur esprit, et le prochain comme eux-mêmes. Nul chez eux n’est stérile puisqu’ils fructifient ainsi pour Dieu. En ce sens donc nous devons entendre : « Tu as brisé les dents des pécheurs », puisque tu as anéanti les princes des pécheurs en frappant ceux qui gratuitement s’élevaient contre moi. Le récit de l’Evangile nous montre en effet que les princes persécutaient Jésus, et que la multitude le traitait avec honneur.

8. « Le salut vient du Seigneur; et que tes bénédictions, ô Dieu, se répandent sur ton peuple (Ps. III, 9 ) ». Dans le même verset, le Prophète enseigne aux hommes ce qu’ils doivent croire, et il prie pour ceux qui croient. Car cette partie : « Le salut vient du Seigneur », s’adresse aux hommes; mais l’autre partie n’est pas : « Et que sa bénédiction se repose sur son peuple », ce qui serait entièrement pour les hommes. Le Prophète s’adresse à Dieu en faveur du peuple à qui il a dit : « Le salut vient du Seigneur ». Qu’est-ce à dire? sinon : Que nul ne se confie en soi-même, parce que c’est à Dieu seul de nous délivrer de la mort du péché. « Malheureux homme que je suis», dit en effet l’Apôtre, « qui me délivrera de ce corps de mort? la grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur (Rom. VII, 24, 25) ». Mais toi, Seigneur, bénis ton peuple qui attend de toi son salut.

9. On pourrait, dans un autre sens, appliquer ce psaume à la personne du Christ, qui parlerait dans sa totalité. Je dis totalité, à cause du , corps dont il est le chef, selon cette parole de l’Apôtre : « Vous êtes le corps et les membres du Christ (I Cor. XII, 27 ) ». Il est donc le chef de cette corporation. Aussi est-il dit ailleurs : « Faisant la vérité dans ta charité, croissons de toute manière en Jésus notre chef, par qui tout le corps est joint et uni (Ephés. IV, 15, 16 ) ». C’est donc l’Eglise avec son chef, qui, jetée dans les tourmentes des persécutions, sur toute la terre, comme nous l’avons déjà vu, s’écrie par la bouche du Prophète; « Combien sont nombreux, Seigneur, ceux qui me persécutent, combien s’élèvent contre moi (Ps. III, 2 ) », pour exterminer le nom chrétien! « Beaucoup disent à mon âme: Point de salut pour toi dans ton Dieu (Ibid. 3 )». Car ils ne concevraient point l’espoir de perdre l’Eglise qui s’accroît partout, s’ils ne croyaient que Dieu n’en prend aucun souci. « Mais toi, Seigneur, tu me soutiendras (Ibid. 4 ) » par Jésus-Christ. C’est en son humanité que l’Eglise a trouvé l’appui du Verbe, « qui s’est fait chair pour habiter parmi nous (Jean, I, 14) », et qui nous a fait asseoir dans les cieux avec lui (Ephés. II, 6 ). Car où va le chef, les membres doivent aller aussi. « Qui nous séparera de l’amour du Christ (Rom. VIII, 35 )? » L’Eglise a donc raison de dire à Dieu : « Tu es mon appui, ma gloire ». Loin de s’attribuer son excellence, elle comprend qu’elle la doit à la grâce et à la miséricorde de Dieu. « Toi qui élèves ma tête », ou celui qui s’est levé le premier d’entre les morts pour monter aux cieux. « Ma voix s’est élevée jusqu’au Seigneur, et il m’a exaucé du haut de sa montagne sainte (Ps. III, 5 ) ». Telle est la prière des saints, parfum suave qui s’élève en présence du Seigneur. L’Eglise est exaucée du haut de cette montagne sainte qui est son chef, ou des hauteurs de cette justice qui délivre les élus et châtie les persécuteurs.

Le peuple de Dieu peut dire aussi : « Moi, j’ai sommeillé, je me suis endormi, et je me suis levé, parce que le Seigneur me protégera (Ibid. 6 ) », afin de l’unir intimement à son chef. C’est à ce peuple qu’il est dit encore: « Lève-toi de ton sommeil : sors d’entre les morts, et tu seras éclairé par le Christ (Ephés. V, 14 ) ». Ce peuple est tiré du milieu des pécheurs enveloppés dans cette sentence : « Ceux qui dorment, dorment dans les ténèbres (I Thess. V, 7 ) ». Qu’il dise encore : « Je ne redoute point cette populace innombrable qui m’environne (Ps. III, 7 ) », ces nations infidèles qui me serrent de près, pour étouffer, si elles pouvaient, le nom chrétien. Pourquoi les craindre, quand le sang des martyrs est comme une huile qui attise le feu de l’amour du Christ? « Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, ô mon Dieu (Ibid. )». Telle est la prière du corps à son chef. Le corps fut sauvé, quand ce chef se leva pour monter aux cieux, emmenant captive la captivité, et distribuant ses dons aux hommes (Ps. LXVIII, 19 ). Le Prophète voyait par avance toutes les terres, où la moisson mûre, dont il est question, dans l’Evangile (Matt. IX, 37 ), a fait descendre le Seigneur; et cette moisson trouve son salut dans la résurrection de Celui qui a daigné mourir pour nous. « Tu as frappé ceux qui se déclaraient mes ennemis sans sujet, tu as brisé les dents des pécheurs (Ps. III, 8 ) ». Le triomphe de l’Eglise a couvert de confusion les ennemis du nom chrétien, et anéanti leurs malédictions comme leur puissance. Croyez donc bien, enfants des hommes, que « le salut vient du Seigneur », et « toi, ô mon Dieu, que ta bénédiction se répande sur ton peuple (Ps. III, 9 ) ».

10. Quand les vices et les passions sans nombre nous assujettissent au péché malgré nos efforts, chacun de nous peut dire : « Seigneur, combien sont nombreux ceux qui me persécutent, combien s’élèvent contre moi (Ps. III, 2 )! »Et comme bien souvent l’accumulation des maladies fait désespérer de la guérison, notre âme se trouvant en butte à l’arrogance du vice, aux suggestions du diable et de ses anges, et arrivant au désespoir, peut dire en toute vérité : « Combien me disent : Point de salut pour toi en ton Dieu. Mais toi, Seigneur, tu es mon soutien (Ibid. 3, 4) ». Car notre espérance est dans le Christ qui a daigné prendre la nature humaine. « Tu es ma gloire », d’après cette règle qui nous défend de nous rien attribuer. « C’est toi qui élèves ma tête », ou celui qui est notre chef à tous, ou même notre esprit, qui est la tête pour l’âme et pour le corps. Car « l’homme est le chef de la femme,  comme le Christ est le chef de l’homme (I Cor. XI, 3 ) ». Mais l’esprit s’élève, quand nous pouvons dire: « Je suis soumis par l’esprit à la loi de Dieu (Rom. VII, 5 )», en sorte que tout dans l’homme soit soumis et apaisé, quand la résurrection de la chair absorbera la mort dans son triomphe (I Cor. XV, 54 ). « Ma  voix s’est élevée jusqu’au Seigneur » : cette voix intime et puissante. « Et il m’a exaucé du haut de la montagne sainte », ou par celui qu’il envoie à notre aide, et dont la médiation lui fait exaucer nos prières. « Moi, j’ai sommeillé, je me suis endormi; et je me suis levé, parce que le Seigneur sera mon appui (I Cor. XV, 54 ) ». Quelle âme fidèle ne peut tenir ce langage, en voyant que ses péchés ont disparu, par sa régénération gratuite? « Je ne craindrai point ce peuple nombreux qui m’environne (Ps. III, 5 ) ». En dehors, des épreuves que l’Eglise a dû subir et subit encore, chacun a ses tentations; et quand il se sent entravé, qu’il s’écrie : « Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, ô mon Dieu »; c’est-à-dire, fais-moi triompher. « Tu as frappé tous ceux qui s’élevaient contre moi sans sujet (Ibid. 7 ) ».Cette prophétie s’applique à Satan et à ses anges, qui luttent, non-seulement contre tout le corps mystique de Jésus-Christ, mais contre chacun des membres. « Tu as brisé les dents des pécheurs ». Chacun de nous a ses ennemis qui le maudissent; il a en outre les fauteurs du mal qui cherchent à nous retrancher du corps de Jésus-Christ. Mais le salut appartient au Seigneur ». Evitons l’orgueil et disons : « Mon âme s’est attachée à ta suite (Ps. LXII, 3 )», et « que ta bénédiction soit sur ton peuple (Ps. III, 9 ) », ou sur chacun de nous.

DISCOURS SUR LE PSAUME IV

LE VRAI BONHEUR.

Le Prophète nous montre dans ce cantique l’âme qui s’élève au-dessus des biens terrestres et périssables pour trouver en Dieu le repos et le bonheur.

POUR LA FIN, PSAUME CANTIQUE DE DAVID (Ps. IV, 1 ).

1. « Le Christ est la fin de la loi pour justifier tous ceux qui croiront en lui ( Rom. X, 4 ) » ; mais cette fin a le sens de perfectionnement et non de destruction. On peut se demander si tout cantique est un psaume, ou plutôt si tout psaume ne serait pas un cantique; s’il y a des cantiques auxquels ne conviendrait pas le nom de psaume, et des psaumes que l’on ne pourrait appeler cantiques. Mais il est bon de voir dans les Ecritures, si le titre de cantique n’indiquerait pas la joie ; et le nom de psaumes indiquerait des chants exécutés sur le psaltérion, dont se servit David, au rapport de l’histoire ( I Par. XIII, 8 ), pour figurer un grand mystère, que nous n’approfondirons pas ici ; cela exige de longues recherches, et une longue discussion. Ecoutons aujourd’hui la parole de l’Homme-Dieu, après sa résurrection, ou du disciple de l’Eglise qui croit et qui espère en lui.

2. « Quand je priais, le Dieu de ma justice m’a exaucé (Ps. IV, 2 ) ». Ma prière, dit-il, a été exaucée par Dieu, auteur de ma justice. « Dans les tribulations, vous avez dilaté mon cœur (Ibid. ), vous m’avez fait passer des étreintes de la douleur aux dilatations de la joie; car la tribulation et l’étreinte sont le partage de l’âme, chez tout homme qui fait le mal (Rom. II, 9 ) ». Mais celui qui dit: « Nous nous réjouissons dans les afflictions, sachant que l’affliction produit la patience » ; jusqu’à ces paroles: « Parce que l’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Rom. V, 3-5 ) » : celui-là n’endure point les étreintes du coeur, quoi que fassent pour les lui causer ses persécuteurs du dehors. Le verbe est à la troisième personne, quand le Prophète s’écrie: « Dieu m’a exaucé », et à la seconde, quand il dit: « Vous avez dilaté mon coeur »; si ce changement n’a point pour but la variété ou l’agrément du discours, on peut s’étonner qu’il ait voulu d’abord proclamer devant les hommes qu’il a été exaucé, puis interpeller son bienfaiteur. Sans doute qu’après avoir dit qu’il a été exaucé dans la dilatation de son coeur, il a préféré s’entretenir avec Dieu, afin de nous montrer par là que dans cette dilatation du coeur, Dieu lui-même se répand dans notre âme qui s’entretient avec lui intérieurement. Ceci s’applique très-bien au fidèle qui croit en Jésus-Christ, et en reçoit la lumière; mais je ne vois point comment nous pourrions l’entendre de Notre-Seigneur, puisque la divine sagesse unie à son humanité, ne l’a point abandonné un instant.

Toutefois, de même que dans la prière il faisait ressortir notre faiblesse plutôt que la sienne; de même aussi, dans cette dilatation du coeur, Notre-Seigneur peut parler au nom des fidèles, dont il s’attribue le rôle quand il dit: « J’ai eu faim, et vous ne m’avez pas nourri ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez point donné à boire (Matt. XXV, 35 ), et le reste.

De même encore Notre-Seigneur peut dire : « Vous avez dilaté mon coeur», en parlant au

nom de quelque humble fidèle, qui s’entretient avec Dieu dont il ressent en son âme l’amour répandu par l’Esprit-Saint qui a été donné. « Ayez pitié de moi, écoutez mes supplications (Ps. IV, 2 ) ». Pourquoi cette nouvelle prière, lorsque déjà il s’est dit exaucé et dilaté? Serait-ce à cause de nous dont il est dit : « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la  patience (Rom. VIII, 25 )? » ou bien demanderait-il à Dieu de perfectionner ce qui est commencé chez celui qui a cru?

3. « Enfants des hommes, jusques à quand vos coeurs seront-ils appesantis (Ps. IV, 3 ) ?» Du moins, si vos égarements ont duré jusqu’à l’avènement du Fils de Dieu, pourquoi prolonger au delà cette torpeur de vos âmes? Quand cesserez-vous de vous tromper, sinon en présence de la vérité? « A quoi bon vous éprendre des vanités, et rechercher le mensonge (Ibid. )? » Pourquoi demander à des choses sans prix, un bonheur que peut seule vous donner la vérité, qui donne à tout le reste la consistance ? « Car vanité des vanités, tout est vanité. Qu’a de plus l’homme de tout le labeur dans lequel il se consume sous le soleil (Eccl. I, 2,4)?» Pourquoi vous laisser absorber par l’amour des biens périssables ? Pourquoi rechercher comme excellents des biens sans valeur? C’est là une vanité, un mensonge ; car vous prétendez donner la durée auprès de vous à ce qui doit passer comme une ombre.

4.  « Et sachez que le Seigneur a glorifié son saint (Ps. IV, 4 ) ». Quel saint, sinon celui qu’il a ressuscité d’entre les morts, et qu’il a fait asseoir à sa droite dans les cieux? Le Prophète excite ici les hommes à se détacher du monde pour s’attacher à Dieu. Si cette liaison « et sachez »paraît étrange, il est facile de remarquer dans les Ecritures, que cette manière de parler est familière à la langue des Prophètes. Vous les voyez souvent commencer ainsi: « Et le Seigneur lui dit, et la parole du Seigneur se fit entendre à lui (Ezéch., I, 3 ) ». Cette liaison que ne précède aucune pensée, et qui ne peut y rattacher la pensée suivante, nous montrerait la transition merveilleuse entre l’émission de la vérité par la bouche du Prophète, et la vision qui a lieu dans son âme. Ici néanmoins, on pourrait dire que la première pensée : « Pourquoi aimer la vanité et rechercher le mensonge ? » signifie: gardez-vous d’aimer la vanité, et de courir après le mensonge; après viendrait fort bien cette parole: « Et sachez que le Seigneur a glorifié son Saint ». Mais un Diapsalma, qui sépare ces deux versets, nous empêche de les rattacher l’un à l’autre. On peut, avec les uns, prendre ce Diapsalma, pour un mot hébreu qui signifie: Ainsi soit-il! ou avec d’autres, pour un mot grec désignant un intervalle dans la psalmodie ; en sorte qu’on appellerait Psalma le chant qui s’exécute, Diapsalma un silence dans le chant, et que Sympsalma, indiquant l’union des voix, pour exécuter une symphonie, Diapsalma en marquerait la désunion, un repos, une discontinuation. Quel que soit le sens que l’on adopte, il en résulte du moins cette probabilité, qu’après un Diapsalma le sens est interrompu et ne se rattache point à ce qui précède.

5. « Le Seigneur m’exaucera quand je crierai vers lui (Ps. IV, 4 ) ». Cette parole me paraît une exhortation à demander le secours de Dieu, dans toute la force de notre coeur, ou plutôt avec un gémissement intérieur et sans bruit. Comme c’est un devoir de remercier Dieu du don de la lumière en cette vie, c’en est un aussi, de lui demander le repos après la mort. Que nous mettions ces paroles dans la bouche du prédicateur fidèle, ou de notre Seigneur, elles signifient: « Le Seigneur vous exaucera quand vous l’invoquerez ».

6. « Mettez-vous en colère, mais ne péchez  point (Ps. IV, 5 ) ». On pouvait se demander : Qui est digne d’être exaucé, ou comment ne serait-il pas inutile pour le pécheur de s’adresser à Dieu? Le Prophète répond donc : « Entrez en colère, mais ne péchez point ». Réponse qui peut s’entendre en deux manières ; ou bien : « Même dans votre colère, ne péchez point », c’est-à-dire, quand s’élèverait en vous ce mouvement de l’âme que, par un châtiment du péché, nous ne pouvons dominer, que du moins il soit désavoué par cette raison, par cette âme que Dieu a régénérée intérieurement, afin que du moins nous fussions soumis à la loi de Dieu par l’esprit, si par la chair nous obéissons encore à la loi du péché (Rom. VII, 25). Ou bien : Faites pénitence, entrez en colère contre vous-mêmes, à cause de vos désordres passés, et ne péchez plus à l’avenir. « Ce que vous dites, dans vos cœurs », suppléez: « dites-le », de manière que la pensée complète soit celle-ci : Dites bien de coeur ce que vous dites, et ne soyez pas un peuple dont il est écrit: « Ce peuple m’honore des lèvres, et les coeurs sont loin de moi (Isa. XXIX, 13 ). Soyez contrits dans le secret de vos demeures (Ps. IV, 5 )». Le Prophète avait dit dans le même sens: « Dans vos cœurs », c’est-à-dire dans ces endroits secrets où le Seigneur nous avertit de prier après en avoir fermé les portes (Matt. VI, 6 ). Ce conseil : « Soyez contrits », ou bien recommande cette douleur de la pénitence qui porte l’âme à s’affliger, à se châtier elle-même, pour échapper à cette sentence de Dieu qui la condamnerait aux tourments, ou bien c’est un stimulant qui nous tient dans l’éveil, afin que nous jouissions de la lumière du Christ. Au lieu de : « Repentez-vous », d’autres préfèrent: « Ouvrez-vous », à cause de cette expression du psautier grec : katanugete, qui a rapport à cette dilatation du coeur nécessaire à la diffusion de la charité par l’Esprit-Saint.

7. « Offrez un sacrifice de justice, et espérez au Seigneur (Ps. IV, 6 ) ». Le Psalmiste a dit ailleurs: « Le sacrifice agréable à Dieu est un cœur contrit (Id. L, 19 ) ». Alors un sacrifice de justice peut bien s’entendre de celui qu’offre une âme pénitente. Quoi de plus juste que de s’irriter plutôt contre ses propres fautes que contre celles des autres, et de s’immoler à Dieu en se châtiant? Ou bien, par sacrifice de justice faudrait-il entendre les bonnes oeuvres faites après la pénitence? Car le « Diapsalma» placé ici pourrait fort bien nous indiquer la transition de la vie passée à une vie nouvelle; en sorte que le vieil homme étant détruit ou du moins affaibli par la pénitence, l’homme devenu nouveau par la régénération, offre à Dieu un sacrifice de justice, quand l’âme purifiée s’offre et s’immole sur l’autel de la foi, pour être consumée par le feu divin ou par le Saint-Esprit. En sorte que : « Offrez un sacrifice de justice et espérez dans le Seigneur », reviendrait à dire : Vivez saintement, attendez le don de l’Esprit-Saint, afin que vous soyez éclairés par cette vérité à laquelle vous avez cru.

8. Néanmoins « espérez dans le Seigneur »

est encore obscur. Qu’espérons-nous, sinon des biens? Mais chacun veut obtenir de Dieu le bien qu’il préfère, et l’on trouve rarement un homme pour aimer les biens invisibles, ces biens de l’homme intérieur, seuls dignes de notre attachement, puisqu’on ne doit user des autres que par nécessité, et non pour y mettre sa joie. Aussi le Prophète, après avoir dit : « Espérez dans le Seigneur », ajoute avec beaucoup de raison : « Beaucoup disent: Qui nous montre des biens (Ps. IV, 6 )?» discours et question que nous trouvons journellement dans la bouche des insensés et des méchants qui veulent jouir ici-bas d’une paix, d’une tranquillité que la malignité des hommes les empêche d’y trouver. Dans leur aveuglement, ils osent accuser l’ordre providentiel, et se roulant dans leurs propres forfaits, ils pensent que les temps actuels sont pires que ceux d’autrefois. Ou bien aux promesses que Dieu nous fait de la vie future, ils opposent le doute et le désespoir, et nous répètent sans cesse Qui sait si tout cela est vrai, ou qui est revenu d’entre les morts pour nous en parler? Le Prophète expose donc admirablement et en peu de mots, mais seulement aux yeux de la foi , les biens que nous devons chercher. Quant à ceux qui demandent : « Qui nous  montrera la félicité? » il répond : « La lumière de votre face est empreinte sur nous, ô Dieu (Ibid. 7) ». Cette lumière qui brille à l’esprit et non aux yeux, est tout le bien réel de l’homme. Selon le Prophète, « nous en portons l’empreinte », comme le denier porte l’image du prince. Car l’homme à sa création reflétait l’image et la ressemblance de Dieu (Gen. I, 26 ), image que défigura le péché: le bien véritable et solide pour lui est donc d’être marqué de nouveau par la régénération.

Tel est, je crois, le sens que de sages interprètes ont donné à ce que dit le Sauveur, en voyant la monnaie de César :

« Rendez à César ce qui est de César, et à Dieu ce qui est de Dieu (Matt. XXII, 21 ) », comme s’il eût dit : Il en est de Dieu comme de César, qui exige que son image soit empreinte sur la monnaie; si vous rendez cette monnaie au prince, rendez à Dieu votre âme marquée à la lumière de sa face. « Vous avez mis la joie dans mon coeur » . Ce n’est donc point à l’extérieur que doivent chercher la joie, ces hommes lents de coeur, aimant la joie et recherchant le mensonge, mais à l’intérieur, où Dieu a gravé le signe de sa lumière. Car l’Apôtre l’a dit : « Le Christ habite chez l’homme (133) intérieur (Ephés. III, 17 )», auquel il appartient de voir cette vérité dont le Sauveur a dit:

« La vérité, c’est  moi (Jean, XIV, 6 ) ».

Il parlait par la bouche de saint Paul, qui disait : « Voulez-vous éprouver le  pouvoir de Jésus-Christ qui parle en moi (II Cor. XIII, 3 )?» et son langage n’était point extérieur, mais dans l’intimité du coeur, dans ce lieu secret où nous devons prier (Matt. VI, 6).

9. Mais les hommes, en grand nombre, épris des biens temporels, incapables de voir dans leurs coeurs les biens réels et solides, n’ont su que demander: « Qui nous montrera les biens? » C’est donc avec justesse qu’on peut leur appliquer le verset suivant « Ils se sont multipliés à la récolte de leur froment, de leur vin et de leur huile (Ps. IV, 8 ) ». Et s’il est dit  « leur froment », ce n’est pas sans raison ; car il y a aussi un froment de Dieu, « qui est le pain vivant descendu du ciel (Jean, VI, 51 ) ». Il y a un vin de Dieu, puisqu’ils « seront enivrés dans l’abondance de sa maison (Ps. XXXV, 9 ) ». Il y a aussi une huile de Dieu, dont il est dit « Votre huile a parfumé ma tête (Ibid. XXII, 5 ) ». Ces hommes nombreux, qui disent: « Qui nous montrera les biens? » et ne voient pas le royaume de Dieu qui est en eux-mêmes (Luc, XVII, 22 ), « se sont donc multipliés par la récolte de leur froment, de leur vin et de leur huile».

Se multiplier, en effet, ne se dit pas toujours de l’abondance, mais quelquefois de la pénurie, alors qu’une âme enflammée pour les voluptés temporelles d’un désir insatiable, devient la proie de pensées inquiètes qui la partagent, et l’empêchent de comprendre le vrai bien qui est simple. C’est d’une âme en cet état qu’il est dit : « Le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et cette habitation terrestre accable l’esprit d’une foule de pensées (Sag. IX, 15 ) ». Partagée par cette foule innombrable de fantômes que lui causent les biens terrestres, s’approchant d’elle sans relâche pour s’en éloigner, ou la récolte de son froment, de son vin et de son huile, elle est loin d’accomplir ce précepte : « Aimez Dieu dans sa bonté, et recherchez-le dans la simplicité de l’âme (Id. I, 1 )». Cette simplicité est incompatible avec ses occupations multiples. Mais , à l’encontre de ces hommes nombreux qui se jettent sur l’appât des biens temporels, et qui disent: « Qui nous montrera les biens » que l’on ne voit point des yeux, mais qu’il faut chercher dans la simplicité du coeur? l’homme fidèle dit avec transport: « C’est en paix que je m’endormirai dans le Seigneur et que je prendrai mon repos (Ps. IV, 9 )». Il a droit d’espérer en effet que son coeur deviendra étranger aux choses périssables, qu’il oubliera les misères de ce monde, ce que le Prophète appelle justement un sommeil et un repos, et ce qui est la figure de cette paix que nul trouble n’interrompt. Mais un tel bien n’est point de cette vie, nous devons l’attendre seulement après la mort, comme nous l’enseignent encore les paroles du Prophète qui sont au futur, car il n’est pas dit : J’ai pris mon sommeil, mon repos; non plus que : Je m’endors, je me repose; mais bien : « Je dormirai, je prendrai mon repos. Alors ce corps corruptible sera revêtu d’incorruptibilité, ce corps mortel sera revêtu d’immortalité, et la mort elle-même sera absorbée dans la victoire (I Cor. XV, 54 ) » . De là ce mot de l’Apôtre: « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la patience (Rom. VIII, 25 ).

10. Aussi le Prophète a-t-il eu raison d’ajouter : « Parce que c’est vous, Seigneur, qui  m’avez singulièrement affermi, d’une manière unique, dans l’espérance (Ps. IX, 10 ) ». Il ne dit point ici: qui m’affermirez, mais bien : « Qui m’avez affermi ». Celui-là donc qui a conçu une telle espérance jouira certainement de ce qu’il espère. L’adverbe « singulièrement», est plein de sens, car on peut l’opposer à cette foule qui se multiplie, par la récolte de son froment, de son vin et de son huile, e-t qui s’écrie : « Qui nous montrera les biens? »Cette multitude périra, mais l’unité subsistera dans les saints, dont il est dit dans les Actes des Apôtres : « La multitude de ceux qui « croyaient n’avait qu’un coeur et qu’une âme (Act. IX, 32 ) ». Il nous faut donc embrasser la singularité, la simplicité, c’est-à-dire nous soustraire à cette foule sans nombre de choses terrestres qui naissent pour mourir bientôt, et nous attacher à ce qui est un et éternel, si nous voulons adhérer au seul Dieu, notre Seigneur.

DISCOURS SUR LE PSAUME V.

L’ÉGLISE DANS SON EXIL OU L’ÂME FIDÈLE.

L’âme fidèle demande à Dieu d’être exaucée et de le voir. Elle comprend que les frivolités du monde la jettent dans la nuit. Mais après cette vie viendra la lueur du matin, qui sera le partage du juste, quand l’impie se plongera dans les ténèbres.

1. Ce psaume est intitulé : « Pour celle qui a reçu l’héritage (Ps. V, 1 ) ». Ainsi est désignée l’Eglise à qui Notre-Seigneur Jésus-Christ a donné en héritage la vie éternelle, afin qu’elle possédât Dieu et le bonheur en s’attachant à lui, selon cette parole : « Bienheureux les doux, parce qu’ils auront la terre en héritage (Matt. V, 4 ) ». Quelle autre terre que celle dont il est dit: « Vous êtes mon espérance, et mon partage sur la terre des vivants (Ps. CXLI, 6 )? » et plus clairement « Le Seigneur est la part de mon héritage et de mon calice (Id. XV, 5 )? » A son tour l’Eglise est appelée l’héritage du Seigneur, d’après cette parole : « Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage (Id. II, 8 ) ». Ainsi, Dieu est appelé notre héritage, parce qu’il nous donne la nourriture et l’espace; et nous sommes l’héritage de Dieu qui nous cultive et nous gouverne. Ce psaume est donc le chant de l’Eglise appelée à l’héritage, afin de devenir die-même l’héritage de Dieu.

2. « Seigneur, écoutez mes paroles (Id. V, 2 ) ». Appelée par Dieu, l’Eglise invoque son secours afin de traverser l’iniquité du siècle, et d’arriver à lui : « Comprenez mes cris (Ibid.) ». Cette expression nous montre quel est ce cri, qui de l’intérieur le plus secret de notre coeur, s’élève jusqu’à Dieu ; puisque l’on entend une voix corporelle, tandis que l’on comprend celle du coeur. Il est vrai que Dieu ne nous entend point d’une oreille charnel1e, mais parla présence de sa majesté.

3. « Soyez attentif à la voix de mes supplications (Id 3. ) » ; cette voix qu’il demandait au Seigneur de comprendre et dont il nous exposait la nature, en disant : « Comprenez mes cris. Ecoutez donc la voix de mes supplications, ô mon roi, et mon Dieu (Ibid. ) ». A la vérité le Fils est Dieu, le Père est Dieu, et le Père et le Fils sont un seul Dieu; et si l’on nous demande ce qu’est le Saint-Esprit, nous n’avons d’autre réponse, sinon qu’il est Dieu, et quand on dit le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, nous ne devons comprendre qu’un seul Dieu; néanmoins dans les saintes Ecritures, le titre de roi désigne ordinairement le Fils. Aussi d’après cette parole : « C’est par moi que l’on va au Père (Jean, XIV, 6 ) », le Prophète a-t-il raison de dire « mon Roi » d’abord, et ensuite « mon Dieu ». Toutefois il ne dit pas « soyez attentifs » au pluriel, mais « soyez attentif », intende. Car la foi catholique ne prêche ni deux ni trois dieux, mais un seul Dieu en trois personnes. Non point que cette Trinité se puisse dire tantôt du Père, tantôt du Fils, tantôt du Saint-Esprit, comme l’a cru Sabellius; mais le Père n’est que le Père, le Fils n’est que le Fils, le Saint-Esprit n’est que le Saint-Esprit; et cette Trinité de personnes n’est qu’un seul Dieu. Et dans ces paroles de l’Apôtre : « Tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui Rom. XI, 36 ) », on voit une allusion à la Trinité : or, il n’a point ajouté : Gloire à eux, mais bien : « Gloire à lui ».

4. « Je vous invoquerai, Seigneur, et le matin vous entendrez mes cris (Ps. V, 4 ) ». Pourquoi le Prophète a-t-il dit tout à l’heure « Ecoutez »; comme s’il désirait être exaucé sur-le-champ, et dit-il maintenant : « Au matin vous entendrez mes cris », puis: « Je vous invoquerai »; non plus: « Je vous invoque »  ; et enfin: « Au matin je me tiendrai debout et je vous verrai»; non plus: « Je me tiens debout et je vois ? » Ne serait-ce point l’objet de ses supplications qui serait indiqué dans la première invocation? Mais dans la nuit ténébreuse et tempétueuse du monde, (135)

le Prophète comprend qu’il ne voit point ce qu’il désire, bien qu’il ne cesse pas d’espérer: car « l’espérance qui verrait ne serait pas une espérance (Rom. VIII, 24 ) ». Il sait bien que s’il ne voit pas, c’est parce que cette nuit ténébreuse qui est le châtiment du péché, n’est point encore achevée. Il dit donc: « Parce que c’est vous que j’invoquerai, Seigneur ». C’est-à-dire, telle est votre grandeur, ô vous que j’invoquerai, « qu’au matin seulement, vous exaucerez ma prière ».

Vous n’êtes point un Dieu que puissent voir les hommes dont les yeux sont obscurcis par la nuit du péché; mais lorsque cette nuit de mes erreurs s’achèvera, et que les ténèbres dont m’enveloppaient mes fautes seront dissipées, vous écouterez ma voix. Pourquoi donc n’a-t-il pas dit plus haut : Vous écouterez ; mais: « Ecoutez? » Serait-ce que n’ayant pas été exaucé après avoir dit : « Exaucez-moi », il a compris ce qui devait s’écouler afin qu’il pût être exaucé? ou bien aurait-il été d’abord exaucé, mais sans comprendre qu’il l’était, parce qu’il ne voit point celui qui l’exauce; et alors cette expression : « Au matin vous m’exaucerez », signifierait : Au matin, je comprendrai que vous m’exaucez ? comme il est dit ailleurs : « Levez-vous, Seigneur  (Ps. III, 7 ) », pour : Accordez-moi de me relever. Il est vrai que cette parole s’applique à la résurrection de Jésus-Christ ; mais voici un autre passage qui ne peut s’entendre que dans notre sens: « Le Seigneur votre Dieu vous tente, afin que vous sachiez si vous l’aimez (Deut. XIII, 3 ) », c’est-à-dire, afin que, par lui, vous compreniez et qu’il vous soit bien démontré quel progrès vous avez fait dans son amour.

5. « Au matin, je serai debout, et je verrai (Ps. V, 5 ) ». Qu’est-ce à dire : « Je serai debout», sinon, je ne serai point étendu sur la terre? Mais être couché sur la terre c’est y reposer, c’est chercher sort bonheur dans les terrestres voluptés. « Je serai debout, et je verrai », dit le Prophète. Abjurons donc les choses d’ici-bas, si nous voulons voir Dieu qui se montre aux coeurs purs. « Vous n’êtes pas un Dieu qui aimez l’iniquité; aussi le méchant n’habitera point près de vous, et les impies ne soutiendront pas l’éclat de vos regards. Vous  haïssez ceux qui commettent l’iniquité, vous perdrez ceux qui profèrent le mensonge. Vous avez en horreur l’homme fourbe et  l’homme de sang (Ps. V, 6, 7 ) ». L’iniquité, la malice, le mensonge, l’homicide, la fraude, et autres crimes semblables, telle est la nuit qui doit passer, et alors viendra ce matin qui nous découvrira le Seigneur. Le Prophète nous dit pourquoi il sera debout au matin, et verra le Seigneur. « C’est que vous, ô Dieu, vous n’aimez pas l’iniquité ». Si Dieu, en effet, aimait l’iniquité, il pourrait être vu par l’impie, et il ne faudrait pas attendre le matin, quand sera écoulée la nuit des iniquités.

6. « Près de vous n’habitera point le méchant », il ne vous verra point de manière à s’attacher à vous; de là le verset suivant « Et l’injuste ne soutiendra point vos regards », car son oeil, ou plutôt son esprit, accoutumé aux ténèbres du péché, sera frappé soudainement de la lumière de la vérité, et ne soutiendra point l’éclat d’une intelligence droite. Si donc il voit par intervalle, et tout en demeurant dans l’injustice, s’il comprend la vérité, il ne s’affermit point en elle, puisqu’il aime ce qui l’en éloigne. Il porte en lui-même sa nuit, qui est l’habitude et même l’amour du péché. Que cette nuit vienne à s’écouler, qu’il brise avec le péché, qu’il en perde l’amour et l’habitude, alors viendra le matin, et il comprendra la vérité jusqu’à s’y attacher avec amour.

7. « Vous haïssez les artisans d’iniquité ».

Cette haine de Dieu a le même sens que l’aversion de tout pécheur pour la vérité; et l’on dirait que celle-ci à son tour déteste ceux qu’elle ne laisse point demeurer en elle; tandis que s’ils n’y demeurent point, c’est qu’ils ne la peuvent supporter. « Vous perdrez ceux qui profèrent le mensonge », car il est contraire à la vérité. Mais qu’on ne s’imagine point qu’il y ait quelque substance ou quelque nature contraire à la vérité; comprenons plutôt que le mensonge tient à ce qui n’est pas, et non à ce qui est. Dire ce qui est, c’est dire la vérité, et dire ce qui n’est pas, c’est le mensonge. Aussi est-il dit: « Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge », puisqu’en se détournant de ce qui subsiste, ils s’en vont à ce qui n’est pas. Souvent le mensonge paraît avoir pour but le salut ou l’avantage d’un autre, et provenir non de la malice, mais de la bienveillance; tel fut, dans l’Exode (Exod. I, 19 ), celui de ces sages-femmes, qui mentirent à Pharaon pour sauver la vie aux enfants des Hébreux. (136)

Mais ce qui est louable ici, c’est moins l’acte que l’intention; et ceux qui ne mentent plus que de la sorte, mériteront un jour d’être délivrés de tout mensonge. C’est à eux qu’il est dit : « Que votre discours soit : Oui, oui non, non; car ce qui est de plus, vient du mal (Matt. V, 37 ) ». Ce n’est pas sans raison qu’il est écrit ailleurs : « La bouche qui ment, tue l’âme (Sag. I, 11 ) », afin que nul homme vraiment spirituel ne se croie autorisé à mentir, pour conserver soit à lui-même, soit à d’autres cette vie temporelle, dont la perte ne tue pas notre âme. Toutefois, il y a une différence entre mentir, et cacher la vérité, puisque l’un consiste à dire le faux, l’autre à taire le vrai; si nous ne voulons pas découvrir un homme à qui l’on veut donner cette mort visible du corps, nous devons avoir l’intention de taire le vrai, mais non de dire le faux, afin de ne rien découvrir, et ne point tuer notre âme par le mensonge, en voulant conserver à un autre la vie du corps. Si nous ne sommes point encore dans ces dispositions, efforçons-nous au moins de ne pas mentir au-delà de ces occasions pressantes, afin que Dieu nous délivre même de ces mensonges légers, et nous donne la force du Saint-Esprit qui nous fera mépriser tout ce que nous aurions à souffrir pour la vérité. Il n’y a que deux sortes de mensonges qui ne soient point de fautes graves, mais qui ne sont point exemptes de tout péché, c’est le mensonge par plaisanterie, et le mensonge pour rendre service. Le mensonge joyeux, n’étant point de nature à tromper, n’est point dangereux. Celui à qui nous parlons comprend bien que c’est un badinage. Le second est encore plus léger, puisqu’il renferme une certaine bonté. Mais ce qui se dit sans duplicité de coeur, ne mérite pas le nom de mensonge. Qu’un homme, par exemple, ait reçu en gage une épée de son ami, avec promesse de la lui rendre quand il la redemandera ; il est évident qu’il ne doit point la rendre à cet ami qui la redemande avec démence, et qui peut s’en servir contre lui-même ou contre les autres; il faut attendre le calme de la raison. Il n’y a point ici duplicité de coeur, puisqu’en recevant cette épée en gage et en promettant de la rendre, cet ami était loin de croire qu’on la réclamerait dans la démence. Le Seigneur lui-même a jugé bon de taire la vérité, quand il disait aux disciples peu aptes à la recevoir: « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire; mais vous ne pouvez les porter encore (Jean, XVI, 12 ) » ; saint Paul a dit aussi : « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels (I Cor. III, 1 ) ». D’où il suit qu’il ne faut pas accuser celui qui se tait sur la vérité. Mais on ne voit point qu’il soit permis aux parfaits de dire ce qui est faux.

8. « Le Seigneur a en horreur l’homme sanguinaire et l’homme fourbe (Ps. V, 7 ) ». On peut très-bien voir une répétition de ce qui est dit plus haut: « Vous haïssez ceux qui font le mal, et vous perdrez ceux qui profèrent le mensonge ». Car « l’homme sanguinaire » peut très-bien être l’homme de l’iniquité, et « le fourbe » désigner le menteur.

Il y a fourberie quand on agit dans un sens, et que l’on affecte un autre sens. Le Prophète dit que le Seigneur « les aura en abomination »; expression qui s’applique à ceux que l’on déshérite;

tandis que ce psaume est le chant « de celle qui a reçu l’héritage », et qui témoigne des tressaillements de son espérance en s’écriant : « Quant à moi, avec vos infinies miséricordes, j’entrerai dans votre maison (Id. 8 ) ». Ces miséricordes sans nombre peuvent désigner cette foule d’hommes parfaits et heureux, dont se formera cette cité que l’Eglise porte dans ses entrailles et qu’elle enfante peu à peu. Comment nier que cette multitude d’hommes régénérés se puisse appeler le nombre infini des miséricordes du Seigneur, puisqu’il est dit avec beaucoup de vérité: «Qu’est-ce que l’homme pour que vous vous souveniez de lui, ou le fils de l’homme pour que vous le visitiez ( Id. VIII, 5 )? » Pour moi, « j’entrerai dans votre maison », comme une pierre entre dans un édifice . Qu’est-ce en effet que la maison de Dieu, sinon son temple, dont il est dit: « Le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple (I Cor. III, 17 )? » Et la pierre angulaire de cet édifice ( Ephés. II, 10 ).  est cet homme dont s’est revêtue la force et la sagesse de Dieu, coéternelle au Père.

9. « Je me prosternerai avec crainte auprès de votre saint temple Ps. V, 8 ». Le Prophète a dit: « Auprès de votre temple », et non pas: c’est dans votre saint temple que je veux vous adorer, mais bien: « C’est auprès de votre saint temple que je me prosternerai ». Cet état (137) n’est point celui des parfaits, mais de ceux qui tendent vers la perfection. Les parfaits diraient alors: « J’entrerai dans votre maison ». Avant d’y arriver il faut dire tout

d’abord : « Je vous adorerai auprès de votre saint temple». C’est pour cela peut-être qu’il

ajoute, comme une sauvegarde à ceux qui désirent le salut: « Avec une sainte frayeur ».

Quand chacun y sera parvenu, s’accomplira ce mot de l’Evangéliste : « La charité parfaite bannit toute crainte (I Jean, IV, 18 )» . Il n’y a plus de crainte pour nous en face de l’ami qui nous a dit : « Je ne vous appellerai plus désormais des serviteurs, mais des amis (Jean, XV, 15 ) », et qui nous met en possession des promesses.

10. « Seigneur, conduisez-moi dans votre justice, à cause de mes ennemis (Ps. V, 9 ) ». Il dit assez qu’il se met en route, qu’il se dirige vers la perfection, mais qu’il n’y est point encore arrivé, puisqu’il demande à Dieu de l’y conduire. « Dirigez-moi dans votre justice », non dans ce qui paraît l’être aux yeux des hommes ; car ils s’imaginent qu’il y a justice à rendre le mal pour le mal; mais telle n’est point la justice de celui dont il est dit : « Qu’il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants (Matt. V, 45 ) », puisque Dieu, en punissant les méchants, loin de leur infliger ses châtiments, les abandonne seulement à leur malice. « Voilà », dit-il, « qu’il a fait  éclore l’injustice, il a été en travail de l’affliction pour enfanter l’iniquité; il a ouvert un précipice, il l’a creusé, et il est tombé dans le gouffre qu’il avait préparé : son injustice descendra sur lui, et son iniquité retombera sur sa tête (Ps. VII, 15-17 )». Dieu donc punit les hommes, comme le juge punit les violateurs de la loi, non en leur infligeant lui-même le châtiment, mais en les poussant dans celui qu’ils ont eux-mêmes choisi, et qui sera pour eux le comble du malheur. Mais l’homme qui rend le mal pour le mal, le fait avec un mauvais dessein, et devient méchant lui-même, en voulant châtier les méchants.

11. « Tracez-moi une voie droite en votre présence (Id. V, 9 ) ». Il est clair qu’il recommande à Dieu le temps que dure son voyage, et que ce voyage s’accomplit non par un chemin terrestre, mais par les sentiments du coeur. « Tracez-moi une voie droite en votre présence », c’est-à-dire dans ce secret où ne pénètre point le regard des hommes, dont il faut mépriser la louange ou le blâme. Ils ne peuvent juger de la conscience des autres, qui est le chemin droit sous l’oeil de Dieu. Aussi le Prophète ajoute : « Parce que la vérité n’est pas dans leur bouche (Ps. VII, 10 ) », et qu’on ne peut croire à leurs jugements, il faut nous réfugier dans l’intérieur de notre conscience et en la présence de Dieu. « Leur coeur est plein de vanité ». Comment la vérité serait-elle dans leur bouche, quand le coeur est trompé par le péché et par la peine du péché? De là ce cri du Prophète pour les en détourner : « Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge (Id. IV, 3 )?»

12. « Leur bouche est un sépulcre ouvert (Id. V, 11 )». On peut appliquer cette parole à l’intempérance, qui est pour beaucoup le motif de flatteries mensongères. Le Prophète a dit justement qu’il sont un « sépulcre ouvert», parce que leur avidité est insatiable, et ne se ferme point comme le sépulcre qui a reçu un cadavre. On peut dire aussi qu’au moyen de paroles mensongères et d’artificieuses caresses, ils attirent à eux ceux qu’ils font tomber dans le péché; et c’est comme les dévorer que les faire entrer dans cette voie. Mais l’homme qui en arrive là, meurt par le péché; et celui qui l’a séduit, s’appelle justement un sépulcre ouvert; il est mort en quelque sorte, puisqu’il n’a plus la vie de la vérité, et il reçoit en lui-même ces morts qu’il a tués en les amenant à lui par le mensonge et la frivolité du coeur. « Leurs langues sont pleines d’artifices » ; les langues des méchants, car c’est là ce que paraît dire le Prophète, en précisant « leurs langues ». Elle est mauvaise en effet cette langue du méchant qui dit le mal, qui dit la fraude. C’est à eux que le Seigneur a dit: « Comment diriez-vous le bien puisque vous êtes mauvais (Ps. V, 11 ) ? »

13. « Jugez-les, Seigneur, que leurs desseins s’évanouissent (Ps. V, 11 ) ». C’est là une prophétie plutôt qu’une malédiction; et le Prophète ne désire point que cette vengeance arrive, mais il sait ce qui arrivera: et ils tomberont sous cette vengeance, non parce que le Prophète semble la désirer, mais bien parce qu’ils auront mérité d’y tomber. De même quand il dit : « Que ceux qui espèrent en vous soient dans la joie (Id. 12 ) », il fait, une (138) prophétie et voit cette joie dans l’avenir. Il dit encore: « Excitez votre puissance et venez (Ps. LXXIX, 3 ) »,  parce qu’il prévoit que le Seigneur viendra. Dans ces paroles néanmoins: « Que leurs desseins soient renversés », on pourrait voir une prière du Prophète ; et il demanderait que les desseins des méchants s’évanouissent, ou qu’ils fassent trêve à leurs desseins mauvais. Mais l’expression suivante : « Rejetez-les », nous empêche de l’entendre ainsi; puisque cette expulsion de la part du Seigneur ne peut nullement se prendre en bonne part. Ce n’est donc point une malédiction, mais une prophétie qui annonce dans quelle catastrophe tomberont infailliblement ceux qui voudront persévérer dans les péchés dont il est question. « Qu’ils soient donc déçus dans leurs pensées », qu’ils tombent à cause de leurs desseins qui s’accusent mutuellement, et devant le témoignage de leur conscience, comme l’a dit l’Apôtre : « Leurs pensées les accuseront ou les défendront, quand se lèvera le jour du juste jugement de Dieu (Rom. II, 15, 16 )».

14. « Chassez-les selon le nombre infini de leurs iniquités (Ps. V, 11 ) », c’est-à-dire, chassez-les au loin, «le nombre infini de leurs iniquités »demande un long éloignement. C’est ainsi que l’impie est banni de cet héritage, dont la vue et la connaissance de Dieu nous met en possession ; comme l’oeil malade est repoussé par l’éclat de la lumière, et trouve une peine dans ce qui fait la joie de l’oeil sain. Ceux-là donc au matin ne se tiendront pas debout et ne verront pas. Et cette répulsion est une peine dont la grandeur se mesure à la grandeur de cette joie, dont il est dit: « Pour moi, mon bonheur est de m’attacher à Dieu (Ps. LXXI, 28 ) ». A ce châtiment est opposé ce mot de l’Evangile : « Entrez dans la joie de votre Dieu »et ce châtiment équivaut à cet autre : « Jetez-le dans les ténèbres extérieures Matt. XXV, 21,30 ) ».

15. « Mais vous, Seigneur, ils vous trouvent amer (Ps. V, 11 ) ». «Je suis le pain de vie descendu du ciel (Jean, VI, 51 ) », a dit le Seigneur ; puis : « Travaillez pour une nourriture qui ne se corrompt point (Id. 27 ) »; puis encore : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux ( Ps. XXIII, 9 ) ». Les pécheurs trouvent amer le pain de la vérité, de là leur haine pour la bouche d’où elle émane. Ils ont donc trouvé le Seigneur amer, parce que le péché les a rendus malades au point que le pain de la vérité, délicieux pour les âmes saines, a pour eux une amertume insupportable.

16. « Qu’ils soient dans la joie, ceux qui espèrent en vous », qui savent goûter, et qui trouvent que le Seigneur est doux. «Leur allégresse sera éternelle et vous habiterez en eux  (Ps V, 12 ) ». Cette allégresse éternelle commencera donc quand les justes deviendront le temple de Dieu: il sera leur joie, il habitera en eux. « Et tous ceux qui aiment votre nom se glorifieront en vous (Id. 9 ) », parce qu’ils pourront jouir de l’objet de leur amour. Et c’est bien en vous qu’ils posséderont cet héritage qui fait le titre du Psaume, et à leur tour ils seront votre héritage, puisque « vous habiterez en eux». De ce bonheur seront exclus ceux que Dieu doit rejeter à cause de leurs iniquités.

17. « C’est-vous qui bénirez le juste (Id. 13 ) ». Cette bénédiction sera de se glorifier dans le Seigneur qui habitera en nous. Telle est la gloire que Dieu décerne aux justes ; et pour devenir justes, ils ont dû être appelés, non point à cause de leurs mérites, mais par la grâce de Dieu. « Tous en effet sont pécheurs et ont besoin de la grâce de Dieu (Rom. VIII, 31-33 ). Ceux qu’il a appelés, il les a justifiés, et ceux qu’il a justifiés, il les a glorifiés (Id. VIII, 30 ) ».Comme cette vocation ne vient point de nos mérites, mais de la miséricordieuse bonté de Dieu, le Prophète a dit: «Seigneur, votre volonté bienveillante nous couvre comme d’un bouclier (Ps. V, 13 ) ». Car la bienveillance du Seigneur précède notre volonté. Telles sont les armes pour vaincre notre ennemi. C’est contre lui que l’Apôtre a  dit : « Qui accusera les élus de Dieu ? » et encore : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Il n’a point épargné son Fils unique, mais il l’a livré à la mort pour nous tous (Rom. VIII, 31-33 ) ». Si le Christ a voulu mourir pour nous quand nous étions ses ennemis maintenant que nous sommes réconciliés, nous serons à plus forte raison délivrés par lui de la colère de Dieu (d. V, 9, 10 )». Tel est l’inexpugnable bouclier qui repousse l’ennemi quand, par l’affliction et la tentation, il nous pousse à désespérer du salut.

18. Le texte du Psaume est donc tout d’abord une prière, depuis ces paroles : (139) « Seigneur, entendez ma voix», jusqu’à ces autres : « Mon roi et mon Dieu ». Mais l’Eglise comprend ce qui l’empêche de, voir Dieu, ou de connaître qu’elle est exaucée, depuis: « Je vous invoquerai, Seigneur, et au matin vous entendrez ma voix », jusqu’à: « Vous avez en horreur l’homme de sang et l’homme fourbe ». En troisième lieu, depuis ce verset : « Pour moi, avec la multitude de vos miséricordes » , jusqu’à: « Je me prosternerai avec crainte auprès de votre saint temple », l’Eglise espère devenir un jour la maison de Dieu, et en cette vie s’approcher de lui dans la crainte, jusqu’à ce que la charité consommée ait banni toute crainte. Quatrièmement, elle sent qu’elle s’avance et qu’elle marche entre des obstacles; elle demande ce secours de l’intérieur, imperceptible à l’oeil humain, de peur que la langue des méchants ne la détourne du bon chemin, depuis:e Seigneur, « conduisez-moi, dans votre justice», jusqu’à: « Leurs langues sont pleines d’artifices». Elle prédit, en cinquième lieu, le châtiment des impies, quand le juste à peine sera sauvé; et la récompense de ce juste qui aura répondu à l’appel de Dieu, et qui aura courageusement tout supporté, jusqu’à ce qu’il arrive au Seigneur. Cette partie commence à : « Jugez-les, Seigneur », pour finir avec le psaume.

DISCOURS SUR LE PSAUME VI.

LE JUGEMENT DE DIEU.

L’âme fidèle supplie le Seigneur de lui accorder le salut, de la maintenir dans la justice, comme s’il devait être plus glorieux pour Dieu de faire éclater sa bonté que sa justice. Elle veut s’éloigner des pécheurs impénitents, s’ils ne se convertissent au Seigneur.

POUR LA FIN, PSAUME DE DAVID, POUR LES CHANTS DU HUITIÈME JOUR ( Ps VI, 1 )

1. Cette expression, « huitième jour », est obscure;

mais le reste du titre est clair. Quelques-uns ont cru qu’elle signifiait le jour du jugement, ou ce temps de l’avènement de Jésus-Christ qui descendra pour juger les vivants et les morts. Cet avènement, selon cette croyance, aura lieu après sept milliers d’années, à compter depuis Adam; ces sept milliers d’années s’écouleraient comme sept jours, et le huitième serait celui de l’avènement.

Mais le Seigneur a dit : « Ce n’est point à vous de connaître les temps que mon Père a disposés dans sa puissance (Act.

I, 7 ) »; et encore : « Quant à ce jour et à cette heure, nul ne les sait, ni les Anges, ni les Vertus, ni le Fils lui-même; le Père seul les connaît (Matt. XXIV, 36 ) » : et enfin saint Paul a écrit, que ce jour du Seigneur nous surprendra comme le voleur (I Thess. V, 2 ) tout cela nous montre clairement qu’on ne doit point chercher à connaître ce jour par la supputation des années. Or, s’il devait arriver après sept milliers d’années, tout homme pourrait le connaître au moyen d’un calcul. Comment donc se fait-il que le Fils ne le connaît point? Parole qui signifie qu’il ne l’apprendra point aux hommes, et non qu’il ne le sait point en lui-même. C’est ainsi qu’il est dit : «Le Seigneur vous tente afin de savoir (Deut. III, 3 ) », c’est-à-dire, « afin de vous faire connaître », comme: « Levez-vous, Seigneur (Ps. III, 7 ) », signifie, aidez-nous à nous relever. Si donc le Fils ne connaît point le jour, non qu’il l’ignore, mais parce qu’il ne l’enseigne point à ceux qui n’ont aucun avantage à le connaître; n’y a-t-il pas une certaine présomption à compter les dates pour affirmer que le jour du Seigneur doit arriver après sept milliers d’années?

2. Pour nous, ignorons de bon coeur ce (140)

qu’il n’a pas plu à Dieu de nous révéler, et cherchons ce que veut dire cette expression du titre : « Pour le huitième jour ». Sans recourir à des calculs téméraires on peut entendre par huitième jour celui du jugement, car la tin de ce monde nous ouvrira la vie éternelle; et alors les âmes des justes ne seront plus assujetties aux temporelles vicissitudes ; et comme tous les temps roulent périodiquement de sept jours en sept jours, on appellerait huitième jour celui qui serait en dehors de cette révolution. Dans un autre sens qui n’est pas sans justesse, on appellerait huitième jour, celui du jugement, parce qu’il doit arriver après deux genres de vie, dont l’un tient à la chair, et l’autre à l’esprit. Depuis Mam jusqu’à Moïse, la vie humaine est une vie corporelle, une vie selon la chair, ce que saint Paul appelle vie de l’homme extérieur, du vieil homme (Ephés. IV, 22 ). A cette génération fut donné l’Ancien Testament, dont le culte était grossier, quoique religieux, et figurait le culte spirituel de l’avenir. Pendant cette période où l’on vivait selon la chair, « la mort a régné», dit l’Apôtre, « même sur ceux qui n’avaient point péché ». Et comme il l’a dit encore, «elle a régné parce qu’on imitait la prévarication d’Adam (Rom. V, 14 ) ». Mais « jusqu’à Moïse », signifie tant qu’ont duré les oeuvres de la loi, ces rites sacrés, observés d’une manière charnelle, et qui néanmoins tinrent enchaînés ceux-là mêmes qui croyaient à un seul Dieu, pour leur donner la foi au mystère de l’avenir.

Mais depuis l’avènement de Jésus-Christ, qui nous a fait passer de la circoncision de la chair, à la circoncision du coeur, nous sommes appelés à vivre selon l’esprit, c’est-à-dire selon l’homme intérieur, appelé homme nouveau (Coloss. III, 10 ) à cause de sa régénération baptismale, et de ses moeurs devenues plus spirituelles. Car il est évident que le nombre quatre appartient au corps à cause des éléments dont il est formé, et de ces quatre qualités, du chaud, du froid, du sec, de l’humide. Delà vient que Dieu le fait passer par les quatre saisons du printemps, de l’été, de l’automne, de l’hiver. Tout cela est connu; et il est démontré ailleurs, par des raisons plus subtiles, que le nombre quatre appartient au corps; mais évitons ces raisons assez obscures, dans un discours que nous voulons mettre à la portée des moins instruits. Le nombre trois appartient à l’âme, comme nous l’apprend le précepte d’aimer Dieu de tout notre coeur, de toute notre âme, et de tout notre esprit (Deut. VI, 5 ; Matt. XXII, 37 ). De plus longs détails viendraient dans l’explication de l’Evangile et non d’un psaume; mais cela suffit, je crois, pour montrer que le nombre ternaire appartient à l’âme. Donc, lorsque les nombres du corps, qui tiennent au vieil homme et à l’Ancien Testament, et les nombres de l’esprit ou de l’homme régénéré et de la loi nouvelle, seront écoulés comme un nombre de sept jours ; puisque toute action en cette vie se rapporte au corps ou au nombre quatre, ou à l’âme dont le nombre est ternaire; après cela viendra le huitième jour qui, rendant à chacun ce qu’il a mérité, appellera les justes, non plus à des œuvres passagères, mais à la vie sans fin, et condamnera les impies aux supplices éternels.

3. Telle est la damnation que redoute l’Eglise, qui s’écrie dans ce psaume : « Seigneur, ne m’accusez pas dans votre colère (Ps. VI, 2 )». Saint Paul parle aussi de colère à propos du jugement: « Tu amasses pour toi, dit-il, un trésor de colère, pour le jour de la colère et du juste jugement de Dieu (Rom. II, 5 )». C’est dans ce jour que ne veut pas être accusé celui qui cherche à se guérir en cette vie. « Et ne me « reprenez point dans votre fureur ». Reprendre est plus doux, car il tend à l’amendement; au lieu que, quand on est accusé, ou mis en jugement, on doit craindre pour issue une condamnation. Mais la fureur paraît être plus grande que la colère, et l’on peut s’étonner que reprendre, qui est plus doux, soit placé avec fureur, qui est l’expression la plus sévère. Pour moi, je crois que ces deux expressions n’ont qu’un même sens; car le mot grec tumos  du premier verset a la même signification que orphe , qui est dans le second. Mais comme la version latine a voulu employer aussi deux expressions, elle en a cherché une qui se rapprochât le plus de colère, et a mis fureur. De là des variantes dans les versions; car, dans l’une, c’est la colère qui est avant la fureur, dans l’autre, c’est la fureur avant la colère; d’autres, au lieu de fureur ont indignation, et même bile. Quoi qu’il en soit, ces deux termes expriment un mouvement de l’âme qui veut punir, mouvement que nous ne pourrons attribuer à Dieu dans le même sens qu’à notre (141) âme, puisqu’il est dit «Pour vous, Dieu des vertus, vous nous jugez dans le calme (Sag. XII, 18 ) ». Mais ce qui est dans le calme, est opposé au trouble. Dieu donc dans ses jugements est inaccessible au trouble; mais on a appelé sa colère, cette émotion occasionnée par ses lois chez ses ministres. Or, l’âme qui supplie dans ce psaume, redoute d’être accusée dans cette colère, elle ne veut pas même cette réprimande qui la corrigerait ou l’instruirait. Car il y a dans le grec paideustes , c’est-à-dire enseignez. Au jour du jugement seront convaincus tous ceux qui ne sont pas fondés sur Jésus-Christ; mais ceux qui sur cette base auront bâti avec le bois, le foin et la paille, ils seront amendés ou purifiés, ils souffriront un dommage et néanmoins seront sauvés, mais comme par le feu ( I Cor. III, 11 ). Que peut-on demander à Dieu, quand on ne veut être ni accusé ni repris dans sa colère? Que demander, sinon d’être guéri, puisque la guérison ne nous laisse à craindre ni la mort, ni la main du médecin qui emploie le feu ou le fer?

4. Le Psalmiste poursuit donc : « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis infirme, guérissez-moi, parce que mes os sont ébranlés (Ps. VI, 3 ) », et par ces os il entend la force de l’âme ou le courage. L’âme donc, en parlant de ses os, se plaint de son courage qui est ébranlé; mais gardons-nous de croire qu’elle ait des os comme ceux du corps. Expliquant donc ce qui précède, le Prophète ajoute « Et mon âme est dans un trouble « profond », afin que l’on n’applique point au corps, ce qu’il appelait des os. « Et vous, Seigneur, jusques à quand (Id. 4 )? » Qui ne verrait ici une âme qui lutte avec ses infirmités, et que le médecin ne se presse pas de guérir, afin de lui faire sentir dans quel abîme de maux le péché l’a précipitée? On ne cherche guère à éviter ce qui se guérit facilement; mais une guérison difficile nous rend plus attentifs à conserver la santé quand nous l’avons recouvrée. Loin de nous cette pensée qu’il y ait de la cruauté dans ce Dieu à qui l’on dit: « Jusques à quand tarderez-vous à me guérir? » mais il veut dans sa bonté montrer à l’âme quelle blessure elle s’est faite. Car cette âme ne prie pas encore avec une telle ferveur que Dieu puisse lui dire: « Ta prière ne sera pas achevée que je répondrai: Me voici (Isa. LXV, 21 ) ».

Dieu veut encore nous montrer quel sera le châtiment des impies qui refusent de retourner à lui, si la conversion nous est si difficile; dans ce sens il est dit ailleurs : « Si le juste à peine est sauvé, que deviendront le pécheur et l’impie (I Piere, IV, 18 ) ? »

5. « Revenez à moi, Seigneur, et délivrez « mon âme (Ps. VI, 5 ) ». En revenant à Dieu, le pécheur le supplie de se tourner vers lui, comme il est écrit : « Revenez à moi, dit le Seigneur, et je reviendrai à vous (Zach. I, 3 ) » Mais cette expression : « Revenez, Seigneur », voudrait-elle dire : Aidez-moi dans mon retour, à cause des difficultés et du labeur que rencontre un retour à Dieu? Car notre conversion parfaite au Seigneur, le trouvera toujours prêt, ainsi que l’a dit le Prophète : « Nous le trouvons prêt comme la lumière du matin (Osée, VI, 3, suiv. les LXX )». Nous l’avons perdu, en effet, non qu’il se soit retiré de nous, puisqu’il est présent partout, mais bien parce que nous lui avons tourné le dos. « Il était en ce monde», est-il dit, « et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a pas connu (Jean, I, 10 ) ». Si donc il était en ce monde sans que le monde le connût, c’est que nos souillures ne supportent point sa présence. Mais pour nous convertir, ou pour effacer notre vie passée en taillant de nouveau notre âme à l’image de Dieu, nous ressentons le douloureux labeur d’échanger les terrestres voluptés contre le calme serein de la divine lumière. Et dans cette pénible tâche nous disons

« Revenez à moi, Seigneur », c’est-à-dire, aidez-moi, afin que se perfectionne en moi ce retour qui vous trouvera toujours prêt, et vous donnera en jouissance à ceux qui vous aiment. Aussi, après avoir dit : « Revenez à moi, Seigneur », le Prophète a-t-il ajouté : « Et délivrez mon âme », que retiennent encore les soucis du monde, et qui, dans son retour à vous, se sent déchirer par l’aiguillon des désirs. « Sauvez-moi», dit-il, « à cause de votre miséricorde (Ps. VI, 3 ) ». Il sent qu’il n’est point guéri par ses propres mérites, puisqu’un pécheur, un violateur de la loi ne devait s’attendre en justice qu’à la damnation. Sauvez-moi donc, dit-il, non point que je l’aie mérité, mais à cause de votre miséricorde.

6. « Car nul après la mort ne se souvient de vous (Id.

6 ) ». Il comprend que c’est en cette vie qu’il faut nous convertir, car après la mort il ne reste plus à chacun qu’à recevoir (142) selon ses oeuvres. « Qui vous confessera dans les enfers (Ps. VI, 6 )? » Le riche dont parle Jésus-Christ, confessa Dieu dans les enfers, quand il se plaignit de ses tortures, en voyant Lazare au sein du repos; il confessa Dieu au point de vouloir avertir les siens de s’abstenir du péché, en vue de ces tourments de l’enfer, auxquels on ne croit point (Luc, XVI, 23-31 ). Ce fut en vain, il est vrai, mais enfin il confessa qu’il souffrait justement, puisqu’il désirait avertir ses frères de ne point encourir ces châtiments. Qu’est-ce à dire alors : « Qui confessera votre nom dans les enfers?

» Entendrait-il par là ce profond abîme, où sera précipité l’impie après le jugement, et dont les épaisses ténèbres ne laisseront échapper aucune lueur de Dieu pour le confesser? Toutefois ce riche, eu élevant les yeux, put apercevoir Lazare au sein du repos, nonobstant les ténébreuses profondeurs qui l’environnaient lui-même; et la comparaison qu’il dut faire lui arracha l’aveu de ses fautes. Le Prophète pourrait donner aussi le nom de mort au péché que l’on commet au mépris de la loi divine; et nous faire appeler mort ce qui n’en est que l’aiguillon, parce qu’il aboutit à la mort; car l’aiguillon de la mort c’est le péché (I Cor. XV, 56 ). Dans cette mort l’oubli de Dieu serait le mépris de ses lois et de ses préceptes; ainsi le Prophète appellerait enfer cet aveuglement de l’esprit, qui saisit et enveloppe le pécheur, ou l’âme qui meurt par le péché.

«Comme ils n’ont pas fait usage », dit saint Paul, « de la connaissance de Dieu, Dieu les a livrés au sens réprouvé (Rom. I, 28 ) ». C’est de cette mort et de cet enfer que l’âme demande à Dieu de la préserver, quand elle cherche à revenir à lui, et sent les difficultés du retour.

7. Aussi le Prophète continue en disant « Je me suis fatigué dans mon gémissement», et comme si c’était peu, il ajoute : « Chaque nuit je laverai ma couche de mes larmes (Ps. VI, 7 ) ». Il appelle ici couche tout ce qu’une âme faible et malade cherche pour son repos, comme la volupté charnelle et les plaisirs du monde. C’est laver de ses larmes ces mêmes plaisirs, que chercher à s’en arracher. On voit que ses appétits charnels sont condamnables, et toutefois on est assez faible pour s’y attacher par goût, pour s’y reposer à l’aise; et notre âme ne peut s’en relever qu’après sa guérison. Mais en disant : « Chaque nuit », le Prophète a voulu peindre sans doute l’homme dont l’esprit est prompt et reçoit quelque lueur de vérité, mais dont la chair est assez faible pour mettre parfois son bonheur dans les plaisirs du siècle, en sorte qu’il subit dans ses affections une alternative de lumière et de ténèbres : c’est le jour pour lui quand il dit : « Par l’esprit, j’obéis à la loi de Dieu », mais il décline vers la nuit à ces mots : « Et par la chair à la loi du péché (Rom. VII, 25 ) », jusqu’à ce qu’enfin toute nuit se dissipe, et que vienne ce jour unique dont il est dit: «Au matin je serai debout, et je verrai (Ps. VI, 7 ) ». C’est alors qu’il se tiendra debout; mais aujourd’hui, il est étendu sur cette couche que chaque nuit il doit mouiller de ses larmes, et de larmes si abondantes, qu’il obtienne de la bonté de Dieu le remède infaillible.

« J’arroserai mon lit de mes pleurs » , est une répétition; car « mes pleurs » montrent comment il a dit plus haut : « Je laverai » . « Son lit » a le même sens que « sa couche », et toutefois, « j’arroserai » dit plus que « je laverai » : laver peut se borner à mouiller à la surface, tandis que l’arrosage pénètre dans l’intérieur, ce qui marquerait des larmes jusqu’aux profondeurs de l’âme. Le Prophète change les temps du verbe; il a dit au passé : « Je me suis fatigué dans mes gémissements » ; puis au futur: « Chaque nuit je laverai ma couche », puis encore: « J’arroserai mon lit de mes larmes », afin de nous montrer ce qui nous reste à faire quand nous nous sommes fatigués en vain à gémir;

comme s’il disait : Ce que j’ai fait ne m’a servi de rien, voici désormais ce que je vais faire.

8.

« Mon oeil s’est troublé dans la colère (Id. 8 ) »

: est-ce dans sa propre colère, ou cette colère de Dieu par laquelle il a demandé de n’être ni accusé ni repris?

Mais si la colère de Dieu signifie le jugement, comment l’entendre dès cette vie? Ou cette colère commencerait dès cette vie, dans les douleurs et les maux des hommes, et surtout dans leur impuissance à comprendre la vérité, selon le mot de saint Paul cité plus haut: « Dieu les a livrés au sens réprouvé (Rom. I, 28 ) ». Tel est en effet l’aveuglement de l’esprit, que tout homme dans cet état se trouve privé de toute lumière intérieure de Dieu, mais pas absolument, tant que dure cette vie. Car il y a des ténèbres extérieures « qui sont réservées plus (143) spécialement au jour du jugement, et qui éloigneront complètement de Dieu quiconque aura négligé de se corriger ici-bas. Mais être complètement en dehors de Dieu, qu’est-ce autre chose que l’aveuglement complet? Car Dieu habite une lumière inaccessible (I Tim. VI, 16 ), et dans laquelle entreront ceux qu’il invitera, en disant: « Entrez dans la joie de votre Seigneur (Matt. XXV, 21, 22 ) ». Cette colère commence donc dès cette vie à peser sur tout pécheur. La crainte du dernier jugement arrache au Prophète des gémissements et des larmes; il craint d’arriver à cette colère dont le commencement lui est déjà si douloureux; aussi ne dit-il pas que « son oeil s’est éteint », mais « qu’il a été troublé par cette colère ». Rien ne nous étonnerait encore s’il disait que son oeil a été troublé par sa propre colère; c’est peut-être en ce sens qu’il est dit: « Que le soleil ne se couche point sur votre colère (Ephés. IV, 26 ) » parce que l’âme, dans ce trouble, ne pouvant voir Dieu, s’imagine que cette sagesse divine, ce soleil intérieur est en quelque sorte couché pour elle.

9. « J’ai vieilli au milieu de tous mes ennemis (Ps. VI, 8 ) ». Il avait parlé de colère, si c’est toutefois de sa propre colère; mais en considérant tous les autres vices, il trouve qu’il en est environné. Comme ces vices nous viennent de notre première vie et du vieil homme dont il faut nous dépouiller pour revêtir l’homme nouveau, le psalmiste dit fort bien : « J’ai vieilli ».  « Au milieu de tous mes ennemis » peut s’entendre ou des vices, ou des hommes qui ne veu1ent point retourner à Dieu; car ces hommes, quoiqu’à leur insu, malgré leurs ménagements, bien qu’ils vivent en paix avec nous, dans les mêmes villes, sous le même toit, à la même table, qu’ils s’entretiennent souvent et paisiblement avec nous; ces hommes , par leurs intentions contraires aux nôtres, sont ennemis de quiconque veut retourner à Dieu. Car si les uns aiment le monde et s’y attachent, et que les autres désirent en être délivrés, qui ne voit que les premiers sont ennemis des seconds, qu’ils entraînent, quand ils peuvent, dans les mêmes châtiments? Et c’est une grande faveur de Dieu d’entendre journellement leur conversation, et de ne point s’écarter de la voie des commandements de Dieu. Souvent une âme qui s’efforce d’aller à Dieu, se laisse ébranler et s’effraie dans sa route, et la plupart du temps elle abandonne ses résolutions, parce qu’elle craint d’offenser ceux qui vivent avec elle, et qui recherchent avidement les biens passagers et périssables. Tout coeur parfaitement sain s’en sépare non de lieu, mais d’affection; car l’amour est à l’âme ce qu’est pour les corps le lieu qui les contient.

10. Donc, après le labeur, le gémissement, et ces fréquentes effusions de larmes, comme on ne peut adresser en vain de si ferventes supplications à celui qui est la source de toutes les miséricordes, et dont il est dit, avec tant de vérité: « Le Seigneur est tout près des coeurs contrits (Ps. XXXIII, 19 ) » ; après ces difficultés donc, toute âme pieuse, ou même l’Eglise, si vous le voulez, témoigne qu’elle a été exaucée. Voyez donc ce qu’elle ajoute : « Retirez-vous de moi, vous tous, artisans d’iniquité, parce que le Seigneur a entendu la voix de mes larmes (Id. VI, 9 ) ». Ou le prophète annonce qu’au jour du jugement, les impies devront s’éloigner des bons et en seront séparés: ou il leur dit de se séparer à l’instant; car s’ils font partie avec nous des mêmes grappes, néanmoins, jusque dans l’aire, les grains sont déjà dépouillés et séparés de cette paille qui les recouvre encore. Ils peuvent bien être entassés ensemble, mais le vent ne peut les enlever ensemble.

11. « Parce que le Seigneur a écouté la voix de mes larmes, le Seigneur a entendu mes supplications, le Seigneur a reçu ma prière (Id. 10 ) ». Cette répétition fréquente de la même pensée indique moins chez le psalmiste la nécessité de ce langage que le transport de sa joie. Quiconque est dans l’allégresse ne se contente point de nous en dire une fois le motif. Tel est le fruit de ce gémissement douloureux qui lui fait mouiller sa couche de ses larmes, et arroser son lit : « Car on ne sème dans les larmes que pour moissonner dans la joie (Id. CXXV, 5 ) »; et: « Bienheureux ceux qui  pleurent, parce qu’ils seront consolés (Matt. V, 5  ) ! »

12.  « Confusion et trouble pour tous mes ennemis (Ps. VI, 11 ) ». Naguère le Prophète disait: « Eloignez-vous tous de moi », ce qui peut avoir lieu en cette vie, comme nous l’avons vu; mais quand il parle de « confusion et d’effroi », je ne vois pas que cela se puisse entendre autrement que du jour qui mettra (144) en évidence la récompense des justes et le châtiment des pécheurs. Jusqu’à ce jour, en effet, l’impie est loin de rougir et de cesser de nous insulter. Souvent même ses moqueries en viennent jusqu’à faire rougir de Jésus-Christ les hommes faibles dans la foi. De là cette menace: « Quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père  (Luc, IX, 26 ) ». Quiconque dès lors veut suivre les sublimes conseils de l’Evangile, de partager son bien, de le donner aux pauvres, afin de demeurer juste pour l’éternité (Ps. CXI,  9 ) , de vendre ses possessions terrestres pour assister les indigents et suivre le Christ en disant : « Nous n’avons rien apporté en ce monde, nous n’en pouvons rien emporter: contentons-nous d’avoir de quoi vivre et nous vêtir (I Tim. VI, 7 ) » ; celui-là tombe sous les railleries sacrilèges des impies; ceux qui repoussent le sens droit le traitent d’insensé. Souvent, pour éviter ce surnom de la part des incurables, il craint de faire, il remet au lendemain ce que prescrit le médecin le plus fidèle comme le plus puissant. Ceux-là donc ne peuvent rougir en cette vie; souhaitons au contraire qu’ils s’aient pas la puissance de nous faire rougir, de nous détourner du chemin que nous avons pris, de ne point nous y causer d’embarras ou de retard. Mais un temps viendra qu’ils rougiront et répéteront ces paroles de 1’Ecriture «Les voilà, ceux qui étaient l’objet de nos mépris et même de nos outrages. Insensés que nous étions, nous estimions leur vie une folie, et leur fin un opprobre : et les voilà comptés parmi les fils de Dieu, et leur  partage est avec les saints! Nous avons donc erré hors de la vérité, et la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, et le soleil ne s’est pas levé pour nous. Nous nous sommes lassés dans la voie de l’iniquité et de la perdition; nous avons marché par des chemins «difficiles, et nous avons ignoré la voie du Seigneur. A quoi bon noire orgueil, à quoi bon l’ostentation de nos richesses? Toutes ces choses ont passé comme l’ombre (Sag. V, 3-9) ».

13. Dans ces paroles : « Qu’ils se convertissent pour leur confusion (Ps. VI, 11 ) », qui ne voit un juste châtiment qui tourne à leur confusion dans cette conversion qu’ils ont refusé de faire pour leur salut? « Et cela bien vite», ajoute le Prophète :car ils ne compteront plus sur le jour du jugement, et comme ils diront: « La paix est à nous; une ruine soudaine les surprendra (I Thess. V, 3 ) ». Quel que soit le moment, ce que l’on n’attendait pas arrive toujours bien vite, et il n’y a que l’espérance de vivre encore qui nous fasse croire que cette vie est longue. Rien ne nous paraît plus rapide que ce qui en est déjà passé. Quand donc viendra le jour du jugement, alors les pécheurs sentiront combien est courte une vie qui passe; et ils ne pourront croire qu’il ait été long à venir, ce jour qu’ils ne désiraient point, ou plutôt à l’arrivée duquel ils n’avaient point cru. On pourrait dire encore que l’âme dont Dieu a exaucé les gémissements et les pleurs si fréquents et si durables, sentant qu’elle est délivrée du péché, et qu’elle a dompté tous les mouvements pervers des sensuelles affections, en leur disant : « Retirez-vous de moi, artisans d’iniquité, parce que le Seigneur a exaucé la voix de mes larmes (Ps. VI, 9 ) », se trouve arrivée à cet état de perfection, où elle peut prier pour ses ennemis. C’est dans ce sens peut-être qu’il est dit : « Que tous mes ennemis soient dans la confusion et dans le trouble », afin qu’ils fassent pénitence de leurs fautes, ce qui est impossible sans trouble ni confusion. Rien n’empêche d’entendre les paroles suivantes : « Qu’ils se convertissent pour leur confusion », dans le sens d’un retour à Dieu et d’une confusion de s’être jadis glorifiés dans les ténèbres du péché, comme l’a dit l’Apôtre : « Quelle gloire avez-vous tirée de ce qui est maintenant pour vous un sujet de honte (Rom. VI, 21 )?» Cette autre expression, « et cela au plus vite », peut désigner la ferveur du désir ou se rapporter à la puissance du Christ qui, dans un temps si court, a converti à la foi de 1’Evangile, ces nations qui défendaient leurs idoles en persécutant l’Eglise.

DISCOURS SUR LE PSAUME VII

LE SILENCE DE JÉSUS-CHRIST.

Ce psaume est le chant de l’âme arrivée à la perfection, et à qui la foi découvre les mystères de la passion inconnus aux Juifs et aux pécheurs actuels. Elle comprend la patience silencieuse de Jésus à l’égard de Judas; et pourquoi, lui qui était juste, a voulu souffrir.

PSAUME DE DAVID QU’IL CHANTA AU SEIGNEUR, POUR LES PAROLES DE CHUSI, FILS DE GÉMINI.

1. Il est facile de connaître par l’histoire du second livre des Rois, ce qui donna occasion à cette prophétie. Elle nous apprend que Chusi ami du roi David, passa dans les rangs d’Absalon révolté contre son père, afin de reconnaître ses desseins, et de rapporter à David toutes les trames que ce fils ourdissait contre lui avec Achitopel, qui avait trahi l’amitié du père, pour soutenir de tous les conseils qu’il pourrait donner, la révolte du fils. Mais dans ce psaume, il faut envisager l’histoire, moins en elle-même, que comme un voile jeté par le Prophète sur un grand mystère; levons donc ce voile (II Cor. III, 16 ) si nous avons passé au Christ. Cherchons d’abord quel sens peuvent avoir les noms; car on n’a pas manqué d’interprètes pour les étudier, non plus à la lettre et d’une manière charnelle, mais dans un sens figuré, et pour nous dire que Chusi signifie Silence, Gémini, la Droite, et Achitopel, la Ruine du frère; dénominations qui ramènent une seconde fois sous nos yeux ce traître Judas, figuré ainsi par Absalon dont le nom signifie Paix de son père. David, en effet, eut toujours des sentiments de paix pour ce fils au coeur plein d’artifices et de rébellion, ainsi qu’il a été dit au psaume troisième (Enarrat. in Ps. III, n.1 ). De même que dans 1’Evangile nous voyons Jésus-Christ donner le nom de fils à ses disciples (Matt.

IX, 15 ), nous le voyons aussi les appeler ses frères. Après sa résurrection, le Seigneur dit en effet: « Allez, et annoncez à mes frères (Jean, XX, 17 )». Saint Paul appelle Jésus-Christ le premier-né de tant de frères (Rom. VIII, 29 ). On peut donc désigner la ruine du disciple qui le trahit, sous le nom de ruine du frère, selon le sens que nous avons donné au nom d’Achitopel. Chusi, qui signifie Silence, désigne très-bien ce silence que Notre-Seigneur opposait aux perfidies de ses ennemis, ce profond mystère qui a frappé de cécité une partie d’Israël, alors qu’ils persécutaient le Seigneur, jusqu’à ce que la multitude des nations entrât dans l’Eglise, et qu’ensuite tout Israël fût sauvé. Aussi l’Apôtre, abordant ces secrètes profondeurs, ce redoutable silence, s’écrie, comme frappé d’horreur à la vue de ces mystères :

« O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! combien sont impénétrables ses jugements; et ses voies incompréhensibles! qui connaît les desseins de Dieu, et qui est entré dans ses conseils (Rom. XI, 33, 34 )? » L’Apôtre nous fait donc moins connaître ce profond silence, qu’il ne le recommande à notre admiration. C’est à la faveur de ce silence, que le Seigneur, dérobant le mystère sacré de sa passion, a fait entrer dans les vues de sa providence miséricordieuse, la ruine volontaire du frère, le crime détestable du traître, afin que la mort d’un seul homme, que se proposait le perfide Judas, devînt, par la sagesse ineffable du Sauveur, le salut de tous les hommes.

Ce psaume est donc le chant d’une âme parfaite et déjà digne de connaître le secret de Dieu. Elle chante: « Pour les paroles de Chusi », paroles de ce silence qu’elle a mérité de connaître. C’est en effet un silence et un secret pour les infidèles et les persécuteurs du Christ; pour ceux au contraire à qui Jésus-Christ a. dit : « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, parce que le serviteur ne sait ce que fait son maître; mais je vous appellerai mes amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père (Jean, XV, 15 ) », pour (147) ces amis du Christ il n’y a plus de silence, mais les paroles du silence, ou la raison de ce mystère du Christ que Dieu leur a donné de pénétrer et de connaître. Ce silence, ou Chusi, est appelé fils de Gémini ou de la droite. Car il ne fallait pas dérober aux saints ce qu’il a fait pour eux, et pourtant « notre gauche», est-il dit, «ne doit point savoir ce que fait notre droite (Matt. VI, 3 ) ». L’âme parfaite, qui a compris ce secret, chante alors cette prophétie: « Pour les paroles de Chusi », ou pour la découverte de ce mystère, que Dieu, qui est la droite, lui a fait connaître par une faveur spéciale: de là vient que ce silence est appelé fils de la droite, ou Chusi, fils de Gémini.

2. « Seigneur, mon Dieu, mon espoir est en vous, sauvez-moi de tous ceux qui me  persécutent, et délivrez-moi (Ps. VII, 2 ) ». Toute guerre, toute hostilité contre les vices est surmontée, et l’âme parfaite n’ayant plus à combattre que la jalousie du démon, s’écrie : «Sauvez-moi de tous ceux qui me persécutent, et délivrez-moi, de peur que comme un lion, il ne ravisse mon âme (Ibid. 3 ) ». Car saint Pierre nous dit que « le démon notre ennemi, rôde autour de nous, comme un lion rugissant, cherchant quelqu’un à dévorer (I Pierre, V, 8 ) ». Aussi le Prophète, après avoir dit au pluriel ! «Sauvez-moi de tous ceux qui me persécutent », reprend ensuite le singulier, en disant : « De peur qu’il ne ravisse mon âme, comme un lion », non pas: « Qu’ils ne ravissent», car il n’ignore pas l’ennemi qui reste à vaincre, le redoutable adversaire de toute âme parfaite. Et que je ne trouve ni rédempteur, ni sauveur »; c’est-à-dire, de peur qu’il ne ravisse mon âme, tandis que vous ne la rachetez et ne la sauvez point; puisqu’il nous ravit, si Dieu ne nous rachète et nous sauve.

3. Ce qui nous montre que ce langage est celui de l’âme parfaite, qui n’a plus à redouter que les piéges si artificieux du démon, c’est le verset suivant: « Seigneur mon Dieu, si j’ai fait cela (Ps VII, 4 )». Qu’est-ce à dire: e Cela? s S’il ne nomme aucun péché, les voudrait-il désigner tous? Si nous rejetons une telle interprétation, rattachons alors cette expression à ce qui suit; et comme si nous demandions au Prophète ce qu’il entend par « cela, istud », il nous répondra: « Si l’iniquité est dans mes mains ». Mais il nous montre qu’il entend parler de tout péché, puisqu’il dit: « Si j’ai rendu le mal pour le mal (Ps. VII, 5 ) », parole qui n’est vraie que dans la bouche des parfaits. Le Seigneur nous dit en effet : « Soyez parfaits, comme votre Père du ciel, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, qui donne la pluie aux justes et aux criminels (Matt. V, 45, 48 ) ». Celui-là donc est parfait qui

ne rend pas le mal pour le mal. L’âme parfaite prie donc « pour les paroles de Chusi, fils de Gérnini », ou pour la connaissance de ce profond secret, de ce silence que garda Jésus-Christ pour nous sauver, dans sa bonté miséricordieuse, en souffrant avec tant de patience les perfidies de celui qui le trahissait. Comme si le Sauveur lui découvrait les raisons de ce silence et lui disait : « Pour toi, qui étais impie et pécheur, et pour laver dans mon sang tes iniquités, j’ai mis le plus grand silence, et une longanimité invincible à souffrir près de moi un traître; n’apprendras-tu pas, à mon exemple, à ne point rendre le mal pour le mal? » Cette âme, considérant et comprenant ce que le Sauveur a fait pour elle, et s’animant par son exemple à marcher vers la perfection, dit à Dieu : « Si j’ai rendu le mal pour le mal», si je n’ai point suivi dans mes actes vos saintes leçons, « que je tombe sans gloire sous les efforts de  mes ennemis ». Il a raison de ne pas dire: « Si j’ai tiré vengeance du mal qu’ils me faisaient », mais bien, «qu’ils me rendaient», puisqu’on ne peut rendre que quand on a reçu quelque chose. Or, il y a plus de patience à épargner celui qui nous rend le mal pour les bienfaits qu’il a reçus de nous, que s’il voulait nous nuire, sans nous être aucunement redevable. « Si donc j’ai tiré vengeance du mal qu’ils me rendaient»; c’est-à-dire, si je ne vous ai point imité dans ce silence, ou plutôt dans cette patience dont vous avez usé à mon égard, que je tombe sans gloire sous  les efforts de mes ennemi ». Il y a une vaine jactance chez l’homme qui, tout homme qu’il est, veut se venger d’un autre. Il cherche à vaincre un adversaire, et lui-même est à l’intérieur vaincu par le démon;

la joie qu’il ressent d’avoir été comme invincible, lui enlève tout mérite. Le Prophète sait donc bien ce qui rend la victoire plus glorieuse, et ce que nous rendra notre Père qui voit dans le secret (Id. VI, 6 ) . Pour ne pas tirer vengeance de ceux (147) qui lui rendent le mal, il cherche à vaincre sa colère, et non son ennemi : instruit qu’il est de ces paroles de l’Ecriture : « il y a plus de gloire à vaincre sa colère, qu’à prendre une ville (Prov. XVI, 32, suiv. les LXX.) ». Si donc «j’ai tiré vengeance  de ceux qui me rendaient le mal, que je tombe sans gloire sous la main de mes ennemis (Ps. VII, 5 )». Il paraît en venir à l’imprécation, qui est le plus grave des serments pour tout homme qui s’écrie : « Mort à moi si je suis coupable ». Mais autre est l’imprécation dans la bouche d’un homme qui fait serment, et autre, dans le sens d’un prophète, qui annonce les malheurs dont sera infailliblement frappé l’homme qui tire vengeance du mai qu’on lui rend, mais ne les appelle ni sur lui, ni sur d’autres par ses imprécations.

4. « Que mon ennemi poursuive mon âme, et qu’il l’atteigne Id. 6 ) ». Il parle une seconde fois de son ennemi au singulier, et nous montre de plus en plus celui qu’il représentait but à l’heure sous l’aspect d’un lion; cet ennemi qui poursuit l’âme et s’en rend maître, s’il parvient à la séduire. Les hommes peuvent sévir jusqu’à tuer le corps, mais cette mort extérieure ne leur assujettit point notre âme, au lieu que le diable possède les âmes qu’il atteint dans ses poursuites. « Qu’il foule ma vie sur la terre », c’est-à-dire qu’il fasse de ma vie une boue qui lui serve de pâture. Car cet ennemi n’est pas seulement appelé lion, mais encore serpent; et Dieu lui a dit : «Tu mangeras la terre», quand il disait à l’homme pécheur : « Tu es terre et tu re« tourneras dans la terre (Gen. III, 14, 19 ) ». « Qu’il traîne ma gloire dans la poussière » ; dans cette poussière que le vent soulève de la surface de la terre (Ps. I, 4 ) : car la vaine et puérile jactance de l’orgueilleux, n’est qu’une enflure et n’a rien de solide; c’est un nuage de poussière chassé par le vent. Le Prophète veut avec raison une gloire plus solide qui ne se réduise pas en poussière, nous qui subsiste dans la conscience et devant Dieu, qui ne souffre point la jactance. « Que celui qui se glorifie», est-il dit, « ne le fasse que dans le Seigneur (I Cor. I, 31 ) ». Cette stabilité se réduit en poussière quand l’homme, dédaignant le secret de la conscience, où Dieu seul nous approuve, cherche les applaudissements des hommes. De là cette autre parole de l’Ecriture : « Dieu brisera les os de ceux qui veulent plaire aux hommes (Ps. LII, 6 ) ». Mais celui qui connaît pour l’avoir appris ou éprouvé, dans quel ordre il fait surmonter nos vices, sait bien que celui de la vaine gloire est le seul, ou du moins le plus à craindre pour les parfaits. C’est le premier ou l’âme soit tombée, c’est le dernier qu’elle peut vaincre. « Car le commencement de tout péché, c’est l’orgueil », et « le commencement de l’orgueil chez l’homme, c’est de se séparer de Dieu (Eccli. X, 14, 15 )

5. « Levez-vous, Seigneur, dans votre colère (Ps. VII, 7 )». Comment cet homme que nous disions parfait, vient-il exciter Dieu à la colère? et la perfection ne serait-elle pas plutôt en celui qui dit : « Seigneur, ne leur imputez point ce crime (Act. VII, 59 )?» Mais est-ce bien sur les hommes que tombe cette imprécation du Prophète, et ne serait-ce point contre le diable et contre ses anges qui ont en leur possession le pécheur et l’impie ? C’est donc par un sentiment de pitié et non de colère, que l’on demande au Dieu qui justifie l’impie (Rom. IV, 5 ) d’arracher cette proie au démon. Car justifier l’impie c’est le taire passer de l’impiété à la justice, et changer cet héritage du démon en temple de Dieu. Et comme c’est châtier quelqu’un, que lui arracher une proie qu’il veut garder en son pouvoir, le Prophète appelle colère de Dieu, ce châtiment qu’il exerce contre le démon, eu lui arrachant ceux qu’il possède. « Levez-vous donc, Seigneur, dans votre colère ». « Levez-vous», montrez-vous, dit-il, expression figurée, mais ordinaire dans le langage humain, comme si Dieu dormait quand il nous dérobe ses desseins. « Signalez votre puissance dans les régions de mes ennemis».Le Prophète appelle région, ce qui est sous la puissance du démon, et il veut que Dieu y règne, c’est-à-dire qu’il y soit honoré et glorifié plutôt que noire ennemi, par la justification de l’impie, et ses chants de triomphe. « Levez-vous, Seigneur, mon Dieu, selon la « loi que vous avez portée (Ps. VII, 7 ) », c’est-à-dire, montrez-vous humble, puisque vous recommandez l’humilité; accomplissez vous-même avant nous votre précepte, afin que votre exemple détruise l’orgueil, et que nous ne soyons pas au pouvoir du démon qui souffla l’orgueil contre vos préceptes, en disant: « Mangez, et vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux (Gen. III, 5 )». (148)

6. « Et l’assemblée des peuples vous environnera (Ps. VII, 8 ) ». Cette assemblée des peuples peut s’entendre des peuples qui ont cru, ou des peuples persécuteurs, car l’humilité de notre Sauveur a obtenu ce double effet: les persécuteurs l’ont environné parce qu’ils méprisaient cette humilité, et c’est d’eux qu’il est dit : « A quoi bon ces frémissements des nations, et ces vains complots chez les peuples (Id. II, 1 )? » Ceux qui ont cru en vertu de cette humilité, l’ont environné, et ont fait dire avec, beaucoup de vérité, « qu’une partie des Juifs sont  tombés dans l’aveuglement, afin que la multitude des nations entrât dans l’Eglise (Rom. XI, 25 )». Et ailleurs: « Demande-moi, et je te «donnerai les nations en héritage, et jusqu’aux  confins de la terre pour ta possession (Ps. II, 8 )». « Et en sa faveur, remontez en haut», c’est-à-dire, en faveur de cette multitude; et nous savons que le Seigneur l’a fait par sa résurrection et son ascension. Ayant obtenu cette gloire, il a donné le Saint-Esprit qui ne pouvait descendre avant que Jésus fût glorifié, selon cette parole de l’Evangile: « Le Saint-Esprit n’était point encore descendu, parce que Jésus n’était pas encore entré dans sa gloire (Rom. XI, 25 ) ». Donc après s’être élevé au ciel en faveur de la multitude des peuples, il envoya l’Esprit-Saint, dont les prédicateurs de l’Evangile étaient remplis , quand, à leur tour, ils remplissaient d’églises l’univers entier.

7. Ces paroles : « Levez-vous, Seigneur, dans votre colère, planez au-dessus des régions de mes ennemis (Ps. VII, 7 ) », peuvent encore s’entendre ainsi : Levez-vous dans votre colère, et que mes ennemis ne vous comprennent point, alors « exaltare, soyez au-dessus», signifierait : Elevez-vous à une telle hauteur que vous soyez incompréhensible ; ce qui a rapport au silence de tout à l’heure. Un autre psaume a dit à propos de cette élévation : « Il est monté au-dessus des Chérubins, et il a « pris son vol et s’est dérobé dans les ténèbres (Id. XVII, 11, 12 ) ». Cette élévation vous cachait à ceux que leurs crimes empêchaient de vous connaître, et qui vous ont crucifié; et voilà que l’assemblée des fidèles vous environnera. C’est à son humilité que le Seigneur doit d’être élevé; c’est-à-dire incompris. Tel serait le sens de: « Elevez-vous selon la loi que vous avez portée (Ps. VII, 7 ) », c’est-à-dire, dans votre humiliation apparente soyez tellement élevé que mes ennemis ne vous comprennent point. Car les pécheurs sont les ennemis du juste, et les impies de l’homme pieux. « Et les peuples vous  environneront en foule (Id. 8 )» ; car ce qui porte à vous crucifier ceux qui ne vous connaissent pas, fera que les nations croiront en vous, et ainsi les peuples vous adoreront en foule. Mais si tel est vraiment le sens du verset suivant, il faut plutôt nous attrister à cause de l’effet que nous en ressentons dès ici-bas, que nous réjouir de l’avoir compris. Il porte, eu effet: « Et à cause d’elle remontez en haut (Ibid. )»; c’est-à-dire, à cause de ces hommes dont la foule encombre vos églises, remontez bien haut, ou cessez d’être connu. Qu’est-ce à dire : « A cause de cette foule? » sinon, parce qu’elle doit, vous offenser, et ainsi justifier cette, parole : « Pensez-vous que le Fils de l’homme, revenant sur la terre, y trouvera de la foi (Luc, XVIII, 8 ) ? » Il est dit encore, à propos des faux prophètes ou des hérétiques : « A cause de leur iniquité, la charité se refroidira chez un grand nombre ( Matt. XXIV, 12 ) ». Or, quand au sein de l’Eglise, ou dans la société des peuples et des nations que le nom du Christ a si complètement envahis, le crime débordera avec cette fureur que nous lui voyons en grande partie déjà, n’est-ce point alors que se fera sentir la disette de la parole, annoncée par un autre prophète (Amos, VIII, 11 )? N’est-ce point à cause de cette congrégation qui, à force de crimes, éloigné de ses yeux la lumière de la vérité, que Dieu remonte en haut, de manière que la vraie foi, pure de tout alliage d’opinions perverses, ne se trouve plus nulle part, sinon dans le petit nombre dont il est dit : « bienheureux celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé (Matt. X, 22 ) ? ». C’est donc à bon droit qu’il est dit: « Et à cause de cette assemblée, remontez en haut ». Retirez-vous dans vos secrètes profondeurs, justement à cause de cette assemblée des peuples qui portent votre nom, sans accomplir vos oeuvres.

8. Que l’on adopte la première explication, ou cette dernière, ou toute autre de valeur égale, et mémé supérieure, le Prophète n’a pas moins raison de dire que «le Seigneur  juge les peuplés (Ps. VII, 9 ) ». Si non entend par s’élever en haut, qu’il est ressuscité pour monter (149) au ciel, on peut dire fort bien que « le Seigneur juge les peuples », puisqu’il en descendra pour juger les vivants et les morts. S’il remonte dans les hauteurs, parce que le péché fait perdre aux fidèles l’intelligence de la vérité, comme il est dit à propos de son avènement : « Pensez-vous que le Fils de l’homme venant en ce monde y trouvera de la foi (Luc, XVIII, 8 )? » « Le Seigneur juge encore les peuples ». Mais quel Seigneur, sinon Jésus-Christ? « Car le Père ne juge personne ; il a donné au Fils le pouvoir de juger (Jean, V, 22 ) ». Voyez alors comme cette âme si parfaite en sa prière, s’émeut peu du jour du jugement, et avec quelle sécurité de désir elle dit à Dieu dans sa ferveur: «Que votre règne arrive (Matt. VI, 10 », puis: « Jugez-moi, Seigneur, selon votre justice (Ps. VII, 9) ». Dans le psaume précédent, c’était un infirme qui priait, sollicitant le secours de Dieu bien plus qu’il ne faisait valoir ses propres mérites, car le Fils de Dieu est venu pour appeler à la pénitence tous les pécheurs (Luc, V ; 32 ). Aussi disait-il : « Sauvez-moi, Seigneur, à cause de votre miséricorde (Ps. VII, 5 ) », et non à cause de mes mérites. Maintenant que docile à l’appel de Dieu, il a gardé les préceptes qu’il a reçus, il ose bien dire : « Jugez-moi, Seigneur, selon ma justice, et selon mon innocence d’en haut (Id. VII, 9). » La véritable innocence est de ne pas nuire, même à ses ennemis. Il peut donc demander à être jugé selon son innocence, celui qui a pu dire en toute vérité « Si j’ai tiré vengeance de celui qui me rendait le mal (Id. 5 ) ». Cette expression « d’en haut, super me », doit s’appliquer à sa justice aussi bien qu’à son innocence, et alors il dirait : « Jugez-moi, Seigneur, selon ma justice et selon mon innocence, justice et innocence d’en haut »; expression qui nous montre que l’âme n’a point en elle-même la justice et l’innocence, et qu’elle les reçoit de la lumière dont il plaît à Dieu de nous éclairer.

Aussi dit-elle dans un autre psaume: « C’est vous, Seigneur, qui faites briller mon flambeau (Ps. XVII, 29 ) ». Et il est dit de Jean: « Qu’il n’était point la lumière, mais qu’il rendait témoignage à la lumière (II Jean, I, 8 ) , qu’il était une torche enflammée et brillante (Id. V, 35 ) ».Cette lumière donc, à laquelle nos âmes s’illuminent comme des flambeaux, ne brille point d’un éclat d’emprunt, mais d’un éclat qui lui est propre et qui est la vérité. « Jugez-moi donc », est-il dit, « selon ma justice et selon mon innocence d’en haut », comme si la torche allumée et brillante disait : Jugez-moi selon cette splendeur d’en haut, c’est-à-dire qui n’est point moi-même, et dont je brille néanmoins, quand vous m’avez allumée.

9. « Que la malice des pécheurs se consomme (Ps. VII, 10 ) ». Cette consommation est ici le comble, d’après cette parole de l’Apocalypse: « Que celui qui est juste le devienne plus encore, et que l’homme souillé se souille davantage (Apoc. XXII, 11 ) ». L’iniquité paraît consommée dans ceux qui crucifièrent le Fils de Dieu, mais elle est plus grande chez ceux qui refusent de vivre saintement, qui haïssent les lois de la vérité, pour lesquelles a été crucifié ce même Fils de Dieu.

Que la malice donc des pécheurs se consomme, dit le Prophète, qu’elle s’élève jusqu’à son comble et qu’elle appelle ainsi votre juste jugement. Toutefois, non seulement il est dit Que l’homme souillé se souille encore; mais il est dit aussi: Que le juste devienne plus juste; c’est pourquoi le Prophète poursuit en disant: « Et vous dirigerez le juste, ô Dieu qui sondez les cœurs et les reins (Ps. VII, 10 ) ». Mais comment le juste peut. il être dirigé, sinon d’une manière occulte? puisque les mêmes actions que les hommes admiraient dans les premiers temps du christianisme, quand les puissances du siècle mettaient les saints sous le pressoir de la persécution, ces actions, aujourd’hui que le nom chrétien est arrivé à l’apogée de sa gloire, servent à développer l’hypocrisie ou la dissimulation chez des hommes qui sont chrétiens de nom, pour plaire aux hommes plutôt qu’à Dieu? Dans cette confusion de pratiques hypocrites , comment le juste peut-il être dirigé, sinon par le Dieu qui sonde les reins et les coeurs, qui voit nos pensées, désignées ici sous l’expression de coeur, et nos plaisirs, que désignent les reins? Le Prophète a raison d’attribuer à nos reins le plaisir que nous font éprouver les biens temporels; c’est en effet la partie inférieure de l’homme, et comme le siège de cette voluptueuse et charnelle génération, qui perpétue la race humaine, et nous donne cette vie calamiteuse dont les joies sont mensongères. Donc, ce Dieu qui sonde les coeurs et voit qu’ils sont (150) où est notre trésor (Matt. VI, 21 ), qui sonde les reins, et voit que loin de nous arrêter au sang et à la chair (Gal. I, 16 ), nous mettons nos délices dans le Seigneur, ce même Dieu dirige le juste dans cette conscience même, où il est présent, où l’oeil de l’homme ne pénètre point, mais seulement l’oeil de celui qui connaît l’objet de nos pensées et de nos plaisirs. Car le but de nos soucis est le plaisir, et nul dans ses soins et dans ses pensées ne se propose que d’y parvenir. Dieu qui sonde les coeurs voit nos soucis, et il en voit le but ou le plaisir, lui qui sonde aussi nos reins; et quand il verra que nos soucis, loin de s’arrêter à la convoitise de la chair, à la convoitise des yeux, ou à l’ambition mondaine, choses qui passent comme l’ombre (I Jean, II, 16, 17 ), s’élèvent jusqu’aux joies éternelles que ne trouble aucune vicissitude, ce Dieu qui sonde les reins et les coeurs conduit le juste par la voie droite, Telle oeuvre que nous faisons, peut être connue des hommes, si elle consiste en paroles ou en actes extérieurs ; mais notre intention en la faisant, et le but qui nous pousse à la faire, ne sont connus que de Dieu qui sonde les reins et les coeurs.

10. « J’attends un juste secours du Seigneur, qui sauve les hommes au cœur droit (Ps. VII, 11 ) ». La médecine a une double tâche, d’abord de guérir la maladie, ensuite de conserver la santé. C’est dans le premier but qu’un malade disait dans le psaume précédent: « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis faible (Id. VI, 3 ) ». En vue du second but, nous trouvons dans le psaume qui nous occupe: « Si l’iniquité souille mes mains, que je tombe justement sous les efforts de mes ennemis (Id. VII, 4, 5) ». Dans le premier cas, le malade implore sa guérison, et dans le second, l’homme en santé demande à n’être point malade. L’un s’écrie donc: « Sauvez-moi dans votre miséricorde (Id.

VII, 5 ) »; et l’autre : « Jugez-moi, Seigneur, selon ma justice ». Le premier demande le remède qui le guérira, le second le préservatif contre la maladie. Aussi le premier dit-il : Sauvez-moi, Seigneur, dans votre miséricorde, et le second : J’attends un secours juste du Seigneur, qui sauve l’homme au  cœur droit. Dans l’un comme dans l’autre cas, c’est la miséricorde qui nous sauve : dans le premier, en nous faisant passer de la maladie à la santé; dans le second, en nous maintenant en santé. Il y a dans le premier un secours de miséricorde, puisqu’il n’y a nul mérite chez le pécheur qui désire seulement être justifié par la foi en celui qui justifie l’impie (Rom. IV, 5 ) : dans le second, un secours de justice, car il est accordé à celui qui est déjà justifié. Que ce pécheur alors qui disait : Je suis infirme, dise maintenant : Sauvez-moi, Seigneur, dans votre miséricorde; et que le juste qui pouvait dire : Si j’ai tiré vengeance de ceux qui me rendaient le mal, dise maintenant : J’attends un juste jugement du Seigneur qui sauve l’homme au coeur droit. Car si Dieu nous donne le remède qui guérit notre maladie, combien plus nous donnera-t-il le moyen de conserver la santé? Car si Jésus-Christ est mort pour nous quand nous étions pécheurs, maintenant que nous sommes justifiés, nous serons, à plus forte raison, délivrés par lui de la colère du Seigneur (Id. V, 8, 9 ).

11. « J’attends un juste secours du Seigneur, « qui sauve l’homme au coeur droits. Le Dieu qui sonde les reins et les coeurs, donne aussi la droiture au juste; et par un juste secours il sauve ceux qui ont le coeur droit. Toutefois, il ne donne pas le salut à ceux qui ont la droiture dans le coeur et dans les reins, de la même manière qu’il sonde les reins et les coeurs. Dans le coeur, en effet, siègent les pensées: mauvaises, quand il est dépravé; bonnes, quand il est droit; mais aux reins appartiennent les plaisirs condamnables qui ont quelque chose de bas et de terrestre, tandis qu’un plaisir pur n’est plus dans les reins, mais dans le coeur. Aussi ne peut-on pas dire: La droiture des reins, comme on dit : La droiture du coeur; car où est la pensée, là aussi est la jouissance : cette droiture ne peut avoir lieu que si nous pensons aux choses divines et éternelles. Aussi le Prophète s’écriait-il: «Vous avez mis la joie dans mon coeurs, après avoir dit: « La lumière de votre face est empreinte sur nous (Ps. IV, 7 ) ». Ce n’est point le coeur, en effet, mais bien les reins qui trouvent une certaine jouissance dans cette joie folle et délirante que nous causent de vaines imaginations, quand les fantômes des choses temporelles, que se forme notre esprit, le bercent d’un espoir vain et passager; tous ces fantômes nous viennent d’en bas, ou des choses terrestres et charnelles. De là vient que Dieu, (151) sondant les coeurs et les reins, et voyant le coeur occupé de pensées droites, les reins sevrés de toute volupté, donne un juste secours à ce coeur droit qui sait allier à des pensées pures d’irréprochables délices. Aussi, après avoir dit dans un autre psaume : « Jusque dans la nuit mes reins m’ont tourment », le Prophète parlait du secours divin, et s’écriait : « J’avais toujours le Seigneur présent devant moi, parce qu’il est à ma droite, et  je ne serai point ébranlé (Ps. XV, 7, 8  ) », marquant ainsi que ses reins lui ont seulement suggéré, mais non causé la volupté, qui l’eût ébranlé, s’il l’avait ressentie. Il dit donc: « Le Seigneur est à ma droite, et je ne serai point ébranlé »; puis il ajoute: « Aussi mon coeur a-t-il tressailli de joie ( Id. 9) ». Les reins ont bien pu le tourmenter, mais non lui donner la joie. Ce n’est donc point dans les reins qu’il a senti la joie, mais dans ce coeur qui lui a montré que Dieu le soutiendrait contre les suggestions de ses reins.

12. « Dieu est un juge équitable, il est fort et patient (Id. VII, 12 ) ». Quel est ce Dieu juge, sinon le Seigneur qui juge les peuples? Il est juste, car il rendra à chacun selon ses œuvres (Matt. XVI, 27 ) ; il est fort, puisque nonobstant sa toute-puissance, il a enduré pour notre salut les persécutions des méchants; il est patient, puisqu’il n’a point livré ses bourreaux au supplice, aussitôt après sa résurrection, mais il a différé afin qu’ils pussent détester cette impiété, et se sauver; il diffère encore aujourd’hui, réservant le supplice éternel pour le dernier jugement, et chaque jour appelant les pécheurs au repentir. « Il n’appelle point chaque jour sa colère ».

Cette expression : « Appeler sa colère », est plus significative que se mettre en colère, et nous la trouvons dans la version grecque (Me orge epogon) ; elle nous montre que cette colère, qui le porte au châtiment, n’est point en lui-même, mais dans les sentiments de ses ministres qui obéissent aux lois de la vérité:

ce sont eux qui ordonnent aux ministres inférieurs, appelés anges de colère, de châtier le péché. Ceux-ci, à leur tour, éprouvent, en châtiant les hommes, la satisfaction, non de la justice, mais de la méchanceté. « Dieu donc n’appelle point chaque jour sa colère » ; c’est-à-dire, ne convoque point chaque jour les ministres de ses vengeances. Maintenant, sa patience nous invite au repentir; mais au dernier jour, quand les hommes, par leur dureté et l’impénitence de leur coeur, se seront amassé un « trésor de colère pour le jour où se révélera la colère et le juste jugement de Dieu ( Rom. II, 5 ) », alors il brandira son glaive.

13. « Si vous ne retournez à lui »,dit le Prophète, « il brandira son glaive (Ps. VII, 13 ) ». On peut dire de Jésus-Christ, qu’il est le glaive de Dieu, glaive à deux tranchants, framée qu’il n’a point brandie à son premier avènement, mais qu’il a tenue cachée dans le fourreau de son humilité ; mais au second avènement, quand il viendra juger les vivants et les morts, les éclairs de cette framée brilleront de tout l’éclat de sa splendeur, pour illuminer les justes, et jeter les impies dans l’effroi. D’autres versions, au lieu de : « Brandira son glaive », portent: « Fera briller sa framée »: expression qui s’applique fort bien, selon moi, à cette splendeur de Jésus-Christ, au dernier avènement ; car en parlant au nom de Jésus-Christ même, le psalmiste a dit ailleurs: « Seigneur, délivrez mon âme des mains de l’impie, et votre glaive des ennemis de votre puissance ( Id. XVI, 13, 14 ) ». « Il a tendu son arc et l’a préparé ». Il ne faut point négliger ce changement de temps dans les verbes: il est dit au futur que Dieu brandira son épée»; et au passé, qu’il a tendu son arc », et le discours continue au passé.

14. « Il a mis en lui l’instrument de la mort : il a fabriqué ses flèches avec des charbons ardents (Id. VII, 14 ) ». Dans cet arc, je verrais volontiers les saintes Ecritures, où la force du Nouveau Testament, pareille à un nerf, a fait fléchir et a dompté la raideur de l’Ancien. Cet arc a lancé comme des flèches; les Apôtres ou les saints prédicateurs.

Ces flèches que Dieu a fabriquées avec le charbon ardent, embrasent de l’amour divin ceux, qu’elles ont frappés. De quelle autre flèche serait blessée l’âme qui chante ainsi : « Conduisez-moi dans les lieux où se garde le vin, établissez-moi dans les parfums, environnez-moi de miel, parce que l’amour m’a blessée (Cant. II, 4, suiv. les LXX.)?» De quelle autre flèche peut être embrasé celui qui veut revenir à Dieu, qui quitte le chemin de l’exil, qui implore du secours, contre les langues menteuses, et s’entend dire: « Que vous donner? comment vous secourir (152) contre les langues menteuses? les flèches du vainqueur sont aiguës; ce sont des charbons ardents (Ps. CXIX, 3,4 ) ? » c’est-à-dire, si vous en  étiez atteint, vous brûleriez d’un tel amour du royaume de Dieu, que vous dédaigneriez tous ceux. qui vous résisteraient , et qui tâcheraient de vous détourner de votre dessein :

vous vous ririez de leurs persécutions et vous diriez: « Qui me séparera de l’amour de Jésus-Christ? L’affliction, les angoisses, la faim, la nudité, les périls, la persécution ou le glaive? J’ai la certitude », poursuit l’Apôtre, « que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni les vertus, ni ce qu’il y a de plus haut, ni ce qu’il y a de plus profond, ni aucune autre créature, ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur (Rom. VIII, 35-39 ). » C’est ainsi qu’il a fabriqué ses flèches avec des charbons ardents. Car la version grecque porte : « Ses flèches sont fabriquées au moyen de charbons ardents », quand, presque toujours, nous lisons dans la version latine. « Ses flèches sont ardentes » ; mais que les flèches brûlent , ou qu’elles allument le feu, ce qui leur serait impossible si elles n’étaient brûlantes, le sens est le même.

15. Le Prophète ne parle pas seulement de flèches que le Seigneur a préparées pour son arc, mais encore d’instruments de mort et l’on peut se demander, si des instruments de mort ne désigneraient point les hérétiques, car, eux aussi, s’élancent du même arc du Seigneur, ou des saintes Ecritures, non pour enflammer les âmes, de la charité, mais pour les tuer de leurs poisons ce qui n’arrive qu’à celles qui l’ont mérité par leurs crimes : et cette décision est encore l’oeuvre de la divine Providence, non qu’elle porte les hommes au péché, mais parce qu’elle dispose des pécheurs dans l’ordre de sa sagesse. Le péché leur fait lire les Ecritures avec mauvaise intention, et le sens dépravé qu’ils sont forcés d’y donner, devient le châtiment du péché, et leur mort funeste devient comme un aiguillon, qui stimule les enfants de l’Eglise catholique, les tire de l’assoupissement et leur fait comprendre les saintes Ecritures. « Il faut, en effet, qu’il y ait des hérésies », dit l’Apôtre,. « afin qu’on reconnaisse ceux d’entre vous , dont la vertu est  éprouvée (I Cor. XI, 19 )

»; c’est-à-dire, afin qu’on les reconnaisse parmi les hommes, car ils sont connus de Dieu. Ces flèches, ces instruments-de mort, ne seraient-ils point préparés pour l’extermination des infidèles, et Dieu ne les aurait-il pas faites brûlantes, ou avec des charbons ardents, afin d’embraser les fidèles? Car elle n’est point mensongère, cette parole de l’Apôtre.: « Aux uns nous sommes une odeur de vie pour la vie, et aux autres une s odeur de mort pour la mort; et qui est propre à ce ministère (II Cor. II, 16 )? »

Il n’est donc pas étonnant que les mêmes Apôtres soient des instruments de mort pour ceux qui les ont persécutés, et des flèches de feu pour embraser les coeurs de ceux qui ont cru.

16. Après en avoir agi de la sorte, Dieu fera voir l’équité de ce jugement, dont le Prophète nous parle de manière à nous faire comprendre que le supplice de chacun sera dans son péché, et le châtiment dans son injustice même; et à nous prémunir contre cette pensée qu’il y aurait dans ce calme profond de Dieu, dans sa lumière ineffable, un désir de punir les crimes : toutefois il les dispose avec tant de sagesse, que cette joie même que goûtait l’homme dans son péché, devient un instrument de vengeance pour le Seigneur qui châtie. Voilà, dit le Prophète, « qu’il a enfanté l’injustice (Ps. VII, 15 )». Mais qu’avait-il conçu pour enfanter ainsi l’injustice? « Il avait conçu le travail (Gen. III, 17 ) », ce travail dont il est écrit: « Tu mangeras ton pain dans le labeur »; et ailleurs : « Venez à moi, vous tous qui travaillez, et qui êtes chargés; mon joug est doux, et mon fardeau léger (Matt. XI, 28, 30 )». Car le labeur pénible ne finira point pour l’homme, tant qu’il n’aimera point ce qu’on ne pourra lui enlever malgré lui. En effet, tant que nous aimons ce qui peut nous échapper malgré notre volonté, nous subirons le travail et la peine: étroitement resserrés dans les difficultés de cette vie où chacun, pour posséder ces biens, s’efforce tantôt d’en prévenir un autre, tantôt de les extorquer au possesseur, nous ne pouvons les acquérir que par d’injustes combinaisons. Il est donc bien, il est parfaitement dans l’ordre que l’homme enfante l’injustice après avoir conçu le travail. Que peut-il enfanter, sinon ce qu’il a porté dans son sein, bien qu’il n’enfante (153) pas ce qu’il a conçu? Car le sujet à la naissance n’est plus celui de la conception : concevoir se dit d’un germe, mais c’est l’être que ce germe a formé, qui arrive à la naissance. Le travail est donc le germe de l’iniquité; et concevoir le travail, c’est concevoir le péché, ce premier péché qui nous sépare de Dieu (Eccli. X, 14 ). Il a donc porté l’injustice, celui qui avait conçu le travail, et « il a mis au monde l’iniquité ». Et comme l’iniquité c’est l’injustice, il a fait éclore ce qu’il avait porté. Que dit-il ensuite?

17. « Il a ouvert une fosse, il l’a creusée (Ps. VII, 16 )». Ouvrir une fosse dans les affaires terrestres, aussi bien que dans la terre, c’est préparer un piége où puisse tomber celui que veut tromper l’homme injuste. Le pécheur ouvre cette fosse, quand il ouvre son âme aux suggestions des terrestres convoitises; il la creuse, quand il y donne son adhésion et s’occupe d’ourdir la fraude. Mais comment serait-il possible que l’iniquité blessât l’homme juste qu’elle attaque, avant d’avoir blessé le coeur injuste qui la commet? Un voleur, par exemple, reçoit de l’avarice une blessure, quand il cherche à endommager le bien d’autrui. Qui serait assez aveugle pour ne pas voir la distance qui sépare ces deux hommes, dont l’un subit la perte de son argent, l’autre de son innocence? « Ce dernier donc tombera dans la fosse qu’il aura creusée » ; comme le psalmiste l’a dit encore ailleurs : « Le Seigneur se fait connaître dans ses jugements, et le pécheur s’est pris lui-même dans les oeuvres de ses mains (Id. IX, 17 ) ».

18. « Son travail pèsera sur lui, et son iniquité retombera sur sa tête (Jean, XVIII, 34 ) ». C’est lui qui n’a pas voulu fuir le péché; mais il s’en est rendu volontairement l’esclave, selon cette parole du Seigneur: « Tout pécheur devient l’esclave du péché ». Son péché donc sera sur lui, puisque lui-même s’est soumis au péché; dès lors qu’il n’a pu dire à Dieu, comme toute âme droite et innocente: « C’est vous qui êtes ma gloire et qui élevez ma tête (Ps. III, 4 ) », c’est donc lui qui sera abaissé, de manière que l’iniquité le dominera et descendra sur lui : elle sera pour lui un poids très-lourd, et l’empêchera de prendre son essor vers le repos des saints. Voilà ce qui arrive chez le pécheur, quand l’âme est esclave, et que les passions dominent.

19. « Je confesserai le Seigneur selon sa justice (Ps. III, 18 ) ». Cette confession n’est point l’aveu des pécheurs; car celui qui parle ainsi disait plus haut avec beaucoup de vérité: « Si vous trouvez l’iniquité dans mes mains (Id. VII, 18 ) ». C’est donc un témoignage rendu à la justice de Dieu;

comme s’il disait : Vraiment, Seigneur, vous êtes juste, et quand vous protégez les bons de manière à les éclairer par vous-même, et quand, par votre sagesse, le pécheur trouve son châtiment dans sa propre malice, et non dans votre volonté. Cette confession élève la gloire du Seigneur bien au-dessus des blasphèmes des impies, qui veulent des excuses pour leurs crimes, et refusent de les attribuer à leur faute, c’est-à-dire qu’ils ne veulent point que la culpabilité soit coupable. Ils accusent de leurs péchés, ou la fortune ou le destin, ou le démon auquel notre Créateur a voulu que nous pussions résister, ou même une nature qui ne viendrait point de Dieu ; ils s’égarent en de misérables fluctuations, plutôt que de mériter de Dieu leur pardon par un aveu sincère. Car il n’y a de pardon possible que pour celui qui dit : J’ai péché. Or, celui qui comprend que Dieu, dans sa sagesse, rend à chacune des âmes ce qu’elle a mérité, sans déroger aucunement à la beauté de l’univers, loue Dieu dans toutes ses oeuvres; et ce témoignage ne vient pas des pécheurs, mais des justes. Ce n’est point avouer des fautes que de dire au Seigneur : « Je vous confesse, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez dérobé ces mystères aux savants, pour les révéler aux petits (Matt. XI, 25 )». De même, nous lisons dans l’Ecclésiastique : « Confessez le Seigneur dans toutes sas oeuvres. Et voici ce que vous direz dans vos confessions : Tous les ouvrages du Seigneur proclament sa sagesse (Eccli. XXIX, 19, 20 )». Donc, cette confession dont parle ici David, consiste à comprendre, avec le secours de Dieu et une piété sincère, comment le Seigneur, qui récompense les justes, et qui châtie les méchants, par ce double effet de sa justice, maintient toute créature qu’il a faite et qu’il gouverne, dans une admirable beauté, que peu d’hommes comprennent. Il s’écrie donc : « Je confesserai le Seigneur selon sa justice », comme le ferait celui qui a compris que le Seigneur n’a point fait les ténèbres, quoiqu’il en dispose avec sagesse. Dieu dit en effet : « Que la (154) lumière soit faite, et la lumière fut (Gen. I, 3) »

;  mais il ne dit pas : Que les ténèbres soient, et les ténèbres furent faites ; et toutefois il les a réglées, puisqu’il est dit « qu’il sépara la lumière des ténèbres, qu’il donna le nom de jour à la lumière, et celui de nuit aux ténèbres (Id. 4, 5 ) ». Il y a donc cette différence qu’il fit l’un et le régla; et qu’il ne fit pas  l’autre, bien qu’il la réglât néanmoins. Que les ténèbres figurent le péché, c’est ce que nous apprend ce mot d’un Prophète : « Et vos ténèbres seront pour vous le soleil (Isa. LVIII, 10 ) » ; et cette parole de saint Jean : « Celui-là est dans les ténèbres qui a de la haine contre son frère (I Jean, II, 11 ). » ; et surtout celle-ci de saint Paul: « Dépouillons-nous des oeuvres ténébreuses, pour revêtir les armes de la lumière (Rom. XIII, 12 ) ».

Ce n’est pas qu’il y ait une nature  ténébreuse; car toute nature existe nécessairement comme nature. Mais exister, c’est le  propre de la lumière, tandis que ne pas exister, est le propre des ténèbres. Donc, abandonner celui qui nous a créés pour nous incliner vers ce néant d’où nous avons été tirés, c’est nous couvrir des ténèbres du péché;

ce n’est point périr tout à fait, mais descendre au dernier rang. Aussi, quand le Prophète a dit : « Je confesserai devant le Seigneur » a-t-il soin d’ajouter, pour ne point nous laisser croire à un aveu de ses fautes: « Et je chanterai le nom du Seigneur Très-Haut (Ps. VII, 18 ) ». Or, chanter est le propre de la joie, tandis que le repentir de nos fautes accuse la douleur.

20. On pourrait appliquer ce psaume à la personne de l’Homme-Dieu, en rapportant à notre nature infirme, qu’il avait daigné revêtir, tout ce qui est dit à notre confusion.

DISCOURS SUR LE PSAUME VIII.

LE PRESSOIR DE L’ÉGLISE

La grappe de raisin contient le vin et le marc : le marc formé des enveloppes a été nécessaire pour amener le vin à maturité; le pressoir le sépare de cette enveloppe protectrice. Telle est l’oeuvre de l’Eglise qui nourrit les petits du lait de la doctrine jusqu’à ce qu’ils deviennent adultes et prennent la solide nourriture des parfaits.

POUR LA FIN, PSAUME DE DAVID, SUR LES PRESSOIRS.

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