Enarrationes in Psalmos (page 45)
10. Qu’appelle-t-on vulgairement les enfants des hommes? Veux-tu le savoir? « Son esprit s’en ira, et la chair retournera dans sa terre 1 ». Voilà tout ce que dit la chair, sans savoir combien de temps elle parlera: elle menace et ne sait combien elle vivra. Son esprit s’en ira subitement, et élle retournera dans sa terre. Mais son esprit s’en ira-t-il comme il le voudra? Il s’en ira, et même s’en ira quand il ne le voudra point, et dans un temps qu’il ignore retournera dans sa terre. Quand l’âme s’en ira, la chair retournera dans la terre. Mais parce que c’était la chair qui parlait de la sorte (Pour dire en effet: Comptez sur moi, c’est moi qui vous donne, il n’y a que des hommes dont il est dit: « Ils sont chair »), « voilà que l’esprit sortira, et « elle retournera dans la poussière; en ce « jour périront toutes ses pensées o. Qu’est devenue cette enflure? Qu’est devenu cet orgueil? Où est cette jactance? Peut-être cet homme est-il au lieu du bonheur, avec les justes, si tant est qu’il soit passé. Car je ne sais où sera passé celui qui parle de la sorte. C’est l’orgueil qui parle de la sorte, et je ne sais où vont ces hommes, à moins qu’en jetant les yeux sur un autre psaume je ne voie pour eux un passage funeste. « J’ai vu « l’impie élevé plus haut que les cèdres du Liban, et j’ai passé, et voilà qu’il n’était plus, et je l’ai cherché, et sa place ne s’est e plus trouvée 2 ». Cet homme juste qui a passé, sans trouver l’impie, est donc arrivé où l’impie n’était point. Ecoutons donc tous, mes frères, écoutons, mes bien-aimés en Dieu.
Quelles que soient nos tribulations, quel que soit notre désir de la grâce divine, gardons-nous de mettre notre confiance dans les princes, ou dans les fils des hommes, en qui n’est pas le salut. Tout cela est mortel, tout cela passe et doit finir, « Son esprit s’en ira, et il retournera dans sa terre : en ce jour périront toute ses pensées ».
11. Que faire donc, si nous ne devons espérer ni dans les fils des hommes, ni dans
1. Ps. CXLV, 4. — 2. Id. XXXVI, 35, 36.
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les princes? Que faire? « Bienheureux celui dont le Dieu de Jacob est le soutien 1». Heureux donc, non pas tel ou tel homme, non pas tel ou tel ange, mais celui qui a pour soutien le Dieu de Jacob : parce qu’il soutint Jacob au point d’en faire Israël. Secours éclatant! car Israël voit Dieu. Donc au milieu du pèlerinage de cette vie, si tu as pour soutien le Dieu de Jacob, tu deviendras Israël et tu seras le voyant de Dieu ; alors il n’aura plus ni labeur, ni gémissement, aux cuisantes inquiétudes succéderont les saintes louanges.
« Bienheureux celui qui a pour soutien le Dieu de Jacob », et de ce même Jacob. Pourquoi ce bonheur? Il gémit quelque temps encore ici-bas ; mais « son espérance est dans le Seigneur son Dieu ». Celui en qui est maintenant son espérance, sera un jour pour lui son bien. Est-ce me tromper, mes frères, que dire que Dieu sera un jour notre bien? Ne pourrais-je pas dire qu’il sera notre héritage? « Vous êtes mon espérance, ma portion dans la terre des vivants 2 ». Vous serez donc mon partage, Seigneur; vous serez ma possession, et vous ne posséderez. Tu seras, ô mon frère, la possession de Dieu, et Dieu sera la tienne. Tu semas sa portion, afin qu’il te cultive, et il sera la portion pour le cultiver. Tu cultives le Seigneur en effet, et il daigne te cultiver. Je rends mon culte à Dieu, disons-nous, et l’on nous comprend. Mais comment Dieu peut-il ne cultiver? Nous lisons dans l’Apôtre : « Vous êtes le champ que Dieu cultive, l’édifice qu’il bâtit 3 ».
Et le Seigneur : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments, et mon Père est le vigneron 4 ». Le Seigneur donc te cultive pour te faire porter du fruit, et tu offres ton culte à Dieu, pour porter aussi du fruit. Que Dieu te cultive, c’est un avantage pour toi, et que tu offres ton culte à Dieu, c’est encore un avantage. Que Dieu cesse de cultiver l’homme, et l’homme est un champ stérile; que l’homme cesse de cultiver Dieu, c’est encore l’homme qui est désert. Dieu ne tire aucun accroissement de ton culte, ne perd rien de ton abandon. Il sera donc notre possession, afin de nous alimenter; et nous serons son héritage, afin qu’il nous gouverne.
12. « Son espérance est dans le Seigneur son Dieu ». Qu’est-ce que ce Seigneur son
1. Ps. CXLV, 5. — 2. Id. CXLI , 6. — 3. I Cor. III, 9. — 4. Jean, XV, I, 5
Dieu? Ecoutez, mes frères. Il en est beaucoup qui ont plusieurs dieux, et qu’ils appellent leurs maîtres, leurs dieux. Mais, dit l’Apôtre, « Bien qu’il y en ait beaucoup que l’on nomme dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, et qu’il y ait ainsi plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, le Père, d’où procèdent toutes choses, et un seul Seigneur, qui est Jésus-Christ, par qui tout a été fait 1 ». Que Dieu donc soit ton espérance, qu’il soit ton Dieu, que ton espoir soit en lui. Il a mis également sa confiance dans son Seigneur et son Dieu, celui qui adore Saturne; il a mis son espoir dans son Seigneur et son Dieu, celui qui adore Mars, ou Neptune, ou Mercure; que dis-je? qui adore son ventre, et dont il est dit : « Leur dieu c’est le ventre 2 ». Tel est donc le dieu de l’un et tel le dieu de l’autre. Mais quel est le Dieu de celui que le Prophète appelle heureux? « Celui qui a fait le ciel et la terre et e tout ce qui est en eux 3 ». Notre Dieu est grand, mes frères! Gloire à son saint nom, puisqu’il a daigné faire de nous son héritage.
Tu ne vois pas encore le Seigneur, et tu ne saurais aimer pleinement ce que tu ne saurais voir encore. Tout ce que tu vois est son ouvrage. Tu admires le monde, et pourquoi point le Créateur du monde? Tu vois le ciel, et tu es dans l’effroi; tu considères la terre, et tu es dans la stupeur; comment embrasser par la pensée l’étendue des mers? Considère ces étoiles innombrables; considère ces germes si nombreux, ces animaux si divers, et ceux qui nagent dans les eaux et ceux qui rampent sur la terre, et ceux qui volent dans les airs, et ceux qui marquent leur passage dans les cieux, combien tout cela est grand, est admirable, est surprenant de beauté! Et voilà qu’il est ton Dieu, celui qui a fait tout cela. Mets en lui ton espérance, afin d’être heureux. « Son espérance est dans le Seigneur son Dieu ». Quel Dieu? « Celui qui a fait le ciel et la terre, et tout ce qu’ils renferment». Combien notre Dieu est grand!
13. Voyez, mes frères, combien est grand, combien est bon le Dieu qui fait de si grandes choses. Quelle a donc été la pensée de Dieu, (si toutefois l’on peut dire de Dieu qu’il a pensé) quand « il a fait le ciel et la terre, et tout ce. qui est en eux? » Tout cela est grand
1. I Cor. VIII, 5, 6. — 2. Philipp. III, 19 — 3. Ps. CXLV, 6.
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sans doute, me dira l’homme, je le vois: Dieu a fait le ciel, et la terre, et les mers. Mais quand est-ce que Dieu me compte parmi ses oeuvres? Est-il vrai qu’il prenne soin de moi, que je sois l’objet de ses pensées, qu’il sache même que je suis en vie? Que dis-tu, ô mon frère?
ferme ton coeur à ces funestes pensées; prends place parmi ceux dont nous disions tout à l’heure : « Je louerai le Seigneur dans ma vie, je chanterai mon Dieu tant que je suis ». Mais c’est à des hommes tièdes que notre interlocuteur tient ce langage, il les stimule, il semble craindre qu’ils ne désespèrent d’eux-mêmes, dès lors que peut-être ils ne sont point dans la pensée de Dieu. Ils sont nombreux, en effet, ceux qui pensent de la sortent. Mais ils ne quittent le Seigneur, ils ne s’abandonnent au courant de toutes sortes de péchés, que par cette pensée que Dieu ne prend d’eux aucun souci. Ecoute les saintes Ecritures, et ne désespère plus de toi-même. Celui qui a pris soin de te faire n’aura-t-il donc plus soin de te refaire? Ton Dieu n’est-il pas celui qui a fait le ciel et la terre? Si le Prophète n’avait rien ajouté, peut-être pourrais-tu dire : Le Dieu qui a fait le ciel et la terre est grand sans doute; mais sa pensée descend-elle jusqu’à moi? On te répondrait : C’est lui qui t’a fait. Comment? Est-ce donc moi qui suis le ciel, ou moi la terre, ou moi la mer? Il est évident que je ne suis ni le ciel, ni la terre, ni la mer; mais je suis sur la terre. Tu es donc sur la terre, tu l’accordes du moins. Ecoute maintenant que Dieu n’a pas fait seulement le ciel, et la terre et les mers; car « il a fait le ciel, et la terre, et la mer, et tout ce qui les occupe ». Si donc tout ce qui les occupe est son ouvrage, toi aussi. Dire toi, ce n’est point assez : il a fait le passereau, la sauterelle, un vermisseau ; il n’est rien de tout cela qu’il n’ait fait, rien dont il ne prenne soin. Et ce soin n’est point éveillé par ses lois seulement, puisqu’il n’a donné des préceptes qu’à l’homme seul. Le Psalmiste a dit en effet : « Vous sauverez, Seigneur mon Dieu, les hommes et les animaux, selon votre grande miséricorde 1 ». C’est donc selon votre infinie miséricorde que vous sauverez les hommes et les bêtes. Mais l’Apôtre ajoute : « Est-ce que Dieu prend soin des boeufs 2 ? ». D’une part nous lisons donc :
1. Ps. XXXV, 7. — 2. I Cor. IX, 9.
Dieu ne prend aucun soin des boeufs; d’autre part : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux ». Est-ce là une contradiction? Que veut dire l’Apôtre dans cette question : « Dieu prend-il soin des boeufs? » Quand le Seigneur a dit : « Vous ne lierez point la bouche au boeuf qui foule le grain 1 », avait-il donc en vue les boeufs? Il voulait spécifier certains boeufs en particulier. Car le Seigneur n’entend pas t’apprendre à soigner des boeufs; l’homme fait ici naturellement ce qu’il doit faire. Il est ainsi fait qu’il doit prendre soin des animaux qui lui appartiennent, Dieu ne lui a fait aucun précepte à cet égard, il lui a seulement donné la tendance qui l’a rendu propre à le faire: voilà ce qu’a fait Dieu. Mais un autre doit le conduire, comme lui-même conduit son bétail; et celui qui le dirige, lui a donné des préceptes. C’est donc dans le sens d’un précepte que Dieu se met peu en peine des boeufs; mais dans le sens de cette providence universelle par laquelle il a créé tout, et gouverne tout, nous devons dire : « C’est vous, Seigneur,qui « sauverez les hommes et les animaux ».
14. Que votre charité redouble d’attention. Quelqu’un m’objectera peut-être : C’est le Nouveau Testament qui dit que Dieu ne prend pas soin des boeufs ; tandis que l’Ancien Testament nous dit: « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux ». On calomnie parfois les deux Testaments, en disant qu’il ne sont point d’accord. Qu’un homme s’en vienne me dire qu’il y a contradiction entre l’Ancien et le Nouveau, et me demander dans le Nouveau un passage qui ressemble à celui-ci : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux»; que répondrai-je?Rien de plus sommaire dans le Nouveau Testament, que l’Evangile. Or, je trouve dans cet Evangile que Dieu prend soin de tous les animaux, et dès lors nul ne saurait me contredire. L’Apôtre serait-il donc en contradiction ave l’Evangile? Ecoutons le Seigneur lui-même prince et maître des Apôtres : «Considérez », nous dit-il, « les oiseaux du ciel, qui ne sèment point, qui ne moissonnent point, qui n’amassent point dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit 2 ». Donc, en dehors de l’homme, Dieu prend soin des animaux, seulement pour les nourrir, non pour leur donner des lois. Donc, s’il s’agit des préceptes,
1. Deut. XXV, 4. — 2. Matth. VI, 26.
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Dieu n’a aucun soin des boeufs ; mais quand il s’agit de créer, de paître, de gouverner, de conduire, tout appartient à Dieu. « Deux passereaux ne se vendent-ils pas une obole », dit Notre-Seigneur Jésus-Christ , « et l’un d’eux ne tombera pas sur la terre sans la volonté de votre Père? N’êtes-vous pas beaucoup plus qu’eux? » Garde-toi donc de dire: Dieu n’a de moi nul souci. Dieu prend soin de ton âme, Dieu prend soin de ton corps, parce que Dieu a fait ton âme et a fait ton corps. Mais Dieu, diras-tu, ne me discerne point dans une si grande foule. Voici dans l’Evangile un texte bien surprenant: « Tous les cheveux de votre tête sont comptés » 1.
15. « Dieu donc est mon Dieu, en lui est mon espérance ; c’est lui qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qui les occupe». Mais en ce qui me concerne, que fait-il pour moi? « Il conserve la vérité pour jamais 2 ». Le Prophète nous apprend à aimer Dieu et à le craindre. « Il garde pour toujours la vérité ». Quelle est la vérité qu’il garde pour jamais, quelle vérité et comment la conserver?
« Il rend justice à ceux que l’on opprime». Il prend en main la défense de ceux que l’on opprime, et il leur rend justice, mes frères. A qui? A ceux que l’on opprime, en châtiant les oppresseurs. Si donc il favorise les opprimés et châtie les oppresseurs, vois parmi lesquels tu veux être compté. Vois et considère si tu veux être parmi les opprimés, ou parmi les oppresseurs. Voici une parole de saint Paul, qui s’adresse à toi : « C’est être déjà criminel », te dit-il, «que d’avoir des procès. Pourquoi ne pas souffrir qu’on vous fasse tort 3 ? » Le voilà qui blâme les hommes de ne vouloir endurer aucun tort. Il ne l’engage pas à souffrir la peine, mais l’injure; car toute peine n’est pas pour cela une injure. Il n’y a d’injure qu’à souffrir contre le droit. te dis pas : Je suis au nombre de ceux qui souffrent l’injure, car j’ai souffert à telle ou elle occasion. Vois si c’est injustement que tu as souffert. Les voleurs souffrent souvent, nais non l’injustice. Les hommes coupables le crimes, de maléfices, d’effractions, d’adultères, de corruption, souffrent tous de grands maux, mais ne souffrent pas l’injustice. Autre est endurer l’injustice, et autre subir une affliction, une peine, une douleur, un châtiment. Considère où tu es, vois ce que tu as
1. Matth. X, 29-31. — 2. Ps. CXLV, 7. — 3. I Cor. XI, 7.
fait, la cause de ta souffrance, et tu comprendras par là ce que tu endures; car le droit et l’injustice sont contradictoires , puisque le droit c’est tout ce qui est juste. Mais tout ce qu’on appelle droit, n’est pas le droit pour cela. Que sera-ce si l’on se fait un droit injuste? On ne saurait donc appeler droit ce qui est inique. Le véritable droit est donc bût ce qui est juste. Examine dès lors ce que lu as fait, et non ce que tu souffres. Si tu as fait ce qui est juste, ta douleur est injuste; mais si tu as commis l’injustice, tu souffres justement.
16. Pourquoi parler ainsi, mes frères ? Afin que les hérétiques 1 ne s’applaudissent point quand ils ont à souffrir de la part des édits des princes d’ici-bas, afin qu’ils ne se mettent pas au nombre de ceux qui souffrent injustement, et qu’ils ne disent point : Voici un psaume consolant pour moi, puisque j’adore le Dieu « qui rendra justice à tous ceux que l’on opprime ». J’ai des raisons pour te demander si c’est injustement que tu souffres. Si tu as pratiqué ce qui est juste, on est injuste en te châtiant. Mais est-ce une justice de se soulever contre le Christ? Est-ce une justice d’élever autel contre autel, par une orgueilleuse rébellion? Est-ce justice de déchirer l’Eglise, quand les bourreaux ne déchirent point la tunique du Christ 2? Si tout cela n’est point le droit, tout ce que tu endures pour l’avoir fait est donc juste. Tu n’es donc pas au nombre de ceux qui souffrent injustement. Je lis dans l’Evangile un passage plus clair encore : « Bienheureux » , est-il dit « ceux qui souffrent persécution ». Attends:
pourquoi te hâter? Pourquoi dire: c’est moi? Attends, dis-je, et je te lirai tout. Tu as entendu : « Bienheureux ceux qui souffrent u persécution » ; et déjà tu commences à t’adjuger ce bonheur. Voici tout le passage, situ le permets; vois ce qui suit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice 3 ». Dis maintenant : C’est moi. Dis: C’est moi, si tu l’oses. Reprenons alors ce que nous avons dit plus haut , et pour abréger, faisons une seule question : Si tu condamnais un homme sans connaître bien sa cause, aurais-tu l’audace de prétendre garder la justice ? Appellerais-tu injustice le mal qui pourrait t’en revenir ? Tu t’ériges donc insolemment sur le tribunal de ton coeur, pour
1. Les Donatistes. — 2. Jean, XIX, 24. — 3.Matth. V, 10.
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en être précipité bientôt, et tu oses bien juger un homme dont tu ignores la cause? Traiter ainsi un seul homme, c’est injustice, et tu te croiras juste en traitant de la sorte le monde entier? Et qui donc, mes frères bien-aimés, qui donc endure l’injustice, sinon l’Eglise catholique qui souffre tous ces maux ? Elle gémit au milieu de tant de scandales des hérétiques, elle voit les artifices, les insinuations perfides arracher les faibles de son giron; elle voit les petits enfants que l’on traîne je ne sais par quels détours, comme par autant de cavernes détestables, et que l’on rebaptise, pour anéantir en eux Jésus-Christ, pour tuer en eux, non plus cette chair mortelle qui en fait des hommes, mais ce qui doit les faire vivre éternellement. On fait dire à un homme:
Je ne suis point chrétien, et l’on appelle cela juste. Tu te présenteras à l’évêque, lui dit-on, garde-toi de lui dire que tu es chrétien. Te dire chrétien, c’est t’exposer à n’en rien recevoir; dis que tu ne l’es pas, et tu recevras. Quel est cet avis, ô chrétien? Que nous enseignes-tu? Tu souffres persécution, j’en conviens; mais n’es-tu pas plus réellement un persécuteur? Quand les empereurs persécutaient les chrétiens, ils les contraignaient par la menace, comme toi par la persuasion. Tu fais dire à un chrétien qu’il ne l’est pas, obtenant ainsi par la persuasion ce que les bourreaux n’obtenaient point par la mort. Tu laisses vivre un homme qui nie être chrétien. Il est renégat, et il vit ? Non, il ne vit plus. C’est un cadavre qui te répond. Frappé par le glaive du persécuteur, le martyr est tombé, mais il vit; celui à qui tu parles est debout, mais il est tombé.
Souffrir pour de tels crimes, est-ce donc une injustice? Point d’illusion; si tes actes sont injustes , c’est justement que tu souffres. A qui donc fait justice « Celui qui garde la vérité éternellement?
» A ceux qui subissent l’injustice.
17. Viens donc, et avec tes raisonnements si sages, si ingénieux, si subtils, viens nous dire que c’est là une véritable nourriture, dis-nous: Un affamé peut-il en nourrir un autre, c’est-à-dire un pécheur donner la sainteté? Un homme qui meurt de faim peut-il donner à manger? un malade peut-il guérir ? un homme garrotté en délier un autre? Grandes et subtiles raisons, dont on veut séduire les impies ! Que notre psaume leur ferme la bouche : « Dieu qui donne la nourriture à ceux qui ont faim ». Je n’attends rien de toi, « c’est Dieu qui donne la nourriture aux affamés ». A quels affamés? à tous. Qu’est.
ce à dire, à tous? C’est-à-dire qu’il donne la nourriture à tous les animaux, à tous les hommes, et il ne réserverait aucune nourriture à ses bien-aimés ? S’ils ont une autre faim , ils ont aussi une autre nourriture. Cherchons d’abord de quoi ils ont faim, et nous verrons ensuite quelle est leur nourriture. « Bienheureux ceux qui ont faim et soit de la justice , parce qu’ils seront rassasiés 1 ». Nous devons avoir faim de Dieu. Présentons-nous devant sa porte, en sa présence, prions-le comme des mendiants; « c’est lui qui donne la nourriture à ceux qui ont faim ». Pourquoi, hérétique, le vanter de délier, de relever, d’éclairer?
Diras-tu que tu es délivré, que tu es debout, que tu es lumière? loin de là. Ecoute ce qui vient d’être dit: « Ne mettez point votre confiance dans les princes, dans les fils des hommes, en qui n’est point le salut ». Ils ne donnent point le salut. Arrière donc tous les hérétiques. « C’est le Seigneur qui délie les captifs, le Seigneur qui relève ceux qui sont tombés , le Seigneur qui donne la sagesse aux aveugles 2 », c’est-à-dire qu’il rend sages ceux qui sont aveugles. Cette pensée nous explique parfaitement les précédentes; cette parole : « Il délie ceux que l’on enchaîne », aurait pu nous faire croire qu’il s’agit ici de ces serviteurs qu’un maître a mis aux fers pour quelque faute; et celle-ci:
« Il relève ceux qui tombent », reporte notre pensée sur l’homme qui trébuche et tombe,ou que son cheval renverse. Il est d’autres chutes, comme il est d’autres chaînes, comme il est d’autres ténèbres et une autre lumière. Le Prophète nous dit que le Seigneur « donne la sagesse aux aveugles », et non qu’il éclaire les aveugles, de peur qu’on ne le comprenne à la lettre, comme on le fait de cet aveugle à qui le Seigneur ouvrit les yeux et qu’il sauva, en faisant de la boue avec sa salive 3. Afin que nous n’attendions aucune de ces faveurs temporelles, le Prophète nous parle de cette lumière de la sagesse qui éclaire les aveugles. Les captifs donc sont déliés, les hommes tombés sont relevés, dans le même sens que les aveugles arrivent à la lumière de la sagesse. D’où vient que nous sommes enchaînés?
1. Matth. — 2. Ps. CXLV, 8.— 3. Jean, IX, 6, 7.
quelle chute nous a brisés ? Notre corps fut d’abord pour nous un ornement; le péché en fait une lourde chaîne. Quelle est cette chaîne que nous portons? Notre mortalité. Ecoute l’apôtre saint Paul, encore enchaîné dans ce lieu d’exil. Quelles contrées n’a point parcourues cet enchaîné? ses chaînes lui furent peu lourdes, puisque, nonobstant leur poids, il prêcha l’Evangile à l’univers entier: l’esprit de charité souleva ses chaînes, et il parcourut une infinité de régions. Que nous dit-il néanmoins? « Mon désir est d’être délié, afin d’aller avec le Christ ». Et toutefois, sa compassion pour les autres captifs lui fait désirer d’être lié, afin de les servir encore: « Mais demeurer en la chair», nous dit-il, « m’est nécessaire à cause de vous ». C’est donc « le Seigneur qui délie les captifs », c’est-à-dire qui, de mortels, nous rend immortels. « C’est le Seigneur qui relève ceux qui tombent ». Pourquoi tomber? parce qu’ils se sont élevés. Pourquoi sont-ils relevés? parce qu’ils se sont humiliés, Adam tomba et fut brisé 2 ; il tomba, tandis que le Christ descendit. Pourquoi descendre, lui qui n’avait fait aucune chute, sinon afin de relever celui qui était tombé? « Le Seigneur donne aux aveugles la sagesse ; le Seigneur aime les justes ». Aussi rend-il justice à ceux qui souffrent injustement,
18. Et quels sont ces justes? jusqu’où va maintenant leur justice? Voilà que le Prophète ajoute: « Le Seigneur garde les prosélytes 3 ». Ces prosélytes sont les étrangers or, toute l’Eglise de la Gentilité est prosélyte. Etrangère, elle s’est unie à nos pères, devenant ainsi leur fille, non par la naissance charnelle, mais par l’imitation de leur foi. Toutefois, c’est le Seigneur, et non plus un homme qui la protège. « Il soutiendra la meuve et l’orphelin ». Ne croyons pas qu’il doive soutenir l’orphelin dans son héritage, ou la veuve dans je ne sais quel procès. Sans doute le Seigneur nous soutient dans ces sortes d’affaires ; c’est lui qui fait le bien dans tous les services que les hommes se rendent mutuellement; lui qui soutient l’orphelin, n’abandonne point la veuve; mais en un sens, nous sommes tous orphelins, parce que notre père, sans être mort, est cependant absent. Sans doute les hommes appellent orphelin celui dont le père est mort, et à vrai
1. Philipp. I, 23, 24. — 2. Gen. III, 6. — 3. Ps. CXLV, 9.
dire, nos pères sont vivants, puisque l’âme ne meurt point. Ils vivent dans les supplices s’ils ont été méchants, et dans le repos, s’ils ont fait le bien: rien n’est perdu aux yeux du Créateur. Toutefois, aussi longtemps que nous sommes dans ce corps mortel, et que nous habitons un lieu d’exil, nous sommes loin de notre Père, à qui nous crions: « Notre Père qui êtes aux cieux 1». L’Eglise est donc veuve, puisqu’elle n’a point d’époux ici-bas, puisque son époux est absent. Il viendra, cet Epoux invisible qui la protége, cet Epoux désiré. Nous avons pour lui de violents désirs, nous aspirons à lui sans le voir. Un jour nous le verrons, nous jouirons de ses embrassements, sila foi nous tient attachés à lui, maintenant qu’il est invisible. Que veut donc nous montrer le Prophète dans cet orphelin et cette veuve, sinon ceux que l’on abandonne sans secours? Que l’âme délaissée ici-bas se promette le secours du Seigneur. Quelles que soient tes richesses, ton or, y mets-tu ta confiance? Tu n’es plus un prosélyte, un orplielin, tu n’es point compté avec les veuves, tu as un ami ; si tu t’appuies sur lui, délaissant le Seigneur, tu n’es pas sans secours. As-tu tous ces biens, sans t’en prévaloir, sans y mettre ta confiance? Tu as pour Dieu un orphelin, pour Dieu une veuve. Il soutient donc ceux que l’on abandonne, c’est là ce que dit le Prophète: « il soutient la veuve, il soutient l’orphelin ».
19. « Il confondra la voie des impies ». Quelle est cette voie des pécheurs? De rire de ce que nous disons ici. Quel est l’orphelin, nous disent-ils? quelle est la veuve? qu’est-ce que ce royaume des cieux, ce châtiment de l’enfer? Tout cela, fables chrétiennes! Je tiens àce que je vois: « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain ». Prends garde aux paroles insidieuses de ces hommes; qu’elles ne descendent point de l’oreille dans le coeur; qu’elles rencontrent des épines dans ton oreille, et qu’il se retire devant leur aiguillon, celui qui essaierait d’y entrer. « Les mauvais discours corrompent les bonnes moeurs 2 », Mais pourquoi donc ces impies sont-ils heureux, me dira-t-on? Ils n’adorent point Dieu, ils commettent chaque jour de grands péchés, et cependant ils ont tous ces biens que je n’ai point. Loin de toi de rien envier aux pécheurs. Tu vois ce qu’ils reçoivent,
1. Matth. VI, 9.— 2. I Cor. XV, 32, 33.
mais ne vois-tu pas ce que Dieu leur réserve? Et comment voir ce qui est invisible, me diras-tu? La foi a des yeux, mes frères, et des yeux plus grands, plus perçants, plus durables que les yeux du corps. Ces yeux n’ont trompé personne; ah ! que ces yeux soient toujours vers le Seigneur, afin qu’il dégage tes pieds de toute embûche 1. La voie des pécheurs te plaît, parce qu’elle est large, et que beaucoup y sont entrés; tu en vois la largeur, mais non la fin. Cette fin, c’est un précipice; cette fin est un gouffre sans fond; et ceux qui marchent à l’aise et avec allégresse dans cette voie large sont plongés dans l’abîme. Mais tes yeux ne sont point assez perçants pour voir cette fin malheureuse : crois-en dès lors celui qui la voit. Et quel homme la voit donc? Nul homme, sans doute; mais le Seigneur est descendu pour te faire croire à Dieu. Or, voudrais-tu n’en pas croire le Seigneur ton Dieu, qui te dit : « Elle est large et spacieuse, la voie qui conduit à la perdition, et beaucoup y entrent par elle 2? » Telle est la voie que doit confondre le Seigneur, parce qu’elle est la voie des impies.
20. Et quand cette voie sera à sa fin que nous restera-t-il? « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 3 ». C’est
1. Ps, XXIV, 15. — 2. Matth. VII, 13. — 3. Id.XXV, 31.
par là que termine le Psalmiste : « Il confondra la voie des pécheurs ». Et toi? « Le Seigneur régnera éternellement 1 » ; réjouis-toi, parce qu’il régnera pour toi. Réjouis-toi, parce que tu seras son royaume. Vois en effet ce qui suit. Tu es certainement citoyen de Sion, et non de Babylone, ou de la cité de ce monde qui doit périr; mais tu appartiens à cette Sion affligée, étrangère pour un temps, et qui doit régner dans l’éternité. C’est donc de toi qu’il est question dans cette fin. « Le Seigneur régnera éternellement, ce Seigneur qui est ton Dieu, ô Sion ». Ton Dieu donc, ô Sion, doit régner éternellement; mais ton Dieu régnerait-il sans toi? « Et de génération en génération ». Le Prophète nomme deux générations, parce qu’il ne pouvait les nommer toutes. Mais la fin des paroles ne peut mettre la fin de l’éternité. L’éternité n’a que quatre syllabes, mais en soi-même elle est sans fin. On ne saurait t’en parler qu’en disant : « Ton Dieu régnera de génération en génération ». C’est dire peu; et si on le disait tout un jour, ce serait peu encore; et si on le répétait toute sa vie, ne cesserait-on pas enfin de le dire? Aime l’éternité, ô mon frère : tu régneras sans fin, si tu n’as d’autre fin que le Christ; avec lui tu régneras dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il!
1. Ps. CXLV, 10.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
Discours sur les Psaumes 146 à 150
DISCOURS SUR LE PSAUME CXLVI.
SERMON AU PEUPLE, PRÊCHÉ PROBABLEMENT A CARTHAGE.
LA VIE DU JUSTE.
Il est bon de chanter des psaumes au Seigneur, qui peut nous récompenser, et s’il n’accorde pas toujours ce qu’on lui demande, c’est qu’il est père et connaît ce qui doit nous être utile. Louer Dieu, ce n’est point simplement chanter en son honneur: le Prophète veut ici un psaume, et le psaume s’exécute sur un instrument de musique, ce qui exige l’action des doigts, et nous figure les oeuvres. Une oeuvre bonne est donc une louange, et le péché devient un silence ; le tort que l’on inédite, un silence aussi. Toute action faite pour obéir à Dieu est donc une louange; elle est un blasphème dès qu’elle est eu dehors des bornes prescrites ; car la louange n’est pas bonne dans la bouche du pécheur, la licence est un un faux, et Dieu est attentif aux oeuvres plus qu’à la voix. L’Apôtre nous dit que nous devons louer Dieu, parce que le Christ est mort pour tous, et le Psalmiste, parce que Dieu bâtit Jérusalem, nous rassemble à la voix des Apôtres, guérit les coeurs brisés par le repentir ; or, ces coeurs brisés qui. sont un sacrifice agréable à Dieu, sont les coeurs humbles, qui confessent leurs péchés, les châtient sur eux-mêmes.
C’est l’oeuvre de la rédemption. Mais la guérison ne sera parfaite que dans l’autre vie. En attendant le Seigneur bande nos plaies, quand il nous redresse par ses préceptes, et- nous aide par ses sacrements, qui sont comme des appareils et qu’il lèvera dans l’autre vie. — C’est Dieu qui compte les étoiles ou les flambeaux qui nous éclairent pour la vie éternelle ; tous ces flambeaux ne sont point marqués cependant pour la vie éternelle, et Dieu appelle par leurs noms ceux qui auront la charité et se tiendront unis à lui.
Dieu est grand, on ne saurait mesurer sa sagesse, qui est le nombre même, la mesure. Nous aurons part à cette mesure immuable, quand nous habiterons Jérusalem. Demandons à Dieu qu’il bande nos plaies, et dans les difficultés de l’Ecriture, frappons à la porte avec humilité. Dieu renverse tous ceux que leur orgueil fait regimber. Les Manichéens ont regimbé contre les Ecritures, et Dieu les a jetés à terre. Or, la terre pour eux, c’est la chair, et ils n’ont eu sur Dieu que des pensées grossières. Pour arriver au Seigneur, accusons-nous tout d’abord, puis faisons de bonnes oeuvres, et nous nous rapprocherons de Dieu en reformant en nous son image que le méchant a effacée ; de là. cette expression, qu’il est loin de Dieu. C’est ce même Dieu qui couvre le ciel de nuages, ou ses Ecritures de mystères, et prépare à la terre, les pluies de l’intelligence et de la grâce ; qui fait croître l’herbe sur les montagnes, c’est-à-dire qui amène les grands du monde, comme Zachée, à la pratique des bonnes oeuvres, qui prépare l’herbe pour les hommes en servitude, ou pour les ministres de l’Eglise qui ont droit à leur nourriture. Dépensons en bonnes oeuvres, au moins la dîme de nos revenus, car nous devons être plus parfaits que les Pharisiens.
Ces petits des corbeaux qui invoquent le Seigneur, c’est nous les fils des Gentils, convertis à la foi. Dieu ne met point ses complaisances dans la puissance du cheval ou dans l’orgueilleux qui lève la tête, ni dans les tabernacles de l’homme, c’est-à-dire dans l’hérésie, mais dans son Eglise. Espérons en lui, non comme Judas qui douta de sa miséricorde.
1. Nous avons écouté avec attention chanter notre psaume ; mais l’entendre tous, n’était pas le comprendre bus. Quelle attention ne devons-nous pas y apporter maintenant, si, comme je l’espère et le désire, Dieu touché des prières de tous ces auditeurs, nous dévoile ce qu’il y a d’obscur, de manière que votre attention à m’écouter vous soit profitable, et que nul ne s’en retourne sans fruit? Que dit le psaume en commençant? « Louez le Seigneur ». Voilà ce qui nous est dit, et non seu1ement à nous, mais encore à toutes nations. Cette voix que des lecteurs font entendre çà et là, est recueillie par des Eglises particulières ; mais la grande voix de Dieu qui domine toutes les autres, ne cesse de nous exhorter à le louer. Or, comme si nous demandions au Seigneur pourquoi nous devons louer Dieu, voyez quelle raison il nous donne: « Louez le Seigneur » , nous dit-il, « parce qu’il est bon de lui chanter des psaumes ». Est-ce donc là tout ce qui nous en reviendra? Louons le Seigneur. Pourquoi? « Parce qu’il est bon de lui chanter des psaumes ». Je voudrais bien, dira-t-on, louer le Seigneur, mais s’il payait ma louange de quelque récompense. Comment louer gratuitement, ne serait-ce qu’un homme? On ne loue donc les hommes que dans l’espoir d’une récompense; mais quiconque loue Dieu, ne saurait-il en attendre aucune récompense, ni demander, ni espérer? On loue un homme faible et avec espérance; on loue le Tout-Puissant et il n’aurait rien à donner? Serait-il impuissant à donner ce qu’on lui demande? Que peut désirer l’homme, qui ne soit sous la main de Dieu ? Quand on loue un homme, il arrive que l’on désire ce qu’il ne saurait donner. Mais pour Dieu, tu peux le louer en toute sécurité ; nul ne saurait dire qu’il est (256) impuissant à donner ce que l’on attend de lui. Nous devons donc louer le Seigneur en nous proposant quelque récompense, bien qu’il ne nous accorde pas toujours ce que nous désirons. Il est père, en effet, et ne donne point à des méchants fils ce q u’ils désirent. Bénissons-le donc, avec espérance et même avec désir, non point de telle ou telle faveur, mais de celle que juge à propos de nous accorder Celui que nous louons. Et il sait ce qui nous convient, c’est à nous d’attendre ce qui nous est utile. L’Apôtre l’a dit : « Nous ne savons ce qu’il convient de demander 1 ». Et le même saint Paul croyait qu’il lui serait avantageux d’être délivré de l’aiguillon de la chair, de cet ange de Satan qui le souffletait, selon ses aveux, et il dit : « Trois fois j’ai prié le Seigneur de m’en délivrer, et il m’a dit : « Ma grâce te suffit, car la vertu se perfectionne dans la faiblesse 2». Il désirait donc une faveur, que Dieu ne lui accorda point àsa volonté, afin de lui procurer la sainteté. Qu’est-ce donc que l’on nous propose ici? « Louez le Seigneur », dit le Prophète. Pourquoi louer le Seigneur? Parce qu’il est bon de lui chanter des hymnes. Ces hymnes sont la louange du Seigneur. C’est dire alors : Louez le Seigneur, parce qu’il est bon de le louer. Ne passons point légèrement sur cette parole : Louez le Seigneur. Elle est dite, et la voilà passée ;
c’est fini , et nous rentrons dans le silence ; après avoir loué Dieu, nous nous sommes tus ; après le chant, le repos. Nous passons à ce qui nous reste à faire, et quand il se présente une autre occupation, cesserons-nous pour cela de louer Dieu ? Point du tout ; si la louange n’est qu’un moment sur ta langue, elle doit être continuellement dans ta vie. De là cette excellence du psaume.
2. Le psaume est un chant, non pas un chant quelconque, tuais un chant sur le psaltérion. Or, le psaltérion est un instrument de musique, du genre de la lyre, de la harpe et d’autres semblables. Chanter le psaume n’est donc pas seulement chanter de la voix, mais unir la main à la voix sur l’instrument que l’on appelle psaltérion. Veux-tu donc chanter un psaume? Non-seulement que ta voix fasse retentir les louanges de Dieu mais que tes oeuvres soient d’accord avec ta voix. Si tu ne chantes que de la voix, il y aura
1. Rom. VIII, 26. — 2. II Cor. XII, 7-9.
des silences, mais que ta vie soit une mélodie sans silences Tu es en affaires, et tu médites la ruse ; voilà un silence dans la louange de Dieu : et ce qui est plus grave, non-seulement tu cesses de louer Dieu, mais tu tombes dans le blasphème. Quand on loue Dieu à cause du bien que tu fais, c’est ta bonne oeuvre qui est une louange pour Dieu ; mais quand on blasphème Dieu à cause de tes oeuvres, tes oeuvres sont un blasphème. Que ta voix dès lors se fasse entendre pour stimuler l’oreille, mais que ton cœur ne se taise point, que ta voix ne soit jamais silencieuse. Ne méditer aucun tort dans les affaires, c’est chanter à Dieu. Quand tu manges, quand tu bois, chante, non point en flattant les oreilles par de suaves mélodies, mais en buvant, en mangeant avec sobriété, avec tempérance.
Car voici ce que dit l’Apôtre : « Soit que vous buviez, soit que vous mangiez, soit que vous fassiez toute autre chose; faites tout pour la gloire de Dieu 1 ». Si donc tu fais bien de manger et de boire, pour soutenir ton corps et réparer tes forces, en rendant grâces à celui qui soutient ainsi la faiblesse d’un mortel ; boire et manger sont pour toi louer Dieu. Mais si une avide intempérance te pousse au-delà des bornes prescrites par la nature, situ vas jus. qu’à te gorger de vin, boire et manger sont pour toi un blasphème. Après avoir bu et mangé, tu cherches le repos et le sommeil; que ta couche n’accuse rien de honteux, rien de ce qui dépasse les bornes tracées par Dieu; sois chaste même avec ton épouse, et situ veux en avoir des enfants, n’obéis point à une luxure effrénée. Jusque dans ton lit, respecte une épouse ; puisque tous deux vous êtes membres du Christ, tous deux créés parle Christ, et rachetés par le sang du Christ. Agir ainsi, c’est louer Dieu, et rien dès lors n’interrompt ta louange. Mais quand viendra le sommeil ? Même pendant le sommeil, qu’une -conscience coupable ne te réveille point ; un sommeil innocent loue aussi le Seigneur Si donc tu bénis Dieu, chante non-seulement de la langue, mais prends aussi le psaltérion des bonnes oeuvres; parce que ce psaltérion est bon. C’est donc louer Dieu que travailler à ses affaires, louer Dieu que boire et manger, louer Dieu que prendre son repas, louer Dieu que dormir; quand cesse-t-on de louer Dieu? Cette louange sera parfaite quand nous
1. I Cor. X, 31.
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arriverons à la cité des saints, quand nous seront semblables aux anges de Dieu 1 ; quand il n’y aura plus à subir de nécessité corporelle, quand nous ne sentirons ni la faim, ni la soif, ni le poids de la chaleur, ni l’engourdissement du froid, ni les tourments de la fièvre, ni la destruction de la mort. Exerçons-nous par avance à cette louange parfaite, en louant Dieu par nos bonnes oeuvres.
3. Aussi, après avoir dit: « Louez le Seigneur, parce qu’il est bon de le louer sur le psaltérion » , le Prophète ajoute : « Que votre louange soit agréable à notre Dieu ». Comment cette louange sera-t-elle agréable à notre Dieu, sinon quand nous le bénirons par une vie pure? Ecoute bien comment cette louange peut lui être agréable. Il est dit ailleurs : « La louange n’est point belle dans la bouche du pécheur 2 ». Si donc la louange n’est point belle dans la bouche du pécheur, elle n’est point agréable ; car il n’y a d’agréable que le beau. Veux-tu que ta louange soit agréable à Dieu? Ne gâte point tes chants mélodieux parles tons faux d’une vie licencieuse. « Que votre louange soit agréable à Dieu ». Qu’est-ce à dire ? Menez une vie pure, ô vous qui louez Dieu. La louange des méchants ne peut que le blesser. Dieu s’arrête plus à considérer ta vie, qu’à écouter le son de ta voix. Assurément tu veux avoir la paix avec ce Dieu que tu chantes, niais comment l’avoir avec lui quand tu es en désaccord avec, toi-même? Quel désaccord avec moi-même , diras-tu? C’est que ta langue rend un son, ta vie un autre son. « Que votre louange soit agréable à Dieu». Un homme peut s’éprendre d’une louange, quand il entend louer avec une voix mélodieuse, des périodes arrondies et de fines pensées; mais «que votre louange soit agréable à Dieu », qui a l’oreille non plus à notre voix, mais à notre coeur, qui n’écoute point l’harmonie des paroles, mais celle de nos bonnes oeuvres.
4. Qui est notre Dieu, pour que notre louange lui soit agréable ? Il veut être doux pour nous, il veut se faire aimer de nous; rendons grâces à sa miséricorde. Il daigne s’offrir à notre amour, non qu’il puisse recevoir quelque chose de nous, mais bien plus pour nous donner lui-même. Comment donc Dieu veut-il se poser devant nous ? Ecoutez l’apôtre saint Paul : « Dieu fait éclater son
1. Matth. XXII, 30. — 2. Eccli. XV, 9.
amour envers vous ». Comment Dieu fait-il éclater cet amour ? Que l’Apôtre nous le dise, afin qu’on le compare avec notre psaume « Dieu», dit-il, « fait éclater son amour envers nous ». Comment le fait-il éclater? « C’est que nous étions pécheurs, et alors le Christ est mort pour nous 1 ». Que réserve donc à ceux qui le bénissent un Dieu qui signale ainsi son amour envers des pécheurs? Ainsi, voilà l’Apôtre qui nous dit que Dieu fait éclater son amour envers nous, au point que le Christ est mort pour les pécheurs ; non pour les laisser dans leur impiété, mais afin que la mort du juste les guérît de leur injustice; maintenant écoute notre psaume, que dit-il après ces paroles « Que notre louange soit agréable à Dieu ? » Voyons s’il nous en donne une raison qui s’accorde avec celle de l’Apôtre : « Que le Christ est mort pour les impies ». C’est, dit le Psalmiste, « qu’il bâtit Jérusalem et qu’il rassemble ceux d’Israël qui sont dispersés 2 ». Voilà que le Seigneur bâtit Jérusalem et qu’il rassemble son peuple épars. Le peuple d’Israël est, en effet, le peuple de Jérusalem, et il y a une Jérusalem éternelle, dont les citoyens sont les anges mêmes. Que signifie donc ici Israël ? Si par Israël nous entendons ce petit-fils d’Abraham, appelé aussi Jacob, comment ce nom d’Israël conviendra-t-il aux anges? Mais si nous examinons le sens de ce nom, car à Jacob le nom fut échangé contre celui d’Israël 6, ce nom d’Israël convient mieux à cette cité bienheureuse, et puissions-nous à notre tour être ensuite Israël. Que veut dire. Israël, en effet? Qui voit Dieu. Donc, les habitants de cette cité des cieux voient Dieu, et ce spectacle de Dieu même fait leur joie dans cette ville si grande et si auguste. Quant à nous, le péché nous a bannis de cette heureuse patrie, il nous a empêchés d’y demeurer, et le poids de notre mortalité nous empêche d’y retourner. Dieu a regardé notre exil, et lui qui rebâtit Jérusalem, en relève la partie tombée.
Comment relever cette partie tombée ? « En rassemblant ce qui est dispersé d’Israël ». Une partie d’Israël est tombée, en effet, devenue étrangère; et cette étrangère, Dieu l’a regardée avec miséricorde, et a recherché ceux qui ne le cherchaient point. Comment les a-t-il cherchés ? Qui a-t-il envoyé dans notre captivité ? Il a envoyé un rédempteur selon cette
1. Rom. V, 8, 9. — 2. Ps. CXLVI, 2. — 3. Gen. XXXII, 28.
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Parole de l’Apôtre : « Dieu a signalé son amour envers nous, et quand nous étions encore dans le péché, le Christ est mort pour nous 1 ». C’est donc son Fils qu’il a envoyé pour nous racheter de notre captivité. Porte un sac avec toi, lui a-t-il dit, et mets-y le prix des captifs. Il a donc revêtu notre chair mortelle, où était le sang qu’il devait répandre pour nous racheter. Tel est le sang qui rassemble les enfants d’Israël qui sont dispersés. Or, si jadis il rassembla ceux qui étaient dispersés, combien faut-il s’appliquer à rassembler ceux qui le sont aujourd’hui? Si les dispersés d~autrefois furent rassemblés afin que la main de l’Architecte les taillât de manière à les faire entrer dans l’édifice, comment aujourd’hui faut-il rassembler ceux que leur agitation a fait tomber des mains de l’architecte? « C’est le Seigneur qui bâtit Jérusalem». Tel est le Dieu que nous louons, et que nous devons louer pendant toute notre vie : « Le Seigneur qui bâtit Jérusalem, et qui rassemble ceux d’Israël qui sont dispersés ».
5. Comment les rassembler? Que fait- il pour cela? « C’est lui qui guérit ceux dont le coeur est brisé 2 ». C’est ainsi que l’on rassemble ceux d’Israël qui sont dispersés, afin de guérir ceux dont le coeur est brisé. Ceux dont le coeur n’est point brisé, ne sont point guéris. Qu’est-ce alors que briser son coeur ? Je vous le dirai, mes frères, afin que vous puissiez être guéris. Cette expression se trouve en beaucoup d’endroits dans l’Ecriture, et principalement dans celui où le Psalmiste disait en notre nom: « Si vous aviez voulu un sacrifice, je vous l’eusse donné assurément mais les holocaustes ne vous sont point agréables». Quoi donc? Nous faudra-t-il demeurer sans sacrifice? Entends celui que Dieu veut qu’on lui offre. Le Prophète continue en disant : « Le sacrifice agréable à Dieu est une âme affligée, le Seigneur ne dédaignera point un coeur brisé et humilié 3. Il guérit donc les coeurs brisés» : parce qu’il s’approche d’eux pour les guérir; comme il est dit ailleurs: «Le Seigneur est proche de ceux qui ont brisé leur coeur 4 ». Quels coeurs sont brisés? Les coeurs humbles, Quels coeurs ne le sont point? Les orgueilleux. Uni coeur brisé sera guéri, un coeur élevé sera brisé. Car il n’est brisé sans doute, que pour être guéri ensuite.
1. Rom. V, 8. — 2. Ps. CXLVI, 3. — 3. Id. L. 18, 19. — Id. XXXIII, 19.
Que notre coeur donc, mes frères, ne s’élève point avant d’être droit. On s’élève pour sa perte, quand on ne s’est point redressé tout d’abord.
6. « Il guérit ceux dont le coeur est brisé, il bande leurs plaies ». Dieu donc guérit ceux dont le coeur est brisé, et dès lors il guérit ceux qui s’humilient, ceux qui confessent leurs fautes, ceux qui se punissent eux-mêmes, ceux qui exercent contre eux-mêmes un jugement sévère, afin de sentir ensuite sa miséricorde. Voilà ceux que Dieu guérit, mais leur guérison sera parfaite seulement quand cette mortalité sera passée, quand ce corps corruptible sera revêtu d’incorruption, ce corps mortel, d’immortalité 1; quand la chair souillée n’aura plus pour nous aucune sollicitation, non-seulement quand nous n’y succomberons plus, mais quand elle n’aura pires même aucune suggestion. Mainte. nant en effet, mes frères, combien d’attraits coupables pour notre âme ! Sans doute nous y résistons, et nos membres obéissent à la justice et non à l’iniquité;
et toutefois le plaisir que nous causent ces sollicitations, bien qu’il n’y ait aucun consentement, est loin de la santé parfaite. Tu seras donc guéri, oui, tu seras guéri si ton coeur est brisé.
Ne rougis plus de briser ton coeur; ceux-là, Dieu les guérit. Mais que puis-je faire maintenant, diras-tu? « Selon l’homme intérieur, en effet, je trouve du plaisir dans la loi de Dieu; mais je sens dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché ». Que faire? dis-tu.
Brise ton coeur, confesse tes fautes, et dis avec l’Apôtre: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? » afin qu’il te soit répondu: « La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur 2 ». Comment nous délivrera cette grâce dont nous avons reçu maintenant les arrhes? Ecoute le même Apôtre : « Le corps est mort sans doute à cause du péché, mais l’esprit est vie à cause de la justice. Si donc l’esprit de celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de sou esprit qui habite en vous 3». Telles sont donc les arrhes qu’a reçues notre esprit, afin que nous commencions par la foi à servir
1. I Cor. XV, 53, 51. — 2. Rom, VII, 22 - 25. — 3. Id. VIII, 10, 11.
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Dieu, à être appelés justes par la foi, « puisque c’est de la foi que vit le juste 1 ». Tout ce qui nous résiste encore, tout ce qui nous est contraire vient de la mortalité de notre chair, et sera guéri. « Car Dieu rendra la vie à vos corps mortels, par l’esprit qui habite en vous ». C’est pour cela qu’il nous témoigne, par un gage, qu’il veut accomplir ce qu’il nous a promis. Mais maintenant dans cette vie, où nous confessons nos fautes, sans rien posséder encore, dans cette vie qu’arrivera-t-il? Comment être guéri? « Le Seigneur guérit ceux dont le coeur est brisé » ; mais la guérison parfaite arrivera quand nous l’avons dit; toutefois, en cette vie qu’arrive-t-il? « Il bande leurs plaies ». Celui-là, dit le Prophète, qui guérit ceux dont le coeur est brisé, et dont la santé parfaite n’arrivera qu’à la résurrection des morts, celui-là bande aujourd’hui leurs plaies.
7. Comment bander ces plaies? Comme les médecins bandent les fractures. Souvent, en effet, que votre charité veuille bien comprendre ce que comprennent ceux qui l’ont remarqué, ou l’ont appris des médecins: souvent les médecins brisent de nouveau afin de mieux redresser un membre mal replacé, ou mal affermi; ils font une blessure nouvelle, parce qu’une guérison défectueuse devient nuisible. «Les voies du Seigneur sont droites», a dit l’Ecriture, « mais l’homme au coeur dépravé y trouve des scandales 2 ». Qu’est-ce que l’homme au coeur dépravé? L’homme qui a le coeur tortueux. Un tel homme ne voit que du louche dans les paroles de Dieu, que des défauts dans ses actes; tous les jugements de Dieu lui déplaisent, surtout ceux qui doivent le châtier. Le voilà qui s’assied, qui montre que Dieu est en défaut parce qu’il n’agit point selon la corruption de son mur. C’est donc peu pour un coeur dépravé de ne point se redresser selon Dieu; il prête à Dieu sa difformité. Que dit le Seigneur du haut du ciel ? C’est toi qui es tortueux, moi qui suis droit; si tu étais droit, tu reconnaîtrais que je le suis. Posez un bois tortueux sur un pavé bien uni, il ne saurait s’y appliquer : il branle, il est peu solide ; et cela ne vient pas de l’inégalité du pavé, mais de la difformité du bois. C’est ce qu’a dit l’Ecriture : « Que le Dieu d’Israël est bon à ceux dont le coeur est droit 3! » Mais cet autre coeur est tortueux,
1. Rom. I, 17. — 2. Osée, XXV, 10. — 3. Ps. LXXII, 1.
comment le redresser? Il est tortueux et endurci; qu’on brise alors ce coeur tortueux et endurci, qu’on le brise et qu’on le redresse. Tu ne saurais redresser ton coeur mais c’est à toi de le briser, Dieu le redressera. Comment le briser, le rendre contrit? En confessant tes péchés, en les châtiant toi-même. Que veut-on dire autre chose, en se frappant la poitrine? A moins peut-être de croire que nous frappons nos poitrines parce que toutes sont coupables. Mais non, c’est dire par là que nous brisons nos coeurs afin que Dieu les redresse.
8. « Dieu donc guérit ceux dont le coeur est brisé », contrit. Et cette guérison du coeur sera parfaite, quand notre corps sera complètement réparé, selon la promesse que nous en avons. Que fait cependant le médecin? Il bande tes blessures, afin que tu puisses arriver à la santé pleine et entière, et que tout ce qui a été brisé et bandé redevienne solide. Quelles bandes nous seront appliquées? Les sacrements de cette vie. Ces sacrements qui nous consolent, sont autant de bandages qui guérissent nos meurtrissures; ce que nous disons en vous parlant, ces exhortations qui frappent vos oreilles et qui passent, tout ce que l’on fait ici-bas dans l’Eglise, tout cela est appareil pour vos plaies. De même qu’après la parfaite guérison le médecin enlève tout appareil, de même dans la cité de Jérusalem, quand nous serons semblables aux anges, pensez-vous que nous recevrons encore ce que nous recevons ici? Aurons-nous besoin de lire l’Evangile pour affermir notre foi? Les pasteurs nous imposeront-ils les mains? Tous ces appareils de nos meurtrissures disparaîtront, quand la santé sera parfaite ; mais il n’y aurait point de guérison sans ces appareils. « Il guérit ceux dont le coeur est brisé, il bande leurs meurtrissures ».
9. « Il compte la multitude des étoiles, et les appelle par leurs noms 1 ». Qu’y a-t-il de grand pour Dieu à compter les étoiles? Les hommes ont essayé de les compter ; à eux de voir s’ils ont réussi; et toutefois ils n’en feraient point l’essai, s’ils n’espéraient y parvenir. Laissons-les, avec tout ce qu’ils ont pu faire, et au point qu’ils ont pu atteindre; niais pour Dieu, rien de grand à compter toutes les étoiles. Repassera-t-il ce nombre dans sa
1. Ps. CXLVI, 4.
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mémoire, de peur de l’oublier? Est-il bien étonnant que Dieu compte les étoiles quand il compte les cheveux de notre tête 1? Il est évident, mes frères, que Dieu veut nous montrer un sens caché dans ces paroles: « Il compte la multitude des étoiles, et les appelle par leurs noms ». Ces étoiles sont les flambeaux de l’Eglise, qui nous consolent dans cette nuit terrestre, et dont l’Apôtre a dit : « C’est au milieu d’eux que vous apparaissez, comme des flambeaux dans ce monde ». . « Dans cette nation tortueuse et perverse », nous dit-il, « vous apparaissez au milieu d’eux comme des flambeaux dans le monde, portant en vous la parole de vie 2». Telles sont les étoiles comptées par le Seigneur; il connaît et il compte ceux qui doivent régner avec lui, être unis au corps de son Fils unique. Il ne compte point celui qui en est indigne. Beaucoup ont embrassé la foi, ou plutôt beaucoup se sont unis à son peuple avec une ombre, une apparence de foi; mais il sait ce qu’il doit compter et ce qu’il doit vanner. L’Evangile est parvenu à un point qui justifie cette parole : « J’ai annoncé et parlé : et ils se sont multipliés au-delà du nombre 3 ». Il y a donc parmi les peuples, des surnuméraires en quelque sorte. Comment surnuméraires? C’est-à-dire plus nombreux ici-bas que dans le ciel. Le peuple qui est dans cette enceinte est plus nombreux qu’il ne sera dans le royaume de Dieu, dans la Jérusalem du ciel; voilà les surnuméraires. Que chacun examine s’il brille dans les ténèbres, s’il est insensible aux séductions des ténèbres et des iniquités de ce monde : s’il n’est ni séduit ni vaincu, il sera comme une étoile que compte le Seigneur.
10. « Il appelle toutes les étoiles par leurs noms » ; c’est là toute notre récompense. Nous avons des noms devant Dieu, et qu Dieu connaisse ces noms, c’est ce qu’il nous faut désirer; c’est là que doivent tendre nos actiens et nos efforts, autant qu’il nous est possible : n’ayons de joie pour rien autre chose, pas même pour un don spirituel. Qu votre charité veuille bien m’écouter : les dons sont nombreux dans l’Eglise, comme l’a dit l’Apôtre: « L’un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse; l’autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science ;
1. Matth. X, 30. — 2. Philipp, II, 15, 16. — 3. Ps. XXXIX, 6.
un autre le don de la foi par le même Esprit; un autre le don de guérir les maladies; un autre le don de discerner les esprits », c’est-à-dire de juger entre les bons esprits et les méchants; « un autre le don des langues, un autre le don de prophétie 1 ! » Que n’a-t-il pas énuméré ! Combien ces dons sont nombreux! Et pourtant beaucoup qui auront fait de ces dons un mauvais usage entendront à la fin : « Je ne vous connais pas ». Et que répondront à la fin ceux à qui l’on dira: « Je ne vous connais pas? — Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom, et en votre nom chassé les démons, et en votre nom encore opéré de grands prodiges ? »
Tout cela en votre nom. Et que leur dira le Seigneur? « En vérité, je ne vous connais point, retirez-vous de moi, ouvriers d’iniquité 2 ». Quel avantage donc à être une lumière du ciel, éclairant les autres sans se laisser vaincre par la nuit? « Je vous enseigne une voie bien supérieure encore »
,dit l’Apôtre 3. « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai point la charité, je suis un airain sonnant, une cymbale retentissante ». Quel don de parler les langues des anges et des hommes! « Et pourtant si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain sonore, qu’une bruyante cymbale. Quand je pénétrerais tous les mystères, toute la science, quand j’aurais le don de prophétie et une foi capable de transporter les montagnes » (quels dons éminents, mes frères !), « si je n’ai la charité, je ne suis rien ». Combien grand encore le don du martyre, et de donner son bien aux pauvres! Et toutefois « quand même», poursuit l’Apôtre, « quand même je distribuerais mon bien aux pauvres, quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai la charité, tout cela ne me sert de rien 4 ». Quiconque, dès lors, n’a point la charité, peut bien posséder ces dons pour un temps, mais ils lui seront ôtés; on lui ôtera ce qu’il a parce qu’il lui manque quelque chose; et ce qui lui manque est précisément ce qui lui assurerait la possession du reste, et l’empêcherait de périr lui-même. Que nous dit maintenant le Seigneur? « A celui qui possède, on donnera encore; et à celui qui n’a point, on ôtera même ce qu’il a 5».
Donc, pour celui qui n’a pas, on lui
1. I Cor. XII, 8-10. — 2. Matth. VII, 22, 23. — 3. I Cor. XII, 31, — 4. Id. XIII, 1-3. — 5. Matth. XIII, 12.
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ôtera même ce qu’il possède. Il a la grâce de posséder quelque don, mais il n’a pas la charité qui en use. Aussi voulut-il inculquer cette charité à ses disciples, afin de les faire marcher dans le ciel comme des étoiles dans la voie suréminente, celui qui compte les étoiles et les appelle par leurs noms. En effet, un jour ces disciples revinrent de la mission qu’il leur avait confiée, et dans leur joie ils s’écriaient : « Seigneur, voilà que les esprits immondes nous sont soumis à cause de votre nom » . « Mais celui qui compte les étoiles, et les appelle par leurs noms », sachant bien que plusieurs diront : N’avons-nous pas chassé les démons en votre nom? et qu’on leur répondra au dernier jour: « Je ne vous connais point », parce qu’il ne les avait point comptés parmi les étoiles, ni appelés par leurs noms, celui-là, dis-je, leur répondit: « Ne vous réjouissez point de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel 1. C’est lui qui compte les étoiles si e nombreuses et les appelle par leurs noms.»
11. « Notre Dieu est grand ». Le Prophète est plein de joie, il la répand d’une manière ineffable. Impuissant à parler, il avait du moins la pensée autant qu’il en était capable. « Notre Seigneur est grand, grande est sa puissance, et sa sagesse n’a point de nombre 2 ». On ne saurait compter celui qui suppute le grand nombre des étoiles. «Grand est notre Dieu, grande sa puissance, et osa sagesse n’a point de nombre ». Qui pourrait exposer le sens de ces paroles? Qui pourrait même comprendre d’une manière convenable cette parole .: « Et sa sagesse n’a point de nombre? » Dieu veuille se répandre lui-même dans vos âmes, et suppléer dans sa puissance à notre faiblesse, éclairant lui-même vos esprits, afin que vous compreniez ce que signifie « La sagesse n’a point de nombre ». Peut-on, mes frères, compter les grains de sable? Impossible à nous, Dieu seul le peut. Lui qui a compté les cheveux de notre tête 3, peut aussi compter les grains de sable. Tout ce qu’il y a d’infini dans ce monde, peut bien être infini pour les hommes, et non toutefois pour Dieu; c’est peu dire, pour Dieu, les anges peuvent le compter : «Son intelligence n’a point de nombre ». Au-dessus de tous les calcule
est son intelligence, et nous ne saurions la
1. Luc, X, 17,20. — 2. Ps. CXLVI, 5. — 3. Matth. X, 30.
compter. Qui peut compter le nombre même? C’est du nombre que l’on se sert pour compter, et quel que soit votre calcul vous prenez le nombre; mais qui comptera le nombre même? il est tout à fait innombrable. Qu’est-ce donc en Dieu que ce nombre, par lequel il a tout fait, et où il a tout fait, pour qu’on lui dise : « Vous avez réglé toutes choses avec mesure, avec nombre et avec poids 1 ? » Qui pourrait évaluer le nombre, supputer la mesure, peser la pesanteur où Dieu a tout réglé? « Son intelligence donc n’a point de nombre ». Que la voix de l’homme se taise, que sa pensée devienne muette; que les hommes ne s’efforcent peint de comprendre ce qui est incompréhensible; qu’ils tâchent seulement d’y avoir une part, puisque nous y aurons part un jour. Nous ne serons point ce que nous comprenons, et nous ne pourrons le comprendre entièrement, mais nous en ferons partie; car il est dit de Jérusalem, dont Dieu rassemble les débris dispersés, il est dit une parole d’un grand sens: « Jérusalem qui est construite comme une cité, et dont les habitants participent à ce qui est le même 2 ». Or, qu’est-ce à dire, ce qui est le même, sinon ce qui ne change point? Tout ce qui est créé peut être d’une manière ou d’une autre; mais celui qui a tout créé ne saurait être de telle ou telle manière. Celui-là est donc le même; aussi est-il dit : « Vous les changerez, et ils seront changés; mais vous êtes toujours le même, et vos années ne finiront point 3 ». Si donc Dieu est toujours le même, s’il ne peut changer; en participant à sa divinité, nous deviendrons immortels à notre tour, et pour la vie éternelle. Et tel est le gage qu’il nous a donné en son Fils, comme je le disais tout à l’heure à votre sainteté, qu’avant de nous donner part à son immortalité, il a voulu prendre part à notre mortalité. Et comme il était mortel, non par sa propre substance, mais par la nôtre; de même nous serons immortels, non par notre substance, ruais par la sienne. Nous aurons donc part en Dieu; que nul n’en doute; l’Ecriture nous l’affirme. Et quelle part aurons-nous en Dieu, comme si Dieu était en plusieurs parts indivisibles? Qui pourra m’expliquer comment plusieurs pourront avoir part en celui qui est un, qui est simple? N’exigez pas de moi que je vous
1 Sag. XI, 21, — 2. Ps. CXXI, 3. — 3. Id. CI, 27, 28.
262
explique ce qui est inexplicable, vous le voyez; mais revenez au remède que vous offre le Sauveur; brisez vos coeurs, brisez la dureté de l’âme, domptez ce qu’elle a d’inflexible, qu’elle confesse le mal qu’elle a fait, et renaisse dans le bien. Lui-même nous redressera, bandera nos blessures, affermira notre santé, et alors nous ne rencontrerons plus d’impossibilité dans ce qui nous est impossible aujourd’hui. Il est bon, en effet, de confesser sa faiblesse, quand on veut parvenir à la divinité. « Et son intelligence n’a point de nombre ».
12. Aussi dans cette impossibilité de comprendre, le Prophète vient te montrer ce que tu dois faire, et te dit : « Le Seigneur reçoit ceux qui sont doux ». Tu ne comprends rien par exemple aux choses de Dieu, ou tu les comprends peu, ou tu ne saurais les pénétrer ; rends honneur à son Ecriture, honneur à sa parole, fût-elle voilée ; attends pieusement que tu puisses comprendre. Loin de toi la témérité d’accuser l’Ecriture ou d’obscurité ou de perversité. Il n’y a rien de mauvais, mais il y a de l’obscur, non que Dieu te veuille rien refuser, mais il veut te stimuler avant de te le donner. Si donc il y a de l’obscurité, c’est le médecin qui l’a voulu, afin de te forcer à frapper à la porte; il l’a voulu afin de t’exercer quand tu frappes, il l’a voulu, afin de n’ouvrir qu’à tes efforts 1. Frapper sera pour toi un exercice, et cet exercice dilatera ton coeur, et ton coeur dilaté sera plus capable de recevoir ses dons. Loin donc de t’irriter de ces obscurités, sois doux, plein de mansuétude. Garde-toi de regimber contre, ces obscurités, et de dire : Il ferait mieux de s’exprimer de la sorte. Depuis quand peux-tu dire ou juger de quelle manière on eût dû s’exprimer?
Dieu a parlé comme il convenait de parler. Ce n’est point au malade à réformer les remèdes qu’on lui donne, le médecin sait les tempérer; crois en à celui qui travaille à te guérir. Aussi, que dit le Prophète? « Le Seigneur reçoit ceux qui sont doux ». Garde-toi donc de résister aux secrets de Dieu, afin qu’il te reçoive. Si tu veux résister, écoute ce qui suit : « Il abat les pécheurs jusqu’à terre ». Il y a des pécheurs de beaucoup de sortes; mais quels sont ces pécheurs qu’il humilie jusqu’à terre, sinon ceux qui sont opposés aux hommes doux? Dire en effet du
1. Matth. VII, 7.
Seigneur : « Qu’il reçoit les hommes doux et qu’il abat jusqu’à terre les pécheurs », c’est désigner par cette douceur, de quels pécheurs il est question. Ici nous entendons par pécheurs ceux qui manquent de douceur et de mansuétude. Pourquoi les humilier jusqu’à terre, sinon parce qu’en regimbant contre les choses spirituelles, ils n’auront plus que des sentiments terrestres?
13. C’est ainsi qu’il a traité les hommes qui voulaient se rire de la loi avant de la connaître, et qui ont manqué de docilité. Que votre charité comprenne bien ceci. Il s’est élevé une secte dépravée, celle des Manichéens, qui a tourné en dérision les Ecritures qu’on lit dans l’Eglise, et dont on respecte l’autorité; qui a osé condamner ce qu’elle n’entendait pas, et en jetant le blâme sur des questions qu’elle soulevait sans les comprendre, elle en a pris beaucoup dans ses filets. Pour les châtier de cette audace, Dieu les humilia jusqu’à terre ; il ne leur permit pas de comprendre les choses d’en haut, et dès lors ils n’eurent du goût que pour les choses terrestres. On n’entend dans leurs fables que des blasphèmes, que des imaginations de fantômes corporels : ils ont voulu connaître Dieu, et une fois arrivés à la pensée de cette lumière visible, ils n’ont pu aller au delà. Alors ils ont imaginé, dans le royaume de Dieu, de vastes plaines d’une lumière semblable à celle du soleil visible, dont ils ont fait un fruit de
cette lumière. Or, tout ce que l’on touche par la terre de cette chair, est terre aux yeux de Dieu. Nous avons des moyens de voir, d’entendre, de flairer, de goûter, de toucher. C’est par ces messagers appelés nos cinq sens, que cette chair peut connaître seulement ce qui est corporel ; quant aux choses intelligibles et spirituelles, nous les connaissons par l’esprit. Comme donc ces orgueilleux ont tourné en dérision les obscurités des saintes Ecritures, qui n’étaient pour eux une porte close qu’afin de les exercer en frappant à cette porte, et non pour en refuser l’entrée aux humbles, voilà qu’ils sont abattus sur la terre, au point de ne pouvoir élever leurs pensées au-delà de ce que la terre nous fait connaître. Et que faut-il entendre par cette terre? La chair. Pour eux, en effet, la terre est cette chair faite de la terre. Tout ce que l’on connaît par les yeux est terrestre ; tout ce que nous rapportent les oreilles, l’odorat, le goût, le toucher, (263) tout cela est terrestre, parce que nous ne le connaissons que par la terre. Ils n’ont donc pu comprendre cette intelligence qui est sans nombre. C’est pourquoi ils ont condamné les saintes Ecritures qui couvrent les vérités de certains voiles, afin d’exercer utilement les humbles, et ce blâme les a jetés dans une indocilité opposée à la douceur, et ils ont été humiliés jusqu’à terre, en sorte qu’ils n’ont pu comprendre Dieu qui est incorporel, et que leurs pensées sur Dieu n’étaient rien moins que corporelles et grossières.
14. « Dieu donc abat les pécheurs jusqu’à terre ». Que nous faut-il faire dès lors, si nous ne voulons être humiliés jusqu’à terre? li est difficile de s’élever aux choses qui sont purement d’intelligence, difficile d’arriver à ce qui est spirituel, difficile d’élever son coeur de manière à comprendre qu’il y a quelque chose qui ne s’étend point selon les lieux, ne varie point avec le temps. Quelle idée, en effet, se fera-t-on de la sagesse? Quelle forme lui donner? Une forme longue? une forme carrée? une forme ronde? Est-elle tantôt ici, et tantôt là ? Un homme réfléchit sur la sagesse dans l’Orient, un autre dans l’Occident; à un tel intervalle, elle est présente à chacun d’eux, s’ils se la représentent convenablement. Que dis-je ici ? Qui peut le comprendre ? Qui peut se faire une idée de cette nature immuable et en quelque sorte divine? Ne te hâte point trop, tu pourras la comprendre. Ecoute ce qui suit: « Commencez devant le Seigneur par la confession 1 ». C’est par là qu’il te faut commencer, si tu veux arriver à connaître parfaitement la vérité ; si tu veux arriver,par la foi à la claire vue, commence par la confession. Accuse-toi tout d’abord, et après cette accusation bénis le Seigneur. Invoque celui que tu ne connais point encore, qu’il vienne et se fasse connaître ; non point qu’il vienne lui-même sans doute, mais qu’il te conduise jusqu’à lui. Comment vient-il là d’où il ne se retire jamais ? Telle est, en effet, la sagesse parfaite, qu’elle est partout et loin des méchants. Oui, dis-je, elle est par tout, et néanmoins elle est loin des méchants qui sont partout. Mais je vous le demande, comment être éloignée de quelques-uns et néanmoins être partout? Qu’est-ce que cet éloignement, sinon que les méchants ne ressemblent point à Dieu, et qu’ils effacent en
1. Ps. CXLVI, 7.
eux-mêmes son image ? Ils se sont retirés de Dieu parce qu’ils ont perdu la ressemblance avec lui; qu’ils se réforment afin de se rapprocher de lui. Comment nous réformer, diront-ils, et quand nous réformer? «Commencez devant Dieu par la confession ». Et après cette confession ? Faites des bonnes oeuvres. « Chantez à notre Dieu sur la harpe ». Qu’est-ce à dire, sur la harpe ? Je vous l’ai dit déjà chanter sur la harpe a le même sens que chanter un psaume sur le psaltérion; c’est bénir le Seigneur non-seulement de la voix, mais aussi par les œuvres. « Chantez à notre Dieu sur la harpe ».
15. Ainsi donc confessez vos fautes, faites des oeuvres de miséricorde, voilà ce que veut dire : « Chantez des psaumes à notre Dieu ». Quel est votre Dieu? « Celui qui couvre le ciel de nuages 1 ». Qu’est-ce à dire qu’il couvre le ciel de nuées ? Qui couvre ses Ecritures de figures et de mystères. Celui qui abat les pécheurs jusqu’à terre, qui adopte les humbles, « couvre aussi le ciel de nuages ». Et comment voir le ciel que des nuages nous dérobent? Loin de toi toute crainte, écoute ce qui suit: « Celui qui couvre le ciel de nuages, et qui prépare des pluies à la terre ». A cette parole : « Qui couvre le ciel de nuages », tu as été dans la stupeur, tu as craint de ne point voir le ciel; mais quand la pluie sera venue, tu produiras des fruits, et tu verras le ciel serein. « C’est lui qui couvre le ciel de nuages, qui prépare à la terre des pluies ». Voilà ce qu’a fait le Seigneur notre Dieu. Si l’obscurité des saintes Ecritures ne nous en fournissait l’occasion, nous ne vous dirions pas ces vérités qui vous réjouissent. C’est peut-être cette pluie qui vous réjouit. Notre langue n’aurait pu la répandre sur vous, si Dieu n’avait couvert le ciel des saintes Ecritures de nuages figuratifs. Il couvre donc le ciel de nuages, afin de préparer la pluie à la terre. Il a voulu que les prophéties fussent obscures, afin qu’en les expliquant les serviteurs de Dieu eussent ainsi le moyen de les verser dans l’oreille et dans le coeur des hommes qui peuvent recevoir de ces nuées la surabondance des joies spirituelles, « C’est lui qui couvre le ciel de nuages, qui prépare à la terre des pluies».
16. « C’est lui qui fait croître le foin sur les montagnes, et l’herbe pour l’usage des
1. Ps. CXLVI, 8.
264
hommes ». C’est là le produit de la pluie. « Il fait croître le foin sur les montagnes ». Ne croît-il pas aussi dans les vallées? Mais ce qui est plus à remarquer, c’est sur les montages. Le Prophète appelle montagnes les grands du monde; il te faut donc entendre par ces montagnes ceux qui sont élevés en dignité. Et il n’y a ici rien d’étonnant. Une veuve déposa dans le trésor deux pièces de monnaie 1; c’est la terre basse, la terre humble qui produit du fruit; mais une montagne en produisit aussi, ce fut Zachée, le chef des publicains 2. C’est ce qui était plus admirable, qu’une montagne produisît du foin. Plus les hommes sont élevés en dignité, plus leur avarice est grande, et plus ils sont grands en ce monde, plus ils aiment les richesses. De là vient qu’il s’en alla triste, ce jeune homme qui demandait à Jésus-Christ ce qu’il devait faire pour gagner la vie éternelle, en l’appelant bon Maître, et en disant : « Pour avoir la vie éternelle, que ferai-je? » Et le Sauveur : « Observe les commandements ». « Quels commandements? »
Et le Sauveur: Les commandements de la loi. « Je les ai observés dès ma jeunesse. Il te manque un point cependant : veux-tu être parfait? Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres , et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens et suis-moi ». Que dit ainsi le Sauveur? Tu es une montagne, reçois la pluie, et produis du foin. Que pourrais-tu produire, sinon du foin? Qu’est-ce, en effet, que du foin, que tous ces dons que font les riches aux Eglises, pour subvenir aux besoins de ceux qui servent Dieu? Tout cela est charnel et n’apparaît que pour un temps ; mais la récompense que l’on gagne ainsi n’est point charnelle. Vois en effet ce que tu peux acheter au prix de biens si méprisables. L’Apôtre nous l’indique en nous montrant que tout cela n’est que du foin : « Si nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une grande chose « que nous récoltions quelque peu de vos biens temporels 3? » Or, comprends que les biens charnels ne sont que du foin. « Toute chair n’est que du foin, et toute sa gloire tombera comme la fleur du foin 4 ». Ce jeune homme donc s’en alla triste, et le Sauveur de s’écrier : « Combien difficilement un
1. Marc, XII, 42. — 2. Luc, XIX, 2-8. — 3. I Cor. IX, 11. — 4. Isaïe, XL, 6.
riche entrera dans le royaume des cieux! » Ce qui est donc admirable, c’est que Dieu fasse croître le foin sur les montagnes. Et comment le fait-il croître, si ce riche s’en va triste, dès qu’il entend qu’il doit donner son bien aux pauvres? Que répond le Sauveur aux Apôtres contristés? « Ce qui est difficile pour l’homme est facile à Dieu 1 ». C’est donc celui à qui tout est facile qui fait croître le foin sur les montagnes. Rien n’est plus stérile, en effet, que les roches des montagnes. Mais Dieu les arrose, lui qui « fait croître le foin sur les montagnes, et l’herbe pour les hommes tenus à la servitude». Quelle servitude? Ecoutez saint Paul. « Nous sommes», dit-il, « vos serviteurs à cause de Jésus-Christ 2». Voilà qu’il s’appelle serviteur, celui qui disait : « Est-ce une grande chose, qu’après avoir semé parmi vous les biens spirituels, nous récoltions quelque peu de vos biens charnels? » Nous sommes en effet des serviteurs pour vous, mes frères. Que nul d’entre nous ne se dise plus grand que vous. Nous serons plus grands si nous sommes plus humbles. « Quiconque d’entre vous veut être le plus grand, sera votre serviteur 3 », c’est la sentence du divin Maître. Donc, « il fait croître le foin sur les montagnes, et l’herbe pour les hommes de service ». L’apôtre saint Paul vivait du travail de ses mains, préférant l’indigence au foin des montagnes; et toutefois les montagnes produisaient du foin. Mais parce qu’il n’en voulait point recevoir, les montagnes devaient-elles n’en point donner et demeurer stériles? Le fruit est dû après la pluie; on doit la nourriture au serviteur, comme l’a dit le divin Maître : « Mangez de ce qui est à eux ». Et de peur que ceux-ci ne crussent donner du leur : « Tout ouvrier », ajoute le Sauveur, « est digne de sa récompense
17. C’est pourquoi, mes frères, de même que déjà nous avons saisi l’occasion de vous parler à ce sujet, nous vous en parlons encore aujourd’hui, et d’autant plus librement, que nous ne vous demandons rien de ce genre. Et si nous vous demandions, nous chercherions en cela plutôt votre avantage, plutôt votre sanctification que vos richesses. Toutefois, encore un mot, mais bien court, j’ai déjà été bien long, et il est temps de finir;
1. Matth. XLX, 16-26. — 2. II Cor. IV, 5. — 3. Matth. XI, 26 — 4. Luc, X, 7, 8.
Si vous ne voulez être stériles, si la pluie a produit en vous la fécondité, si vous craignez que Dieu ne condamne en vous la stérilité, (car Dieu menace du feu la terre stérile qui ne produit que des épines 1, comme il prépare ses greniers pour celle qui est féconde) efforcez-vous d’exiger de vous-mêmes ce qui est dû à Dieu; soyez pour vous de sévères exacteurs. Le Christ l’exige en silence, et cette voix peu bruyante n’en est que plus grande, puisqu’il nous parle dans son Evangile. Ce n’est point se taire complètement que dire : « Faites-vous des amis avec la monnaie de l’iniquité, afin qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels 2». Il ne garde point le silence, écoutez sa voix. Nul ne saurait vous presser à ce sujet, à moins peut-être que ceux qui vous servent dans le ministère de l’Evangile n’en soient réduits à vous demander, Mais si vous les forcez à vous demander, prenez garde que vous n’obteniez point ce que vous-mêmes demandez à Dieu. Soyez donc vos propres exacteurs, de peur que ceux qui vous servent dans l’Evangile n’en soient réduits, je ne dis pas à demander, car ils ne demandent point , quelque besoin qu’ils éprouvent; mais de peur que leur silence ne soit pour vous une condamnation. De là cette parole du Prophète : « Heureux celui qui comprend le pauvre et l’indigent 3 ».
Dire qu’il comprend le pauvre et l’indigent, c’est dire qu’il n’attend point qu’on lui demande. L’un te cherche parce qu’il n’a rien; mais toi, tu dois chercher un autre pauvre. L’Ecriture nous recommande l’un et l’autre, mes frères; ici : « Donne à quiconque te demande 4 », nous l’avons lu tout à l’heure; et dans un autre endroit:
« Que l’aumône sue dans ta main, jusqu’à ce que tu trouves un juste à qui la donner ». Celui-ci te demande, mais pour l’autre tu dois le chercher. Ne renvoie pas les mains vides celui qui te cherche : « Donne à quiconque te demande » ; mais il en est un autre que tu dois toi-même chercher : « Que ton aumône sue dans ta main, jusqu’à ce que tu rencontres un juste, à qui tu la donneras». C’est ce que vous ne pourrez pratiquer, si vous ne mettez en réserve quelque peu de vos revenus, ce que chacun voudra, et selon que lui permet sa fortune, comme il ferait d’un argent dont il serait débiteur envers le fisc. Car le Christ a aussi son
1. Héb. VI, 7, 8.— 2. Luc, XVI, 9. — 3. Ps. XL, 2. — 4. Luc, VI, 30.
fisc, à moins qu’il n’ait point son gouvernement. Vous savez en effet ce qu’est le fisc, ou fiscus: c’est un grand panier; de là viennent fiscella, petit panier, et fiscina, corbeille. Ne vous imaginez pas que ce mot fiscus soit quelque dragon, parce qu’on n’entend parler qu’avec terreur d’un collecteur du fisc. Le Seigneur avait aussi son fisc ou sa cassette, quand sur la terre il portait ses deniers, et ces deniers étaient confiés à Judas 1. Le Sauveur souffrait avec lui ce traître, ce voleur, pour nous donner en cela un modèle de patience. Toutefois, ceux qui donnaient cet argent le donnaient pour le Sauveur; car ne croyez pas que le Sauveur ait couru çà et là, ait mendié, ou ait été dans le besoin, lui que servaient les anges, et qui avec cinq pains rassasia tant de milliers d’hommes. Pourquoi donc voulut-il éprouver le besoin, sinon pour donner l’exemple aux montagnes, qui ont dû produire du foin, et non demeurer stériles sous l’action de la pluie? Retranchez quelque peu, jetez dans les coffres de Jésus-Christ une somme déterminée que vous déduirez des revenus de chaque année, ou du gain de chaque jour. Car on dirait que tu donnes de ton fonds, et dès lors ta main tremble nécessairement quand elle s’étend à ce que tu n’as point résolu de donner. Retranche donc une partie de tes revenus. Est-ce la dîme? Eh bien ! donne la dîme, quoique ce soit bien peu. Car il est marqué dans l’Evangile que les Pharisiens donnaient la dîme. « Je jeûne deux fois la semaine »,disait l’un deux, « je donne la dîme de tout ce que je possède 2 ». Et que dit le Seigneur : « Si votre justice ne surpasse de beaucoup celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux 3 ». Et pourtant, cet homme que tu dois surpasser en justice donne la dîme; et toi tu n’en donnes pas la millième partie. Comment le surpasser, quand tu ne saurais même l’égaler? « C’est Dieu qui couvre le ciel de nuages, qui prépare des pluies à la terre, qui fait croître le foin sur les montagnes, et l’herbe pour ceux des hommes qui servent les autres ».
18. « Il donne aux troupeaux leur nourriture 4 ». Ces troupeaux sont les troupeaux du Seigneur, qui ne prive point son bercail de cette nourriture que lui servent les hommes,
1. Jean, XII, 6.— 2. Luc, XVIII, 12. — 3. Matth. V, 20. — 4. Ps. CXLVI, 9.
266
et à ces hommes qui servent les autres il fait croître l’herbe. De là cette parole de l’Apôtre:
« Celui qui fait paître le troupeau, ne mangera-t-il pas de son lait 1? C’est lui qui donne leur nourriture aux troupeaux et aux petits des corbeaux qui l’invoquent». Allons-nous croire que les corbeaux invoquent le Seigneur pour recevoir de lui leur nourriture? Gardez-vous de croire qu’un animal sans raison invoque le Seigneur, il n’y a pour l’invoquer que l’âme raisonnable. Il y a donc ici une figure, et ne croyez pas, comme l’ont dit certains impies, que l’âme de l’homme retourne après la mort dans les bestiaux, dans les chiens, les porcs, les corbeaux. Loin de vous, loin de votre foi ces pensées. L’âme de l’homme est faite à l’image de Dieu 2, et Dieu ne donnera point son image à un chien, à un pourceau. Que signifie donc: « Et aux petits des corbeaux qui lui demandent leur nourriture? » Quels sont ces petits des corbeaux? Les Israélites se vantaient d’être les seuls justes, parce qu’ils avaient reçu la loi, et ils regardaient comme pécheurs les hommes des autres nations. Et en effet toutes les autres nations étaient plongées daims le péché, dans l’idolâtrie, dans le culte de la pierre et du bois ; mais y sont-ils demeurés? Et si nos pères, qui étaient des corbeaux, n’invoquaient pas Dieu, nous, les fils de ces corbeaux, ne l’invoquons-nous point? « Il donne aux troupeaux leur nourriture, et aux petits des corbeaux qui l’invoquent ». C’est bien aux petits des corbeaux que saint Pierre a dit: « Ce n’est point par des objets corruptibles, comme l’or et l’argent, que vous avez été rachetés de la vie pleine de vanité que vous suiviez à l’exemple de vos pères 3». Car ces petits des corbeaux qui semblaient adorer les idoles de leurs pères se sont convertis à Dieu ; et aujourd’hui le petit du corbeau n’invoque et n’adore qu’un seul Dieu. Quoi donc? diras-tu à ce petit du corbeau : As-tu bien pu quitter ton père? Oui, tout à fait ; car le corbeau n’invoquait pas Dieu, et moi, le petit du corbeau, j’invoque le Seigneur. « Et aux petits des corbeaux qui l’invoquent ».
19. « Il ne met pas sa complaisance dans la puissance du cheval 4 ». Cette puissance du cavalier, c’est l’orgueil. On dirait que le cheval est né afin de porter l’homme et de l’élever plus haut ; de là cette encolure qui, chez
1. I Cor. IX, 7. — 2. Gen. I, 26. — 3. I Pierre, I, 18.— 4. Ps. CXLVI, 10.
cet animal, témoigne de sa fierté, Que les hommes ne se glorifient point de leurs dignités, qu’ils ne se croient point élevés par les honneurs qu’ils reçoivent, qu’ils prennent garde qu’ils n’en soient précipités comme d’un cheval fougueux. Vois en effet ce que dit un autre psaume: « Ceux-ci se glorifient de leurs chariots, ceux-là de leurs chevaux; mais nous, c’est dans te nom du Seigneur notre Dieu ». C’est-à-dire, les uns se glorifient de leurs honneurs temporels, mais nous du nom du Seigneur que nous adorons. Aussi, que leur est-il arrivé ? Voyez ce qui suit: « Leurs pieds se sont embarrassés, et ils sont tombés ; mais nous nous sommes relevés et tenus debout 1. Car le Seigneur ne met point sa complaisance, et ne met point ses délices dans les tabernacles de l’homme». « Dans les tentes de l’homme », dit le Psalmiste; car la tente de Dieu c’est l’Eglise répandue par toute la terre. Les hérétiques, en se séparant des tabernacles de l’Eglise, ont élevé des tentes pour eux-mêmes, et c’est dans ces tabernacles de l’homme que Dieu ne met point ses complaisances. Mais écoute le petit du corbeau qui dit : « J’ai choisi l’abjection dans la maison du Seigneur, plutôt que d’habiter dans les tentes des pécheurs » Qu’un homme de bien, qu’un homme pieux qui connaît sa faiblesse, que ce petit du corbeau qui invoque le Seigneur, vienne à être sans dignité temporelle dans l’Eglise, il ne s’en sépare point pour cela, il ne se fait point en dehors de l’Eglise une tente en laquelle Dieu ne mettrait point ses complaisances. Mais que dit-il ? « J’ai choisi l’abjection dans la maison du Seigneur, plutôt que d’habiter dans les tabernacles des pécheurs; et Dieu ne fera point ses délices des tabernacles de l’homme».
20. Que dit encore le Prophète ? « Il mettra ses complaisances dans ceux qui le craignent, et dans ceux qui espèrent en sa miséricorde 3 ». Dieu se plaît dans ceux qui
le craignent. Mais craint-on Dieu comme on craindrait un voleur? On craint en effet le voleur, on craint la bête féroce, on craint beaucoup l’homme injuste et puissant. « Le Seigneur mettra ses complaisances dans ceux qui le craignent ». Mais comment le craignent-ils? « En mettant leur espérance dans sa miséricorde ». Judas qui trahit le Christ
1. Ps. XLX, 8.9. — 2. Id. LXXXIII, 11. — 3. Id. CXLVI, 11.
267
craignait Dieu, mais sans espérer dans sa miséricorde. Il se repentit d’avoir livré le Seigneur et s’écria : « J’ai péché en livrant le sang du juste. Craindre Dieu était bien, mais il fallait espérer dans la miséricorde de ce Dieu que tu craignais. Le désespoir l’emporta et il alla se pendre 1. Crains donc le Seigneur, mais en espérant dans sa miséricorde. Si tu crains un voleur, tu attends aussi du secours, mais non de l’homme que tu crains. C’est à l’homme que tu ne crains pas que tu demandes protection contre celui que tu crains. Si tu crains Dieu, et si tu le crains parce que tu es pécheur, qui te protégera contre Dieu? Où aller? Que faire ? Veux-tu échapper à Dieu? Cherche en lui un refuge. Veux-tu fuir sa colère? Cherche un refuge dans sa clémence. Tu le rendras clément si tu espères dans sa miséricorde. Du reste, évite le péché à l’avenir, et quant aux fautes passées, supplie le Seigneur de te les pardonner. A lui sont l’honneur et la puissance, en union avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !
1. Matth. XXVII, 4, 5.
DISCOURS SUR LE PSAUME CXLVII
SERMON AU PEUPLE.
LA VOCATION A LA JÉRUSALEM DU CIEL.
Dimanche dernier, le passage relatif au jugement dernier nous a empêché de nous occuper de ce psaume, en nous jetant dans la crainte, et toutefois que pouvons-nous craindre, puisque notre juge nous aime et sera juste ? Il y a dans notre psaume un passage relatif à la neige, au brouillard, au cristal, qui a besoin d’être bien compris ; et néanmoins, entre le psaume et l’Evangile de dimanche, une certaine analogie ; car le jugement annoncé par cet Evangile nous ouvrira la Jérusalem du ciel dont nous parle notre psaume. La crainte que nous inspire le jugement est salutaire, puisqu’elle nous prémunit contre l’amour de la vie et tient en éveil la foi dans nos coeurs.
Ce psaume fut composé pendant la captivité de Jérusalem, qui était une figure de notre captivité, car tel est notre état ici-bas, et le nombre de 70 années, un nombre septénaire, est la figure du temps qui s’écoule, sept jours par sept jours. Que tous les élus bénissent donc le Seigneur, car telle sera leur occupation, puisqu’il n’y aura plus alors besoin des oeuvres extérieures le miséricorde ; et les hommes de Jérusalem sont ceux qui ne mettent point leur bonheur ici-bas, ou rougissent et se repentent d’avoir pris part à ses pompes. Sion et Jérusalem signifient vision, ce qui nous montre que si les mondains ont leurs spectacles ici-bas, nous aurons les nôtres dans les cieux. Nous louons Dieu ici-bas au milieu des défections, là haut il n’y en aura plus, on ne pourra sortir, Dieu a consolidé les serrures. Cherchons à y entrer comme les vierges qui ont de l’huile dans leurs lampes. Elles sont vierges et au nombre de cinq, symbole des cinq sens qui sont vierges s’ils sont exempts de corruption ; il en est de môme des autres qui sont vierges aussi, ou sans corruption, mais aussi sans huile, au sans piété intérieure, et cherchant les applaudissements du dehors. Elles allument leurs lampes, ou fout éclater lus oeuvres, s’endorment parce que tous doivent passer par la mort. Les vierges sages sont humbles, et craignent de n’avoir pas en suffisance l’huile de la piété intérieure.
Faisons toujours des oeuvres de miséricorde, et remettons pour qu’il nous soit remis ; la veuve achète le ciel avec deux deniers ; et l’on se servira à notre égard de la mesure que nous aurons employée. C’est Dieu qui nous tend la main, et Dieu qui nous a donné.
C’est Dieu qui a béni en Sion les enfants qui y demeurent dans le giron de la charité ; qui établit la paix sur ses confins, Or, cette paix n’est point pour l’hérésie, qui condamne sans connaître, qui ne croit ni à Moïse, ni aux Prophètes, ni ai Christ ; puisqu’elle se prétend la véritable Eglise, tandis que cette Eglise doit être universelle. La voilà incrédule couse les frères du mauvais riche, qui n’en eussent pas cru même à celui qui serait ressuscité d’entre les morts, puisqu’elle n’es croit point au Christ ressuscité, qui dit que la pénitence et la rémission des péchés seront prêchées en son nom, c’est bien là l’Epouse ou l’Eglise, et prêchées par toute la terre, c’est bien là sa catholicité, et à partir de Jérusalem, ou de cette ville de la terre, image de la Jérusalem du ciel. De là encore le don des largues après la descente du Saint-Esprit, parce que l’Eglise devait être prêchée en toutes les langues ; ce don n’existe plus parce que la prophétie est réalisée, et que l’Eglise parle toutes les langues des peuples.
Remercions Dieu d’avoir part un jour à cette Jérusalem, où nous aurons la moelle du froment, Dieu nous aidant à nous élever à lui en nous envoyant son Verbe qui est rapide, qui se revêt, comme d’une laine, de cette neige qui est froide,au de ces hommes froids d’abord et qui se convertissent, qui appellent ces hommes à la pénitence symbolisée par la cendre en les faisant passer par le brouillard, symbole de nos ténèbres, qui fait fondre Saul, cristal si dur, et par lui donne aux fidèles, le lait et le pain de la doctrine. Ce Verbe de Dieu peut donc dissoudre la glace la plus dure, son souffle en fait couler ces eaux de la vie éternelle.
Il enseigne sa parole à Jacob, ou ses desseins de miséricorde, en lui montrant par la lutte que le ciel souffre violence. Il n’y a que Jacob à qui tout cela ait été annoncé d’une manière efficace, car ceux qui le comprennent sont Jacob et Israël, par Isaac, et par Abraham.
1. Votre charité s’en souvient, nous avons remis à vous parler aujourd’hui du psaume que l’on vient de chanter. C’est lui, en effet, qu’on vous a lu dimanche, et que j’avais même entrepris de vous exposer. Mais la lecture de l’Evangile nous effraya, et cette crainte ainsi que le bien que nous en espérions pour vous, nous forcèrent de nous arrêter sur les paroles du Seigneur à propos du dernier jour, et sur la vigilance, sur les précautions avec lesquelles nous devons attendre son arrivée. Il nous effrayait par des exemples, pour ne point nous condamner en son jugement, nous disait qu’il en serait à l’avènement du Fils de l’homme, de même qu’aux jours de Noé: « Les hommes alors mangeaient et buvaient, ils achetaient, ils vendaient, ils mariaient leurs filles, épousaient des femmes, jusqu’ à ce que Noé entra dans l’arche, et que le déluge vint les perdre tous 1 » . Pris d’inquiétude et frappé de crainte (qui peut en effet croire à ces choses sans trembler?) nous avons appuyé sur ce sujet, autant que possible, nous avons parlé sur la pureté de vos moeurs, sur la vie régulière, qui doit être la
1. Matth. XXIV, 37, 42,
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nôtre à tous, afin que nous puissions non-seulement voir arriver sans crainte, mais encore désirer ce jour si terrible. Car si nous aimons le Christ, nous devons appeler de nos voeux son avènement. Craindre l’avènement de celui que nous aimons, et néanmoins lui dire dans nos prières « Que votre règne arrive 1 », quand nous redoutons d’être exaucés, c’est un contre-sens tel que je ne saurais y croire. Pourquoi craindre, en effet? Parce que notre juge viendra? Mais est-il donc injuste? Est-il malveillant? Est-il jaloux? Est-ce par autrui qu’il doit connaître ta cause, et peux-tu redouter que celui que tu as chargé de ce soin, ou ne te trahisse dans sa duplicité, ou ne manque d’éloquence et d’habileté pour démontrer ton innocence? Rien de cela n’est à redouter.
Qui donc viendra? Pourquoi ne point te réjouir? Qui doit venir te juger, si mon celui qui est venu pour être jugé à cause de toi? Ne crains pas pour accusateur celui dont le Sauveur lui-même a dit : « Le prince de ce monde a été chassé dehors 2 ». Ne redoute pas un avocat peu habile tu as pour avocat celui qui sera ion juge. Il n’y aura que lui, et toi, et ta cause; le plaidoyer de ta cause sera le témoignage de ta conscience. Si donc tu crains le juge à venir, redresse dès aujourd’hui ta conscience.
Est-ce peu pour toi qu’il ne recherche point dans le passé? Il te jugera sans plus te laisser de temps; mais maintenant qu’il commande, quel espace de temps ne laisse-t-il pas écouler? Alors il ne te sera plus possible de te corriger. Mais qui t’en empêche maintenant? Toute ce que nous représentions avec tant de terce dimanche dernier, parce que c’est une mérité, parce qu’il n’y a que cela en quelque manière à vous représenter, un temps bien long s’écoula, et nous dûmes remettre pour aujourd’hui le psaume que nous avions entrepris d’expliquer. Le voici maintenant; qu’il fixe notre attention, ou plutôt écoutons le Seigneur qui, dans sa miséricorde, a bien moulu nous faire dicter par son Esprit ces paroles saintes, selon le besoin qu’il nous connaît dans notre faiblesse. Quel malade, en effet, voudrait donner des conseils au médecin ?
2. A la lecture du psaume, vous avez remarqué, je pense, que tous les versets, ou du moins un grand nombre, veulent, pour être
1. Matth. VI, 10. — 2. Jean, XII, 31.
compris, que l’on frappe à la porte ; surtout quand il est dit que « Dieu donne la neige comme la laine, qu’il répand les frimas comme la poussière, qu’il jette son cristal comme des morceaux de pain. Qui pourra résister à la rigueur de son froid 1?
» A ces paroles, quiconque les entend à la lettre, porte sa pensée sur les oeuvres de Dieu. Qui donne la neige, sice n’est Dieu? Qui répand les frimas, si ce n’est Dieu? Qui durcit le cristal, si ce n’est lui encore? Or, ces trois phénomènes ont avec des objets bien différents de frappantes analogies. La neige, en effet, ressemble quelque peu à la laine, comme la poussière au frimas, comme un morceau de pain blanc à la blancheur et à l’éclat du cristal. Car on appelle cristal une espèce de verre, mais blanc. Ceux qui savent ces choses et du témoignage desquels nous pouvons douter d’autant moins que l’Ecriture, qui est très-certaine, les vient appuyer, ceux, dis-je, qui savent ces choses, nous disent que le cristal vient d’une neige durcie pendant de longues années sans se fondre, et qui se congèle au point qu’elle ne saurait plus se résoudre. L’été qui arrive dissout facilement les neiges d’un hiver qui s’écoulent, parce qu’elles n’ont pas eu le temps de se durcir. Mais que des neiges viennent s’amonceler pendant beaucoup d’années, et que cet amas vienne à résister aux chaleurs de l’été, et non d’un seul été, mais d’étés nombreux, surtout dans cette partie de la terre qui forme la plage du nord, et où le soleil, même en été, n’est pas très-brûlant, cette dureté que le temps a fortifiée produit ce que l’on appelle cristal. Que votre charité soit attentive. Qu’est-ce donc que le cristal? Une neige que la glace a durcie durant de longues années, de sorte que le soleil ni le feu ne peuvent la dissoudre facilement. Nous donnons cette explication un peu longue, parce que beaucoup l’ignorent; quant à ceux qui la savent, qu’ils écoutent sans peine ce que l’on dit, non pour eux, mais pour ceux qui pourraient ignorer ce que nous disons. Lors donc que le lecteur récitait ce passage, je ne doute pas que vous vous soyez laissés aller à bien des pensées, que quelques-uns aient dit, et avec vérité : Que les oeuvres du Seigneur sont grandes, quoique l’on n’en rapporte ici qu’une partie, encore est-ce une partie terrestre, et que tout le monde connaît
1. Ps. CXLVII, 16, 17.
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comme la neige que Dieu fait descendre, le frimas qu’il répand, le cristal qu’il durcit. D’autres se sont dit: Est-ce bien sans raison que cela se trouve dans les saintes Ecritures, et le sens littéral de ces paroles est-il bien le véritable sens? N’y a-t-il pas un sens caché sous cette neige que l’on compare à la laine, sous ce frimas comparé à la poussière, sous ce cristal comparé au pain? Mais pourquoi l’Ecriture a-t-elle voulu employer ces voiles et ces comparaisons? Ne vaudrait-il pas mieux s’exprimer plus clairement? Pourquoi faut-il chercher le sens de ces paroles, et le chercher en hésitant? Pourquoi ne puis-je les écouter sans heurter contre des difficultés? Pourquoi même, après avoir entendu le psaume, n’en savoir pas davantage le puis souvent? C’est là ce que je vous disais tout à l’heure : Laisse-toi guérir, c’est ainsi qu’il faut te soigner. Un malade est bien orgueilleux, bien impatient quand il donne des avis au médecin, ce médecin ne fût-il qu’un homme. Où est donc ce malade assez téméraire pour conseiller son médecin? Quand le malade est l’homme, et Dieu le médecin, c’est une grande disposition à la guérison, que cette piété qui nous fait croire que Dieu a dû parler de la sorte, avant même que nous sachions ce qui est dit. Car cette piété te rendra capable de chercher le sens des paroles, de le trouver après l’avoir cherché, et de te réjouir de l’avoir trouvé. Que vos prières aient donc devant le Seigneur notre Dieu ce degré de ferveur, et si ce n’est pour nous, que du moins, en votre considération, il daigne nous découvrir ce qu’il y a de caché sous ces voiles. Supposez donc que je vous ai assigné un jour pour vous donner un spectacle tout divin, et qu’en prononçant ces versets sans les expliquer, je vous ai fait entrevoir seulement quelques richesses de celui qui nous donnera ces divins spectacles. Ces richesses nous sont montrées sous une enveloppe, afin de nous en faire désirer la découverte; pour vous, tenez-vous prêts, non-seulement à les regarder, mais encore à vous en revêtir.
3. Nous disions dimanche, et il doit vous en souvenir, vous qui étiez présents, que la lecture de l’Evangile, qui nous arrêta si longtemps, au point qu’il nous fallut remettre l’explication de notre psaume, avait beaucoup d’analogie avec le psaume lui-même. Nous l’avons dit alors, mais sans pouvoir le démontrer, puisqu’il fallut différer l’exposition du psaume. C’est aujourd’hui qu’il nous faut établir cette analogie. La lecture de l’Evangile nous effraya au sujet du dernier jour; mais cette frayeur est la mère de la sécurité, car cette frayeur nous met sur nos gardes, et la sécurité vient de la vigilance. De même qu’une sécurité mal fondée nous jette en un plus grand effroi, de même une crainte sage amène la sécurité. La crainte qui nous saisit alors nous détourne de nous attacher à cette vie qui nous échappe, qui passe et s’évanouit, de l’aimer comme s’il n’y en avait point d’autre pour nous; car s’il n’y en a point d’autre, aimons celle-ci. S’il n’est point d’autre vie, ceux qui ont passé la nuit à l’amphithéâtre sont plus heureux que nous. Que dit en effet l’Apôtre : « Si notre espérance dans le Christ n’est que pour cette vie, nous sommes les plus misérables de tous les hommes ». Il est donc une autre vie, Que chacun dans sa foi interroge le Christ; mais la foi est endormie. Te voilà donc justement agité par les flots, parce que le Christ est endormi dans la barque. Car Jésus dormait dans la barque, et cette barque était battue par les flots, et par toutes sortes de tempêtes. Notre coeur est dans l’agitation quand le Christ dort. Et néanmoins le Christ veille toujours. Que signifie donc le sommeil du Christ? Le sommeil de la foi. Pourquoi te laisser encore agiter par les flots du doute? Eveille donc le Christ, éveille ta foi : envisage des yeux de la foi cette vie future pour la. quelle tu as cru, pour laquelle tu as été marqué du signe de celui qui est venu en cette vie tout exprès, afin de te montrer combien est méprisable cette vie que tu aimes, combien il faut espérer l’autre vie en laquelle tu ne croyais point. Si donc tu éveilles ta foi, pour diriger ton regard sur tes fins dernières, sur ce siècle futur qui doit faire notre joie après l’autre avènement du Seigneur, après l’arrêt du jugement, après que les saints seront mis en possession du royaume des cieux; si, dis-je, ta pensée s’arrête sur cette vie, sur le repos toujours agissant dont nous jouirons alors, et dont nous vous avons parlé souvent, mes bien-aimés, notre action ne sera plus agitée; ce sera une et action dans un repos plein de douceur, une in action que ne troublera aucune peine, que n’interrompra aucune fatigue, ni aucun (271) nuage d’ennui. Quelle sera donc alors toute notre oeuvre? De louer Dieu, de l’aimer et de le louer; de le louer en l’aimant, de l’aimer en le louant. « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront dans e les siècles des siècles 1». Pourquoi, sinon parce qu’ils vous aimeront aussi dans les siècles des siècles? Pourquoi, sinon parce qu’ils vous verront dans les siècles des siècles? Quel spectacle pour nous, mes frères, quel spectacle de voir Dieu! Que les hommes voient un chasseur dans l’amphithéâtre, ils en tressaillent de joie. Malheur à ces misérables, s’ils ne se corrigent!
Ces mêmes hommes qui tressaillent de joie à la vue d’un chasseur, pâliront de tristesse à la vue du Sauveur. Quoi de plus misérable que ces hommes que le Sauveur ne sauvera point? Rien donc d’étonnant qu’ils ne trouvent point leur salut dans un Dieu qui délivre, ceux qui mettent leurs délices dans un homme qui combat. Quant à nous, mes frères, s’il nous souvient que nous sommes ses membres, si nous l’aimions, si nous persévérons en lui, nous le verrons et il sera notre joie. Sa cité sera pure, et dans ses citoyens purifiés on ne trouvera mi séditieux, ni turbulent ; cet ennemi qui mous porte envie et nous barre le passage vers cette patrie bienheureuse, ne pourra plus nous y tendre des embûches; on ne lui en permet pas même l’entrée. Si dès ici-bas il est banni du coeur des fidèles, comment ne serait-il point exclu de la terre des vivants? Que sera-ce, mes frères, je vous le demande, que sera-ce d’habiter cette ville, quand en parler nous cause tant de joie? Préparons nos coeurs pour cette vie future, et quiconque lui réserve son coeur, dédaigne tout ce qui est ici-bas; et ce mépris lui fait attendre avec sécurité ce grand jour, dont l’expectative nous a effrayés dans la bouche du Seigneur.
4. Dès lors que notre psaume chante cette vie future dont il noué entretient, et que l’Evangile nous effraie au sujet de celle-ci, le psaume nous fait aimer l’avenir et l’Evangile haïr le présent. Le Nouveau Testament ne garde point le silence au sujet du bonheur à venir, et nous en parle d’autant mieux qu’il nous expose sans voile ce que nous devons comprendre; mais il nous en parle clairement, afin de nous faire comprendre ce qui est dit ici en figures. L’Evangile donc nous disait :
1. Ps. LXXXIII, 5.
Prenez garde au dernier jour qui viendra, au jour de l’avènement du Fils de l’Homme 1 : parce qu’il surprendra dans leur malheur ceux qui sont aujourd’hui en sécurité, et précisément parce que c’est là une fausse sécurité , puisqu’ils se croient en sécurité dans les voluptés du siècle, tandis que leur sécurité devrait naître du silence de leurs convoitises du siècle. C’est à cette vie que nous prépare l’Apôtre dans ces paroles que j’ai citées alors : « Du reste, mes frères, le temps est court, il reste donc à ceux qui ont des femmes d’être comme s’ils n’en avaient point; à ceux qui achètent, comme s’ils n’achetaient point;
à ceux qui se réjouissent, comme s’ils ne se réjouissaient point; à ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient point; à ceux qui usent des choses de ce monde, comme s’ils n’en usaient point; car la figure du monde passe, et je désire que vous soyez sans inquiétudes 1». Quiconque a mis toute sa joie, toute sa félicité à manger, à boire, à se marier, à acheter, à vendre, à jouir du monde, est aussi sans inquiétude;
mais, comme tel, il est hors de l’arche, et malheur à lui, à cause du déluge. Quant à l’homme, qui mange, qui boit, qui fait toutes ses actions pour la gloire de Dieu 3, s’il est triste pour quelque sujet du temps, il pleure, mais conserve au dedans la joie de l’espérance; si les affaires du temps lui causent de la joie, il se réjouit, mais son coeur nourrit une crainte spirituelle, en sorte qu’il ne se laisse ni corrompre par la prospérité ni abattre par le malheur.
C’est là, en effet, pleurer comme si l’on ne pleurait point, et se réjouir comme si l’on ne se réjouissait point. Quiconque a une femme, et, par compassion pour sa faiblesse, rend le devoir sans l’exiger, ou ne cherche dans le mariage qu’un remède à sa propre faiblesse, et pleure de n’avoir pu se passer d’une femme, plutôt qu’il ne met en elle sa complaisance; quiconque vend son bien, parce qu’il sait que ce bien, même en lui demeurant, ne le rendrait pas heureux; quiconque achète et sait bien que cela passera, qui ne met point sa confiance dans ses biens, quelle qu’en soit l’abondance, et même la surabondance, qui du bien qu’il a, fait l’aumône à ,celui qui n’a pas, afin de recevoir ce qu’il n’a pas de celui à qui tout appartient;
1. Matth. XIV, 41. — 2. I Cor. VII, 29-32. — 3. Id. X, 31.
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quiconque en est là peut attendre avec sécurité le dernier jour, parce qu’il n’est point hors de l’arche; mais il fait partie de ces bois incorruptibles dont l’arche est construite 1. Qu’il ne craigne donc point l’avènement du Sauveur, mais plutôt qu’il l’espère et le désire; car il ne viendra point pour lui infliger un châtiment , mais pour mettre fin à ses misères. Or, tout cela se fait par le désir que nous avons de cette cité sainte. Les avertissements de l’Evangile se réalisent dès lors dans nos soupirs vers cette Jérusalem que chante notre psaume, et de là vient l’accord de l’Evangile avec ce chant du Prophète.
5. Ecoutons quelle est la cité que chante le psaume. Ecoulons et chantons; notre joie, en l’écoutant, est elle-même un cantique en l’honneur de notre Dieu. Car chanter n’est pas seulement répéter un cantique avec le bruit de la voix et des lèvres; il est aussi un chant intérieur, parce qu’un autre a l’oreille dans notre intérieur. Chantons de la voix pour nous stimuler, chantons du coeur afin de lui plaire. Ce psaume est intitulé : « Psaume d’Aggée et de Zacharie 2». Or, Aggée et Zacharie furent des Prophètes, et ces Prophètes vivaient au temps de la captivité de cette Jérusalem qui était la figure de la Jérusalem du ciel.
Or, pendant la captivité de cette ville, comme ils étaient à Babylone, ils prophétisèrent au sujet de Jérusalem, annonçant que le peuple sortirait de la captivité 3, que sur les ruines de l’ancienne serait bâtie une cité nouvelle. Or, nous connaissons cette captivité, si nous connaissons véritablement la nôtre. Dans ce inonde, en effet, dans ces tribulations du siècle, au milieu de ces scandales sans nombre, nous sommes dans une sorte de captivité, mais nous en serons délivrés; on nous prédit une vie nouvelle semblable à celle-ci. Après la promesse des Prophètes s’accomplit d’une manière visible tout ce qui devait faire de cette cité une image de la cité invisible. Jérusalem fut rebâtie après soixante et dix ans de captivité. Ce nombre de soixante et dix était précisé par Jérémie, qui nous montre, sous la figure du nombre septénaire, le temps présent qui s’écoule; puisque nos jours, vous le savez, s’écoulent sept par sept, nombre qui passe pour revenir invariablement. Or, Jérémie, en
1. Gen. VI, 14. — 2. Ps. CXLVII, 1. — 3. Esdras, V, 1; VI, 14.
prophétisant que Jérusalem serait rebâtie après soixante et dix ans, couvrait sous cette image une prophétie de l’avenir ; car il veut nous faire entendre qu’après l’écoulement de ces jours qui se comptent par sept, notre ville sera construite pour l’éternité, qui n’est qu’un aujourd’hui, puisque dans cette de. meure le temps ne passe plus, parce que ses citoyens ne meurent point. Telle est la cité que les Prophètes voyaient en esprit; c’est elle qu’ils voyaient quand ils parlaient de la cité d’ici-bas. Mais ils disaient au sujet de celle d’ici-bas ce qu’ils rapportaient à celle d’en haut: et tout ce qui se faisait dans le temps par le mouvement des corps et par les actions des hommes, devenait autant de signes et de prédictions pour l’avenir.
6. Ecoutons donc ce que l’on dit de cette ville ; élevons-nous jusqu’à elle. C’est elle que nous fait estimer l’Esprit-Saint, en répandant l’amour de cette cité dans nos coeurs, afin d’y faire monter nos soupirs, et que gémissant dans cet exil, nous ayons hâte d’arriver en la ville sainte. Aimons-la, mes frères, l’aimer c’est y aller. Aimons-la d’après cette bouche sacrée, cette bouche prophétique de l’Esprit de Dieu qui nous dit : « Jérusalem loue le Seigneur 2 ». Dans cette captivité les Prophètes voient ces troupeaux ou plutôt l’unique troupeau de tous les citoyens rassemblés de toutes les contrées, pour former la cité sainte. Ils voient la joie de cette masse qui ne craint plus rien, qui n’a rien à souffrir, puisqu’elle est dans le grenier céleste après avoir été foulée et vannée; et comme ils sont encore sur cette terre au milieu de tant d’afflictions, ils se font précéder par la joie de l’espérance, ils soupirent après cette patrie, s’unissant ainsi de coeur aux anges de Dieu, et à ce peuple qui doit demeurer avec eux dans une sainte joie : « Loue le Seigneur, Jérusalem ». Quelle sera ton occupation,ô Jérusalem? Car tout labeur, tout gémissement passera. Quelle sera donc ton occupation ? De labourer, de semer, de planter, de naviguer, de faire le négoce? Quelle sera ton occupation? Te faudra-t-il encore t’exercer dans ces oeuvres, quelque bonnes qu’elles soient, et qui viennent de la miséricorde? Considère le nombre de tes enfants, vois de toutes parts ceux qui forment la société : vois s’il en est un homme qui ait faim et à qui tu
1. Jérém. XXV, 12; XXIX, 10. — 2. Ps. CXLVII, 2.
273
donnes du pain, qui ait soif et à qui tu puisses donner un verre d’eau froide; vois s’il est un étranger à qui tu puisses donner l’hospitalité, s’il est un malade à visiter, s’il y a des plaideurs que tu puisses concilier 1; s’il est un moribond que tu puisses ensevelir. Que feras-tu donc? « Jérusalem, loue le Seigneur ». Voilà quelle sera ton occupation. De même que l’on écrit sur un titre : Fais-en bon profit, je te répéterai « Jérusalem, loue le Seigneur ».
7. Soyez tous Jérusalem; souvenez-vous de ce qu’il est dit: « Seigneur, vous réduirez leur image au néant dans votre ville 2 ». Ce sont les hommes qui maintenant font leurs délices de ces vaines pompes, ceux qui ne sont point venus aujourd’hui parce qu’on leur fait une largesse. A qui profite cette largesse? Qui en supporte le contre-coup ? D’où vient la libéralité? D’où vient le dommage? Ce n’est point seulement à ceux qui donnent ces spectacles, qu’ils sont coûteux, mais ils le sont bien plus à ceux qui y mettent leur joie. lux uns ils coûtent l’or de leurs coffres, aux autres les richesses de justice qui ornaient leurs coeurs. Ceux qui donnent ces spectacles pleurent bien souvent quand il faut vendre leurs terres, et combien doivent pleurer des pécheurs qui perdent leurs âmes? Quand le Seigneur nous criait dimanche : « Veillez », était-ce donc pour que l’on veillât ainsi aujourd’hui? Je vous en supplie, ô vous citoyens de Jérusalem, je vous en conjure par la voix de Jérusalem, par celui qui est le Rédempteur, l’architecte, le directeur de Jérusalem, offrez à Dieu pour eux vos supplications. Qu’ils voient, qu’ils comprennent la futilité de ces divertissements, et qu’après avoir été attentifs à ces sortes de spectacles qui font leurs délices, ils soient à eux-mêmes leurs spectacles, et spectacles de tristesse.
C’est ce qui est arrivé pour beaucoup, à notre grande joie;
nous-mêmes avons jadis pris part à ces assemblées, à ces folies, Et combien de ceux qu’on voit maintenant, seront un jour chrétiens, et même évêques? Le passé nous est une garantie de l’avenir: et ce que Dieu a déjà fait nous dit ce qu’il doit faire encore. Que vos prières veillent donc, mes frères, ce n’est pas inutilement que vous gémissez. Ils sont exaucés ceux qui, ayant échappé au péril, implorent le Seigneur en laveur de ceux qui y sont encore
1. Matth. XXV, 35, 36. — 2. Ps. LXXII, 20.
engagés, parce qu’ils ont couru les mêmes dangers, et Dieu tirera son peuple de la captivité de Babylone, et il le rachètera, le sauvera, et alors sera parfait le nombre des élus qui portent son image. Mais ils n’y seront point ceux dont le Seigneur doit mépriser et anéantir l’image dans sa ville sainte, parce qu’eux-mêmes ont anéanti son image dans leur cité, c’est-à-dire dans Babylone. Tel est le peuple qui louera Dieu, le peuple qu’annonce par avance son esprit prophétique; il nous dit de tressaillir dans l’espérance, d’aspirer à la réalité. « Loue de concert le Seigneur, ô Jérusalem; Sion, bénis ton Dieu » . « Loue de concert», parce que tu es formée d’un grand nombre de citoyens; « bénis », parce que tu n’es qu’une seule ville. « Nous sommes plusieurs », dit l’Apôtre, « et néanmoins nous sommes un en Jésus-Christ 1 ». Louons donc de concert, parce que nous sommes plusieurs, et louons parce que nous ne sommes qu’un. Nous sommes à la fois, et plusieurs et un seul, parce que celui en qui nous avons l’unité, est toujours un.
8. Pourquoi, dira cette Jérusalem, louer de concert le Seigneur, et moi Sion, pourquoi louer mon Dieu? Sion n’est qu’une avec Jérusalem. Ces deux noms tiennent à deux causes différentes : Jérusalem signifie vision de la paix, et Sion contemplation. Voyez si ces deux noms désignent autre chose que des spectacles; que les païens ne s’applaudissent point alors de leurs spectacles, comme si nous n’avions point les nôtres. Quelquefois, quand on ferme le théâtre ou l’amphithéâtre, et qu’il sort de ces gouffres une foule d’hommes corrompus qui ont l’esprit tout occupé de vains fantômes, repaissant leur mémoire de souvenirs non-seulement inutiles, mais pernicieux, s’applaudissant de ces plaisirs qui ont une douceur, mais douceur empoisonnée ; ils voient, et même souvent, passer les serviteurs de Dieu qu’ils reconnaissent ou bien à leurs vêtements, ou bien à leur maintien, ou même à leur figure, et ils disent en eux-mêmes : Combien ces gens sont malheureux ! que n’ont-ils pas perdu aujourd’hui! Prions Dieu, mes frères, de récompenser leur bienveillance; car ils prennent cela pour un bien. C’est par bonté qu’ils nous plaignent; mais celui qui aime l’iniquité, hait son âme 2. Et s’il hait
1. I Cor. X, 17. — 2. Ps. X, 6.
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son âme, comment pourrait-il aimer la mienne? Toutefois, c’est par une bienveillance et perverse, et vaine, et futile, si l’on peut appeler cela bienveillance, qu’ils nous plaignent de perdre ce qu’ils aiment. Prions à notre tour, afin qu’ils ne perdent point ce que nous aimons. Voyez quelle est cette Jérusalem que le Prophète exhorte à louer Dieu, ou plutôt dont il prédit la louange. Ce ne sera point quand nous verrons Dieu, et quand nous l’aimerons, quand nous le louerons, que le Prophète aura besoin d’en gager, de stimuler cette ville à louer le Seigneur; mais les Prophètes nous parlent de la sorte, afin de nous porter à goûter, autant que possible, en cette chair fragile, ces joies futures des bienheureux, et en jetant dans nos oreilles le trop plein de leur âme, d’allumer en nous l’amour de cette cité divine. Que nos désirs soient donc fervents; loin de nous tout coeur tiède.
9. Mais voyez quelle est cette Jérusalem que le Prophète invite à louer Dieu, et pourquoi elle doit le louer. C’est parce que son bonheur sera parfait. « Loue de concert le Seigneur, ô Jérusalem; ô Sion, loue ton Dieu ».Et comme si Jérusalem demandait:
Comment louer Dieu avec une telle sécurité? « C’est », dit le Prophète, « parce qu’il a fortifié les barrières de tes portes 1 ». Redoublez d’attention, mes frères. « Il a fortifié les barrières de tes portes». On affermit les barrières non des portes ouvertes, mais des portes closes. De là vient qu’on lit dans plusieurs exemplaires : « Il a fortifié les serrures de tes portes ». Que votre charité comprenne ceci. Le Prophète dit que c’est une Jérusalem bien fermée qui loue le Seigneur. « Loue de concert le Seigneur, Ô Jérusalem ; Sion, loue ton Dieu ». Nous louons maintenant le Seigneur, nous le louons de concert, mais au milieu des scandales. Beaucoup entrent parmi nous contre notre volonté, beaucoup s’en vont, en dépit de nos efforts; de là tant de scandales. « Et comme l’iniquité abonde », a dit la Vérité, « la charité refroidit chez plusieurs 2 », à cause de ceux qui entrent et que nous ne saurions juger, et de ceux qui sortent sans que nous puissions les retenir. Pourquoi? parce que la perfection n’est point d’ici-bas, ni le bonheur d’ici-bas. Pourquoi encore ? Parce que nous sommes dans l’aire et non dans le grenier. Que
1. Ps. CXLVII, 13. — 2. Matth. XXIV, 12.
faire alors, sinon d’être sans crainte pour l’avenir? « Loue de concert le Seigneur, ô Jérusalem ; loue ton Dieu, ô Sion: parce qu’il a fortifié les barrières de tes portes ».
« Il a fortifié », dit le Prophète, et non-seulement il a mis des barrières. Que nul ne sorte plus, que nul n’entre plus. Que nul ne sorte, c’est ce qui nous réjouit ; que nul n’entre plus, c’est ce qu’il nous faut craindre. Mais sois sans crainte, on ne parlera de la sorte que quand tu seras entré. Sois seulement au nombre de ces vierges qui prirent avec elles de l’huile 1.
10. Ces vierges, en effet, désignent les âmes. Elles n’étaient pas seulement au nombre de cinq, mais ces cinq marquent des milliers. Dans ce nombre cinq sont donc renfermés des milliers non de femmes seulement, mais d’hommes aussi ; car ce mot de femme désigne les deux sexes à cause de, l’Eglise ; puisque l’Eglise, qui renferme les deux sexes, est appelée vierge. « Je vous ai fiancée à l’unique Epoux, pour vous présenter à Jésus-Christ comme une épouse chaste 2 ». Peu sont vierges de corps, mais tous doivent l’être de coeur. La virginité du corps consiste dans une chair intacte, la virginité du coeur, dans une foi pure. On dit de toute l’Eglise qu’elle est vierge, et au masculin on la nomme peuple de Dieu : or, les deux sexes forment le peuple de Dieu, un seul peuple, un peuple unique; de même qu’il n’y a qu’une seule Eglise, une seule colombe ; et dans cette virginité, des saints par milliers. Ces cinq vierges dès lors désignent toutes les âmes qui doivent entrer dans le ciel : et le nombre cinq n’est point employé sans raison, puisque le corps est doué de cinq sens, comme chacun sait. Rien ne passe du corps dans l’âme que par ces cinq portes, car toute convoitise mauvaise nous vient sôit des yeux, soit de l’odorat, soit du goût, soit des oreilles, soit du tact. Quiconque n’a point laissé entrer la corruption par ces cinq portes, est mis au nombre des cinq vierges. Or, la corruption est la fille des dé. sirs illicites ; et l’Ecriture nous fait voir de toutes parts ce qui est permis ou ce qui ne l’est point. Il est donc nécessaire que tu sois au nombre de ces cinq vierges, et tu n’auras pas à craindre cette parole : Que nul n’ose entrer. C’est en effet ce qui est écrit et ce qui sera exécuté ; à ton entrée, toutefois, nul ne
1. Matth. XXV, 4. — 2. II Cor. XI, 2.
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viendra te barrer le passage; mais quand tt seras entré, on fermera les portes de Jérusalem, et l’on en fortifiera les barrières, si tu ne veux pas être vierge de coeur, ou si, quoique vierge, tu prends place parmi les vierges folles, pour demeurer au dehors et frapper vainement à la porte.
14. Quelles sont ces vierges folles? Elles aussi sont au nombre de cinq; et quelles sont ces vierges, sinon les âmes qui gardent la continence de la chair, afin d’éviter la corruption qui nous vient par tous les sens que nous énumérions tout à l’heure? Elles évitent la corruption, n’importe d’où elle vienne, sans porter dans leur conscience et sous les yeux de Dieu seul, le bien qu’elles font; elles veulent plaire aux hommes et s’arrêter à leur jugement.
En quête des faveurs vulgaires, elles s’avilissent en voulant plaire à ceux qui les voient; leur conscience ne leur suffit point. C’est donc avec raison que, selon l’Evangile, elles ne portent pas d’huile avec elles; car l’huile, à cause de son éclat, de sa netteté, signifie la gloire. Mais que dit l’Apôtre? Vois dons sa parole ces vierges sages qui portent l’huile avec elles. « Que chacun éprouve son oeuvre, et il aura de quoi se glorifier en lui même et non dans un autre 1 ». Voilà les vierges sages. Quant aux vierges folles, elles allument leurs lampes à la vérité, leurs oeuvres paraissent avec éclat ; mais elles doivent mourir et s’éteindre, parce qu’elles ion! point d’huile intérieure. Les voilà qui s’endorment toutes parce que l’Epoux tarde à venir; quelle que soit en effet celle de ces deux catégories que choisissent les hommes, ils s’endorment du sommeil de la mort ; et les vierges sages et les vierges folles, en attentant l’avènement du Seigneur, passent par cette mort du corps, mort visible, que l’Ecriture appelle un sommeil, comme tout chrétien le sait. L’Apôtre dit en effet : « C’est pourquoi, parmi vous, beaucoup sont infirmes, languissants, et beaucoup sont endormis 2 » ; endormis, dit-il, ou plutôt morts. Mais voilà que l’Epoux va venir, et tous vont se lever, mais non tous entrer. Voilà que s’évanouiront les oeuvres de ces vierges folles, qui n’ont point l’huile de la bonne conscience. Elles ne trouveront plus, pour leur en acheter, ces flatteurs qui leur vendaient la louange. Car il y a de l’ironie
1. Gal. VI, 4. — 2. I Cor. XI, 30.
plutôt que de la jalousie dans cette parole « Allez en acheter ». Ces vierges folles en avaient demandé aux vierges sages, et leur avaient dit: « Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent ». Que répondent les vierges sages? « Non, de peur que nous n’en ayons pas suffisamment pour vous et pour nous ; allez plutôt à ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous ». C’était leur dire sous la forme d’un avis : De quoi vous servent maintenant ceux dont vous achetez la louange ? « Et pendant qu’elles y allaient »,dit l’Evangile, « voilà que les autres « entrèrent, et la porte fut close 1 ». Pendant qu’elles y vont de coeur, pendant qu’elles s’occupent de ces pensées, qu’elles s’éloignent dans ce dessein, qu’elles se ressouviennent de leur vie passée, elles vont en quelque sorte vers ceux qui vendent l’huile , et ne les trouvent plus favorables; elles ne trouvent plus d’applaudissements chéz ceux qui les flattaient , elles qui s’excitaient au bien, non par le mouvement d’une bonne conscience, mais par le stimulant des langues étrangères.
12. Cette réponse des vierges sages: « De peur qu’il n’y en ait pas suffisamment pour nous», témoigne aussi d’un grand sentiment d’humilité. Car l’huile que nous portons dans notre conscience, c’est le jugement que nous portons sur nous-mêmes, et qui nous fait voir tels que nous sommes; or, il est difficile de se juger, de juger parfaitement de son état. Mes frères, quels que soient les progrès d’un homme dans la vertu ; tant qu’il se jette en avant et oublie ce qui est derrière 2; s’il se dit : c’est bien ; Dieu aussitôt tire de ses trésors la règle inflexible, et procède à un sévère examen. Or, qui se glorifiera d’avoir un coeur pur ?Qui osera dire qu’il est sans péché 3? Mais que dit l’Ecriture? « Il y aura un jugement sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde 4». Quels que soient tes progrès, tu espéreras donc dans la miséricorde. Car si la miséricorde ne vient tempérer la justice , tout homme se trouvera condamnable en quelque point. Or, quel passage de l’Ecriture va nous consoler? Celui-là même qui nous exhorte à la miséricorde, afin que nous nous appliquions à donner notre superflu. Car nous avons beaucoup de
1. Matth. XXV, 1-13. — 2. Philipp. III, 13. — 3. Prov. XX, 9, — 4. Jacques, II, 13.
superflu, si nous nous en tenons au strict nécessaire ; mais rien ne nons suffira, si nous recherchons ce qui est futile. Cherchez donc, mes frères, ce qui suffit à l’oeuvre de Dieu, et non ce qui suffit à vos désirs ; car votre désir n’est point l’oeuvre de Dieu; mais votre forme, votre âme, votre corps, voilà toute l’oeuvre de Dieu. Cherche donc ce qui suffit pour cela, et tu verras qu’il faut peu de chose. Il ne fallut à la veuve de l’Evangile que deux deniers, pour faire une oeuvre de miséricorde 1, deux deniers pour acheter le royaume de Dieu. Pour habiller des acteurs, quelle dépense ne fait point un donneur de spectacles? Voyez non-seulement qu’il faut peu pour vous suffire, mais aussi combien peu vous demande le Seigneur. Cherche avec soin ce qu’il t’a donné, prends-en ce qui te suffit; quant au reste, qui est superflu pour toi, c’est le nécessaire des autres; le superflu du riche est le nécessaire du pauvre. C’est posséder le bien d’autrui que posséder du superflu.
13. C’est quand tu feras miséricorde, et particulièrement celle ci que l’on fait gratuitement : « Remettez-nous, comme nous remettons 2» ; et où l’on ne fait d’autre dépense que celle de la charité, laquelle s’accroît à proportion qu’on la dépense; c’est, dis-je, quand tu feras avec ferveur des oeuvres de miséricorde, bonnes oeuvres, avons-nous dit, qui ne seront plus nécessaires dans l’autre vie, puisqu’il n’y aura plus aucun malheureux à qui l’on puisse faire miséricorde 3, c’est alors que tu attendras en toute sécurité le jugement, non pas dans la sécurité de la justice, mais dans la sécurité de la divine miséricorde, puisque toi-même auras été miséricordieux. « Le jugement sera sans miséricorde pour celui qui n’aura point fait miséricorde. Et la miséricorde», ajoute le même Apôtre, «l’emporte sur le jugement 4 ». Gardez-vous de croire, mes frères, que le Seigneur n’est point juste, ou qu’il s’écarte de la justice, quand il n’a point pitié de nous. Il est juste quand il nous damne, et juste encore quand il nous prend en pitié. Quoi de plus juste de faire miséricorde à celui qui l’implore ? Quoi de plus juste aussi, que d’user envers nous de la mesure dont nous nous serons servis 5? Donne à ton frère qui a faim. A quel frère? Au Christ. Si donc faire la charité à ton frère c’est
1. Marc, III, 42.— 2. Luc, VI, 37; Matth. VI, 12. — 3. Voir Discours sur le Ps. LXXXIII, n.8, 11.— 4. Jacques, II, 13. — 5. Matth. VII, 2.
la faire au Christ, et si le Christ est Dieu béni par-dessus tout dans les siècles 1, c’est un Dieu qui a voulu avoir besoin de toi, et ta main se retire ? Tu tends la main à Dieu pour lui demander: écoute l’Ecriture : « Que ta main ne soit point ouverte pour recevoir, et fermée pour donner 2 ». Dieu veut qu’on lui donne de ce qu’il a donné. Que pourrais-tu donner, en effet, qu’il ne t’aie point donné? « Qu’as-tu, que tu n’aies point reçu 3 ? » Et même, sans parler de Dieu, à qui pourrais-tu donner de ce qui est à toi? Tu donnes de ce qui appartient à celui qui te commande de donner. Sois donc véritablement dispensateur, et non usurpateur. C’est en agissant de la sorte, et en disant avec humilité de cette huile: « De peur qu’il n’y en ait pas suffisamment pour nous 4 », que tu entreras, et que la porte ne te sera point fermée. Ecoute ce mot de l’Apôtre : « Peu m’importe d’être jugé par vous 5». Comment pourriez-vous, en effet, juger ma conscience? Comment verriez-vous l’intention qui me dirige dans toutes mes actions? Quel jugement les hommes peuvent-ils porter sur un autre homme? L’homme peut beaucoup mieux se juger, mais Dieu peut mieux encore juger l’homme, que l’homme ne peut se juger lui-même. Si donc tu es tel que nous disons, tu entreras, tu seras au nombre de ces cinq vierges, et les vierges folles seront exclues. C’est ce que nous dit l’Evangile ; la porte sera fermée, elles seront là, heurtant à cette porte et criant: « Ouvre-nous 6 »; et on ne leur ouvrira point, parce « que le Seigneur a fortifié les barres de vos portes». Oui, dit le Prophète, il a fortifié les barres de tes portes, sois en toute sécurité, chante avec assurance, et chante sans fin. Tes portes sont solidement closes, nul ami ne sort, nul ennemi ne peut entrer. « Il a consolidé les barrières de tes portes».
14. « Il a béni tes enfants en toi ». Ils ne sont ni vagabonds au dehors, ni exilés; il s’applaudissent dans ton enceinte, c’est là qu’ils chantent le Seigneur, là qu’ils sont bénis. ils n’endurent plus les douleurs de l’enfantement, parce qu’ils n’ont plus à enfanter. Ils sont vos enfants, vos saints; et ces enfants, ces saints, sont dans l’allégresse, dans la louange; la charité à ressenti pour eux les douleurs de l’enfantement, et les a enfantés;
1. Rom. IX, 5. — 2. Eccli. IV, 36. — 3. I Cor. IV, 7. — 4. Matth. XXV, 9. — 5. I Cor. IV, 2. — 6. Matth. XXV, 11.
277
la charité les renferme dans son giron. Ecoute la charité qui les enfante: c’est elle qui donnait à Paul non-seulement un coeur de père, nais un coeur de mère, pour ses enfants: « Mes petits enfants», dit-il, «que j’enfante une seconde fois 1». Or, Paul qui enfante, c’est la charité qui enfante; et la charité qui enfante, c’est l’Esprit de Dieu qui enfante. « La charité, en effet, est répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 2 ». Qu’elle rassemble donc ceux qu’elle a enfantés avec douleur, ceux qu’elle a mis au monde. Ils sont déjà dans l’intérieur, ils sont en sûreté. Ils ont pris leur essor du nid de la crainte, ils ont pris leur essor pour les cieux, pour les tabernacles éternels ; rien de temporel n’est à redouter pour eux.
15. « Il a béni tes fils en toi ». Qui a béni?
« Celui qui a mis la paix sur tes frontières 3». Quelle n’est point la joie universelle à cette parole ? Aimez-la, mes frères. Nous éprouvons une grande joie quand l’amour de la paix éclate ainsi du fond de vos coeurs. Quelle joie cette parole a suscitée ! Je n’avais rien dit encore, je n’avais rien expliqué, je prononce le verset et vos cris partent. Qu’est-ce qui a crié en vous? L’amour de la paix. Qu’ai-je mis sous vos yeux ? Pourquoi ces cris, si vous ne ressentez cet amour ? D’où vient cet amour, si vous ne voyez rien ? La paix est invisible. Où est l’oeil qui l’a vue pour l’aimer ? Et toutefois, on ne pousserait aucun cri si on ne l’aimait. Ce sont là, mes frères, les spectacles invisibles que Dieu nous présente. De quelle beauté l’idée seule de la paix n’ai-elle point frappé vos coeurs? Que dire encore dola paix, et comment la louer? Votre allégresse a dépassé toutes mes paroles. Je n’achève point, je ne saurais, je suis trop faible. Remettons donc l’éloge de la paix, jusqu’à ce que nous soyons dans la patrie de la paix. C’est là que nous pourrons la louer plus pleinement, en jouir plus pleinement. Si nous l’aurions ainsi quand elle commence, quelles louanges lui donner quand elle sera parfaite? Jugez-en vous-mêmes, ô fils bien-aimés, fils de la paix, citoyens de Jérusalem, car Jérusalem est la vision de la paix ; et tous ceux qui aiment la paix sont bénis dans son enceinte, ils peuvent y entrer et les portes se ferment, et les barrières sont consolidées. Cette paix dont le nom seul fait éclater votre amour, cultivez-la,
1. Gal. IV, 19. — 2. Rom. V, 6. — 3. Ps. CXLVII, 14.
recherchez-la sincèrement; aimez-la dans vos maisons, aimez-la dans vos affaires, aimez-la dans vos épouses, aimez-la dans vos enfants, aimez-la dans vos serviteurs, aimez-la dans vos amis, aimez-la dans vos ennemis.
16. Telle est la paix que n’ont point les hérétiques.
Quelle est l’oeuvre de cette paix, dans les perplexités de ce monde, dans l’exil de notre mortalité, où nul n’est connu d’un autre, ou nul ne connaît le coeur de son voisin ? Que fait la paix ? Elle ne juge pas de ce qui est incertain, et n’affirme rien d’inconnu. Elle est plus inclinée à croire le bien d’un homme, qu’à en soupçonner le niai. Elle ne s’afflige point de s’être trompée en croyant bon l’homme qui est méchant ; mais elle se croit coupable d’avoir cru au mal chez l’homme de bien. Je ne le connais point, dit-elle, que perdrai-je à croire qu’il est bon ? Si cela est incertain, il est permis d’agir avec précaution, car peut-être n’est-ce pas vrai ; mais garde-toi de condamner comme si tu étais certain. C’est le précepte de la paix. « Cherche la paix», dit le Prophète, «et poursuis-la 1 ». Que dit l’hérésie au contraire ? Elle condamne sans connaître, et condamne le monde entier ; tout le monde a péri, il n’y a plus un seul chrétien, l’Afrique seule est demeurée. Bien jugé. Mais de quel tribunal peux-tu condamner le monde entier? Sur quel forum le monde a-t-il comparu devant toi ? Que l’on aie s’en rapporte pas à moi, j’y consens; mais pas à toi non plus. Qu’on en croie au Christ, à l’Esprit de Dieu, qui a parlé par les Prophètes, qu’on en croie à la loi de Moïse. Qu’a dit Moïse des temps futurs qui sont les nôtres? « En ta postérité », fut-il dit à Abraham, « toutes les nations seront bénies 2 ».
As-tu des doutes sur cette race d’Abraham? Il n’y a plus de doute à conserver quand l’Apôtre a parlé ; ou si tu n’en crois point à l’Apôtre, pourquoi dire : La paix, la paix, quand il n’y a point de paix 3? Que dit l’Apôtre ? « Les promesses de Dieu sont faites à Abraham et à sa postérité. L’Ecriture ne dit point : « Et à ceux qui naîtront de lui, comme s’ils eussent dû être plusieurs; mais comme en parlant d’un seul, elle dit : Et à celui qui naîtra de toi, qui est le Christ 4 ». Il y a des milliers d’années qu’il fut dit à Abraham: « Les nations seront bénies en ta postérité » .Or,
1. Ps. XXXIII, 12. — 2. Gen. XXII, 18 — 3. Jérém. VI, 14. — 4. Gal. III, 16.
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ce qui a été prédit il y a tant de siècles, et ce qu’un seul a cru, nous le voyons accompli aujourd’hui. D’un côté nous lisons la promesse, de l’autre nous voyons l’accomplissement, et tu viens à la traverse résister à la vérité ? Que vas-tu dire ? Garde-toi de croire. De croire à qui ? A l’esprit de Dieu? A Dieu qui parle à Abraham ? A qui croirai-je alors? A toi ? Ce n’est point là ce que je dis, répondras-tu. Tu ne le dis point? Comment, tu ne dis pas : Crois-en plutôt à moi qu’à l’Esprit. Saint, qu’à Dieu qui s’adresse à Abraham?
Que viens-tu me dire alors? Tel a livré les livres saints, tel autre encore les a livrés. Est-ce un passage de l’Evangile que tu rapportes là, ou des Apôtres, ou des Prophètes? Examine toutes les Ecritures, et lis-moi cette parole, dans ceux en qui repose ma foi ; car je ne crois pas en toi. Où donc liras-tu cela? C’est ce que m’a dit mon père, me répond-il, ce que m’a dit mon aïeul, mon frère, mon évêque. Mais voici la parole du Seigneur à Abraham: « Les nations seront bénies en celui qui naîtra de toi ». Un seul homme entendit cette parole et y crut, et après de longs siècles, elle s’accomplit dans des millions d’hommes. On croit à cette promesse, quand elle se fait, et on en doute quand elle s’accomplit? Voilà donc ce qu’a dit Moïse; donnons maintenant la parole aux Prophètes. Vois le prix de notre rédemption : le Christ suspendu à la croix. Considère le prix qu’il donne, et tu comprendras ce qu’il achète. Il veut faire un achat, et tu ne sais encore quel achat; vois alors, vois la grandeur du prix, et tu comprendras l’importance de l’achat. Il répand tout son sang, c’est au prix de son sang qu’il achète, du sang de l’Agneau sans tache, du sang du Fils unique de Dieu. Que petit-on donc acheter au prix du sang du Fils unique de Dieu ? Encore une fois, considère à quel prix. Longtemps avant l’accomplissement, le Prophète a dit : « Ils ont percé mes « mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os ». Je vois la grandeur du prix, ô Christ, faites que je voie aussi ce que vous avez acheté : « Toutes les extrémités de la terre s’en souviendront, et se tourneront vers le Seigneur ». Dans le même psaume, je vois tout ensemble et l’acheteur, et le prix, et la possession. Cet acheteur c’est le Christ, le prix est son Sang, et la possession, l’univers entier. Ecoutons les paroles du Prophète, qui contredisent les chicanes des hérétiques. Voilà ce que possède mon Dieu.
Je lis son droit dans le psaume: « Ils en garderont la mémoire, et tous les confins de la terre se tourneront vers le Seigneur, toutes les familles de la terre se prosterneront en sa présence 1 ».
L’Acheteur est donc le Christ, et non l’apostat Donat. « Ils l’adoreront ». Très-bien: « Toutes les familles de la terre se prosterneront en sa présence ». Pourquoi très-bien? « Parce que l’empire est au Seigneur, et il dominera sur toutes les nations ».Voilà ce qu’on lit dans Moïse, dans les Prophètes, et mille autres témoignages semblables. Qui pourrait compter les passages de l’Ecriture au sujet de l’Eglise qui sera répandue dans toute la terre? Qui les comptera? Il y a moins d’hérésies contre l’Eglise, que la loi n’a de témoignages en sa faveur. Quelle page ne dit point son triomphe? Quel verset ne l’a point consigné? Tout parle de concert en faveur de cette unité, qui est au Seigneur, parce qu’il a mis la pain dans les confins de Jérusalem. Et c’est contre tout cela que tu viens aboyer, ô hérétique? C’est avec raison que l’on applique à cette cité sainte ce mot consigné dans l’Apocalypse : « Loin d’ici les chiens 2». C’est contre tout cela que tu viens aboyer. Comme je le disais tout à l’heure, oses-tu bien condamner le monde entier? Quel est ton tribunal, sinon la présomption de ton coeur? Tribunal bien haut sans doute, mais ruineux. Voilà ce qu’a dit Moïse, ce qu’ont dit les Prophètes ; et des hommes qui veulent passer pour chrétiens ne le croient pas encore.
17. Le mauvais riche était dans les tourments de l’enfer, et l’ardeur des flammes lui
fit désirer qu’une goutte d’eau tombât du doigt du pauvre qu’il avait autrefois méprisé
à sa porte. Comme ce rafraîchissement lui était refusé, puisqu’on doit « juger sans miséricorde celui qui n’aura point fait miséricorde 3 », comme donc on le lui refusait « Père Abraham », s’écrie-t-il, « envoyez Lazare dans la maison de mon père, où j’ai cinq autres frères; qu’il leur dise combien je souffre, afin qu’ils ne viennent point aussi dans ce lieu de tourments ». Que répond Abraham? « Ils ont Moïse et les Prophètes ». Et celui-ci : « Mon père Abraham, mais si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts, ils le croiraient ». Et Abraham:
1. Ps. XXI, 17,18, et 28,19.— 2. Apoc. XXII, 15.— 3. Jacques, II, 13.
279
« S’ils n’écoutent ni Moïse, ni les Prophètes ils ne croiront pas quand même quelqu’un ressusciterait d’entre les morts 1 ». De qui dit-il, qu’ « ils ont Moïse et les Prophètes ? » De ces frères assurément qui vivaient encore, qui avaient pour se corriger un long espace de temps, qui n’étaient point encore dans ces lieux de tourments. « Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent », dit Abraham.
Ils ne croient point en eux, « mais ils croiraient si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts. S’ils n’écoutent ni Moïse, mi les Prophètes, ils ne croiront pas même mi celui qui ressusciterait d’entre les morts». C’est la décision d’Abraham. En quel endroit et de quel endroit Abraham l’a-t-il prononcée? D’un certain lieu élevé, d’un lieu plein de repos et de joie. Que voyait en élevant les yeux cet infortuné qui souffrait dans l’enfer? Il voyait aussi dans son sein,c’est-à-dire dans son secret, le pauvre qui tressaillait de joie. Voilà quel est ce tribunal. C’est là qu’habite le Seigneur, puisque Dieu habite dans les saints. Delà vient ce désir que l’Apôtre nous exprime ainsi : « Mourir pour être avec le Christ serait de beaucoup préférable 2 ». Il fut dit aussi au bon larron : « Aujourd’hui tu seras .avec moi dans le paradis 3 ». C’est le Seigneur qui est avec Abraham et en Abraham qui a porté cette sentence : « Ils ont Moïse et es Prophètes; s’ils ne les écoutent point, ils n’écouteraient point non plus celui qui ressusciterait d’entre les morts». O hérétiques, vous avez ici Moïse et les Prophètes, et vous vivez encore, et vous pouvez encore écouter, et vous pouvez encore vous corriger, dompter votre fureur, et embrasser la vérité : examinez avec vous-mêmes s’il faut en croire Moïse et les Prophètes, qui ont rendu à leur foi de si grands témoignages, quand nous voyons les événements du monde arriver selon leurs prédictions. Pourquoi hésiter encore à en croire à Moïse et aux Prophètes? Pourquoi cette hésitation? Attendriez-vous par hasard qu’un homme ressuscité d’entre les morts s’en vienne vous parler de son Eglise? C’est ce que voulait le mauvais riche dans l’enfer; il voulait que l’on envoyât vers ses frères 4 quelqu’un d’entre les morts; on le reprend de cette exigence parce que Moïse et les Prophètes devaient suffire à ses frères. Sa prière
1. Luc, XVI, 19,31. — 2. Philipp. I, 23. — 3. Luc, XXXII, 43.— 4. Id. XVI, 27.
fut vaine, afin que cet exemple vous profitât, et que vous ne fussiez point tourmenté comme lui, pour avoir fait trop tard de vaines prières. Ecoutez Moïse et les Prophètes. Que dit Moïse? « Dans ta postérité seront bénies toutes les nations 1 ». Qu’ont dit les Prophètes? « Tous les confins de la terre se souviendront, et se tourneront vers le Seigneur 2». Et tu viendras me dire encore qu’un homme se lève d’entre les morts, je ne croirai que quand on viendra de là me parler ! Bénie soit votre miséricorde, ô mon Dieu! vous avez voulu mourir, afin qu’un homme se levât des morts, et cet homme n’est point un homme quelconque, mais c’est la Vérité qui est sortie des enfers. Il pourrait dire la vérité sur les effets, sans être sorti des enfers; et néanmoins, à cause de ces voix méchantes et ignorantes, il a voulu mourir et se lever d’entre les morts. Que dis-tu, ô hérétique, que dis-tu? J’écouterai tes raisons, tu n’a plus d’excuses ; quand tu aurais les exigences du riche dans les enfers, voilà que le Christ est ressuscité d’entre les morts; daigneras-tu l’écouter lui-même? Tu as conçu en ta vie le désir de ce riche après sa mort, et voilà que le Christ est revenu des enfers; ce n’est ni ton père, ni ton aïeul, ils ne sont point ressuscités des morts, ceux qui ont accusé je ne sais qui d’entre nous d’avoir livré les saints livres. Mais accordons qu’ils n’aient point calomnié, qu’ils aient dit vrai. Veux-tu savoir combien cela m’importe peu? Ecoutons ensemble ce qu’a dit celui qui est ressuscité d’entre les morts. A quoi bon tant discourir? Ecoutons, ouvrons l’Evangile, lisons ce qui s’est fait comme s’il s’accomplissait maintenant : remettons sous nos yeux le passé afin de nous mettre en mesure contre l’avenir. Voilà que le Christ ressuscité d’entre les morts se montre à ses disciples. Voici ses noces, il est l’Epoux, l’Eglise et l’Epouse. Cet Epoux que l’on disait mort, exterminé, anéanti, est ressuscité plein de vie, le voilà qui se montre aux yeux des disciples, qui se laisse toucher de leurs mains, ils touchent en effet ses plaies, ses meurtrissures qui leur avaient fait perdre l’espérance. Il se fait voir à leurs yeux, et en le touchant des mains ils le prennent pour un esprit car ils ont perdu tout espoir qu’il pût être sauvé.
Il les exhorte, les affermit dans la foi « Touchez et voyez, car un esprit n’a ni chair,
1. Gen. XXII, 18. — 2. Ps. XXI, 28.
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ni os, comme vous voyez que j’en ai 1 ». Ils le touchent, ils sont dans la joie, dans l’étonnement. « Comme ils étaient encore dans le trouble de la joie », est-il écrit dans l’Evangile. Quelquefois on ne croit que difficilement ce qui donne de la joie, quelle qu’en soit la certitude. Un certain doute qui nous rend tardifs à croire assaisonne le bonheur qui nous vient alors. Plus nous avons désespéré de ce qui nous arrive, plus notre bonheur est grand; et ce fut pour rendre leur bonheur plus doux et plus grand que le Sauveur ne voulut pas être connu tout d’abord. Il ferma les yeux de ces deux disciples qu’il rencontra parlant ensemble de leur peu d’espérance et se disant : « Nous espérions qu’il serait le Rédempteur d’Israël ».
Ils l’avaient pensé, et ne le pensaient déjà plus.
L’espérance n’était plus en eux, et le Christ était avec eux; mais pour se rendre à eux, et leur ramener l’espérance. Ce fut donc seulement après, et quand ils l’eurent reconnu à la fraction du pain, qu’il se montra aux autres disciples qui le prenaient pour un esprit, qu’il leur dit : « Touchez et voyez, car un esprit n’a pas de chair et d’os, comme vous voyez que j’en ai ». Et comme la joie les troublait: « Avez-vous, ajouta-t-il, quelque chose à manger? Il prit ce qu’ils présentèrent, le bénit, en mangea, et leur en donna ». Il parut alors qu’il avait réellement un corps, et toute crainte d’erreur disparut aussitôt. Que fit-il ensuite? « Ne saviez-vous donc pas qu’il fallait que s’accomplît en moi tout ce qui est écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes?» Or, comme ils croyaient aux Prophètes et à Moïse; car il est vrai de dire avec Abraham : « S’ils n’en croient point à Moïse et aux Prophètes, ils n’en croiront point à celui qui ressusciterait d’entre les morts »; comme ils en croyaient à Moïse et aux Prophètes, et n’étaient point de ceux que reprend Abraham, ils écoutèrent ce que dit le Seigneur: «Ne saviez-vous pas qu’il fallait que s’accomplît en moi ce qui est écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes? » Les voilà qui en croient à Moïse et aux Prophètes, voyez comment sur leur témoignage ils croient à celui qui est ressuscité d’entre les morts. « Alors il leur ouvrit l’intelligence, afin qu’ils comprissent les Ecritures, et il leur dit : Il fallait,
1. Luc, XXIV, 19.
selon qu’il est écrit, que le Christ souffrit et qu’il ressuscitât d’entre les morts le troisième jour ».