Encomium Moriae (page 2)

Érasme · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Texte entier (suite)

LXII. — Il est une maxime universellement admise : « Ce que tu n’as pas, fais semblant de l’avoir » ; d’où l’on tire, pour les enfants, le vers que voici : « La plus grande sagesse est de paraître fou. » Vous en concluez déjà quel grand bien est la Folie, puisque son ombre trompeuse et sa seule imitation suffisent à mériter ces doctes éloges. Plus franchement encore s’exprime ce gras et luisant compagnon du troupeau d’Épicure (Horace), quand il vous recommande de mêler de la folie dans vos desseins, bien qu’il ait tort de la vouloir passagère. Il dit ailleurs : « Il est doux de déraisonner à propos », et, ailleurs encore, il aime mieux paraître fou et ignorant que d’être sage et d’enrager. Homère, qui couvre de louanges Télémaque, l’appelle souvent fol enfant, et sans cesse les poèmes tragiques appliquent l’heureuse épithète aux enfants et aux adolescents. Le poème sacré de l’Iliade, que conte-t-il, sinon les folles actions des rois et des peuples ? « Le monde est rempli de fous », dit Cicéron, et ce mot complète mon éloge, puisque le bien le plus répandu est le plus parfait.

LXIII. — De telles autorités sont-elles de peu de poids auprès des chrétiens ? J’étaierai alors mon éloge, je le fonderai, comme disent les doctes, sur le témoignage des Saintes Écritures. Que les théologiens me le pardonnent, la tâche est difficile, et ce serait le cas de faire de nouveau venir les Muses de l’Hélicon ; mais quel grand voyage pour un objet qui ne les concerne guère ! Il me conviendrait mieux, sans doute, puisque je fais la théologienne et m’aventure parmi ces épines, d’évoquer en mon sein, du fond de sa Sorbonne, l’âme de Scot. Plus épineuse que le porc-épic et le hérisson, elle s’en retournera ensuite où elle voudra, « chez les corbeaux », s’il lui plaît. Que ne puis-je changer aussi de visage et me parer de l’habit théologique ! Mais je redoute qu’on m’accuse de larcin et de pillage clandestin dans les cassettes de nos docteurs, quand on me verra si forte en théologie. Il n’est pourtant pas étonnant qu’étant depuis si longtemps de leur intime compagnie j’aie attrapé quelque chose de leur savoir : Priape, dieu de figuier, a bien noté et retenu quelques mots grecs de ce que son maître lisait devant lui ; et le coq de Lucien, à force de fréquenter les hommes, n’a-t-il pas appris le langage humain ? Commençons donc sous de bons auspices.

« Le nombre des fous est infini », écrit l’Ecclésiaste, au chapitre premier. Ce mot paraît bien embrasser tous les hommes, sauf quelques-uns qu’on n’aperçoit guère. Jérémie est plus explicite encore, au chapitre X : « Tout homme devient fou par sa propre sagesse. » Dieu seul est sage, selon lui, l’humanité entière étant folle. Il dit un peu plus haut : « Que l’homme ne se glorifie point de sa sagesse ! » Pourquoi le lui interdis-tu, brave Jérémie ? Tout simplement, répondra-t-il, parce que l’homme n’a pas de sagesse. Mais revenons à l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, s’écrie-t-il, et tout est vanité ! » Qu’entend-il ici, sinon que la vie humaine, selon ma formule, n’est qu’un jeu de la Folie ? C’est un caillou blanc qu’il joint pour moi à la magnifique louange cicéronienne déjà citée : « Le monde est rempli de fous. » Que signifie encore cette parole du docte Ecclésiastique : « Le fou change comme la lune, le sage demeure comme le soleil ? » Tout simplement que le genre humain est fou et que Dieu immuable a seul l’attribut de la Sagesse ; car la nature humaine est figurée par la lune et Dieu par le soleil, source de toute lumière. Le Christ lui-même, dans l’Évangile, ajoute que Dieu seul doit être appelé bon : si sagesse et bonté, comme le veulent les Stoïciens, sont des termes identiques, et si quiconque n’est pas sage est fou, tout ce qui est mortel dépend nécessairement de la Folie.

Salomon dit encore au chapitre XV : « Sa folie fait la joie du fou », reconnaissant manifestement que, sans folie, la vie n’a aucun charme. À la même idée se rapporte ce passage : « Qui ajoute à la science ajoute à la douleur ; plus on connaît, plus on s’irrite. » L’excellent discoureur n’a-t-il pas exprimé une pensée semblable au chapitre VII : « Le cœur des sages est avec la tristesse, le cœur des fous avec la joie. » C’est pourquoi il ne lui a pas suffi d’approfondir la Sagesse, il a voulu faire aussi ma connaissance. Si vous en doutez, voici ses propres paroles au chapitre premier : « J’ai appliqué mon cœur à connaître la Sagesse et la Science, les erreurs et la Folie. » Remarquez ici, à l’honneur de la Folie, qu’il la nomme en dernier lieu. Vous savez que l’ordre usité dans l’Église est que le premier personnage en dignité paraisse le dernier dans les cérémonies, ce qui est conforme au précepte évangélique. Mais que la Folie soit de plus haut prix que la Sagesse, voilà ce que le livre de l’Ecclésiaste, quel qu’en soit l’auteur, atteste clairement au chapitre XLIV. J’attendrai seulement, pour faire ma citation, que vous aidiez ma méthode inductive en répondant aux questions que je vais vous poser à la manière de Socrate dans les dialogues de Platon.

Quels objets vaut-il mieux mettre sous clef ? Ceux qui sont précieux ou ceux qui n’ont ni rareté, ni valeur ? Vous vous taisez. Si vous n’avez point d’avis, ce proverbe répondra pour vous : « La cruche reste à la porte », et, pour le faire accepter, je cite qui le rapporte ; c’est Aristote, dieu de nos docteurs. Est-il parmi vous quelqu’un d’assez absurde pour laisser sur le grand chemin ses bijoux et son or ? Personne assurément. Vous les serrez au plus secret de la maison, aux coins les plus retirés et dans les cassettes les mieux ferrées ; vous laissez sur la voie publique les ordures. Or, si ce qu’on a de plus précieux est tenu caché, et ce qu’on a de plus vil abandonné au jour, la Sagesse, que l’on défend de cacher, n’est-elle pas de toute évidence moins précieuse que la Folie, qu’on recommande de dissimuler ? Voici maintenant le témoignage que j’invoquais : « L’homme qui cache sa folie vaut mieux que celui qui cache sa sagesse. »

Les Saintes Écritures reconnaissent au fou la qualité de modestie, en face du sage qui se croit au-dessus de tous. C’est ainsi que j’entends l’Ecclésiaste, au chapitre X : « Mais le fou qui marche dans sa voie, étant insensé, croit que tous les autres sont fous comme lui. » N’est-ce pas, en effet, d’une bien belle modestie d’égaler tout le monde à soi-même et, alors que chacun se met vaniteusement au-dessus des autres, de partager avec tous ses mérites ? Ce grand roi Salomon n’a pas rougi du titre, quand il a dit, chapitre XXX : « Je suis le plus fou des hommes. » Et saint Paul, le docteur des nations, le revendique délibérément dans l’épître aux Corinthiens : « Je parle en fou, dit-il, l’étant plus que personne », comme s’il était humiliant d’être surpassé en folie.

J’entends ici protester à grands cris certains petits grécisants, qui s’efforcent de crever les yeux des corneilles, c’est-à-dire des théologiens de ce temps-ci, et publient leurs commentaires pour éblouir les gens. (La troupe a pour chef en second, sinon en premier, mon ami Érasme, que j’aime à nommer souvent pour lui faire honneur.) Citation vraiment folle, clament-ils, et bien digne de cette Moria ! La pensée de l’Apôtre est fort loin de cette rêverie ; ses paroles ne signifient nullement qu’il se dit plus fou que les autres ; mais après avoir écrit : « Ils sont ministres du Christ, je le suis aussi », ce qui l’égale aux autres Apôtres, il se corrige en précisant : « Je le suis même davantage. » Il sent, en effet, que, voué comme eux au ministère de l’Évangile, il leur est en quelque sorte supérieur. Pour se faire reconnaître comme tel, sans offenser par une parole d’orgueil, il se couvre du manteau de la Folie : il se dit fou parce que les fous ont seuls le privilège de la vérité qui n’offense pas.

J’abandonne à la discussion le sens que Paul a donné à ce passage. Il y a de grands théologiens, gros et gras, et pleins de leur autorité, que je veux uniquement suivre ; ainsi font la plupart des savants, qui aiment mieux errer avec eux qu’être dans le vrai avec ceux qui connaissent les trois langues. Les petits grécisants ne sont pas pris au sérieux plus que des oiseaux. Du reste, un glorieux théologien, dont je tais le nom par prudence (nos grécisants lui lanceraient aussitôt le brocard grec de l’âne jouant de la lyre), a commenté le passage en question magistralement et théologalement. De cette phrase : « Je parle en fou, l’étant plus que personne », il tire un chapitre inattendu, qui a demandé une dialectique consommée, et il divise son interprétation d’une façon également nouvelle. Je le cite textuellement, forme et substance : « Je parle en fou, c’est-à-dire, si je vous parais déraisonner en m’égalant aux faux apôtres, je ne vous paraîtrai pas plus sage en me préférant à eux. » Puis il oublie son sujet et passe à un autre.

LXIV. — Mais pourquoi me fatiguer sur ce seul texte ? Chacun sait bien que le droit des théologiens leur livre le ciel, c’est-à-dire l’interprétation des Saintes Écritures ; elles sont comme une peau qu’ils étirent à leur gré. On y voit des contradictions avec saint Paul, qui en réalité n’existent pas. S’il faut en croire saint Jérôme, l’homme aux cinq langues, saint Paul avait vu, par hasard, à Athènes, l’inscription d’un autel qu’il modifia à l’avantage de la foi chrétienne. Omettant les mots qui pouvaient gêner sa cause, il n’en garda que les deux derniers : « Au Dieu inconnu » ; encore les changeait-il un peu, car l’inscription complète portait : « Aux Dieux de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, aux Dieux inconnus et étrangers. » À cet exemple, je crois, la famille théologienne détache d’un contexte, ici et là, quelques petits mots dont elle altère le sens pour l’accommoder à ses raisonnements. Peu lui importe qu’il n’y ait aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, ou même qu’il y ait contradiction. L’impudent procédé vaut tant de succès aux théologiens qu’ils en excitent maintes fois l’envie des jurisconsultes.

Ne peuvent-ils tout se permettre, quand on voit ce grand… (j’allais lâcher le nom, mais j’évite de nouveau le brocard sur la lyre) extraire de saint Luc un passage qui s’accorde avec l’esprit du Christ comme l’eau avec le feu ? Sous la menace du péril suprême, au moment où des clients fidèles se groupent autour de leur patron pour combattre avec lui de toutes leurs forces, le Christ voulut ôter de l’esprit des siens leur confiance dans les secours humains ; il leur demanda s’ils avaient manqué de quelque chose depuis qu’il les avait envoyés prêcher, et cependant ils y étaient allés sans ressources de viatique, sans chaussures pour se garantir des épines et des cailloux, sans besace garnie contre la faim. Les disciples ayant répondu qu’ils n’avaient manqué de rien, il leur dit : « Maintenant, que celui qui a une bourse ou une besace la dépose, et que celui qui n’a pas de glaive vende sa tunique pour en acheter un ! » Comme tout l’enseignement du Christ n’est que douceur, patience, mépris de la vie, qui ne comprend le sens de son précepte ? Il veut dépouiller encore davantage ceux qu’il envoie, de façon qu’ils se défassent non seulement de la chaussure et de la besace, mais encore de la tunique, afin qu’ils abordent nus et dégagés de tout, la mission de l’Évangile ; ils ont à se procurer seulement un glaive, non pas celui qui sert aux larrons et aux parricides, mais le glaive de l’esprit, qui pénètre au plus intime de la conscience et y tranche d’un coup toutes les passions mauvaises, ne laissant au cœur que la piété.

Or, voyez comment le célèbre théologien torture ce passage. Le glaive, pour lui, signifie la défense contre toute persécution, et la besace, une provision de vivres assez abondante, comme si le Christ, ayant changé complètement d’avis, regrettait d’avoir mis en route ses envoyés dans un appareil trop peu royal et chantait la palinodie de ses instructions antérieures ! Il aurait donc oublié qu’il leur avait garanti la béatitude au prix des affronts, des outrages et des supplices, qu’il leur avait interdit de résister aux méchants, parce que la béatitude est pour les doux, non pour les violents, qu’il leur avait donné pour modèles les lis et les passereaux ! Il se refusait maintenant à les laisser partir sans glaive, leur recommandait de vendre, au besoin, leur tunique, pour en avoir un et d’aller plutôt nus que désarmés. Sous ce nom de glaive, notre théologien entend tout ce qui peut repousser une attaque, comme sous le nom de besace, tout ce qui concerne les besoins de la vie. Ainsi, cet interprète de la pensée divine nous montre des apôtres munis de lances, de balistes, de frondes et de bombardes, pour aller prêcher le Crucifié ; et de même il les charge de bourses, de sacoches et de bagages, pour qu’ils ne quittent jamais l’hôtellerie sans avoir bien mangé. Il ne se trouble pas d’entendre, peu après, le Maître ordonner avec un accent d’adjuration de remettre au fourreau le glaive qu’il aurait si vivement recommandé d’acheter. On n’a pourtant jamais entendu dire que les Apôtres se soient servis de glaives et de boucliers contre la violence des païens, ce qu’ils auraient fait assurément si la pensée du Christ avait été celle qu’on lui prête.

Un autre, qui n’est point des derniers et que par respect je ne nomme pas, a confondu la peau de saint Barthélemy écorché et les tentes dont Habacuc a dit : « Les peaux du pays de Madian seront rompues. » J’ai assisté l’autre jour, ce qui m’arrive fréquemment, à une controverse de théologie. Quelqu’un voulait savoir quel texte des Saintes Écritures ordonnait de brûler les hérétiques plutôt que de les convaincre par la discussion. Un vieillard à la mine sévère, que son sourcil révélait théologien, répondit avec véhémence que cette loi venait de l’apôtre Paul, lorsqu’il avait dit : « Évite (devita) l’hérétique, après l’avoir repris une ou deux fois. » Il répéta et fit sonner ces paroles ; chacun s’étonnait ; on se demandait s’il perdait la tête. Il finit par s’expliquer : « Il faut retrancher l’hérétique de la vie », traduisait-il, comprenant de vita au lieu de devita. Quelques auditeurs ont ri ; il s’en est trouvé pour déclarer ce commentaire profondément théologique. Et, tandis qu’on réclamait, survint, comme on dit, un avocat de Ténédos et d’autorité irréfragable : « Écoutez bien, dit-il. Il est écrit. Ne laissez pas vivre le malfaisant (maleficus). Or, l’hérétique est malfaisant. Donc, etc. » Il n’y eut alors qu’une voix pour louer l’ingénieux syllogisme, et toute l’assemblée trépigna de ses lourdes chaussures. Il ne vint à l’esprit de personne que cette loi est faite contre les sorciers, jeteurs de sorts et magiciens, que les Hébreux appellent d’un mot qui se traduit par maleficus. Autrement, la sentence de mort s’appliquerait tout aussi bien à la fornication et à l’ébriété.

LXV. — Mais il serait insensé de poursuivre ; ce vaste sujet ne tiendrait même pas dans les volumes de Chrysippe et de Didyme. Je voulais seulement, en vous montrant ce que se permettent les divins docteurs, obtenir votre indulgence pour une théologienne de bois de figuier, lorsqu’elle vous présente des citations un peu risquées.

Revenons à saint Paul. « Vous supportez aisément les fous », dit-il de lui-même, et plus loin : « Acceptez-moi comme un fou » ; puis : « Je ne parle pas selon Dieu, mais comme si j’étais fou » ; et encore : « Nous sommes fous pour le Christ. » Que d’éloges de la Folie, et dans quelle bouche ! Il va plus loin et la prescrit comme indispensable au salut : « Que celui d’entre vous qui paraît sage devienne fou pour être sage ! » Dans saint Luc, Jésus ne donne-t-il pas le nom de fous aux deux disciples qu’il a rejoints sur le chemin d’Emmaüs ? Et peut-on s’en étonner, puisque notre saint Paul attribue à Dieu lui-même un grain de folie ? « La folie de Dieu, dit-il, est plus sage que la sagesse des hommes. » Origène explique, il est vrai, que cette folie ne saurait être mesurée par l’intelligence humaine, ce qui s’accorde à ceci : « La parole de la Croix est folie pour les hommes qui passent ».

Mais pourquoi se fatiguer à tant de témoignages ? Le Christ, dans les psaumes sacrés, dit à son Père : « Vous connaissez ma folie. » D’ailleurs, ce n’est pas sans raison que les fous ont toujours été chers à Dieu, et voici pourquoi. Les princes se méfient des gens trop sensés et les ont en horreur, comme faisait, par exemple, César pour Brutus et Cassius, alors qu’il ne redoutait rien d’Antoine, l’ivrogne. Sénèque était suspect à Néron, Platon à Denys, les tyrans n’aimant que les esprits grossiers et peu perspicaces. De même le Christ déteste et ne cesse de réprouver ces sages qui se fient à leurs propres lumières. Saint Paul l’affirme sans ambages : « Dieu a choisi ce qui, pour le monde, est folie », et encore : « Dieu a voulu sauver le monde par la Folie », puisqu’il ne pouvait le rétablir par la Sagesse. Dieu lui-même l’exprime assez par la bouche du prophète : « Je perdrai la sagesse du sage et je condamnerai la prudence des prudents. » Il va jusqu’à se féliciter d’avoir caché aux sages le mystère du salut et de ne l’avoir révélé qu’aux tout petits, c’est-à-dire aux fous ; car, dans le grec, pour indiquer les tout petits, c’est le mot « insensé » qui s’oppose au mot « sage ». Ajoutons tous les passages de l’Évangile où le Christ poursuit sans relâche les pharisiens, les scribes et les docteurs de la Loi, tutélaire pour la foule ignorante. Que signifient ses paroles : « Malheur à vous, scribes et pharisiens ! » sinon : « Sages, malheur à vous ! »

Sa compagnie de prédilection est celle des petits enfants, des femmes et des pêcheurs. Même parmi les bêtes, il préfère celles qui s’éloignent le plus de la prudence du renard. Aussi choisit-il l’âne pour monture, quand il aurait pu, s’il avait voulu, cheminer sur le dos d’un lion ! Le Saint-Esprit est descendu sous la forme d’une colombe, non d’un aigle ou d’un milan. L’Écriture sainte fait mention fréquente de cerfs, de faons, d’agneaux. Et notez que le Christ appelle ses brebis ceux des siens qu’il destine à l’immortelle vie. Or, aucun animal n’est plus sot ; Aristote assure que le proverbe « tête de brebis », tiré de la stupidité de cette bête, s’applique comme une injure à tous les gens ineptes et bornés. Tel est le troupeau dont le Christ se déclare le pasteur. Il lui plaît de se faire appeler agneau lui-même, C’est ainsi que le désigne saint Jean : « Voici l’agneau de Dieu ! » et c’est la plus fréquente expression de l’Apocalypse.

Que signifie tout cela sinon que la folie existe chez tous les mortels, même dans la piété ? Le Christ lui-même, pour secourir cette folie, et bien qu’il fût la sagesse du Père, a consenti à en accepter sa part, le jour où il a revêtu la nature humaine et « s’est montré sous l’aspect d’un homme », ou quand il s’est fait péché pour remédier aux péchés. Il n’a voulu y remédier que par la folie de la Croix, à l’aide d’apôtres ignorants et grossiers ; il leur recommande avec soin la Folie, en les détournant de la Sagesse, puisqu’il leur propose en exemple les enfants, les lis, le grain de sénevé, les passereaux, tout ce qui est inintelligent et sans raison, tout ce qui vit sans artifice ni souci et n’a pour guide que la Nature.

Il les avertit de ne pas s’inquiéter, s’ils ont à discourir devant les tribunaux ; il leur interdit de se préoccuper du temps et du moment et même de se fier à leur prudence, pour ne dépendre absolument que de lui seul.

Voilà pourquoi Dieu, lorsqu’il créa le monde, défendit de goûter à l’arbre de la Science, comme si la Science était le poison du bonheur. Saint Paul la rejette ouvertement, comme pernicieuse et nourricière d’orgueil ; et saint Bernard le suit sans doute, lorsque, ayant à désigner la montagne où siège Lucifer, il l’appelle : Montagne de la Science.

Voici sans doute une preuve qu’il ne faut pas oublier. La Folie trouve grâce dans le Ciel, puisqu’elle obtient seule la rémission des péchés, alors que le sage n’est point pardonné. C’est pour cela que ceux qui demandent miséricorde, même ayant péché consciemment, invoquent le prétexte et le patronage de la Folie. Tel Aaron, si mon souvenir est exact, implore au livre des Nombres la grâce de sa femme : « Je vous en supplie, Seigneur, ne nous imputez point ce péché que nous avons commis par folie. » C’est ainsi que Saül excuse sa faute auprès de David : « Il apparaît, dit-il, que j’ai agi comme un fou » Et David, à son tour, sollicite le Seigneur : « Je vous prie, Seigneur, de décharger votre serviteur de son iniquité, parce que j’ai agi follement. » C’est qu’il ne pouvait demander grâce qu’en plaidant la folie et l’égarement. Mais voici qui est plus pressant ; c’est la prière pour ses ennemis que fait le Christ en croix : « Père, pardonnez-leur ! » La seule excuse qu’il invoque pour eux est l’inconscience : « Parce qu’ils ne savent ce qu’ils font. » Saint Paul pareillement écrit à Timothée : « Si j’ai obtenu la miséricorde de Dieu, c’est que j’ai agi par ignorance dans mon incrédulité. » Qu’est-ce à dire « par ignorance » ? qu’il a péché par folie, non par malice. Que signifie : « Si j’ai obtenu miséricorde », sinon qu’il ne l’eût pas obtenue, s’il ne se fût réclamé de la Folie ? Il est des nôtres, le mystique auteur des Psaumes, que j’ai omis de citer en son lieu : « Oubliez les fautes de ma jeunesse et mes ignorances. » Vous entendez sa double excuse : son âge, dont je suis toujours la compagne, et les ignorances dont le nombre immense montre toute la force de sa folie.

LXVI. — Pour ne pas divaguer dans l’infini et pour abréger, la religion chrétienne paraît avoir une réelle parenté avec une certaine Folie et fort peu de rapport avec la Sagesse. Souhaitez-vous des preuves ? Remarquez d’abord que les enfants, les vieillards, les femmes et les innocents prennent plus que d’autres plaisir aux cérémonies et aux choses religieuses et que, par la seule impulsion de la Nature, ils veulent être toujours auprès des autels. Voyez encore que les premiers fondateurs de la religion, attachés à une simplicité merveilleuse, ont été d’acharnés ennemis des lettres. Enfin, les fous les plus extravagants ne sont-ils pas ceux qu’a saisis tout entiers l’ardeur de la piété chrétienne ? Ils prodiguent leurs biens, négligent les injures, supportent la tromperie, ne font aucune distinction d’amis et d’ennemis, ont en horreur le plaisir, se rassasient de jeûnes, de veilles, de larmes, de labeurs et d’humiliations ; ils ont le dégoût de la vie, et l’impatience de la mort ; en un mot, on les dirait privés de tout sentiment humain, comme si leur esprit vivait ailleurs que dans leur corps. Que sont-ils donc, sinon des fous ? Et comment s’étonner que les Apôtres aient paru des gens ivres de vin doux, et que le juge Festus ait pris saint Paul pour un insensé ?

Cependant, puisque j’ai revêtu une bonne fois la peau du lion, je vous enseignerai encore ceci : c’est que le bonheur recherché par les chrétiens, au prix de tant d’épreuves, n’est qu’une sorte de démence et de folie. Ne redoutez pas les mots, pesez plutôt la réalité. Tout d’abord, les chrétiens ont une doctrine commune avec les Platoniciens : c’est que l’esprit, enveloppé et garrotté dans les liens du corps, et alourdi par la matière, ne peut guère contempler la vérité telle qu’elle est, ni en jouir ; aussi définit-on la philosophie une méditation de la mort, parce qu’elle détache l’âme des choses visibles et corporelles, ce qui est également l’œuvre de la mort. C’est pourquoi, aussi longtemps que l’âme utilise normalement les organes du corps, on la dit saine ; mais lorsque, rompant ses liens, elle s’efforce de s’affranchir et songe à fuir sa prison, on appelle cela folie. Si l’effort coïncide avec une maladie ou un défaut organique, il n’y a plus aucune hésitation. Pourtant voyons-nous de tels hommes prédire l’avenir, connaître les langues et la littérature, qu’auparavant ils n’avaient jamais apprises, et manifester en eux quelque chose de divin. Nul doute que leur âme, purifiée en partie du contact du corps, ne commence à développer son énergie native. La même cause, je pense, agit sur les agonisants, qui révèlent des facultés semblables et parlent parfois comme des prophètes inspirés.

Si l’ardeur religieuse provoque de tels effets, ce n’est peut-être point la même folie que la nôtre, mais cela en approche tellement que la plupart les confondent, surtout que le nombre est mince de ces pauvres hommes qui, par leur genre de vie, se tiennent entièrement à l’écart du genre humain.

Je me rappelle ici la fiction platonicienne de ces prisonniers enchaînés dans la caverne, d’où ils n’aperçoivent que les ombres des objets. Un d’eux, qui s’est enfui, revient dans l’antre, leur conte qu’il a vu les objets réels, et démontre par quelle grave erreur ils croient qu’il n’existe rien au-delà de ces ombres misérables. Étant devenu sage, il a pitié de ses compagnons et déplore la folie qui les retient dans une telle illusion ; mais eux, à leur tour, rient de son délire et le chassent. Il en est de même du commun des hommes. Ils s’attachent étroitement aux choses corporelles et croient qu’elles sont à peu près seules à exister. Les gens pieux, au contraire, négligent tout ce qui touche au corps et sont ravis tout entiers par la contemplation des choses invisibles. Les premiers s’occupent tout d’abord des richesses, ensuite des commodités du corps, en dernier lieu de leur âme, à laquelle, d’ailleurs, la plupart ne croient pas, parce que les yeux ne la perçoivent point. Inversement, les autres tendent tout leur effort vers Dieu, le plus simple de tous les êtres, puis vers l’objet qui s’en rapproche le plus, c’est-à-dire l’âme ; ils sont insoucieux du corps, méprisent l’argent et le fuient comme une infection. S’ils sont obligés de s’en occuper, ils le font à contrecœur et avec dégoût ; ils ont ces choses comme s’ils ne les avaient pas ; ils les possèdent sans les posséder.

Constatons encore des degrés et des différences. Bien que tous nos sens soient en liaison avec le corps, certains sont plus matériels, comme le tact, l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût. D’autres tiennent moins du corps, comme la mémoire, l’intelligence, la volonté. C’est où l’âme s’exerce qu’elle est puissante. Les hommes pieux, s’étant dirigés de toute la force de leur âme vers les objets les plus étrangers aux sens grossiers, arrivent à émousser ceux-ci et les annihilent, alors que le vulgaire s’en sert fort bien et n’est pas fort sur le reste. N’avons-nous pas entendu dire que des saints ont pu boire de l’huile pour du vin ? En outre, parmi les passions de l’âme, certaines dépendent plus étroitement de la grossièreté du corps, comme l’appétit charnel, le besoin de la nourriture et du sommeil, la colère, l’orgueil, l’envie. La piété leur fait énergiquement la guerre, tandis que le vulgaire ne saurait s’en passer pour vivre.

Il est ensuite des passions moyennes et comme naturelles, telles que l’amour de sa patrie, la tendresse pour ses enfants, ses parents, ses amis. Le commun des hommes s’y laisse aller ; mais les gens pieux travaillent à les déraciner de leur cœur, ou bien à les élever jusqu’au sommet de l’âme. Ils aiment leur père, non en tant que père, car il n’a engendré que leur corps, lequel même leur vient du Père divin, mais pour être un honnête homme en qui brille à leurs yeux l’image de cette suprême intelligence qui les appelle au souverain bien, et hors de laquelle ils ne voient rien à aimer et à désirer. C’est sur cette règle qu’ils mesurent tous les devoirs de la vie. Si l’on ne doit pas toujours mépriser les choses visibles, on doit du moins les considérer comme infiniment inférieures aux choses invisibles. Ils disent encore que, dans les sacrements même et les exercices de piété, se retrouve la distinction du corps et de l’esprit. Dans le jeûne, par exemple, ils attribuent peu de mérite à l’abstinence des viandes et d’un repas, ce qui pour le vulgaire constitue l’essentiel du jeûne. Ils veulent qu’en même temps les passions subissent un retranchement, que l’emportement et l’orgueil soient refrénés, de telle sorte qu’étant moins surchargé par le poids du corps l’esprit parvienne à goûter et à posséder les biens célestes.

Il en va de même pour la messe. Sans dédaigner, disent-ils, l’extérieur des cérémonies, ils le regardent comme médiocrement utile, ou même pernicieux, s’il ne s’y mêle un élément spirituel que ces signes visibles représentent. La messe figure la mort du Christ, que les fidèles doivent reproduire en eux en domptant, éteignant, ensevelissant, si l’on peut dire, les passions du corps, afin de renaître d’une vie nouvelle et ne faire tous ensemble qu’un avec Lui. Ainsi pense, ainsi agit l’homme pieux. La foule, au contraire, ne voit dans le sacrifice de la messe que d’être présente devant l’autel, le plus près possible, d’entendre des chants et d’assister, en outre, à de menues cérémonies.

Je viens de donner quelques exemples ; mais c’est dans l’ensemble de sa vie que l’homme pieux se tient à l’écart des choses corporelles, et prend son essor vers celles de l’éternité, spirituelles et invisibles. C’est donc un désaccord continuel entre des esprits qui se font mutuellement l’effet d’être insensés : mais le mot, à mon avis, s’applique plus exactement aux gens pieux.

LXVII. — Vous le trouverez plus évident quand je vous aurai démontré en peu de mots, comme je l’ai promis, que cette récompense suprême qu’ils attendent n’est autre chose qu’une sorte de folie. Songez que Platon a fait un rêve semblable, quand il a écrit que la fureur des amants est de toutes la plus heureuse. En effet, l’amoureux passionné ne vit plus en lui, mais tout entier dans l’objet qu’il aime ; plus il sort de lui-même pour se fondre dans cet objet, mieux il ressent le bonheur. Ainsi, lorsque l’âme médite de s’échapper du corps et renonce à se servir normalement de ses organes, on juge à bon droit qu’elle s’égare. Les expressions courantes ne veulent pas dire autre chose : « Il est hors de lui… Reviens à toi… Il est revenu à lui-même. » Et, plus l’amour est parfait, plus son égarement est grand et délicieux.

Quelle sera donc cette vie du ciel, à laquelle aspirent si ardemment les âmes pieuses ? L’esprit étant victorieux et plus fort absorbera le corps ; et ce sera d’autant plus facile qu’il l’aura préparé à cette transformation en le purifiant et l’épuisant pendant la vie. À son tour, l’esprit sera absorbé par la suprême Intelligence, dont toutes les puissances sont infinies. Ainsi se trouvera hors de lui-même l’homme tout entier, et la seule raison de son bonheur sera de ne plus s’appartenir et d’être soumis à cet ineffable souverain bien qui attire tout à lui.

Une telle félicité, il est vrai, ne pourra être parfaite qu’au moment où les âmes douées d’immortalité reprendront leurs anciens corps. Mais, puisque la vie des gens de piété n’est que méditation de l’éternité, et comme l’ombre de celle-ci, il leur arrive d’y goûter quelque peu par avance et d’en respirer quelques parfums. Ce n’est qu’une gouttelette auprès de l’intarissable source du bonheur qui ne finit pas ; elle est préférable pourtant à toutes les voluptés de la terre, lors même que leurs délices se confondraient en une seule, tellement le spirituel l’emporte sur la matière, et ce qu’on ne voit pas sur ce qu’on voit ! C’est la promesse du Prophète : « L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, le cœur de l’homme n’a pas ressenti ce que Dieu ménage à ceux qui l’aiment. » Telle est cette folie qui jamais ne prend fin, mais qui s’achève en passant de cette vie dans l’autre.

Ceux qui ont eu le privilège si rare de tels sentiments éprouvent une sorte de démence ; ils tiennent des propos incohérents, étrangers à l’humanité ; ils prononcent des mots vides de sens ; et à chaque instant l’expression de leur visage change. Tantôt gais, tantôt tristes, ils rient, ils pleurent, ils soupirent ; bref, ils sont vraiment hors d’eux-mêmes. Revenus à eux, ils ne peuvent dire où ils sont allés, s’ils étaient dans leur corps, ou hors de leur corps, éveillés ou endormis. Qu’ont-ils entendu, vu et dit ? qu’ont-ils fait ? Ils ne s’en souviennent qu’à travers un nuage, ou comme d’un songe ; ils savent seulement qu’ils ont eu le bonheur pendant leur folie. Ils déplorent leur retour à la raison et ne rêvent plus que d’être fous à perpétuité. Encore n’ont-ils eu qu’un faible avant-goût du bonheur futur !

LXVIII. — Mais depuis longtemps je m’oublie, et « j’ai franchi toute borne ». Si vous trouvez à mon discours trop de pétulance ou de loquacité, songez que je suis la Folie et que j’ai parlé en femme. Souvenez-vous cependant du proverbe grec : « Souvent un fou même raisonne bien », à moins que vous ne pensiez que ce texte exclue les femmes. Vous attendez, je le vois, une conclusion. Mais vous êtes bien fous de supposer que je me rappelle mes propos, après cette effusion de verbiage. Voici un vieux mot : « Je hais le convive qui se souvient » ; et voici un mot neuf : « Je hais l’auditeur qui n’oublie pas. »

Donc, adieu ! Applaudissez, prospérez et buvez, illustres initiés de la Folie !

Préface

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 13-15).

La Folie, par sa seule présence, dirige les soucis de ses auditeurs  ►

Préface : Lettre à Thomas Morus

Érasme de Rotterdam

à son cher Thomas Morus

salut

Ces jours derniers, voyageant d’Italie en Angleterre et devant rester tout ce temps à cheval, je n’avais nulle envie de le perdre en ces banals bavardages où les Muses n’ont point de part. J’aimais mieux méditer quelques points des études qui nous sont communes ou bien j’évoquais les bons amis que j’ai quittés. J’en ai de si savants et de si exquis ! Des premiers, ô Morus, tu te présentais à ma pensée. Ton souvenir, cher absent, m’est plaisant comme le fut jadis ta présence familière ; et que je meure si j’ai jamais eu, dans ma vie, de joie plus douce !

Voulant donc m’occuper à tout prix, et les circonstances ne se prêtant guère à du travail sérieux, j’eus l’idée de composer par jeu un éloge de la Folie. Quelle Pallas, diras-tu, te l’a mise en tête ? C’est que j’ai pensé d’abord à ton propre nom de Morus, lequel est aussi voisin de celui de la Folie (Moria) que ta personne est éloignée d’elle ; tu es même de l’aveu de tous son plus grand adversaire. J’ai supposé ensuite que cet amusement de mon esprit gagnerait ton approbation, parce que tu ne crains pas un genre de plaisanterie qu’on peut rendre docte et agréable et que, dans le train ordinaire de la vie, tu tiens volontiers de Démocrite. Certes, la profondeur de ta pensée t’éloigne fort du vulgaire ; mais, tu as tant de bonne grâce et un caractère si indulgent, que tu sais accueillir d’humbles sujets et t’y plaire. Tu recevras donc avec bienveillance cette petite déclamation, comme un souvenir de ton ami, et tu accepteras de la défendre, puisqu’elle n’est plus à lui, mais à toi par sa dédicace.

Les détracteurs ne vont point manquer. Ils prétendront que ces bagatelles sont, les unes plus légères qu’il ne sied à un théologien, les autres trop mordantes pour ne pas blesser la réserve chrétienne ; ils crieront sur les toits que je ramène à l’ancienne comédie et à Lucien, et que je déchire tout le monde à belles dents. En vérité, ceux qu’offensent la légèreté du sujet et ce ton de plaisanterie devraient bien songer que je n’innove en rien. De grands auteurs en ont fait autant. Il y a des siècles qu’Homère s’est amusé au Combat des rats et des grenouilles ; Virgile au Culex et au Moretum ; Ovide à la Nux ; Polycrate a louangé Busiris qu’Isocrate flagella ; Glaucon écrit l’éloge de l’Injustice ; Favorinus, celui de Thersite et de la fièvre quarte ; Synésius, de la Calvitie ; Lucien, celui de la Mouche et du Parasite. Tandis que Sénèque a composé une apothéose de Claude, Plutarque s’est plu de même à faire dialoguer Ulysse et Gryllus ; Lucien et Apulée se sont divertis avec leur âne, et je ne sais qui avec le testament d’un cochon de lait nommé Grunnius Corocotta, dont fait mention saint Jérôme. Si mes censeurs y consentent, qu’ils se figurent que j’ai voulu me distraire à jouer aux échecs ou, comme un enfant, à chevaucher un manche à balai.

Chacun peut se délasser librement des divers labeurs de la vie ; quelle injustice de refuser ce droit au seul travailleur de l’esprit ! surtout quand les bagatelles mènent au sérieux, surtout quand le lecteur, s’il a un peu de nez, y trouve mieux son compte qu’à mainte dissertation grave et pompeuse. Tel compile un éloge de la Rhétorique ou de la Philosophie, tel autre le panégyrique d’un prince ou une exhortation à combattre les Turcs ; il y a des écrivains pour prédire l’avenir, d’autres pour imaginer des questions sur le poil des chèvres. Rien n’est plus sot que de traiter avec sérieux de choses frivoles ; mais rien n’est plus spirituel que de faire servir les frivolités à des choses sérieuses. C’est aux autres de me juger ; pourtant, si l’amour-propre ne m’égare, je crois avoir loué la Folie d’une manière qui n’est pas tout à fait folle.

À qui me reprocherait de mordre, je répondrais que l’écrivain eut toujours la liberté de railler impunément les communes conditions de la vie, pourvu qu’il n’y fît pas l’enragé. J’admire la délicatesse des oreilles de ce temps, qui n’admettent plus qu’un langage surchargé de solennelles flatteries. La religion même semble comprise à l’envers, quand on voit des gens moins offusqués des plus gros blasphèmes contre Jésus-Christ, que de la plus légère plaisanterie sur un pape ou sur un prince, surtout s’ils mangent son pain.

Critiquer les mœurs des hommes sans attaquer personne nominativement, est-ce vraiment mordre ? N’est-ce pas plutôt instruire et conseiller ? Au reste, ne fais-je pas sans cesse ma propre critique ? Une satire qui n’excepte aucun genre de vie ne s’en prend à nul homme en particulier, mais aux vices de tous. Et si quelqu’un se lève et crie qu’on l’a blessé, c’est donc qu’il se reconnaît coupable, ou tout au moins s’avoue inquiet. Dans ce genre, saint Jérôme s’est montré plus libre et plus âpre, et parfois sans épargner les noms. Je me suis abstenu, pour ma part, d’en prononcer un seul, et j’ai tellement modéré mon style que le lecteur intelligent verra sans peine que j’ai cherché à amuser, nullement à déchirer. Je n’ai pas, comme Juvénal, remué l’égout des vices cachés ; je n’ai pas catalogué les hontes, mais les ridicules. S’il reste un obstiné que ces raisons n’apaisent point, je le prie de songer qu’il est honorable d’être attaqué par la Folie, puisque c’est elle que je mets en scène avec tous les traits de son personnage.

Mais pourquoi tant d’explications à un avocat tel que toi, qui plaides en perfection les causes même médiocres ? Je laisse à ta maîtrise le soin de défendre cette Moria qui est ton bien. Adieu, Morus très éloquent !

À la campagne, le 9 juin 1508.

I

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 17).

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Argument du discours.  ►

La Folie, par sa seule présence, dirige les soucis de ses auditeurs

c’est la folie qui parle

I. — Les gens de ce monde tiennent sur moi bien des propos, et je sais tout le mal qu’on entend dire de la Folie, même chez les fous. C’est pourtant moi, et moi seule, qui réjouis les Dieux et les hommes. Aujourd’hui même, la preuve en est faite largement, puisqu’il m’a suffi de paraître devant ce nombreux auditoire pour mettre dans tous les yeux la plus étincelante gaîté. Tout de suite, votre visage s’est tendu vers moi et votre aimable rire m’a applaudie joyeusement. Tous, tant que vous êtes, je vous vois, ivres du nectar des dieux d’Homère, mêlé toutefois d’un peu de népenthès, alors qu’il y a un instant vous étiez assis, soucieux et tristes, comme des échappés de l’antre de Trophonius.

Quand le beau soleil révèle à la terre sa face dorée, ou quand, après l’âpre hiver, le doux printemps revient et souffle les zéphyrs, tout change d’aspect dans la nature, tout se rajeunit de couleurs nouvelles ; de même, dès que vous m’avez vue, votre physionomie s’est transformée. Ce que des rhéteurs, d’ailleurs considérables, n’obtiennent par leurs discours qu’à grand effort de préparations, c’est-à-dire chasser des âmes l’ennui, pour y réussir je n’ai eu qu’à me montrer.

II

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 17-18).

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Comment la Folie est conduite à faire son propre éloge  ►

Argument du discours.

II. — Pourquoi ai-je revêtu aujourd’hui cet accoutrement inusité, vous le saurez pour peu que vous me prêtiez l’oreille ; non pas celle qui vous sert à ouïr les prêches sacrés, mais celle qui se dresse si bien à la foire devant les charlatans, les bouffons et les pitres, ou encore l’oreille d’âne que notre roi Midas exhiba devant le dieu Pan.

Il m’a plu de faire quelque peu le sophiste devant vous comme ceux qui inculquent à la jeunesse des niaiseries assommantes et lui enseignent une dispute plus entêtée que celle des femmes, mais à l’imitation de ces anciens qui, pour échapper à l’appellation déshonorante de Sages, choisirent celle de Sophistes. Leur zèle s’appliquait à composer des éloges de dieux et de héros. Vous entendrez donc un éloge, non d’Hercule, ni de Solon, mais le mien, celui de la Folie.

III

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 18).

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Caractère impromptu de cet éloge  ►

Comment la Folie est conduite à faire son propre éloge

III. — Écartons les sages, qui taxent d’insanité et d’impertinence celui qui fait son propre éloge. Si c’est être fou, cela me convient à merveille. Quoi de mieux pour la Folie que de claironner elle-même sa gloire et de se chanter elle-même ! Qui me dépeindrait plus véridiquement ? Je ne sache personne qui me connaisse mieux que moi. Je crois, d’ailleurs, montrer en cela plus de modestie que tel docte ou tel grand qui, par perverse pudeur, suborne à son profit la flatterie d’un rhéteur ou les inventions d’un poète, et le paye pour entendre de lui des louanges, c’est-à-dire de purs mensonges. Cependant, notre pudique personnage fait la roue comme un paon, lève la crête, tandis que d’impudents adulateurs comparent aux dieux sa nullité, le proposent, en le tenant pour le contraire, comme un modèle accompli de toutes les vertus, parent cette corneille de plumes empruntées, blanchissent cet Éthiopien et présentent cette mouche comme un éléphant. En fin de compte, utilisant un vieux proverbe de plus, je déclare qu’on a raison de se louer soi-même quand on ne trouve personne pour le faire.

Et voici que je m’étonne de l’ingratitude des hommes, ou plutôt de leur indifférence ! Tous me font volontiers la cour, tous, depuis des siècles, jouissent de mes bien-faits, et pas un n’a témoigné sa reconnaissance en célébrant la Folie, alors qu’on a vu des gens perdre leur huile et leur sommeil, à écrire en l’honneur des tyrans Busiris et Phalaris, de la fièvre quarte, des mouches, de la calvitie et de maint autre fléau. Vous entendrez de moi une improvisation non préparée, qui en sera d’autant plus sincère.

IV

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 18-19).

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De la sincérité de la Folie  ►

Caractère impromptu de cet éloge

IV. — Le commun des adorateurs dit ainsi pour se faire valoir ; vous savez bien qu’un discours qui leur a pris trente années de travail, ou qui n’est pas toujours leur ouvrage, ils jurent qu’ils n’ont mis que trois jours à l’écrire, en se jouant, ou même à le dicter. Quant à moi, j’ai eu toujours grand plaisir à dire tout ce qui me vient sur la langue.

Vous attendez peut-être, d’après l’usage commun de la rhétorique, que je fasse ma définition en plusieurs points. Non, je ne ferai rien de semblable. Il ne convient pas de limiter ou de diviser l’empire d’une divinité qui règne en tous lieux, et si loin que toute chose sur terre lui rend hommage. Et pourquoi me définir, me dessiner ou me peindre, puisque je suis en votre présence et que vous me contemplez de vos yeux ? Je suis, comme vous le voyez, cette véritable dispensatrice du bonheur que les Latins nomment Stultitia, les Grecs, Moria.

V

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 19).

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Pourquoi Elle se plaît ici à imiter les rhéteurs  ►

De la sincérité de la Folie

V. — Nul besoin de vous le dire ; je me révèle, comme on dit, au front et aux yeux, et si quelqu’un voulait me prendre pour Minerve ou pour la Sagesse, je le détromperais sans parler, par un seul regard, le miroir de l’âme le moins menteur. Je n’use point de fard, je ne simule pas sur le visage ce que je ne ressens pas dans mon cœur. Partout je ressemble à ce que je suis ; je ne prends pas le déguisement de ceux qui tiennent à jouer un rôle de sagesse, et se promènent comme des singes sous la pourpre et des ânes sous une peau de lion. Qu’ils s’affublent tant qu’ils voudront, l’oreille pointe et trahit Midas.

Une ingrate race d’hommes, pourtant bien de ma clientèle, rougit en public de mon nom et ose en injurier les autres. Ce sont les plus fols, les morotatoï, qui veulent passer pour sages, faire les Thalès ; et ne devrions-nous pas les appeler morosophoï, les sages-fols ?

VI

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 19-20).

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Origines de la Folie  ►

Pourquoi Elle se plaît ici à imiter les rhéteurs

VI. — Ainsi nous imiterions ces rhéteurs de nos jours, qui se croient des dieux pour user d’une double langue, comme les sangsues, et tiennent pour merveille d’insérer en leur latin quelques petits vocables grecs, mosaïque souvent hors de propos. Si les mots étrangers leur manquent, ils arrachent à des parchemins pourris quatre ou cinq vieilles formules qui jettent la poudre aux yeux du lecteur, de façon que ceux qui les comprennent se rengorgent, et que ceux qui ne les comprennent pas les en admirent d’autant mieux. Les gens, en effet, trouvent leur suprême plaisir à ce qui leur est suprêmement étranger. Leur vanité y est intéressée ; ils rient, applaudissent, remuent l’oreille comme les ânes, pour montrer qu’ils ont bien saisi : « C’est ça, c’est bien ça ! » Mais je reviens à mon sujet.

VII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 20).

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Son lieu de naissance, ses années d’enfance  ►

Origines de la Folie

VII. — Vous savez donc mon nom, hommes… Quelle épithète ajouter ? Archifous ? soit ! La déesse Folie ne peut qualifier plus honnêtement ses fidèles. Mais on ne sait guère d’où je viens, et c’est ce que j’essayerai de vous expliquer, avec le bon vouloir des Muses.

Le Chaos, ni Orcus, ni Saturne, ni Japet, aucun de ces dieux désuets et poussiéreux ne fut mon père. Je suis née de Plutus, géniteur unique des hommes et des Dieux, n’en déplaise à Homère et à Hésiode et même à Jupiter. Un simple geste de lui, aujourd’hui comme jadis, bouleverse le monde sacré et le monde profane ; c’est lui qui règle à son gré guerres, paix, gouvernements, conseils, tribunaux, comices, mariages, traités, alliances, lois, arts, plaisir, travail… le souffle me manque… toutes les affaires publiques et privées des mortels. Sans son aide, le peuple entier des divinités poétiques, disons mieux, les grands Dieux eux-mêmes n’existeraient pas, ou du moins feraient maigre chère au logis. Celui qui a irrité Plutus, Pallas en personne ne le sauverait pas ; celui qu’il protège, peut faire la nique même à Jupiter tonnant. Tel est mon père, et je m’en vante. Il ne m’a point engendrée de son cerveau, comme Jupiter cette triste et farouche Pallas, mais il m’a fait naître de la Jeunesse, la plus délicieuse de toutes les nymphes et la plus gaie. Entre eux, nul lien du fâcheux mariage, bon à produire un forgeron boiteux tel que Vulcain, mais le commerce de l’Amour seulement, comme dit notre Homère, ce qui est infiniment plus doux. Ne pensez pas, je vous prie, au Plutus d’Aristophane, lequel est un vieux cacochyme et n’y voit plus ; mon père fut un Plutus encore intact, tout échauffé de jeunesse, et pas seulement par sa jeunesse, mais par le nectar qu’il venait, sans doute, de lamper largement au banquet des Dieux.

VIII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 20-21).

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Ses suivantes  ►

Son lieu de naissance, ses années d’enfance

VIII. — Si vous demandez où je suis née, puisque aujourd’hui la noblesse dépend avant tout du lieu où l’on a poussé ses premiers vagissements, je vous dirai que ce ne fut ni dans l’errante Délos, ni dans la mer aux mille plis, ni dans des grottes azurées, mais dans les Îles Fortunées où les récoltes se font sans semailles ni labour. Travail, vieillesse et maladie y sont inconnus ; on ne voit aux champs ni asphodèles, ni mauves, ni scilles, lupins ou fèves, ni autres plantes communes ; mais de tous côtés y réjouissent les yeux et les narines le moly, la panacée, le népenthès, la marjolaine, l’ambroisie, le lotus, la rose, la violette, l’hyacinthe, tout le jardin d’Adonis. Naissant dans de telles délices, je n’ai point salué la vie par des larmes, mais tout de suite j’ai ri à ma mère. Je n’envie point au puissant fils de Cronos sa chèvre nourricière, puisque je m’allaitai aux mamelles de deux nymphes très charmantes : l’Ivresse, fille de Bacchus, et l’Ignorance, fille de Pan. Reconnaissez-les ici, dans le groupe de mes compagnes. Je vais vous présenter celles-ci, mais, par ma foi, je ne les nommerai qu’en grec.

IX

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 21).

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Des titres qu’a la Folie à figurer parmi les déesses  ►

Ses suivantes

IX. — Celle qui a les sourcils froncés, c’est Philautie (l’Amour-propre). Celle que vous voyez rire des yeux et applaudir des mains, c’est Colacie (la Flatterie). Celle qui semble dans un demi-sommeil, c’est Léthé (l’Oubli). Celle qui s’appuie sur les coudes et croise les mains, c’est Misoponie (la Paresse). Celle qui est couronnée de roses et ointe de parfums, c’est Hédonè (la Volupté). Celle dont les yeux errent sans se fixer, c’est Anoia (l’Etourderie). Celle qui est bien en chair et de teint fleuri, c’est Tryphè (la Mollesse). Et voici, parmi ces jeunes femmes, deux dieux : celui de la Bonne Chère et celui du Profond Sommeil. Ce sont là tous mes serviteurs, qui m’aident fidèlement à garder le gouvernement du Monde et à régner, même sur les rois.

X

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 21).

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Comment Elle perpétue l’espèce humaine  ►

Des titres qu’a la Folie à figurer parmi les déesses

X. — Vous connaissez mon origine, mon éducation, ma société. À présent, pour bien établir mes droits au titre divin, je vous révélerai quels avantages je procure aux Dieux et aux hommes, et jusqu’où s’étend mon empire. Ouvrez bien vos oreilles.

On a écrit justement que le propre de la divinité est de soulager les hommes, et c’est à bon droit qu’en l’assemblée des Dieux sont admis ceux qui ont enseigné l’usage du vin, du blé, et les autres ressources de la vie. Pourquoi donc ne pas me reconnaître comme l’Alpha de tous les Dieux, moi qui prodigue tout à tous ?

XI

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 21-23).

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Comment Elle fait le bonheur de la vie  ►

Comment Elle perpétue l’espèce humaine

XI. — Et d’abord, qu’y a-t-il de plus doux, de plus précieux, que la vie elle-même ? Et à qui doit-on qu’elle commence, sinon à moi ? Ce n’est point, n’est-ce pas ? la lance de Pallas au père puissant, ni l’égide de Jupiter assembleur de nuées, qui engendrent le genre humain et le propagent. Le père des divinités et le maître des humains, qui fait trembler tout l’Olympe d’un signe de tête, est bien obligé de remiser sa foudre à triple pointe et ce visage titanique qui terrifie les Dieux, pour emprunter un pauvre masque, comme un acteur de comédie, chaque fois qu’il veut faire, ce qu’il fait souvent, un enfant.

Les Stoïciens ont la prétention de voisiner avec les Dieux. Qu’on m’en donne un qui soit trois ou quatre fois, mettons mille fois stoïcien ; peut-être, dans le cas qui nous occupe, ne coupera-t-il pas sa barbe, emblème de sagesse qu’il partage avec le bouc ; mais il devra bien déposer sa morgue, dérider son front, abdiquer ses inflexibles principes, et il lui arrivera de débiter quelques bêtises et de risquer quelques folies. Oui, c’est moi, c’est bien moi qu’il appellera à l’aide, s’il veut être père.

Et pourquoi ne pas dire clairement les choses ? C’est ma manière. Voyons, avec quoi engendre-t-on les Dieux et les hommes ? Est-ce avec la tête, la face, la poitrine ? Est-ce avec la main ou l’oreille, toutes parties dites honnêtes ? Non point. Ce qui propage la race humaine, c’est une autre partie, si folle, si ridicule, qu’on ne peut la nommer sans rire. Bien plus qu’au « quaternaire » de Pythagore, c’est à cette source sacrée que tous les êtres puisent la vie.

Et puis, quel homme, je le demande, tendrait le col au joug du mariage, si, comme font nos sages, il calculait préalablement les inconvénients d’un tel état ? Et quelle femme irait à l’homme, si elle méditait ce qu’il y a de dangereux à mettre un enfant au monde et de fatigues pour l’élever ? Comme vous devez la vie au mariage, vous devez le mariage à ma suivante l’Étourderie. Et à moi, voyez aussi combien vous m’êtes redevables. Quelle femme, ayant passé par là, voudrait recommencer, si l’Oubli, que voici, n’était auprès d’elle ? Vénus elle-même, quoi qu’en pense Lucrèce, y userait vraiment sa force, si je n’intervenais pas dans l’affaire.

D’un jeu risible entre gens ivres proviennent les philosophes sourcilleux, dont tiennent la place aujourd’hui les êtres vulgairement dénommés moines, et les rois couverts de pourpre, les prêtres pieux, et les trois fois saints pontifes, et même toute cette réunion des dieux de la poésie, dont la foule est si grande que l’Olympe, tout spacieux qu’il soit, la contient à peine.

XII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 23).

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Des liens qui unissent la Folie à l’enfance et à cette seconde enfance qu’est la vieillesse  ►

Comment Elle fait le bonheur de la vie

XII. — Mais ce serait peu de me montrer à vous Semence et Source de la vie, si je n’ajoutais que tout ce qu’il y a de bon en elle, vous me le devez également.

Que serait la vie, en effet, et mériterait-elle son nom, si le plaisir manquait ? Vos applaudissements m’assurent que je dis vrai. Pas un de vous n’est assez sage, ou plutôt assez fou, — non, disons assez sage, — pour être d’un autre avis. Ces fameux Stoïciens eux-mêmes ne dédaignent nullement le plaisir. Ils ont beau s’en cacher et lui décocher mille injures devant la foule, c’est pour en détourner les autres et s’en donner plus à l’aise. Qu’ils l’avouent donc, par Jupiter ! Toute heure de la vie serait triste, ennuyeuse, insipide, assommante, s’il ne s’y joignait le plaisir, c’est-à-dire si la Folie n’y mettait son piquant. Je peux invoquer ici le témoignage de Sophocle, jamais assez loué, qui dit à mon sujet : « Moins on a de sagesse, plus on est heureux. » Mais allons en détail au fond du débat.

XIII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 23-24).

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Comment Elle prolonge l’Enfance et recule la Vieillesse  ►

Des liens qui unissent la Folie à l’enfance et à cette seconde enfance qu’est la vieillesse

XIII. — Qui ne sait que le premier âge est le plus joyeux et le plus agréable à vivre ! Si nous aimons les enfants, les baisons, les caressons, si un ennemi même leur porte secours, n’est-ce pas parce qu’il y a en eux la séduction de la Folie ? La prudente Nature en munit les nouveau-nés pour qu’ils récompensent en agrément ceux qui les élèvent et qu’ils se concilient leur protection. À cet âge succède la jeunesse. Comme elle est fêtée de tous, choyée, encouragée, toutes les mains tendues vers elle ! D’où vient le charme des enfants, sinon de moi, qui leur épargne la raison, et, du même coup, le souci ? Dis-je vrai ? Quand ils grandissent, étudient et prennent l’usage de la vie, leur grâce se fane, leur vivacité languit, leur gaîté se refroidit, leur vigueur baisse. À mesure que l’homme m’écarte, il vit de moins en moins. Enfin, voici l’importune vieillesse, à charge à autrui comme à elle-même, et que personne ne pourrait supporter, si je ne venais encore secourir tant de misères.

Comme font, chez les poètes, les Dieux qui sauvent de la mort par une métamorphose, je ramène au premier âge les vieillards voisins du tombeau. On dit d’eux fort justement qu’ils sont retombés en enfance. Je n’ai pas à cacher comment j’opère. La fontaine de ma nymphe Léthé jaillit aux Îles Fortunées (celle des Enfers n’est qu’un tout petit ruisseau) ; j’y mène mes vieilles gens : ils y boivent les longs oublis, leurs peines s’y noient et s’y rajeunissent. On croit qu’ils déraisonnent, qu’ils radotent ; sans doute, c’est cela même qui est redevenir enfant. Radoter, déraisonner, n’est-ce pas tout le charme de l’enfance ? N’est-il pas un monstre détestable, l’enfant qui raisonne comme un homme fait ? Cet adage l’atteste : « Je hais chez l’enfant la sagesse prématurée… »

Un vieillard qui joindrait à son expérience complète de la vie l’avantage de la force de l’âme et de la pénétration du jugement, qui supporterait de l’avoir pour ami et pour familier ? Laissons plutôt cet âge radoter. Mon vieillard échappe aux maux qui tourmentent le sage. C’est un joyeux vide-bouteille ; le dégoût de l’existence ne l’atteint pas, dont peut souffrir un âge plus robuste. Parfois, comme le vieux Plaute, il revient aux trois lettres fameuses, ce qui le rendrait très malheureux s’il avait sa raison ; mais il est heureux par mes bienfaits, agréable à ses amis et à la société. C’est ainsi que, chez Homère, de la bouche de Nestor coulent des paroles plus douces que le miel, tandis que le discours d’Achille déborde d’amertume ; et le poète montre encore les vieillards sur les murs de la ville, s’entretenant en paroles fleuries. Par là, ils l’emportent même sur la petite enfance, tout aimable assurément, mais privée du plaisir suprême de la vie, qui est de bavarder.

Ajoutez que les vieillards adorent les enfants et que ceux-ci raffolent d’eux, car qui se ressemble s’assemble. Ils ne diffèrent que par les rides et le nombre des années. Cheveux clairs, bouche sans dents, corps menu, goût du lait, balbutiement, babillage, niaiserie, manque de mémoire, étourderie, tout les rapproche ; et plus s’avance la vieillesse, plus s’accentue cette ressemblance, jusqu’à l’heure où l’on sort des jours, incapable à la fois, comme l’enfant, de regretter la vie et de sentir la mort.

XIV

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 24-25).

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Comment Elle prolonge l’Enfance et recule la Vieillesse

XIV. — Qu’on ose à présent comparer mes bienfaits aux métamorphoses dont disposent les autres divinités ! Je passe sous silence leurs actes de colère ; mais, de leurs meilleurs protégés, que font-elles ? un arbre, un oiseau, une cigale, voire un serpent, comme si changer de forme n’équivalait pas à mourir ! Moi, c’est le même individu que je restitue au temps de sa vie le meilleur et le plus heureux. Si les mortels se décidaient à rompre avec la Sagesse et vivaient sans cesse avec moi, au lieu de l’ennui de vieillir, ils connaîtraient la jouissance d’être toujours jeunes. Ne voyez-vous pas les gens moroses, en proie à la philosophie ou aux difficultés des affaires, la plupart vieillis avant d’avoir eu leur jeunesse, parce que les soucis, la tension continuelle de la pensée ont progressivement tari en eux le souffle et la sève de la vie ? Mes fols, au contraire, gras et reluisants, la peau brillante, vrais porcs d’Acarnanie, comme on dit, ne subiraient jamais le moindre inconvénient de l’âge, s’ils se gardaient entièrement de la contagion des sages. Ils y cèdent parfois, les hommes n’étant point parfaits, parce qu’ils oublient l’adage vulgaire qui est ici de poids : « Seule la Folie conserve la jeunesse et met en fuite la vieillesse fâcheuse. »

Comme le peuple a raison de louer les gens du Brabant, que l’âge n’assagit point comme il fait du reste des hommes ! Eux, plus ils en prennent, plus ils restent fous. Aucune population plus facile à vivre et qui s’attriste moins de vieillir. Mes Hollandais voisinent avec eux, d’habitudes comme de frontières. Et pourquoi ne les dirais-je pas miens, ces bons Hollandais qui me révèrent et en ont mérité un sobriquet ? On dit : « fols de Hollande » et, loin d’en rougir, ils s’en vantent.

Allez à présent, sots mortels, demander aux Médée, aux Circé, aux Vénus, aux Aurore, ou à je ne sais quelle fontaine, de vous rendre votre jouvence. Moi seule en ai le pouvoir. Je détiens le philtre mirifique, grâce auquel la fille de Memnon, prolongea celle de son aïeul Tithon. Par la Vénus que je suis, Phaon put rajeunir assez pour rendre Sapho folle de lui. Par mes herbes, puisque herbes il y a, par mes prières, par ma fontaine, la jeunesse enfuie revient et, ce qu’on désire davantage, ne s’en va plus. Si vous êtes tous très persuadés que c’est le bien suprême, et la vieillesse le plus détestable des maux, voyez à quel point je peux vous servir, moi qui ramène l’une et vous délivre de l’autre.

XV

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 25-27).

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Les dieux même se recommandait d’Elle

XV. — Mais ne parlons plus des mortels. Parcourez l’ensemble du Ciel ; je consens que mon nom soit pris pour injure, si l’on y découvre un seul dieu, de ceux qu’on goûte et qu’on recherche, qui ne soit de ma clientèle. Pourquoi Bacchus est-il toujours le jeune éphèbe aux beaux cheveux ? C’est qu’il vit, ivre et inconscient, parmi les festins, les danses, les chants et les jeux, et qu’il n’a pas avec Pallas le moindre commerce. Il tient si peu à passer pour sage, que le culte qui lui agrée n’est que farces et plaisanteries. Il ne s’offense pas de l’adage qui le déclare « plus fou que Morychos ». Ce nom de Morychos vient de la statue à l’entrée de son temple, que les cultivateurs s’égaient à barbouiller de moût et de figues fraîches. Quels coups de boutoir n’a-t-il pas reçus de l’ancienne Comédie ! « Le sot dieu, disait-on, bien digne de naître d’une cuisse ! » Mais qui n’aimerait mieux être ce fou et ce sot, toujours jovial, toujours juvénile, apportant plaisirs et joie à chacun, plutôt qu’un Jupiter peu sûr et redoutable au monde entier, ou le vieux Pan, qui sème partout la déroute, ou Vulcain souillé de cendre et sali du travail de sa forge, ou Pallas elle-même, au regard torve, qui menace continuellement de sa Gorgone et de sa lance ! Cupidon ne cesse pas d’être enfant ; pourquoi ? parce qu’étant frivole, il ne s’occupe et ne songe à rien de sensé. Pourquoi la beauté de Vénus dorée est-elle un éternel printemps ? parce qu’elle est de ma famille et porte au visage la couleur de mon père, d’où Homère l’appelle Aphrodite d’or. De plus, elle a toujours le sourire, à en croire les poètes ou les sculpteurs, leurs émules. Quelle divinité enfin fut plus honorée des Romains que Flore, mère de tous les plaisirs ?

Si l’on étudie attentivement dans Homère comment se comportent même les dieux sévères, on trouvera partout maint trait de folie. Connaissez-vous bien, par exemple, les amours et les ébats de ce Jupiter qui gouverne la foudre ? Cette farouche Diane, qui oublie son sexe et ne fait que chasser, dépérit cependant d’amour pour Endymion. Je voudrais que Momus leur fît entendre leurs vérités, ce qui jadis lui arrivait assez souvent ; mais ils se sont fâchés et l’ont précipité sur la terre avec Até, parce que ses remontrances importunaient la félicité divine. Et l’exilé n’est ici-bas recueilli par personne ; il ne le sera surtout point à la cour des princes : ma suivante, la Flatterie, qui y tient la première place, s’accorde avec Momus comme le loup avec l’agneau.

Depuis qu’ils l’ont chassé, les Dieux s’amusent davantage et beaucoup plus librement. Ils mènent la vie facile, comme dit Homère, et nul ne les censure plus. Comme il leur prête à rire, le Priape de bois de figuier ! Comme ils se divertissent aux larcins et aux escamotages de Mercure ! Vulcain, à leur banquet, devenu l’habituel bouffon, arrive en claudiquant, débite ses malices et ses énormités, et toute la table crève de rire. Puis Silène, barbon lascif, leur danse la cordace avec le lourd Polyphème, tandis que le chœur des Nymphes les régale de la gymnopédie. Des Satyres, aux jambes de bouc, leur jouent des farces atellanes. Avec quelque chanson idiote Pan les fait tous pouffer, et ils préfèrent son chant à celui des Muses, surtout à l’heure où le nectar commence à leur monter à la tête. Comment conter ce que font, après le repas, des dieux qui ont bu consciencieusement ? C’est tellement fou que je ne pourrais quelquefois m’empêcher d’en rire. Mais mieux vaut, sur ce point, se taire comme Harpocrate, de peur que quelque dieu Corycéen ne nous écoute révéler des choses que Momus lui-même n’a pu dire impunément.

XVI

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 27).

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C’est par leur folie que les femmes plaisent aux hommes  ►

De la prééminence de la Folie dans le monde

XVI. — Il est temps, à la façon homérique, de quitter les cieux pour revenir sur terre. Vous n’y trouverez ni joie, ni bonheur, si je ne m’en mêle. Voyez d’abord avec quelle prévoyance Dame Nature, génitrice et fabricante de genre humain, a bien soin de laisser en tout un grain de folie. D’après les Stoïciens, la Sagesse consiste à se faire guider par la raison, la Folie à suivre la mobilité des passions. Pour que la vie des hommes ne fût pas tout à fait triste et maussade, Jupiter leur a donné beaucoup plus de passions que de raison. En quelles proportions ? C’est l’as comparé à la demi-once. En outre, cette raison, il l’a reléguée dans un coin étroit de la tête, abandonnant aux passions le corps tout entier. Enfin, à la raison isolée, il a opposé la violence de deux tyrans : la Colère, qui tient la citadelle de la poitrine avec la source vitale qu’est le cœur, et la concupiscence, dont l’empire s’étend largement jusqu’au bas-ventre. Comment la raison se défend-elle contre ces deux puissances réunies ? L’usage commun des hommes le montre assez. Elle ne peut que crier, jusqu’à s’enrouer, les ordres du devoir. Mais c’est un roi qu’ils envoient se faire pendre, en couvrant sa parole d’injures ; de guerre lasse, il se tait et s’avoue vaincu.

XVII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 27-28).

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C’est par la folie que les festins et les beuveries sont agréables  ►

C’est par leur folie que les femmes plaisent aux hommes

XVII. — L’homme, cependant, étant né pour gouverner les choses, aurait dû recevoir plus qu’une petite once de raison. Jupiter me consulta sur ce point comme sur les autres, et je lui donnai un conseil digne de moi : celui d’adjoindre la femme à l’homme. Ce serait en effet, disais-je, un animal délicieux, fol et déraisonnable, mais plaisant en même temps, qui, dans la vie domestique, mêlerait sa folie au sérieux de son partenaire et en atténuerait les inconvénients. Bien entendu, lorsque Platon semble hésiter à classer la femme parmi les êtres doués de raison, il ne veut pas signifier autre chose que l’insigne folie de ce sexe. Qu’une femme, par hasard, ait envie de passer pour sage, elle ne fait que redoubler sa folie. Va-t-on oindre un bœuf pour la palestre, et Minerve le permettrait-elle ? N’allons pas contre la nature ; on aggrave son vice à le recouvrir de vertu et à forcer son talent. « Le singe est toujours singe, dit l’adage grec, même sous un habit de pourpre. » Pareillement, la femme a beau mettre un masque, elle reste toujours femme, c’est-à-dire folle.

Les femmes pourraient-elles m’en vouloir de leur attribuer la folie, à moi qui suis femme et la Folie elle-même ? Assurément non. À y regarder de près, c’est ce don de folie qui leur permet d’être à beaucoup d’égards plus heureuses que les hommes. Elles ont sur eux, d’abord l’avantage de la beauté, qu’elles mettent très justement au-dessus de tout et qui leur sert à tyranniser les tyrans eux-mêmes. L’homme a les traits rudes, la peau rugueuse, une barbe touffue qui le vieillit, et tout cela signifie la sagesse ; les femmes, avec leurs joues toujours lisses, leur voix toujours douce, leur tendre peau, ont pour elles les attributs de l’éternelle jeunesse. D’ailleurs, que cherchent-elles en cette vie, sinon plaire aux hommes le plus possible ? N’est-ce pas la raison de tant de toilettes, de fards, de bains, de coiffures, d’onguents et de parfums, de tout cet art de s’arranger, de se peindre, de se faire le visage, les yeux et le teint ? Et n’est-ce pas la Folie qui leur amène le mieux les hommes ? Ils leur promettent tout, et en échange de quoi ? Du plaisir. Mais elles ne le donnent que par la Folie. C’est de toute évidence, si vous songez aux niaiseries que l’homme conte à la femme, aux sottises qu’il fait pour elle, chaque fois qu’il s’est mis en tête de prendre son plaisir.

Vous savez maintenant quel est le premier, le plus grand agrément de la vie, et d’où il découle.

XVIII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 28-29).

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La Folie est nécessaire à l’amitié  ►

C’est par la folie que les festins et les beuveries sont agréables

XVIII. — Il est pourtant des gens, surtout de vieil âge, plus amis de la bouteille que de la femme, qui trouvent le bonheur suprême aux beuveries. Qu’il puisse y avoir sans femmes un repas exquis, d’autres en décideront ; j’affirme, moi, qu’il doit être assaisonné de folie. S’il y manque, vraie ou feinte, la folie d’un boute-en-train, on fait venir à table le bouffon payé ou le parasite ridicule, dont les saillies grotesques, folles par conséquent, chasseront le silence et l’ennui. À quoi bon se charger le ventre de tant de mets abondants et friands, si les yeux, les oreilles et l’âme entière ne se repaissent de rires, de plaisanteries et de paroles joviales ? Or, cette partie du service, c’est bien moi qui l’ordonne uniquement. Tous ces usages des festins, tirer le roi au sort, jeter les dés, porter des santés, boire et chanter à tour de rôle, se passer le myrte après la chanson, et la danse, et la pantomime, ce ne sont pas les Sept Sages de la Grèce qui les ont inventés, c’est moi pour le bonheur du genre humain. Et ce qui les caractérise, c’est que, plus ils contiennent de folie, plus ils enchantent l’existence. Si la vie demeurait triste, elle ne s’appellerait pas la vie, et ce n’est que par de tels moyens qu’elle échappe à la tristesse et à son proche cousin, l’ennui.

XIX

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 29-30).

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Il n’est point de mariage durable sans la complicité de la Folie  ►

La Folie est nécessaire à l’amitié

XIX. — Certains dédaigneront cette sorte de plaisir et s’attacheront plutôt aux douceurs et aux habitudes de l’amitié. L’amitié, assurent-ils, doit être préférée à tout en ce monde ; elle n’est pas moins nécessaire que l’air, le feu ou l’eau ; son charme est tel, que l’ôter du milieu des hommes serait leur ravir le soleil ; enfin, si cela peut la recommander davantage, les philosophes eux-mêmes n’ont pas craint de l’inscrire parmi les plus grands biens. Je peux prouver que, de ce grand bien, je suis à la fois la poupe et la proue ; ma démonstration ne comporte ni syllogisme au crocodile, ni sorite cornu, ni telle autre argutie de dialectique ; le gros bon sens y suffit et vous allez le toucher du doigt.

Voyons un peu. Connivence, méprise, aveuglement, illusion à l’égard des défauts de ses amis, complaisance à prendre les plus saillants pour des qualités et à les admirer comme tels, cela n’est-il pas voisin de la folie ? L’un baise la verrue de sa maîtresse ; l’autre hume, en se délectant, un polype au nez de son Agna chérie ; un père dit, de son fils qui louche, qu’il a le regard en coulisse. N’est-ce pas de la vraie folie ? Disons-le, répétons-le, c’est bien elle qui unit les amis et les conserve dans l’union.

Je parle ici du commun des mortels, dont aucun ne naît sans défauts et dont le meilleur est celui qui a les moins grands. Mais, parmi ces sortes de dieux qui sont les sages, nulle amitié ne peut se former à moins d’être morose et sans grâce, et encore très peu d’entre eux se lient, pour ne pas dire aucun. Enfin, qui se ressemble, s’assemble, et nous savons que la plupart des hommes sont éloignés de la sagesse et que tous, sans exception, extravaguent de quelque façon. Si parfois une sympathie mutuelle réunit ces esprits austères, elle reste instable, éphémère, entre gens sévères, clairvoyants à l’excès, qui discernent les défauts de leurs amis d’un œil aussi perçant que celui de l’aigle ou du serpent d’Épidaure. Pour leurs propres imperfections, il est vrai, ils ont la vue bien obscurcie, ils ignorent la besace qui leur pend sur le dos. Ainsi, puisque aucun homme n’est exempt de grands défauts, puisqu’il faut compter avec les immenses différences d’âge et d’éducation, avec les chutes, les erreurs, les accidents de la vie mortelle, demandez-vous comment les sages, ces argus perspicaces, pourraient jouir même une heure de l’amitié, si n’intervenait dans leurs cas ce que les Grecs appellent Euétheia, ce que nous pourrions traduire soit par folie, soit par indulgente facilité. Mais, quoi ! Cupidon, qui crée et resserre tous les liens, n’est-il pas entièrement aveugle ? De même que ce qui n’est pas beau lui semble l’être, n’obtient-il pas que chacun de vous trouve beau ce qui lui appartient, et que le vieux raffole de sa vieille comme l’enfant de sa poupée ? Ces ridicules-là sont courants, et l’on s’en moque ; c’est eux pourtant qui rendent la vie agréable et font le lien de la société.

XX

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 30-31).

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La Folie est le bien de la société humaine  ►

Il n’est point de mariage durable sans la complicité de la Folie

XX. — Ce que je dis de l’amitié s’applique mieux encore au mariage, union contractée pour la vie. Dieux immortels ! Que de divorces et d’aventures pires que le divorce ne multiplierait pas la vie domestique de l’homme et de la femme, si elle n’avait pour aliments et pour soutiens : la complaisance, le badinage, la faiblesse, l’illusion, la dissimulation, enfin tous mes satellites ! Ah ! qu’il se conclurait peu de mariages, si l’époux s’informait prudemment des jeux dont la petite vierge, aux façons délicates et pudiques, s’est amusée fort avant les noces ! Et plus tard, quel contrat pourrait tenir, si la conduite des femmes ne se dérobait à l’insouciance et à la bêtise des maris ! Tout cela s’attribue à la Folie ; c’est par elle que la femme plaît à son mari, le mari à sa femme, que la maison est tranquille et que le lien conjugal ne se dénoue pas. On rit du cocu, du cornard ; comment ne l’appelle-t-on pas ! Mais lui sèche sous ses baisers les larmes de l’adultère. Heureuse illusion, n’est-ce pas ? et qui vaut mieux que se ronger de jalousie et prendre tout au tragique !

XXI

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 31).

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De la part de la Folie dans l’amour-propre  ►

La Folie est le bien de la société humaine

XXI. — Vous voyez que sans moi, jusqu’à présent, aucune société n’a d’agrément, aucune liaison n’a de durée. Le peuple ne supporterait pas longtemps son prince, le valet son maître, la suivante sa maîtresse, l’écolier son précepteur, l’ami son ami, la femme son mari, l’employé son patron, le camarade son camarade, l’hôte son hôte, s’ils ne se maintenaient l’un l’autre dans l’illusion, s’il n’y avait entre eux tromperie réciproque, flatterie, prudente connivence, enfin le lénifiant échange du miel de la Folie.

Cela vous paraît énorme. Écoutez plus fort encore.

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