Enarrationes in Psalmos (page 37)
a plus de progrès, parce qu’on demeure éternellement dans cette perfection. Toutefois en disant de ces femmes qu’ « elles apprennent toujours », saint Paul n’a point prétendu qu’après leur mort elles continueront à étudier des choses vaines et sans profit, puisqu’à ces doctrines succéderont, non plus des études, mais les supplices éternels. Rechercher donc la loi de Dieu en cette vie, c’est y faire des progrès par sa science et par l’amour; dans l’autre vie, au contraire, il n’y aura plus à chercher cette loi dans sa plénitude, mais à en jouir. Mais voici ce qui est dit encore: « Cherchez toujours sa face ». Où sera-ce « toujours », sinon en cette vie? Car en l’autre nous ne chercherons pas la face de Dieu, puisque nous le verrons face à face 2. Si néanmoins on peut dire que l’on cherche toujours une chose parce qu’on l’aime sans dégoût, et qu’on le fait pour ne point la perdre, nous rechercherons sans fin la loi de Dieu, c’est-à-dire la vérité de Dieu; car il est dit dans ce même psaume : « Et votre loi est la vérité 3 ». On la cherche maintenant pour la posséder; alors on la possédera pour ne point l’abandonner; selon qu’il est écrit de 1 Esprit de Dieu, qu’il pénètre tout, même les profondeurs de Dieu 4 : non point pour apprendre ce qu’il ne connaît point, mais parce qu’il n’y a rien qu’il ne connaisse.
4. C’est donc proclamer bien haut la grâce de Dieu, que demander au Seigneur de nous poser une loi, comme le fait le Prophète qui connaissait la loi selon la lettre. Mais parce que la lettre tue, et que l’esprit vivifie 5, il demande à faire par l’esprit ce qu’il savait par la lettre, de peur que cette connaissance d’un précepte négligé ne le rende coupable d’une prévarication nouvelle. Toutefois, connaître une loi comme on doit la connaître, c’est-à-dire comprendre ce qu’elle ordonne, pourquoi elle a été donnée à ceux qui ne devaient point l’observer; quelle en était l’utilité en cela même qu’elle est survenue pour faire abonder le péché 6, c’est ce que ne saurait faire un homme, à moins que Dieu ne lui en ait donné l’intelligence. Aussi le Prophète a-t-il ajouté : « Donnez-moi l’intelligence, et je sonderai votre loi, et je la garderai de tout mon coeur 7 ». Lorsqu’en effet un homme a sondé la loi, qu’il est arrivé à ces
1. Ps. CIV, 4. — 2. I Cor. XIII, 12. — 3. Ps. CXVIII, 142. — 4. I Cor. II, 10. — 5. II Cor. III, 6.— 6. Rom. V, 20.— 7. Ps. CXVIII, 34.
hauteurs qui en font toute l’essence, il doit alors aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit, et son prochain comme lui-même. Ces deux commandements renferment la loi et les Prophètes 1. Voilà ce qu’il semble promettre à Dieu, quand il dit:
« Et je la garderai de tout mon coeur ».
5. Mais comme il n’en saurait venir là par ses propres forces, et sans le secours de celui qui fait ce commandement, voilà que le Prophète supplie le Seigneur de lui faire accomplir ce qu’il ordonne : « Conduisez-moi dans les sentiers de vos commandements, car c’est là que je me plais 2 ». C’est peu de ma volonté, si vous-même ne me conduisez où je veux aller. Or, c’est bien là le sentier, la voie des commandements rie Dieu, où il avait couru, disait-il, dans la dilatation de son coeur; et s’il l’appelle un sentier, c’est qu’elle est étroite, cette voie qui conduit à la vie 3; et comme elle est étroite, on ne saurait y courir, si le coeur n’est dilaté.
6. Mais parce qu’il s’avance toujours, qu’il court toujours; et c’est ce qui lui fait implorer le secours d’en haut qui doit le faire aboutir, ce qui n’appartient ni à la course ni à la volonté, mais à la divine miséricorde 4; enfin, parce que c’est Dieu qui produit en nous le vouloir 6, et que le Seigneur même nous prépare la volonté, le Prophète continue:
« Inclinez mon coeur vers vos préceptes, et non vers l’avarice 7 ». Qu’est-ce à dire, avoir le coeur incliné vers un objet, sinon le vouloir? Il a donc voulu déjà, et il demande de vouloir encore. Il a voulu, quand il a dit: « Conduisez-moi dans le sentier de vos commandements, car c’est là que je me plais »; il demande de vouloir encore, quand il dit: « Inclinez mon coeur vers vos témoignages, et non vers l’avarice ». Ce qu’il demande alors, c’est que sa volonté soit de plus en plus forte. Or, quels sont les témoignages de Dieu, sinon ceux par lesquels il se rend témoignage à lui-même? C’est avec le témoignage que l’on fait une preuve, et dès lors, c’est par des témoignages que Dieu prouve ses oeuvres de justice et ses préceptes; par ses témoignages qu’il nous persuade ce qu’il lui plaît; et c’est vers ces témoignages que le Prophète le supplie d’incliner son coeur, et non vers l’avarice. C’est par ces
1. Matth. XXII, 37-40. — 2. Ps. CXVIII, 35. — 3. Matth. VII, 14. — 4. Rom. IX, 16. — 5. Philipp. II, 13, 14. — 6. Ps. CXVIII, 36.
témoignages que Dieu nous amène à lui rendre un culte gratuit, ce que ne permettrait point l’avarice, qui est la racine de tous les maux. Il y a dans le texte grec un mot qui désigne l’avarice en général ou le désir excessif, car pleon signifie en latin plus ou davantage, et exis désigne ce que l’on possède, en latin habere. Ainsi donc, avoir plus a fait pleonexia, que plusieurs interprètes latins ont traduit ici par emolumentum, profit, d’autres par utilitas, avantage, d’autres mieux encore, par avaritia, avarice. L’Apôtre nous dit donc que u l’avarice est la racine de tous les « maux 1». Mais dans le grec, d’où ces paroles ont été traduites dans notre langue, l’Apôtre ne s’est point servi de pleonexia, que nous lisons dans notre psaume, il a employé celui de philaguria qui désigne l’amour de l’argent. Il faut voir dans cette expression l’espèce pour le genre, et dans l’amour de l’argent, cette convoitise universelle qui est véritablement la racine de tous les maux. Nos premiers parents n’eussent point été séduits et renversés par le serpent, s’ils n’avaient voulu avoir plus qu’ils n’avaient, être plus qu’ils n’étaient. C’est là en effet ce que leur avait promis le serpent : «Vous serez comme des dieux 2 », leur avait-il dit. Telle fut donc la pleonexia qui les fit succomber. Voulant avoir plus qu’ils n’avaient, ils perdirent ce qu’ils avaient reçu. Le droit civil nous montre une lueur de cette vérité répandue partout, dans cette clause qui déboute celui qui demande plus que son droit; c’est-à-dire qui fait perdre même ce que l’on doit à celui qui réclame plus qu’il ne lui est dû. Or, c’est retrancher de nous toute avarice, que rendre à Dieu un culte gratuit. C’est de là que cet ennemi tirait une accusation contre Job, dans le rude combat de l’épreuve, quand il dit « Est-ce gratuitement que Job sert le Seigneur 3? » Le diable croyait en effet que dans le culte qu’il rendait à Dieu, cet homme juste avait le coeur incliné vers l’avarice, qu’il ne servait Dieu que pour ces grands avantages des biens temporels, dont le Seigneur l’avait comblé, comme le mercenaire qui cherche une semblable récompense mais dans cette épreuve il montra qu’il servait Dieu gratuitement. Si donc notre coeur n’est point enclin à l’avarice, nous ne servons Dieu que pour Dieu, en sorte qu’il est
1. I Tim. VI, 10.— 2. Gen. III, 5.— 3. Job, I, 9.
lui-même la récompense de notre culte. Aimons-le en lui-même, aimons-le en nous, aimons-le dans le prochain que nous aimons comme nous-mêmes, soit qu’il possède le Seigneur, soit afin qu’il le possède. Et comme c’est par sa grâce que ce bien nous arrive, le Prophète lui dit : « Inclinez mon coeur vers vos témoignages, et non vers l’avarice ». Remettons la suite à un autre discours.
DOUZIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
LA VANITÉ ET L’ENVIE.
Ici-bas nous sommes assujétis à la vanité, et le Psalmiste en veut détourner ses yeux, c’est-à-dire, ou qu’il veut être du nombre de ceux qui en seront délivrés, ou peut-être voudrait-il n’avoir jamais ni la vanité pour but de ses actions, c’est-à-dire la louange qui vient des hommes, ni mène le bien-être de cette vie, autrement il n’y aurait plus de martyrs. Faire cette prière, c’est reconnaître le besoin de a grâce; aussi le Prophète veut-il être affermi dans la crainte qui sanctifie.
Eloigner de lui l’opprobre du soupçon signifierait le détourner de soupçonner le mal chez les autres , ce qui est le propre de l’envie; et dès lors il veut être vivifié dans la justice de Dieu, ou dans la charité qui est le Christ.
1. Dans le psaume que nous avons entrepris d’expliquer, le Prophète continue : « Détournez mes yeux, afin qu’ils ne voient pas la vanité; vivifiez-moi dans votre voie ». Vanité et venté sont fort opposées. L’amour de ce monde est vanité, mais le Christ qui nous délivre de ce monde est vérité. Il est la voie dans laquelle notre Prophète veut être vivifié, parce qu’il est aussi la vie; il a dit en effet : « Je suis la voie. la vérité et la vie 2 ». Mais qu’est-ce à dire: « Détournez mes yeux, afin qu’ils ne voient point la vanité ? » Est-ce que l’on peut dérober à nos yeux la vanité pendant notre séjour sur la terre? « Toute créature, en effet, est soumise à la vanité 3»; ce que l’on entend de la vanité qui est dans l’homme; et encore: « Tout est vanité : quel est pour l’homme le profit du labeur qu’il s’impose sous le soleil 4? » Le Prophète voudrait-il demander à Dieu que sa vie ne soit point sous le soleil, où but est vanité, mais eu celui dans lequel il veut être vivifié? Car celui-là s’est élevé non-seulement au-dessus du soleil, mais « par-dessus tous les cieux, afin de remplir toutes choses 5». Et c’est plus en lui que sous le soleil que vivent ceux qui n’écoutent pas en vain cette parole de saint Paul: « Cherchez ce qui est en haut,
1. Ps. CXVIII, 37. — 2. Jean, XIV, 6.— 3. Rom. VIII, 20.— 4. Eccli. I, 2, 3. — 5. Ephés. IV, 10.
où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu; n’ayez du goût que pour les choses d’en haut, et non pour celles d’ici-bas, car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ 1 ». Et dès lors, si notre vie est où est aussi la vérité, elle n’est point sous le soleil, où est la vanité. Mais nous ne possédons un si grand bien que par l’espérance, et non en réalité. Et l’Apôtre n’a tenu ce langage que selon l’espérance; car, après avoir dit de la créature qu’elle est assujettie à la vanité, il ajoute que c’est contre son gré, et à cause de celui qui l’y a soumise dans l’espérance. C’est donc dans l’espérance de demeurer un jour fixés à la contemplation de la vérité, que nous sommes en attendant soumis aux choses vaines. Car la créature spirituelle, et animale et corporelle, se trouve dans l’homme, ou plutôt est l’homme lui-même. Elle a péché de son plein gré, et dès lors est devenue ennemie de la vérité; et son juste châtiment est d’être assujettie à la vanité contre son gré. Enfin l’Apôtre ajoute un peu plus loin : « Non-seulement ces créatures, mais nous aussi, qui possédons les prémices de l’Esprit 2 », c’est-à-dire nous qui sommes soumis à Dieu, et non à la vanité, non pas assurément dans tout ce que nous sommes, mais dans la supériorité que nous avons sur
1. Coloss. III, 1-3. — 2. Rom. VIII, 20-25.
Les animaux, ou par les prémices de l’esprit : « Nous gémissons en nous-mêmes dans l’attente de l’adoption qui sera la délivrance de notre corps. Nous sommes sauvés en effet, mais par l’espérance; car l’espérance que l’on voit n’est plus une espérance; comment espérer ce qu’on voit déjà? Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la patience ». Aussi longtemps que nous sommes dans un corps dont nous espérons avec patience être délivrés par l’adoption divine, nous sommes assujettis à la vanité, en ce qu’il y a de nous sous le soleil. Comment donc serions-nous en état de ne point voir la vanité, à laquelle nous sommes assujettis en espérance? Pourquoi dès lors le Prophète nous dit-il: « Détournez mes yeux, afin qu’ils ne voient point la vanité ?» Voudrait-il demander, non point que s’accomplisse en cette vie ce qui est l’objet de notre espérance, mais qu’il soit au nombre
de ceux en qui cette espérance pourra s’accomplir aussitôt qu’ « ils seront délivrés de la corruption » dans l’esprit, dans l’âme et dans le corps, pour être admis à la liberté et
à la gloire des enfants de Dieu, où ils ne verront plus la vanité?
2. On peut entendre ainsi ces paroles et demeurer dans les règles de la foi : mais il est un antre sens qui, je l’avoue, me sourit davantage. Le Seigneur dit dans l’Evangile: « Si votre oeil est pur, tout votre corps sera lumineux; mais si votre oeil est mauvais, tout votre corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en vous est ténèbres, combien grandes seront les ténèbres elles-mêmes 1? » Dès lors ce qui devient très-important dans nos actions, c’est le motif qui nous fait agir. Car une action ne doit pas être pesée par l’action elle-même, mais par l’intention ; c’est-à-dire qu’il ne faut pas considérer si elle est bonne en elle-même seulement, mais surtout si elle est bonne dans l’intention qui nous fait agir. Or, ces yeux par lesquels nous examinons ce qui nous fait agir, le Prophète demande à Dieu de les détourner afin qu’ils ne voient point la vanité; c’est-à-dire, afin qu’il ne se propose point la vanité, quand il fait une bonne action. Or, ce qui vient au premier rang dans cette vanité, c’est l’amour des louanges humaines, qui a été le mobile de tant de grandes actions
1. Matth. VI, 22, 23.
dans ceux à qui le monde a décerné le nom de grands, et que les villes païennes ont comblés de tant de louanges.
Ils cherchaient, non la gloire qui vient de Dieu, mais celle qui vient des hommes; et pour cette gloire ils vivaient dans une sorte de prudence, de courage, de tempérance, de justice; obtenir cette gloire, c’était obtenir leur récompense, vain salaire d’une vaine ambition. C’est d’une telle vanité que le Seigneur veut détourner nos yeux, quand il nous dit: « Gardez-vous de te faire votre justice devant les hommes, afin qu’ils vous voient; autrement vous n’aurez u pas de récompense de votre Père qui est dans les cieux 1». Puis énumérant quelques parties de cette justice, comme l’aumône, la prière, le jeûne, il avertit de ne faire aucune de ces oeuvres en vue d’une gloire humaine, et partout il dit que ceux qui agissent de la sorte, ont reçu leur récompense, non point cette récompense éternelle que nous réserve notre Père avec les saints, mais cette récompense temporelle qu’ils recherchent en se proposant la vanité dans les oeuvres qu’ils accomplissent. Sans doute il ne faut pas incriminer la louange humaine (qu’y a-t-il en effet de plus désirable parmi les hommes que l’agrément dans ce qu’ils doivent imiter ?) niais agir en vue de cette louange, c’est envisager la vanité dans ses actions, Quelque louange que l’homme de bien reçoive de la part des hommes, elle ne doit pas être la fin de ses bonnes oeuvres, mais il doit la reporter à Dieu pour qui seul le véritable juste fait le bien, car il ne le fait point de lui-même, mais par le secours de Dieu. Aussi le Sauveur avait-il déjà dit dans le même discours : « Que votre lumière brille aux yeux des hommes, afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ». C’est là qu’il nous donne comme fin la gloire de Dieu, que nous devons toujours nous proposer, quand nous faisons une bonne oeuvre, si nos yeux se détournent de la vanité. Dans nos bonnes oeuvres dès lors, ne nous proposons jamais les louanges des hommes, redressons au contraire ces louanges, et rapportons-les à la gloire de Dieu, qui nous donne ce que l’on peut louer en nous sans erreur. Or, s’il y a vanité à faire le bien pour en être loué par les hommes, combien sera-t-il plus frivole
1. Matth. VI, 1. — 2. Id. V, 16.
encore de le faire pour acquérir, pour grossir, pour retenir des trésors ou tout autre bien temporel qui nous vient de l’extérieur? Car « tout est vanité, et quel avantage revient à l’homme de tout ce labeur qu’il s’impose sous le soleil 1? » Nous ne devons pas même faire nos bonnes oeuvres pour la santé de cette vie, mais bien plutôt pour le salut éternel, où nous jouirons d’un bien immuable, qui nous viendra de Dieu, ou mieux qui sera Dieu lui-même. Si, en effet. les saints n’eussent eu dans leurs bonnes oeuvres d’autre but que la santé de cette vie, jamais les martyrs n’eussent perdu cette vie pour l’oeuvre glorieuse de confesser le Christ. Mais ils ont reçu le secours au milieu de la tribulation, ils n’ont point envisagé la vanité, car le salut qui vient des hommes n’est que vanité 2; ils n’ont point désiré les jours de l’homme 3, parce que l’homme est assimilé à la vanité, et que ses jours passent comme l’ombre 4.
3. Mais demander à Dieu ce qui paraît en notre pouvoir, c’est-à-dire qu’il nous donne de détourner nos yeux de la vanité, n’est-ce pas proclamer le besoin de sa grâce? Plusieurs en effet n’ont pas détourné leurs yeux de celte vanité, ils ont cru par eux-mêmes devenir justes et bons, et ils ont préféré la gloire des hommes à celle de Dieu : car ils sont hommes aussi, et ont mis en eux-mêmes leur complaisance, et ont trop présumé des forces de leur libre arbitre. Mais là encore il y a vanité et présomption d’esprit 5. Aussi, après avoir dit : « Détournez mes yeux de peur qu’ils ne voient la vanité; donnez-moi la vie dans votre voie 7 »; comme cette voie n’est pas la vanité, mais la vérité, le Prophète ajoute : « Affermissez votre parole dans votre serviteur, afin qu’il vous craigne 8». Qu’est-ce dire autre chose que, donnez-moi d’accomplir ce que vous ordonnez? Car cette parole n’est pas affermie dans ceux qui l’ébranlent en eux-mêmes en faisant ce qui lui est contraire; mais être affermie chez un homme, c’est y être immobile. Dieu donc a affermi sa parole dans la crainte, chez tous ceux à qui il domine l’esprit de crainte. Or, telle n’est pas la crainte qui a fait dire à l’Apôtre: « Vous n’avez point reçu l’Esprit de servitude pour agir encore par la crainte 9 » ; puisque cette
1. Eccli. I, 2, 12. — 2. Ps. LIX, 13. — 3. Jérém. XVII, 16. — 4. Ps. CXLIII, 4.— 5. Jean, XII, 43.— 6. Eccl. VI, 9.— 7. Ps. CXVIII, 37. — 8. Id. 38. — 9. Rom. VIII, 15.
crainte est bannie par la charité 1; mais la crainte dont il est ici question est celle que le Prophète appelle Esprit de crainte de Dieu 2; crainte qui est chaste, qui demeure dans le siècle des siècles 3, crainte qui n’ose déplaire à celui qu’on aime. Autre est en effet la crainte que l’époux inspire à l’épouse adultère, autre celle de l’épouse chaste; l’une craint qu’il ne vienne, l’autre qu’il ne s’éloigne.
4. « Eloignez de moi l’opprobre que je soupçonne, parce que vos jugements sont pleins de douceur 4». Qui donc a des soupçons au sujet de son opprobre, et qui ne le connaît pas plus parfaitement que l’opprobre d’aucun autre? On peut avoir des soupçons quand il s’agit des autres, mais non quand il s’agit de soi-même; car soupçonner c’est encore ignorer. Or, on ne soupçonne point son opprobre, on en a une science certaine, puisque la conscience parle. Que signifie donc cette parole : « Mon opprobre que je soupçonne ? » C’est dans les versets précédents que nous en pourrons découvrir le sens. Tant qu’un homme ne détourne point ses yeux pour qu’ils ne voient pas la vanité, il soupçonne chez les autres ce qu’il sent en lui-même; et il croit facilement que dans le culte qu’il rend à Dieu, dans les bonnes oeuvres qu’il fait, tel autre a le même but qu’il se propose lui-même. Les hommes en effet peuvent voir nos actions; mais le dessein qui nous fait agir est caché : de là le soupçon, et chez un homme l’audace de juger des secrets des autres, d’en juger souvent à faux, et toujours témérairement, quand même le soupçon toucherait à la vérité.
C’est pourquoi le Seigneur, en parlant de l’intention qui doit nous faire agir dans nos bonnes oeuvres, et voulant détourner nos yeux de la vanité, nous avertit de ne pas faire le bien à cause des louanges des hommes, en disant : « Gardez-vous de faire votre justice devant les hommes afin d’en être vus 5». Il nous avertit aussi de ne les point faire par le désir de l’argent, en disant : « Ne vous amassez point des trésors sur la terre 6»; et encore «Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent 7 ». Il nous détourne encore d’agir en vue de la nourriture et du vêtement, en disant: « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que
1. I Jean, IV, 18. — 2. Isa. XI, 3.— 3. Ps. XVIII, 10.— 4. Id. CXVIII, 19. — 5. VI, 1.— 6. Id. 19.— 7. Id. 24.
vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez 1». Après nous avoir donné tous ces avis, comme nous pouvons soupçonner de pareilles intentions chez ceux dont nous voyons les oeuvres de justice sans voir leurs desseins, le Sauveur ajoute: «Ne jugez point, de peur d’être jugés 2 ». C’est pourquoi, après avoir dit : « Eloignez de moi l’opprobre que je soupçonne », le Prophète ajoute : « Parce que vos jugements sont pleins de douceur »; c’est-à-dire, parce que vos jugements sont vrais. Quiconque aime la vérité, proclame la douceur de ce qui est vrai. Quant aux jugements des hommes sur les secrets des coeurs, ils ne sont point doux à cause de leur témérité. Il appelle donc son opprobre celui qu’il soupçonne dans les autres; car l’Apôtre l’a dit: « En se comparant eux-mêmes à eux-mêmes 3 », ils se jettent dans l’erreur, et l’homme en effet soupçonne facilement chez les autres ce qu’il sent en lui. C’est pourquoi le Prophète supplie le Seigneur d’éloigner de lui cet opprobre qu’il sentait en lui-même et qu’il soupçonnait chez les autres, afin de ne point ressembler au diable qui avait soupçonné les motifs cachés du saint homme Job. Il ne croyait point que Job servît Dieu gratuitement, et demanda le pouvoir de le tenter, afin de trouver en lui la faute qu’il lui reprochait 4.
5. Mais, il n’y a que l’envie qui soupçonne le mal chez les autres; dans son impuissance à dénigrer une bonne action, car ce qui est extérieur s’affirme de soi-même, elle s’en prend à l’intention qui est secrète, et ne s’affirme point ; quiconque dès lors peut la soupçonner mauvaise, parce qu’il ne voit pas ce qui se dérobe, et qu’il porte envie à ce qui est évident. A cette inclination perverse, qui
1. Matth. VI, 25.— 2. Id. VII, 1.— 3. II Cor. X, 12.— 4. Job, I, 9-11.
nous porte à soupçonner chez les autres un mal que nous ne voyons point, il faut opposer
la charité qui n’est point jalouse 1, et que le Seigneur nous recommande si particulièrement quand il dit: « Je vous donne un commandement nouveau, c’est de vous aimer les uns les autres 2 » ; et encore : « Tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres ». Et au sujet de l’amour de Dieu et du prochain, « toute la loi», nous dit-il, « est renfermée dans ces deux commandements, ainsi que les Prophètes 3 ». Aussi le Prophète, contrairement à ce soupçon, dont il veut être délivré, dit-il à Dieu: « Voilà que j’ai désiré vos commandements, vivifiez-moi dans votre justice 4 ». Voilà que j’ai désiré de vous aimer
de tout mon coeur, de toute mon âme, de tout mon esprit, et mon prochain comme moi-même ; « vivifiez-moi dans votre justice », et non dans la mienne, ou plutôt comblez-moi de celte charité que j’ai désirée. Soutenez-moi dans l’accomplissement de ce que vous recommandez, donnez-moi vous-même ce que vous m’ordonnez. « Vivifiez-moi dans votre justice » ; car j’ai en moi de quoi mourir, mais ce n’est qu’en vous que je trouve de quoi vivre. « Votre justice, c’est le Christ qui nous a été donné par Dieu comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption ; afin que, selon qu’il est écrit, celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur 5 ». C’est en lui que je trouve votre loi que je désire, afin que vous me donniez la vie dans votre justice, ou plutôt en lui-même. Car c’est lui qui est le Verbe Dieu, et le Verbe s’est fait chair, afin d’être aussi mon prochain 6.
1. I Cor. XIII, 4. — 2. Jean, XIII , 31, 35.— 3. Matth. XII ,40.— 4. Ps. CXVIII, 40. — 5. I Cor. I, 30, 31.— 6. Jean, I, 40.
TREIZIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII
LA VIE DANS LE CHRIST.
Le Prophète supplie le Seigneur de le vivifier dans la justice ou dans le Christ, et c’est là un acte de miséricorde et de salut envers les enfants de la promesse. Alors il répondra une parole à ceux qui lui reprochent une parole. Cette parole, c’est le Christ, que nous reprochent ceux que la croix scandalise; c’est le Christ encore, que répondent les martyrs , et ceux qui après une chute Sont revenus à lui comme Pierre : cette parole n’a donc pas été pour jamais ôtée de leur bouche. C’est alors que le Prophète gardera la loi de Dieu en cette vie et en l’autre.
1. Au sermon d’hier il faut joindre celui-ci sur les versets suivants du plus long des psaumes. Voici ces versets : « Et que votre miséricorde, ô mon Dieu, vienne sur moi 1». Ces paroles semblent se rapporter aux précédentes; car le Prophète ne dit point: « Que votre miséricorde vienne sur moi » ; mais : « Et que votre miséricorde ». Or, voici les paroles qui précèdent : « Voilà que j’ai désiré vos commandements ; vivifiez-moi dans votre justice ». Puis il continue : « Et que votre miséricorde, ô mon Dieu, descende sur moi ».
Que demande le Prophète, sinon d’accomplir par la divine miséricorde les préceptes qu’il a désirés? Il explique en quelque sorte le sens de ces paroles : « Vivifiez-moi dans votre justice », quand il ajoute : « Et que votre miséricorde, ô mon Dieu, descende sur moi, ainsi que votre salut selon votre parole » ; c’est-à-dire, selon votre promesse. De là vient que saint Paul veut que nous nous regardions comme les fils de la promesse 2, afin que nous rapportions tout ce que nous sommes à la grâce de Dieu, sans nous en rien attribuer à nous-mêmes. « Car le Christ nous a été donné par Dieu, comme notre sagesse, notre justice et notre sanctification, notre rédemption, afin que, selon qu’il est écrit, celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur 3». Quand donc le Prophète nous dit: « Vivifiez-moi dans votre justice », il demande la vie dans le Christ, et telle est la miséricorde qu’il supplie Dieu de faire descendre sur lui. C’est aussi le Christ qui est le « salut de Dieu »; et ce mot nous fait voir quelle miséricorde
voulait appeler sur lui le Prophète, quand il disait; « Et que votre miséricorde, ô mon Dieu,
1. Ps. CXVIII , 41. — 2. Rom. IX, 8. — 3. I Cor, I, 30, 31.
descende sur moi ». Si nous voulons savoir quelle est cette miséricorde, écoutons ce qui suit « Votre salut, selon votre parole u. Voilà ce qui nous est promis par Celui qui appelle ce qui n’est point encore, comme s’il était déjà 1 ». Il n’y avait personne encore à qui il pût faire des promesses, afin que nul ne se glorifiât de ses mérites. Et ceux à qui la promesse a été faite ont été promis eux-mêmes, afin que tout le corps du Christ pût dire: « Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis 2 ».
2. « Et je répondrai », dit le Prophète, «à ceux qui me reprochent une parole 3 ». On ne sait s’ils me reprochent une parole, ou si je répondrai une parole; mais l’un et l’autre nous désignent le Christ. C’est lui que nous reprochent ceux pour qui la croix est un scandale ou une folie 4; qui ne savent point que le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous, et que ce Verbe était au commencement en Dieu, était Dieu 5. Mais, quand même ils ne nous reprocheraient point ce Verbe qu’ils ignorent, puisqu’ils n’en reconnaissent point la divinité, eux qui ont méprisé sa faiblesse à la croix, nous leur répondons néanmoins ce Verbe, notas disons que leurs reproches ne nous inspirent ni frayeur, ni confusion. « S’ils eussent en effet con nu le Verbe, « ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 6». Mais pour répondre le Verbe à ceux qui nous font des reproches, il faut que la divine miséricorde soit descendue sur nous, que son salut soit venu pour nous protéger, et non pour nous briser. Car il viendra, pour les briser, sur quelques-uns qui méprisent maintenant son humilité, et qui seront
1. Rom. IV, 17. — 2. I Cor. XV, 10. — 3. Ps. CXVIII, 42. — 4. I Cor. I, 23.— 5. Jean, I, 1, 14.— 6. I Cor, II, 8.
679
broyés en se heurtant contre lui. Voici ce qu’il dit dans l’Evangile: « Quiconque heurtera cette pierre s’y brisera, elle écrasera celui sur qui elle tombera 1 ». Nous reprocher le Christ, c’est donc le heurter et s’y briser. Pour nous, mes frères, loin de nous heurter et de nous briser contre lui, loin de craindre leurs injures, répondons-leur une parole, « parole de la foi que nous prêchons. Car si tu crois en ton coeur que le Christ est le Seigneur, et si tu confesses de bouche que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé. Car on croit de coeur pour être juste, et l’on confesse de bouche pour être sauvé 2 ». C’est donc peu d’avoir le Christ
dans son coeur, et de ne point le confesser par crainte des injures; mais à ceux qui nous le
rejettent comme un opprobre, il faut répondre hautement le Verbe. Afin que les martyrs pussent le faire, voici ce qui leur fut promis: « Ce n’est point vous qui parlez, mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous 3 ». Aussi, après avoir dit : « Je répondrai une parole à ceux qui m’injurient», le Prophète a-t-il ajouté : « Parce que j’ai espéré en vos paroles » ; c’est-à-dire, en vos promesses.
3. Mais comme plusieurs, tout initiés qu’ils étaient au corps du Christ, qui parle ici, accablés sous le poids des persécutions, n’ont pu supporter ces opprobres, et sont tombés en reniant le Christ, le Prophète continue : « N’ôtez pas à jamais de ma bouche la parole de vérité 4 ». N’ôtez pas de ma bouche, est-il dit, car c’est l’unité de tout le corps qui parle, et l’on compte parmi ses membres ceux qui ont failli, renégats d’un instant, mais sont ressuscités par la pénitence, ou bien ont regagné, par une confession nouvelle, cette palme du martyre qu’ils avaient d’abord perdue. Ainsi ce ne fut pas « à jamais », usque valde, ou « pour toujours », usquequaque, comme on trouve en certains manuscrits, c’est-à-dire d’une manière absolue, que la parole fut retirée à saint Pierre, alors type de l’Eglise. Bien que troublé par la crainte il ait un moment renié son Dieu, il se releva par ses larmes 5, et mérita par une glorieuse confession la couronne glorieuse. C’est donc tout le corps de Jésus-Christ, l’Eglise entière, qui parle ici; et dans ce corps entier, la parole n’a pas été ôtée à jamais de sa bouche,
1. Luc XX, 18.— 2. Rom. X, 8-10.— 3. Matth. X, 20.— 4. Ps. CXVIII, 43. — 5. Matth. XXVI, 70-75.
soit parce que devant l’apostasie d’un grand nombre d’autres demeuraient forts, et combattaient jusqu’à la mort pour la vérité, soit parce que dans ces renégats beaucoup se relevaient. Quand nous entendons dire à Dieu: « N’ôtez pas », il nous faut comprendre:
Ne souffrez pas que l’on m’ôte; dans le même sens que nous disons dans notre prière : « Ne nous induisez pas en tentation ». Le Seigneur lui-même dit à Pierre : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne vienne point à défaillir 2 »; c’est-à-dire, afin que la parole de vérité ne fasse point défaut dans ta bouche « pour toujours ». « Parce que j’ai espéré dans vos jugements », dit le Prophète; ou comme il y a plus expressément dans le grec, « j’ai surespéré 3»; expression moins usitée, mais qui répond à la nécessité d’interpréter la vérité. Il nous faut donc examiner avec attention le sens de ces paroles, afin de comprendre avec le secours de Dieu ce que signifie : « J’ai espéré dans vos paroles, j’ai surespéré dans vos jugements ». « Je répondrai»,dit le Prophète, « je répondrai à mes insulteurs une parole, parce que j’ai espéré en vos paroles»; c’est-à-dire, parce que vous m’avez fait cette promesse : « Et n’ôtez pas à jamais de ma bouche la parole de la vérité, parce que j’ai surespéré dans vos jugements » ; c’est-à-dire, parce que ces jugements que vous exercez en me redressant et en me châtiant, non-seulement ne m’ôtent point l’espérance, mais l’affermissent en moi; car le Seigneur corrige celui qu’il aime, et il flagelle celui qu’il reçoit parmi ses enfants. Or, voilà que les saints, les humbles de coeur, en mettant leur espoir en vous, n’ont point failli dans les persécutions : ceux mêmes qui sont tombés en s’appuyant sur eux-mêmes, et qui néanmoins appartiennent à votre corps, ont pleuré en reconnaissant leur misère, et ont retrouvé une grâce d’autant plus ferme qu’ils ont déposé leur orgueil. Donc u n’ôtez pas à jamais « de ma bouche votre parole, parce que vos jugements sont toute mon espérance».
4. « Et je garderai toujours votre loi ». C’est-à-dire, si vous n’ôtez pas de ma bouche la parole de la vérité, « je garderai votre loi, toujours, et dans les siècles des siècles ». Le Prophète nous donne ici la signification de « toujours». Souvent, en effet, « toujours »signifie pendant la vie d’ici bas; mais alors ce
1. Matth. VI, 13.— 2. Luc, XXII, 32.— 3. Grec, epelpisa.
680
n’est point « dans le siècle et dans les siècles des siècles »; toutefois la traduction vaut mieux que celle de certains exemplaires qui portent : « Dans l’éternité, et dans les siècles des siècles » , parce qu’ils n’ont pu dire : « Et dans l’éternité de l’éternité ». Il faut donc entendre par la loi, celle dont l’Apôtre a dit : « L’amour est la plénitude de la loi ». Telle est la loi que garderont les saints dont la bouche ne cessera de dire la vérité, c’est-à-dire l’Eglise du Christ qui la gardera non seulement dans le siècle, c’est-à-dire pendant
1. Rom. XIII, 10.
la durée du monde, mais encore dans l’autre vie, que l’on appelle ici le « siècle du siècle». Là, en effet, nous n’aurons point à garder les préceptes de la loi, comme ici-bas, mais la plénitude de la loi, que nous garderons sans craindre de l’offenser, parce que nous aimerons Dieu plus parfaitement quand nous le verrons, ainsi que notre prochain, puisque Dieu sera tout en tous 1, et que nous n’aurons aucune occasion de soupçonner faussement le prochain, parce que nul ne sera inconnu aux autres.
1. I Cor. XV, 28.
QUATORZIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
LES EFFETS DE LA GRÂCE.
Après avoir prié, le Prophète raconte le bien qu’il a fait, comme pour nous dite qu’il a été exaucé. Il a marché dans la voie large par la charité, parce qu’il s’appliquait à suivre les préceptes du Seigneur avec le secours de la prière, et cette prière est avivée par l’Esprit-Saint qui demeure en nous. Ensuite il a publié sans rougir les témoignages du Seigneur, comme les martyrs, parce qu’il méditait les préceptes elles pratiquait.
1. Les versets précédents de ce long psaume contenaient une prière; ceux que nous avons à traiter maintenant sont une narration. L’homme de Dieu implorait en effet le secours
de la grâce, quand il disait: « Vivifiez-moi dans votre justice, et que votre miséricorde, ô mon Dieu, descende sur moi » ; ainsi des autres versets qui précèdent ou qui suivent. Maintenant il s’écrie : « Et je marchais dans la voie spacieuse, parce que j’ai cherché vos commandements. J’annonçais vos témoignages en présence des rois, sans en rougir. Je méditais vos préceptes qui font mes délices. Et j’ai levé mes mains vers vos commandements, objet de mon amour, et je m’exerçais dans les oeuvres de votre justice 1». Ce langage est d’un homme qui raconte, et non d’un homme qui prie; il a, ce semble, obtenu de Dieu ce qu’il demandait, et reconnaît en louant Dieu ce qu’a fait de lui cette miséricorde, qu’il appelait sur lui-même. Il ne cherche pas à relier ces paroles à ce qui précède, et ne dit pas:
1. Ps. CXVIII, 40-48.
Et n’ôtez point à ma bouche votre parole à jamais, parce que j’ai espéré en vos jugements , et je garderai toujours votre loi dans le siècle , et dans le siècle des siècles, et je marcherai dans la voie spacieuse, parce que j’ai recherché vos commandements. Et je parlerai de vos témoignages en présence des rois, sans en rougir ; et ainsi de suite: alors on eût compris qu’il rattachait ce qui suit à ce qui précède ; mais il dit : « Et je marchais dans la voie spacieuse », phrase inconséquente, puisque la particule copulative : « Et » ne lie absolument rien ; car il ne dit pas : « Et je marcherai », comme il disait: « Et je garderai toujours votre loi ».Ou bien, s’il est dit au mode optatif: Custodiam, « Que je garde votre loi » ; il n’est pas dit : Que je marche dans la voie large, comme si le Prophète eût fait un souhait et une prière. Mais il dit : Ambulabam, « je marchais dans la voie large » ; et si l’on ne voyait ici une conjonction, si la phrase sans se rattacher à ce qui précède eût été absolue : Je marchais dans la voie large; rien d’extraordinaire n’eût (681) forcé le lecteur à voir ou à chercher ici un sens caché. Il nous laisse donc à entendre ce qu’il n’a pas dit, c’est-à-dire qu’il a été exaucé: et il nous montre l’état où nous a mis la grâce de Dieu, comme s’il disait: Quand je faisais cette prière, vous m’avez exaucé : « Et je marchais dans la voie spacieuse», et le reste que nous lisons ensuite.
2. Que signifie donc: « Et je marchais dans la voie large », sinon je marchais dans
la charité, « qui a été répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 1? » C’est dans cette voie large que marchait celui qui disait : « O Corinthiens, ma bouche vous est ouverte, et mou coeur se dilate 2 ». Or, cette charité est renfermée complètement dans les deux préceptes de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, qui renferment à leur tour la loi et les Prophètes 3. Aussi, après avoir dit: « Et je marchais dans la voie large, le Prophète nous en donne-t-il la raison: «C’est»,dit-il, « parce que j’ai cherché vos préceptes ». Dans plusieurs exemplaires, on voit, non point, « vos préceptes, mais, vos témoignages»: plus souvent, néanmoins, nous avons lu, « vos préceptes » surtout chez les Grecs, et qui ferait difficulté
de s’en tenir à cette traduction d’où est venu le texte latin? Si donc nous voulons savoir
comment le Prophète a cherché ces commandements, ou comment il faut les chercher,
écoutons ce que nous dit le divin maître, qui nous enseigne et nous domine ce que nous
devons demander : « Demandez et vous recevrez; cherchez et vous trouverez; frappez et l’on vous ouvrira ». Et un peu après: « Si donc vous qui êtes méchants, savez donner ce qui est bon à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui le lui demandent 4 ? » Par là il nous montre évidemment que ces paroles : « Demandez, cherchez, frappez », ne sont qu’une recommandation de prier avec instance. Mais un autre Evangéliste ne dit point : « Il donnera des biens à ceux qui les lui demandent », ce qui peut avoir plusieurs sens et se rapporter aux biens corporels, ou aux biens spirituels; mais il retranche tout le reste et nous montre d’une manière précise ce que le Seigneur veut que nous demandions avec ardeur et avec instance : « A
1. Rom. V, 5. — 2. II Cor. VI, II. — 3. Matth. XXII, 40. — 4. Id. VII, 7, 51.
681
combien plus forte raison», dit-il, « votre Père du ciel donnera-t-il l’Esprit à ceux qui l’invoqueront 1?» C’est ce même Esprit qui répand la charité dans nos coeurs, afin que nous accomplissions les commandements par l’amour de Dieu et du prochain. C’est par ce même Esprit que nous crions : Père, Père 2. C’est lui dès lors qui nous fait demander ce que nous voulons recevoir, qui nous fait chercher ce que nous désirons trouver, qui nous fait frapper où nous essayons d’arriver. Voilà ce qu’enseigne l’Apôtre qui, après nous avoir dit que le Saint-Esprit nous fait crier : Père, Père, ajoute dans un autre endroit : « Dieu a envoyé dans nos coeurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, mon Père 3 ». Comment est-ce nous qui crions, si lui-même crie en nous, sinon parce qu’il nous fait crier, quand il commence d’habiter en nous? li le fait encore dès qu’il est en nous, afin qu’en demandant, en cherchant, en frappant, on le demande, et on le reçoive plus abondamment. Soit en effet que l’on demande à Dieu une vie sainte, soit que l’on vive déjà saintement, tous ceux qui sont dirigés par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu 4. Donc: « Je marchais », dit le Prophète, « dans la voie large, parce que j’ai cherché vos préceptes ». Il avait cherché et il avait trouvé, parce qu’il avait demandé et reçu l’Esprit-Saint, par lequel, devenu bon lui-même, il avait fait des bonnes oeuvres, par la foi qui opère par la charité 5.
3. « Et je parlais de vos témoignages en présence des rois, sans en rougir » ; non plus que celui qui avait demandé et obtenu la faveur de répondre à ceux qui lui reprocheraient le Verbe, et à la bouche duquel ne devait pas être dérobé le Verbe de Ii vérité. Il combat donc pour elle jusqu’à la mort et ne rougit point de la proclamer en présence des rois. Ces témoignages, en effet, qu’il nous dit avoir proclamés, s’appellent en grec martyres, expression que nous avons adoptée en latin; et de là vient que nous avons appelé martyrs ceux à qui Jésus a prédit qu’ils le confesseraient en présence des rois 6.
4. « Et je méditais », dit le Prophète, « vos commandements qui font mes délices. Et j’ai levé les mains vers vos préceptes, objet de mon amour 7 ». D’autres ont traduit dilexi
valde, que j’ai aimés beaucoup, d’autres nimis,
1. Luc, XI, 13.— 2. Rom. VII, 15.— 3. Gal. IV, 6.— 4. Rom. VIII, 14. — 5. Gal. V, 6. — Matth. X, 18. — 6. Ps. CXVIII, 47, 48.
682
« à l’excès », d’autres encore vehementer, « avec violence», cherchant à rendre ainsi le grec sphodra. Il aimait donc les commandements de Dieu, dès lors qu’il marchait dans la voie large, par ce même Esprit-Saint qui a répandu dans nos coeurs la charité, et qui dilate les coeurs des fidèles 1. Or, il les a aimés en les méditant et en les pratiquant. Quant à la méditation, il nous dit : « Je réfléchissais à vos œuvres »; et quant à la pratique : « Je levais les mains vers vos préceptes ». Et à chacun de ces versets, il ajoute : quae dilexi, « que j’ai aimés ». « Or, la fin de tout précepte, c’est la charité émanant d’un coeur 2». Quand c’est dans cette fin, c’est-à-dire d’après cette considération que l’on accomplit les préceptes de Dieu, alors l’oeuvre est bonne, et on élève les mains, parce que c’est vers Dieu qu’on les élève. Aussi l’Apôtre voulant parler de la charité, nous dit-il: « Je vous indique une voie
1. Rom. V, 5 — 2. I Tim. I, 5.
bien supérieures 1» ; et ailleurs, «afin», dit-il, « de connaître l’amour de Jésus Christ envers nous, lequel surpasse toute connaissance ».Car accomplir les commandements de Dieu en vue d’un bonheur terrestre, c’est abaisser les mains plutôt que les élever; puisque c’est rechercher par une semblable intention,non plus les récompenses d’en haut,mais celles d’ici-bas. A la méditation et à l’accomplissement des préceptes appartient ce qui suit : « Et je m’exerçais dans vos oeuvres de justice » : ce que plusieurs ont traduit ainsi de préférence à laetabar, « je me réjouissais », ou à garriebam, « je m’entretenais », comme l’ont fait plusieurs à cause du grec edolesxoun. Celui en effet qui aime les commandements de Dieu, et qui fait ses délices de les méditer et de les pratiquer, s’exerce dans ces coinmandements avec joie, en parle avec plaisir.
1. I Cor. XII, 31. — 2. Ephés. III, 19.
QUINZIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
LES EFFETS DE LA GRÂCE.
Le Prophète supplie Dieu de se souvenir de sa promesse, non que le Seigneur oublie, mais parce que lui-même désire ardemment ce qu’il demande Cette parole d’espérance l’a consolé dans les épreuves de l’humiliation, l’en a fait triompher en lui donnant la vie du bien, en le soutenant contre l’apostasie dans la persécution. Celui qui est ainsi consolé, c’est l’homme tombé du paradis et relevé par la promesse du Rédempteur. Depuis le commencement il a pu se soutenir par la méditation des Jugements de Dieu, par sa miséricorde; et dans la nuit du péché, il s’est souvenu de Dieu, ce qui l’a fortifié contre les assauts du démon.
1. Considérons, avec le secours de Dieu, et expliquons ces versets de notre psaume
« Souvenez-vous de votre parole à votre serviteur, et qui m’a donné l’espérance. Cette espérance m’a consolé dans mon humilité, car votre parole m’a donné la vie 1». Est-ce
que l’oubli est aussi citez Dieu, comme chez les hommes ? Pourquoi donc le Prophète lui
dit-il : « Souvenez-vous? » Il est vrai qu’en d’autres endroits de l’Ecriture on retrouve cette
même expression : « Pourquoi m’avez-vous oublié 2? » et: « Pourquoi oublier notre misère 3? » et Dieu lui-même nous dit par son
1. Ps. CXVIII, 49, 50. — 2. Id. XLI, 10.— 3. Id. XLIII, 24.
Prophète : « J’oublierai toutes ses iniquités 1 » et beaucoup d’autres exemples semblables. Mais ces paroles ne doivent point s’entendre de Dieu comme on les entend des hommes. De itême en effet qu’on dit de Dieu qu’il se repent, quand contrairement à l’espérance des hommes, il change le cours des choses, sans néanmoins changer son dessein, puisque le dessein du Seigneur demeure éternellement 2 ; ainsi on dit qu’il oublie, quand il semble différer son secours, ou l’effet de sa promesse, ou ne peut châtier les pécheurs comme ils le méritent, ou toute autre chose semblable;
1. Ezéch XVIII, 22, — 2. Ps. XXXII, 11.
683
comme si ce que l’on espère, ou que l’on redoute, avait échappé à sa mémoire parce qu’on n’en voit pas l’accomplissement. C’est une manière morale de se mettre au niveau des hommes, quoique Dieu agisse de la sorte, avec une disposition fixe, sans aucun défaut de mémoire, sans obscurcissement d’intelligence, sans changement de volonté, Dès lors, dire au Seigneur: « Souvenez-vous », c’est montrer, c’est stimuler un désir dans celui qui réclame l’effet de la promesse, mais non rappeler au Seigneur ce qu’il aurait oublié. « Souvenez-vous», dit le Prophète, « de votre parole à votre serviteur » ; c’est-à-dire, accomplissez ce que vous avez promis à votre serviteur ; c’est-à-dire encore, cette parole qui contenait une promesse et qui m’a fait espérer.
2. «C’est elle qui m’a consolé dans mon humilité 1 » : elle, c’est-à-dire cette espérance qui a été donnée aux humbles, comme le dit l’Ecriture : « Dieu résiste aux superbes, et donne la grâce aux humbles 2 ». De là cette maxime sortie de la bouche du Sauveur lui-même : « Quiconque s’élève sera abaissé; quiconque s’abaisse sera élevé 3 ». Et par cet abaissement nous n’entendons pas cette humilité de quiconque avoue ses péchés et ne s’arroge point la justice ; mais celle d’un homme qui est tombé dans la tribulation ou dans quelque mépris dont Dieu a voulu châtier son orgueil, ou exercer sa patience et la mettre à l’épreuve Aussi le Psalmiste nous dit-il un peu plus loin: « Avant d’être humilié, j’ai commis-le péché ». Et encore au livre de la Sagesse : « Demeure en paix dans la douleur; et au temps de l’humiliation, garde la patience ; car l’or et l’argent s’épurent par la flamme, mais les hommes que Dieu accepte passent par le feu 3 ». En disant que Dieu accepte ces hommes, il nous donne cette espérance qui console dans l’humilité. Et quand le Seigneur Jésus prédisait aux disciples que ces humiliations leur viendraient de la part des persécuteurs, il ne les abandonna point sans espérance, mais il leur donna celle-ci qui doit les consoler : « Vous posséderez vos âmes par votre patience ». Quant à votre corps que vos ennemis peuvent tuer,et en quelque sorte anéantir, un cheveu de votre tête ne périra point 6 », nous
1. Ps. CXVIII, 10.— 2. Jacques, IV, 6; I Pierre, V, 5.— 3. Luc, XIV, 11; XVIII, 14, — 4. Eccli. II, 4, 5. — 5. Luc, XXI, 19. — 6. Id. 18.
dit-il. Telle est l’espérance donnée au corps du Christ, ou à l’Eglise, pour la consoler dans son humilité. C’est à propos de cette espérance que l’apôtre saint Paul nous dit : « Si nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience 1». Mais cette espérance regarde les biens éternels. Or, il y a une autre espérance très-propre à nous consoler dans l’abaissement de la tribulation, et qui a été donnée aux saints dans la parole de Dieu qui leur promet la grâce, de peur qu’ils ne viennent à succomber. C’est de cette espérance que l’Apôtre nous dit: « Dieu est fidèle, et ne permettra point que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ; mais il vous fera profiter de la tentation, afin que vous puissiez persévérer 2 ». Telle est encore l’espérance que nous donnait la bouche du Sauveur: « Cette nuit Satan a demandé à vous cribler comme le froment, et j’ai prié pour toi, Pierre, afin que la foi ne t’abandonne point 3». C’est encore cette espérance qu’il nous donne dans la prière qu’il nous a enseignée. et où il nous fait dire: « Ne nous induisez pas en tentation 4 ». C’était en quelque-sorte promettre aux siens qui seraient en danger ce qu’il veut qu’ils lui demandent. C’est donc de cette espérance qu’il nous est mieux d’entendre cette parole du psaume : « C’est elle qui m’a consolé dans mon humilité, car votre parole m’a donné la vie 5 ». D’autres avec plus de fidélité ont traduit, non point Verbum ou « parole », mais Eloquium ou langage. Il y a en effet dans le grec logion ou Eloquium, tandis que c’est logos qui signifie Verbum.
3. Nous lisons ensuite : « Les superbes me provoquaient sans cesse par l’iniquité ; mais je n’ai point abandonné votre loi 6». Par ces superbes, il veut nous faire entendre les persécuteurs des saints ; c’est pourquoi il ajoute : « Mais je n’ai point abandonné votre loi », car c’était à une telle apostasie que tendait la persécution. C’est avec raison qu’il les accuse d’avoir sans cesse commis l’iniquité; car, non-seulement ils étaient impies, mais ils poussaient les saints à l’impiété. Or, dans cette humilité, ou plutôt dans cette affliction, se trouve la consolation de l’espérance, qui nous a été donnée dans la parole de Dieu, promettant des secours aux martyrs, de peur que
1. Rom VIII, 25. — 2. I Cor. X, 13. — 3. Luc, XXII, 31,32. — 4. Matth. VI, 13. — 5. Ps. CXVIII, 50 — 6. Id. 51.
684
leur foi ne vienne à défaillir: on trouve aussi la présence de l’Esprit-Saint qui répare les forces de ceux qui souffrent, afin qu’ils puissent échapper au filet des chasseurs, et dire « Sans la présence du Seigneur parmi nous, ils nous auraient dévorés tout vivants 1 ».
4. Quand il dit : « Cette espérance m’a consolé dans mon humiliation », n’entendrait-il point cette humiliation de celle où tomba l’homme, quand il fut condamné à la mort à cause du péché si malencontreusement commis dans le paradis de délices 2? C’est en effet par cette humiliation que l’homme est devenu semblable à la vanité, elle qui a fait passer ses jours comme l’ombre 3; c’est elle qui a fait de nous tous des enfants de colère, et pour toujours, si ceux qui avant la création du monde 4 ont été prédestinés pour le salut éternel, ne sont réconciliés avec Dieu par le Médiateur; et c’est en ce Médiateur que les anciens justes mettaient leur espérance, quand l’esprit de prophétie le leur montrait venant en sa chair. Alors la promesse faite à nos pères au sujet d’un médiateur, pourrait être cette promesse dont il est ici question si nous leur prêtons ce langage au sujet de la même promesse: « Souvenez-vous de votre parole à votre serviteur, et dans laquelle vous m’avez donné l’espérance ». C’est elle qui m’a consolé dans mon humiliation, c’est-à-dire dans ma mortalité: « Car cette parole m’a donné une vie nouvelle»: en sorte que, destiné à la mort, j’ai néanmoins conçu l’espoir de vivre. « Quant aux superbes, ils agissaient toujours d’une manière criminelle » : car l’assujettissement à la mort n’a pas dompté leur orgueil. « Mais je n’ai point apostasié votre loi 5», comme les superbes voulaient m’y contraindre.
5. « Je me suis souvenu, Seigneur, de vos jugements, depuis le commencement , et j’ai été consolé » : ou, comme on lit en certains exemplaires, exhortatus sum, j’y ai trouvé de l’encouragement. Le verbe grec parekleten peut avoir ces deux significations, Depuis le commencement donc, à l’origine de la race humaine, « je me suis souvenu de vos jugements au sujet des vases de colère destinés a la perdition 7» ; et j’ai été consolé, parce que là aussi j’ai compris les trésors de votre gloire pour les vases de votre miséricorde.
1. Ps. CXXIII, 2, 3. — 2. Gen. III, 23.— 3. Ps. CXLIII, 4.— 4. Ephés. I, 4, 5. — 5. Ps. CXVIII, 49-51. — 6. Id. 52. — 7. Rom. IX, 22, 23.
6. « La défaillance m’a saisi, quand j’ai vu les pécheurs abandonner votre loi. Vos oracles étaient mes cantiques dans le sein de mon exil 1 » : ou, comme d’autres ont traduit, « dans le lieu où j’étais étranger ».Telle est l’humiliation de l’homme banni du paradis, de la Jérusalem d’en haut, exilé dans ce lieu où il est mortel; c’est de Jérusalem que descendait à Jéricho cet homme qui tomba entre les mains des voleurs; mais à cause de la miséricorde que montra pour lui le samaritain 2, il chanta dans le lieu de son exil les oracles de Dieu. Et toutefois, la vue des pécheurs qui abandonnaient la loi divine, redoublait son ennui, car il lui fallait converser avec eux, au moins pour un temps, jusqu’à ce que le vent ait passé dans l’aire. On peut aussi accorder ces deux versets avec chaque partie du verset précédent; en sorte que ces paroles : « Je me suis souvenu, ô Dieu, de vos jugements depuis le commencement », peuvent se rapporter à celles-ci: « La défaillance m’a saisi à la vue des pécheurs qui abandonnent votre loi »; et ce mot : « Je me suis consolé », à ces paroles: « Dans le lieu de mon exil, je chantais vos oracles ».
7. « Pendant la nuit, je me suis souvenu de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai gardé votre loi 3 ». Cette nuit est l’humiliation avec l’ennui de la mortalité. Il y a nuit pour ces méchants qui commettent sans cesse l’iniquité, nuit encore dans cette défaillance à la vue des pécheurs qui abandonnent la loi dc Dieu; nuit enfin dans ce lieu d’exil, jusqu’à ce que vienne le Seigneur pour éclairer ce qu’il y a de plus caché dans les ténèbres, manifester les pensées des coeurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange 4. Dans cette nuit donc l’homme doit se souvenir du nom du Seigneur, afin que celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur
aussi est-il écrit : « Ce n’est point à nous, Seigneur, ce n’est point à nous, mais à votre nom qu’il faut donner la gloire 6 ». Car ce n’est point en cherchant sa propre gloire, mais celle de Dieu, comme ce n’est point par sa propre justice, niais par celle de Dieu, celle qui est un don de Dieu, que chacun garde la loi du Seigneur, ainsi que l’a dit le Prophète: « Je me suis souvenu de votre nom, Seigneur,
1. Ps. CXVIII, 53, 54. — 2. Luc, X, 30, 37. — 3. Ps. CXVIII, 55.— 4. I Cor. IV, 5.— 5. Id. I, 31.— 6. Ps. CXIII, 1.
685
et j’ai gardé votre loi ». Il ne l’eût point gardée, s’il s’était appuyé sur sa propre vertu,
oubliant le nom du Seigneur. « Car c’est dans le nom du Seigneur qu’est notre secours 1 ».
8.
Aussi le Prophète nous dit-il ensuite : « Elle m’est arrivée, parce que j’ai recherché vos justices 2»; oui, vos justices par lesquelles vous justifiez l’impie , et non les miennes, qui, loin de me rendre juste, me donnent de l’orgueil. Car le Prophète n’était point de ceux qui ignorent la justice venant de Dieu, et qui en voulant établir la leur, n’aboutissent qu’à se soustraire à celle de Dieu 3. Ces justices, dès lors, qui rendent justes gratuitement et par la grâce ceux qui ne peuvent le devenir par eux-mêmes, ont été nommées plus à propos justifications : car le grec ne porte point dikaiosunas, ou justices, mais dikaiomata, ou justifications. Mais que veut dire le Prophète dans ces paroles : «Elle m’est arrivée? » Qui, elle? la loi peut-être?
Car il avait dit : « J’ai gardé votre loi »; et c’est à cette phrase qu’il joint cette autre : « Elle a été pour moi », comme s’il disait : Cette loi a été la mienne. Mais ne nous arrêtons point à montrer comment la loi de Dieu est devenue la sienne, car le mot grec, traduit en latin, nous indique suffisamment qu’il ne s’agit point de loi dans cette parole: « elle est devenue pour moi ». Car le mot loi est masculin dans cette langue, et c’est à propos d’un nom féminin qu’il est dit:
celle-ci est devenue pour moi. Il faut donc chercher plus haut ce qui lui a été fait, puis comment « celle-ci », quelle qu’elle soit, est devenue pour lui. «Celle-ci », dit-il, « est devenue pour moi»: or, ce n’est point cette loi, sens qui est rejeté par le grec. C’est peut-être cette nuit, car dans le verset supérieur il est dit : « Toute la nuit je me suis souvenu de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai gardé votre loi »;
puis il continue : « Celle-ci est devenue pour moi »; or, si ce n’est pas la loi, c’est la nuit qui est devenue pour lui. Mais que signifie alors, cette nuit m’est arrivée parce que j’ai recherché vos justifications? C’est plutôt la lumière qui a été faite pour lui, et non la nuit, parce qu’il a recherché les justifications de Dieu. On peut aussi entendre, elle est devenue pour moi, dans le sens de elle a été faite pour moi, elle m’est devenue utile, Car si l’on entend par nuit, comme on le peut très bien, l’humiliation
1. Ps. CXXIII, 8. — 2. Id. CXVIII, 56. — 3. Rom. X, 3.
de cette vie mortelle, où les coeurs se dérobent mutuellement, et où ces ténèbres produisent des tentations graves et sans nombre, en sorte que pendant cette nuit passent et repassent les bêtes des forêts, les lionceaux rugissants qui demandent à Dieu leur nourriture ; ce même lion rugissant et cherchant sa nourriture, et dont le Seigneur a dit ce que nous avons déjà rappelé : « Cette nuit Satan a demandé à vous cribler comme le froment 2 » ; c’est-à-dire, pendant cette nuit où passent et repassent les bêtes des forêts, le lion gigantesque a demandé à Dieu sa nourriture : assurément, cette humiliation dans ce lieu d’exil, que l’on peut bien appeler nuit, devient utile à ceux qui y sont à l’épreuve, et qui apprennent à ne point s’élever par l’orgueil ; crime pour lequel nous sommes plongés dans cette nuit. « Le commencement de l’orgueil chez l’homme, c’est de se séparer de Dieu 3». Mais comme il est justifié gratuitement, et afin de s’avancer dans l’humilité, dans toutes ces tentations auxquelles il est exposé pendant cette nuit, maintenant qu’il a reçu l’intelligence, qu’il répète ce verset du psaume que nous lirons bientôt: « Il m’est bon que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne vos oeuvres de justice 4 ». Dire en effet: « Il m’est bon que vous m’ayez humilié », qu’est-ce autre chose que dire de cette humilité, qui est appelée nuit : « Elle a été pour moi », c’est-à-dire, elle m’a été avantageuse? Mais pourquoi? parce que j’ai recherché votre justice, et non la mienne.
9. Nous pouvons encore donner un autre sens à ces mots : « Celle-ci est devenue pour moi ». Ce ne serait alors ni la loi ni la nuit que désignerait le pronom « celle-ci », mais il aurait le sens que nous avons donné à cette expression d’un autre psaume : Unam petii, sans dire ce que signifie « une», ou quelle est cette « une », dont il dit, « je la demanderai encore ». Le genre féminin est ici mis pour le neutre; car il est contre notre usage de dire: Unam petii, j’ai demandé une seule, saris marquer à quoi se rapporte cette « seule ». On dirait mieux : Unum petii. J’ai demandé cela « seulement », d’habiter dans la maison du Seigneur. Dans ces espèces d’adjectifs neutres latins, on n’exige pas le nom neutre qui demeure sous-entendu, comme un bien, un don, ou quelque chose de semblable; mais
1. Ps. CIII, 21.— 2. I Pierre, V, 8.— 3. Eccli. X, 14.— 4. Ps. CXVIII, 71.
686
cette expression neutre peut désigner soit un nom masculin, soit un nom féminin, soit même ce que l’on veut désigner sans distinction de genre, et dans le langage ordinaire. Le Prophète a donc pu dire en cet endroit: « Celle-ci m’est arrivée », comme il aurait dit : « Ceci m’est arrivé ». Mais si nous demandons quoi, voyons ce qui a été dit auparavant : « Je me suis souvenu pendant la nuit de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai recherché votre loi ». Ceci m’est arrivé, c’est-à-dire de garder votre loi, non par moi-même, mais cela m’est arrivé par vous, parce que j’ai recherché vos justices, et non les miennes. « C’est Dieu, en effet », dit l’Apôtre, « qui opère en nous le vouloir et le faire selon sa bonne volonté 1 ». Et le Seigneur dit encore par son Prophète : « Et je ferai que vous marchiez dans mes justifications, et que vous observiez et pratiquiez mes jugements 2 ». Quand donc le Seigneur nous dit: « Je ferai en sorte que vous observiez et que vous pratiquiez mes jugements », le Prophète a raison de dire : Ceci m’est arrivé; et à celui qui voudrait savoir ce qui lui est arrivé, il peut répondre ce qu’il a dit plus haut: « De garder la loi de Dieu ». Mais ce sermon est déjà bien long, il est mieux, dès lors, de réserver la suite à un autre discours, avec la grâce de Dieu.
1. Philipp. II, 13. — 2. Ezéch. XXXVI, 27.
SEIZIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
L’UNION A DIEU.
Tout homme qui garde la loi du Seigneur, a le Seigneur en partage. Mais comme il ne saurait garder cette loi sans le secours de l’Esprit-Saint, il doit l’invoquer. Fortifié par ce secours, il se détournera de l’iniquité, ne craindra ni les embûches du démon, ni les scandales des hommes, et confessera plus hautement le Seigneur à mesure que s’élèvera la persécution. Alors le Christ s’unit à son serviteur, et par une faveur nouvelle, il en fait un serviteur par amour, et non par crainte.
1. Dans notre long psaume nous entreprenons d’expliquer, avec le secours de Dieu, les versets suivants: « Le Seigneur est ma portion », ou, comme d’autres ont traduit: « Seigneur, vous êtes mon héritage 1 ». Ces deux expressions signifient-elles que tout homme a sa part en Dieu, dès lors qu’il s’attache à lui, selon cette parole : « Il m’est bon de m’attacher au Seigneur 2? » Ce n’est point en effet parce qu’un homme existe qu’il est dieu, mais il le devient par sa participation à celui qui est seul et vrai Dieu. Ou bien le Seigneur est-il notre portion à la manière dont les hommes se choisissent ici-bas, ou obtiennent par le sort, celui-ci telle portion, celui-là telle autre qui le fait vivre; et qu’en un certain sens le partage des justes serait le Seigneur qui leur donne la vie éternelle? Ces deux sens n’ont rien d’absurde. Mais écoutons ce qui suit : « Je l’ai dit, c’est de garder
1. Ps. CXVIII, 57. — 2. Id. LXXII, 28.
votre loi ». Qu’est-ce à dire: « Ma portion, Seigneur, je l’ai dit, c’est de garder votre loi », sinon que le Seigneur sera notre héritage à mesure que nous garderons sa loi?
2. Mais comment la peut-il garder sans le don et le secours de l’Esprit qui vivifie, de peur que la lettre ne tue 1, et que le péché à l’occasion du précepte ne soulève dans l’homme toute concupiscence 2? Il faut donc invoquer cet Esprit, et c’est alors que la foi obtient de lui ce qu’ordonne la loi : quiconque en effet invoquera le nom du Seigneur sera sauvé 3. Aussi voyez ce qu’ajoute le Prophète : « J’ai imploré votre présence du fond de mon coeur ». Et pour montrer comment il a prié : « Ayez pitié de moi », dit-il, « selon votre parole ». Et comme il a été exaucé et secouru par celui qu’il avait invoqué: «J’ai réfléchi », nous dit-il, « à mes voies, et j’ai ramené mes pieds
1. II Cor. III, 6. — 2. Rom. VII, 8. — 3. Joël, II, 32 ; Rom. X, 13.
dans le sentier de vos préceptes 1 ». Je les ai ramenés de mes voies qui m’ont déplu, et je les ai fait marcher dans vos préceptes qui seront leur sentier. Dans plusieurs exemplaires, on ne lit point : « Parce que j’ai réfléchi », comme dans quelques-uns, mais simplement: « j’ai réfléchi ». Cette phrase encore : « J’ai détourné mes pieds», se lit ailleurs: «Parce que j’ai réfléchi et que vous avez détourné mes pieds », pour attribuer plutôt à la grâce de Dieu une telle conversion, selon cette parole de l’Apôtre: « C’est Dieu qui agit en vous 2 »; c’est à lui que l’on dit: « Détournez mes yeux afin qu’ils ne voient point la vanité ». Si donc il détourne les yeux afin qu’ils ne voient point la vanité, pourquoi ne détournerait-il pas les pieds de peur qu’ils ne s’égarent? C’est encore pour cela qu’il est écrit : « Mes yeux sont toujours fixés sur le Seigneur, parce qu’il détournera tues pieds des embûches 3». Mais qu’on lise: vous avez détourné mes pieds, ou bien j’ai détourné mes pieds, nous ne pouvons le faire que par celui dont le Prophète a imploré la présence de tout son coeur, et à qui il a dit: « Ayez pitié de moi, selon votre parole », c’est-à-dire selon votre promesse. Car ce sont les fils de la promesse qui composent la postérité d’Abraham 4.
3. Enfin, après avoir obtenu ce bienfait de la grâce: « Je suis prêt », dit le Prophète, « et rien ne une trouble dans l’accomplissement de vos préceptes 5 ». Quelques-uns ont traduit: « Pour garder vos préceptes »; d’autres, « afin de garder »; d’autres encore, «à garder », d’après le grec tou phulaxastai.
4. Pour montrer combien il est prêt à garder les préceptes du Seigneur, le Prophète ajoute: « Les filets des pécheurs m’ont environné, mais je n’ai point oublié votre loi 6». Ces filets des pécheurs sont les obstacles des ennemis, soit spirituels, comme le diable et ses anges, soit charnels, comme les incrédules, en qui le démon agit comme il lui plaît 7. Car ces funes peccatorum du latin, ne signifient point filets des péchés, mais bien filets des pécheurs, comme on le voit par le grec 8. Quand par leurs menaces ils effraient les justes, et les détournent de souffrir pour la loi de Dieu, ils les environnent de leurs filets, et les retiennent, pour ainsi dire, de leurs cordes. Ils
1. Ps. CXVIII, 58, 59. — 2. Philipp. IX, 13 — 3. Ps. XXIV, 15. — 4. Rom. IX, 8, 9.— 5. Ps. CXVIII, 60. — 6. Id. 61,— 7. Ephés. II, 2. — 8. Amartolon .
traînent en effet leurs péchés comme une longue chaîne 1, dont ils s’efforcent de garrotter les saints, et quelquefois Dieu le permet. Mais enlacer le corps ce n’est point enlacer l’âme, puisque notre interlocuteur n’a point oublié la loi de Dieu, et en effet la parole de Dieu n’est point enchaînée 2.
5. « Au milieu de la nuit», dit le Prophète, « je me levais pour vous rendre témoignage, à cause des jugements de votre justice 3 ». Car c’est par un jugement de la justice divine que les liens des pécheurs environnent le juste. C’est ce qui a fait dire à l’apôtre saint Pierre que voici le temps auquel « Dieu doit commencer son jugement par sa propre maison. Et s’il commence par nous», dit-il, « quelle sera la fin de ceux qui ne croient point à l’Evangile? Et si le juste à peine est sauvé, que deviendront le pécheur et l’impie 4? » Or, il parlait ainsi des persécutions qu’endurait l’Eglise, quand les filets des pécheurs l’environnaient de toutes parts. Dès lors, par milieu de la nuit, on doit entendre, je crois, le plus terrible moment de la persécution. « Je me levais », dit l’interlocuteur, parce que la persécution l’affligeait, sans l’abattre; elle l’exerçait au contraire et le faisait lever: c’est-à-dire que la tribulation lui donnait des forces pour confesser le Seigneur avec plus de courage.
6. Mais commue tout cela ne s’opère qu’au moyen de la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, voilà que tians cette prophétie le Sauveur va joindre sa voix à la voix de son corps mystique. Car c’est bien le chef, je crois, que nous entendons dans ces paroles : « Je u suis associé à tous ceux qui vous craignent et u qui gardent vos préceptes 5 ». Ainsi qu’il est marqué dans l’Epître aux Hébreux : « Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés viennent tous d’un seul. C’est pourquoi il ne rougit point de les appeler ses frères ». Et un peu après : « Comme donc les enfants sont revêtus de chair et de sang, lui-même aussi en a été revêtus 6». Mais qu’est-ce dire autre chose sinon qu’il leur est associé? Nous ne pourrions en effet participer à sa divinité, si lui-même ne participait à notre nature mortelle. Dans un autre endroit de l’Evangile cette participation à la divinité est ainsi énoncée: « Il a donné le pouvoir de devenir
1. Isa. V, 18.— 2. II Tim. II, 9.— 3. Ps. CXVIII, 62.— 4. I Pierre, IV, 17, 18. — 5. Ps. CXVIII, 63. — 6. Hébr. II, 11, 14.
688
enfants de Dieu à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu 1 ». Et comme, pour nous accorder cette faveur, il a pris part à notre mortalité, l’Evangéliste continue : « Et le Verbe s’est fait chair, et a demeuré parmi nous ». Cette participation nous donne la grâce de craindre Dieu d’une crainte chaste, et d’accomplir ses commandements. C’est donc Jésus-Christ qui parle dans cette prophétie : mais certaines paroles appartiennent à ses membres dans l’unité du corps, qui ne forme qu’un seul homme répandu dans l’univers entier, et qui s’accroît avec le cours des
1. Jean, I, 12, 13.
siècles; d’autres paroles appartiennent au chef lui-même. C’est ce qu’il nous marque dans ces mots : « Je suis associé à tous ceux qui vous craignent, et qui gardent vos préceptes ». Et comme il a pris part avec ses frères, Dieu avec les hommes, l’immortel avec les mortels, voilà que le grain est tombé en terre, afin d’y mourir et de produire ainsi beaucoup de fruits; et c’est de ces fruits qu’il nous dit aussitôt: « La terre est pleine de la miséricorde du Seigneur ». Et comment, sinon parce que l’impie est devenu juste? Et afin d’avancer rapidement dans la science de la grâce, le Prophète ajoute : « Enseignez-moi vos ordonnances ».
DIX-SEPTIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
LES BIENS DE LA GRÂCE.
Le Prophète remercie le Seigneur de lui avoir donné l’amour qui bannit la crainte. Il demande au surplus la douceur ou l’attrait que l’on goûte à faire le bien, la discipline ou l’intelligence des leçons que Dieu nous donne par l’affliction, et la science qui devient utile quand elle est unie à la piété. Les deux premières s’acquièrent par l’expérience, mais la science ne s’acquiert pas sans l’intelligence qui vient de Dieu, ainsi que la force d’accomplir ce que nous savons, qui est la foi efficace. Adam devenu pécheur fut humilié, et Dieu lui donna les moyens de redevenir juste : tels sont les moyens que nous devons étudier et pratiquer en dépit des orgueilleux.
1. Les versets de notre psaume, que nous voulons exposer avec le secours de Dieu, commencent par celui-ci : « Seigneur, vous avez signalé votre bonté envers votre serviteur, selon votre parole, ou plutôt selon votre promesse 1 ». Mais l’expression grecque Chrestoteta, est tantôt traduite par « douceur », tantôt par « bonté ». Toutefois, comme il peut se trouver une douceur dans le mal, quand on met son plaisir dans ce qui est illicite et honteux; comme il peut s’en trouver dans les plaisirs charnels dont l’usage est permis, nous devons donner à cette «douceur», appelée par les grecs Chrestoteta, le sens d’une faveur spirituelle. C’est pour cela que nos interprètes ont traduit « bonté», et dès lors : « Vous avez fait un acte de douceur envers votre serviteur », n’aurait d’autre sens, à mon avis, que celui-ci: Vous m’avez fait aimer le bien. Car c’est une
1. Ps. CXVIII, 65.
grande faveur de Dieu que ce plaisir qu’on trouve dans le bien. Mais qu’une bonne oeuvre commandée par la loi ne soit faite que par la crainte du châtiment, et non par l’amour de la justice, parce que l’on craint Dieu, et non parce qu’on l’aime, c’est une oeuvre servile et non une oeuvre libre. « Or, l’esclave ne demeure pas éternellement dans la maison, mais le fils y demeure éternellement 1 », car la charité parfaite chasse la crainte 2. « Vous avez donc fait, ô mon Dieu, un acte de douceur envers votre serviteur », en faisant un fils de celui qui était esclave : « Selon votre parole », c’est-à-dire selon votre promesse , afin que pour tout enfant d’Abraham 3 votre promesse soit affermie par la foi.
2. « Enseignez-moi la douceur, la discipline, la science », dit le Prophète, « car j’ai cru à
1. Jean, VIII, 35. — 2. I Jean, IV, 18. — 3. Rom. IV, 16.
689
vos commandements 1 ». Il demande alors l’accroissement et la perfection de ces dons en lui; autrement, après avoir dit: « Vous avez agi avec douceur envers votre serviteur », comment pourrait-il ajouter: « Enseignez-moi la douceur», sinon pour connaître de plus en plus la grâce divine par la douceur du bien? Ils avaient la foi, en effet, ceux qui disaient: « Seigneur, augmentez en nous la foi 2». Et tant que l’on vit en ce monde, ce doit être là le refrain de ceux qui avanceront dans la vertu. A la douceur le Prophète ajoute « et l’instruction», ou, comme on lit dans plusieurs manuscrits, « et la discipline». Mais ce mot discipline que les grecs appellent paideian, se met dans les saintes Ecritures pour exprimer une science qui s’acquiert péniblement, comme on le voit dans ces paroles: « Le Seigneur châtie celui qu’il aime, il frappe de verges tous ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants 3 ».
Cette instruction s’exprime dans les saintes Ecritures par disciplina qui est la traduction du grec paideia. Tel est le mot que nous trouvons dans le grec de l’Epître aux Hébreux, et que le traducteur latin a exprimé par disciplina: « Toute discipline, quand on la reçoit, semble causer de la tristesse, et non de la joie; mais ensuite elle donne à ceux qui ont combattu de recueillir en paix les fruits de la justice 4 ». Celui donc sur qui Dieu verse sa douceur, c’est-à-dire celui à qui il inspire le goût du bien; et pour m’expliquer plus clairement, celui à qui Dieu donne l’amour de Dieu et du prochain à cause de Dieu, doit prier avec ferveur, afin que ce don s’accroisse en lui, et lui fasse non-seulement mépriser pour lui les autres plaisirs, mais endurer pour lui toutes les douleurs. C’est pourquoi le mot discipline est convenablement uni au mot douceur. Car il faut la désirer et la demander, non-seulement pour une douceur ou une bonté médiocre, laquelle serait toutefois la sainte charité; mais cette charité, fût-elle si grande que la violence du châtiment, loin de l’éteindre, ne fît que l’animer en la frappant, comme le vent anime la flamme; pour elle encore la discipline est désirable. C’était donc peu de dire: « Vous avez fait un acte de douceur envers votre serviteur », si le Prophète ne demandait à Dieu de lui enseigner la douceur, et une telle douceur qu’il pût souffrir avec patience la plus sévère
1. Ps. CXVIII, 66.— 2. Luc, XVII, 5.— 3. Hébr. XII, 6.— 4. Id. 11.
discipline. En troisième lieu vient la science car si la science est plus grande que la charité, loin d’édifier, elle produit l’enflure 1. C’est donc lorsque la science qui accompagne la douceur est suffisante pour résister sans s’éteindre aux afflictions qui accompagnent la discipline, c’est alors qu’elle devient utile, cri montrant à l’homme ce qu’il a mérité, les dons qu’il a reçus de Dieu, dons qui lui font comprendre qu’il peut alors ce qu’il ne croyait point pouvoir et ce qu’il ne pouvait en effet par lui-même.
3. Pourquoi, néanmoins, le Prophète ne dit-il pas: Donnez-moi; mais: « Enseignez-moi?» Comment enseigner la douceur, si elle ne se donne point ? Il en est beaucoup en effet qui savent ce qui ne leur est point agréable; ils en ont la connaissance, mais n’y trouvent aucune douceur. Car on ne saurait apprendre la douceur, si l’on ne trouve de la douceur à l’apprendre. Il en est de même de la discipline, qui est une peine propre à nous corriger; elle ne s’apprend que quand on l’éprouve; c’est-à-dire que ce n’est ni l’attention, ni la lecture, ni la réflexion qui nous la donne, mais l’expérience. Pour ce qui est de la science, dont le Prophète nous parle en troisième lieu quand il dit: « Enseignez-moi », ce n’est qu’en nous instruisant que Dieu nous la donne. Qu’est-ce en effet qu’instruire, sinon donner la science ? Ce sont là deux choses tellement corrélatives, que l’une ne saurait exister sans l’autre. Nul en effet n’est instruit s’il n’apprend, et nul n’apprend si on ne l’instruit. Et dès lors qu’un disciple n’est point capable de comprendre ce que son maître enseigne, le maître ne saurait dire : Je lui ai enseigné, mais il n’a rien appris; il peut dire au contraire : J’ai dit ce qu’il fallait dire, mais il n’a pas appris, parce qu’il n’a pu rien percevoir, rien saisir, rien comprendre. Car le disciple aurait appris, si le maître l’eût instruit. Aussi, quand le Seigneur veut nous instruire, il nous donne d’abord l’intelligence, sans laquelle un homme ne saurait apprendre ce qui tient à la doctrine d’en haut; c’est pour cela que le Prophète va dire à Dieu : « Donnez-moi l’intelligence, afin que j’apprenne vos commandements 2 ». Aussi bien, quand un homme en veut instruire un autre, il peut dire ce que le Sauveur après sa résurrection disait à ses disciples; mais il ne saurait faire
1. I Cor, VIII, I.— 2. Ps. CXVIII, 78.
689
ce qu’il fit : l’Evangile nous dit en effet: « Alors il leur ouvrit l’esprit afin qu’ils comprissent les Ecritures, et il leur dit 1». Nous lisons dans l’Evangile ce qu’il leur dit alors; mais s’ils comprirent ses paroles, c’est qu’il leur ouvrit l’esprit qui comprend. Dieu donc nous apprend la douceur en nous inspirant un charme secret; il nous enseigne la discipline, en nous ménageant l’affliction; il nous enseigne la science, en nous donnant la connaissance. Mais il y a des choses que nous apprenons seulement pour les connaître, d’autres pour les faire, et quand Dieu nous les enseigne, il le fait de telle sorte que nous sachions ce qu’il faut savoir, en nous découvrant la vérité, et que nous fassions ce qu’il faut faire, en nous inspirant la douceur. Car ce n’est pas en vain que le Prophète lui dit: « Enseignez-moi, afin que j’accomplisse votre volonté 2». Enseignez-moi de telle sorte que je l’accomplisse, non content de la savoir. Car cette volonté saintement accomplie, c’est le fruit que nous devons rendre au laboureur qui nous cultive. Mais 1’Ecriture nous dit ensuite : « Le Seigneur donnera la douceur, et notre terre donnera son fruit 3 ». Quelle est cette terre, sinon celle dont il est dit à celui qui donne la douceur: « Mon âme est pour vous une terre sans eau ».
4. Après avoir dit: « Enseignez-moi la douceur, la discipline et la science », le Prophète ajoute: « Parce que j’ai cru à vos commandements » ; et l’on pourrait demander avec quelque raison pourquoi il ne dit point: J’ai obéi; mais: J’ai cru. Autres en effet sont les commandements, et autres les promesses. Nous recevons les commandements pour les accomplir et mériter par là de recevoir les promesses. Aux promesses donc la foi, aux préceptes l’obéissance. Que signifie dès lors, « j’ai cru à vos commandements », sinon j’ai cru que ces commandements ne viennent point d’un homme, mais de vous, bien que vous les ayez annoncés par le ministère des hommes? Donc, parce que j’ai cru que ces préceptes viennent de vous, que cette foi m’obtienne la grâce d’observer ce que vous avez commandé. Qu’un homme vienne me donner cet ordre à l’extérieur, me donnerait-il intérieurement la force de l’accomplir? Enseignez-moi donc la douceur en m’inspirant
1. Luc, XXIV, 45, 46.— 2. Ps. CXLII, 10.— 3. Id. LXXXIV, 13.— 4. Id. CXLII, 6.
la charité; enseignez-moi la discipline en me donnant la patience; enseignez-moi la science en éclairant mon esprit. « Parce que j’ai cru à vos préceptes ». J’ai cru, ô mon Dieu, que vous-même les avez intimés, et que vous donnez à l’homme la force d’accomplir ce que vous lui commandez.
5. « J’ai péché avant d’être humilié, c’est pourquoi j’ai gardé votre parole 1», ou d’une manière plus expressive : « J’ai gardé votre promesse » , afin de n’être plus humilié. Par cette humiliation il est mieux d’entendre celle que dut subir Adam, en qui toute créature humaine fut comme viciée dans sa racine, et soumise à la vanité 2, parce qu’elle ne voulut pas être soumise à la vérité. Et cette expérience a servi aux vases de miséricorde à rejeter l’orgueil, à embrasser l’obéissance, à faire disparaître pour jamais nos misères.
6. « Vous êtes doux, ô mon Dieu »; ou, comme on lit dans plusieurs exemplaires
« C’est vous qui êtes doux, ô mon Dieu 2 ». D’autres encore: « Vous êtes doux »; d’autres:
« Vous êtes bon» : dans le sens que nous avons assigné plus haut à cette expression. « Et dans votre douceur, enseignez-moi vos justifications ». C’est avoir une véritable volonté
d’accomplir les ordonnances du Seigneur, que vouloir les apprendre, dans la douceur,
de ce même Dieu à qui il dit: « C’est vous, ô mon Dieu, qui êtes doux ».
7. Enfin il poursuit: « L’iniquité des superbes s’est multipliée envers mois 4»;c’est-à-dire, l’iniquité de ceux à qui n’a servi de rien l’humiliation de l’homme après le péché. « Mais moi, je m’attacherai, de tout mon coeur, à sonder vos commandements ». Quelque nombreuse que soit l’iniquité, dit-il, la charité ne se refroidira point en moi 5. Il peut parler de la sorte, celui qui apprend les ordonnances de Dieu dans sa douceur. Plus il y a de douceur dans les préceptes de celui qui nous aide à les accomplir, et plus aussi celui qui les aime les étudie, afin de les pratiquer à mesure qu’il les connaît, et de les mieux connaître par la pratique ; car les accomplir est le moyen de les mieux connaître.
8. « Leur coeur s’est épaissi comme le lait 6 ». De qui, sinon de ces orgueilleux dont il dit que l’iniquité s’est multipliée envers lui? Par
1. Ps. CXVIII, 67.— 2. Rom. VIII, 20. — 3. Ps. CXVIII, 68. — 4. Id. 69.— 5. Matth. XXIV, 12.— 6. Ps. CXVII, 70.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
Discours sur les Psaumes 119 à 120
DISCOURS SUR LE PSAUME CXIX.
LES ASCENSIONS DU CHRÉTIEN.
Voici un cantique des degrés, et les degrés servent à s’élever et à descendre. On s’élève de cette vie, on s’élève par le coeur, et on s’élève à la félicité incomparable. Cette vallée est le symbole des humiliations, et de cette vallée nous devons nous élever jusqu’au Christ ou jusqu’au Verbe de Dieu qui est la montagne. Lui-même s’est abaissé afin de nous aider à monter, et l’on ne monte qu’à la condition de passer par la vallée des larmes ; les deux disciples ne pourront s’asseoir à la droite et à la gauche du Sauveur, qu’en buvant au calice de ses humiliations. Sur l’échelle de Jacob, les uns s’élèvent et figurent ceux qui avancent dans la piété, les autres descendent, et figurent ceux qui demeurent en arrière. Néanmoins le Christ, sans tomber comme Adam, est descendu afin de se mettre à notre portée, comme Paul s’abaisse pour nous parler du Christ, comme Isaïe descend de la sagesse à la crainte il s’est fait chair, a été crucifié, afin que nous puissions le voir. Ainsi donc, dans l’Eglise ceux qui sont avancés dans les choses spirituelles, descendent afin d’aider à monter ceux qui étaient faibles ; et ceux-là montent, qui font des progrès en sainteté.
Mais quiconque veut s’élever a pour antagonistes les méchants qui le dissuadent, en lui persuadant que la vie chrétienne est impossible. Or, le Prophète a crié vers Dieu, qui l’a placé sur les degrés afin qu’il pût s’élever ; qui lui a donné la flèche ou la parole du prédicateur, et le charbon brûlant ou l’exemple de ces hommes, jadis morts pour le bien, et qui ont aujourd’hui l’ardeur du feu, et embrasent tout ce qui est contraire au bien. Repousser les langues trompeuses, c’est donc le premier degré. Mais ici-bas nous avons l’exemple des méchants, le bon grain est mélangé avec la paille. Le bon grain figure les saints qui sont dans l’Eglise, et l’Eglise de la terre soupire après la Jérusalem du ciel. Les deux fils d’Abraham Ismaël et Isaac, ou l’alliance terrestre et l’alliance spirituelle, subsistent maintenant encore. Les uns veulent s’élever, les autres les abaissent. Un jour le van passera dans l’aire. Mais en attendant, paix avec les hérétiques, ou avec les ennemis de la paix.
1. Le psaume que nous venons d’entendre chanter et auquel nous avons répondu, est court, mais très-utile. Il vous en coûtera peu de l’écouter, et la peine de le pratiquer vous sera payée avec usure. Comme l’indique son titre, c’est un cantique des degrés, en grec anabatmon. Des degrés s’élèvent ou descendent, mais des legrés, dans le langage des psaumes, désignent une ascension. Comprenons-les afin de monter, et ne nous effrayons pas de monter avec nos pieds et d’une manière charnelle, mais comme il est dit dans un autre psaume : « Il a préparé des ascensions dans son coeur, dans cette vallée des larmes, dans le lieu qu’il a marqué 1 ». Où sont donc ces ascensions ? dans le coeur. D’où faut-il nous élever? de la vallée des pleurs. Mais, pour désigner l’endroit où il faudra monter, la parole humaine fait défaut
1. Ps. LXXXIII, 6, 7.
2
en quelque sorte ; on ne saurait le dire, ni peut-être le penser. Vous avez entendu tout à l’heure ce passage de saint Paul, que «l’oeil n’a point vu, que l’oreille n’a pas entendu, et qu’il n’est pas monté au coeur de l’homme 1 ». Si cela n’est point monté au coeur de l’homme, que le coeur de l’homme s’élève jusque-là.
Donc, si « l’oeil n’a point vu, si l’oreille n’a point entendu, si cela n’est pas monté jusqu’au coeur de l’homme », comment dire où nous devons monter? Aussi, dans son impuissance, le Prophète nous dit-il : « Dans le lieu marqué ». Que pourrais-je vous dire de plus, nous dit cet homme en qui parlait le Saint-Esprit? Est-ce en tel lieu, ou en tel autre? Quelles que soient mes expressions, vos pensées sont terrestres, se traînent sur la terre, la chair nous pèse, car le corps corruptible appesantit l’âme, et cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 2. A qui le dirai-je? Qui voudra l’entendre ? Qui comprendra le lieu Où nous serons après cette vie, si l’on y monte par le coeur ? Puisque nul ne le saurait coin prendre, espère quelque chose d’ineffable, une incomparable félicité que nous a préparée Celui qui a disposé dans ton coeur de saintes ascensions. Mais où les a-t-il disposées ? Dans la vallée des larmes. Une vallée est le symbole de l’humilité, comme la montagne est le symbole de l’élévation ; or, la montagne qu’il nous faut gravir est une élévation spirituelle. Mais quelle est cette montagne qu’il nous faut gravir, sinon Jésus-Christ Notre-Seigneur ? C’est lui qui, par ses souffrances, nous a tait une vallée des larmes, comme il nous a fait par son séjour une montagne que nous devons gravir. Qu’est-ce que cette vallée des larmes ? « Le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous 3 ».Qu’est-ce que cette vallée des pleurs ? Il a présenté sa joue à ceux qui le frappaient, et a été rassasié d’opprobres 4. Qu’est-ce encore que cette vallée des pleurs ? Il a été souffleté, couvert de crachats, couronné d’épines, cloué à la croix. C’est de cette vallée des pleurs qu’il nous faut monter plus haut. Mais monter où ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 5». « C’est ce Verbe qui s’est fait chair et qui a demeuré parmi nous ». Il est descendu vers
1. I Cor. II, 9. — 2. Sag. IX, 15.— 3. Jean, I, 14.— 4. Thren. III, 30. — 5. Jean, I, 1.
Toi, de manière cependant à demeurer en lui-même : il est descendu vers toi, afin de devenir pour toi la vallée des pleurs ; il est demeuré en lui-même, afin d’être pour toi une montagne à gravir. « Et voilà », dit Isaïe « que dans les derniers jours se manifestera la montagne du Seigneur, dominant le sommet des montagnes 1 ». C’est là qu’il faut nous élever. Mais parce que l’on parle des montagnes, loin de toi toute pensée terrestre, toute hauteur visible : et quand il est question de pierre ou de rocher, ne te figure point quelque corps dur, non plus que la férocité quand on parle de lion, ni l’animal de l’étable quand il est question d’agneau. Le Christ en lui-même n’est rien de tout cela, et il s’est fait tout cela pour toi, C’est d’ici-bas qu’il faut s’élever, c’est jusque-là qu’il faut monter; de son exemple à sa divinité. Il est devenu ton modèle dans ses abaissements; et ceux qui n’ont point voulu s’élever de cette vallée des pleurs, ont senti le poids de son bras. Ils voulaient s’élever à contre-temps, ils rêvaient de grands honneurs, sans penser à la voie de l’humilité.
Que votre charité comprenne ceci, nies frères. Deux disciples du Sauveur demandaient à s’asseoir aux côtés de Jésus, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche 2. Jésus vit qu’ils renversaient l’ordre, qu’ils étaient prématurément ambitieux des honneurs, tandis qu’il leur fallait d’abord apprendre à s’humilier avant d’être élevés, et il leur dit « Pouvez-vous boire le calice que je boirai moi-même 3 ? » Car dans cette vallée des larmes il devait boire le calice de sa passion ; mais eux, sans faire attention à l’humilité du Christ, ne voulaient comprendre que sa grandeur. Il les rappelle dans la voie comme des hommes qui s’égarent, non pour leur refuser ce qu’ils désiraient, mais pour leur montrer par où ils doivent y arriver.
2. Chantons donc, mes frères, ce cantique des degrés, mais chantons-le en nous élevant par le coeur, car c’est pour nous élever que le Christ est descendu jusqu’à nous. Jacob vit une échelle, et sur cette échelle il vit les uns monter, les autres descendre : voilà ce qu’il vit. Dans ceux qui montaient nous pouvons voir à notre tour ceux qui s’avancent dans la piété ; et dans ceux qui descendaient ceux qui demeurent en arrière. C’est en effet ce
1. Isa. II 2. — 2. Matth. XX, 21. — 3. Id. 22. — 4. Gen. XXVIII,12.
3
que nous retrouvons dans le peuple de Dieu; les uns s’avancent, les autres demeurent en arrière. Tel est peut-être le sens des échelles, et pourtant on pourrait ne voir que des bons sur ces échelles, et ceux qui montent, et ceux qui descendent. Car ce n’est pas sans raison qu’on ne dit point qu’ils tombaient, mais qu’ils descendaient. Tomber et descendre sont bien différens. Adam tomba 1, et c’est pourquoi le Christ descendit. Le premier donc est tombé, mais le second est descendu; l’un tomba par orgueil, l’autre descendit par miséricorde. Mais ce n’est point Jésus-Christ seul qui est descendu du ciel; beaucoup d’autres saints descendent vers nous sur ses traces, et sont descendus vers nous. L’Apôtre était dans une habituelle exaltation du coeur, lui qui disait : « Soit que nous ayons des ravissements, c’est pour Dieu 2 ». Ainsi ses ravissements d’esprit étaient des ravissements en Dieu. S’élevant en effet au-dessus de toute fragilité humaine , de tous les siècles qui finissent, de tout ce qui ne vient au monde que pour s’évanouir par la mort, de tout ce qui passe, son coeur fixé en Dieu habitait autant qu’il lui était possible dans une indicible contemplation , dans laquelle « il ouït », dit-il, « des paroles ineffables, que l’homme ne saurait répéter 3 ». Mais, nonobstant l’impuissance de ses paroles, il n’en voyait pas moins en quelque manière ce qu’il ne. pouvait nous redire. Toutefois, s’il eût voulu demeurer dans ce qu’il voyait sans pouvoir le redire, il n’aurait pu s’élever à cette hauteur et te faire voir ce qu’il voyait lui-même. Qu’a-t-il donc fait? Il est descendu. Car il a dit au même endroit « Soit que nous ayons des extases, c’est pour Dieu; soit que nous soyons plus calmes, c’est pour vous ». Or, qu’est-ce à dire que nous soyons plus calmes? que nous parlions de manière à être compris par vous, Car le Christ en sa naissance et en sa passion s’est fait tel que les hommes pussent parler de lui, puisqu’un homme parle facilement d’un autre homme. Mais parler de Dieu dans son essence divine, comment un homme le pourrait-il? Un homme parle donc facilement d’un homme, et dès lors, afin que ceux qui sont élevés en grandeur pussent descendre vers les petits, sans toutefois leur rien dire que de grand, celui qui est grand par excellence s’est fait
1. Gen. III, 5. — 2. II Cor. V, 13. — 3. Id. XII, 14.
petit, afin que les grands parlassent de lui aux petits. Vous venez d’entendre dans la lecture de saint Paul la vérité de cette parole ; car ainsi s’exprimait l’Apôtre, si vous y avez pris garde : « Je n’ai pu vous parler comme à des e hommes spirituels, mais seulement comme à des hommes charnels 1 ». C’est donc dans les hauteurs qu’il parle aux hommes spirituels, et il s’abaisse pour parler aux hommes. Et pour vous montrer que quand il s’abaisse, il parle de celui qui s’est abaissé, voici commue saint Jean parle du Christ demeurant en lui-même « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Voilà ce qui était en Dieu, au commencement. Toutes choses ont été faites par lui, et rien n’a été fait sans lui 2 ».
Saisis, situ le peux ; prends, c’est là ton pain. Mais, diras-tu, c’est là un pain, je l’avoue, et cependant je ne suis qu’un enfant qui ai besoin de lait pour devenir capable de prendre une plus solide nourriture. Donc, parce qu’il te faut du lait, et que le Verbe est une nourriture solide, voilà qu’au moyen de la chair cette nourriture passe par ta bouche. De même qu’au moyen de la chair, la nourriture d’une mère devient un lait qu’elle transmet à son enfant; de même le Seigneur, qui est la nourriture des anges, le Verbe s’est fait chair 3 pour devenir un lait. Et l’Apôtre a dit : « Je vous ai nourris de lait, et non de viandes solides, que vous n’eussiez pu supporter ; à présent même, vous ne le pouvez encore 4». Mais pour donner ce lait à des enfants, l’Apôtre est descendu à leur niveau, et, en s’abaissant ainsi, il leur a donné celui qui s’est abaissé. Car il s’écrie : « Me suis-je vanté au milieu de vous de savoir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié 5? » S’il eût dit simplement Jésus-Christ, ce Jésus-Christ est aussi dans sa divinité le Verbe qui était en Dieu, Jésus-Christ est le Fils de Dieu; mais à ce point de vue les enfants ne sauraient l’atteindre. Comment donc pourront l’atteindre ceux qui ne sont capables que de lait ? Jésus-Christ, dit l’Apôtre, et Jésus Christ crucifié. Sucez ce qu’il a daigné se faire pour vous, et vous croîtrez en ce qu’il est lui-même. Dans l’Eglise donc, les uns montent, les autres descendent ; et c’est par ces échelles qu’ils montent, par elles qu’ils descendent. Qui sont-
1. I Cor III, 1. — 2. Jean, I, 1, 2. — 3. Id. 14. — 4. I Cor. III, 2. — 5. Id. II, 2.
ils, ceux qui montent? Ceux qui font des progrès dans l’intelligence des choses spirituelles. Et ceux qui descendent, qui sont-ils? Ceux qui ont le goût et l’intelligence des choses spirituelles, autant que le peuvent des hommes, et qui néanmoins s’abaissent au niveau des petits, afin de leur tenir un langage proportionné à leur faiblesse, de les nourrir de lait, jusqu’à ce qu’ils deviennent assez forts pour prendre une nourriture spirituelle. Isaïe, mes frères, fut lui-même un de ceux qui s’abaissèrent à notre niveau : on voit facilement par quels degrés il est descendu. En parlant de l’Esprit-Saint : « Sur lui», dit-il, « reposera l’Esprit de sagesse et d’intelligence, l’Esprit de conseil et de force, l’Esprit de science et de piété, l’Esprit de crainte du Seigneur 1 » ; il commence par. la sagesse, et descend jusqu’à la crainte. De même que celui qui enseigne descend de la sagesse à la crainte, toi qu’il enseigne, élève-toi de la crainte à la sagesse. Car il est écrit que le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur. Ecoutez maintenant le psaume: représentons-nous un homme qui va monter 2. Où seront ses degrés? Dans son coeur. D’où s’élèvera-t-il? De l’humilité ou de la vallée des pleurs. Où va-t-il s’élever? A ce je ne sais quoi d’ineffable, que dans son impuissance le Prophète appelle « le lieu qu’il a disposé 3 ».
3. Dès lors que l’homme a ainsi disposé son ascension, ou, plus clairement, dès lors qu’un chrétien songe sérieusement à s’avancer dans la vertu, il est en butte aux langues de ses adversaires. Quiconque n’a point encore essuyé ces attaques, n’a fait encore aucun progrès, et quiconque n’en souffre point, n’essaie point de s’avancer. Veut-il comprendre ce que nous disons? qu’il fasse l’expérience de ce que nous allons entendre. Qu’il commence à marcher, qu’il conçoive le désir de s’élever, le désir de mépriser tout ce qui est terrestre, fragile, temporel, de regarder comme rien une félicité passagère, de ne penser qu’à Dieu seul, de n’être sensible à aucun avantage, abattu par aucun revers, le désir de tout vendre pour le donner aux pauvres et suivre Jésus-Christ : voyons commuent s’élèveront contre lui les langues des méchants, quelles contradictions il va souffrir, et ce qui est plus grave, en le détournant du
1. Isa. X, 2,2. — 2. Prov. I, 7. — Ps. LXXXIII, 7.
salut, sous prétexte de lui donner des conseils. Qu’un homme donne des conseils, il le fait pour le bien, il le fait pour le salut, mais ceux-ci détournent du salut. Comme donc, sous le manteau de la bienveillance, ils cachent un venin mortel, ils sont appelés dans l’Ecriture des langues trompeuses. Donc,avant de s’élever, le Prophète implore le secours de Dieu contre ces langues perfides, et s’écrie : « Seigneur, dans mes tribulations j’ai crié vers vous, et vous m’avez exaucé 1 ». Comment Dieu l’a-t-il exaucé? En le plaçant sur les degrés pour s’élever.
4. Et comme il va monter parce qu’il est exaucé, que va-t-il demander? « Seigneur, délivrez mon âme des lèvres injustes et des langues trompeuses 2 ». Qu’est-ce qu’une langue trompeuse? Une langue fourbe, qui a l’apparence de nous conseiller, et la perfidie de nous nuire. Tels sont les hommes qui nous disent : Et toi aussi, tu feras ce que nul ne saurait faire; seul, tu seras chrétien. Que si nous leur prouvons que beaucoup d’autres avant nous ont agi de la sorte; si nous leur lisons dans l’Evangile le Précepte que nous en fait le Seigneur, ou les Actes des Apôtres, que nous répondent leurs langues fourbes, leurs lèvres trompeuses? L’entreprise est bien difficile, et tu n’en viendras pas à bout. Les uns nous détournent par leurs défenses, les autres font de leurs louanges une persécution plus violente encore. Comme cette vie chrétienne s’est répandue dans le monde entier, l’autorité du Christ y est si grande que les païens n’osent plus élever la voix contre lui. On lit cette parole de celui qu’on ne saurait contredire : « Allez, vendez tout ce que vous avez, distribuez-le aux pauvres, et suivez-moi ». On ne saurait contredire le Christ, ni contredire l’Evangile, ni blâmer ses paroles; alors la langue trompeuse élève un obstacle par ses louanges. O langue, si tu as des louanges, exhorte, du moins; pourquoi détourner par des flatteries perfides? Le blâme serait préférable à de fausses louanges. Que pourrais-tu dire dans tes invectives? Loin de nous une telle vie, elle est honteuse, elle est criminelle. Mais, comme tu sais qu’en parlant de la sorte l’autorité de 1’Evangile t’imposerait silence , tu prends d’autres détours, afin d’éloigner les hommes de la vie chrétienne, et par une fausse louange
1. Ps. CXIX, 1.— 2. Id. 2. — 3. Matth. XIX, 21.
5
tu me ravis la véritable gloire; et en louant Jésus-Christ , c’est de Jésus-Christ que tu m’éloignes. Qu’est-ce que cette vie, me dis-tu? Tel en est venu à bout,mais toi, tu ne le pourras pas. Tout en essayant de monter tu tomberas. Il semble t’avertir, et c’est un serpent, une langue trompeuse, pleine de venin. Défends-toi d’elle par des supplications, et dis au Seigneur: « Délivrez mon âme, ô mon Dieu, des lèvres injustes et des langues trompeuses ».
5. Et le Seigneur te répond: « Que te donnerai-je, que mettrai-je devant toi contre la langue trompeuse »; c’est-à-dire, quelles sont tes armes contre la langue trompeuse, que peux-tu lui opposer, comment t’en défendre? « Que te donnerai-je, que mettrai-je devant toi? » Il nous interroge pour appeler notre attention, car c’est lui qui va répondre à sa question ; et il le fait aussitôt, quand il ajoute: « Les flèches du puissant sont aiguës, comme des charbons dévastateurs 1», ou « désolateurs»;
mais «dévastateurs» ou « désolateurs », car on trouve l’une et l’autre expression dans les différents exemplaires; elles ont le même sens. Voyez : on les appelle des charbons dévastateurs, parce qu’ils nous conduisent facilement à la désolation, en nous ravageant et en nous dévastant. Quels sont ces charbons? Que votre charité veuille comprendre d’abord quelles sont les flèches. « Ces flèches aiguës du puissant» sont les paroles de Dieu. Qu’on les lance, elles pénètrent les coeurs. Mais ces flèches, en traversant les coeurs, y allument un vif amour au lieu d’y apporter la mort. Le Seigneur sait attiser l’amour avec ces flèches,.et nul ne lance une flèche d’amour mieux que celui qui lance la flèche de la parole; il perce le coeur de l’amant, afin de l’aider à aimer davantage ; il le perce, afin de l’embraser d’amour. Or, ces flèches sont les paroles saintes. Mais quels sont ces charbons désolateurs? C’est peu que la parole pour agir contre les langues trompeuses, les lèvres de l’iniquité, c’est peu que la parole, il faut l’exemple. L’exemple est donc le charbon qui désole. Que votre charité veuille bien écouter pourquoi il est appelé désolateur. Voyez d’abord comment on agit par l’exemple. Leur langue trompeuse ne sait que dire, et dès lors elle en est plus trompeuse encore; prends garde qu’une telle vie ne soif
1. Ps. CXIX, 4.
supérieure à tes forces, n’est-ce point trop entreprendre? Mais tu connais le précepte de l’Evangile; c’est là ta flèche, et toutefois tu n’as pas les charbons. Il est à craindre que la flèche seule ne soit trop faible contre la langue trompeuse, prends aussi les charbons. Voilà que le Seigneur te vient dire : Tu ne saurais faire cela? Pourquoi donc celui-ci l’a-t-il pu? celui-là encore? Seras-tu plus mou que ce sénateur? plus faible de santé que cet homme, ou que cet autre? Serais-tu plus débile qu’une femme? Des femmes l’ont pu, des hommes ne le pourront? Des pauvres ne pourraient ce qu’ont pu des riches efféminés? C’est vrai, diras-tu, mais, pour moi, je suis un grand coupable, j’ai beaucoup péché. On vous montre de grands pécheurs, qui ont d’autant plus aimé qu’on leur a plus pardonné ; c’est le mot de l’Evangile: « Celui à qui on pardonne peu, aime peu ». Après cette énumération, et quand le Seigneur a désigné par leur nom ceux qui ont triomphé, l’homme, percé au coeur par une flèche, brûlé par ces charbons qui désolent, sent la ruine dans ses terrestres pensées. Qu’est-ce àdire la ruine? Qu’elles sont dévastées chez lui. Une funeste végétation s’était faite en son âme, végétation de pensées terrestres, d’affections mondaines; voilà ce que brûlent ces charbons dévastateurs, afin que ce champ se déblaie et se purifie, et que Dieu puisse y construire son édifice. Où le diable n’avait fait qu’une ruine, le Christ y bâtira une demeure solide; tant que (hure, en effet, le séjour du démon, le Christ ne saurait être édifié. Ces charbons désolants viennent donc détruire ce qui avait été si malencontreusement édifié, et quand ce lieu est déblayé, s’élève alors l’édifice de l’éternelle félicité.
Voyez: pourquoi ce nom de charbons? C’est parce que, revenir au Seigneur, c’est passer de la mort à la vie. Vous allumez ces charbons; mais, avant qu’ils fussent allumés, ils étaient éteints. Mais un charbon éteint s’appelle un charbon mort; il est vif, au contraire, quand il est allumé. L’exemple de ces pécheurs nombreux, qui sont revenus au Seigneur, est appelé un charbon. Tu entends parfois des hommes dire avec surprise : J’ai connu un tel, quel ivrogne, quel scélérat! Quel homme passionné pour le cirque et l’amphithéâtre! Quel fripon ! Aujourd’hui
1. Luc, VII, 47.
quelle ferveur dans le service de Dieu h quel innocence dans sa vie! Qu’y a-t-il d’étonnant c’est un charbon. Tu le pleurais éteint, et tu le vois rallumé avec plaisir. Mais en louant ce charbon vif, si tu peux le faire sagement, mets-le près d’un charbon éteint; c’est-à-dire, voilà un homme lent à suivre Dieu approche de lui un charbon autrefois éteint, prends la flèche de la parole de Dieu et ni charbon désolant pour t’opposer aux lèvre injustes et à la langue trompeuse.
6. Qu’arrive-t-il, ensuite ? Cet homme reçu les flèches ardentes, qu’il reçoive encore les charbons dévastateurs.
Il a repoussé la langue trompeuse, les lèvres iniques; il a fait un pas, il commence à marcher, mais il est encore au milieu des méchants, des hommes d’iniquité; le van n’a point encore passé dans l’aire: le froment est formé sans douter mais est-il dans les greniers ? Il faut qu’il soit renfermé sous des monceaux de paille, el plus il avance, plus il voit de scandales dans le peuple de Dieu. Car, à moins d’avancer, il ne voit point les iniquités; à moins d’être un véritable chrétien, il ne peut remarquer ceux qui n’en ont que l’apparence. Jésus-Christ, en effet, nous l’apprend par la parabole du bon grain et de l’ivraie : « Après que l’herbe u eut poussé et produit son fruit, on découvrit aussi l’ivraie 1 » : c’est-à-dire, que nul homme ne découvre les méchants, si lui-même n’est devenu bon, puisque « l’ivraie ne parut que quand l’herbe eut poussé et produit son fruit». Notre interlocuteur s’avance donc, il voit les méchants et bien des désordres qu’il ne découvrait point auparavant, et il s’écrie vers le Seigneur : « Malheur à moi ! car mon exil a été prolongé 2 ».
Je me suis beaucoup éloigné de vous, ô mon Dieu; mon séjour ici-bas est bien prolongé! Je ne suis point encore dans cette patrie où je ne verrai aucun méchant ; je ne suis point encore dans cette société des anges où je ne craindrai plus de scandales. Pourquoi n’y suis-je point encore? C’est que u mon pèlerinage s’est prolongé ici-bas ». Mon séjour est un exil. Ou appelle exilé celui qui habite une terre autre que sa patrie. « Mon exil », dit le Prophète, « est devenu bien long ». Pourquoi si long? Quelquefois, mes frères, un homme, qui se trouve en pays étranger, rencontre des hommes plus dévoués qu’il n’en trouvait
1. Matth. XIII, 26.— 2. Ps. CXIX, 5.
dans sa patrie ; mais il n’en est pas ainsi quand nous sommes hors de cette Jérusalem du ciel. L’homme qui change de patrie se trouve quelquefois mieux dans l’éloignement; il trouve au loin des amis dévoués qu’il n’aurait pu rencontrer chez lui, Des ennemis l’ont banni de sa patrie, et sur la terre étrangère il trouve ce qu’il n’avait point trouvé dans sa patrie. Il n’en est pas ainsi de notre patrie, qui est Jérusalem ; on n’y rencontre que des justes; quiconque est en dehors est parmi les méchants, dont il ne peut se séparer, qu’en rentrant dans la société des anges, qu’en retournant au lieu qu’il avait quitté. C’est là que sont tous les justes et tous les saints qui jouissent de la parole de Dieu; sans la lire au moyen de caractères, fis découvrent sur la face de Dieu ce que nous trouvons sur les pages de nos livres. Admirable patrie ! O grande patrie, combien il est malheureux d’en être éloigné !
7. Mais ce cri du Prophète: « Bien long est mon exil ici-bas », c’est surtout le cri de l’Eglise qui souffre sur cette terre; c’est le cri de celle qui dans un autre psaume dit à Dieu:
« Des confins de la terre j’ai crié vers vous 1 ». Qui de nous pousse des cris des confins de la terre ? Ce n’est ni celui-ci, ni toi, ni moi mais c’est l’Eglise entière, c’est l’héritage entier du Christ qui crie vers Dieu des confins de la terre, car l’Eglise est l’héritage du Christ, et c’est de l’Eglise qu’il est dit : « Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage, et les confins de la terre pour ton empire ». L’héritage du Christ embrasse les confins de la terre, et l’héritage du Christ embrasse tous les saints, et tous les saints ne forment qu’un seul homme en Jésus. Christ, puisque c’est dans Jésus-Christ que se trouve l’unité; et cet homme unique s’écrie « Des confins de la terre j’ai crié vers vous, quand mon coeur était dans l’angoisse ». Cet homme donc trouve son exil bien long parmi les méchants. Et comme si on lui demandait : Chez quels hommes demeurez-vous, pour gémir de la sorte? « Mon pèlerinage est bien long », répond-il. Mais, direz-vous, s’il est avec des bons ? S’il était avec les bons, il ne dirait point: Malheur à moi ! Ce mot « hélas »,ou «malheur», désigne l’affliction, la misère ; et néanmoins il n’est point sans espérance dès lors qu’il a appris à gémir.
1. Ps. LX, 3. — 2. Id. II, 8.
7
Beaucoup sont malheureux, et sans gémir ils sont en exil refusant de retourner. Mais, dans son impatience de retourner, notre interlocuteur comprend le malheur de son exil ; et parce qu’il l’a senti, il revient; il commence à monter, parce qu’il commence à chanter le cantique des degrés. Où donc gémit-il, au milieu de quoi demeure-t-il ? Il demeure dans les tentes de Cédar, Mais peut. être ne comprenez-vous point cette expression, qui vient de l’hébreu. Que signifie: «J’ai habité parmi les tentes de Cédar? »
Le mot Cédar, autant que je me souvienne des étymologies hébraïques, signifie « ténèbres ».
On dit tenebrae, en traduisant Cédar en latin. Or, vous connaissez les deux fils d’Abraham, dont nous entretient saint Paul, en nous disant qu’ils sont la figure des deux Testaments : l’un était né de la servante, et l’autre de l’épouse libre. De la servante était né Ismaël 1, de Sara ou de la femme libre était né Isaac, conçu par la foi contre toute espérance. Tous deux étaient issus d’Abraham, sans être néanmoins héritiers tous deux. L’un est fils, mais non héritier d’Abraham ; l’autre fut héritier; non-seulement fils, mais héritier encore. En Ismaël sont tous ces hommes qui n’ont pour Dieu qu’un culte charnel, et ils appartiennent à l’Ancien Testament, d’après ce mot de saint Paul : « Vous qui voulez être « sous la loi, n’entendez-vous point la loi ? Il est écrit, en effet, qu’Abraham eut deux fils, l’un de l’esclave, et l’autre de la femme libre, c’est là une allégorie, car ce sont les deux alliances 2 ». Quelles sont ces deux alliances? L’ancienne et la nouvelle. L’ancienne alliance vient de Dieu, comme la nouvelle vient de Dieu, de même que d’Abraham étaient issus Ismaël et Isaac. Mais Ismaël appartenait au royaume terrestre, et Isaac au royaume céleste. De là vient que l’Ancien Testament a des promesses terrestres, une Jérusalem de la terre, une Palestine de la terre, un royaume de la terre, un salut de la terre, ou la victoire sur les ennemis, des familles nombreuses, des récoltes abondantes. Mais tout cela tient aux promesses terrestres, qui étaient néanmoins la figure des promesses spirituelles;
la Jérusalem de la terre figurait la Jérusalem du ciel, et le royaume terrestre figurait le royaume céleste. Ismaël était l’ombre, et Isaac la lumière. Mais si Ismaël
1. Gen. VI, 5. — 2. Galat. IV, 22-24.
était l’ombre, rien d’étonnant qu’il y eût là des ténèbres, puisque les ténèbres ne sont que l’ombre devenue plus épaisse. Ismaël était donc dans les ténèbres, et Isaac dans la lumière. Tous ceux qui, aujourd’hui dans l’Eglise, ne savent demander à Dieu qu’une félicité temporelle, appartiennent à Ismaël .
Ce sont eux qui s’opposent par leurs contradictions aux hommes spirituels qui s’avancent dans la vertu, qui en médisent, qui ont des lèvres iniques, des langues menteuses. C’est à l’encontre de tous ces. contradicteurs que celui qui s’avance implore le secours de Dieu, et on lui a donné des charbons désolants, et les flèches perçantes du fort. Il vit au milieu d’eux jusqu’à ce que le van ait passé dans l’aire, et alors il s’écrie : « J’ai habité sous les tentes de Cédar ». Car, on appelle tentes de Cédar, les tentes d’Ismaël. C’est ainsi qu’on lit dans la Genèse que Cédar appartient à Ismaël
1. Isaac est donc avec Ismaël; c’est-à-dire que ceux qui appartiennent à Isaac vivent au milieu de ceux qui appartiennent à Ismaël. Les uns veulent s’élever, et les autres s’efforcent de les abaisser. Nous lisons en effet dans saint Paul: « Et comme alors celui qui était né u selon la chair persécutait celui qui était né « selon l’Esprit, il en est encore de même aujourd’hui: l’homme spirituel est persécuté par l’homme charnel».
Mais que dit l’Ecriture? « Chassez l’esclave et son fils, car le fils de l’esclave ne sera point héritier avec le fils de la femme libre, avec mon fils Isaac 2 ». Or, ce mot, chassez, quand sera-t-il exécuté? Quand le van passera dans l’aire. Nais maintenant, avant qu’il soit chassé, « malheur à moi, parce que mon exil est prolongé! c’est parmi les lentes de Cédar que je suis contraint d’habiter ». Le Prophète nous montre ensuite ceux qui appartiennent à Cédar.
8. « Mon âme a été longtemps étrangère ». Ce n’est point là un exil corporel, puisque c’est l’âme qui est en exil. Le corps est en exil par l’éloignement des lieux, l’âme par les affections. Si tu aimes la terre, tu es éloigné de Dieu: aimer Dieu, c’est monter vers lui. Exerçons-nous dans l’amour de Dieu et du prochain, afin de revenir à l’amour. Tomber sur la terre, c’est aller au dépérissement, à la corruption. L’interlocuteur était tombé, une main est descendue jusqu’à lui, afin de le relever. En considérant le temps de son exil,
1. Gen. XXV, 13.— 2. Id. XVI, 15; XXI, 2, 3, 10; Gal. IV, 21—30.
8
voilà qu’il se dit étranger parmi les tentes de Cédar. Pourquoi? Parce que « mon âme a été longtemps exilée ». Elle est étrangère dès qu’elle doit monter. Ce n’est point le corps qui est en exil, puisque le corps ne monte pas. Mais où faut-il monter? « C’est dans le coeur», dit le Prophète, « que sont les degrés ». Si donc on s’élève par le coeur, il n’y a pour s’élever par les degrés du coeur que l’âme exilée. Mais jusqu’à ce qu’elle arrive, « mon âme est longtemps étrangère ». Où? parmi « les tentes de Cédar ».
9. «Avec ceux qui haïssent la paix, j’étais pacifique ». A vrai dire mes frères bien-aimés, vous ne pouvez comprendre la vérité de ce que vous chantez, si vous ne commencez à le pratiquer. Tant qu’on puisse le dire, de quelque manière qu’on l’expose, et avec quel choix d’expressions, cette parole n’entre point dans un coeur qui ne la pratique point. Commencez donc à pratiquer, puis écoutez ce que nous dirons. C’est alors que chaque parole du psaume fera couler des larmes, alors que vous le chanterez avec joie et que le coeur pratiquera ce que chante la voix. Hélas ! combien chantent de la voix quand le coeur est muet! Combien aussi de lèvres silencieuses quand le coeur pousse des cris d’amour ! Or, c’est au coeur de l’homme qu’est l’oreille de Dieu; de même que l’oreille de l’homme entend la voix du corps, l’oreille de Dieu entend la voix du coeur. Dieu en exauce beaucoup dont la bouche est fermée, et beaucoup d’autres avec leurs grands cris ne sont point exaucés. C’est donc par le coeur que nous devons prier et dire : « Mon âme a été longtemps étrangère avec ceux qui haïssent la paix, j’étais pacifique ». Que disons-nous autre chose à ces hérétiques, sinon, connaissez la paix, aimez la paix. Vous vous dites justes. Si vous l’étiez, vous gémiriez comme le bon grain mélangé à la paille. Comme il y a aussi de bons grains, de véritable froment dans l’Eglise catholique, ils tolèrent la paille jusqu’à ce que le van passe dans l’aire, et c’est parce qu’il y a de la paille, qu’ils s’écrient : « Hélas ! mon exil est bien prolongé, j’habite parmi les tabernacles de Cédar ». J’habite avec la paille, dit le Prophète; mais de même que d’un monceau de paille il sort beaucoup de fumée, il sort de Cédar d’épaisses ténèbres. « J’ai habité parmi les tabernacles de Cédar; mon âme a été longtemps étrangère».
Tel est le cri du bon grain qui gémit parmi la paille. Ainsi disons-nous à ceux qui haïssent la paix, et nous leur répétons : « J’étais pacifique avec ceux qui haïssent la paix ». Qui donc hait la paix? Celui qui brise l’unité. Ils demeureraient dans l’unité, s’ils ne haïssaient point la paix. Mais c’est parce qu’ils étaient justes qu’ils ont fait schisme et afin de n’être point mêlés avec les injustes. Ou bien, c’est nous qui parlons ici par la bouche du Prophète, ou bien ce sont eux. Choisissez. L’Eglise catholique s’écrie qu’il ne faut point rompre l’unité, ni faire de schisme dans l’Eglise du Christ; que Dieu jugera plus tard les bons et les méchants; que s’il est impossible aujourd’hui de séparer les bons des méchants, il faut tolérer cela pour un temps ; que les méchants peuvent bien être mélangés avec nous dans l’aire, mais qu’ils n’y seront point dans les greniers célestes; que s’ils paraissent mauvais aujourd’hui, demain peut-être ils seront bons, et que ceux qui s’enorgueillissent aujourd’hui de leur bonté peuvent demain être méchants. Quiconque dès lors supporte un moment les méchants arrivera au repos éternel. Ainsi dit l’Eglise catholique. Que disent maintenant nos adversaires, qui ne savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils affirment 1: « Ne touchez à rien d’impur 2 » ; et encore : « Quiconque touchera quelque chose d’impur sera impur lui-même 3». Séparons-nous;
point de mélange avec les méchants. Aimez la paix, disons-nous à notre tour, aimez l’unité. Ignorez-vous de combien de justes vous vous séparez, quand vous semblez ne vous en prendre qu’aux méchants? A cette réponse, les voilà qui s’emportent, qui bondissent de colère, qui cherchent à nous donner la mort. Souvent nous avons vu leurs violences, découvert leurs embûches. Dès lors que nous vivons au milieu de leurs piéges, et qu’ils s’irritent quand nous leur disons : Aimez la paix, nous revendiquons pour nous cette parole du Prophète: « Avec ceux qui haïssent la paix, j’étais pacifique, et quand je leur parlais, ils m’attaquaient sans motif ». Qu’est-ce à dire, mes frères, « ils m’attaquaient ? » Et c’est peu encore; le Prophète ajoute « sans sujet ». Dire à ces rebelles : Aimez la paix, aimez le Christ, est-ce donc leur dire : Aimez-nous et honorez-nous? Non, mais honorez le Christ; point d’honneur pour nous, mais tout
1. Tim. I, 7. — 2. Isa LII, 11. — Lévit. XXII, 5.
9
honneur à Jésus-Christ. Qui sommes-nous en effet auprès de l’apôtre saint Paul? Et que disait-il néanmoins à ces petits que des méchants, que des maîtres perfides voulaient séparer de l’unité et jeter dans le schisme, que leur disait-il? « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous, ou bien est-ce au nom de Paul que vous êtes baptisés 1 ? » C’est aussi ce que nous leur disons: Aimez la paix, aimez Jésus-Christ. Car, aimer la paix, c’est aimer le Christ; et leur dire : Aimez la paix, c’est leur dire : Aimez le Christ. Pourquoi? C’est que l’Apôtre a dit du Christ qu’il est
1. I Cor. I, 13.
notre paix, lui qui de deux peuples n’en a fait qu’un seul 1. Si donc le Christ est la paix parce qu’il a réuni deux peuples en un seul, pourquoi d’un seul peuple en faites-vous deux? Comment seriez-vous amis de la paix, vous qui d’un seul peuple faites deux peuples, quand Jésus-Christ de deux peuples n’en a fait qu’un seul ? Mais, tenir ce langage à ceux qui haïssent la paix, c’est être pacifique, et pourtant, quand nous leur parlons de la sorte, ces ennemis de la paix nous attaquent sans sujet.
1. Ephés. II, 14.
DISCOURS SUR LE PSAUME CXX.
SERMON AU PEUPLE POUR LA FÊTE DE SAINTE CRISPINE, MARTYRE.
NOTRE CONFIANCE DANS LE SEIGNEUR.
C’est de la vallée des larmes ou de l’humilité, qu’il faut nous élever, et le Christ s’est fait vallée en s’abaissant jusqu’à la mort de la croix, avant de s’élever par la résurrection. Les martyrs l’ont compris, eux qui n’ont recueilli qu’après avoir semé dans les larmes. Nous devons monter de manière à n’être point surpris par le dernier moment qui viendra comme un voleur pendant la nuit. Il n’y aura de surpris que l’orgueilleux, qui met sa confiance dans les biens de la terre, et l’homme de la nuit, ou l’infidèle. Qu’ils lèvent les yeux sur les montagnes ou qu’ils écoutent les saints prédicateurs. Le Prophète, craignant l’orgueil qui nous ébranle, demande à Dieu que son pied ne chancelle point, et Dieu ajoute : Que ton gardien ne s’endorme point. Choisis pour te garder le Christ qui garde Israël, et Israël voit Dieu. Tu seras IsraIl quand tu croiras aux gloires de son humanité, et à sa résurrection. Il couvrira la main de ta droite. La droite signifie les biens spirituels, et la gauche les biens temporels. Quiconque met sari bonheur dans les biens d’ici-bas, prend sa droite pour sa gauche. La droite c’est l’embrassement de Dieu : tes longs jours ou le bonheur éternel sont à droite, à gauche les richesses. La main signifie la puissance, et la vie et la mort sont en la main de la langue, parce que la langue nous justifie ou nous condamne. Cette main est le pouvoir de prendre place à la droite de Dieu parmi ses enfants. Mais Dieu doit nous protéger contre le scandale ou l’erreur: erreur à propos de Dieu, c’est le soleil qui brûle ; erreur à propos de l’humanité du Christ ou de l’Eglise, c’est la lune qui brûle. C’est le Seigneur qui veille sur notre entrée, ou la tentation, et sur notre sortie, c’est la victoire sur la tentation. Ainsi Crispine lève la tête au-dessus des persécutions, son âme est gardée, et c’est le Seigneur qui est notre force.
1. Voici le second des psaumes intitulés « Cantiques des degrés ». Il en est plusieurs, en effet, comme vous l’avez entendu à propos du premier, qui marquent cette ascension par laquelle notre coeur s’élève à Dieu du fond de cette vallée des pleurs, c’est-à-dire des abaissements de nos misères. Nous ne pouvons en effet nous élever utilement, si d’abord nous ne sommes humiliés, afin de nous souvenir qu’il faut nous élever du fond de la vallée (or, une vallée sur la terre est un lieu bas, et ces lieux bas s’appellent vallées, au même titre que les lieux élevés s’appellent montagnes ou collines); de peur qu’en cherchant à nous élever avec précipitation et à contretemps, nous ne trouvions une chute au lieu d’une ascension. Le Seigneur en effet nous a montré qu’il faut nous élever de cette vallée des larmes, quand il a daigné s’abaisser jusqu’à souffrir pour nous la mort de la croix. Ne perdons point de vue cette leçon; les Martyrs ont compris cette vallée des larmes. Et d’où l’ont-ils comprise? D’où? parce que c’est de la vallée des larmes qu’ils se sont élevés pour être couronnés.
2. Ce psaume, ce cantique des degrés, convient (10) parfaitement à notre solennité; car c’est des Martyrs qu’il est dit ailleurs: «Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences 1». C’est bien ici une vallée de larmes, où l’on sème en pleurant. Quelle est cette semence ? Les bonnes oeuvres que l’on fait dans les tribulations de cette vie. Quiconque fait le bien dans la vallée des pleurs, ressemble à un homme qui sème pendant l’hiver. Le froid l’empêche-t-il de travailler? Ainsi les persécutions du monde ne doivent point nous détourner des bonnes oeuvres; vois en effet ce qui suit: « Ils marchaient en pleurant», dit le Prophète, « et répandaient leurs semences ». Misérables, s’ils pleuraient toujours; misérables, si nul ne devait essuyer leurs larmes. Mais nous lisons ensuite : « Quand ils viendront, au contraire, ils viendront dans la joie, en portant leurs gerbes 2 ».
3. Ces cantiques, mes frères, ne nous apprennent donc qu’à nous élever, niais à nous élever par le coeur, par de saints désirs, par la foi, l’espérance et la charité, par le désir de l’éternité et d’une vie sans fin. C’est ainsi qu’on s’élève. Il est de notre devoir d’expliquer coin ment nous devons monter. Quelles terribles menaces ne venez-vous pas d’entendre à la lecture de l’Evangile ! Vous y voyez que le jour du Seigneur viendra, comme le voleur, pendant la nuit. « Si le père de famille », est-il dit, « savait à quel moment viendra le voleur, je vous le déclare, il ne laisserait point pénétrer dans sa maison 3». Or, vous vous dites en vous-mêmes : Comment peut-on connaître ce moment, puisqu’il viendra comme un voleur? Dans ton ignorance de l’heure, veille continuellement, afin que, nonobstant ton ignorance, ce moment te trouve prêt sans cesse. Et peut-être est-ce afin que tu sois toujours prêt que ce moment est inconnu. Cette heure surprendra le père de famille, qui est ici le type de l’orgueilleux. Ne sois donc point de ces pères de famille, et cette heure ne te surprendra point. Que faut-il être, me diras-tu? Ce que tu viens d’entendre dans le psaume : « Pour moi, je suis pauvre et affligé ». Si tu es pauvre et affligé, tu ne seras point ce père de famille que cette heure doit surprendre tout à coup, et tout à coup accabler. Ils sont pères de famille, ceux qui s’enorgueillissent en donnant un libre cours à leurs convoitises, en se plongeant
1. Ps. CXXV, 6.— 2. Ibid. — 3. Matth. XXIV, 43.—2. Ps. LXVIII, 30.
dans les délices de cette vie ; qui s’élèvent contre les humbles, jettent le mépris sur les saints qui comprennent la voie étroite 1 conduisant à la véritable vie. Ces hommes seront surpris par la dernière heure, car tels étaient ceux qui vivaient aux jours de Noé, dont l’Evangile parlait tout à l’heure, comme vous l’avez entendu 2. « Ils mangeaient, ils buvaient, les hommes mariaient leurs filles, épousaient des femmes, plantaient, bâtissaient, jusqu’à ce que Noé entra dans l’arche, et le déluge vint et les perdit tous 3 ».Quoi donc! Sont-ils condamnés à périr ceux qui en agissent ainsi, qui marient leurs filles, qui épousent des femmes, qui plantent, qui bâtissent? Non, mais ceux-là qui s’en glorifient, qui préfèrent à Dieu toutes ces occupations, qui, pour cela, sont toujours prêts à offenser Dieu. Quant à ceux qui n’en veulent point user, ou qui n’en usent que comme n’en usant pas, qui se confient en Celui qui a donné ces biens plus qu’en ces biens qui sont donnés, qui reconnaissent dans ces dons la miséricorde qui les console, qui ne se passion tient point pour ces dons, afin de ne point tomber d’auprès de Dieu, ces hommes ne seront point surpris quand le moment viendra comme le voleur. C’est à eux que l’Apôtre a dit : « Quant à vous, vous n’êtes point dans les ténèbres pour être surpris par ce jour comme par un voleur; vous êtes tous des enfants de lumière et des enfants du jours 4».Aussi le Seigneur,en nous disant de craindre cette heure, a-t-il dit qu’elle viendra la nuit, et l’Apôtre s’exprime ainsi : « Le jour du Seigneur viendra la nuit comme le voleur 5 ». Veux-tu n’être Point surpris? Ne sois pas dans la nuit. Et qu’est-ce à dire, ne sois point dans la nuit? « Vous êtes les enfants de la lumière, les enfants du jour; nous ne sommes point enfants de la nuit, « ni des ténèbres ». Or, quels sont ces enfants des ténèbres et de la nuit? Les injustes, les impies, les infidèles.
4. Mais à leur tour, avant que vienne la nuit, qu’ils écoutent et que l’Apôtre leur dise : « Vous étiez jadis ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur 6 ». Qu’ils s’éveillent selon l’avis de notre psaume. Déjà les montagnes sont éclairées, pourquoi dormir encore? « Qu’ils lèvent les yeux vers a les montagnes, d’où leur viendra le se-
1. Matth. VII, 14. — 2. Id. xxiv, 37- 44. — 3. Luc, XVII, 26, 27. — 4. I Thess. V, 4. — 5. Id. 2. — 6. Ephés. V, 8.
11
cours 1 ». Qu’est-ce à dire que déjà les montagnes sont éclairées? Déjà s’est levé le soleil de justice, déjà les Apôtres ont prêché l’Evangile, prêché les saintes Ecritures, toutes les figures sont à découvert, le voile est déchiré 2, le secret du temple est révélé ; qu’ils lèvent enfin les yeux vers les montagnes, d’où leur viendra le secours, Voilà ce que nous ordonne ce psaume, qui est le second parmi les cantiques des degrés. Mais qu’ils ne conçoivent aucune présomption au sujet de ces montagnes, car ces montagnes, loin d’être éclairées par elles-mêmes, reçoivent la lumière de Celui dont il est dit « Et celui-là était la véritable lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde 3». Par ces montagnes, on peut entendre les hommes d’une éminente piété, les hommes illustres. Et qui rut pins grand que Jean-Baptiste? Quelle montagne, que cet homme dont le Sauveur a dit: « Parmi ceux qui sont nés des femmes, nui n’est « plus grand que Jean-Baptiste 4?» Assurément tu vois cette montagne, tu en contemples la lumière ; écoute ses aveux. Quels aveux? « Et nous avons tous reçu de sa plénitude 5». De celui qui adonné aux montagnes de sa plénitude, viendra aussi le secours pour toi, et non des montagnes 6. et toutefois si tu ne lèves les yeux sur ces montagnes, par le moyen des Ecritures, tu ne pourras approcher afin d’être éclairé par Celui qui les éclaire.
5. Chante alors ce qui suit Si tu veux savoir sur quels degrés tu poseras solidement ton pied, afin de monter sans fatigue et sans tomber 7, répète ce qui suit : « Ne permettez pas que mon pied soit ébranlé 8 ». Par quoi nos pieds sont-ils ébranlés? Qui ébranla le pied d’Adam, quand il était dans le paradis? Mais vois d’abord comment fut ébranlé le pied de celui qui était parmi les anges, et qui
1. Ps. CXX, 1. — 2. Matth. XXVII, 51. — 3. Jean, I, 9. — 4. Matth. XI, 11. — 5. Jean, I, 16.
6. D’ancienne, éditions de Venise et de Paris continuent ainsi : « c’est donc le Christ, le Fils du souverain Père qui est notre salut et notre secours; et avec ce mème Père. Il est tout-puissant, et il demeure en lui, en son essence. Enfin, si tu ne lèves les yeux sur ces montagnes, etc. »
7. On trouve ici dans ces mêmes éditions : « Et sans tomber. Mon secours, dit le Prophète, est dans le Seigneur. Non point dans tout seigneur, car il est beaucoup d’hommes ainsi appelés, et qui sont mortels, fragiles et misérables; mais dans le Seigneur de, seigneurs, dans celui qui a fait le ciel et la terre. Voilà le souverain Seigneur, qui est le Dieu des dieux; il est Dieu parce que tout ce qui a été fait l’a été par lui, et c’est de lui que tout tient l’être; il est Seigneur, parce qu’il possède au-delà de toute expression tout ce qui est. Il est donc bon, et souverain Seigneur, et Dieu. Si, au moyen de ces montagnes, tu lèves tes yeux vers lui, tu en obtiendras un s secours éternel. Donc, afin qu’il soit ton secours, invoque-le, et… »
8. Ps. CXX, 3.
tomba par cette secousse, et d’ange qu’il était devint diable : il tomba parce que son pied fut ébranlé. Cherche la cause de sa chute. Il tomba par orgueil. Il n’y a dès lors que l’orgueil pour ébranler nos pieds; que l’orgueil, pour nous faire chanceler et tomber. La charité, au contraire, nous ébranle pour marcher, pour avancer, pour monter; l’orgueil, pour nous faire tomber. Aussi qu’est-il dit dans notre psaume ? « Les enfants des hommes espéreront à l’abri de vos ailes 1». S’ils sont à l’abri, ils sont toujours humbles, toujours pleins d’espérance en Dieu , toujours sans présomption d’eux-mêmes. « C’est à l’abri de vos ailes qu’ils concevront de l’espérance »; car ce n’est point en se rassasiant d’eux-mêmes qu’ils goûtent la félicité. Mais que dit ensuite le Prophète ? « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison, et vous les abreuverez au torrent de vos délices 2 ». Les voilà qui ont soif et qui s’enivrent, qui ont soif et qui boivent; mais ils ne boivent point en eux-mêmes , car ils ne sont point des sources. Où boivent-ils alors? « C’est à l’abri de vos ailes qu’ils conçoivent l’espérance 3». S’ils sont à l’ombre de vos ailes, ils sont humbles. Pourquoi? « Parce que c’est en vous», dit le Prophète, « qu’est la source de la vie 4». Ces montagnes donc ne s’arrosent point elles-mêmes, pas plus qu’elles ne s’illuminent. Vois en effet ce qui suit : « C’est en votre lumière que nous verrons la lumière 5». Si donc c’est dans la lumière de Dieu que nous voyous la lumière ; qui est privé de la lumière, sinon l’homme qui ne voit point en Dieu? Quiconque veut être sa propre lumière, se prive dès lors de la lumière qui l’éclaire. Aussi, sachant qu’il n’y a, pour être privé de la lumière, que celui-là seul qui veut s’éclairer, bien qu’il ne soit que ténèbres, le Prophète ajoute: « Que le pied de l’orgueil ne vienne point contre moi, et que la main du pécheur ne m’ébranle point » ; c’est-à-dire, qu’à l’imitation des pécheurs, je ne sois point ébranlé et séparé de vous. Mais pourquoi craindre et dire : « Que le pied de l’orgueil ne vienne point sur moi? » Le Prophète répond : « C’est là que sont tombés ceux qui commettent l’iniquité 6 ». Tous ceux qui commettent maintenant l’iniquité sous tes yeux sont déjà
1. Ps. XXXV, 8. — 2. Id. 9.— 3. Id. 8.— 4. Id. 10.— 5. Ibid. — 6. Id. xxxv, 12, 13.
12
condamnés; mais, pour en arriver là, ils sont tombés où le pied de l’orgueil les a heurtés.
Il a donc raison celui qui écoute afin de monter et de ne point tomber, afin de s’élever de cette vallée de larmes, sans tomber par orgueil; il a raison de dire à Dieu : « Ne permettez point que mon pied soit ébranlé », et Dieu lui répond : « Que ton gardien ne s’endorme pas ». Ecoutez bien, mes frères. On joint ensemble ici deux interlocuteurs. L’homme qui s’élève, en chantant ce cantique, dit à Dieu : « Ne permettez point que mon pied soit ébranlé »; et Dieu parait lui répondre : Tu me dis : « Ne permettez point que mon pied soit ébranlé », ajoute alors:
« Et que ton gardien ne s’endorme pas », ton pied alors ne sera point ébranlé.
6. Peut-être va-t-il répondre: Est-il en mon pouvoir que mon gardien ne s’endorme pas? Je voudrais qu’il ne s’endormît point, qu’il ne sommeillât point. Choisis donc pour te garder celui qui ne dort, qui ne sommeille point, et ton pied ne sera point ébranlé. Or, Dieu ne dort jamais; choisis donc le Seigneur pour ton gardien, situ veux avoir un gardien vigilant. « Ne permettez point que mon pied « soit ébranlé », dis-tu : c’est bien; c’est très-bien. Mais Dieu te répond : « Et que ton gardien ne s’endorme pas ». Tu allais chercher parmi les hommes un gardien, et dire: Qui trouverai-je pour ne point dormir ? Quel homme ne s’endort point? Qui trouver? Où aller? Où me tourner? Voilà que le Seigneur vient à ton aide : « Voilà qu’il ne dormira point, qu’il ne sommeillera point, celui qui garde Israël 1». Car c’est le Christ qui garde Israël. Sois donc Israël, toi-même, Qu’est-ce à dire Israël? Israël signifie voyant Dieu. Et comment voit-on Dieu? D’abord par la foi, ensuite face à face. Si tu ne peux le voir face à face, vois-le du moins par la foi. Si tu ne peux le voir face à face, parce qu’en cela consiste la claire vue, vois du moins ses gloires postérieures. C’est ce que le Seigneur dit à Moïse : « Tu ne saurais voir ma face, mais quand je serai passé, tu me verras par derrière 2 ». Tu attends qu’il passe : il est déjà passé;
suis-le de vue par derrière ; où est-il passé ? Ecoute saint Jean : « Quand vint l’heure », nous dit-il, « où il devait passer de ce monde à son Père 3». Déjà Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait la Pâque, et Pâque
1. Ps. CXX, 4. — 2. Exod. XXXIII, 20, 23. — 3. Jean, XIII, 1.
signifie passage, car c’est un mot hébreu, et non, comme l’ont cru plusieurs, un mot grec, ayant le sens de souffrances. D’autres, plus exacts et plus savants, ont trouvé que Pâque est un mot hébreu ayant le sens de passage, et non de douleur. C’est par les souffrances que Jésus-Christ a passé de la mort .à la vie, nous traçant ainsi la voie, à nous qui croyons en sa résurrection, afin que nous passions de la mort à la vie. C’est peu de croire que le Christ est mort : les païens,.les Juifs, les impies le croient aussi. Tous croient qu’il est mort; la foi chrétienne consiste à croire en sa résurrection ; croire qu’il est ressuscité, c’est donc l’important pour nous. Il a donc voulu être vu dans son passage, ou dans sa résurrection, et il a voulu que l’on crût en lui quand il passait, parce qu’il a été livré pour nos péchés, et qu’il est ressuscité pour notre justification 1 . Telle est la foi en la résurrection du Christ, vivement recommandée par l’Apôtre : « Vous serez sauvés », dit-il, « si vous croyez de tout votre coeur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts 2 ». Il ne dit point : Si tu crois que le Christ est mort, ce que croient les païens, les Juifs et tous ses ennemis; mais bien: « Si tu crois de tout ton coeur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé ». Croire ainsi, c’est être Israël, c’est voir Dieu ; et bien que tu le voies seulement par derrière, la foi en ses gloires postérieures te conduira à la claire vue. Qu’est-ce à dire? C’est-à-dire quand tu croiras en ce que Jésus-Christ s’est fait pour toi, dans la suite des temps, quand tu croiras en ce qu’il a pris de toi postérieurement. Car au commencement quelle est sa face? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu». Qu’est-il postérieurement ? « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous ». Croire donc en ce que le Verbe s’est fait pour toi, en la résurrection de sa chair, afin de ne point désespérer de la tienne, c’est devenir Israël. Mais une fois que tu seras Israël, ton gardien ne dormira point, ne sommeillera point. Car tu es Israël, et tu as entendu le Psalmiste : « Voilà que le gardien d’Israël ne dormira point, ne sommeillera point ». Le Christ lui-même a dormi, mais il est ressuscité. Que dit-il à son tour dans un psaume ? « J’ai dormi, j’ai pris mon sommeil ». Est-il
1. Rom. IV, 25. — 2. Id. X, 9. — 3. Jean, I, 14.
demeuré endormi ? « Je me suis levé », dit-il. « parce que le Seigneur me protégera 1 ». Si donc il est ressuscité, il a passé; s’il a passé, regarde-le par derrière. Crois en sa résurrection. Et comme l’Apôtre a dit : « Quoiqu’il ait été crucifié selon la faiblesse de la chair, il est néanmoins vivant par la puissance de Dieu 2 »; et encore : « Le Christ, ressuscité d’entre les morts, ne meurt plus; la mort n’aura plus d’empire sur lui 3»; le Prophète a raison de chanter: « Voilà qu’il ne dormira point, qu’il ne sommeillera point, le gardien d’Israël ». Tu cherches, peut-être, dans un sens charnel, qui ne dormira point, qui ne sommeillera point ? Tu le cherches parmi les hommes, mais en vain; tu ne le trouveras pas. Ne mets ta confiance dans aucun homme, puisque tout homme dort, tout homme sommeille. Quand sommeille-t-il? quand il porte ici-bas une chair fragile. Quand dormira-t-il? quand il sera mort. Ne mets donc point ta confiance dans un homme. Il peut sommeiller, puisqu’il est mortel, et il s’endort en mourant. Ne cherche point parmi les hommes.
7. Et qui donc, me diras-tu, pourra me garder sans dormir, sans sommeiller? Ecoute ce qui suit: « Le Seigneur te gardera ». Ce n’est donc point un homme qui dort ou qui sommeille, mais le Seigneur qui te garde. Comment te garde-t-il ? « C’est lui qui est ta défense, qui couvre ta droite » Courage, mes frères I comprenons, avec le secours de Dieu, ce que signifie cette parole : « Le Seigneur est ta défense, il couvre ta main de droite ». Il y a, je crois, quelque raison mystérieuse qui a détourné le Prophète de dire purement et simplement : « Le Seigneur te protégera»; mais lui a fait ajouter : « Il couvre la main de ta droite ». Dieu ne garde-t-il que notre droite, et néglige-t-il notre gauche? Ne nous a-t-il pas faits entièrement? Et celui qui a fait notre droite, n’a-t-il pas fait aussi notre gauche? S’il lui a plu de ne parler que de la droite, pourquoi cette expression: la main de ta droite, et non pas simplement, la main droite? Pourquoi ce langage, s’il n’y avait pas là quelque raison mystérieuse qu’il nous dérobe, afin que nous frappions à la porte? Car il devrait dire, sans rien ajouter, ou bien : Le Seigneur te gardera; ou, s’il voulait ajouter la droite: Le Seigneur te protégera sur ta droite; ou enfin, s’il voulait ajouter la main, il dirait:
1. Ps. III, 6. — 2. II Cor, XIII, 4, — 3. Rom. VI, 9.
Le Seigneur couvrira ta main droite, et non la main de ta droite. Je vous dirai ce que daignera me suggérer le Seigneur ; lui qui veut bien habiter en vos âmes, daignera, sans doute, vous faire agréer mes paroles comme celles de la vérité. Vous ne savez encore ce que je veux dire; mais quand je vous l’aurai dit, ce n’est point moi qui vous montrerai la vérité de mes paroles, vous-mêmes en reconnaîtrez la vérité. Comment la reconnaîtrez-vous, sinon à la lumière de Celui qui habite en vous, parce que vous êtes au nombre de ceux qui disent « Ne laissez point s’ébranler mon pied » ; et à qui lui-même répond: « Que ton gardien ne s’endorme pas, qu’il ne sommeille pas ? » Que Jésus-Christ ne s’endorme point en vous, et alors vous comprendrez la vérité de nies paroles. Comment cela, direz-vous? Parce que, si votre foi s’endormait, le Christ dormirait en vous. Car le Christ est dans votre coeur, quand vous croyez au Christ. L’Apôtre nous dira que le Christ habite en nos coeurs par la foi 1 . Que notre foi ne sommeille point, et le Christ veille en nous. Et si ta foi sommeillait, et te laissait, à l’égard du sujet qui nous occupe, dans une fluctuation semblable à celle du vaisseau que battait la tempête, et dans lequel Jésus dormait 2, éveille le Christ, et la tempête s’apaisera.
8. J’en appelle donc à votre foi, mes frères, ô vous qui êtes les fils de l’Eglise, qui vous êtes avancés dans l’Eglise, et qui vous avancerez si vous ne l’avez point fait encore, qui ferez des progrès de plus en plus rapides, et qui en avez faits déjà, j’en appelle à votre foi; comment comprenez-vous cette parole que vous entendez dans l’Evangile : « Que votre main gauche ignore ce que fait votre droite 3? » Comprendre cette parole, c’est comprendre ce qu’est la droite et ce qu’est la gauche ; vous comprendrez également que c’est Dieu qui a fait l’une et l’autre, la droite et la gauche, et que néanmoins la droite ne doit point savoir ce que fait la gauche. La gauche signifie toute possession temporelle, et la droite le bien éternel et immuable que Dieu nous a promis. Or, si le même Dieu qui nous donnera la vie éternelle nous console pendant cette vie parles biens des temps, c’est lui, assurément, qui a fait la droite et la gauche. David a dit dans un psaume, à propos de quelques-uns, que « leur bouche a dit des
1. Ephés. III, 17. — 2. Matth. VIII, 24-26. — 3. Id. VI, 3.
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choses vaines, et que leur droite est la droite de l’iniquité». Donc, il en trouve, et il les en blâme, qui prennent leur véritable droite pour la gauche, et leur véritable gauche pour leur droite, et il nous montre ensuite quels sont ces hommes. Quiconque ne voit pour l’homme de félicité que dans les seuls biens et les plaisirs du temps, dans l’abondance et les richesses de ce monde, celui-là est un insensé, un pervers, il prend sa gauche pour sa droite. Tels étaient ceux dont le psaume nous dit, non point qu’ils n’avaient pas reçu de Dieu les biens qu’ils possédaient, mais qu’ils ne faisaient consister qu’en ces jouissances la vie bienheureuse, et ne recherchaient rien autre chose. Ecoutez, en effet, ce qu’il dit ensuite à leur sujet: « Leur bouche a dit des choses vaines, et leur droite est la droite de l’iniquité ». Et ensuite : « Leurs enfants sont comme de jeunes arbres, leurs filles sont ornées comme l’idole d’un temple, leurs « celliers sont remplis et regorgent deçà et delà, leurs brebis sont fécondes et s’en vont en foule de leurs étables; leurs boeufs sont gras, on ne voit dans les clôtures ni passage ni ruine, et nul cri ne s’élève de leurs places publiques 1 ». Telle est la grande félicité de quelques-uns. Toutefois cette félicité pourrait échoir à un juste, comme elle échut à Job ; mais Job la regardait comme sa gauche, et non comme sa droite; car il ne comptait pour sa droite que le bonheur continuel et sans fin qu’il se promettait en Dieu. C’est pourquoi Dieu permit qu’on le frappât sur la gauche, et sa droite lui suffit. Comment la gauche fut-elle frappée? Par les tentations du démon. Le démon lui enleva soudainement ses biens, lui à qui Dieu permet d’agir, pour éprouver le juste et châtier l’impie, enleva tout à Job; mais Job savait que la gauche était la gauche, et qu’il n’y a que la droite qui soit la droite; avec quelle force admirable il s’attacha à la droite ! Il tressaillit dans le Seigneur, il se consola de ses pertes, parce qu’il ne laissa point entanier ses trésors intérieurs; son coeur était plein de Dieu.
« Le Seigneur l’a donné », dit-il, « le Seigneur l’a ôté; ainsi qu’il a plu au Seigneur, il a e été fait : que le nom du Seigneur soit béni 2». Telle était sa droite, le Seigneur lui-même, la vie éternelle même, la possession de l’ineffable lumière, la source de la
1. Ps. CXLIII, 11-15. — 2. Job, I, 21.
vie, la lumière dans la lumière. « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison 1». C’était là sa droite. Quant à sa gauche elle n’était qu’un secours de consolation, et non un affermissement dans la félicité. Car Dieu était pour lui le bonheur véritable et souverain. Ainsi, quand David a dit de ces hommes que « leur bouche s’épanche en vanités, que leur droite est la droite de l’injustice 2 », il ne leur fait pas un crime de posséder tous ces biens , mais de ce que leur bouche se répand en paroles vaines. En effet, que voyons-nous ensuite? Après avoir énuméré toutes leurs richesses, il s’écrie : « Ils ont appelé heureux le peuple qui possède ces biens 3 ». Telle est la vanité qu’a proférée leur bouche, c’est d’avoir proclamé heureux le peuple qui a de tels biens. Mais que direz-vous, ô Prophète, qui savez discerner quelle est votre gauche et quelle est votre droite? Il continue en disant: « Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu 4».
9. Que votre charité soit donc attentive. Nous avons vu ce qu’est la gauche et vu encore ce qu’est la droite. Ecoutez dans les cantiques la confirmation de nos paroles : « Sa gauche est sous ma tête », nous dit l’Epouse en nous parlant de l’Epoux, l’Eglise en parlant du Christ dans l’embrassement d’une ineffable charité. Que dit-elle donc? «Sa gauche est sous ma tête », et il m’embrasse de sa droite 5. D’où vient que l’Epoux, afin d’embrasser I’Epouse, mettait sa gauche sous sa tête et sa droite au dessus; sa gauche pour la consoler et sa droite pour la protéger? « Sa gauche est sous ma tête », nous dit-elle. Cette gauche vient de Dieu, bien qu’elle soit appelée gauche, parce que c’est lui qui donne tous les biens temporels. Combien sont vains, sont impies ceux qui demandent ces biens aux idoles, aux démons ! Combien en est-il qui les demandent aux démons sans les obtenir; combien d’autres qui les obtiennent sans les demander aux démons, car les démons ne les donnent point. De même beaucoup les demandent au Seigneur et ne les obtiennent point. Dieu qui nous appelle à la droite sait aussi régler la gauche. Si donc elle est la gauche,qu’elle soit la gauche, mais sous notre tête, et que la tête s’élève au-dessus d’elle, ou plutôt notre foi dans laquelle habite le Christ. Loin de toi de préférer à ta
1. Ps. XXXIII, 9.— 2. Id, CXLIII, 8. — 3. Id, 5. — 4. Ibid. — 5. Cant. II, 6.
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foi rien de temporel, et alors ta gauche ne sera pas au-dessus de ta tête ; suborne à ta foi tout ce qui est du temps, et mets ta foi au-dessus de tout ce qui passe, alors la gauche sera sous ta tête, et la droite de l’Epoux t’embrassera.
10. Ecoute les Proverbes te dire encore ce qui est la droite et ce qui est la gauche. Il est dit, à propos de la Sagesse: « La longueur des jours, les années de la vie sont dans sa droite; et dans sa gauche, la gloire et les richesses 1».Cette longueur des jours marque l’éternité; c’est ainsi que l’Ecriture ne donne le nom de longueur qu’à ce qui est éternel; car, tout ce qui a une fin est court. « Je le comblerai de la longueur des jours 2 », est-il dit à un autre endroit. Autrement, y aurait-il une grande faveur à dire: « Honorez votre père et votre mère, afin de vivre longtemps sur la terre 3? » Quelle terre, sinon celle dont il est dit : « Vous êtes mon espérance, mon héritage sur la terre des vivants 4?» Qu’est-ce que vivre longtemps sur cette terre, sinon vivre éternellement? Ici-bas qu’est-ce, en effet, que vivre longtemps, sinon arriver à la vieillesse? Quelque long que cet âge nous paraisse, dès qu’on y arrive, il paraît court, parce qu’il a une fin. Beaucoup vieillissent ici-bas après avoir maudit les parents; beaucoup d’autres, après les avoir honorés, vont bientôt à Dieu. La promesse de vivre longtemps sur cette terre est-elle donc accomplie? Non, niais cette, longue vie s’entend de l’éternité. La longue vie est dans sa droite; niais dans sa gauche on trouve les richesses, la gloire, ce qui est nécessaire ici-bas et que les hommes appellent des biens. Mais un homme s’élève contre toi et veut te frapper sur la droite, c’est-à-dire te ravir ta foi tu as reçu un soufflet sur la droite, présente la gauche 5; c’est-à-dire, laisse enlever ce qui est du temps et non ce qui est éternel. Ecoutez comme l’apôtre saint Paul pratiquait cette doctrine. Les hommes persécutaient en lui le chrétien ; on frappait sa droite, il présentait sa gauche: « Je suis citoyen romain», disait-il 6. lis outrageaient en lui la droite, il les effrayait de sa gauche, parce qu’ils ne pouvaient craindre en lui la droite, puisqu’ils ne croyaient pas au Christ. Si donc c’est la droite qui embrasse la gauche qui est sous la tête,
1. Prov. III, 16.— 2. Ps. XC, 16.— 3. Exod,. XX, 12. — 4. Ps. CXI, 6. — 5. Matth. V, 39. — 6. Act. XXII, 25.
que signifie cette parole : « Que votre gauche ignore ce que fait votre droite? » C’est-à-dire, quand tu fais une bonne oeuvre, fais-la en vue de la vie éternelle. Car, situ ne fais le bien sur la terre que pour posséder en abondance les biens terrestres, ta main gauche fait ce que tait ta droite ; tu mets la droite avec la gauche. N’agis donc jamais que pour la vie éternelle. Oui, agis de la sorte, et tu agiras sans crainte; tel est l’ordre du Seigneur. Si tu n’agis que pour les biens de la terre et en vue de la vie présente, il n’y a que ta droite pour agir; mais situ travailles en vue de la vie éternelle, et qu’il se glisse quelque désir qui tienne à la vie du temps, de manière à travailler aussi dans cette vue et par le désir d’une récompense terrestre, c’est là mêler la main droite aux oeuvres de la main gauche; et c’est ce que Dieu défend.
11. Arrivons maintenant à cette parole du psaume « C’est le Seigneur qui couvre la main de votre droite ». La main signifie la puissance; comment le prouver? C’est que la main de Dieu est appelée la puissance de Dieu. Car le diable qui tenta Job dit à Dieu « Etendez votre main, touchez ce qui est à lui, et voyez s’il vous bénit en face 1 ». Qu’est-ce à dire: « Etendez votre main », sinon donnez-m’en le pouvoir? Mais écoute plus clairement encore, ô mon frère, afin de couper court aux pensées charnelles, et de ne point te figurer un Dieu qui a des membres; vois plus clairement que la main de Dieu est sa puissance. Il est dit quelque part dans l’Ecriture : « La mort et la vie sont dans les mains de la langue 2 ». Nous connaissons le morceau de chair appelé langue, se remuant dans la bouche, frappant le palais et les dents pour articuler les sons qui forment la parole. Montrez-moi la main de la langue. La langue n’a donc point de mains, et cependant elle a une main. Quelle est cette main de la langue? Son pouvoir. Qu’est-ce à dire que « la vie et la mort sont dans les mains de la langue? Ta bouche te justifiera et ta bouche te condamnera 3». Si donc la main est le pouvoir, quelle est la main de la droite? Je ne vois rien de plus juste, sinon de comprendre par la main de la droite le pouvoir que Dieu t’a donné de prendre place à sa droite, avec le secours de sa grâce, si tu le veux. Car tous les impies seront à sa gauche; et c’est à droite
1. Job, I, 11. — 2. Prov. XVIII, 21.— 3. Matth. XII, 37.
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que seront les fils de Dieu fidèles à sa volonté;
c’est à eux qu’il dira: « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé à l’origine du monde 1 ». Tu as donc reçu le pouvoir d’être à la droite, le pouvoir de devenir enfant de Dieu. Quel pouvoir? Celui dont saint Jean nous dit : « Il leur a donné la puissance de devenir enfants de Dieu 2 ». D’où as-tu reçu cette puissance? « Elle est donnée à ceux qui croient en son nom ». Si donc tu as la foi, tu as aussi le pouvoir d’être enfant de Dieu. Or, être parmi les enfants de Dieu, c’est être à sa droite. Donc ta loi est la main de ta droite, c’est-à-dire que la main de ta droite c’est le pouvoir qui t’a été donné d’être parmi les enfants de Dieu. Mais que deviendrait cette puissance que l’homme a reçue, si Dieu ne le protégeait? Le voilà qui croit, qui marche dans la foi; il est faible, agité au milieu des tentations, des chagrins, des attraits charnels, des aiguillons de la convoitise, des artifices et des pièges de l’ennemi. De quoi lui sert de croire au Christ et d’avoir la puissance d’être parmi les enfants de Dieu? Malheur à cet homme, si Dieu ne vient au secours de sa foi; c’est-à-dire s’il n’empêche que tu sois tenté au-dessus de tes forces, comme l’a dit l’Apôtre : « Dieu est fidèle et il ne souffrira point que vous soyez tentés au-delà de ce que vous pouvez supporter 3 ». Celui donc qui ne souffre pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, quoique nous ayons déjà la foi, quoique nous possédions la main de notre droite, Dieu nous protége sur la main de notre droite. Il ne nous suffirait pas d’avoir la main de notre droite, si lui-même ne couvrait de sa protection cette main de notre droite.
12. Voilà pour les tentations : écoutez ce qui suit : « Que le Seigneur te protége sur la main de ta droite ». Je vous l’ai expliqué, et, autant que je puis en juger, j’ai réveillé vos souvenirs. Si vous ne l’aviez déjà su, et su par les saintes Ecritures, vos murmures ne m’auraient point fait connaître que vous l’avez compris. Donc, mes frères, puisque vous l’avez. compris, voyez ce qui suit, pourquoi Dieu nous protége, et sur la main droite, c’est-à-dire dans cette nième toi, dans laquelle nous avons reçu le pouvoir d’être enfants de Dieu et d’être à sa droite. Pourquoi faut-il que Dieu nous protège? A cause des scandales. D’où
1. Matth. XXV, 34. — 2. Jean, I, 12. — 3. I Cor. X, 13.