Enarrationes in Psalmos (page 7)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3. Qu’il se lève donc, selon l’expression de celui qui l’invoque, qu’il prenne ses armes, qu’il se lève pour nous secourir ! D’où peut-il se lever? La même voix le lui dit ailleurs « Levez-vous : pourquoi dormez-vous, Seigneur 2? » Quan,d on dit que Dieu dort, c’est que nous dormons : si l’on dit qu’il se lève, c’est que nous sortons nous-mêmes des bras du sommeil. Car le Seigneur dormait dans la barque, et parce que Jésus dormait, la barque était battue par les flots : il n’en eût pas été de même, si Jésus avait, veillé. Ta barque, c’est ton coeur: Jésus dans ta barque, c’est la foi dans ton coeur. Si ta foi occupe tes pensées, ton coeur est tranquille à l’abri des tempêtes; mais si tu as perdu le souvenir de ta foi, le Christ dort, prends garde de faire naufrage, emploie ta dernière ressource, éveille

1. Ps. XXI, 21. — 2. Id. XLIII, 23. -

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le, dis-lui : Seigneur, levez-vous, nous périssons, afin qu’il commande à la tempête et que le calme se fasse dans ton cœur 1. Toutes les tentations s’éloigneront, ou seront, du moins, impuissantes contre toi, quand le Christ, comme la foi te l’enseigne, veillera dans ton coeur : « Levez-vous»; qu’est-ce donc à dire? Manifestez-vous, apparaissez, faites sentir votre présence. «Levez-vous » donc « pour me secourir».

4. « Tirez votre épée et fermez tout passage à ceux qui nie persécutent 2». Quels sont tes persécuteurs? Peut-être ce voisin que tu as offensé; celui dont tu as blessé les intérêts, ou celui qui veut s’emparer de ton bien, ou celui à l’encontre duquel tu prêches la vérité, ou encore, celui dont tu blâmes les vices, ou enfin, celui dont tu condamnes la mauvaise vie par ta bonne conduite. Tels sont déjà nos ennemis et nos persécuteurs : mais nous devons savoir qu’il nous faut combattre d’autres adversaires, des ennemis invisibles : l’Apôtre nous en avertit par ces paroles: « Ce n’est pas contre la chair et le sang», c’est-à-dire, contre des hommes, « que nous avons à combattre » ; ce n’est point contre des ennemis que nous apercevons, mais contre des adversaires que nous ne voyons pas : « c’est contre les princes, les puissances et les maîtres du monde de ces ténèbres 3». Par maîtres du monde, il entendait le diable et ses anges; mais il était à craindre que ses paroles fussent mal comprises, et que le monde parût être gouverné par le diable et ses anges; et, comme on donne le nom de monde à l’ensemble des choses créées dont le tableau se déroule sous nos yeux, et aussi, à la multitude des pécheurs et de ceux qui aiment le monde, en un mot, à ceux dont il a été dit: « Et le monde ne l’a point connu 4»; et encore : « Le monde tout entier est sous « l’empire de l’esprit malin 5 », l’Apôtre a clairement fait connaître de quel inonde il désignait les maîtres : «Du monde de ces ténèbres».

Maîtres du monde, dis-je, maîtres de ces ténèbres.

L’expression « de ces ténèbres » ne peut donc, non plus, nous laisser aucun doute sur le sens de ces paroles. De quelles ténèbres le diable et ses anges sont-ils les maîtres?

De tous les infidèles, de tous les pécheurs, dont il a été dit : « La

1. Matt. VIII, 24. — 2. Ps. XXXIV, 3. — 3. Ephés. VI, 12. — 4. Jean, I, 10. — 5. I Jean, V, 19.

lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres «ne l’ont point comprise». Enfin, comme beaucoup d’entre eux ont reçu le don de la foi, que leur dit le même apôtre? « Car, autrefois, vous étiez ténèbres; mais, maintenant, vous êtes lumière dans le Seigneur 1». Tu ne veux pas que le diable te gouverne? Passe à la lumière. Mais comment passeras-tu à la lumière, si Dieu ne tire son épée, s’il ne t’arrache des mains de tes ennemis et de tes persécuteurs? Et comment tire-t-il son épée? Nous avons déjà vu quelle est cette épée de Dieu : c’est l’âme du juste. Que les justes abondent, et le Seigneur tire son épée, et tout passage est fermé aux ennemis; car, en nous parlant de cette épée et de sa sortie du fourreau, l’Apôtre nous avertit de vivre avec justice, et il dit ensuite : « Afin que, n’ayant rien de mauvais à dire contre nous, notre adversaire soit saisi d’une crainte respectueuse 2». Tout passage lui est fermé parce qu’il ne peut rien trouver à dire contre les saints.

5. Qui est-ce qui peut former les justes? Ou plutôt, quel langage tiennent les adversaires qui nous persécutent? Que disent les ennemis invisibles dont nous avons parlé? Les saint sont-ils condamnés au silence? Les ennemis invisibles, qui s’acharnent à la perte de l’homme, suggèrent à son coeur cette pensée surtout, que Dieu ne nous aide pas: par là, ils nous portent à chercher du secours ailleurs, afin de nous trouver incapables de leur résister et de s’emparer de nous. Voilà ce qu’ils nous suggèrent. Nous devons nous mettre particulièrement en garde contre ces perfides conseils, dont il est question dans un autre psaume: « Une multitude d’ennemis s’élèvent contre moi; plusieurs disent à mon âme : Elle n’a point de salut à espérer de son Dieu 3». A l’encontre d’un tel langage, que lisons-nous ici? « Dites à mon âme : C’est moi qui suis ton salut». Lorsque vous aurez dit à mon âme : « Je suis ton salut», elle vivra dans la justice, et je n’appellerai à mon secours personne autre qui vous.

6. Que lisons-nous ensuite? « Que ceux qui cherchent mon âme soient couverts de confusion et de honte 4». Car ils ne la cherchent que pour la perdre. Puissent-ils la bien chercher; car, dans un autre psaume, il

1. Eph.V, 8.— 2. Tite, II, 8. — 3. Ps. III, 2, 3.— 4. Id. XXXIV,4.

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adresse aux hommes ce reproche, qu’aucun d’eux ne cherche son âme: « Il ne me reste«aucun moyen de fuir, et nul ne cherche mon âme 1 ». Quel est celui qui dit : « Nul ne cherche mon âme? » Ne serait-ce point peut-être celui de qui le Prophète a dit si longtemps d’avance : « Ils ont percé de clous mes mains et mes pieds; ils ont compté tous mes os; ils ont pris plaisir à me regarder et à me considérer; ils ont partagé mes vêtements et jeté le sort sur ma robe 2? » Tout cela se passait sous leurs yeux, et, parmi eux, personne qui cherchât son âme! Frères, invoquons-le donc, et prions-le de dire à notre âme : « Je suis ton salut», et d’ouvrir ses oreilles pour qu’elle l’entende dire : « Je suis ton salut».

Il le dit, en effet, mais il s’en trouve qui restent sourds à sa voix; c’est pourquoi, lorsqu’ils sont plongés dans la tribulation, ils entendent plutôt la voix des ennemis qui les poursuivent. S’il leur manque quelque chose, si l’angoisse les oppresse, si les biens temporels leur font défaut, ils ont, d’ordinaire, recours aux démons, ils veulent consulter les suppôts des démons, et vont trouver les démons; et, ainsi, les ennemis invisibles qui poursuivaient leur âme, s’en sont approchés, y sont entrés, l’ont combattue, en sont devenus les maîtres, l’ont vaincue et ont dit : «Elle n’a point de salut à espérer de son Dieu ». Elle est restée sourde à ces paroles: « Je suis ton salut. — Dites à mon âme: Je suis ton salut, afin que ceux qui la cherchent soient couverts de confusion et de honte ». Oui, vous lui dites : « Je suis ton salut». J’écouterai le Seigneur qui me dit : « Je suis ton salut»; je ne chercherai mon salut que dans le Seigneur, mon Dieu.

Le salut me vient du côté de la créature, mais c’est lui qui en est la source; et quand je porte mes regards vers les montagnes d’où j’attends mon secours, ce ne sont point les montagnes qui me l’envoient, mais le Seigneur, Créateur du ciel et de la terre 3. Dans les nécessités temporelles, Dieu se sert de l’homme pour venir à ton aide, mais lui-même est ton Sauveur. L’ange est, entre ses mains, un instrument pour te secourir, mais c’est toujours lui qui te sauve. Toutes choses dépendent de lui : pour cette vie terrestre, il vient en aide, aux uns d’ici, aux autres de là:

1. Ps. CXLI, 5. — 2. Ps. XXI, 17-19. — 3. Ps. CXX, 1, 2.

la vie éternelle est un don qui ne vient que de lui. Lorsque tu éprouves les nécessités de I la vie, tu ne possèdes pas ce que tu cherches, mais tu as près de toi celui que tu cherches cherche donc celui qui ne peut jamais te manquer. Que ses dons te soient ravis : est-ce que tu perds, en même temps, celui qui t’en a comblé? Qu’on te rende ces preuves de sa munificence : o~i sera ta fortune? Sera-t-elle dans les biens que tu auras récupérés? Ne sera-t-elle pas )Plutôt en celui qui te les avait ravis pour t’éprouver, et qui te les a rendus pour te consoler? Car il nous console, lorsqu’il nous accorde ces dons; mais il nous console, comme si nous étions des voyageurs: -comprenons donc bien ce que c’est que voyager. Cette vie tout entière, et tout ce qui sert à ton usage pendant sa durée, tu dois les considérer comme le voyageur considère une hôtellerie, et non comme le propriétaire considère sa maison; ne l’oublie pas: si tu as déjà fait du chemin, il t’en reste encore à faire; si tu as suspendu ta marche, c’est pour prendre de nouvelles forces, et non pour t’arrêter.

7. Il y en a qui disent: Dieu, qui est bon et magnifique, qui règne au plus haut des cieux, qui est invisible, éternel et incorruptible, nous donnera la vie éternelle; il nous communiquera cette incorruptibilité qu’il nous a promise en nous promettant la résurrection; mais, pour les choses du temps, pour les biens de cette vie terrestre, ils sont du domaine des démons; ils appartiennent aux puissances de ces ténèbres. Par de telles paroles, lorsqu’ils sont possédés de l’amour des choses du monde, ils en écartent Dieu, comme si elles ne le concernaient en rien; et, par d’abominables sacrifices, par je ne sais quels moyens ou quels perfides conseils venant des hommes, ils cherchent à se procurer des avantages temporels, tels que de l’argent, une lemme, des enfants et tout ce qui peut charmer le cours de la vie humaine, ou en retarder la marche trop rapide.

La divine Providence a pris soin de démontrer la fausseté de cette opinion: Dieu a voulu nous convaincre qu’il n’est pas étranger aux affaires du temps, et qu’il tient toutes choses sous sa dépendance; d’abord les biens éternels qu’il nous a promis pour l’avenir, et aussi les biens temporels qu’il donne à qui bon lui semble et quand il le juge opportun;

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car il sait à qui il doit les accorder, à qui il doit les refuser, de la même manière que le médecin sait distribuer ses remèdes, parce qu’il connaît mieux les besoins d’un malade que le malade lui-même. Pour nous donner cette conviction, le Seigneur a partagé les siècles entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans l’Ancien Testament, ses promesses ont pour objet les biens de cette vie; dans le Nouveau, elles ont trait au royaume des cieux. Dans l’un et dans l’autre, le culte de Dieu et les moeurs sont réglés par des prescriptions presque semblables, mais les promesses y paraissent différentes; la puissance prescriptive du supérieur, l’obligation d’obéir chez l’inférieur y sont les mêmes, mais la récompense ne l’est pas. Il a été dit, en effet, aux anciens : Vous entrerez en possession de la terre promise; vous y régnerez; vous y triompherez de vos ennemis; vous ne leur serez point soumis dans ce pays; vous y jouirez d’une complète abondance; vous y engendrerez des enfants 1. Ces avantages temporels furent promis; mais ils l’étaient en figure. Tu peux supposer que quelques-uns ont vu, pour eux, l’accomplissement de telles promesses; et, de fait, il en a été ainsi pour plusieurs. Une contrée a été donnée aux enfants d’Israël; ils reçurent des richesses en partage; des femmes stériles et presque parvenues à la vieillesse ont prié Dieu; elles ont mis en lui leur espérance; elles n’ont cherché d’autre secours que le sien même pour devenir mères, et elles ont mis au monde des enfants. Leur coeur n’est point resté sourd à cette parole du Seigneur: «Je suis ton salut». Si cette parole est vraie pour les choses de l’éternité, pourquoi ne le serait-elle pas dans les affaires du temps?

Dieu en a donné la preuve dans la cause du saint homme Job. Le diable n’est à même de ravir les biens de ce monde qu’autant qu’il en a reçu le pouvoir de la part du souverain Maître. Il a pu porter envie au saint; a-t-il été capable de lui nuire? Il a pu l’accuser; a-t-il été capable de le condamner? A-t-il pu lui ôter quoi que ce fût, même un ongle, même un cheveu, avant d’avoir dit à Dieu « Laissez aller votre main 2?» Qu’est-ce à dire:

«Laissez aller votre main? o Donnez-moi le pouvoir. 111e reçut; il tenta Job; Job fut tenté; néanmoins, le tenté demeura

1. Exod. XXIII, 25-31. — 2.  Job, I, 11.

victorieux, et le tentateur fut vaincu; car Dieu, qui avait permis au diable de dépouiller de tout son serviteur, n’avait point abandonné celui-ci intérieurement, et il s’était fait de l’âme de Job un glaive pour vaincre l’esprit malin. Combien vaut cela? Je parle de l’homme. Vaincu au paradis 1; victorieux sur un fumier; au paradis, le diable s’est servi de la femme pour en triompher; sur le fumier, il a triomphé du diable et de la femme. «Tu « as», dit-il, « parlé comme une d’entre les femmes insensées. Si nous avons reçu des biens de la main de Dieu, pourquoi ne supporterions-nous pas les maux qu’elle nous envoie 2? » Comme il avait bien entendu ces paroles : « Je suis ton salut! »

8. « Que ceux qui cherchent mon âme soient couverts de confusion et de honte ».Vois de quels hommes il s’agit: « Priez», dit-il, « pour vos ennemis 3». Mais il y a ici une prophétie ce qui se dit sous forme de désir, s’explique dans le sens d’une prophétie. Que ceci et que cela se fasse, ne veut rien dire autre chose que : ceci et cela se fera. Comprenez donc ainsi la prophétie : «Que ceux qui recherchent mon âme soient couverts de confusion et de honte». Quel sens donner à ces mots : « Qu’ils soient couverts de confusion et de honte? » Ils seront couverts de confusion et de honte. L’événement a justifié la prophétie. Plusieurs, en effet, ont été couverts d’une salutaire confusion; plusieurs, devenus honteux et animés d’une piété sincère, ont quitte les rangs des persécuteurs du Christ pour entrer en société avec ses membres. N’en cherchez pas la cause ailleurs que dans leur confusion et leur honte. Il a donc désiré leur bien.

Les vaincus sont de deux sortes; on est vaincu en deux manières; car la défaite doit~ aboutir à un retour vers le Christ, ou à une condamnation par le Christ. Il est fait ici une allusion à ces deux sortes de vaincus; mais cette allusion est obscure, et elle a besoin d’être expliquée. Il faut entendre, de ceux qui se convertissent, ces paroles : « Que ceux qui cherchent mon âme, soient couverts de confusion et de honte; qu’ils passent en arrière! » Qu’ils ne marchent pas les premiers, mais qu’ils viennent à la suite; qu’ils ne donnent pas de conseils, mais qu’ils es reçoivent. Car Pierre a voulu prendre le pas sur le Seigneur, quand le Seigneur parlait

1. Gen. III, 6. — 2. Job, II, 10. —  3. Matt., V, 44

par avance, de sa passion; il voulut, en quelque sorte, lui donner un conseil salutaire, comme si un malade pouvait en donner à son médecin. Et que dit-il au Seigneur, malgré les assurances que ce Lui-ci lui donnait de ses souffrances à venir? « Seigneur, n’y pensez pas»; prenez pitié de vous : « Il n’en sera pas ainsi». Il a voulu primer et laisser le second rang au-Seigneur. Que lui dit celui-ci? «Satan, retourne en arrière 1». Tu es un démon en marchant devant moi; en me suivant, tu seras mon disciple. A ceux dont nous parlons s’applique donc ceci : « Qu’ils passent en arrière et qu’ils soient confondus, ceux qui ont de mauvais desseins «contre moi». En effet, dès qu’ils auront commencé à ne plus occuper que le second rang, ils ne penseront plus au mal et ils désireront le bien.

9. Et les autres? Car tous ne sont pas vaincus pour convertir et pour croire. Plusieurs persistent dans leur entêtement; beaucoup conservent, dans leur coeur, la volonté de marcher les premiers; et, s’ils ne la manifestent pas au grand jour, ils la nourrissent pourtant en eux-mêmes, et la mettent en oeuvre, lorsque l’occasion s’en présente. Touchant de tels hommes, que lisons-nous ensuite? «Qu’ils deviennent comme de la poussière en face du vent 2». Il n’en est pas ainsi des impies, il n’en est pas ainsi : mais ils sont comme la poussière que le vent disperse de dessus la face de la terre 3. Le vent, c’est la tentation, la poussière, c’est le pécheur Quand vient la tentation, la poussière s’enlève; elle ne demeure point en place, elle ne peut résister. «Qu’ils deviennent comme de la poussière en face du vent, et que l’ange du Seigneur les tourmente, que leur chemin soit obscur et glissant». Chemin bien capable d’épouvanter ! Où est celui que n’effraie pas la seule vue des ténèbres? A quel homme n’inspire pas de crainte la seule-perspective d’un chemin gus-mut? Au milieu de la nuit, dans un sentier dangereux, comment diriger tes pas? Où placeras-tu sûrement ton pied? Ces deux maux, telles sont les grandes punitions des hommes. Les ténèbres, c’est l’ignorance; le chemin glissant, c’est la luxure. « Que leur chemin soit obscur et glissant, et que l’ange du Seigneur les poursuive ». Lorsque, environné de ténèbres et engagé dans un sentier dan-

1. Matt. XVI, 22, 23. — 2. Ps. XXXIV, 5. — 3. Ps. I, 4.

gereux, un homme s’aperçoit qu’il va tomber s’il remue seulement le pied, il se résigne peut-être à attendre la lumière du jour; mais ici se trouve l’ange du Seigneur, qui les poursuit. Le prophète leur a bien moins désiré qu’il ne leur a prédit un pareil avenir. Animé de l’Esprit de Dieu, il décrit leur punition telle que Dieu la leur inflige par un jugeaient infaillible, plein de bonté, juste, saint, tranquille, sans être troublé par la co1ère ou par un zèle chagrin, ou par la volonté d’exercer une vengeance, mais par sa justice, qui doit punir les vices; néanmoins, c’est une prophétie.

10. D’où proviennent de si grands maux? Quelle en est là cause? Ecoute, la voici

« Parce que sans aucun sujet ils ont voulu me « faire périr dans le piége qu’ils m’ont tendu en secret ». Il est ici question de notre Chef: les Juifs ont fait cela; ils ont caché leurs piéges scélérats. A qui ont-ils caché leurs -piéges?

A celui qui voyait le coeur de ces traîtres. Il était au milieu d’eux comme un ignorant; on eût dit qu’il était leur dupe;

et, pendant qu’ils croyaient le tromper, ils étaient eux-mêmes pris dans leur propre piège. Il vivait au milieu d’eux avec toutes les apparences d’un dupe, parce que nous devions nous-mêmes vivre au milieu de pareils hommes, et devenir infailliblement victimes de leur fourberie. Il connaissait, à n’en pas douter, celui qui devait le trahir, et cet instrument, le plus nécessaire à l’accomplissement de leur oeuvre, il le choisit entre ses douze apôtres, afin que même un si petit nombre de personnes ne fût point sans renfermer un méchant. Il voulait par là nous donner un exemple de patience, parce que nous devions vivre nous-mêmes parmi les méchants, soit que nous les connussions, soit que nous ne les connussions pas : il nous fallait les supporter: il est donc devenu un modèle de patience pour te soutenir au moment où tu commenceras à vivre au milieu des mécréants. L’école du Christ, composée de douze disciples, n’a pas pris fin avec eux; c’est pourquoi nous devons être d’autant plus fermes, lorsque nous voyons s’accomplir dans l’Eglise ce qui a été prédit sur le mélange des hommes mauvais. Dans cette école, on ne voyait pas encore la réalisation des promesses faites à la race d’Abraham : on n’y apercevait point non plus l’aire du sein de laquelle (339) devait sortir la multitude des grains destinés à remplir les celliers du père de famille. Pourquoi donc, lorsqu’on bat le blé, n’y laisse-t-on pas la paille, comme en un lieu convenable, jusqu’à ce qu’on vannera le grain pour la dernière fois, puisque ce que vous avez entendu doit s’accomplir à l’égard des méchants?

11. Mais enfin, qu’arrivera-t-il? « Sans sujet ils m’ont caché la scélératesse de leur piége ». Qu’est-ce à dire: « Sans sujet? » Je ne leur ai fait aucun mal: je ne leur ai nui en rien: « Ils m’ont injustement couvert d’outrages». Qu’est-ce à dire : « Injustement ? » Ils ont dit des faussetés; il n’ont apporté aucune preuve. « Qu’un piège dont ils ne se doutent pas vienne les surprendre». Magnifique récompense ! Rien de plus juste. Ils m’ont tendu un piége, et ils l’ont caché pour m’empêcher de l’apercevoir : qu’un piége leur soit tendu, et qu’ils ne le voient pas. Je connais leur piége: quel est celui qui leur sera tendu? Celui qu’ils ne voient pas. Voyons s’il ne le nomme pas? « Qu’un piége dont ils ne se doutent pas vienne les surprendre». Ils lui en ont tendu un ; un autre leur est-il réservé? Non. Mais alors? Chacun d’eux est enlacé dans ses propres péchés comme dans l’inextricable infinité des petits cheveux : ils sont trompés par cela même dont ils se sont servis pour tromper les autres : les moyens qu’ils ont employés pour nuire à autrui, tourneront à leur propre détriment: car il est dit ensuite : « Qu’ils soient eux-mêmes pris dans le piège qu’ils ont tendu en secret». Comme si quelqu’un oubliait qu’il a préparé pour un autre un breuvage empoisonné, et qu’il le boive lui-même; ou, comme si on creusait une fosse pour y faire tomber ses ennemis pendant la nuit, et que, ne se souvenant plus de ce qu’on a fait, on y tombe le premier en se promenant en ces parages. Il en est ainsi, mes frères; croyez-moi donc sans hésiter, soyez-en sûrs ; et, si une raison élevée et éclairée par la prudence vous le permet, voyez, examinez la vérité de mes paroles.

Les méchants ne nuisent à personne avant de se nuire à eux-mêmes ; il en est de la méchanceté comme du feu.

Tu veux mettre le feu quelque part? Il faut que l’instrument dont tu te sers, brûle le premier; s’il ne brûle pas, il est incapable de porter le feu ailleurs. C’est une torche : tu l’approches de l’objet que tu prétends incendier : n’est-il pas indispensable que cette torche, placée entre tes mains, soit enflammée la première, pour qu’elle puisse communiquer la flamme à d’autres objets? La méchanceté vient de toi ; ne seras-tu pas le premier sur lequel elle exercera ses ravages ? Si l’on blesse un arbre là où il s’enfonce enterre, est-ce qu’on n’endommage pas aussi ses racines ? Je te le dis : il peut se faire que ta malice ne nuise à personne autre, mais il est impossible qu’elle ne te nuise pas. Car, en quoi le saint homme Job, dont nous avons parlé tout à l’heure, a-t-il souffert du dommage? Il est dit dans un autre psaume: « Comme un rasoir affilé, vous avez fait votre tromperie». Que fait-on avec un rasoir affilé? On fait tomber des cheveux, chose inutile. A quoi donc réussis-tu vis-à-vis de celui à qui tu prétends causer du dommage? Si le méchant, auquel tu veux nuire, se met d’accord avec toi pour opérer le mai, c’est sa malice, et non la tienne, qui lui devient nuisible. Si, au contraire, la malice est étrangère à son âme, et que, dans la pureté de son cœur, il soit soumis à la voix qui lui dit: « Je suis moi-même ton salut», l’homme intérieur reste, chez lui, à l’abri de tes attaques extérieures; mais la malice, qui vient du fond de ton coeur, t’enlève d’abord tes propres forces Tu as le coeur gâté; c’est de là que ce ver rongeur est sorti, ne laissant dans ton âme rien de sain. « Qu’ils soient pris dans le piège qu’ils ont caché, et qu’ils tombent eux-mêmes dans le filet qu’ils ont tendu».

En entendant tout à l’heure ces paroles: « Qu’un piége, dont ils ne se doutent pas, vienne les surprendre», tu croyais peut-être autre chose. Dans ta pensée il s’agissait peut. être d’un malheur inévitable, résultat d’une cause cachée. Dans quel piège sont-ils donc tombés? dans celui de leur propre méchanceté, qu’ils ont dérobée à mes regards. N’est-ce pas ce qui est advenu aux Juifs? Dieu triomphé de leur malice, et leur malice les a vaincus. Il est ressuscité pour nous: ils ont trouvé la mort en eux-mêmes.

12. Voilà le sort réservé aux méchants qui veulent me nuire. Pour moi, que deviendrai-je? Quel sera mon partage? « Mon âme se réjouira dans le Seigneur», comme dans celui qui lui aura dit: « Je suis moi-même ton salut ». Ne recherchant, à vrai dire, aucune richesse eu dehors de lui, ne désirant avoir en abondance

1. Ps. LI, 4.

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ni les plaisirs ni les biens de la terre, aimant Dieu comme son véritable Epoux, sans espoir de récompense, sans demander à recevoir de lui ce qui pourrait la charmer, mais en se proposant comme l’unique objet de son bonheur. Car, pourrai-je entrer en possession d’un objet meilleur que Dieu? Je suis aimé de Dieu : il t’aime aussi ; voici ses propositions : demande ce que tu veux. Si l’empereur te disait : Demande ce que tu veux comme tu te hâterais de demander la dignité de tribun ou de comte ! Que de choses tu désirerais recevoir pour toi et pour les autres ! Dieu te dit: Demande ce que tu veux ; que lui demanderas-tu donc? Elargis le cercle de tes pensées; donne toute leur ampleur à tes désirs de posséder; écarte autant que possible les limites de ton ambition; dilate tes convoitises. Ce n’est pas le premier venu qui te dit: Demande ce que tu veux; c’est le Dieu tout-puissant. Si tu es amateur de domaines, tu voudras posséder toute la terre tu désireras que tous ceux qui viennent au monde soient tes fermiers ou tes serviteurs et quand tu aurais toute la terre, que posséderais-tu? Si tu demandes la mer, tu ne pourras vivre dans son sein : les poissons qu’elle renferme seront au-dessus des atteintes de ton avarice. Mais, peut-être, posséderas-tu les îles? Elève-toi au-dessus de ce monde ; et, quoique des ailes te manquent pour voler dans les airs, demandes-en l’immensité; porte ton ambition jusque dans le ciel; demande à devenir le maître du soleil, de la lune et des étoiles, car celui qui les a créés, t’a dit : Demande ce que tu veux.

Et, cependant, tu ne trouveras rien de plus précieux ni de meilleur que celui qui -a fait toutes choses. Demande à posséder le Créateur lui-même, et en lui, et par lui tu posséderas tout ce qu’il a fait. Tout est digne d’être aimé, parce que tout est beau; mais, qu’y a-t-il de-plus beau que lui? En tout, il y a de la puissance; mais qu’y a-t-il de plus puissant que lui ? Et il ne veut plus rien ardemment que se donner lui-même à toi. Si tu trouves mieux, demande-le; nais si tu demandes autre chose, tu lui fais injure, et tu te portes du dommage, parce que tu lui préfères ses créatures, quand il veut se donner lui-même à toi, et te donner, en sa personne, le Créateur de toutes choses.

Dans ces sentiments d’amour, une âme lui a dit: «Seigneur, est-ce que vous êtes mon partage 1? » C’est-à-dire: Vous êtes mon partage. Que ceux qui désirent des richesses choisissent ce qu’ils veulent; qu’ils prennent leur part dans les biens de ce monde : pour moi, vous êtes mon partage; je vous ai choisi. Et encore : « Vous êtes la part de mon héritage ». Qu’il te possède, afin que tu le possèdes: tu seras son domaine ; tu seras sa maison. Il possède une âme pour lui faire du bien ; en le possédant on en tire avantage.

Est-ce que tu peux lui être de quelque utilité? « J’ai dit au Seigneur : Vous n’avez pas besoin de mes biens 2. Mon âme se réjouira dans le Seigneur; elle trouvera toute sa consolation dans son Sauveur». Le salut qui vient de Dieu, c’est le Christ, « car mes yeux ont vu votre salut 3 ».

13. « Tous mes os vous diront: Seigneur, qui est semblable à vous? » Où est l’homme capable d’interpréter ces paroles d’une manière digne d’elles? Selon moi, on doit se borner à les prononcer, et ne point essayer de les expliquer. Pourquoi y chercher tel ou tel sens? Qu’y a-t-il de pareil à ton Seigneur? Tu l’as devant toi. « Tous mes os vous diront: Seigneur, qui est semblable à vous ? Les méchants m’ont entretenu de choses agréables;

« mais, Seigneur, qu’elles sont différentes de votre loi 4! » Il s’est trouvé des persécuteurs qui ont dit: Adore Saturne , adore Mercure. Et on leur a répondu: Je n’adore pas les idoles : « Seigneur, qui est semblable à vous? » Les idoles omit des oreilles et n’entendent pas, des yeux et ne voient pas

5. « Seigneur, qui est semblable à vous ? » Vous avez fait l’oeil pour voir et l’oreille pour entendre. Mais, a-t-on ajouté, je n’adore pas les idoles, parce qu’elles sont l’oeuvre d’un artisan. — Adore donc les arbres et les montagnes ; ils ne sont sortis des mains d’aucun ouvrier. — « Seigneur, qui est semblable à vous ? »

On me montre des objets terrestres, et c’est vous qui avez créé la terre ! — On tourne peut-être alors ses regards vers les créatures placées au-dessus de nous, et l’on me dit: Adore la lune, adore ce soleil qui, du haut des cieux, pareil à un immense flambeau, donne au jour son éclat. Et moi, je réponds avec énergie : « Seigneur, qui est semblable à vous ? » Vous avez fait la lune et les étoiles, le soleil a reçu de vous les feux

1. Ps. LXXII, 26,— 2. Ps.XV, 5,2. — 3. Luc, II, 30. — 4. Ps. CXVIII, 85. — 5. Ps. CXIII, 5, 6.

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ardents qui le font présider au jour: vous êtes l’auteur des harmonies du ciel ! — Il y a d’autres créatures , elles sont invisibles et meilleures ; peut-être me dira-t-on aussi : Honore les anges, adore-les: — et, ici encore, je m’écrierai: « Seigneur, qui est semblable à vous ?» Les anges eux-mêmes sont sortis de vos mains. Que seraient-ils, s’ils ne vous voyaient pas? Rien. Il vaut bien mieux vous posséder avec eux, que tomber, loin de vous, dans les abîmes, pour les avoir adorés.

14. « Tous mes os vous diront: Seigneur, qui est semblable à vous? » O corps du

Christ, ô sainte Eglise, que tous tes os disent : « Seigneur, qui est semblable à vous ? » Et si

tes chairs ont disparu sous l’effort de la persécution; que tes os, du moins, disent encore

« Seigneur, qui est semblable à vous? » Car il a été dit des justes: « Le Seigneur aime tous leurs os; aucun d’eux ne sera brisé 1 ».

Comment énumérer tous les justes dont les os ont été brisés pendant la persécution?

Enfin, le juste vit de la foi 2, et l’impie est justifié par le Christ 3; et quel est l’homme ainsi ramené à la justification, sinon celui qui croit et qui confesse sa foi, puisque l’on croit de coeur pour être justifié, et que l’on confesse de bouche pour être sauvé 4? Parce qu’il a cru de coeur et confessé de bouche, le larron a été justifié sur la croix, même après que ses crimes l’eurent conduit aux pieds du juge, et de là au dernier supplice; car le Seigneur n’aurait pas dit à un scélérat non encore justifié: «Tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis 5 » Et, cependant, on a brisé ses os. En effet, lorsqu’on arriva pour enlever les corps à cause de la proximité du sabbat, on s’aperçut que le Seigneur était déjà mort, et on ne lui brisa pas les os 6 .Pour les autres, comme ils vivaient encore, on les leur brisa, afin de hâter leur mort par ce supplice , et ainsi de pouvoir les détacher plus vite de la croix et les ensevelir. Le larron, qui persévéra dans son impiété jusque sur la croix, fut-il le seul à qui on brisa les os, et n’en fut-il pas de même de celui qui crut de coeur pour être justifié et confessa de bouche pour être sauvé? Qu’est donc devenue cette promesse : « Le Seigneur garde tous leurs os; aucun d’eux  ne sera brisé? » Mais n’est-ce pas que, dans le corps du Seigneur, les os sont tous

1. Ps. XXXIII, 21. — 2. Rom. I, 17. — 3. Id. IV, 5. — 4. Id. X, 10. — 5. Luc. XXIII, 43. — Jean, XIX, 33.

les justes, chrétiens au coeur énergique, pleins de courage, intrépides en face des persécutions et des tentations, incapables de consentir au mal?

Et comment résister à toutes les tentations? Comment demeurer ferme, quand les persécuteurs vous disent : Voilà le vrai Dieu; voilà ce qu’il est; qu’il vienne et soit ton sauveur; il y a ici je ne sais quel grand. prêtre, au sommet de la montagne; si tu es pauvre, c’est peut-être parce que ce Dieu ne vient pas à ton secours ; prie-le, il t’aidera; tu ne fais point monter vers lui tes supplications : voilà, sans doute, pourquoi tu es malade; prie-le, et la santé te sera rendue; peut-être encore est-ce pour ce motif que tu n’as pas d’enfants:

adresse-toi donc à lui, et tu en auras? Celui qui appartient au corps du Seigneur et ht partie de ses os, repousse tous ces conseils et répond : « Seigneur, qui est semblable à vous? » Si vous daignez m’accorder, mène dès cette vie, ce que je recherche, donnez-le. moi; mais si vous ne voulez pas me l’accorder, soyez ma vie, car je ne cesse point de vous chercher. En sortant de ce monde, oserai-je paraître devant vous, la tête haute, si j’ai adoré un autre que vous, si je vous ai offensé?

Grande est sa miséricorde ! Il nous engage à bien vivre et il nous cache le dernier de nos jours, celui de notre mort, pour que nous ne puissions rien nous promettre de l’avenir.

Je fais mal aujourd’hui et je vis ; demain je cesse d’agir ainsi. Et si demain tu n’es plus?

Sois donc du nombre des os du Christ, et dis-lui : « Seigneur, qui est semblable à vous?

Tous mes os diront: Seigneur, qui est semblable à vous? C’est vous qui tirez le pauvre des mains de ceux qui sont plus forts que lui, et celui qui est abandonné et dans l’indigence, de celles de ses ennemis qui le dépouillent».

15. Ce psaume a été lu aujourd’hui jusqu’ici, et nous l’avons expliqué de même: mais afin que ce que nous avons dit ne devienne point pour vous un sujet d’ennui, nous n’y ajouterons rien. Arrêtons-nous donc à ces paroles: « C’est vous qui tirez le pauvre des mains de ceux qui sont plus forts que lui». Qui est -libérateur, si ce n’est celui dont le bras est robuste? Cet autre David délivrera le pausa des mains de ceux qui sont plus forts que lui. Le démon avait été le plus fort; il s’était rendu maître de toi : il t’avait vaincu, parce

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que tu avais consenti à ses suggestions ; mais qu’a fait celui dont le bras est puissant? « Personne n’entre dans la maison d’un homme robuste pour en enlever les meubles, avant d’avoir réduit cet homme à l’impuissance 1». Par sa puissance auguste et digne d’admiration, il à réduit le diable à l’impuissance il a tiré son épée pour lui fermer tout passage, poser délivrer le pauvre et l’indigent dénués de tout secours 2.Quel est, en effet, ton protecteur, sinon le Seigneur, à qui tu dis:

1. Matt. XII, 29. — 2. Ps. LXX, 12.

« Seigneur, vous êtes mon aide et mon Rédempteur ? » Si tu veux présumer de tes forces, ta présomption sera pour toi une cause de chute : si tu t’appuies sur les forces d’un autre, sache qu’il voudra, non te venir en aide, mais devenir ton maître. Recherche donc, comme ton soutien, celui-là seul qui a racheté les hommes, qui les a rendus libres, qui a donné son sang pour en faire un peuple d’acquisition et conférer à ses serviteurs le titre de frères.

1. Ps. XVIII, 15.

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DEUXIÈME SERMON

DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.

1. Fixons notre attention sur le reste du psaume, et prions le Seigneur, notre Dieu, de nous donner une intelligence saine pour le bien comprendre, et la grâce d’en tirer profit par nos bonnes oeuvres. Votre charité se rappelle, sans doute, où s’est arrêtée hier notre explication: partons donc de là aujourd’hui. Nous attribuons ces paroles au Christ, considéré comme Chef et comme corps de l’Eglise. Et, puisqu’il s’agit du Christ, ne sépare point l’Epoux de l’épouse, et comprends ce grand mystère : « Ils seront deux dans une même chair». Si, étant deux, ils n’ont qu’une même chair, pourquoi ne se serviraient-ils pas des mêmes paroles? Car, si le chef a supporté ici-bas de mauvais traitements, son corps les apporte aussi : le chef n’a souffert que pour servir d’exemple au corps. En effet, le Seigneur a volontairement souffert, tandis que nous souffrons nécessairement: lui a souffert par bonté pour nous: notre nature nous y condamne. Dans cette indispensable obligation, nous trouvons donc un sujet de consolation en ce qu’il a souffert de sa propre volonté; aussi, quand, par hasard, nous subissons de pareilles épreuves, portons nos regards sur notre chef, prenons exemple sur sa conduite et disons-nous: S’il

1. Eph., V, 31.

a été ainsi traité, à quoi devons-nous nous attendre? Conduisons-nous donc comme il l’a fait lui-même. Son ennemi a pu en venir jusqu’à lui ôter la vie du corps; mais, si cruel qu’il se soit montré, il n’a pu détruire entièrement ce corps, puisqu’il est ressuscité le troisième jour. Ce qui est advenu de lui le troisième jour, se fera pour nous à la fin du monde. Si la réalisation de nos espérances de résurrection est différée, ces espérances nous sont-elles ravies? Reconnaissons donc ici la parole du Christ, et ne la confondons pas avec celle des impies. Cette parole est celle du corps du Christ, qui souffre persécutions, angoisses et tribulations, mais, parce que ici-bas il y en a beaucoup pour souffrir à cause de leurs péchés et de leurs crimes, nous devons apporter un soin tout particulier à distinguer de leurs souffrances elles-mêmes la cause de leurs souffrances : car un scélérat peut subir un supplice pareil à celui des martyrs, mais la raison de ses douleurs est bien différente. Il y en avait trois de crucifiés: le Sauveur, celui qui devait être sauvé, et celui qui devait être damné : pour tous, même supplice; mais, pour chacun d’eux, cause de souffrances non pareille.

2. Que notre chef dise donc: « Des témoins injustes s’étant élevés, m’ont interrogé sur

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des choses que je ne connaissais pas 1 » Pour nous, disons à notre chef: Seigneur, que ne saviez-vous pan? Etiez-vous à ce point ignorant? Ne connaissiez-vous point le coeur de ceux qui vous interrogeaient? Ne vous étiez-vous point aperçu d’avance de leurs fourberies? N’était-ce pas en connaissance de cause que vous vous étiez livré entre leurs mains? N’étiez-vous point venu en ce monde pour subir leurs mauvais traitements? Qu’ignoriez-vous donc?

Il ignorait le péché; il ignorait ce péché, non comme s’il ne le condamnait pas, mais parce qu’il ne le commettait point. On emploie tous les jours de pareilles manières de parler; car tu dis de quelqu’un : Il ne sait se tenir debout, pour dire : Il ne se tient pas debout; il ne sait faire le bien, pour dire : Il ne fait pas de bien; il ne sait pas faire le mal, pour dire : Il ne fait pas de mal. Ce qu’on ne fait pas n’intéresse nullement la conscience, et ce dont la conscience ne s’occupe pas, on semble ne pas le savoir. Ainsi, dans notre pensée, Dieu ignore comme l’art qui ne conduit pas au mal, mais qui apprend à connaître le vice et à le discerner.

Lors donc que nous interrogeons notre chef, il nous répond dans toute la vérité de son Evangile ; quand nous lui disons:

Seigneur, qu’ignoriez-vous? Comment a-t-on pu vous interroger sur des choses que vous ne connaissiez pas? Il nous dit : J’ignorais le péché, et ils m’interrogeaient sur le péché. Si tu ne crois pas que j’ignore le péché, lis l’Evangile et tu y verras que je ne connais pas même les pécheurs; car je leur dirai à la fin du monde : « Je ne vous connais pas; vous, qui commettez l’iniquité, retirez-vous de moi 2». Est-ce qu’il ne connaissait pas ceux qu’il condamnait? Peut-il prononcer un jugement conforme à l’équité, s’il ne le porte pas en parfaite- connaissance de cause? Il agissait en connaissance de cause, et pourtant il n’a pas menti quand il a dit: « Je ne vous connais pas»; c’est-à-dire vous n’êtes pas unis à mon corps; vous ne vous attachez pas à mes préceptes : vous êtes la personnification des vices; et moi, je suis l’art, qui n’a rien de commun avec les défauts, et qui n’apprend rien autre chose qu’à les éviter. « Des témoins injustes s’étant levés, m’ont interrogé sur des choses que je ne connaissais pas». Qu’est-ce que le Christ pouvait

1. Ps. XXXIV, 11, 12. — 2. Matt. VII, 23.

ainsi ignorer, sinon le blasphème? Voilà pourquoi il fut accusé d’avoir blasphémé, lorsque interrogé par ses persécuteurs, il répondit selon la vérité. Mais quels furent ses accusateurs? Ceux-là mêmes dont il est dit plus loin: « Ils me rendaient le mal pour le bien; ils « rendaient à mon âme la stérilité ». Je leur apportai l’abondance, et ils me rendaient la stérilité : je leur apportai la vie, et ils me rendaient la mort : je leur apportai l’honneur, et ils me rendaient l’humiliation. Je leur apportai le remède, et ils me rendaient des blessures; et, dans tout ce qu’ils me rendaient, il n’y avait que de la stérilité.

Cette stérilité, il l’a maudite dans le figuier, lorsque, y cherchant des fruits, il n’en trouva aucun 1. Il y avait des feuilles, mais pas de fruits; des paroles, mais pas d’oeuvres: abondance de paroles, stérilité en fait d’oeuvres. « Tu prêches qu’il rie faut rien dérober, et tu dérobes; tu dis que l’adultère est un crime, et tu commets l’adultère ». Tels étaient ceux qui interrogeaient le Christ sur des choses qu’il ne connaissait pas.

3. « Pour moi, lorsqu’ils m’interrogeaient, je me revêtais d’un cilice ; j’humiliais mon âme par le jeûne, et je répandais ma prière dans mon sein». Nous savons, mes frères, que nous appartenons au corps de Jésus-Christ, puisque nous en sommes les membres: nous ne devons pas non plus l’ignorer: dans nos tribulations, il ne nous faut point penser à la manière dont nous répondrons à nos ennemis, mais chercher à leur être propices auprès de Dieu par nos prières, surtout à ne pas nous laisser vaincre par la tentation, et enfin, à obtenir du Tout-Puissant, pour nos persécuteurs, la guérison de leur âme et leur retour à la justice. Rien, de plus grand, rien de meilleur au sein des tribulations, que de s’éloigner du bruit extérieur, et d’entrer dans le plus profond intérieur de son âme pour invoquer Dieu, en ce sanctuaire où personne ne peut ni entendre nos gémissements, ni voir celui qui vient à notre aide; mettons-nous-y à l’abri de toutes les ennuyeuses contrariétés qui nous viennent du dehors: fermons les portes de ce lieu secret; humilions. -nous en faisant l’aveu de nos fautes; louons et bénissons le Dieu qui nous corrige et nous -console: voilà bien la conduite que nous devons tenir.

1. Matt., XXI, 19.

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Ce que nous disons s’applique au corps du Christ, c’est-à-dire, à chacun de nous : mais soyons-nous en Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même quelque chose de pareil? Tant de soin que nous mettions à examiner et à scruter l’Evangile, jamais nous n’y verrons que, dans ses peines et ses ennuis, le Seigneur se soit revêtu d’un cilice. Nous y lisons, à la vérité, qu’il a jeûné après son baptême; mais, pur un cilice, il n’en est nulle part question nous ne le voyons en aucun endroit. Quand il a jeûné, le diable le tentait, mais les Juifs se le persécutaient pas encore, et je ne puis lire qu’il ait jeûné au moment où ils l’interrogeaient sur des choses qu’il ne connaissait pas, ni au moment où, lui rendant le mal pour le bien, ils examinaient malicieusement sa conduite, le poursuivaient, s’emparaient de sa personne, le flagellaient, le couvraient de blessures et lui donnaient la mort. Néanmoins, mes frères, cédons à une pieuse curiosité, levons un peu le voile, ouvrons les yeux de notre coeur, pénétrons le sens caché le l’Ecriture, et nous verrons qu’en réalité, pendant le cours de ses souffrances, le Seigneur a jeûné et s’est couvert d’un cilice.

Qu’entend-il par un cilice, sinon peut-être la condition mortelle de la chair? Pourquoi en cilice? A cause de la ressemblance de sa et chair avec la chair du péché. « Car», dit l’Apôtre, « Dieu a envoyé son propre Fils, revêtu d’une chair semblable à la chair du péché; il a condamné le péché dans sa chair 1 »; c’est-à-dire, il a revêtu son Fils d’un cilice pour condamner les boucs par ce cilice. Sans aucun doute, il n’y avait pas de péché dans le Verbe de Dieu ; il n’y en avait, non plus, dans l’âme sainte, ni dans l’esprit de l’homme que le Verbe et la sagesse de Dieu s’étaient attaché en unité de personne : il n’y en avait pas même dans son corps; mais la ressemblance de la chair du péché se trouvait dans le Seigneur, parce que la mort n’existe du péché, et son corps était certainement sujet à mourir. Si, en effet, il n’avait pas été mortel, il ne serait pas mort ; s’il n’était pas mort, il n’aurait pas ressuscité; et

S’il n’était pas ressuscité, il ne nous aurait point donné la preuve et l’exemple de notre immortalité. La mort, qui nous est venue du à, porte le nom de péché, de la même manière qu’on désigne, sous le nom de

1. Rom. VIII, 3

langue grecque ou de langue latine, non pas notre langue corporelle, mais ce que nous disons au moyen de ce membre: notre langue est un de nos membres, aussi bien que nos yeux, nos oreilles, notre nez, etc.; mais, par langue grecque, on entend les paroles prononcées en grec, non parce que les paroles seraient la même chose que la langue, mais parce qu’elles sont prononcées par elle. Tu dis de quelqu’un, pour désigner une partie quelconque de son corps-: J’ai reconnu sa figure. En parlant d’un absent, tu dis encore J’ai reconnu sa main, quoique tu veuilles parler, non de sa main corporelle, mais de l’écriture tracée par elle. Ainsi en est-il du péché du Seigneur: il a eu pour cause le péché, puisqu’il a pris un corps fait de cette substance, qui est devenue sujette à la mort, à cause du péché.

Et pour exprimer plus brièvement ma pensée, je dirai : Marie est morte à cause du péché d’Adam, parce qu’elle en était la fille ; Adam est mort à cause de sa propre prévarication; et le corps du Seigneur, mis au monde par Marie, est mort pour détruire le péché. Le Seigneur s’est revêtu de ce cilice, et ce cilice, sous lequel il se cachait, l’a empêché d’être reconnu. « Lorsque», dit-il, « ils me tourmentaient je me revêtais d’un cilice » ; c’est-à-dire : ils sévissaient contre moi, et je me cachais. S’il n’avait pas voulu se cacher, il n’aurait pu mourir. Quand, en effet, ils s’approchèrent de lui pour le saisir, il lui suffit d’un instant, il n’eut qu’à laisser jaillir un éclair de sa puissance, si toutefois on peut dire que c’en était même un éclair; c’en fut assez de sa part, de leur adresser cette seule question : « Qui cherchez-vous? » pour les faire reculer et tomber en arrière. Une telle puissance n’aurait certes pas subi les ignominies de la passion, si elle ne s’était cachée sous le cilice : donc, « je me revêtais du cilice et j’humiliais mon âme par le jeûne ».

4. Si nous avons bien compris ce qu’il faut entendre par le cilice, comment devons-nous maintenant comprendre ce qu’il faut entendre par le jeûne? Le Christ voulait manger, quand il cherchait des fruits sur le figuier stérile, et s’il en avait trouvé, il s’en serait nourri. Il voulut boire, quand il dit à la femme de Samarie: « Donne-moi à boire  1» et sur la croix: « J’ai soif 2». Quelle faim et quelle soif éprouva-t-il donc? Il eut faim et soif de nos bonnes

1. Jean, IV, 7. — Id. XIX, 28.

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oeuvres. Et, parce qu’il ne trouvait le mérite d’aucune bonne oeuvre en ceux qui le persécutaient et le crucifiaient, il jeûnait ; ils jetaient dans son âme la disette. Quel jeûne, en effet, de trouver à peine un larron dont il pût se nourrir, étant sur la croix ! Les apôtres avaient pris la fuite et s’étaient cachés dans la foule; Pierre lui-même, ce Pierre qui avait promis de persévérer jusqu’à la mort du Seigneur, l’avait déjà renié trois fois; il pleurait déjà, mais il se cachait encore dans la multitude et craignait d’être reconnu. Tous, enfin, le voyant mort, désespérèrent de l’avenir aussi les trouva-t-il, après sa résurrection, plongés dans le découragement; quand il leur parla, la tristesse, la désolation et le désespoir étaient dans leurs coeurs et se reflétaient dans les paroles de ceux qui s’entretenaient avec lui. Il leur dit: « De quoi vous entretenez-vous ensemble? » Car ils parlaient de lui ; et ils lui répondirent: « Etes-vous seul « si étranger dans Jérusalem, que vous ne sachiez pas ce qui s’y est passé ces jours-ci, touchant Jésus de Nazareth, qui a été un prophète puissant en oeuvres et en paroles, devant Dieu, devant tout le peuple; et de quelle manière les princes des prêtres et nos sénateurs l’ont livré pour être condamné à mort, et l’ont crucifié? Or, nous espérions que ce serait lui qui rachèterait Israël 1 ». Le Seigneur aurait persévéré datas ce grand jeûne, s’il n’avait pas ranimé ceux qui devaient apaiser sa faim. Il leur rendit le courage, les consola, les raffermit et en fit les membres de son corps. Tel fut donc le jeûne que s’imposa le Seigneur.

5. « Et je répandais», dit-il, « ma prière dans « mon sein ». Il y a certainement, dans ce verset, un sens profond; daigne le Seigneur nous aider à le pénétrer! Par sein, nous devons entendre une chose secrète. Mes frères, nous trouvons déjà, dans ces paroles, un avertissement pour nous, le bon conseil de prier dans le secret de notre coeur. Dieu nous y voit; il nous y entend; l’oeil de l’homme est incapable d’y pénétrer; celui-là, qui vient à notre aide, peut seul y porter ses regards. Ce fut là que pria Susanne et qu’elle fut entendue de Dieu, lorsque les hommes ne voulurent plus écouter sa voix 2. En ce qui nous concerne, voilà le conseil que nous devons tirer de ces paroles; mais nous devons les entendre plus

Luc, XXIV, 18-21. — Dan. XIII, 35, 44.

particulièrement de Notre-Seigneur, parce que, lui aussi, il a prié.

En examinant la lettre de l’Evangile, nous n’avons vu, nulle part, qu’il y fût question de son cilice; il n’y est point davantage parlé, dans le sens littéral, du jeûne qu’il a observé pendant sa- passion; c’est pourquoi nous avons, selon la mesure de nos forces, expliqué ces deux mots par similitude et dans le sens allégorique. Pour sa prière, nous l’avons entendue tomber du haut de la croix: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 1? »

Là aussi nous priions. En effet, quand son Père, dont il ne s’est jamais séparé, l’a-t-il abandonné? Nous lisons encore qu’il a prié seul sur la montagne, qu’il n passé les nuits en prières, qu’il a prié dans le cours de sa passion. Je répandrai donc na prière dans mon sein. Je ne sais ce qu’on pourrait imaginer de mieux à l’égard du Seigneur. Quoi qu’il en soit, je vais dire ce qui me vient en ce moment à l’esprit; une idée meilleure s’y présentera peut-être plus tard;

ou bien elle se présentera à une personne plus intelligente que moi. Je comprends donc ces paroles : « Je répandrai ma prière dans mon sein», dans ce sens que son Père habite en lui, car Dieu s’est réconcilié le monde dans le Christ 2 . Il possédait en lui-même celui qu’il voulait prier. Il n’en était pas éloigné, puisqu’il avait dit : « Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi 3. Mais, en lui, la prière est plus particulièrement l’oeuvre de l’homme; car, en tant qu’il est le Verbe, le Christ ne prie pas, il exauce; il ne demande pas qu’on lui vienne en aide; mais, d’accord avec son Père, il secourt les autres. Quel est donc le sens de ces paroles : Je répandais mea prière dans mon sein? Celui-ci, sans aucun doute : Mon humanité invoque en moi-mère la divinité.

6. « J’avais de la complaisance comme pour « un parent et un frère ; j’étais abattu, comme touché d’une vraie douleur qui me portait à gémir». Il fait allusion à son corps: c’est nous qu’il faut voir ici désignés, quand nous trouvons notre bonheur dans la prière, et que notre âme se rassérène, non par l’influence des prospérités de ce monde, mais sous l’impression des rayons de la vérité. Il est facile de comprendre ce que je dis , et celui qu’éclaire cette lumière voit et reconnaît par

1. Ps. XXI, 2 ; Matt. XXVII, 46. — 2. II Cor. V, 19. — 3. Jean, XIV, 10

346

lui-même la vérité de ces paroles : « J’avais de la complaisance comme pour un parent et un frère»; car alors l’âme se rapproche de Dieu, et lui devient agréable comme à un frère, à un parent, ou à un ami; « car», est-il dit, «nous avons en lui l’être et le mouvement 1». Si notre âme n’en est point là, si elle ne peut se réjouir ni briller des feux de la vérité, ni s’approcher de Dieu, ni s’attacher à lui : si elle s’en voit éloignée, qu’elle fasse du moins ce qui suit: « J’étais abattu, comme touché d’une vraie douleur qui me portait à gémir». En s’approchant de Dieu , il  dit: « J’avais de la complaisance comme pour un parent et un frère». Retiré et placé loin de lui, il a dit : « J’étais abattu, comme touché d’une vraie douleur qui me portait à gémir». Pourquoi gémit-il, sinon parce qu’il ne possède point ce qu’il désire? Parfois il arrive au même homme, tantôt de s’approcher de Dieu et tantôt de s’en éloigner, de s’en approcher sous l’influence lumineuse de la vérité, de s’en éloigner parce que la chair enveloppe son esprit d’un voile épais. Dieu, mes frères, est partout: son être infini ne peut être circonscrit en un lieu quelconque nous ne nous éloignons donc ni ne nous rapprochons de lui d’une manière physique. S’en approcher, c’est lui devenir semblable; en lui devenant dissemblable, on s’en éloigne. Lorsque tu vois deux objets presque pareils, tu dis qu’ils approchent l’un de l’autre : s’ils t’apparaissent différents, quoique placés dans le même endroit et souvent dans la même nain, tu dis : Cet objet est loin de l’autre. Tu les tiens tous les deux, tu les réunis ensemble, et tu dis Ils sont loin l’un de l’autre, non pas physiquement, mais parce qu’ils ne se ressemblent pas. Si tu lui es pareil, réjouis-toi; gémis si tu lui es différent: que tes gémissements éveillent en toi les désirs: les désirs contribueront eux-mêmes à exciter les gémissements de ton coeur par veux tu te rapprocheras de celui dont tu avais commencé à t’éloigner. Pierre ne s’approchait-il pas, quand il dit : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant? » Et le même Apôtre ne s’éloigna-t-il pas quand il dit: « Seigneur, m n’y pensez pas, il n’en sera pas ainsi? » Enfin, au moment où il s’approchait et se trouvait près de Dieu, que lui dit le Seigneur? « Tu es heureux, fils de Barjona! » Comme

1. Act. XVII, 28

au moment où Pierre s’éloignait et n’avait plus de traits de ressemblance avec son Maître, celui-ci lui dit encore : « Retire-toi, Satan » . En s’approchant, il entendit ces paroles : « Ce n’est ni la chair, ni le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux». En s’éloignant et en contredisant le Sauveur au sujet des souffrances qu’il devait endurer pour notre salut, il entendit ces autres paroles: « Tu n’as point de goût pour les choses de Dieu, mais tu en as pour celles des hommes 1 » . Parlant de ces deux états de l’âme, quelqu’un a dit avec raison dans un psaume: « Pour moi, j’ai dit dans mon extase : J’ai été rejeté de devant vos yeux 2». Il ne dirait point: « Dans mon extase», s’il ne s’approchait, car l’extase est le transport de l’âme. Il a répandu son âme sur lui-même, et s’est approché de Dieu; puis, ramené de nouveau sur la terre par le poids et les ténébreuses illusions de la chair; se rappelant les transports de son âme et voyant son abaissement présent, il a ajouté « J’ai été rejeté de devant vos yeux». Que le Seigneur nous accorde de voir s’accomplir en nous ces paroles : « J’avais de la complaisance comme pour un parent et un frère! » Et, s’il n’en est pas ainsi, qu’au moins nous puissions dire : « J’étais abattu, comme touché d’une vraie douleur qui me portait à gémir».

7. « Quant à eux, ils se sont réjouis sur mon sujet; ils se sont réunis ensemble contre moi 3». Chez eux la joie; dans mon âme, la tristesse. Et pourtant, nous avons entendu tout à l’heure dans l’Evangile : « Bienheureux ceux qui pleurent 4 », malheur à ceux qui rient. « Ils se sont réjouis sur mon sujet; ils se sont réunis ensemble contre moi; ils m’ont accablé de maux sans savoir pourquoi ». Ils m’interrogeaient sur des choses que j’ignorais, et eux-mêmes ne connaissaient pas celui qu’ils interrogeaient.

8. « Ils m’ont tenté et insulté avec moquerie 5» ,c’est-à-dire, ils m’ont tourné en dérision et accablé d’injures. Ceci s’applique tout ensemble au chef et au corps. Remarquez, mes frères, la gloire présente de l’Eglise; rappelez-vous ses humiliations passées : souvenez-vous qu’autrefois les chrétiens furent partout mis en fuite, et que, partout où on les trouvait, ils se voyaient tournés en dérision,

1. Matt. XVI, 16, 17, 22, 23. — 2. Ps. XXX, 23. — 3. Ps. XXXIV, 15. — 4. Matt. V, 5. —  5. Ps. XXXIV, 16.

347

maltraités, mis â mort, exposés aux bêtes, brûlés vifs; tous, en ricanant, se déclaraient contre eux. Ce que le chef avait souffert, le corps devait l’endurer; et dans toutes les persécutions qui ont eu lieu jusqu’à ce jour, le corps a subi les mêmes traitements que le Seigneur en croix. Partout où l’on rencontre un chrétien, on l’insulte, on le harcèle, on s’en moque, on lui donne le nom d’homme stupide, insensé, dépourvu de coeur et d’esprit. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent, le Christ est dans le ciel ! Qu’ils fassent ce qu’ils veulent, il a ennobli son supplice, il a imprimé sa croix sur tous les fronts; il permet aux impies d’insulter, mais il leur interdit de nuire; néanmoins, par les paroles qui tombent de leurs lèvres, on connaît les secrètes pensées de leurs coeurs. « Ils ont grincé des dents contre moi».

9. « Seigneur, quand ouvrirez-vous les yeux? Délivrez mon âme de leurs fourberies, et mon unique des lions 1 ». Notre patience se lasse de souffrir, et ces paroles : « Quand ouvrirez-vous les yeux», ont été dites de chacun de nous. C’est-à-dire, quand vous verrons-nous tirer vengeance de ceux qui nous insultent? Quand le juge, vaincu par les importunités de cette veuve, lui fera-t-il justice? Si notre juge diffère de nous délivrer, c’est, non par indifférence, mais par amour, non par impuissance, mais par raison, non par incapacité de nous venir en aide, mais parce qu’il veut attendre jusqu’à la fin pour nous sauver tous en même temps. Et toutefois nos désirs nous portent à lui dire: « Quand ouvrirez-vous les yeux, Seigneur ? Délivrez mon âme de leurs fourberies, et mon unique des lions»; c’est-à-dire, délivrez mon Eglise des puissances qui la persécutent.

10. En effet, veux-tu savoir quelle est cette unique? Lis ce qui suit: « Je publierai vos  louanges dans une grande assemblée : je vous louerai au milieu d’un peuple chargé de mérites. Oui, dans une grande assemblée je publierai vos louanges; oui, au milieu d’un peuple chargé de mérites, je vous louerai ! » Les louanges du Seigneur se chantent devant toute l’assemblée, mais tous ceux qui la composent ne louent pas Dieu. Toute l’assemblée entend les louanges que nous lui adressons; mais Dieu ne trouve pas sa louange en tous ceux qui en font partie

1. Ps. XXXIV, 17

car, dans toute assemblée, c’est-à-dire, dans l’Eglise qui est répandue sur toute la terre, il y a de la paille et du grain; la paille s’envole, le grain reste. « C’est pourquoi je vous louerai au milieu d’un peuple de poids ». Dieu trouve sa louange dans ce peuple que n’enlève pas le vent de la tentation. Pour la paille, elle est toujours un sujet de blasphèmes. Quand on fait attention à notre paille, que dit-on? Voilà comment vivent les chrétiens ! Voilà ce qu’ils font ! Et en eux s’accomplissent ces paroles de l’Ecriture : « Parce que vous faites blasphémer mon nom parmi les nations .» Homme pécheur et jaloux, qui n’est que paille, tu examines l’aire, et tu y aperçois difficilement le grain ; cherche et tu trouveras un peuple chargé de mérites, dont la vue te portera à louer Dieu. Ressemble à ce peuple, si tu ne lui es point pareil, tu y verras difficilement autre chose que ce que tu es toi-même « Ils ne se comparent qu’avec eux-mêmes 1 », dit l’Apôtre, et ils ne comprennent point ces paroles: « Je vous louerai au milieu d’un peuple de poids».

11. « Que je ne sois pas un sujet d’insultes pour ceux qui m’attaquent injustement 2 »,

car ils m’insultent à cause de ma paille, «ceux qui me haïssent sans aucun motif», c’est-à-dire, ceux à qui je n’ai pas fait de mal, «et qui m’approuvent du regard » , c’est-à-dire, ceux dont le visage affecte des sentiments étrangers à leur coeur. Et qui sont ces hommes à l’oeil  approbateur? » Car, « ils me parlaient avec amitié, et pour irriter davantage mes ennemis, ils ne pensaient qu’à des tromperies. Ils ont ouvert leur bouche contre moi».En apparence, ils approuvaient du regard, mais ils n’étaient que des lions occupés à trouver une proie pour l’enlever et la dévorer; au dehors, ils flattaient et parlaient dans un esprit de paix; mais pour irriter davantage unes ennemis, ils ne pensaient qu’à des tromperies. Que disaient-ils dans un

esprit de paix ? « Maître, nous savons que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, sans avoir égard à qui que ce soit. Est-on libre de payer le tribut à César ou de ne pas le lui payer ? » Ils me parlaient comme auraient fait des amis. Quoi donc! Ne les connaissiez-vous pas, et, par leurs regards flatteurs, pouvaient-ils vous tromper? Il ne les connaissait que trop ; voilà

1. II Cor. X, 12. — 2. Ps. XXXIV, 19-21.

348

pourquoi il leur répondit : « Hypocrites, pourquoi me tentez-vous 1? » Puis, ils ont ouvert leur bouche contre moi, et se sont écriés : « Crucifiez-le! Crucifiez-le! Ils ont dit : Courage, courage ! nos yeux ont vu ». Commencement de leurs insultes: « Courage, courage. — Christ, prophétise-nous!» Lorsqu’ils consultent au sujet de la pièce de monnaie, leurs paroles n’étaient que mensonges; ainsi, leurs louanges n’étaient qu’insultes. « Ils ont dit : « Courage, courage, nos yeux ont vu » - Quoi? Des oeuvres, vos prodiges. Il est le Christ. « S’il est le Christ, qu’il descende de la croix, et nous croirons en lui. Il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même 2 . Nos yeux ont vu». Il se vantait, il disait qu’il était le Fils de Dieu. Voilà tout ce qu’il en est! Pour le Seigneur, il demeurait patiemment attaché à la croix ; il n’avait rien perdu de sa puissance, mais il manifestait sa patience. Descendre de la croix, était-ce chose bien difficile pour celui qui devait, bientôt après, sortir vivant du tombeau ? Non. Mais il aurait paru céder devant ceux qui l’insultaient, tandis qu’il lui était nécessaire de se montrer après sa résurrection à ses disciples, et non peint à ses ennemis, pour leur enseigner ce grand mystère ; car sa résurrection était le symbole d’une nouvelle vie, et cette vie nouvelle, on la manifeste aux yeux de ses amis, et non aux regards de ses ennemis.

12. « Vous avez vu, Seigneur, ne gardez pas de silence 2» . Ces paroles: « Ne gardez pas le silence», veulent dire : « Jugez». Au sujet du jugement, il est dit quelque part : « Je me

suis tu : est-ce que je me tairai toujours 3? »quant au délai du jugement, il est dit au pécheur: «Tu as fait ces choses, et je me suis tu, tu as cru le mensonge: tu as cru que je serais semblable à toi 5». Est-ce qu’il garde le silence, celui qui parle par les prophètes, celui qui parle lui-même dans l’Evangile, celui qui parle par les évangélistes, celui qui parle par nous-mêmes, toutes les fois que nous disons la vérité? Qu’est-ce donc à dire : Il se tait? Il ne prononce pas son jugement, mais il ne cesse pas pour cela de nous imposer des préceptes et de nous instruire. Le prophète invoque en quelque façon et annonce d’avance ce jugement de Dieu : « Seigneur, vous m’avez vu, ne gardez pas le silence ». C’est-à-dire :

1. Matt. XXII, 16-18. — 2. Matt. XXVI, 68. — 3. Ps. XXXIV, 22. — 4. XLII, 14. —  5. Ps. XLIX, 21.

Vous ne garderez pas le silence, il faut que vous rendiez votre jugement. En attendant l’heure de ce jugement, ne vous éloignez pas de moi; vous m’en avez fait la promesse : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 1»

13. « Levez-vous, Seigneur, et appliquez-vous à me juger 2». Pourquoi te juger? parce que tu es dans la tribulation ? Parce que les inquiétudes et les souffrances ne te laissent pas de repos? Est-ce qu’une multitude de méchants n’éprouvent pas des tourments pareils? Pourquoi te juger? Es-tu juste par cela même que tu souffres ainsi ? Non. Mais, qu’est-ce à dire : « A me juger ? » Que lis-tu ensuite? : « Appliquez-vous à me juger, Seigneur, mon Dieu ; appliquez-vous à ma cause». Non pas à mes peines, mais à ma cause; non parce que je souffre comme le larron, mais parce qu’en moi s’accomplit cette parole: « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice 3». Voilà cette cause parfaitement définie. Les bons et les méchants ont à supporter des peines pareilles: ce qui constitue le martyre, ce n’est donc pas la souffrance; c’en est le motif. Si les supplices faisaient les martyrs, toutes les mines en regorgeraient, toutes les chaînes serviraient à en conduire, la couronne serait accordée à tous ceux qui tombent sous le glaive. Il faut donc connaître le motif des souffrances. Aussi, que personne ne dise: Je souffre, donc je suis un juste. Celui qui a souffert le premier a souffert pour la justice; c’est pourquoi il a ajouté cette condition essentielle : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice».

Il en est plusieurs qui deviennent persécuteurs pour la bonne cause, comme il en est qui souffrent persécution pour en soutenir une mauvaise. Si l’on ne pouvait devenir persécuteur à bon droit, le psalmiste n’aurait pas dit : « Je persécutais celui qui médisait secrètement de son prochain 4». De plus, mes frères, un père juste et bon ne persécute-t-il pas un fils libertin? Il persécute, non pas l’homme, mais ses vices; non pas son enfant, mais ce qui est venu s’y adjoindre. Le médecin, appelé pour soulager un malade, n’emploie-t-il pas souvent les instruments tranchants? c’est contre la blessure et non point

1. Matt. XXVIII, 20. — 2. Ps. XXXIV, 23. — 3. Matt. V, 10. — 4. Ps, C, 5.

349

contre l’homme; il coupe, mais pour guérir: et, pourtant, quand il tranche dans le corps du patient, celui-ci souffre, il crie, il résiste; et si, par hasard, la fièvre lui a fait perdre la raison, il va jusqu’à frapper le médecin : mais celui-ci continue à le soigner, il fait ce qu’il doit faire sans se tourmenter, en aucune façon, des malédictions et des injures qu’il en reçoit. N’éveille-t-on pas tous ceux qui tombent en léthargie, dans la crainte de voir leur profond sommeil aboutir à la mort ? Et par qui sont-ils éveillés, sinon par les enfants qu’ils ont été si heureux de mettre au inonde? Nul ne mériterait le titre de fils dévoué, s’il ne faisait violence à son père en circonstance pareille. On éveille les gens tombés en léthargie, on garrotte les frénétiques, uniquement parce qu’on les aime. Que personne ne dise donc :  Je souffre persécution. Il ne suffit pas de faire parade de ses maux, il faut en faire connaître le motif; et si l’on ne peut démontrer que la cause en est juste, on doit être mis au nombre des méchants. Aussi, avec quel à-propos et quelles paroles pleines de justesse il s’est recommandé à Dieu! « Seigneur, appliquez-vous à mon jugement», non à mes peines : « Seigneur, mon Dieu, appliquez-vous à ma cause».

14. « Jugez-moi, Seigneur, selon ma justice 1»; voilà bien ma cause: non selon ma peine, mais « selon ma justice, Seigneur mon « Dieu ». Que ce soit le motif de votre jugement.

15. « Que mes ennemis ne se réjouissent pas en triomphant de moi. Qu’ils ne disent point dans leurs coeurs: Courage, courage, réjouissons-nous»; c’est-à-dire : nous avons

fait ce que nous avons pu : nous l’avons tué nous nous sommes débarrassés de lui. « Qu’ils  ne disent pas». Montrez-leur qu’ils n’ont rien fait. « Qu’ils ne disent pas : Nous l’avons dévoré». De là ces paroles des martyrs : « Si le Seigneur n’avait été avec nous, ils auraient pu nous absorber tout vivants 2 ». Qu’est-ce : Ils nous auraient absorbés? ils nous auraient fait entrer dans leur corps. Car ce que tu absorbes, tu le fais entrer dans ton corps. Le monde veut t’absorber : absorbe-le loi-même: fais-le entrer dans ton corps: tue-

1. Ps. XXXIV, 24-26. — 2. Id. CXXXIII, 1, 3.

le; mange-le, suivant ce qui a été dit à Pierre : « Tue et mange». Tue en eux ce qu’ils sont, et fais-les ce que tu es : mais s’ils parviennent à te rendre impie, ils absorberont : ce n’est pas en te persécutant qu’ils t’absorberont; c’est en te rendant semblable à eux. « Qu’ils ne disent pas : Nous l’avons dévoré ! » Dévore toi-même le corps des païens. Pourquoi le corps des païens? Il veut te dévorer. Fais-lui ce qu’il veut te faire. Pourquoi Moïse fit-il réduire en poussière le veau d’airain, en jeta-t-il les cendres dans l’eau et donna-t-il cette eau en breuvage aux Israélites? C’était peut-être pour leur faire absorber le corps des impies. « Que ceux qui  témoignent être contents de mes maux rougissent et soient confondus : qu’ils soient couverts de confusion et de honte! » Puissions-nous les absorber pleins de honte et de confusion ! Qu’ils soient confondus, qu’ils de viennent honteux, « ceux qui parlent orgueilleusement contre moi ».

16. Et maintenant, que dites-vous des membres dont vous êtes le chef? « Qu’ils se réjouissent et soient transportés de bonheur, ceux qui veulent ma justice 2», ceux qui se sont

unis à mon corps, «et qu’ils disent sans cesse: « Que le Seigneur soit glorifié, ceux qui désirent la paix de son serviteur; et ma langue publiera votre justice et vos louanges tout le jour ». Quel est celui dont la langue est capable de publier les louanges de Dieu pendant tout le jour?

Mon discours a été un peu trop long; vous êtes fatigués. Quel est celui, qui peut louer Dieu tout le jour? Si tu y consens, je vais t’indiquer un moyen de le faire. Fais bien tout ce que tu fais, et tu loues Dieu. Quand tu chantes un hymne, tu chantes les louanges de Dieu. Mais que peut faire ta langue, si ton coeur reste muet? Ton hymne fini, tu t’arrêtes, puis tu te retires pour prendre ton repas. Ne t’enivre pas et tu loues Dieu. Tu traites une affaire : ne te rends coupable d’aucune fraude, et tu loues Dieu. Si tu cultive un champ, ne suscite de querelle à personne, et tu loues Dieu. Prépare-toi, par l’innocence de tes actions, à louer Dieu tout le jour.

1. Act. X, 13. — 2. Ps. XXXIV, 27, 28.

DISCOURS SUR LE PSAUME XXXV

L’IMPIÉTÉ

DISCOURS SUR LE PSAUME XXXV

L’IMPIÉTÉ

L’impie ne veut point connaître son iniquité afin de ne point la haïr, il cherche à se dérober à Dieu, il ne prie point dans les secret ou pour demander les biens du ciel. Il ne peut espérer qu’un jugement sévère, parce qu’il se laisse entraîner dans l’abîme jusqu’à mépriser Dieu. Nos ressources pour éviter ce malheur sont dans la miséricorde divine, à laquelle nous devons demander non les biens terrestres, comme Israël, mais les biens du ciel. Sainte ivresse du ciel. Eviter l’orgueil afin d’y arriver.

1. J’appelle toute l’attention de votre charité sur les paroles et sur les mystères de ce psaume, afin que nous puissions l’exposer rapidement, car il est clair en bien des endroits; et quand l’obscurité nous obligera de sous étendre quelque peu, le plaisir d’apprendre nous adoucira cette longueur. « L’impie s’est en lui-même déterminé au mal; la crainte de Dieu n’est point devant ses yeux 1». Ce n’est point un seul homme que désigne ici le Prophète, mais bien cette espèce d’hommes pervers, ennemis d’eux-mêmes, parce qu’ils ne comprennent pas la sainteté de la vie, non qu’ils ne le puissent, mais parce qu’ils ne le veulent pas. Il y a une différence entre un homme qui s’efforce de comprendre et qui est empêché par l’infirmité de sa chair, comme il est dit dans I’Ecriture : « Que ce corps corruptible appesantit l’âme, et que cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 2. » ; et un homme dont le coeur se livre une guerre funeste, afin de ne point comprendre ce qu’il comprendrait avec quelque bonne volonté, non que cela soit difficile, mais parce que sa volonté y répugne. C’est ce qui arrive quand on aime ses péchés et que l’on hait la loi de Dieu. Cette parole de Dieu est haïssable pour toi, situ as de l’attachement pour ton iniquité. Si au contraire tu hais ton iniquité, la parole de Dieu devient aimable pour toi et repousse ton iniquité. Haïr le mal, c’est donc travailler de concert avec la parole de Dieu; et ainsi vous serez deux, cette parole et toi, pour le détruire. Pour toi, tu ne peux rien par tes propres forces; mais celui qui t’a envoyé cette parole te prête son secours, et te mal est surmonté. Si tu la hais, Dieu te la pardonne et

1. Ps. XXXV, 12.— 2. Sag. IX, 15.

l’affranchit de la servitude; mais si tu l’aimes, il te répugne de comprendre le blâme que l’on en fait. Montrez-moi un homme qui cherche comment le Fils est égal au Père; il croit, mais il cherche à comprendre et ne le peut encore. C’est en effet une doctrine bien relevée et qu’on ne peut saisir qu’avec les plus grandes forces de l’esprit; et il est un commencement de foi qui préserve l’âme jusqu’à ce qu’elle se fortifie. Elle se nourrit d’abord de lait, jusqu’à ce qu’elle prenne de l’accroissement et devienne plus capable d’un aliment plus solide, afin qu’elle puisse comprendre: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était  Dieu 1 ». Avant d’en arriver là, elle s’alimente par la foi; elle s’efforce de comprendre, afin de le faire enfin autant que Dieu lui en donne la grâce. Mais faut-il un grand effort pour comprendre : « Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas que l’on te fasse 2 », en sorte que tu ne commettes point d’injustice, puisque tu n’aimes pas qu’on soit injuste envers toi, et que tu ne tendes aucune embûche, puisque tu ne veux pas être victime des embûches? Ne pas comprendre cela, c’est le tort de ta volonté. Aussi « l’injuste a-t-il résolu en lui-même de commettre le mal »; il a résolu de pécher.

2. Mais est-ce bien publiquement? n’est-ce pas en soi-même que l’on prend la résolution de pécher? Pourquoi en soi-même? Parce que l’homme ne la voit point. Quoi donc? parce que l’homme ne voit point dans le coeur la résolution de pécher, Dieu ne la voit-il point? Dieu la voit, assurément. Mais qu’est-il dit ensuite? « La crainte de Dieu n’est point devant ses yeux ». Il n’a devant les yeux que

1. Jean, I, 1. — 2. Tob. IV, 16.

351

la crainte des hommes. Il n’oserait afficher publiquement l’iniquité, de peur d’être blâmé ou condamné par les hommes. Il fuit la présence des hommes; où est son refuge? En lui-même; il rentre dans son intérieur où nul ne le voit; c’est là que, sans être aperçu, il s’étudie aux piéges, aux embûches et aux crimes. Cependant il ne pourrait s’étudier au mal, même dans son intérieur, s’il pensait que Dieu le voit; mais comme il n’a point devant les yeux la crainte de Dieu et qu’il se dérobe au regard des hommes en rentrant dans son coeur, qu’a-t-il à craindre ? Dieu n’y est-il pas présent? Oui, mais « la crainte de Dieu n’est pas devant ses yeux ».

3. Donc il inédite la fraude; et voici la suite (car il ne sait peut-être pas que Dieu le voit, pourriez-vous me dire; et le Prophète nous montre ce que j’avais commencé à vous exposer, qu’il veut bien ne pas le savoir et que cette volonté d’ignorer tourne contre lui-même) : « Il a frauduleusement agi en sa présence 1 ». En présence de qui? de celui qu’il ne craint point dans ses fourberies. « En cherchant son iniquité pour la haïr ». Il a donc agi de manière à ne la point trouver.

Il y a des hommes, en effet, qui paraissent faire des efforts pour connaître leur iniquité, et qui craignent de la trouver; car, s’ils la trouvaient, une voix leur dirait Rompez avec elle. Vous avez fait cela avant de connaître le mal; cette faute est celle de votre ignorance, Dieu vous la pardonne; et, maintenant que vous la connaissez, rompez avec elle, afin que votre ignorance obtienne plus facilement son pardon, et que sans rougir vous puissiez dire à Dieu: « Ne vous souvenez plus, Seigneur, des péchés de ma jeunesse et de mon ignorance 2 ». D’une part donc il cherche son injustice, et d’autre part il craint de la trouver; car il cherche avec feinte. Je ne savais pas qu’il y eût péché;

quand est-ce que l’homme parle ainsi? C’est quand il reconnaît qu’il a péché et qu’il cesse de faire ce qu’il faisait précisément parce qu’il ignorait que ce fût un mal; il voulait réellement connaître sa faute, afin de la trouver et de la haïr. Mais aujourd’hui beaucoup cherchent leur iniquité avec feinte, c’est-à-dire qu’ils ne la cherchent point avec l’intention de la trouver et de la haïr. Mais comme la recherche qu’ils en font est hypocrite, ils ne trouvent cette iniquité

1. Ps. XXXV, 3. — 2. Id. XXIV, 7.

que pour la défendre. Pour celui qui découvre l’iniquité, il est évident que cette iniquité est un mal. Ne le faites plus, lui direz-vous. Et lui, qui n’agissait que frauduleusement pour trouver son iniquité, la trouve enfin, mais ne la hait pas. Que dit-il, en effet? Combien d’autres en agissent ainsi, et qui n’en est pas là? Dieu voudrait-il nous damner tous? Ou, du moins, voici son langage : Si Dieu ne voulait pas qu’on agît de la sorte, les hommes qui en sont là vivraient-ils encore? Vois-tu bien que tu ne cherches ton iniquité qu’avec hypocrisie? Si tu n’eusses point agi en homme hypocrite, mais en homme sincère, tu l’aurai déjà trouvée et prise en haine; maintenant que tu la trouves, tu la soutiens; tu la cher. chais donc en hypocrite.

4. « L’injustice et la ruse, telles sont ta « paroles de sa bouche; il n’a point voulu comprendre, afin de ne point faire le bien 1. » Vous voyez que ces torts sont attribués à sa volonté; il est en effet des hommes qui ne veulent pas comprendre et ne le peuvent; il est aussi des hommes qui ne comprennent point parce qu’ils ne veulent point corsO prendre. « Il n’a point voulu comprendre, de peur de faire le bien ».

5. « Il a médité l’iniquité sur sa couche 2 ». Qu’est-ce à dire: « Sur sa couche? Le méchant a résolu en lui-même de faire le mal ». L’expression « en lui-même » a le même sens que: « sur sa couche ». Notre lit, en effet, c’ont notre coeur; c’est là que nous ressentons l’aiguillon d’une conscience coupable, comme le calme d’une bonne conscience. Quiconque aime de jouir dans son coeur, doit d’abord y faire le bien. C’est dans ce lit que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous ordonne de prier. « Entrez », nous dit-il, « dans votre lit secret et fermez-en la porte ». Qu’est-ce à dire: « Fermez-en la porte? » N’attendez point de Dieu les biens extérieurs, mais les biens de l’âme. « Et votre Père qui voit dans le secret vous le rendra 3 ». Quel est celui qui se ferme point sa porte? Celui qui croit beaucoup demander à Dieu en lui demandant les biens de la terre, et qui borne là toutes mes demandes. Alors, votre porte est béante, et chacun voit quand vous priez. Qu’est-ce qui clore votre porte? C’est demander à Dieu ce que Dieu seul sait vous donner. Et que demanderas-tu en fermant ta porte? « Ce que

1. Ps, XXXV, 4. — 2. Id. 5. — 3. Matt. VI, 6.

d’oeil n’a point vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que le coeur de l’homme n’a jamais compris 1 ». Ce qui peut-être n’est jamais entré dans ton lit, ou plutôt dans ton coeur. Mais Dieu sait ce qu’il doit te donner. Quand sera-ce? Quand Dieu se révélera, quand il apparaîtra comme Juge. Quoi de plus clair que ce langage qu’il doit tenir à ceux qui seront à sa droite « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 2? »

Voici ce qu’entendront ceux qui seront à sa gauche, et ils gémiront dans une pénitence inutile 3, parce qu’ils n’auront pas voulu pendant leur vie la rendre fructueuse. Pourquoi gémir alors? Parce que ce ne sera plus le lieu de se corriger. Donc ils entendront cet arrêt: « Allez un feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges 4 ». Paroles de consternation. Quant aux justes, ils se réjouiront de ce qu’ils entendront; et, comme il est écrit: « La mémoire du juste sera éternelle;

il n’entendra point une parole sévère qui lui inspire de l’effroi 5 ». Quelle parole sévère? Cette parole que ceux-ci doivent entendre: « Allez au feu éternel ».

Dieu donc, qui peut nous accorder au-delà de nos demandes et de notre intelligence 6, cherche nos gémissements secrets, afin que nous mous coudions agréables à ses yeux et que nous ne vantions point notre justice devant les hommes. Celui qui prétend par sa justice plaire aux hommes, qui ne se propose point de faire bénir Dieu par ceux qui le verront, mais de s’attirer à lui-même des louanges, celui-là ne ferme point sa porte au bruit; et comme cette porte est ouverte au bruit du monde, le Seigneur n’entend point comme il voudrait entendre. Travaillons donc à rendre pur ce lit ou notre coeur, afin que nous puissions y être à l’aise. Votre charité connaît tout coque l’on endure dans la vie publique, dans le forum, dans les querelles, dans les procès, dans l’embarras des affaires, et combien sont nombreux ceux qui en souffrent; elle sait comment, fatigué des occupations du dehors, chacun retourne à la hâte en sa maison afin de s’y reposer, chacun cherche à terminer promptement les affaires qui le retiennent dehors, afin d’y goûter un peu de calme. C’est en effet pour cela que chacun a son logis, afin d’y être

1. I Cor. II, 9. — 2. Matt. XXV, 34. — 3. Sag, V, 3. — 4. Matt. XXV, 41,— 5. Ps. XI, 7. — 6. Eph. III, 20.

en paix. Mais s’il vient à souffrir des troubles jusque-là , où donc se reposera-t-il? Quoi donc? Encore doit-il goûter le calme chez lui! Mais s’il rencontre des ennemis au dehors et une épouse acariâtre à la maison, il sort de nouveau. Quand il veut se reposer des fatigues du dehors, il rentre dans son intérieur; et s’il n’y trouve pas plus de calme qu’au dehors, où donc se reposera-t-il? Du moins dans le secret de son coeur, c’est là que tu dois te retirer, dans l’intérieur de ta conscience. Si par hasard tu y rencontres cette épouse qui n’a aucune parole amère , c’est-à-dire la sagesse de Dieu, vis avec elle dans une sainte union, repose dans ton lit secret, et que la fumée d’une conscience coupable ne t’en fasse point sortir. Mais c’est là que se retirait, loin des regards des hommes et pour méditer le crime, celui dont nous parle David; et telles étaient ses pensées, qu’il ne pouvait même trouver la paix dans son coeur. « Sur sa couche il a médité les embûches ».

6. « Il s’est tenu à l’entrée de toute voie coupable 1 ». Qu’est-ce à dire : « Il s’est tenu? » Il a persévéré dans le mal. C’est pourquoi il est dit de l’homme juste « qu’il ne s’est point arrêté dans la voie des pécheurs 2 ». De même que l’un ne s’est point arrêté, l’autre s’est tenu. « Il ne repousse aucun mal ». C’est là sa fin, le fruit qu’il vient recueillir ; s’il lui est impossible de s’exempter de tout mal, que du moins il le prenne en haine. Car si tu en avais la haine, à peine te surprendrait-il dans quelque acte mauvais. Il est vrai que le péché habite un

corps mortel; mais que nous dit l’Apôtre? « Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel pour vous assujettir à ses convoitises 3 ». Quand commencera-t-il à n’y plus habiter? Lorsque s’accomplira en nous ce qu’il nous dit ailleurs « Quand ce qui est corruptible en nous aura revêtu l’incorruptibilité, et quand ce corps mortel sera revêtu d’immortalité 4 ». Avant cela il y a dans notre corps un attrait pour le mal; mais il y a un attrait supérieur dans les douceurs de la parole de sagesse et des préceptes de Dieu. Surmonte donc le péché et la volonté de le commettre; hais le péché et l’injustice, afin de t’unir à Dieu dans une commune réprobation. Dans cette union d’esprit à la loi de Dieu, tu obéis à cette loi selon l’esprit. Et si

1. Ps. XXXV, 5.— 2. Id. t, 1.— 3. Rom. vi, 12. — 4. I Cor. XV, 53.

353

ta chair t’assujettit encore à la loi du péché 1, parce que tu ressens quelques délectations dans la chair, elles deviendront nulles quand tu n’auras plus à combattre. Il y a une différence entre n’avoir plus à combattre, parce que l’on jouit d’une paix vraie et continuelle, et combattre encore, mais vaincre; entre combattre et être vaincu, et ne plus combattre, mais se laisser entraîner. Il y a des hommes qui ne combattent plus; tel est celui dont il est parlé ici. Il ne hait point le mal, dit le Prophète; comment combattre ce qu’il ne hait point? Il est donc entraîné par sa malice, sans résister nullement. D’autres commencent par combattre; mais comme ils présument de leurs forces, Dieu veut leur montrer que c’est lui seul qui peut vaincre dans l’homme qui se soumet à lui, et ils sont vaincus dans le combat; et quand ils ont commencé à pratiquer une certaine justice, ils deviennent orgueilleux et se brisent. Ceux-là combattent, mais ils succombent. Quel est celui qui combat sans être vaincu? Celui qui dit: «Je vois dans mes membres une autre loi contraire à la  loi de l’esprit ».

Voilà un athlète; mais comme il ne présume point de ses forces, il sera victorieux. Que dit-il ensuite? « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par  Jésus-Christ Notre-Seigneur 2 ». Il met son espoir dans celui qui lui ordonne de combattre, et il surmonte son ennemi avec le secours de celui qui commande la lutte. Quant à l’autre, « il n’a point de haine pour le mal».

7. « Seigneur, votre miséricorde est dans le « ciel et votre vérité jusqu’aux nues 3 ». Le Prophète parle de je ne sais quelle miséricorde, qui est spécialement dans le ciel. Car il y a aussi une miséricorde du Seigneur qui est sur la terre. Il est écrit : « La terre est pleine des miséricordes du Seigneur 4 ». De quelle miséricorde veut-il parler, quand il dit:

« Seigneur, votre miséricorde est dans les  cieux? » Entre les dons de Dieu, il en est qui sont temporels et terrestres, et d’autres qui sont célestes et éternels; celui qui ne se propose, en servant Dieu, que d’acquérir ces dons terrestres et temporels, qui sont l’apanage de tous, n’est encore qu’au rang des bêtes; il a part à la divine miséricorde, mais non à cette miséricorde, plus spéciale, qui u e sera donnée qu’aux seuls justes, aux saints,

1. Rom. VI, 25. — 2. Id. 23-25. — 3. Ps. XXXV, 6. — 4. Id. XXII, 5.

aux bons. Quels sont les dons communs à tous? « Dieu fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes « et sur les injustes 1 ». Qui d’entre les hommes n’a part à cette miséricorde, puisque d’abord il existe;

ensuite il diffère des animaux brutes, il est animal raisonnable, il peut comprendre Dieu, jouir de cette lumière, de cet air, de ta pluie, des récoltes, de la diversité des saisons, de la santé du corps, du commerce de ses amis, de la conservation de sa famille? Tout autant de biens qui viennent de la munificence de Dieu. Ne croyez point, mes frères, que tout autre que Dieu seul nous les puisse donner. Quiconque alors ne les attend que de Dieu seul, met un vaste intervalle entre lui et ceux qui les recherchent auprès des démons, des magiciens, des astrologues, Ces derniers, en effet, sont doublement misérables, puis. qu’ils ne souhaitent que des biens temporels et qu’ils ne les demandent pas à l’Auteur de tout bien. Mais ceux qui désirent ces biens, qui veulent mettre en eux leur félicité, et qui ne les demandent qu’à Dieu seul, sont préférables sans doute en ce qu’ils ne les demandent qu’à Dieu, et toutefois ils sont encore en danger. Quel est ce danger? nous dira-t-on. C’est qu’ils jettent parfois les yeux sur les choses du monde, et ils voient que ces biens terrestres, objets de leurs désirs, sont aussi le partage, l’ample partage des impies et des mi chants, et ils se croient privés de récompense dans le culte de Dieu, puisque les méchante qui n’honorent pas Dieu partagent ces biens avec ceux qui le servent fidèlement; quelquefois même ceux qui servent Dieu n’ont rien de ce qui est en abondance chez ceux qui blasphèment : c’est en cela qu’est pour eux le danger.

8. Mais le Prophète sait bien quelle miséricorde il implore de Dieu. « Seigneur», dit-il, « votre miséricorde est dans le ciel, et votre vérité s’élève jusqu’aux nues »; c’est-à-dire cette miséricorde spéciale que vous accordez à vos saints est du ciel et non de la terre; oit est éternelle et non passagère. Mais comment avez-vous pu l’annoncer aux hommes? C’ont que votre vérité s’élève jusqu’aux nues pourrait en effet connaître les dons célestes de Dieu, si Dieu ne les annonçait aux hommes? Comment les a-t-il fait connaître? En faisant descendre la vérité jusqu’aux nuées. Quelles

1. Matt. V, 45.

nuées?Les prédicateurs de la vérité. C’est en ce sens qu’en un certain endroit de l’Ecriture le Seigneur s’irrite contre une certaine vigne. Votre charité, je pense, me comprend, elle entend le prophète Isaïe qui dit de cette vigne: « J’ai attendu qu’elle produisît du raisin, elle n’a produit que des épines 1 ». Et pour nous ôter l’idée d’une vigne visible, voici la conclusion du Prophète : « La vigne du Seigneur des armées, c’est ta maison d’Israël; le plant que Dieu aime, c’est le peuple de Juda 2 ». Il reproche donc à cette vigne de lui avoir produit des épines au lieu des raisins qu’il espérait. Et que dit-il? « Je commanderai à mes nuées de ne plus répandre leur rosée sur elle 3 ». C’est donc dans sa colère que le Seigneur commande aux nuées de refuser la pluie. C’est ce qui est arrivé. Les Apôtres furent envoyés prêcher l’Evangile; et nous voyons au livre des Actes que saint Paul voulait d’abord prêcher aux Juifs, et qu’au lieu de raisins il ne trouva chez eux que des épines. Ils commencèrent à lui rendre le mal pour le bien, et le persécutèrent. Alors, comme pour exécuter cette sentence : « Je commanderai aux nuées de ne point donner la pluie; nous étions envoyés vers vous », dit l’Apôtre; « mais puisque vous méprisez la parole de Dieu, nous allons vers les Gentils». Ainsi s’accomplit : « Je commanderai aux nuées de ne plus verser la pluie sur elle ». La vérité descendit jusqu’aux nuées;

et de là vient que l’on put nous prêcher cette miséricorde de Dieu qui est dans le ciel et non sur la terre. Or, les prédicateurs de la vérité sent bien des nuées. Quand le Seigneur nous menace par ses prédicateurs, il tonne dans les nuées. S’il fait des miracles par ses prédicateurs, c’est l’éclair qui sillonne les nues, test l’effroi qui se répand par elles, c’est la pluie qu’elles versent. Donc, les prédicateurs qui annoncent la parole de Dieu sont les nuées de Dieu. Ainsi espérons la miséricorde, mais celle qui est du ciel.

9.  « Votre justice est comme les montagnes ide Dieu; vos jugements sont de profonds abîmes 4 ». Quelles sont les montagnes de tien? Nous venons déjà d’appeler nuées ceux qui sont des montagnes, car ces montagnes sont les grands prédicateurs. Et de même que le soleil à son lever projette sur les sommets des montagnes ses rayons lumineux, qui descendent

1. Isa. V,4.— 2. Id. 6.— 3. Id. 7.— 4. Ps. XXXV, 7.

ensuite dans les plus profondes vallées ainsi Notre-Seigneur Jésus-Christ, à son avènement, jeta sur les Apôtres, comme sur des montagnes, les premiers rayons de sa lumière qui descendirent ensuite dans les vallées de la terre. De là vient qu’il est dit dans un psaume: « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours 1», Mais n’allons pas croire que d’elles-mêmes des montagnes donneront du secours. Elles reçoivent ce qu’elles donnent, sans donner d’elles-mêmes. Et si tu demeures attaché à ces montagnes, ton espérance ne sera point ferme; mais ton appui, ta confiance, doivent être en celui qui éclaire ces montagnes. C’est donc des montagnes que te viendra le secours, parce que les saintes Ecritures te sont prêchées par ces montagnes ou par ces grands prédicateurs de la vérité; mais ce n’est point en eux qu’il faut mettre ton espoir. Ecoute alors ce que dit le Prophète : « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours». Mais les montagnes me donneront donc le secours? Point du tout; écoute la suite : « Tout mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre 2. » Il vient ainsi par l’entremise des montagnes, et non des montagnes elles-mêmes. De qui vient-il donc? « Du Seigneur qui a fait le ciel et la terre ». Il y avait aussi d’autres montagnes; et quiconque s’en approchait avec sa barque faisait naufrage. Les princes de l’hérésie se sont élevés, et ils étaient des montagnes. Arius était une montagne, Donat était une montagne, Maximien depuis peu est comme une montagne 3. Plusieurs, qui regardaient ces montagnes et désiraient la terre afin d’échapper aux flots, ont heurté contre des rochers et ont fait naufrage sur la terre. Ces montagnes étaient loin de séduire celui qui disait : « J’ai mis ma confiance dans le Seigneur, et comment dites-vous à mon âme : Passereau, va dans les montagnes 4?» Je ne veux mettre mon espoir ni en Arius ni en Donat. « Tout mon secours vient du Seigneur qui a fait le ciel et la terre ». Voyez ici combien vous mettez votre confiance en Dieu et combien vous attribuez aux hommes: « Car, maudit est celui qui met son espérance dans un

1. Ps. CXX, 1. — 2. Id. 2. — 3. Ce Maximien était un diacre du schisme de Donat, qui devint évêque de Carthage contre Primianus, et fut le chef des Maximianistes. Voy. le disc, sur le ps. XXXVI. — 4. Ps. X, 2.

355

homme 1». Saint Paul avec une rare modestie et une grande humilité , jaloux d’élever une

Eglise au divin Epoux et non à lui-même, s’indigne contre ceux qui disaient: « Pour moi, je suis à Paul, moi à Apollo 2 »; il se met en avant pour se fouler aux pieds, se mépriser

et glorifier Jésus-Christ: « Paul a-t-il donc été crucifié pour vous, ou bien est-ce au nom de  Paul que vous êtes baptisés 3? » Il éloigne de lui-même pour envoyer au Christ. Il ne veut

pas même que l’ami de l’Epoux usurpe dans le coeur de l’Epouse l’amour qui est dû à

1’Epoux. Car les amis de l’Epoux étaient les Apôtres. Jean aussi, que l’on regardait comme

le Christ, dans son humilité, avait à cœur la gloire de l’Epoux. Aussi répond-il : « Je ne suis point le Christ; mais celui qui est venu après moi est plus grand que moi, et je ne suis pas digne de délier le cordon de ses souliers 4 ». Il montrait donc en s’humiliant qu’il n’était point l’Epoux, mais l’ami de l’Epoux, et il disait : « Celui qui a l’Epouse est l’Epoux, mais l’ami de l’Epoux qui est debout et l’écoute, est plein de joie à la voix de l’Epoux 5». Et cet ami de l’Epoux, fût-il une montagne , n’a pourtant pas la lumière en lui-même ; il écoute, il est au

comble de la joie à cause de la voix de l’Epoux. « Pour nous », dit-il, « nous avons tout reçu de sa plénitude 6». De la plénitude de qui? « De celui qui était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde 7». C’est donc à lui que saint Paul voulait conserver l’Eglise, quand il disait: « Que les hommes nous regardent comme les ministres du Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu ». Ainsi : « J’ai levé les yeux vers les montagnes d’où viendra mon secours. Que l’homme nous regarde comme les ministres du Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu 8». Et de peur que tu ne mettes encore quelque espérance en ces montagnes plutôt qu’en Dieu, écoute : « J’ai  planté, Apollo a arrosé, mais Dieu a donné l’accroissement »; et encore : « Or, celui qui plante n’est rien, non plus que celui qui

arrose, mais c’est Dieu, qui donne l’accroissement 9». Déjà donc tu as dit : « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours»; mais, « parce que celui qui

1. Jérém. XVII, 5.— 2. I Cor. III, 4 .— 3. Ibid I, 3. — 4. Jean, I,20 ; Marc, I,7.— 5. Jean, III,29.— 6. Id. I,16.— 7. Id.9,—— 8. I Cor. IV,1.— 9. Id. 6,7.

plante n’est rien non plus que celui qui arrose » ; dis alors : « Mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre » ; et : « Votre justice est comme les montagnes de Dieu », c’est-à-dire les montagnes sont rein-plies de votre justice.

10. « Vos jugements sont de profonds abîmes ». On appelle abîme cette profondeur du péché où l’homme arrive par le mépris de Dieu, ainsi qu’il est dit quelque part : « Dieu les a livrés aux désirs de leurs coeurs, et ils se sont couverts de honte ». Que votre charité redouble d’attention, il s’agit d’une importante vérité ; oui , très-importante. Qu’est-ce à dire que « Dieu les a livrés aux désirs de leurs coeurs pour faire ce qui est honteux? » C’est donc lorsque Dieu les s livrés aux convoitises de leurs coeurs pour faire ce qui est honteux, qu’ils commettent de si grands crimes? Ce qui revient à poser cette question Si c’est Dieu qui fait qu’il commettent ce qui est honteux, que font ils d’eux-mêmes? Il y a de l’obscurité dans cette parole : « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs». Il y avait donc en eux des convoitises qu’ils n’ont point voulu réprimer, et auxquelles ils sont livrés par un châtiment de Dieu. Mais pour comprendre qu’ils méritaient d’y être livrés, écoute ce qu’avait dit l’Apôtre à leur sujet: « Ayant connu Dieu, il ne l’ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont évanouis dans leurs pensées, et leur coeur insensé a été obscurci ». Comment? Par l’orgueil. « En se disant sages ils sont devenus fous ». De là cette sentence : « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs». Donc, parce qu’ils furent ingrats et orgueilleux, ils méritèrent d’être livrés aux convoitises de leurs coeurs et ils sont devenus un profond abîme, non-seulement en commettant le péché, mais en agissant avec hypocrisie, de peur de connaître leur iniquité et de la haïr. C’est le comble de la malice de n’avoir pas voulu trouver leurs péchés et les haïr. Mais voici comment on arrive à cette profondeur: « Les jugements de Dieu sont un abîme profond ». De même que les montagnes de Dieu se forment par sa justice et grandissent par sa grâce, ainsi c’est par ses jugements que tombent dans l’abîme ceux qui se roulent dans les bas-fonds du péché. Ainsi donc que par la grâce les montagnes aient donc pour

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toi des attraits, mais par la grâce aussi fuis l’abîme et tourne-toi vers « le secours du Seigneur» qui nous est promis. Comment? En levant les yeux vers les montagnes. Qu’est-ce à dire? Je vais m’expliquer : Dans l’Eglise de lieu tu trouveras des abîmes et des montagnes. Tu y trouveras les bons en petit nombre, parce que les montagnes sont rares; mais le gouffre est large, c’est-à-dire que beaucoup miment dans le désordre par la juste colère de lieu, parce que leurs actes les ont fait livrer aux convoitises de leurs coeurs, jusqu’à défendre leurs péchés au lieu d’en faire l’aveu, et nue jusqu’à dire: Quoi donc? Qu’ai-je fait? Un tel a bien commis tel crime, celui-là tel autre crime. Bientôt même ils veulent légitimer ce que la parole de Dieu condamne: c’est l’abîme. Ecoute en effet ce que dit l’Ecriture en certain endroit: « Quand le pécheur en arrive aux profondeurs du mal, il méprise ». Voilà comme « vos jugements, ô Dieu, sont de profonds abîmes ». Pour toi, tu n’es pas une montagne, tu n’es pas un abîme: fuis l’abîme, regarde les montagnes, mais ne t’arrête point sur les montagnes. Ton secours est dans le Seigneur qui a fait le ciel et la terre.

11. « Seigneur, vous sauverez les hommes met les animaux, selon que s’est multipliée notre miséricorde, ô mon Dieu 1 ». Le Prophète avait dit :  « Votre miséricorde est dans le ciel»; et, afin que l’on sache qu’elle est aussi sur la terre, il ajoute : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux selon que s’est multipliée votre miséricorde ». Par cette miséricorde est grande, ô mon Dieu, cette miséricorde se multiplie à l’infini; vous l’étendez sur les hommes et sur les animaux. De qui vient le salut des hommes? De Dieu. Et le salut des animaux ne vient-il pas aussi de Dieu? Car le créateur de l’homme est aussi le créateur de l’animal; celui qui a fait l’un et l’autre, sauve aussi l’un et l’autre mais le salut des animaux est temporel. Il en cet qui demandent comme une grande grâce ce qu’il a donné aux animaux. « Votre miséricorde, ô mon Dieu , se multiplie à l’infini » ; non-seulement elle s’étend aux hommes, elle descend jusqu’aux animaux pour leur donner ce salut terrestre et passager que vous donnez aux hommes.

12. Mais Dieu ne réserve-t-il donc aux hommes rien de particulier, que l’animal ne

1. Ps. XXXV, 7, 8.

puisse obtenir, rien que l’animal ne puisse atteindre? Assurément il est une faveur pour eux. Et où donc est cette réserve? « Quant « aux fils des hommes, ils espéreront à l’ombre de vos ailes ». Que votre charité pèse bien cette sentence consolante : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux ». Le Prophète a donc parlé « de l’homme et de l’animal », et le voilà qui s’occupe des « enfants des hommes » : comme s’il mettait une différence entre l’homme et les fils de l’homme. Quelquefois dans l’Ecriture on entend par enfants des hommes les hommes en général; et quelquefois cette expression « des enfants des hommes », est prise dans une acception spéciale, elle a un sens particulier qui empêche d’entendre par là tous les hommes; surtout quand elle établit une distinction. Or, ce n’est point sans raison que le Psalmiste, après avoir parlé « des hommes et des bêtes que Dieu doit sauver », nous dit:

« Quant aux fils des hommes »; comme si Dieu mettait à part les autres pour accorder une protection spéciale aux fils des hommes qu’il aurait séparés. Séparés de qui? non-seulement des animaux, mais encore de ces hommes qui demandent comme un grand bien le salut qu’il donne aux bêtes. Qui sont donc les enfants des hommes? Ceux qui espèrent à l’ombre de ses ailes. Les hommes, en effet, partagent avec les animaux la joie des biens présents, les fils des hommes goûtent les joies de l’espérance : les uns recherchent avec les animaux les biens du temps, les autres espèrent les biens éternels avec les anges. Pourquoi donc une distinction, et appeler hommes les uns, fils des hommes les autres? car l’Ecriture dit quelque part: « Qu’est-ce que l’homme, Seigneur, pour que vous vous souveniez de lui, ou le fils de l’homme, pour que vous le visitiez 1? Qu’est-ce donc que l’homme pour que vous vous souveniez de lui? » Vous vous souvenez de lui comme on se souvient d’un absent; vous visitez le fils de l’homme comme on visite celui qui est présent. Qu’est-ce à dire que vous vous souvenez de l’homme? « Seigneur, vous sauvez les hommes et les animaux »; car vous donnez un certain salut même aux méchants, même à ceux qui ne désirent point le royaume des cieux. Car Dieu les protége comme son troupeau, il ne les abandonne

1. Ps. VIII, 5.

357

que d’une manière qui leur est propre, salis les abandonner totalement; mais il a pour eux le souvenir qui est le soin des absents. Au contraire, celui qu’il visite, c’est le fils de l’homme, dont il est dit: « Quant aux fils des hommes, ils espéreront à l’ombre de vos ailes ». Et si vous voulez discerner ces deux sortes d’hommes, considérez d’abord deux hommes, Adam et Jésus-Christ. Ecoutez l’Apôtre: « De même que tous meurent en Adam, de même tous vivront en Jésus-Christ 1 ». Nous naissons d’Adam pour mourir: nous ressuscitons en Jésus-Christ pour vivre toujours. Porter l’image de l’homme terrestre, c’est là être homme; et porter l’image de l’homme céleste, c’est là être fils de l’homme; car le Christ est appelé Fils de l’homme. Adam était homme, il est vrai; mais non fils de l’homme; et tous ceux-là viennent d’Adam qui désirent les biens de la terre et le salut temporel. Nous les exhortons à devenir fils des hommes, espérant sous la protection des ailes de Dieu, désirant cette miséricorde qui est dans le ciel et qui nous a été annoncée par les nuées. S’ils ne le peuvent encore, qu’au moins ils n’attendent que de Dieu ces biens temporels : et qu’ils le servent selon l’ancienne loi, afin d’arriver ainsi à la loi nouvelle.

13. Le peuple juif, en effet, désira les biens terrestres et la domination pour Jérusalem, et l’asservissement de ses ennemis, et l’abondance des récoltes, et son propre salut, et la conservation de ses enfants. Tels étaient les biens qu’ils désiraient, les biens qu’ils recevaient, la loi les protégeait. Ils demandaient à Dieu ces biens qu’il donne aux animaux de la terre, parce que le Fils de l’homme n’était point venu en eux pour les rendre enfants des hommes; mais ils avaient déjà des nuées qui annonçaient ce Fils de l’homme. Les prophètes sont venus leur annoncer le Christ ; et il y en avait parmi eux plusieurs qui comprenaient, qui avaient l’espérance de l’avenir et comptaient sur cette miséricorde qui est du ciel. Mais il y en avait d’autres qui ne désiraient que les biens d’ici-bas, une félicité temporelle et terrestre. Leurs pieds allaient d’eux-mêmes façonner ou adorer des idoles. Et même quand le Seigneur les avertissait, les châtiait et les dépouillait de tout ce qu’ils aimaient, quand ils étaient affligés par la

1. I Cor. XV, 22.

famine, la guerre, la peste, les maladies, ils recouraient aux idoles. Les biens qu’ils devaient attendre de Dieu comme un grand bienfait, ils les demandaient aux idoles et abandonnaient le vrai Dieu. Ils voyaient en abondance, entre les mains des impies et des scélérats, ces biens qu’ils convoitaient, et ils croyaient adorer sans profit un Dieu qui ne leur accordait aucune récompense terrestre. O homme ! tu es l’ouvrier de Dieu, plus tard viendra le temps de la rémunération ; pourquoi demander un salaire avant que le travail soit achevé? Qu’un ouvrier vienne chez toi, lui donneras-tu son salaire avant l’achèvement de l’ouvrage ? Tu le trouverais déraisonnable de dire: Je veux d’abord mon salaire, et ensuite je travaillerai. Tu t’en fâche. rais. Et pourquoi t’en fâcherais-tu ? parce qu’il aurait manqué de confiance envers un homme qui peut tromper. Et comment Dieu ne s’irriterait-il point , quand tu n’as pas confiance en la vérité même?

Ce qu’il t’a promis, il te le donnera ; il est infaillible, c’est la vérité même qui a promis. Craindrais tu peut-être qu’il n’eût pas de quoi te donner? Il est tout-puissant. Ne crains pas qu’il ne soit plus alors pour te donner. Il est immortel. lie crains pas enfin qu’il ait des successeurs;il est éternel. Sois en pleine sécurité.

Si tu exiges que ton ouvrier se fie à toi pendant tout un jour, mets ta confiance en Dieu pendant toute ta vie, car ta vie n’est qu’un instant pour Dieu. Et alors, que seras-tu? Un de ces «enfants des hommes qui espèrent à l’ombre de vos ailes, ô mon Dieu ».

14. « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison 1 ». Je ne sais quoi de grand nous promet ici le Prophète. Il veut le dire et ne le dit point; est-ce lui qui ne saurait le dire, ou nous qui ne le comprenons point ? Je le dis sans crainte, mes frères, et même des langues et des coeurs des saints qui nous ont annoncé la vérité : l’objet de leur message était supérieur à toute parole et à toute pensée. C’est en effet quelque chose de grand et d’ineffable; eux-mêmes ne le voyaient qu’en partie, d’une manière figurative, comme l’a dit l’Apôtre. « Nous ne voyons Dieu qu’imparfaitement et comme en énigme; mais alors nous le verrons face à face 2 ». Ainsi jetaient leur surabondance ceux qui ne voyaient qu’en énigme. Comment donc serons-nous, quand nous

1. Ps. XXXV, 9.— 2. I Cor. XIII 12.

verrons face à face Celui qu’ils portaient dans leurs coeurs, et que leurs langues ne pouvaient exprimer aux hommes d’une manière compréhensible? Quelle nécessité y avait-il de dire:

« Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison ? »

Il cherche dans la langue humaine une expression à sa pensée; et comme ils voient que les hommes se gorgent de vin jusqu’à l’ivresse, qu’ils en prennent sans mesure et jusqu’à perdre la raison, trouve là une manière de s’exprimer; car, une fois cette joie céleste répandue dans nos âmes, la raison humaine s’évanouit en quelque serte, elle devient divine et s’enivre de l’abondance qui est dans la demeure de Dieu. Aussi est-il dit dans un autre psaume: « Combien m’est délicieux le calice qui m’enivre 1 !» C’est ce calice qui enivrait les martyrs quand ils allaient au supplice sans connaître leurs proches. Quelle plus grande ivresse que de méconnaître une épouse éplorée, des enfants, des proches? Et pourtant, ils ne les connaissaient plus, ils ne croyaient point les avoir devant les yeux. Ne vous en étonnez pas, ils étaient dans l’ivresse. Dans quelle ivresse ? Voyez: ils avaient pris la coupe qui avait dû les enivrer. C’est ce qui porte à remercier Dieu celui qui s’écriait: « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens dont il m’a comblé? Je prendrai le calice du salut et j’invoquerai le nom du Seigneur 2 ». Donc, mes frères, soyons les enfants des hommes; espérons à l’ombre des ailes du Seigneur, et enivrons-nous de l’abondance de sa maison. Je dis ce que je puis à ce sujet, je ne vois que comme je puis, et je ne puis dire encore ce que je vois. « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison ; et vous les abreuverez au torrent de vos délices». On appelle torrent cette eau qui se précipite avec impétuosité; la divine miséricorde se précipitera donc, pour baigner, pour enivrer ceux qui, en cette vie, se reposent dans l’espérance à l’ombre de vos ailes. Quelle est cette volupté? C’est un torrent qui enivre ceux qui ont soif. lue celui-là donc qui a soif se prenne à espérer; qu’il espère, celui qui a soif, et quand il sera dans l’ivresse, il possédera l‘objet de son espérance ; mais avant de le posséder, qu’il en ait la soif et l’espérance. « Bienheureux iceux qui ont faim et soif de la justice, parce n qu’ils seront rassasiés 3 ».

1. Ps. XXII, 5.— 2. Id. CXV, 12, 13. — 3. Matt. V, 6.

15. A quelle source irez-vous donc boire, et d’où coulera cet impétueux torrent des divines voluptés? « C’est en vous », dit le Prophète, « qu’est la source de vie ». Quelle autre source de vie que le Christ? Il est venu à vous dans sa chair, afin d’arroser votre gosier desséché par la soif; et celui qui a pu vous soulager dans votre soif, comblera un jour votre espérance. «C’est en vous, Seigneur, qu’est la source de la vie, et à votre flambeau nous verrons la lumière1 ». Autre est la source d’eau, et autre est la lumière; en Dieu il n’en est pas ainsi. La source d’eau est identique à la lumière; tu peux lui donner le nom qu’il te plaira, parce que tu ne le désigneras point par son nom ; puisque tu ne peux trouver un nom qui lui soit propre, et qu’un seul nom ne lui suffit point. Si tu dis qu’il est seulement une lumière, on te répondra: C’est donc en vain que l’on me pousse à la faim et à la soif; comment, en effet, manger une lumière? On m’a dit alors avec raison : « Heureux les hommes dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 2 » ; si Dieu est une lumière, je dois préparer mes yeux. Prépare encore ta bouche ; car celui qui est une lumière est encore une source ; oui, une source qui abreuve ceux qui ont soif, une lumière qui éclaire les aveugles, Ici-bas il est souvent une distance entre la source et la lumière. Car les sources parfois coulent dans les ténèbres, et souvent encore dans le désert tu souffriras du soleil sans trouver une source:

ces deux choses peuvent donc être séparées ici-bas; mais là haut, il n’y a point de lassitude, parce qu’il y aune source; il n’y a point de ténèbres, parce que c’est le foyer de la lumière.

16. « Etendez votre miséricorde à ceux qui vous connaissent, et votre justice à ceux qui ont le coeur droit 2 ». Nous l’avons dit souvent: ceux qui ont le coeur droit sont ceux qui accomplissent ici-bas la volonté de Dieu. Or, quelquefois c’est la volonté de Dieu que tu sois en santé, quelquefois que tu sois malade ; et si la volonté de Dieu te plaît dans la

santé, pour te déplaire dans la maladie, tu n’as pas le coeur pur. Pourquoi? Parce que tu ne veux point te soumettre à la volonté de Dieu, mais la courber afin qu’elle subisse la tienne. Cette volonté est droite, et toi tu es défectueux ; c’est ta volonté qui doit se

1. Ps. XXXV, 10. — 2. Matt. V, 8.— 3. Ps. XXXV, 11.

359

dresser selon la volonté de Dieu, et non celle-ci se courber selon la tienne: alors seulement tu auras un coeur droit. Es-tu heureux en ce monde? Bénis Dieu qui te console. Es-tu dans la peine? Bénis Dieu qui te châtie et t’éprouve : et alors tu auras le coeur droit et tu diras: « Je bénirai le Seigneur en tout temps; sa louange sera toujours dans ma bouche 1»

17. « Que le pied de l’orgueil ne s’attache point à moi 2 ». Déjà le Prophète a dit:

« Les enfants des hommes espéreront à l’ombre de vos ailes, ils s’enivreront au torrent des voluptés de votre palais ». Qu’il prenne garde à l’orgueil celui qui sentira couler sur lui l’eau sacrée. Elle ne faisait point défaut au premier homme, Adam; mais il fut heurté par le pied de l’orgueil, il fut ébranlé par la main du pécheur ou par la main orgueilleuse de Satan. Ce séducteur, qui avait dit: « J’établirai mon trône vers l’Aquilon 3 » , dit à Adam pour le persuader: « Goûtez du fruit, et vous serez comme des dieux 4 ».

Donc c’est par l’orgueil que nous sommes tombés et réduits à passer par la mort. Comme l’orgueil nous avait blessés, l’humilité nous guérira. Dieu est venu dans son humilité pour guérir chez l’homme cette immense blessure de l’orgueil. Il est venu, puisque « le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous 5 ». Il a souffert que les Juifs le prissent pour l’insulter. L’Evangile vient de vous dire quels hommes, et à qui ils dirent: « Vous êtes possédé du démon 6 »

; mais lui ne leur dit point: C’est vous qui êtes en la puissance du démon, puisque vous demeurez dans votre péché et que le diable règne dans vos coeurs. Tel ne fut point son langage, qui toutefois eût été vrai ; mais ce n’était pas le temps de parler ainsi, de peur qu’il parût moins prêcher la vérité que repousser l’injure par l’injure. Il oublie ce qu’il a entendu, comme s’il ne l’avait point entendu ; car il était médecin et venait pour guérir un frénétique.

De même que les paroles d’un frénétique ne sont rien pour un médecin, qui ne s’inquiète que de sa santé et de sa guérison, qui en reçoit un coup de poing sans y faire attention et ne lui en fait pas moins de nouvelles blessures, cherchant à guérir une fièvre invétérée ; ainsi Notre-Seigneur

1. Ps. XXII, 2. — 2. Id. XXXV, 12. —  3. Isa. XIV, 13. — 4. Gen. III, 5. — 5. Jean, I, 14. — 6. Id. III, 48.

est venu guérir un malade, il est venu près d’un frénétique, résolu à mépriser toutes ses récriminations, toutes ses injures. Il voulait par là donner à tous des leçons d’humilité, et par l’humilité les guérir de l’orgueil, de cet orgueil dont le Prophète supplie que Dieu le délivre, en disant: « Que le pied de l’orgueil ne s’attache point à moi; que la main du pécheur ne puisse m’ébranler 1 ». Car si le pied de l’orgueil s’attache à nous, la main du pécheur nous ébranle. Quelle est cette main du pécheur? L’oeuvre qui nous porte au mal. Es-tu orgueilleux? Celui qui te porte au mal te corrompra bientôt. Affermis-toi en Dieu par l’humilité, et mets-toi peu en peine de ce que l’on te dira. Aussi est-il dit ailleurs: « Purifiez-moi de mes fautes cachées, épargnez à votre serviteur les fautes des autres 2 ». Qu’est-ce à dire , « mes fautes « cachées ? » c’est-à-dire : « Que le pied de l’orgueil ne s’attache point à moi » . «Epargnez à votre serviteur les péchés des autres », c’est-à-dire: « Que la main du pécheur ne m’ébranle point ». Défends bien l’intérieur, et tu n’auras rien à craindre du dehors.

18. Et comme si l’on demandait au prophète: Pourquoi craindre ainsi l’orgueil? C’est

répond-il , que « là sont tombés tous ceux qui commettent l’iniquité 1 »; pour en venir à cet abîme dont il est dit: « Vos jugements sont de profonds abîmes, et se précipiter enfin dans ces profondeurs où sont tombés les pécheurs qui méprisent Dieu 4. « Ils sont tombés » . Mais comment sont-ils tombés? D’abord par le pied de l’orgueil. Or, écoutez ce qu’est le pied de l’orgueil. « Ils ont connu Dieu et ne l’ont point glorifié comme Dieu 5 ». Le pied de l’orgueil les a donc touchés, et de là ils sont tombés dans l’abîme. « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs, et ils se sont couverts de honte 6 ». Le prophète craint donc et la racine du péché, et la tête du péché, quand il dit: « Que le pied de l’orgueil ne me heurte point». Pourquoi l’appeler un pied? c’est que l’orgueil a porté l’homme à déserter le Seigneur et à s’en éloigner. C’est son affection qu’il appelle son pied. « Que le pied de l’orgueil ne me heurte point, que la main du pécheur ne m’ébranle point, c’est-à-dire, que les oeuvres du pécheur ne me séparent point de vous, ne me portent pas à les

1. Ps. XXXV, 12.— 2. Id. XVIII, 13, 14.— 3. Id. XXXV, 13.— 4. Prov. XVIII, 3.— 5. Rom. 1, 21.— 6. Id. 24.

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imiter. Pourquoi dire que c’est par l’orgueil « que sont tombés ceux qui commettent l’iniquité? » C’est que tout pécheur d’aujourd’hui est tombé par orgueil. C’est pourquoi Dieu, recommandant à l’Eglise la vigilance, dit au serpent: « Elle observera ta tête, et tu observeras son talon 1 ». Quand, heurté par le pied de l’orgueil, tu viens à chanceler, le serpent est aux aguets pour te faire tomber; mais toi, observe bien sa tête : « Car l’orgueil est le commencement de tout péché 2. — C’est d’écueil de tous ceux qui commettent l’iniquité: ils ont été poussés et n’ont pu se tenir debout » . Celui-là est le premier qui n’est point demeuré ferme dans la vérité, et ensuite ceux dont il entraîna l’expulsion du paradis 3. Mais celui qui pousse l’humilité jusqu’à dire qu’il n’est pas digne de dénouer las cordons d’un soulier, celui-là n’a pas été ébranlé, au contraire il demeure ferme pour

1. Gen. III,15.— 2. Eccl. X, 15. — 3. Gen. III, 23.

écouter l’Epoux, pour s’épanouir à la voix de l’Epoux 1, non à sa propre voix, de peur d’être

heurté par le pied de l’orgueil, d’être ébranlé, de ne point tenir debout.

19. Nous voici au terme d’un psaume qui a pu causer un peu de fatigue et d’ennui à quelques-uns d’entre vous; mais cet. ennui est passé , et je me réjouis d’avoir exposé le psaume tout entier. Vers le milieu, j’avais eu la pensée de quitter, afin de ne pas vous surcharger; mais j’ai cru que l’attention serait partagée, et que l’on écouterait moins bien la seconde partie, que si l’on parcourait le psaume tout entier. J’ai donc mieux aimé vous être un peu à charge, que de réserver quelque partie d’un discours imparfait. Demain encore il faut vous parler; priez pour nous, afin que nous puissions le faire encore, et revenez-nous avec une soif ardente et des coeurs fervents.

1. Jean, I, 27 ; III, 29.

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 36 à 40

PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXXVI.

PREMIER SERMON 1, PRÊCHÉ A CARTHAGE, AINSI QUE LES DEUX SUIVANTS.

LE JUGEMENT

L’exposition du psaume commence après la lecture de l’Evangile sur le jugement dernier. Le jour du jugement nous est inconnu, parce que cette ignorance nous est utile pour nous utile pour nous porter à être toujours prêts. Dans les diverses conditions de la vie, l’un sera choisi pour ne ciel, l’autre laissé pour les flammes. Aujourd’hui les bons et les méchants sont mêlés indistinctement. Les bous espèrent en Dieu, et leur persévérance leur vaudra la gloire divine : soyons donc soumis à Dieu. Quant aux méchants, ils prospèrent, mais dans leurs voies seulement, au lieu que le juste souffre, mais dans les voies de Dieu, qui n’a promis en cette vie qu’un sort semblable à celui de Jésus-Christ. Le bonheur du méchant ne durera que cette vie d’ailleurs si courte, il n’y a pour lui d’autre place que celle de la paille dans la fournaise. Mais ne juste possédera la terre des vivants.

1. Le dernier jour qui doit venir avec ses terreurs, voilà ce que craignent d’entendre ceux qui ne cherchent point la sécurité dans une sainte vie, et qui veulent prolonger longtemps leurs désordres. C’est avec raison que Dieu nous a caché ce jour formidable, c’est ainsi que notre coeur soit toujours prêt et attende ce qui arrivera; il est certain que ce jour viendra, bien qu’il ignore le moment; car Notre-Seigneur Jésus-Christ, envoyé pour nous instruire, a dit que le Fils de l’homme lui-même ne connaît point ce jour 2, parce qu’il n’était point dans ses attributions de nous le faire connaître. Le Père, en effet, ne sait rien que le Fils ne sache également, puisque la science du Père est identique à sa sagesse, et que sa sagesse est son Fils, son Verbe. Mais

1. Il ne faut pas oublier ici ce qui est raconté dans la vie de saint Fulgence, chap. III. Il avait résolu dans son âme de renoncer au monde, touché de la grâce en entendant saint Augustin exposer le psaume trente-sixième, il fit aussitôt connaître son vœu et prit l’habit monastique.

2. Marc, XIII, 32.

361

comme il n’était pas utile pour nous de connaître ce que connaissait fort bien celui qui était venu nous instruire, sans nous apprendre ce qu’il ne nous était pas avantageux de savoir:

alors, non-seulement c’est en qualité de maître qu’il nous a donné certains enseignements, mais encore en qualité de maître qu’il nous en a refusé d’autres. Ce Maître par excellence savait parfaitement enseigner ce qu’il nous fallait savoir, et nous dérober ce qui était nuisible. Dire alors que le Fils ignore ce qu’il n’enseigne pas, c’est là une manière de parler, qui signifie qu’il nous le laisse ignorer; c’est un langage qui nous est ordinaire. Ainsi, nous appelons joyeux le jour qui nous donne de la joie; et jour triste, celui qui vient nous contrister; et froid engourdi, le froid qui nous engourdit. Dans un sens contraire, le Seigneur a dit : « C’est maintenant que je connais ». Il dit à Abraham:

« Je connais maintenant que tu crains le Seigneur 1 ». Dieu toutefois le savait avant cette épreuve. Puisque cette épreuve eut lieu afin que nous puissions connaître ce que Dieu connaissait, et qu’elle fut écrite pour nous apprendre ce que Dieu savait bien, avant toute preuve visible. Abraham à son tour ne connaissait peut-être point les forces de sa foi: (car l’épreuve est une leçon qui nous révèle à nous-mêmes); ainsi Pierre ne connaissait point non plus ce que pourrait sa foi, quand il dit au Seigneur: « .Je suis avec vous jusqu’à la mort 2 ». Mais le Seigneur, qui le connaissait, lui prédit le moment de sa chute, lui révélant ainsi sa faiblesse comme s’il eût touché la veine de son coeur. Aussi, Pierre qui comptait sur lui-même avant la tentation, apprit par la tentation même à se connaître. C’est en ce sens que nous avons raison de croire qu’Abraham connut les forces de sa foi, quand, soumis à l’ordre du Seigneur qui lui commandait d’immoler son fils, il l’offrit sans hésiter à celui qui le lui avait donné; de même qu’il n’avait su avant sa naissance comment Dieu lui donnerait cet enfant, de même il crut que Dieu pourrait le ressusciter après qu’il le lui aurait immolé. Dieu dit donc : « Je connais maintenant » : c’est-à-dire, je t’ai fait connaître. Comme dans ces locutions dont je viens de\parler: un froid engourdi, parce qu’il engourdit; un jour joyeux, parce qu’il nous procure de la joie; de même connaître signifiera : « Faire connaître ».

1. Gen. XXII, 12. — 2.Luc, XXII, 33.

De là encore cette parole : « Le Seigneur votre Dieu vous éprouve, afin de « savoir si vous l’aimez 1 ». Or, est-ce au Seigneur notre Dieu, au Dieu souverain, au Dieu véritable que tu peux attribuer l’ignorance? Ce serait un sacrilège de l’entendre ainsi « Le Seigneur vous éprouve afin de savoir », comme si la tentation lui apprenait ce qui pouvait ignorer auparavant. Que signifie donc: « Il vous éprouve afin de savoir », sinon: Il vous éprouve afin que vous sachiez? C’est donc ce sens contraire qui doit régler pour vous ces manières de parler; et de misse qu’en lisant de la part de Dieu : « J’ai compris », vous entendez : je vous ai fait comprendre, de même quand il est dit que le Fils de l’homme ou le Christ ignore ce jour-là, entendez qu’il le laisse ignorer. Mais commet nous le laisse-t-il ignorer? Il nous le cache, afin que nous ne sachions point ce qu’il ne nous est pas utile de savoir. C’est ainsi, comme je le disais, qu’un maître habile sait ce qui faut enseigner comme ce qu’il faut taire. Il même lisons-nous qu’il tint en réserve certains enseignements. D’où nous devons comprendre qu’il n’est pas bon de dire toutes les vérités, quand ceux qui nous entendent nom peuvent porter. Jésus-Christ nous dit ailleurs : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les comprendre maintenant 2 », Et saint Paul : « Je n’ai pu vous parler », dit-il, « comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes charnelles, comme à des enfants en Jésus-Christ. Je ne vous ai nourris que de lait et non de viandes solides, parce que vous ne le pouviez pas, et que même à présent vous ne le pouvez encore 3». A quoi tend ce discours, mes frères?

Puisque nous savons qu’il nous est utile de savoir que le jour du jugement viendra, et qu’il nous est utile encore d’en ignorer le moment, qu’une vie pure tienne toujours notre coeur préparé; et non-seulement gardons-non d’en craindre l’arrivée, mais allons jusqu’à l’aimer. Car si ce jour est pour les infidèles un surcroît de peines, il en est le terme pour les vrais fidèles. Avant que ce jour n’arrive, il vous est possible de choisir le parti qui nous plaît; lorsqu’il sera venu, il ne sera plus temps.  Choisissez donc, tandis que vous le pouvez : c’est par miséricorde que Dieu diffère ce qu’il nous laisse ignorer dans sa miséricorde,

1. Deut, XIII, 3. — 2. Jean, XVI, 12. — 3. I Cor. III, 1, 2.

.

2. Mais dans tout genre de vie que l’on professe, tous ne sont pas élus ni tous réprouvés; c’est ce qui ressort de toutes ces catégories que l’Evangile nous proposait tout à l’heure en exemples, et d’où le Sauveur conclut: « L’un sera pris, l’autre sera laissé !

On prendra le bon pour laisser le mauvais. Vous voyez deux hommes dans les champs, la profession est la même, le coeur est différent. tes hommes voient le même état de vie, mais lieu voit le coeur. Quel que soit le sens figuratif du champ : « L’un sera pris, l’autre sera laissé»; non que Dieu doive prendre la moitié des hommes et laisser l’autre moitié mais il assigne pour les hommes deux états différents. Qu’il y ait ou non peu d’hommes dans l’un de ces états et beaucoup dans l’autre, «  l’un sera choisi, l’autre laissé»; c’est-à-dire, un de ces états sera pris, l’autre abandonné. Il en est de même de ceux qui sont au lit, de ceux qui sont occupés à moudre. Vous attendez peut-être une explication; vous voyez là des obscurités enveloppées d’énigmes. Je puis y donner un sens, et tel autre un sens différent; mais je n’interdis à personne de chercher un sens meilleur que celui que j’aurai exposé, comme nul ne m’empêchera de prendre le sien, si l’un et l’autre sont d’accord avec la foi. Ceux qui travaillent dans les champs me paraissent désigner les chefs des églises; car l’Apôtre a dit : « Vous êtes le champ que Dieu cultive, l’édifice que Dieu bâtit2 ».

Lui-même s’appelle architecte, en disant : « Comme un architecte sage, j’ai d’abord posé le fondement » ; puis comme laboureur, en disant : « J’ai planté, Apollo a arrosé, mais Dieu a donné l’accroissement 3». En parlant du moulin, Jésus-Christ désigne deux femmes 4 et non deux hommes. Je crois que cette figure rappelle les peuples, car ils sont gouvernés, tandis que ce sont les préposés qui gouvernent. Ce moulin, selon moi, désigne le monde, qui tourne pour ainsi dire sur la roue du temps, et qui broie ceux qui s’éprennent de lui. Il est donc des hommes qui ne se retirent point des affaires du monde; et toutefois, dans ces affaires, les uns mènent une vie pure, les autres une vie désordonnée. Les uns se font, avec la monnaie de l’iniquité 5, des amis qui les recevront dans les tabernacles éternels; c’est à eux qu’il est

1. Matt. XXXV, 40.— 2. I Cor. III, 9, 10.— 3. I Cor. III, 6. — 4. Matt. XXIV,41.— 5. lbid

dit : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger 1 »; d’autres négligent ces actions saintes et on leur dira : « J’ai eu faim, et vous ne m’avez point donné à manger 2 ». Ainsi, parce que dans les oeuvres et dans les affaires du monde, les uns aiment à faire du bien aux pauvres, et que les autres en ont peu de souci : il en sera comme de deux femmes qui tournent la meule, dont l’une sera choisie, l’autre abandonnée. Le lit me paraît ici le symbole du repos : il y a des hommes, en effet , peu désireux de s’engager dans le monde, comme le font ceux qui ont des épouses, des palais, des domestiques, des enfants, et qui n’ont aucun emploi dans l’Eglise, comme les ministres qui semblent cultiver le champ du Seigneur. Se croyant trop faibles pour ces fardeaux, ils recherchent le repos et mènent une vie tranquille; dans la conviction de leur faiblesse, ils ne se mesurent point avec les actions difficiles, mais ils prient Dieu comme sur la couche de l’impuissance. Dans cet état même, les uns sont bons, les autres hypocrites; aussi est-il dit de ceux-ci encore : « L’un sera pris, l’autre négligé». Quel que soit l’état que tu embrasses, prépare-toi à y trouver des hypocrites; car si tu n’y es préparé, tu les rencontreras contre ton attente, ce qui te jettera dans l’abattement ou dans le trouble. C’est donc pour te préparer que le Seigneur te parle quand il est temps pour lui de parler et non de juger; pour toi, d’entendre et non de te repentir vainement. Car aujourd’hui la pénitence n’est point inutile; elle le sera dans ce moment. En effet, les hommes alors ne seront point sans repentir, mais la justice de Dieu ne rappellera point pour eux ce qu’ils auront perdu par leur injustice. Car il est juste que Dieu exerce aujourd’hui sa miséricorde, et alors son jugement. Aussi, rien n’est muet aujourd’hui. Est-ce que Dieu se tait ? Que chacun se plaigne, qu’il murmure, si aujourd’hui la parole sainte n’est récitée, chantée dans l’univers entier, si ce livre n’est même vendu publiquement.

3. Mais ce qui te bouleverse, ô chrétien, ô mon frère, c’est de voir dans la félicité ceux qui vivent dans le désordre, c’est de les voir dans l’abondance des biens terrestres, jouir de la santé, briller par l’éclat des charges, avoir des maisons dans la prospérité, des

1. Luc, XVI, 9.— 2. Matt. XXV, 35,42,

363

enfants dans la joie, des clients qui les flattent, de les voir enfin au comble du pouvoir, sans que rien de fâcheux vienne troubler leur vie. Tu vois donc d’une part une vie coupable, et d’autre part les plus abondantes richesses; et ton coeur se dit alors que Dieu ne juge point les hommes, et que tout flotte à l’aventure, au souffle de tous les hasards. En effet, si le Seigneur, dis-tu, prenait garde aux choses du monde, verrait-on cet impie fleurir, tandis que, moi innocent, je gémis dans la misère? Toute maladie de l’âme trouve son remède dans les saintes Ecritures. Qu’il s’abreuve donc de notre psaume comme d’une potion salutaire, celui qui est assez malade pour tenir ce langage dans son coeur. Quel est ce psaume? Examinons encore ton langage. Qu’ai-je dit, me répondras-tu, sinon ce que tu vois toi-même? Les méchants dans la prospérité, les bons dans la misère : comment Dieu peut-il supporter cette vue? Prends, mon frère, et bois : c’est celui qui est l’objet de tes murmures qui t’a préparé ce breuvage; ne le refuse point, il est salutaire; prépare par l’oreille la bouche de ton coeur, et bois ce que tu entends: « Ne soyez point jaloux de la prospérité des méchants; ne portez point envie à ceux qui commettent l’iniquité, car ils se dessécheront bientôt comme le foin, ils se faneront comme l’herbe des prés 1 ». Ce qui est long pour toi est court aux yeux de Dieu. Sois uni à Dieu, et ce temps sera court pour toi. « Ce foin », du prophète, s’entend « de l’herbe des prés ».

Ce sont là des plantes méprisables qui recouvrent la surface de la terre et n’ont point de fortes racines. Aussi ont-elles quelque verdure pendant l’hiver, mais elles se dessèchent quand la chaleur du soleil se fait sentir. En ce temps donc nous sommes en hiver, et notre gloire n’apparaît pas encore ; mais si la charité a dans ton coeur des racines profondes, comme il en est de beaucoup d’arbres pendant l’hiver, alors les froids passeront, et viendra l’été ou le jour du jugement : l’herbe cessera d’être verte, et les arbres se revêtiront de gloire. « Vous êtes morts 2 »,dit l’Apôtre, comme ces arbres qui paraissent en hiver desséchés et morts, Quelle espérance pouvons-nous avoir, si nous sommes morts? Mais nous avons une racine à l’intérieur; où est notre racine, là est aussi notre vie; car c’est là qu’est notre charité,

1. Ps. XXXVI, 1,2. – 2.  Colos, III, 3.

« Et votre vie », est-il dit, « est cachée avec Jésus-Christ en Dieu ». Mais alors, comment

se dessécherait celui qui a une telle racine? Mais quand viendra notre printemps? Quand

1’été se fera-t-il pour nous? Quand serons-nous revêtus de la beauté de nos feuilles, de

l’abondance de nos fruits? Quand viendra ce moment? Ecoutez ce qui suit: « Quand apparaîtra le Christ qui est votre gloire, vous apparaîtrez aussi dans la gloire avec lui 1 »

Que faire maintenant? « Ne soyez point émus de la gloire des méchants; ne portez point envie à ceux qui font le mal, ils se dessécheront bientôt comme le foin, ils se faneront comme l’herbe des prés ».

4. Mais toi? « Espère dans le Seigneur ».Car ceux-là espèrent, mais non point en Dieu:

leur espérance n’est que d’un moment, espérance périssable, fragile, qui s’évapore, qui passe et disparaît. «Espère dans le Seigneur ». Voilà que j’espère, que faire? « Fais le bien », N’imite point le mal que tu vois chez ces hommes d’une impiété florissante. « Fais le bien et habite la terre 2 ». Ne fais pas le bien en dehors de la terre que tu habites; car la terre du Seigneur, c’est son Eglise; c’est elle qu’arrose, elle que cultive ce Père céleste qui en est le vigneron 3. Il en est beaucoup qui paraissent faire de bonnes oeuvres; mais comme ils n’habitent point cette terre, il n’appartiennent point à ce vigneron céleste, Fais donc le bien , non en dehors de lu terre, mais habite la terre. Et que m’en reviendra-t-il? « Et tu seras rassasié de ses richesses ». Quelles sont les richesses de cette terre? C’est le Seigneur, qui est sa richesse; toute sa richesse est en son Dieu; c’est lui à qui l’on dit : « Seigneur, vous êtes mon partage 4 »; c’est lui à qui l’on dit encore : «Le Seigneur est la part de mon héritage et de mon calice 5 ». Dans un dernier discours6, nous avons démontré à votre charité que le Seigneur est notre possession, et que nous sommes la possession de Dieu. Ecoutez encore qu’il est la richesse de cette terre, et voyez ce qu’ajoute le Prophète : « Mettez vos délices dans le Seigneur ». Comme si vous faisiez cette demande : Montrez-nous les richesses de cette terre où vous voulez me faire habiter. « Mettez », répond le psalmiste,

1. Coloss. III, 4. —2. Ps. XXXVI, 3. — 3. Jean, XV, 1. — 4. Ps. LXXII, 26 . — 5. Id. XV, 5. — 6. Dans l’exposition du psaume XXXII qui eut lieu à Carthage dans l’église de saint Cyprien.

364

mettez vos délices dans le Seigneur, et il remplira les désirs de votre coeur 1 ».

5. Remarquez bien : « les désirs de votre cœur ». Et ces désirs de votre coeur, séparez-les des désirs de la chair; séparez-les autant que possible. Ce n’est pas sans raison qu’il est dit dans un psaume : « Vous êtes le Dieu de mon cœur », puisqu’on ajoute: « Vous êtes, ô Dieu, mon partage pour l’éternité 2 ». Un aveugle, par exemple, a perdu la vue du corps, et il prie Dieu de le rendre la lumière. Qu’il fasse à Dieu cette prière, j’y consens, puisque Dieu fait aux hommes eus grâces et leur accorde ces dons. Mais les méchants font aussi ces prières. Ce sont là des demandes charnelles. Voilà un malade, il demande à Dieu la santé; il l’obtient, mais pour mourir un jour. Voilà encore une demande charnelle et beaucoup d’autres semblables. Quelle est la prière du coeur? De même qu’il y a prière charnelle à demander la guérison des yeux pour voir cette lumière que peuvent contempler ces yeux charnels; de même la prière du coeur aspire à une autre lumière : « Bienheureux », en effet, « ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu 3. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il remplira les désirs de votre cœur ».

6. Voilà que je le désire, que je le demande, que je le veux: est-ce moi qui pourrai me satisfaire? Nullement. Qui donc? « Révélez vos voies au Seigneur, espérez en lui, et il m agira lui-même »o. Exposez-lui ce que vous souffrez, exposez ce que vous désirez. Ce que vous souffrez : « La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair 4 ». Que veux-tu dès lors? « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? » Et comme c’est Dieu qui doit agir quand tu lui auras révélé tes voies, écoute ce qui suit: « Ce sera la grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur 5 ». Mais que fera lieu dont il est dit: « Révélez au Seigneur vos voies et il agira ». Quelle sera cette action? « Il fera éclater votre justice comme la lumière 6 ». Aujourd’hui, votre justice est eschée: tout se passe dans la foi et non dans la claire vue. Tu crois, et c’est ce qui te fait agir, mais tu me vois point ce que tu crois. Quand tu commenceras à voir l’objet de ta foi,

1. Ps. XXXVI, 4. — 2. Id. LXXII, 26. —  3. Matt. V, 8.— 4. Gal. V, 17. — 5. Rom, VII, 24. — 6. Ps. XXXVI, 6.

ta justice paraîtra comme la lumière: parce que ta justice était dans ta foi 1: puisque « c’est de la foi que vit le juste 2 ».

7. « Il fera éclater votre justice comme la lumière, et votre jugement comme le plein midi 3 » , c’est-à-dire comme la pleine lumière; et cette expression : « Comme une lumière », lui paraissait trop faible. Nous appelons lumière celle du point du jour, nous appelons encore lumière celle du soleil qui s’élève; mais jamais la lumière n’est plus brillante qu’en plein midi. Le Seigneur donc non-seulement fera briller votre justice comme une lumière, mais encore votre jugement comme le plein midi. Ainsi tu as jugé bien de suivre le Christ; c’est là ton dessein, ton choix, ton jugement. Nul ne t’a fait voir ce qu’il t’a promis; tu tiens les promesses, tu en attends l’accomplissement; c’est donc par un jugement de ta foi que tu as résolu de suivre ce que tu ne vois pas. Ce jugement est encore caché; il est pour les infidèles un sujet de blâme et de railleries Quel est l’objet de ta foi, disent-ils? Que t’a promis le Christ? de te donner l’immortalité, la vie éternelle?

Où est cette vie? Quand te la donnera-t-il? Quand sera-ce possible? Et toutefois tu juges qu’il est mieux de suivre le Christ qui te promet ce que tu ne vois pas, que de suivre cet impie qui te blâme de croire ce que tu ne vois pas. C’est là ton jugement: et nul ne voit encore quel est ce jugement: ce monde est comme une nuit. Quand sera-ce qu’il fera éclater ton jugement comme un plein midi? « Quand apparaîtra le Christ qui est votre vie, alors vous aussi, vous apparaîtrez avec lui dans la gloire 4». Qu’arrivera-t-il au jour du jugement, quand le Christ rassemblera toutes les nations devant son tribunal? Où l’impie cachera-t-il sa malice, quand je verrai l’objet de ma foi? Qu’avons-nous donc maintenant? Des angoisses, des tribulations, des épreuves. Heureux celui qui les endure: « Car celui-là sera sauvé, qui aura persévéré jusqu’à la fin 5».

Qu’il ne cède point aux insolences, qu’il ne cherche point à y fleurir, et d’arbre qu’il est, à devenir une herbe qui se dessèche.

8. Quel est donc mon devoir? Ecoute ce devoir : « Sois soumis au Seigneur et invoque  sa bonté 6 ». Que ta vie ne soit qu’un acte d’obéissance à ses volontés. C’est là lui être

1. Habac. II, 4. —  2. Rom. I,17. — 3. Ps. XXXVl, 6.— 4.  Coloss. III, 4.— 5. Matt. XXIV,13. — 6. Ps.XXXVI, 7.

365

soumis et l’invoquer, jusqu’à ce qu’il accorde ce qu’il a promis. Que tes bonnes oeuvres soient continuelles, ta prière incessante, « Car il faut toujours prier, et ne pas cesser de prier 1 ». En quoi paraîtra ta soumission? A faire ce qui t’est commandé. Mais tu n’en reçois pas la récompense, parce que tu n’en es pas encore capable. Dieu pourrait bien te la donner, mais toi, tu ne pourrais la recevoir. Exerce-toi donc aux bonnes oeuvres, travaille dans la vigne du Seigneur; et ne demande qu’à la fin du jour la récompense, car celui qui t’a envoyé à sa vigne est fidèle 2. « Sois donc soumis à Dieu, et invoque sa puissance ».

9. Voilà que je le fais, je suis soumis au Seigneur, et je l’invoque. Mais que vas-tu penser? J’ai un voisin fripon qui vit dans le désordre, et néanmoins il est florissant; ses vols, ses adultères, ses larcins, je les connais; partout il est hautain, orgueilleux; et, dans l’enivrement de ses iniquités, il ne daigne même pas me regarder : comment supporter tout cela? C’est là une maladie, mais prends cette potion: « Ne sois point ému à la vue de l’homme qui prospère dans ses voies ». Il prospère en effet, mais dans ses voies; et toi, tu souffres, mais dans la voie de Dieu : il prospère en chemin pour arriver au malheur; et toi, tu souffres en chemin, mais pour arriver au bonheur: car la voie des impies doit périr. « En effet, le Seigneur connaît les voies du juste, mais la voie de l’impie périra 3». Tu es donc sur les voies que connaît le Seigneur: et si elles te sont pénibles, elles sont du moins sans erreur. La voie de l’impie est un bonheur passager. Le terme de cette voie est aussi le terme du bonheur. Pourquoi? Parce que cette voie est large, et qu’elle aboutit aux profondeurs de l’enfer. Mais ta voie est étroite, et il en est peu pour y marcher 4; or, il te faut songer à quelle immensité ceux-ci arrivent. « Ne sois donc point jaloux de celui qui prospère dans son chemin. Contre l’homme d’iniquité, réprime ta colère et oublie ton indignation 5 » . Pourquoi t’irriter? Pourquoi cette colère, cette indignation va-t-elle aboutir au blasphème, ou presque au blasphème? « Réprime ta colère contre cet homme d’iniquité, et oublie ton indignation ». Car sais-tu où te conduirait cette

1. Luc, XVIII, 1. — 2. Matt. XX, 8. — 3. Ps. I, 6. — 4. Matt. VII, 13, 14.— 5. Ps. XXXVI, 7,8.

1ère? Elle te ferait dire que Dieu est injuste. Pourquoi cet homme est-il heureux, et celui. là malheureux? Vois jusqu’où elle t’emporte, étouffe-la dès sa naissance. « Réprime ta eu. «co colère, oublie ton indignation », afin que le repentir te fasse dire : « Mon oeil s’est troublé de colère1 ». Quel oeil, sinon l’oeil de la foi? Or, à cet oeil de la foi je demande: Crois-tu en Jésus-Christ , et quel est ton motif de croire? Que t’a-t-il promis? Si Jésus-Christ t’a promis le bonheur de ce monde, murmure contre le Christ; oui, murmure quand tu vois l’impie dans le bonheur. Quel est donc le bonheur qu’il t’a promis, sinon à la résurrection des morts? Mais en cette vie? Le même sort qu’à lui-même; oui, le même sort. Or, toi, serviteur, toi, disciple, dédaigneras-tu le sort du maître, du Seigneur? Ne l’entendras. tu point dire : « Le serviteur n’est pas plus grand que le maître, ni le disciple plus grand que celui qui l’instruit 2? » Pour toi, il a passé par les douleurs, par la flagellation, par les opprobres, par la croix, par la mort Eh! qu’avait mérité de tout cela ce juste par excellence? Que méritait celui qui était sans péché? Tiens donc ton oeil fixé sur lui, et ne te laisse point troubler par la colère : « Réprime ta colère, oublie ton indignation, bannis la jalousie qui te porte au mal », comme pour imiter celui que tu vois heureux pour un temps au milieu de ses désordres. « Bannis la jalousie qui te porte au mal, « car tous ceux qui font le mal seront exterminés ». Cependant je les vois heureux. Crois-en néanmoins celui qui dit: « Ils seront exterminés » : car il voit mieux que toi, et la colère ne trouble point son oeil. « Ceux-là donc seront exterminés qui commettent la  mal. Mais ceux qui attendent le Seigneur », non point l’homme trompeur, mais la Vérité elle-même; non point l’homme faible, mata Celui qui est tout-puissant, « ceux qui attendent le Seigneur auront la terre en héritage 3 ». Et quelle terre, sinon cette Jérusalem qui sera le lieu de la paix pour cens-dont elle enflamme les désirs?

10. Mais jusques à quand les pécheurs seront-ils florissants? Jusques à quand me faudra-t-il attendre? Tu es impatient, et bientôt se réalisera ce qui te paraît si long. C’est ta faiblesse qui te fait paraître long ce qui est pourtant si court. Connais-tu les

1. Ps. VI, 8. — 2. Jean, XIII, 16.— 3. Ps. XXXVI, 9.

366

empressements des malades? Rien n’est si long que le temps de préparer leur breuvage. Chacun de ceux qui environnent ce malade, s’empresse, pour ne pas le jeter dans l’impatience. Quand cela sera-t-il fait ? sera-t-il cuit ? Quand me le donnera-t-on? Ceux qui te serment se hâtent, c’est ton infirmité qui te fait trouver long ce qui est fait si promptement. Voyez donc notre médecin; il console ce malade qui dit : Combien de temps encore? Quand cela finira-t-il? « Encore un peu de temps », dit le Seigneur, « et le méchant ne sera plus».

Tu gémis d’être au milieu des méchants, c’est le méchant qui te fait gémir; encore un moment et il ne sera plus. Toutefois ces paroles : « Ceux qui attendent le Seigneur auront la terre en héritage », te font croire que cette attente sera longue;

attends encore un peu, et tu posséderas éternellement ce que tu auras attendu. Encore un peu, un moment. Compte les années depuis Adam jusqu’aujourd’hui, parcours les Ecritures: c’est presque d’hier qu’il est banni du paradis 1. Et toutefois le monde a parcouru bien des siècles qui sont écoulés. Où sont donc bannées du passé? Ainsi s’écoulera le peu de temps qui nous reste.

Quand même tu aurais vécu depuis qu’Adam fut chassé du paradis jusqu’aujourd’hui, tu trouverais bien peu longue une vie qui s’envole ainsi. Que doit être alors la vie de chaque homme? Ajoute à cette vie autant d’années qu’il te plaira, prolonge le plus possible sa vieillesse, qu’est-ce encore? N’est-ce point une aurore matinale? Quel que soit donc l’intervalle qui nous sépare du jour du jugement, alors que les justes et les méchants recevront selon leurs mérites; ensurément le dernier jour ne saurait être éloigné pour toi. C’est à celui-là qu’il te faut préparer. Car tel tu sortiras de cette vie, tel tu entreras dans l’autre vie. Après ces jours si restreints, tu ne seras point encore dans le séjour des saints auxquels il est dit: « Venez, dénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 2 ». Tu n’y seras point encore, qui en doute? Mais tu pourras être dans ce séjour oh reposait ce pauvre autrefois couvert d’ulcères 3, et que du milieu de ses tourments voyait au loin le riche orgueilleux et stérile en bonnes oeuvres. C’est dans ce lieu de repos que tu attendras en toute sécurité le jour du

1. Gen. III, 6.— 2. Matt. XXV, 34.— 3. Luc, XVI, 23.

jugement, où ton corps te sera rendu, et où tu seras transformé pour devenir l’égal des anges. Quel est donc cet espace qui nous paraît si long, et qui nous fait dire: Quand sera-ce? Tardera-t-il beaucoup? C’est là ce que diront nos fils, ce que diront nos neveux : et quand ils parleront ainsi en se succédant, le peu qui reste passera avec la même rapidité qui entraînait les siècles écoulés. O malade! « Encore un peu de temps et le pécheur ne sera plus 1 ».

11. « Tu chercheras sa place, et tu ne la trouveras point ». Le Prophète explique ici ce qu’il vient de dire : « Il ne sera plus »; non que le pécheur doive cesser d’exister, mais il n’aura plus aucun pouvoir. S’il cessait complètement d’exister, il ne craindrait plus les tourments ; et alors il serait en sûreté et dirait : « Je puis faire selon mon bon plaisir tant que je vivrai; après cela je ne serai plus rien. Nul alors ne souffrira plus, nul ne sera tourmenté ». Et que deviendront ces paroles : « Allez au feu éternel préparé à Satan et à ses anges 2?» Mais peut-être que ceux que l’on aura jetés dans ce feu cesseront d’exister, et seront consumés? Mais alors il ne serait pas dit : « Allez au feu éternel», car il n’y a pas d’éternité pour ceux qui ne sont plus. Et toutefois le Seigneur ne nous a point caché ce que fera cette flamme sur les damnés, si elle doit les consumer, ou seulement les tourmenter de ses ardeurs. « C’est là », dit-il, « qu’il y aura pleur et grincement de dents 3 ». Comment y aurait-il pleur et grincement de dents chez des gens qui ne sont plus ? Comment donc faut-il entendre cette parole : « Encore un instant et il n’y aura plus de pécheur », sinon dans le sens que donne le verset suivant: « Et tu chercheras sa place et tu ne la trouveras point? »Qu’est-ce que sa place? Son usage. Le pécheur a-t-il donc son utilité ici-bas? Assurément. Ici-bas il est utile à Dieu pour l’épreuve du juste, comme Dieu se servit du diable pour éprouver Job 4, comme il se servit de Judas pour livrer Jésus-Christ. Le méchant a donc en cette vie son usage. Il a donc ici-bas sa place, comme la paille dans le fourneau de l’orfèvre. La paille se consume, afin que l’or se purifie; ainsi l’impie a ses fureurs, qui servent à éprouver le juste. Mais quand finira

1. Ps. XXXVI, 10.— 2. Matt. XXV, 41. — 3. Id. VIII, 12. — 4. Job, 12.

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pour nous le temps de l’épreuve, quand il n’y aura plus personne à éprouver, il n’y aura plus de méchants pour servir à l’épreuve. Or, dire qu’ils ne seront plus pour l’épreuve, est-ce dire qu’ils n’existeront plus? Nullement; mais comme l’on n’aura plus besoin des pécheurs pour éprouver les bons : « Tu chercheras la place de ces méchants et tu ne la trouveras point ». Cherche maintenant la place du pécheur, elle est facile à trouver. Dieu s’en est fait un fouet, il l’a mis en honneur et lui a donné une puissance. Il en agit quelquefois ainsi; il donne au pécheur un pouvoir qui châtie les puissances humaines, qui corrige les hommes pieux. Ce pécheur sera traité selon son mérite; et néanmoins il a servi aux progrès du juste et à la chute de l’impie. « Tu chercheras sa place et tu ne la trouveras point ».

12. « Quant aux hommes doux, ils posséderont la terre en héritage 1 ». Cette terre dont nous avons souvent parlé, c’est la Jérusalem sainte, qui sera délivrée de son exil et qui vivra éternellement de Dieu et avec Dieu. Donc « ils posséderont la terre en héritage ». Et quelles seront leurs délices? «Ils se réjouiront dans l’abondance de la paix ». Que cet impie mette ici-bas sa joie dans l’abondance de son or, dans l’abondance de son argent, dans ses nombreux esclaves, dans le nombre enfin de ses salles de bains, de ses rosiers, dans son intempérance et dans ses riches et luxurieux festins. Serais-tu donc jaloux de cette puissance, et cette fleur aurait-elle de l’attrait pour toi? Que cet homme soit toujours en cet état, n’en sera-t-il pas à plaindre? Mais toi, quelles seront tes délices? « Ils se réjouiront dans l’abondance de la paix ». Ton or sera la paix, ton argent la paix, tes domaines

1. Ps. XXXV, 11.

la paix, ta vie la paix, ton Dieu la paix. La paix sera tout ton désir. Ce qui est de l’or ici-bas ne peut être de l’argent pour toi ; ce qui est du vin ne peut être du pain; ce qui est pour toi la lumière ne peut être un breuvage mais Dieu sera tout pour toi. Il sera ta nourriture et tu n’auras plus faim; ton breuvage, et tu n’auras plus soif; ta lumière, et tu ne seras plus aveugle; ton soutien, et tu n’éprouveras point la fatigue; et Dieu tout entier te possédera entièrement. Là tu ne seras point mis à l’étroit par celui avec qui tu posséderas tout : tu auras tout, comme lui-même aura tout; parce que tu ne seras qu’un avec lui, et que Dieu possède à la fois cette unité et cette universalité. « Voilà ce que Dieu réserve à l’homme de la paix ».

Nous l’avons chanté; ce verset dans notre psaume est bien loin sous doute de ceux que nous avons expliqués; mais comme nous l’avons chanté, prenons-le pour terminer. Pour toi, ô mon frère, cultive en « toute sécurité l’innocence », qui est un trésor précieux. Tu as le désir du vol, c’est sans doute afin de t’enrichir; mais vois où tu portes la main et où tu dérobes : d’une part, tu acquiers, pour perdre d’autre part; tu acquiers de l’argent, tu perds ton innocence Ah! plutôt que ton coeur s’éveille; toi qui acquiers de l’argent au prix de l’innocence perds plutôt cet argent. « Garde ton innocence et vois ce qui est droit » ; car c’est Dieu lui-même qui te dirigera, et te fera vois loir ce qu’il veut lui-même, et telle est la voie droite. Car si tu ne veux point ce qu’il veut, tu seras tortueux, et ces difformités ne te permettront point de t’ajuster à la règle qui est droite, « Cultive donc l’innocence, et vois ce qui est droit »; loin de toi de croire que l’homme finit avec cette vie; « car Dieu a des réserves pour l’homme de la paix ».

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXXVI.

DEUXIÈME SERMON. — LA FORCE DU JUSTE.

Le Méchant ne peut souffrir en personne, et il se nuit en persécutant le juste. Dieu s’en sert pour nous mettre à l’épreuve, puis il le brise s’il ne se convertit. Quand le juste souffre, il puise sa force dans sa foi en Dieu, dans l’espérance de l’héritage Éternel. Le méchant n’a que le désespoir dans le malheur, et son bonheur s’évapore en fumée. Le Seigneur dirige les pas du juste qui se console dans sa ressemblance avec Jésus-Christ. Les faux témoins contre Jésus-Christ sont les ancêtres des Donatistes.

1. Il me faut obéir aux injonctions que l’on m’a faites, et vous parler encore de ce psaume. Car le Seigneur a voulu par les grandes pluies retarder notre départ, et l’on m’a recommandé de ne point laisser reposer ma langue d’une manière inutile pour vous, qui êtes la sollicitude de mon coeur, comme je suis la vôtre. Déjà je vous ai exposé le dessein de Dieu dans ce psaume, ce qu’il veut nous enseigner, les conseils qu’il nous donne, les écueils qu’il veut nous faire éviter, ce qu’il faut endurer, ce qu’il faut espérer. Deux sortes d’hommes, en effet, les justes et les pécheurs, vivent confondus sur la terre pendant cette vie. Chacune de ces catégories a dans le cœur une tendance qui lui est propre. Les justes cherchent à s’élever par l’humilité, les méchants descendent par l’orgueil. Les uns s’abaissent pour se relever, les autres s’élèvent pour tomber. De là vient que les uns souffrent et que les autres font souffrir: que le dessein des justes est de gagner même les méchants pour l’éternelle vie, et le dessein des pécheurs est de rendre le mal pour le bien, et d’ôter même, s’ils le pouvaient, la vie du temps à ceux qui s’efforcent de leur procurer la vie éternelle. Car le juste est à charge pour le pécheur, comme le pécheur pour le juste; ils sont une charge l’un à l’autre. Nul ne doute que ces deux hommes ne soient à charge mutuellement, mais dans un sens bien différent. Si le juste est à charge au pécheur, c’est qu’il voudrait qu’il ne fût plus pécheur, et qu’il se propose de le rendre juste, comme il y tend par ses efforts; mais le pécheur a pour le juste une telle haine, qu’il voudrait qu’il n’existât aucunement, et non qu’il devint bon. Plus il est juste, et plus il est à charge à l’iniquité du pécheur, qui travaille même à le rendre injuste, et s’il ne peut y parvenir, à le faire disparaître et à s’épargner la peine et l’ennui de le voir. Quand même il parviendrait à le rendre injuste, celui-là ne lui en serait pas moins à charge. Car ce n’est pas seulement l’homme juste qui est à charge à l’homme injuste, mais deux hommes injustes ont peine à se souffrir : et s’ils paraissent quelquefois s’aimer, c’est plutôt de la complicité que de l’amitié.

Ils ne s’accordent que pour tramer la perte du juste; et cet accord, loin d’être de l’amitié, n’est que la haine de celui qu’ils devraient aimer. C’est à l’égard de ces hommes que le Seigneur notre Dieu nous recommande la tolérance, et cette affectueuse charité que l’Evangile nous fait connaître par ce précepte du Seigneur, qui nous dit: « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent 1 ». L’Apôtre dit aussi : « Ne vous laissez point vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien 2 ». Luttez avec le méchant, mais luttez en bien; car le véritable combat, ou plutôt la lutte salutaire, consiste à mettre un bon en face d’un méchant, et non deux méchants aux prises.

2. Mais reprenons le psaume. Nous en avons exposé la première partie, voici la suite:

« L’impie observe le juste et grince des dents « contre lui, mais le Seigneur se rit de lui ». De qui? Evidemment du pécheur qui grince des dents contre le juste. Or, pourquoi « le Seigneur s’en rira-t-il ? parce qu’il voit que « son jour est proche». Il paraît plein de fureur quand il menace le juste, et il ne sait pas que demain son heure viendra : mais le Seigneur le voit, il sait que son jour arrive. Quel jour? Le jour où il rendra à chacun

1. Matt, V, 44. — 2. Rom. XII, 21.

369

selon ses oeuvres. Car l’impie s’amasse un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. Mais Dieu prévoit cela, et toi tu ne le prévois point ; celui qui le prévoit te l’a révélé. Tu ignores le jour où l’impie recevra son châtiment; mais celui qui le sait ne te l’a point caché. Ce n’est pas la moindre partie de la science, que de s’attacher à celui qui voit. Il a l’oeil de la science; à toi l’oeil de la foi. Crois ce que Dieu voit ; car viendra pour l’injuste ce jour que Dieu prévoit. Quel jour? Le jour de toute vengeance; il faut que Dieu tire vengeance de l’homme impie, de l’homme injuste, soit qu’il se convertisse, soit qu’il ne se convertisse pas. S’il se convertit, la vengeance consiste dans la mort de son iniquité. Le Seigneur ne s’est-il pas ri de Judas qui le trahissait, de Saul qui le persécutait, en voyant le jour de ces deux hommes d’iniquité? Il a vu pour l’un le jour du châtiment; pour l’autre, le jour de la justification. Il s’est vengé de l’un et de l’autre, en jetant l’un aux flammes de l’enfer, en renversant l’autre par une voix céleste. Toi donc, ô mon frère, quand le méchant te fait souffrir, regarde avec Dieu, par les yeux de la foi, son jour qui arrive, et à la vue de ses fureurs contre toi, dis en toi-même : Ou bien il se corrigera pour venir avec moi, ou bien il ne sera point avec moi s’il persévère.

3. Quoi donc I son injustice te nuirait-elle sans lui nuire aucunement? Cette iniquité dont tu es victime, et qui est l’effet de la haine et de la colère, ne l’a-t-elle pas ravagé intérieurement avant de t’atteindre au dehors? Ton corps est en proie à la douleur, mais son âme est dévorée par la gangrène du péché. Tout ce qu’il exhale contre toi retombe sur lui. Ses persécutions te purifient et le rendent criminel. Auquel des deux nuit-il davantage ? Il t’a dépouillé dans ses emportements ; quel est le plus grand dommage, de perdre son argent ou de perdre sa foi ? Ceux qui ont des yeux intérieurs savent déplorer ces pertes. Il en est beaucoup pour voir l’éclat de l’or et non l’éclat de la foi ; pour l’or ils ont des yeux, pour la foi ils n’en ont point. S’ils en avaient, s’ils la voyaient, ils y tiendraient davantage; et pourtant, si l’on vient à leur manquer de foi, ils se récrient, ils se plaignent : O bonne foi, disent-ils, où est la bonne foi? Tu l’aimes donc au point de l’exiger, aime encore à la montrer. Donc ceux qui persécutent les justes souffrent eux-mêmes un plus grand dommage, et subissent une plus grande perte, par la ruine de leur âme : c’est là ce que nous montre le psaume qui ajoute : « Les impies ont tiré leur glaive; ils ont tendu leur arc pour renverser le pauvre et le faible, pour égorger ceux qui ont le coeur droit. Que leur glaive entre dans leur coeur 1 ». Leur framée ou leur glaive peut bien atteindre ton corps, comme le glaive des persécuteurs frappa les corps des martyrs ; mais les meurtrissures du corps laissaient le coeur intact; or, il est loin d’être intact, le coeur de celui qui frappe de l’épée le corps d’un juste. Voilà ce qu’affirme le psalmiste. Il ne dit point que leur glaive entre dans leur corps; mais bien : « Que leur framée entre dans leur coeur».Ils ont voulu tuer le corps et ils ont tué leur âme. Voilà que Jésus-Christ rassure ceux dont ils vu laient tuer les corps, en leur disant: « Ne craignez point ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme 2 ». Mais alors, qu’est. ce que frapper du glaive, et ne pouvoir tuer que le corps d’un ennemi, sans pouvoir tuer l’âme? Ce sont des insensés qui se blessent eux-mêmes, et dans les accès de leur folie, lit ne savent ce qu’ils font : ils agissent connu celui qui se passe une épée à travers le corps pour aller percer la tunique d’un autre. Insensé ! tu regardes ce que tu veux atteindre, et non ce que traverse ton glaive; tu perces le vêtement d’un autre à travers ton propre corps. Il est donc bien constant qu’ils se tout plus de mal, et se nuisent plus à eux-même qu’ils ne croient nuire à leurs ennemis. «Que leur glaive donc entre dans leur coeur »; telle est la sentence du Seigneur, qu’on ne saurait changer. « Et que leur arc soit brisé ? ». Qu’est. ce à dire « que leur arc soit brisé?

» Que leurs piéges soient inutiles. Il avait dit auparavant: « Les méchants ont tiré leur glaive, ils ont bandé leur arc ». Il semble que par es glaive tiré il veuille marquer une attaque visible ; mais que l’arc bandé signifierait les embûches secrètes. Or, voilà qu’il se blesse de son glaive, et que ses piéges occultes sont trompés. Comment trompés ? ils ne nuisent point au juste. Mais quoi ! dépouiller quelqu’un, le réduire à la misère en lui prenant son bien, n’est-ce donc pas lui nuire ? Il a

1. Ps. XXXV, 14, 15. — 2. Matt. X, 28.

donc sujet de chanter: « Le peu que possède de juste est préférable aux grandes richesses des impies 1».

4. Mais les méchants ont de la puissance; ils entreprennent beaucoup, ils ont de grands moyens de réussir. Leur commandement est promptement obéi. En sera-t-il toujours ainsi? « Les bras des impies seront brisés 2 ». Leurs bras désignent leur puissance. Que fera ce méchant dans l’enfer? Fera-t-il comme ce riche qui faisait grande chère ici-bas, et qui ébat tourmenté dans l’abîme 3 ? « Leurs bras seront donc brisés, mais le Seigneur soutient les justes ». Comment les soutenir ? Que leur dit-il? Ce qui est dit dans un autre paume: « Attends le Seigneur, agis avec courage, que ton coeur se fortifie, et attends de Seigneur 4 ». Que signifie : « Attends le Seigneur? » Tu souffres pour un moment, tu ne souffriras pas toujours : ta douleur sera courte, mais ta félicité sera éternelle ; tu gémis pour un temps, tu te réjouiras sans fin. Mais tu vas défaillir au milieu de tes douleurs? Voilà sous tes yeux l’image des souffrances du Christ. Considère ce qu’a souffert pour toi celui qui ne méritait nullement de souffrir. Quelles que soient tes souffrances,             elles n’iront pas jusqu’à ces opprobres, ces fouets, cette robe dérisoire, cette couronne d’épines, et enfin cette croix qui, dans le genre humain, a disparu du nombre des supplices. Autrefois on y attachait les grands scélérats, nul n’y est cloué aujourd’hui. Elle est en honneur; elle cesse d’être en usage, puisqu’elle n’est plus un supplice, mais sa gloire subsiste. Du lieu des supplices elle a passé sur le front des empereurs. Que réserve à ces serviteurs celui qui a élevé si haut les instruments de son supplice? C’est donc par de tels actes, c’est par de telles paroles, c’est par ces exhortations, c’est enfin par cet exemple, que « le Seigneur affermit les justes ». Que les méchants sévissent à leur gré, et autant que Dieu le leur permettra : « Le Seigneur affermit les justes ». Quoi qu’il arrive au juste, qu’il l’attribue à la volonté de Dieu, et non au pouvoir de ses ennemis. Ton ennemi peut avoir de la fureur, mais il ne peut frapper si Dieu ne le veut point. Et si Dieu veut que son serviteur soit frappé, il sait comment il le consolera. « Car le Seigneur corrige celui qu’il a

1. Ps. XXXVI, 16. — 2. Id. 17. — 3. Luc, XVI, 19, 24. — 4. Ps. XXVI, 14.

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