Encomium Moriae (page 3)
XXII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 31-32).
◄ La Folie est le bien de la société humaine
Elle inspire les exploits guerriers ►
De la part de la Folie dans l’amour-propre
XXII. — Dites-moi si l’homme qui se hait soi-même est capable d’aimer autrui, si celui qui se combat soi-même peut s’entendre avec quelqu’un, si celui qui est à charge à soi-même peut être agréable à un autre. Pour le prétendre, il faudrait être plus fou que moi. Eh bien, si l’on me chassait de la société, nul ne pourrait un instant supporter ses semblables, chacun même se prendrait en dégoût et en haine. La Nature, souvent plus marâtre que mère, a semé dans l’esprit des hommes, pour peu qu’ils soient intelligents, le mécontentement de soi et l’admiration d’autrui. Ces dispositions assombrissent l’existence ; elle y perd tous ses avantages, ses grâces et son charme. À quoi sert, en effet, la beauté, présent suprême des Immortels, si elle vient à se flétrir ? À quoi bon la jeunesse, si on la laisse corrompre par un ennui sénile ? Dans toutes tes actions, le premier principe que tu dois observer est la bienséance ; tu ne t’y tiendras envers toi-même, comme envers les autres, que grâce à cette heureuse Philautie, qui me sert de sœur, puisque partout elle collabore avec moi. Mais aussi comment paraître avec grâce, charme et succès, si l’on se sent mécontent de soi ? Supprimez ce sel de la vie, aussitôt l’orateur se refroidit dans son discours, la mélodie du musicien ennuie, le jeu de l’acteur est sifflé, on rit du poète et de ses Muses, le peintre se morfond sur son tableau et le médecin meurt de faim avec ses drogues. Le beau Nirée ressemble à Thersite, le jeune Phaon à Nestor, Minerve à une truie, le brillant parleur s’exprime comme un petit enfant, le citadin comme un rustaud. Tant il est nécessaire que chacun se complaise en soi-même et s’applaudisse le premier pour se faire applaudir des autres !
Enfin de compte, si le bonheur consiste essentiellement à vouloir être ce que l’on est, ma bonne Philautie le facilite pleinement. Elle fait que personne n’est mécontent de son visage, ni de son esprit, de sa naissance, de son rang, de son éducation, de son pays. Si bien que l’Irlandais ne voudrait pas changer avec l’Italien, le Thrace avec l’Athénien, le Scythe avec l’insulaire des Fortunées. Et quelle prévoyante sollicitude de la Nature, qui fait merveilleusement disparaître tant d’inégalités ! A-t-elle, pour quelqu’un, été avare de ses dons ? Elle renforce aussitôt chez lui l’amour-propre, et je viens de m’exprimer fort sottement, puisque ce don-là vaut bien tous les autres.
Je dirai maintenant qu’il n’est point d’action d’éclat que je n’inspire, point de bel art dont je ne sois la créatrice.
XXIII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 32-33).
◄ De la part de la Folie dans l’amour-propre
De l’infériorité de la sagesse dans le gouvernement des États ►
Elle inspire les exploits guerriers
XXIII. — N’est-ce pas au champ de la guerre que se moissonnent les exploits ? Or, qu’est-il de plus fou que d’entamer ce genre de lutte pour on ne sait quel motif, alors que chaque parti en retire toujours moins de bien que de mal ? Il y a des hommes qui tombent ; comme les gens de Mégare, ils ne comptent pas. Mais, quand s’affrontent les armées bardées de fer, quand éclate le chant rauque des trompettes, à quoi seraient bons, je vous prie, ces sages épuisés par l’étude, au sang pauvre et refroidi, qui n’ont que le souffle ? On a besoin alors d’hommes gros et gras, qui réfléchissent peu et aillent de l’avant. Préférerait-on ce Démosthène soldat qui, docile aux conseils d’Archiloque, jeta son bouclier pour fuir, dès qu’il aperçut l’ennemi ? Il était aussi lâche au combat que sage à la tribune. On dira bien qu’en guerre l’intelligence joue un très grand rôle. Dans le chef, je l’accorde ; encore est-ce l’intelligence d’un soldat, non celle d’un philosophe. La noble guerre est faite par des parasites, des entremetteurs, des larrons, des brigands, des rustres, des imbéciles, des débiteurs insolvables, en somme par le rebut de la société, et nullement par des philosophes veillant sous la lampe.
XXIV
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 33-34).
◄ Elle inspire les exploits guerriers
De l’infériorité de cette même sagesse dans toutes les circonstances de la vie ►
De l’infériorité de la sagesse dans le gouvernement des États
XXIV. — Ceux-ci n’ont jamais rien su faire dans la vie, témoin Socrate lui-même, le sage par excellence, proclamé tel par l’oracle d’Apollon, qui ce jour-là manqua de sagesse. Ayant voulu parler au public sur je ne sais quel sujet, il dut se taire devant la risée générale. Il ne montre de bon sens que lorsqu’il se refuse à prendre ce titre de sage, réservé par lui à Dieu seul, et quand il conseille à ses pareils de ne pas se mêler des affaires publiques. Il eût mieux fait d’enseigner que, pour vivre en homme, il faut s’abstenir de sagesse. Ce qui lui a valu de boire la ciguë, n’est-ce pas précisément l’inculpation de sagesse ? Tandis qu’il philosophait sur des idées et des nuées, mesurait mathématiquement les pattes de la puce, observait le bourdonnement du moucheron, il n’a rien compris à l’ordinaire de l’existence.
Et voici Platon, son disciple, prêt à plaider pour le sauver de la mort, excellent avocat en vérité, qu’ahurit le bruit de la foule et qui peut à peine en public débiter la moitié de sa période ! Que dire aussi de Théophraste, qui monte à la tribune et tout à coup reste coi, comme s’il apercevait le loup ! Aurait-il, à la guerre, entraîné des soldats ? Isocrate fut si timide qu’il n’osa même jamais ouvrir la bouche. Marcus Tullius, père de l’éloquence romaine, prononçait son exorde avec un tremblement pénible, pareil à un sanglot d’enfant. Quintilien y voit la marque de l’orateur sensé, qui se rend compte du péril ; il vaudrait mieux avouer franchement que la sagesse nuit au succès. Que feront, l’épée à la main, ces hommes que la peur glace déjà, quand le combat n’est qu’en paroles ?
On vantera après cela, s’il plaît aux Dieux, la maxime fameuse de Platon : « Heureuses les républiques dont les philosophes seraient chefs, ou dont les chefs seraient philosophes ! » Si vous consultez l’Histoire, vous verrez, au contraire, que le pire gouvernement fut toujours celui d’un homme frotté de philosophie ou de littérature. L’exemple des deux Caton est, à mon avis, concluant : l’un, par ses dénonciations extravagantes, a mis la République sens dessus dessous ; l’autre, en défendant avec trop de sagesse la liberté du peuple romain, l’a compromise sans retour. Adjoignez-leur les Brutus, les Cassius, les Gracchus et Cicéron même, qui devint la peste de la république romaine comme Démosthène de celle d’Athènes. Admettons qu’Antonin ait été un bon empereur, bien que je puisse le nier d’après son impopularité née de sa philosophie ; mais, s’il fut bon, il causa plus de mal à la chose publique, par le fils qu’il a laissé, qu’il n’a pu lui apporter de bien par ses qualités d’administrateur. Comme ce genre d’hommes qui s’adonne à étudier la sagesse joue de malheur en toute chose, et en particulier dans sa progéniture, je pense que la prévoyance de la Nature empêche de se propager outre mesure ce mal de la sagesse. Aussi, le fils de Cicéron fut-il un dégénéré, et le sage Socrate eut-il des enfants qui, assure un bon auteur, tinrent de leur mère plus que de lui, c’est-à-dire furent des fous.
XXV
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 34).
◄ De l’infériorité de la sagesse dans le gouvernement des États
Importante contribution de la Folie dans les contes que la foule adore ►
De l’infériorité de cette même sagesse dans toutes les circonstances de la vie
XXV. — On supporterait que ces gens-là parussent dans des charges publiques comme des ânes avec une lyre, s’ils ne se montraient maladroits dans tous les actes de la vie. Invitez un sage à dîner, il est votre trouble-fête par son morne silence ou des dissertations assommantes. Conviez-le à danser, vous diriez que c’est un chameau qui se trémousse. Entraînez-le au spectacle, son visage suffira à glacer le public qui s’amuse, et on l’obligera à sortir de la salle, comme on fit au sage Caton pour n’avoir pu quitter son air renfrogné.
Survient-il dans une causerie, c’est l’arrivée du loup de la fable. S’agit-il pour lui de conclure un achat, un contrat ou tel de ces actes qu’exige la vie quotidienne, ce n’est pas un homme, mais une bûche. Il ne rendra service ni à lui-même, ni à sa patrie, ni à ses amis, parce qu’il ignore tout des choses ordinaires et que l’opinion et les usages courants lui sont absolument étrangers. Cette séparation totale des autres esprits engendre contre lui la haine. Tout, en effet, chez les hommes, ne se fait-il pas selon la Folie, par des fous, chez des fous ? Celui qui va contre le sentiment général n’a qu’à imiter Timon et à gagner le désert pour y jouir solitairement de la sagesse.
XXVI
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 34-35).
◄ De l’infériorité de cette même sagesse dans toutes les circonstances de la vie
La Folie est la mère des cités ►
Importante contribution de la Folie dans les contes que la foule adore
XXVI. — Je reviens à mon sujet. Ces êtres sauvages, qui semblent nés des rochers ou des chênes, on n’est parvenu à les réunir dans des cités qu’en les amadouant. Telle est la signification de la lyre d’Amphion et d’Orphée. La plèbe romaine soulevée, prête aux extrêmes violences, qui l’a ramenée à la concorde ? Est-ce un discours de philosophe ? Nullement ; c’est l’apologue risible et puéril des membres et de l’estomac. Thémistocle eut le même succès avec un apologue semblable, du renard et du hérisson. Quelle parole de sage aurait produit l’effet de la biche imaginée par Sertorius, des deux chiens de Lycurgue et le plaisant propos sur la manière d’épiler la queue d’un cheval ? Je ne parle pas de Minos, ni de Numa, qui tous deux gouvernèrent la folle multitude avec des fictions fabuleuses. C’est par ces niaiseries-là qu’on mène cette énorme et puissante bête qu’est le peuple.
XXVII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 35).
◄ Importante contribution de la Folie dans les contes que la foule adore
Elle est mère des arts ►
La Folie est la mère des cités
XXVII. — Connaît-on une seule république qui se soit gouvernée par les lois de Platon ou d’Aristote, ou les enseignements de Socrate ? Qui a décidé Décius à se dévouer librement aux dieux Mânes ? Qui a entraîné Curtius vers le gouffre ? Rien autre que la vaine gloire, une sirène fort persuasive que les sages accablent de leur anathème : « Quoi de plus insensé, disent-ils, que de flatter le peuple pour une candidature, d’acheter ses suffrages, de pourchasser l’applaudissement de tant de fous, de se complaire à être acclamé, de se faire porter en triomphe comme une idole ou de se voir en statue d’airain sur le forum ? Ajoutez-y l’ostentation des noms et prénoms, les honneurs divins rendus à un pauvre être humain, les cérémonies publiques où sont mis au rang des Dieux les tyrans les plus exécrables. Ce sont là de telles folies qu’un seul Démocrite ne suffirait pas à s’en moquer. » C’est entendu ; mais de ces folies sont nés les hauts faits des héros que tant de pages brillantes portent aux nues ; elles engendrent les cités, maintiennent les empires, les magistratures, la religion, les desseins et les jugements des hommes. La vie entière du héros n’est qu’un jeu de la Folie.
XXVIII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 35).
◄ La Folie est la mère des cités
Elle revendique pour elle-même la palme de la sagesse vraie ►
Elle est mère des arts
XXVIII. — Parlons à présent des métiers. Comment les esprits ont-ils conçu et transmis tant de connaissances qui passent pour excellentes, sinon par soif de la gloire ? C’est à force de veilles et de sueurs que des hommes, en vérité extrêmement fous, ont cru acheter cette renommée qui est bien la plus vaine des choses. Vous n’en devez pas moins à la Folie toutes les précieuses commodités de l’existence par lesquelles, ce qui est infiniment agréable, vous tirez parti de la folie d’autrui.
XXIX
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 36-37).
◄ Elle est mère des arts
Comment la Folie est un guide de sagesse ►
Elle revendique pour elle-même la palme de la sagesse vraie
XXIX. — À présent que j’ai réussi à m’attribuer les effets du courage et du labeur de l’humanité, ne vais-je pas revendiquer aussi les mérites du bon sens ? Comment ! dira quelqu’un, autant vaut marier l’eau et le feu. Je compte pourtant vous convaincre pour peu que vous m’accordiez la même attention et me gardiez l’esprit et l’oreille.
Puisque le bon sens tient à l’expérience, l’honneur en doit-il revenir au sage qui n’entreprend rien, tant par modestie que par timidité de caractère, ou au fou qui est exempt de modestie et ne saurait être timide, puisque le danger n’est pas connu de lui ? Le sage se réfugie dans les livres des Anciens et n’y apprend que de froides abstractions ; le fou, en abordant les réalités et les périls, acquiert à mon avis le vrai bon sens. Homère l’a bien vu, malgré sa cécité, lorsqu’il a dit : « Le fou s’instruit à mes dépens. » Deux obstacles principaux empêchent de réussir aux affaires : l’hésitation, qui trouble la clarté de l’esprit, et la crainte, qui montre le péril et détourne d’agir. La Folie en débarrasse à merveille ; mais peu de gens comprennent l’immense avantage qu’il y a à ne jamais hésiter et à tout oser.
Si l’expérience équivaut à l’exacte appréciation des réalités, écoutez combien s’en éloignent ceux qui précisément s’en réclament. Il est constant tout d’abord que toutes choses humaines ont, comme les Silènes d’Alcibiade, deux faces fort dissemblables. La face extérieure marque la mort ; regardez à l’intérieur, il y a la vie, ou inversement. La beauté recouvre la laideur ; la richesse, l’indigence ; l’infamie, la gloire ; le savoir, l’ignorance. Ce qui semble robustesse est débilité ; ce qui semble de bonne race est vil. La joie dissimule le chagrin ; la prospérité, le malheur ; l’amitié, la haine ; le remède, le poison. En somme, ouvrez le Silène, vous rencontrerez le contraire de ce qu’il montre.
Trouvez-vous cela trop philosophique ? je vais parler plus terre à terre. Tout le monde voit dans un roi un être riche et puissant. Cependant, s’il n’a aucune qualité spirituelle, rien ne lui appartient ; il est même infiniment pauvre et, si ses vices sont nombreux, il n’est qu’un vil esclave. On pourrait étendre le raisonnement, mais il suffit d’avoir pris cet exemple. Que voulez-vous prouver ? me dit-on. Voici où j’en veux venir. Des acteurs sont en scène et jouent leur rôle ; quelqu’un essaie d’arracher leur masque pour montrer aux spectateurs leur visage naturel ; ne va-t-il pas troubler toute la pièce, et ce furieux ne mérite-t-il pas d’être chassé du théâtre ? Son acte vient de changer toutes les apparences : la femme de la scène soudain apparaît un homme, le jouvenceau, un vieillard ; on voit que le roi est un Dama, et le dieu, un petit bonhomme. L’illusion ôtée, toute l’œuvre est bouleversée ; ce travesti, ce fard étaient cela même qui charmait les yeux. Il en va ainsi de la vie. Qu’est-ce autre chose qu’une pièce de théâtre, où chacun, sous le masque, fait son personnage jusqu’à ce que le chorège le renvoie de la scène ? Celui-ci, d’ailleurs, confie au même acteur des rôles fort divers, et tel qui revêtait la pourpre du roi reparaît sous les loques de l’esclave. Il n’y a partout que du travesti, et la comédie de la vie ne se joue pas différemment.
Imaginons qu’un sage nous tombe du ciel et nous tienne ce langage : « Cet individu que tous révèrent comme un souverain et comme un dieu, n’est pas même un homme, puisqu’il est, comme l’animal, gouverné par les sensations ; c’est le plus vil des esclaves, puisqu’il obéit spontanément à tant de maîtres aussi honteux. Ce fils en deuil, qui pleure son père, devrait se réjouir, puisque le défunt a commencé de vivre véritablement, la vie terrestre n’étant qu’une sorte de mort. Cet autre, qui tire honneur de ses armoiries, n’est en fait qu’un vilain et un bâtard, parce qu’il reste étranger à la vertu, d’où sort toute vraie noblesse. » Si ce sage parlait ainsi de chacun, qu’arriverait-il de lui ? Tout le monde le prendrait pour un fou furieux. Comme il est d’une suprême sottise d’exprimer une vérité intempestive, il est de la dernière maladresse d’être sage à contretemps. Il agit à contretemps celui qui ne sait s’accommoder des choses telles qu’elles sont, qui n’obéit pas aux usages, qui oublie cette loi des banquets : « Bois ou va-t’en ! » et qui demande que la comédie ne soit pas une comédie. Tu montreras du vrai bon sens, toi qui n’es qu’un homme, en ne cherchant pas à en savoir plus que les hommes, en te pliant de bon gré à l’avis de la multitude ou en te trompant complaisamment avec elle. « Mais, dira-t-on, c’est proprement de la folie ! » Je ne contredis pas, pourvu qu’on m’accorde en retour qu’ainsi se joue la comédie de la vie.
XXX
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 37-39).
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Elle rend la vie supportable ►
Comment la Folie est un guide de sagesse
XXX. — À présent, Dieux immortels ! dois-je continuer ou me taire ? Mais pourquoi taire ce qui est plus vrai que la vérité ? Peut-être conviendrait-il, dans une question aussi grave, d’appeler les Muses de l’Hélicon ; elles sont invoquées par les poètes le plus souvent pour de pures bagatelles. Approchez donc un peu, filles de Jupiter ! je vais démontrer qu’à cette Sagesse parfaite, qu’on dit la citadelle de la félicité, il n’est d’accès que par la Folie.
Il est acquis, n’est-ce pas ? que toutes les passions dépendent d’elle. Ce qui distingue le fou du sage, c’est que le premier est guidé par les passions, le second par la raison ; aussi les Stoïciens écartent-ils de celui-ci toutes les passions, tenues pour des maladies. Il en est cependant qui servent aux pilotes experts, pour gagner le port ; bien plus, aux sentiers de la vertu, elles éperonnent, aiguillonnent vers le bien. Sénèque va protester, doublement stoïcien, qui défend au sage toute espèce de passion. Mais, ce faisant, il supprime l’homme même ; il fabrique un démiurge, un nouveau dieu, qui n’existe nulle part et jamais n’existera ; disons mieux, il modèle une statue de marbre, privée d’intelligence et de tout sentiment humain.
Laissons-les donc jouir de leur sage tout à leur aise, l’aimer sans qu’on le leur dispute et choisir, pour habiter avec lui, la République de Platon, la région des Idées ou les jardins de Tantale. Qui ne fuirait avec horreur, comme un monstre, comme un spectre, un homme de cette espèce, fermé à tous les sentiments naturels, incapable d’une émotion, étranger à l’amour et même à la pitié, « comme la pierre dure ou le roc Marpésien », être à qui rien n’échappe et qui jamais ne se trompe, qui voit tout comme un Lyncée et mesure tout au cordeau, qui n’excuse aucune faute, n’est content que de soi, possède seul richesse et santé, est seul roi et seul libre, se déclare unique en tout, n’ayant pas besoin d’ami et n’étant l’ami de personne, méprisant même envers les Dieux, ne trouvant pour les actes humains, qu’il juge tous insensés, que blâme et raillerie ! L’animal que voilà répond à la perfection du sage.
Voyons, si l’on allait aux voix, quelle ville élirait un magistrat ainsi fait, quelle armée voudrait d’un tel chef ? Bien plus, quelle femme souhaiterait un tel mari, quel hôte accepterait un tel convive et quel valet endurerait un maître de cet acabit ? Qui n’aimerait mieux prendre au hasard, dans la masse des fous les plus qualifiés, un qui fût capable de leur commander ou de leur obéir, qui sût plaire à ses semblables, c’est-à-dire au plus grand nombre, qui fût aimable avec sa femme, gracieux pour ses amis, belle fourchette à table, compagnon facile à vivre, un homme enfin à qui rien d’humain ne fût étranger.
Mais j’en ai assez, depuis longtemps, du sage en question. Passons à des sujets moins ennuyeux.
XXXI
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 39-40).
◄ Comment la Folie est un guide de sagesse
Des rapports de la Folie avec l’ignorance ►
Elle rend la vie supportable
XXXI. — Je suppose que quelqu’un regarde de haut la vie de l’homme, comme le Jupiter des poètes le fait quelquefois, et observe la quantité de maux qui fondent sur lui, sa naissance humiliée, son éducation difficile, les dangers autour de son enfance, les durs labeurs imposés à sa jeunesse, sa vieillesse pénible, et la dure nécessité de la mort, après tant de maladies, d’incommodités qui l’assaillent de tous côtés, qui empoisonnent son existence entière. Ne parlons pas du mal que l’homme fait à l’homme : il le ruine, l’emprisonne, le déshonore, le torture, lui tend des pièges, le trahit ; tout énumérer, avec les outrages, les procès, les escroqueries, ce serait compter des grains de sable.
Je n’ai pas à vous dire quels méfaits ont valu aux hommes un tel sort, ni quel Dieu irrité les a condamnés à naître pour ces misères. Qui voudra y bien réfléchir approuvera l’exemple des filles de Milet et leur suicide pourtant bien douloureux. Mais quels sont donc ceux qui se sont tués par dégoût de vivre ? Des familiers de la Sagesse. Passe pour les Diogène, les Xénocrate, les Caton, les Cassius et les Brutus ; mais voyez Chiron choisir la mort à l’heure où il peut obtenir l’immortalité. Vous sentez, je pense, ce qui se produirait, si partout les hommes étaient sages ; il faudrait qu’un autre Prométhée en pétrît d’une nouvelle argile. Moi, tout au contraire, aidée de l’Ignorance autant que de l’Étourderie, en leur faisant oublier leur misère, espérer le bonheur, goûter quelquefois le miel des plaisirs, je les soulage si bien de leurs maux qu’ils quittent la vie avec regret, même alors que la Parque a filé toute leur trame et que la vie elle-même les abandonne.
La vie ne les ennuie nullement. Moins ils ont de motifs d’y tenir, plus ils s’y cramponnent. Ce sont mes clients, ces vieux qui ont atteint l’âge de Nestor et perdu toute forme humaine, et qu’on voit balbutiant, radotant, les dents cassées, le cheveu blanchi ou absent, ou, pour les mieux peindre avec les mots d’Aristophane, malpropres, voûtés, ridés, chauves et édentés, sans menton, s’acharner à goûter la vie. Aussi se rajeunissent-ils, l’un en teignant ses cheveux, l’autre en portant perruque, celui-ci par des fausses dents peut-être prises à un cochon, celui-ci en s’amourachant d’une pucelle et en faisant pour elle plus de folies qu’un tout jeune homme. Tel moribond, près de rejoindre les ombres, épouse sans dot un jeune tendron, qui fera l’affaire des voisins ; le cas est fréquent et, ma foi, l’on s’en fait gloire. Mais le plus charmant est de voir des vieilles, si vieilles, si cadavéreuses qu’on les croirait de retour des Enfers, répéter constamment : « La vie est belle ! » Elles sont chaudes comme des chiennes ou, comme disent volontiers les Grecs, sentent le bouc. Elles séduisent à prix d’or quelque jeune Phaon, se fardent sans relâche, ont toujours le miroir à la main, s’épilent à l’endroit secret, étalent des mamelles flasques et flétries, sollicitent d’une plainte chevrotante un désir qui languit, veulent boire, danser parmi les jeunes filles, écrire des billets doux. Chacun se moque et les dit ce qu’elles sont, archifolles. En attendant, elles sont contentes d’elles, se repaissent de mille délices, goûtent toutes les douceurs et, par moi, sont heureuses. Je prie ceux qui les trouvent ridicules, d’examiner s’il ne vaut pas mieux couler sa douce vie en cette folie que de chercher, comme on dit, la poutre pour se pendre. Bien entendu, le déshonneur qu’on attache à la conduite de mes fous ne compte pas pour eux ; ils ne le sentent même pas, ou n’y font guère attention. Recevoir une pierre sur la tête, c’est un mal qui existe ; la honte, l’infamie, l’opprobre, l’insulte, ne sont des maux qu’autant qu’on les sent. Il n’y a point de mal quand on ne sent rien. Le peuple entier te siffle ; ce n’est rien, si tu t’applaudis, et seule la Folie t’y autorise.
XXXII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 40-42).
◄ Elle rend la vie supportable
Parmi les sciences, les plus estimées sont celles qui se rapprochent le plus de la Folie ►
Des rapports de la Folie avec l’ignorance
XXXII. — Je crois entendre ici les philosophes réclamer : « C’est précisément fort malheureux qu’on soit tenu ainsi par la Folie dans l’illusion, l’erreur et l’ignorance. » Mais non, c’est être homme, tout simplement. Je ne vois pas pourquoi ils appellent un malheur d’être né tel, d’être élevé et formé selon la condition commune. Il n’y a rien de malheureux à être ce qu’on est, à moins qu’un homme ne se juge à plaindre de ne pouvoir voler comme les oiseaux, marcher à quatre pattes comme le reste des animaux, ou être armé de cornes comme le taureau. Dirait-on malheureux un très beau cheval, parce qu’il ne sait pas la grammaire et ne mange pas de gâteaux, ou un taureau parce qu’il ne peut pas faire de la gymnastique ? De même que son ignorance grammaticale ne saurait rendre malheureux le cheval, la Folie ne fait point le malheur de l’homme, puisqu’elle est conforme à sa nature.
Nos ingénieux contradicteurs viennent nous dire que la connaissance des Sciences est donnée à l’homme pour que son intelligence compense ce que lui refuse la Nature. Comme s’il était vraisemblable que la Nature, si vigilante pour les moucherons et même pour les plantes et les fleurs, sommeillât seulement pour l’homme, en lui imposant de recourir aux Sciences inventées à son dam par Theuth, l’ennemi du genre humain ! Elles sont, en effet, si peu utiles au bonheur qu’elles ne servent même pas à réaliser le bien qu’on attend de chacune d’elles, comme le prouve élégamment dans Platon un roi fort sensé, à propos de l’invention de l’écriture. Les Sciences ont fait irruption dans l’humanité avec le reste de ses fléaux ; elles proviennent des auteurs de toutes les mauvaises actions, c’est-à-dire des démons, dont le nom même, en grec, signifie qu’ils sont savants.
D’aucune science n’était pourvue la race simple de l’âge d’or ; seul la guidait l’instinct de la Nature. Quel besoin avait-on de la grammaire, puisque la langue alors était la même pour tous et que la parole ne servait à rien d’autre qu’à se faire comprendre ? Quel besoin de la dialectique, puisque aucun combat ne se livrait entre opinions rivales ? Que faire de la rhétorique, puisqu’il n’y avait point de procès ? Quel usage de la jurisprudence, alors que n’avaient pas commencé les mauvaises mœurs, d’où sont nées sans nul doute les bonnes lois ? Les hommes étaient trop religieux pour porter une curiosité impie aux mystères de la Nature, mesurer les astres, leurs mouvements, leurs influences, scruter le secret mécanisme du monde. Ils croyaient criminel qu’on cherchât à en savoir plus long qu’un simple mortel. C’était démence que regarder au-delà du ciel et la pensée n’en venait à personne. Mais, à mesure que diminua cette pureté de l’âge d’or, les mauvais génies dont j’ai parlé inventèrent les Sciences. Elles furent d’abord peu nombreuses avec peu d’initiés. Plus tard, la superstition des Chaldéens et la vaine frivolité des Grecs les surchargèrent de tortures sans nombre pour l’intelligence, au point que la grammaire seule peut faire le supplice de toute une vie.
XXXIII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 42).
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Les animaux les plus fous sont les plus heureux ►
Parmi les sciences, les plus estimées sont celles qui se rapprochent le plus de la Folie
XXXIII. — Parmi les Sciences, au reste, celles qu’on met au pinacle sont le plus voisines du sens commun, c’est-à-dire de la Folie. Les théologiens ont faim, les physiciens ont froid, on ridiculise les astrologues, on néglige les dialecticiens. « Mais le médecin, à lui seul, vaut bien des hommes » ; et dans cette profession, le plus ignorant, le plus aventureux, le plus étourdi est aussi le plus couru, même chez les grands. C’est que la médecine ordinaire aujourd’hui n’est qu’une forme de la flatterie, non moins que la rhétorique. Après les médecins, le haut du pavé est aux gens de loi, et peut-être même marchent-ils les premiers. À en croire l’unanimité des philosophes, leur profession n’est qu’une ânerie ; cependant, ces ânes ont en main les plus grandes comme les plus petites affaires. Leurs vastes domaines s’arrondissent, pendant que le théologien, qui a dépouillé toutes les paperasses divines, grignote du lupin et pourchasse sans trêve les punaises et les poux. La faveur va donc aux Sciences qui se rapprochent le plus de la Folie ; de même, les hommes les plus heureux sont ceux qui ont pu s’enfuir le plus loin des Sciences et prendre pour maître la seule Nature. Elle n’est en défaut nulle part, à moins qu’on ne veuille sortir des limites de la condition mortelle.
La Nature hait l’artifice et rien ne vaut ce qu’il n’a pas profané.
XXXIV
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 42-43).
◄ Parmi les sciences, les plus estimées sont celles qui se rapprochent le plus de la Folie
Les fous sont plus heureux que les sages ►
Les animaux les plus fous sont les plus heureux
XXXIV. — Ne croyez-vous pas, dans tout le reste des espèces animales, que celles qui vivent le mieux sont les moins éduquées, celles qui n’ont pour les instruire que la Nature ? Qu’y a-t-il de plus heureux et de plus admirable que les abeilles ? Pourtant, elles ne possèdent pas tous les sens. L’architecture découvrira-t-elle des moyens de construire égaux aux leurs ? Un philosophe a-t-il jamais institué une république semblable ? Le cheval, au contraire, qui a les mêmes sens que les hommes et vit en leur compagnie, participe à leurs misères. Ne supportant point d’être dépassé à la course, il s’exténue et, s’obstinant à vaincre dans la bataille, il est percé de coups et mord la poussière avec son cavalier. Je passe sous silence le mors très rude, les éperons aigus, la captivité de l’écurie, le fouet, le bâton, les brides, le cavalier, enfin tout ce drame d’une servitude qu’il accepte volontairement, lorsque d’un courage tout humain il se donne entièrement à sa vengeance.
Combien est préférable l’existence des mouches et des oiseaux, livrés au hasard et à l’instinct naturel autant que le permet l’embûche des hommes ! Mis en cage par eux et instruits à imiter leur voix, les oiseaux perdent étrangement de leur beauté native. Tant l’emportent sur les défigurations de l’Art les ouvrages de la Nature ! Aussi ne louerai-je jamais assez ce coq qui faisait le Pythagore en ses métamorphoses ! Ayant été tout : philosophe, homme, femme, roi, particulier, poisson, cheval, grenouille, et je crois même éponge, il jugeait que l’homme était le plus calamiteux des animaux, parce que tous acceptent de vivre dans les limites de leur nature, tandis que seul il s’efforce de les franchir.
XXXV
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 43-44).
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De l’amour des princes pour les fous et autres bouffons de cour ►
Les fous sont plus heureux que les sages
XXXV. — Encore préférait-il, à beaucoup d’égards, parmi les hommes, les ignorants aux savants et aux puissants. Gryllus encore fut bien plus sensé qu’Ulysse fécond en conseils, quand il aima mieux grogner dans une étable, plutôt que d’affronter avec lui tant de périls. Tel me paraît être l’avis d’Homère, père des fables, qui appelle tous les mortels infortunés et calamiteux, et donne fréquemment à Ulysse, son modèle de sagesse, l’épithète de gémissant, dont il n’use jamais pour Pâris, Ajax ou Achille. Quelle en est la raison ? C’est que le héros adroit et artificieux ne faisait rien sans le conseil de Pallas, et que sa sagesse excessive le détournait absolument de celui de la Nature.
Les vivants qui obéissent à la Sagesse sont de beaucoup les moins heureux. Par une double démence, oubliant qu’ils sont nés hommes, ils veulent s’élever à l’état des Dieux souverains et, à l’exemple des Géants, munis des armes de la science, ils déclarent la guerre à la Nature. À l’inverse, les moins malheureux sont ceux qui se rapprochent le plus de l’animalité et de la stupidité.
Essayons de le faire comprendre, non par des enthymèmes stoïciens, mais par un exemple grossier. Y a-t-il, par les Dieux immortels ! espèce plus heureuse que ces gens qu’on traite vulgairement de toqués, de timbrés ou d’innocents, de très beaux surnoms à mon avis ? L’assertion paraît d’abord insensée, absurde ; elle est pourtant d’une vérité certaine. Ces gens-là n’ont point la crainte de la mort, et, par Jupiter ! ce n’est pas peu de chose ! Leur conscience n’est point bourrelée. Les histoires de revenants ne leur causent aucune épouvante. Chez eux, nulle peur d’apparitions et de fantômes, nulle inquiétude des maux à craindre, nulle espérance exagérée des biens à venir. Rien, en somme, ne les tourmente de ces mille soucis dont la vie est faite. Ils ignorent la honte, la crainte, l’ambition, l’envie, l’amour, et même, s’ils parviennent à l’inconscience de la brute, les théologiens assurent qu’ils sont sans péché.
Repasse maintenant avec moi, sage plein d’insanité, tant de nuits et de jours où l’inquiétude crucifie ton âme ; entasse devant toi tous les ennuis de ta vie, et tâche de comprendre enfin de combien de maux j’exempte mes fous. Ajoutez que, non seulement ils passent leur temps en réjouissances, badinages, rires et chansons, mais qu’ils mènent partout où ils vont le plaisir, le jeu, l’amusement et la gaieté, comme si l’indulgence des Dieux les avait destinés à égayer la tristesse de la vie humaine. Aussi, quelles que soient les dispositions des gens envers leurs semblables, ceux-ci sont toujours reconnus pour des amis ; on les recherche, on les régale, on les caresse, on les choie, on les secourt au besoin, on leur permet de tout dire et de tout faire. Personne ne voudrait leur nuire, et les bêtes sauvages elles-mêmes évitent de leur faire du mal, les sentant d’instinct inoffensifs. Ils sont, en effet, sous la protection des Dieux, spécialement sous la mienne, et entourés à bon droit du respect universel.
XXXVI
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 44-45).
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La comparaison qu’on peut faire entre la vie d’un fou et celle d’un sage est toute en faveur de la première ►
De l’amour des princes pour les fous et autres bouffons de cour
XXXVI. — Les plus grands rois les goûtent si fort que plus d’un, sans eux, ne saurait se mettre à table ou faire un pas, ni se passer d’eux pendant une heure. Ils prisent leurs fous bien plus que les sages austères, qu’ils ont l’habitude d’entretenir par ostentation. Cette préférence s’explique aisément et n’étonne point, quand on voit ces sages n’apporter aux princes que tristesse. Pleins de leur savoir, ils ne craignent pas de blesser par des vérités ces oreilles délicates. Les bouffons, eux, procurent ce que les princes recherchent partout et à tout prix : l’amusement, le sourire, l’éclat de rire, le plaisir. Accordez aussi aux fous une qualité qui n’est pas à dédaigner : seuls, ils sont francs et véridiques. Et quoi de plus louable que la vérité ? Bien qu’un proverbe d’Alcibiade, chez Platon, la mette dans le vin et dans la bouche de l’enfance, c’est à moi qu’en doit revenir tout le mérite. Euripide le reconnaît par ce mot fameux : « Le fou débite des folies. » Tout ce que le fou a dans le cœur, il le montre sur son visage, l’exprime dans son discours ; les sages, au contraire, ont deux langues, que mentionne le même Euripide : l’une pour dire la vérité, l’autre pour dire ce qui est opportun. Ils savent « changer le noir en blanc », souffler de la même bouche le froid et le chaud, éviter de mettre d’accord leurs sentiments et leurs paroles.
Les princes, dans leur félicité, me paraissent fort à plaindre d’être privés d’entendre la vérité, et forcés d’écouter des flatteurs et non des amis. On me dira que les oreilles princières ont précisément horreur de la vérité et que, si elles fuient les sages, c’est par crainte d’ouïr parmi eux une voix plus sincère que complaisante. Je le reconnais, la vérité n’est pas aimée des rois. Et pourtant, mes fous réussissent cette chose étonnante de la leur faire accepter, et même de leur causer du plaisir en les injuriant ouvertement. Le même mot, qui, dans la bouche d’un sage, lui vaudra la mort, prononcé par un fou réjouira prodigieusement le maître. C’est donc que la vérité a bien quelque pouvoir de plaire, si elle ne contient rien d’offensant, mais les Dieux l’ont réservée aux fous. C’est pourquoi cette espèce d’hommes plaît tellement aux femmes, lesquelles sont par nature voluptueuses et frivoles. Quoi qu’ils tentent sur elles, même de tout à fait sérieux, elles le prennent pour jeu et plaisanterie, tant ce sexe est ingénieux, surtout à voiler ses peccadilles.
XXXVII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 45-46).
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Il faut donc souhaiter d’être fou ►
La comparaison qu’on peut faire entre la vie d’un fou et celle d’un sage est toute en faveur de la première
XXXVII. — Revenons à l’heureux sort des fous. Ayant passé leur vie allégrement, sans craindre ni pressentir la mort, ils émigrent tout droit vers les Champs Élyséens, et vont y divertir par leurs facéties les âmes pieuses et oisives. Comparez à présent, à cette destinée du fou, celle d’un homme sage à votre choix. Prenez un parangon de sagesse, celui qui a consumé dans l’étude des sciences son enfance et sa jeunesse, et perdu son plus bel âge en veilles, soucis, labeurs sans fin, et, le reste de sa vie, s’est privé du moindre plaisir ; il fut toujours parcimonieux, gêné, morne, assombri, sévère et dur pour soi-même, assommant et insupportable pour autrui, pâle, maigre, valétudinaire, chassieux, usé de vieillesse, chauve avant l’âge, voué à une mort prématurée. Qu’importe, au reste, qu’il meure, puisqu’il n’a jamais vécu ! Vous avez là le joli portrait du sage.
XXXVIII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 46-47).
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De la folie des maris, des chasseurs, des bâtisseurs, des voyageurs, des joueurs ►
Il faut donc souhaiter d’être fou
XXXVIII. — Mais j’entends coasser derechef les stoïciennes grenouilles : « La démence, disent-elles, est le pire des maux ; or, l’insigne folie touche à la démence ou plutôt se confond avec elle, puisqu’un dément est un esprit qui ne raisonne pas. » Mais les grenouilles se trompent absolument. Les Muses vont m’aider à anéantir leur syllogisme, tout spécieux qu’il soit. Socrate enseigne, dans Platon, à faire par division deux Vénus d’une seule Vénus, et de même deux Cupidons d’un seul ; nos dialecticiens devraient en faire autant et distinguer deux sortes de démence, pour se montrer eux-mêmes sensés. En effet, toute démence n’est pas nuisible par définition. Autrement Horace n’eût pas dit : « Suis-je le jouet d’un aimable délire ? » Platon n’eût pas compté la fureur poétique, celle des devins, et aussi l’exaltation des amoureux, parmi les grands bienfaits de ce monde ; la Sibylle n’eût pas qualifié d’insensée l’entreprise d’Énée. C’est donc bien qu’il y a deux espèces de démence.
Il en est une que les Furies déchaînent des Enfers, toutes les fois qu’elles lancent leurs serpents et jettent au cœur des mortels l’ardeur de la guerre, la soif inextinguible de l’or, l’amour déshonorant et coupable, le parricide, l’inceste, le sacrilège, et tout le reste, ou lorsqu’elles poursuivent de leurs torches terrifiantes les consciences criminelles. L’autre démence n’a rien de semblable ; elle émane de moi et c’est la plus souhaitable chose. Elle naît chaque fois qu’une douce illusion libère l’âme de ses pénibles soucis, et la rend aux diverses formes de la volupté. Cette illusion, Cicéron écrit à Atticus qu’il la désire comme un don suprême des Dieux, afin d’y trouver l’oubli de tous ses malheurs. Approuvons cet homme d’Argos qui fut assez fou pour passer des journées entières seul au théâtre à rire, applaudir et se gaudir, croyant voir jouer les plus belles pièces, alors qu’on ne jouait rien du tout. Dans le reste de la vie, il se conduisait à merveille : « Ses amis, dit Horace, le trouvaient obligeant, sa femme, délicieux, ses serviteurs, indulgent, et il ne se mettait pas en fureur pour une bouteille décachetée. » Les soins de sa famille et les remèdes le guérirent ; il revint en possession de lui-même et s’en plaignait en ces termes : « Par Pollux ! vous m’avez tué, ô mes amis ! Vous ne m’avez nullement sauvé, en m’arrachant ma joie, en me forçant à quitter la charmante illusion de mon esprit. » Il disait bien, et plus que lui auraient eu besoin d’ellébore les gens qui avaient réussi à droguer, comme une maladie, cette folie si heureuse et si bienfaisante.
Je n’appelle pas démence, notez-le bien, toute aberration des sens ou de l’esprit. Un qui a la berlue prend un âne pour un mulet, comme un autre s’extasie sur un mauvais poème ; on n’est pas fou pour cela. Mais si, outre les sens, le jugement s’y trompe, et surtout avec excès et continuité, on peut reconnaître la démence ; c’est le cas de l’homme qui, chaque fois que l’âne brait, jouit d’une symphonie, ou du pauvre diable, d’infime condition, qui se figure être Crésus, roi de Lydie. Assez souvent, cette espèce de folie est agréable, tant à ceux qui l’éprouvent qu’à ceux qui en sont témoins et sont fous d’une autre façon. Elle est beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit dans le public. À tour de rôle, le fou se moque du fou, et ils s’amusent l’un de l’autre. L’on voit même assez souvent que c’est le plus fou des deux qui rit le plus fort.
XXXIX
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 47-49).
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De la folie des faiseurs de contes et des personnes superstitieuses ►
De la folie des maris, des chasseurs, des bâtisseurs, des voyageurs, des joueurs
XXXIX. — Mon avis, à moi, Folie, est que plus on est fou, plus on est heureux, pourvu qu’on s’en tienne au genre de folie qui est mon domaine, domaine bien vaste à la vérité, puisqu’il n’y a sans doute pas, dans l’espèce humaine, un seul individu sage à toute heure et dépourvu de toute espèce de folie. Il n’existe ici qu’une différence : l’homme qui prend une citrouille pour une femme est traité de fou, parce qu’une telle erreur est commise par peu de gens ; mais celui dont la femme a de nombreux amants et qui, plein d’orgueil, croit et déclare qu’elle surpasse la fidélité de Pénélope, celui-là personne ne l’appellera fou, parce que cet état d’esprit est commun à beaucoup de maris.
Rangeons parmi ces illusionnés les chasseurs forcenés, dont l’âme n’est vraiment heureuse qu’aux sons affreux du cor et dans l’aboiement des chiens. Je gage que l’excrément des chiens pour eux sent la cannelle. Et quelle ivresse à dépecer la bête ! Dépecer taureaux et béliers, c’est affaire au manant ; au gentilhomme de tailler dans la bête fauve. Le voici, tête nue, à genoux, avec le coutelas spécial qu’aucun autre ne peut remplacer ; il fait certains gestes, dans un certain ordre, pour découper certains membres suivant le rite. Autour de lui, la foule, bouche bée, admire toujours comme un spectacle nouveau ce qu’elle a vu déjà plus de mille fois, et l’heureux mortel admis à goûter de l’animal n’en tire pas mince honneur. À force de poursuivre les bêtes fauves et de s’en nourrir, les chasseurs finissent par leur ressembler ; ils n’en croient pas moins mener la vie des rois.
Fort semblables sont les gens qui ont la manie de la pierre, qui changent un jour les bâtiments ronds en bâtiments carrés, un autre jour, les carrés en ronds. Aucune mesure, aucun terme à ces travaux, qui finissent par les ruiner complètement. Ils n’ont plus le moyen de se loger ni de se nourrir. Qu’importe ! ils ont passé quelques années parfaitement heureux.
Je vois auprès d’eux ceux qui, par des pratiques nouvelles et mystérieuses, travaillent à changer la nature des éléments et en recherchent un cinquième, la quintessence, à travers la terre et les mers. Se nourrissant d’un doux espoir, ils n’épargnent jamais l’effort ni la dépense. Ils ont toujours à l’esprit quelque imagination merveilleuse qui les égare, et l’illusion leur en est si chère qu’ils y perdent tout leur bien et n’ont plus de quoi construire un dernier fourneau. Loin d’abandonner pour cela leurs rêveries enchantées, ils poussent les autres de leur mieux vers une félicité pareille. Lorsque enfin la dernière espérance les quitte, il leur suffit, pour être consolés, de cette belle parole : « Dans les grandes choses, c’est assez d’avoir voulu. » Ils s’en prennent alors à la brièveté de leur vie, qui n’a pas permis d’accomplir leur vaste dessein.
Les joueurs doivent-ils être admis dans notre collège ? j’en doute un peu. Il n’y a pourtant pas de spectacle prêtant à rire comme ces gens assemblés, dont le cœur bondit et palpite au bruit des dés qui tombent. L’espoir de gagner ne les abandonne jamais ; mais, lorsque la nef qui portait leur fortune s’est brisée contre l’écueil du jeu, beaucoup plus redoutable que le cap Malée, lorsque les naufragés sortent des flots à grand-peine et tout nus, ils frauderaient tout le monde plutôt que leur gagnant, craignant avant tout de passer pour peu délicats. N’y a-t-il pas des vieillards presque aveugles qui, pour jouer encore, s’affublent de besicles ? Et lorsque enfin la goutte justicière leur a tordu les articulations, ne se payent-ils pas des remplaçants pour jeter leurs dés sur la table ? Ce serait charmant, si le plus souvent le jeu ne s’achevait par des rages, ce qui est du ressort des Furies, non du mien.
XL
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 49-50).
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De la folie de certaines superstitions en matière de religion ►
De la folie des faiseurs de contes et des personnes superstitieuses
XL. — Je reconnais authentiquement de notre farine ceux qui se plaisent à écouter ou à conter de mensongères et monstrueuses histoires de miracles. Ils ne se lassent point d’entendre ces fables énormes sur les fantômes, lémures et revenants, sur les esprits de l’Enfer et mille prodiges de ce genre. Plus le fait est invraisemblable, plus ils s’empressent d’y croire et s’en chatouillent agréablement les oreilles. Ces récits, d’ailleurs, ne servent pas seulement à charmer l’ennui des heures ; ils produisent quelque profit, et tout au bénéfice des prêtres et des prédicateurs.
Bien voisins sont les gens qui, par une folle mais douce persuasion, se figurent que la rencontre d’une statue ou d’une peinture de ce Polyphème de saint Christophe les assure de ne point mourir dans la journée, ceux qui adressent à sainte Barbe sculptée les paroles prescrites qui font revenir sain et sauf de la bataille, ceux qui s’adressent à saint Érasme à certains jours, avec certains petits cierges et certaines petites prières, convaincus qu’ils feront fortune promptement. De même qu’il y a pour eux un second Hippolyte, ils ont trouvé en saint Georges un autre Hercule. Ils en sont presque à adorer son cheval très dévotement caparaçonné et adorné ; de petits présents gagnent ses faveurs et jurer par son casque d’airain est un vrai serment de roi.
Que dirai-je de celui qui se flatte délicieusement d’obtenir pour ses crimes des pardons imaginaires, mesure comme à la clepsydre la durée du Purgatoire, et s’en fait une table mathématique infaillible de siècles, années, mois, jours et heures ? ou de qui se nourrit de formules magiques et d’oraisons inventées par un pieux imposteur, vaniteux ou avide, et qui s’en promet tout, richesses, honneurs, plaisirs, abondance, santé toujours solide, verte vieillesse et, pour finir, un siège au Paradis, auprès du Christ ! Encore ne veulent-ils s’y asseoir que le plus tard possible, quand les voluptés de cette vie, auxquelles ils se cramponnent, les abandonneront malgré eux et qu’ils devront se contenter de celles du Ciel. Voyez donc ce marchand, ce soldat, ce juge, qui, sur tant de rapines, prélèvent un peu de monnaie et s’imaginent, en l’offrant, purifier d’un seul coup le marais de Lerne qu’est leur vie, racheter par un simple pacte tant de parjures, de débauches, d’ivrogneries, de rixes, de meurtres, d’impostures, de perfidies et de trahisons, rachat si parfait, croient-ils, qu’ils pourront librement recommencer ensuite la série de leurs scélératesses.
Quoi de plus fou, que dis-je ? quoi de plus heureux que ces autres qui récitent quotidiennement sept petits versets du saint Psautier et s’en promettent la félicité des élus ! Or, ces petits versets magiques, un certain diable, par facétie, les aurait indiqués à saint Bernard, étant au reste plus étourdi que malin, puisqu’il fut pris à son propre piège. Et de pareilles folies, dont j’ai moi-même presque honte, ce n’est pas seulement le vulgaire qui les approuve, ce sont aussi des professeurs de religion.
Inspiré du même esprit, chaque pays réclame pour son usage un saint particulier. Il lui confère des attributions propres, établit ses rites distincts. Il en faut un pour guérir le mal de dents, un autre pour délivrer les femmes en couches ; il y a celui qui retrouve les objets volés, celui qui apparaît au naufragé et le sauve, celui qui protège les troupeaux, et ainsi des autres, car l’énumération n’en finirait pas. Certains cumulent les pouvoirs, particulièrement la Vierge mère de Dieu, à qui le commun des hommes en attribue presque plus qu’à son Fils.
XLI
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 50-51).
◄ De la folie des faiseurs de contes et des personnes superstitieuses
De la folie nobiliaire ►
De la folie de certaines superstitions en matière de religion
XLI. — Mais que sollicite-t-on de ces saints, sinon ce qui concerne la Folie ? Lisez tous les ex-voto qui, dans certains temples, couvrent les murs jusqu’à la voûte ; personne n’a jamais demandé la guérison de la folie ou d’acquérir un poil de sagesse. Celui-ci s’est sauvé à la nage, celui-là a survécu aux blessures du combat ; celui qui a fui pendant la bataille, laissant les autres l’achever, dit sa chance et son courage ; celui qui a tâté de la potence, fait honneur de sa délivrance à quelque saint propice aux voleurs, et pourra recommencer à soulager le prochain encombré de sa richesse. Il y a l’homme qui a brisé les portes de sa prison, celui qui a guéri de sa fièvre, à la grande irritation du médecin, celui qui, ayant avalé le poison, l’a rendu par le bas et s’en est purgé sans en mourir, ce qui fait que sa femme a perdu sa peine et son argent. Il y a celui dont la voiture a versé et qui a ramené chez lui ses chevaux sains et saufs, celui qui a été retiré vivant des décombres, celui qui, pincé par le mari, s’est échappé. Pas un ne rend grâces d’être délivré d’une folie. Il est donc bien doux d’être sans raison, puisque les mortels prient pour être sauvés de tout, excepté de moi.
Mais pourquoi m’embarquer sur cette mer de superstitions ? « Eussé-je cent langues, cent bouches et une voix d’airain, je ne pourrais dénombrer toutes les sortes de fous, ni tous les noms de la Folie. » C’est que la vie ordinaire des chrétiens regorge de ces extravagances, que les prêtres volontiers admettent et entretiennent, sans ignorer quel profit leur en revient. Dans ces milieux, un sage importun peut se lever et dire les choses telles qu’elles sont : « Tu ne feras pas mauvaise fin, si tu as bien vécu. Pour racheter tes péchés, joins à ta pièce de monnaie la haine de tes fautes, avec larmes, veilles, prières et jeûnes, et change complètement de conduite. Le saint que tu pries te protégera, si ta vie ressemble à la sienne. » Si le sage répète ces vérités et d’autres semblables, voyez comme il arrache les âmes à leur bonheur et dans quel trouble il les jette !
Comptons dans la confrérie ceux qui, de leur vivant, prévoient si minutieusement leurs obsèques, qu’ils en viennent à régler le nombre des cierges, des manteaux noirs, des chanteurs et des figurants du deuil, comme s’il devait venir jusqu’à eux quelque chose de ce spectacle, comme si moins de magnificence dans un enterrement pouvait humilier les morts. C’est l’état d’esprit des édiles qu’on vient d’élire et qui se préoccupent de donner des jeux et des festins.
XLII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 51-52).
◄ De la folie de certaines superstitions en matière de religion
De l’amour-propre national ►
De la folie nobiliaire
XLII. — Je me hâte, et pourtant comment passer sous silence ces gens que rien ne distingue d’un manœuvre infime, et dont l’orgueil se caresse d’un vain titre nobiliaire ! L’un veut remonter à Énée, l’autre à Brutus, un troisième à Arcture. Partout chez eux des portraits d’ancêtres sculptés et peints. Ils énumèrent des bisaïeux et trisaïeux, rappellent les antiques surnoms, ne ressemblant que trop eux-mêmes à la statue sans parole et n’étant guère plus que les images qu’ils étalent. Néanmoins, grâce à notre aimable Philautie, ils vivent parfaitement heureux ; et il ne manque pas de fous pareils pour regarder ces brutes comme des dieux.
Mais pourquoi citer tel ou tel exemple, alors qu’en tous lieux Philautie (l’Amour-Propre) répand merveilleusement le bonheur ? Celui-ci, plus laid qu’un singe, se voit beau comme Nirée ; celui-là se juge un Euclide pour trois lignes qu’il trace au compas ; cet autre croit chanter comme Hermogène, alors qu’il est l’âne devant la lyre et que sa voix sonne aussi faux que celle du coq mordant sa poule.
Encore un fort agréable genre de folie, celui des gens qui tirent honneur du mérite de leurs domestiques et se l’attribuent. Ainsi fut archi-heureux un richard dont parle Sénèque. Contait-il une historiette, il avait sous la main des serviteurs qui lui soufflaient les mots, et, tout fragile qu’il fût, il eût accepté fort bien un défi au pugilat, assuré d’avoir chez lui quantité d’esclaves robustes.
Pour les artistes de profession, qu’est-il besoin d’en parler ? Chacun d’eux a sa Philautie particulière et céderait plutôt son champ paternel que son talent. C’est surtout le cas du Comédien, du Chanteur, de l’Orateur et du Poète. Moins il a de valeur, plus il a de prétention et d’impertinence, plus il se rengorge et plastronne. Et tous trouvent à placer leur marchandise, car c’est toujours ce qu’il y a de plus inepte qui rencontre le plus d’admirateurs. Le pire plaît nécessairement au plus grand nombre, la majorité des hommes étant asservie à la Folie. Puisque, aussi bien, le plus inhabile est aussi le plus satisfait de lui-même et le plus admiré, à quoi bon s’attacher au vrai savoir, qui est pénible à acquérir, rend ennuyeux et timide et n’est apprécié, en somme, que de si peu de gens ?
XLIII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 52-53).
◄ De la folie nobiliaire
Des avantages que procurent l’amour-propre et l’adulation ►
De l’amour-propre national
XLIII. — Si la nature fait naître chaque homme avec cette Philautie, qui est Amour de soi, elle en a muni également chaque nation et chaque cité. D’où suit que les Anglais revendiquent, entre autres dons, la beauté, physique, le talent musical et celui des bons repas ; les Écossais se vantent d’une noblesse, d’un titre de parenté royale, de l’habileté dans la controverse ; les Français prennent pour eux l’urbanité ; les Parisiens s’arrogent presque le monopole de la science théologique ; les Italiens, celui des bonnes lettres et de l’éloquence, et ils en tirent comme peuple l’orgueil d’être le seul qui ne soit pas barbare. Dans ce genre de félicité, les Romains l’emportent et s’enchantent encore du rêve de l’antique Rome. Le bonheur des Vénitiens est dans le cas qu’ils font de leur noblesse. Les Grecs, qui se regardent comme les créateurs des arts, s’attribuent les titres de gloire des héros de l’antiquité. Les Turcs, ce ramassis de barbares, prétendent à la meilleure religion et raillent les Chrétiens, qu’ils traitent de superstitieux. Plus amusants encore sont les Juifs, qui attendent avec constance leur Messie et, aujourd’hui encore, tiennent à leur Moïse mordicus. Les Espagnols ne cèdent à personne l’honneur des armes. Les Allemands sont fiers de leur haute taille et de leurs connaissances en magie.
XLIV
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 53).
◄ De l’amour-propre national
Le bonheur n’est qu’une illusion ►
Des avantages que procurent l’amour-propre et l’adulation
XLIV. — N’allons pas plus loin ; vous voyez, je pense, combien Philautie procure de satisfactions à tous et à chacun.
Elle a pour sœur Flatterie, qui lui ressemble fort, car Philautie se caresse soi-même et Flatterie caresse les autres. Cependant celle-ci est décriée de nos jours, du moins par les gens que troublent les mots et non les réalités. Ils estiment que la sincérité est incompatible avec la flatterie, alors que tant d’exemples, dont celui des animaux, leur démontreraient le contraire. Qu’y a-t-il de plus flatteur que le chien et aussi de plus fidèle ? de plus caressant que l’écureuil et en même temps de plus ami de l’homme ? Voudriez-vous admettre que les lions farouches, les tigres féroces ou les irritables léopards soient plus favorables à la vie humaine ? Il y a bien une flatterie, assurément pernicieuse, qu’utilisent parfois la méchanceté et la moquerie pour perdre les malheureux. Mais celle qui vient de moi naît de la bonté et de la candeur ; elle se trouve beaucoup plus voisine de la vertu que la rudesse, son contraire, et que cette humeur qu’Horace dit morose et sauvage. Elle relève les âmes abattues, adoucit les tristesses, stimule les nonchalants, anime les engourdis, soulage les malades, amollit les cœurs furieux, rapproche les amoureux et les tient unis. Elle encourage l’enfant à aimer l’étude, déride le vieillard, insinue aux princes, sans les blesser, des conseils et des leçons enveloppés dans une louange. En somme, elle rend chacun plus agréable et plus cher à soi-même, ce qui est l’essence du bonheur. Voit-on plus obligeant que deux mulets qui s’entre-grattent.
La flatterie fait partie de cette Éloquence tant célébrée, et davantage encore de la Médecine, et au plus haut point de la Poésie. Elle est le miel et le condiment de toutes les relations entre les hommes.
XLV
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 53-55).
◄ Des avantages que procurent l’amour-propre et l’adulation
Des bienfaits que la Folie procure ►
Le bonheur n’est qu’une illusion
XLV. — Mais, dira-t-on, c’est un malheur d’être trompé ! Bien plus grand malheur de ne pas l’être. L’erreur est énorme de faire résider le bonheur dans les réalités : il dépend de l’opinion qu’on a d’elles. Il y a tant d’obscurité, tant de diversité dans les choses humaines, qu’il est impossible d’en rien élucider, comme l’ont justement dit mes Académiciens, « les moins orgueilleux des philosophes » ; ou bien, si quelqu’un arrive à la connaissance, c’est bien souvent aux dépens de son bonheur.
L’esprit de l’homme est ainsi fait qu’on le prend beaucoup mieux par le mensonge que par la vérité. Faites-en l’expérience ; allez à l’église quand on y prêche. S’il est question de choses sérieuses, l’auditoire dort, bâille, s’embête. Que le crieur (pardon, je voulais dire l’orateur), comme cela est fréquent, entame un conte de bonne femme, tout le monde se réveille et se tient bouche bée. De même, s’il y a quelque saint un peu fabuleux et poétique, à la façon de saint Georges, de saint Christophe ou de sainte Barbe, vous verrez venir à lui beaucoup plus de dévots qu’à saint Pierre, à saint Paul ou même au Christ. Mais ces choses-là n’ont rien à faire ici.
Qu’un tel bonheur coûte peu ! Les moindres connaissances, comme la grammaire, s’acquièrent à grand-peine, tandis que l’opinion se forme très aisément ; et elle contribue tout autant au bonheur et même bien davantage. Tel homme se nourrit de salaisons pourries, dont un autre ne pourrait supporter l’odeur ; puisqu’il y goûte une saveur d’ambroisie, qu’est-ce que cela fait à son plaisir ? Par contre, celui à qui l’esturgeon donne des nausées n’y peut trouver aucun agrément. Une femme est laide à faire peur, mais son mari l’égale à Vénus ; c’est tout comme si elle était parfaitement belle. Le possesseur d’un méchant tableau, barbouillé de cinabre et de safran, le contemple et l’admire, convaincu qu’il est d’Apelle ou de Zeuxis ; n’est-il pas plus heureux que celui qui aura payé très cher une peinture de ces artistes et la regardera peut-être avec moins de plaisir ? J’ai connu quelqu’un de mon nom qui fit présent à sa jeune femme de fausses pierreries et lui persuada, étant beau parleur, qu’elles étaient non seulement vraies et naturelles, mais rares et d’un prix inestimable. Voyons, qu’est-ce que cela faisait à la jeune dame ? Elle ne repaissait pas moins joyeusement ses yeux et son esprit de cette verroterie ; elle n’en serrait pas moins précieusement ces riens comme un trésor. Le mari cependant évitait la dépense et profitait de l’illusion de sa femme, aussi reconnaissante que si elle avait reçu un cadeau princier.
Trouvez-vous une différence entre ceux qui, dans la caverne de Platon, regardent les ombres et les images des objets, ne désirant rien de plus et s’y plaisant à merveille, et le sage qui est sorti de la caverne et qui voit les choses comme elles sont ? Si le Mycille de Lucien avait pu continuer à jamais le rêve doré où il était riche, il n’aurait pas eu d’autre félicité à souhaiter. Il n’y a donc pas de différence ou, s’il en est une, c’est la condition des fous qu’il faut préférer. Leur bonheur coûte peu, puisqu’il suffit d’un grain de persuasion ; ensuite, beaucoup en jouissent ensemble.
XLVI
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 55).
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La Folie a l’univers pour temple ►
Des bienfaits que la Folie procure
XLVI. — Or nous savons qu’aucun bien n’agrée s’il n’est partagé. Mais les sages sont en bien petit nombre, si même il y en a : la Grèce, depuis tant de siècles, en compte sept en tout, et encore je parie gros qu’en examinant bien, on ne trouverait pas chez eux la moitié ou même le tiers d’un homme sage.
Parmi tant de bienfaits dont on loue Bacchus, le premier est de chasser les soucis, il est vrai pour bien peu de temps, car ils reviennent au galop, comme on dit, dès qu’on a cuvé sa piquette. Les avantages que je procure sont bien plus complets, bien plus définitifs. En quelle ivresse perpétuelle je plonge l’âme ! Comme je la remplis de joies, de délices et de transports, sans lui demander le moindre effort ! Et je n’écarte personne de mes faveurs, tandis que les autres divinités choisissent leurs privilégiés. Tout pays ne produit point ce vin généreux et doux qui, pour chasser les soucis, se verse avec la riche espérance. » Peu d’êtres reçoivent la beauté, présent de Vénus, moins encore l’éloquence, don de Mercure, Hercule n’accorde pas la richesse à beaucoup de monde, ni Jupiter homérique le sceptre au premier venu. Mavors reste souvent neutre dans les combats. Nombreux sont ceux qui s’éloignent déçus du trépied d’Apollon. Le fils de Saturne lance fréquemment sa foudre, et Phébus quelquefois, de ses traits, envoie la peste. Neptune noie plus de monde qu’il n’en sauve. Véjoves, Plutons, Atés, Châtiments, Fièvres, n’en parlons pas ; ce ne sont pas des êtres divins, mais des bourreaux.
Il n’y a que moi, la Folie, pour partager indistinctement entre les hommes une bienfaisance toujours prête.
XLVII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 56-57).
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Aspects divers que prend la Folie : folie du petit peuple ; folie des marchands ►
La Folie a l’univers pour temple
XLVII. — Je n’attends point de vœux ; je ne me mets pas en colère ; je ne réclame pas d’offrande expiatoire pour un détail omis dans un rite. Je ne remue point ciel et terre, si l’on a convié les autres Dieux en me laissant à la maison ou si l’on ne m’a pas admise à flairer l’odeur des victimes. Sur ce point, les divinités sont tellement exigeantes qu’on a plus d’avantage et de sécurité à les négliger qu’à les servir ; il y a comme cela des hommes de caractère si fâcheux et si faciles à irriter, qu’il vaudrait mieux les ignorer complètement que de les avoir pour amis.
Mais personne, dit-on, n’offre de sacrifice à la Folie, ni ne lui élève de temple. C’est exact, et cette ingratitude, je vous l’ai dit, m’étonne assez ; mais je suis indulgente et je prends la chose du bon côté. Je ne tiens même pas à tout cela. Que me ferait un peu d’encens ou de farine sacrée, un bouc, une truie, alors que partout où sont des hommes, j’obtiens un culte que même les théologiens tiennent pour excellent ? Faudrait-il, par hasard, jalouser Diane parce qu’on l’honore avec du sang humain ? Je me trouve, moi, parfaitement servie par chacun et en tout lieu, lorsque les cœurs me possèdent, lorsque les mœurs me reflètent et lorsque la vie est à mon image.
Cette façon de pratiquer un culte n’est pas fréquente parmi les chrétiens. La plupart présentent à la Vierge, mère de Dieu, un petit cierge, en plein jour, qui ne lui sert de rien. Mais qu’il y en a peu à s’efforcer d’imiter ses vertus, la chasteté, la modestie, l’amour des choses divines ! C’est pourtant là le culte véritable, de beaucoup le plus agréable aux habitants du Ciel. Pourquoi, au surplus, désirerais-je un temple, disposant du plus beau de tous, puisque j’ai l’univers ? Partout où il y a des hommes, j’ai des fidèles. Je ne suis pas assez sotte pour demander des figurations sculptées ou peintes, tout à fait inutiles à mon culte. De niais et grossiers dévots adorent, à la place des Dieux, leurs images ; il arrive pareillement à un mortel d’être supplanté par son représentant. Pour moi, je compte autant de statues qu’il y a d’hommes, puisque, même involontairement, ils sont ma vivante image. Les autres Dieux ne peuvent donc point m’inspirer d’envie, pour posséder chacun sur la terre sa chapelle et ses jours de dévotion ; tels sont à Rhodes, Phébus ; à Chypre, Vénus ; à Argos, Junon ; à Athènes, Minerve ; sur le mont Olympe, Jupiter ; à Tarente, Neptune ; à Lampsaque, Priape. À moi, c’est dans tout l’univers que des victimes bien plus précieuses sont offertes continuellement.
XLVIII
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 57-58).
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Folie des grammairiens ►
Aspects divers que prend la Folie : folie du petit peuple ; folie des marchands
XLVIII. — Si je vous parais m’exprimer avec plus de présomption que d’exactitude, examinons ensemble l’existence des hommes ; leurs dettes envers moi apparaîtront clairement, comme l’estime que me témoignent les grands et les petits. Ne recensons pas chaque condition de la vie, ce serait trop long ; par les plus insignes, nous jugerons bien des autres. Pourquoi parler du vulgaire et de la plèbe qui, sans contestation, m’appartiennent tout entiers ? Tant de formes de la folie y abondent et chaque journée en fait naître tant de nouvelles, que mille Démocrite ne suffiraient pas à s’en moquer, et il y aurait toujours à faire appel à un Démocrite de plus. On ne pourrait croire combien d’amusements et de joyeusetés quotidiennes les Dieux tirent des pauvres hommes. Ils passent les heures sobres du matin à accueillir les contestations et à attendre des vœux. Bientôt, gorgés de nectar et incapables de toute occupation sérieuse, ils gagnent la partie la plus élevée du Ciel, d’où ils se penchent, pour regarder les actions humaines. Il n’est pas, pour eux, spectacle plus divertissant. Par Dieu ! quel théâtre est-ce là ! Quelle agitation et quelles variétés de fous !
J’aime moi-même aller les voir, assise parmi les Dieux de la poésie. L’un se meurt pour une petite femme et, moins il est aimé, plus il se passionne ; l’autre épouse non une femme, mais une dot. L’un prostitue sa femme ; l’autre la surveille, jaloux comme Argus. Ah ! que de folies se font ou se disent pour un deuil, où ce sont des comédiens payés qui représentent la douleur ! Et voici quelqu’un qui pleure au tombeau de sa belle-mère ! Un homme fera passer dans son ventre tout son gain, au risque d’être affamé bientôt ; un autre mettra son bonheur à dormir et à ne rien faire. Des gens s’agitent sans relâche pour les affaires du voisin, et des leurs n’ont cure. Certains vivent d’emprunts, se croient riches avec l’argent d’autrui, et sont à deux pas de la déconfiture. Tout le bonheur de celui-ci est de vivre pauvre pour enrichir un héritier. Celui-là, pour un profit maigre et douteux, court à travers les mers, exposant au danger des flots et des vents une existence qu’aucun argent ne saurait lui rendre. Cet autre préfère chercher fortune à la guerre que se reposer en sécurité dans sa maison. Il en est qui courtisent les vieillards sans enfants, pensant ainsi s’enrichir plus commodément ; d’autres, bien entendu, font le même manège auprès des vieilles femmes fortunées. Tout cela prépare aux Dieux un spectacle bien amusant pour le jour où les dupeurs sont dupés.
Une race très folle et très sordide est celle des Marchands, puisqu’ils exercent un métier fort bas et par des moyens fort déshonnêtes. Ils mentent à qui mieux mieux, se parjurent, volent, fraudent, trompent et n’en prétendent pas moins à la considération, grâce aux anneaux d’or qui encerclent leurs doigts. Ils ont, au reste, l’admiration des moinillons adulateurs, qui les appellent en public « vénérables », probablement pour s’assurer leur part dans l’argent mal acquis. Ailleurs, vous voyez certains Pythagoriciens si persuadés de la communauté des biens que, tout ce qui sans surveillance passe à leur portée, ils s’en emparent tranquillement comme d’un héritage. Il en est qui ne sont riches que de leurs souhaits ; les rêves agréables qu’ils font suffisent à les rendre heureux. Quelques-uns, satisfaits de paraître fortunés hors de chez eux, à la maison meurent consciencieusement de faim. Tout ce qu’il possède, celui-ci se hâte de le dissiper, et celui-là thésaurise sans scrupule. Celui-ci se fatigue à briguer les honneurs populaires, cet autre s’acoquine au coin de son feu. Bon nombre intentent des procès sans fin et leur opiniâtreté batailleuse n’avantage que la lenteur des juges et la collusion de l’avocat. L’un se passionne pour la nouveauté d’un projet, l’autre seulement pour sa grandeur. Et en voici un qui, pour aller à Jérusalem, à Rome, ou bien chez saint Jacques, où rien ne l’appelle, plante là sa maison, sa femme et ses enfants.
En somme, si vous pouviez regarder de la Lune, comme autrefois Ménippe, les agitations innombrables de la Terre, vous penseriez voir une foule de mouches ou de moucherons, qui se battent entre eux, luttent, se tendent des pièges, se volent, jouent, gambadent, naissent, tombent et meurent ; et l’on ne peut croire quels troubles, quelles tragédies, produit un si minime animalcule destiné à sitôt périr. Fréquemment, par une courte guerre ou l’attaque d’une épidémie, il en disparaît à la fois bien des milliers !
XLIX
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 59-60).
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Folie des poètes, des rhéteurs, et de tous les auteurs en général ►
Folie des grammairiens
XLIX. — Mais ne serais-je pas moi-même la plus folle créature et digne des moqueries répétées de Démocrite, si je continuais à énumérer les folies et les insanités populaires ? J’arrive à ceux qui se donnent, parmi les mortels, l’extérieur de la sagesse et convoitent, comme ils disent, le rameau d’or.
Au premier rang sont les Grammairiens, race d’hommes qui serait la plus calamiteuse, la plus affligée, et la plus accablée par les Dieux, si je ne venais atténuer les disgrâces de leur malheureuse profession par une sorte de douce folie. Ils ne sont pas seulement cinq fois maudits, c’est-à-dire exposés à cinq graves périls, comme dit une épigramme grecque ; c’est mille malédictions qui pèsent sur eux. On les voit toujours faméliques et sordides dans leur école ; je dis leur école, je devrais dire leur séjour de tristesse, ou mieux encore leur galère ou leur chambre de tortures. Parmi leur troupeau d’écoliers, ils vieillissent dans le surmenage, assourdis de cris, empoisonnés de puanteur et de malpropreté, et cependant je leur procure l’illusion de se croire les premiers des hommes. Ah ! qu’ils sont contents d’eux lorsqu’ils terrifient du regard et de la voix une classe tremblante, lorsqu’ils meurtrissent les malheureux enfants avec la férule, les verges et le fouet, lorsque, pareils à cet âne de Cumes, ils s’abandonnent à toutes les formes de la colère ! Cependant, la saleté où ils vivent leur semble être du meilleur goût et leur puanteur exhaler la marjolaine. Leur malheureuse servitude leur apparaît comme une royauté et ils n’échangeraient pas leur tyrannie contre le sceptre de Phalaris ou de Denys.
Mais leur plus grande félicité vient du continuel orgueil de leur savoir. Eux qui bourrent le cerveau des enfants de pures extravagances, comme ils se croient supérieurs, Bons Dieux ! à Palémon et à Donat ! Et je ne sais par quel sortilège ils se font accepter comme ils se jugent par les folles mamans et les pères idiots. Ils prennent aussi d’extrêmes plaisirs à découvrir sur des parchemins pourris, soit le nom de la mère d’Anchise, soit quelque expression inusitée comme busequa, bovinator, manticulator, ou encore à déterrer un fragment d’inscription sur un morceau de vieille pierre. Ô Jupiter ! quelle exaltation ! quel triomphe ! quels éloges ! Auraient-ils vaincu l’Afrique ou pris Babylone ? Leurs versiculets les plus froids et les plus sots, ils les colportent, leur trouvent des admirateurs et se persuadent que l’âme de Virgile a passé en eux. Rien ne les enchante davantage que de distribuer entre eux les admirations et les louanges, et d’échanger des congratulations. Mais, que l’un d’eux laisse échapper un lapsus et que, par hasard, un plus avisé s’en aperçoive, par Hercule ! quelle tragédie ! quelle levée de boucliers ! quelles injures et quelles invectives ! Que j’aie contre moi tous les grammairiens, si j’exagère !
J’ai connu un savant aux connaissances très variées, tout à fait un maître en grec, latin, mathématiques, philosophie et médecine, et presque sexagénaire, qui a tout quitté depuis plus de vingt ans pour se torturer à étudier la grammaire. Il se dirait heureux, s’il pouvait vivre assez pour définir à fond les huit parties du discours, ce que personne jusqu’ici, chez les Grecs ni chez les Latins, n’a pu faire à la perfection. Comme si c’était motif de guerre d’enlever une conjonction au domaine des adverbes ! On sait qu’il y a autant de grammaires que de grammairiens, et même davantage, puisque mon ami Alde, à lui seul, en a imprimé plus de cinq. Il n’en est pas de si barbare et de si pénible que notre homme consente à négliger ; il les feuillette et les manie sans cesse ; il épie les moindres sots qui débitent quelques niaiseries sur la matière, craignant toujours d’être volé de sa gloire et de perdre son travail de tant d’années. Appelez cela, à votre choix, insanité ou folie, ce m’est indifférent, pourvu que vous m’accordiez que c’est par mes bienfaits que l’animal, de beaucoup le plus malheureux de tous, s’élève à une telle félicité qu’il refuserait de troquer son sort contre celui du roi de Perse.
L
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 60-62).
◄ Folie des grammairiens
Folie des jurisconsultes, des dialecticiens et des sophistes ►
Folie des poètes, des rhéteurs, et de tous les auteurs en général
L. — Les Poètes me doivent moins, quoiqu’ils soient naturellement de mon ressort. Ils forment une race indépendante, comme dit le proverbe, appliquée constamment à séduire l’oreille des fous par des choses de rien et des fables purement ridicules. Il est surprenant qu’avec un tel bagage ils se promettent l’immortalité, une vie égale à celle des Dieux, et qu’ils se croient capables de l’assurer à autrui. Cette catégorie, qui est avant tout au service de l’Amour-Propre et de la Flatterie, est dans tout le genre humain celle qui m’honore avec le plus de sincérité et de constance.
Les Rhéteurs aussi relèvent de moi, quoiqu’il leur arrive quelquefois de m’être infidèles et de lier partie avec les philosophes. Entre autres sottises, je leur reproche d’avoir écrit tant de fois, et avec tant de sérieux, sur l’art de plaisanter. L’auteur, quel qu’il soit, du traité De la Rhétorique à Herennius compte la Folie parmi les facéties, et Quintilien, qui est prince dans leur ordre, a un chapitre sur le rire qui est plus long que l’Iliade ! La Folie a pour tous tant de prix que très souvent, pour suprême argument, il leur arrive de soulever une risée. C’est donc à moi qu’ils ont recours, puisque c’est mon rôle de faire éclater de rire.
De même farine sont les Écrivains, aspirant à une renommée immortelle par la publication de leurs livres. Tous me doivent énormément, ceux surtout qui griffonnent sur le papier de pures balivernes. Quant à ceux qui soumettent leur érudition au jugement d’un petit nombre de savants et qui ne récusent ni Persius ni Lélius, ils me semblent beaucoup plus misérables qu’heureux, vu la torture sans fin qu’ils s’imposent. Ils ajoutent, changent, suppriment, abandonnent, reprennent, reforgent, consultent sur leur travail, le gardent neuf ans, ne se satisfont jamais ; et la gloire, futile récompense que peu reçoivent, ils la payent singulièrement aux dépens du sommeil, ce bien suprême, et par tant de sacrifices, de sueurs et de tracas. Ajoutons la perte de la santé et de la beauté, l’ophtalmie et même la cécité, la pauvreté, les envieux, la privation de tout plaisir, la précoce vieillesse, la mort prématurée et beaucoup d’autres misères. Par cette continuité de sacrifices, notre savant ne croit pas acheter trop cher l’approbation que lui marchande tel ou tel cacochyme.
Et voici que mon écrivain, à moi, jouit d’un heureux délire, et sans fatigue laisse couler de sa plume tout ce qui lui passe par la tête, transcrit à mesure ses rêves, n’y dépensant que son papier, sachant d’ailleurs que plus seront futiles ses futilités, plus il récoltera d’applaudissements, ceux de l’unanimité des fous et des ignorants. Que lui importent ces trois docteurs qui pourraient les lire et qui en feraient fi ? que pèserait l’opinion d’un si petit nombre devant la multitude des contradicteurs ?
Mieux avisés encore ceux qui savent s’attribuer des ouvrages d’autrui. La gloire qui reviendrait à un autre pour son grand travail, ils se l’adjugent, certains que l’accusation de plagiat ne les empêchera pas d’en avoir eu pour un temps le bénéfice. Voyez-les plastronner sous les éloges et montrés du doigt par la foule : « Le voilà, cet homme fameux ! » Les libraires les exposent en belle place ; au titre de leurs ouvrages, se lisent trois noms le plus souvent étrangers et cabalistiques. Que signifient donc ces mots, Dieux immortels ! et qu’il y a peu de gens dans le vaste univers à pouvoir en comprendre le sens, moins encore à les approuver, puisque même les ignorants ont leurs préférences ! Ces mots, en réalité, sont d’ordinaire forgés ou tirés des livres des anciens. Il plaît à l’un de se nommer Télémaque, à un autre Stélénus ou Laërte, ou encore Polycrate ou Thrasimaque ; ils pourraient aussi bien donner à leurs livres le titre de Caméléon ou de Citrouille, ou y inscrire comme les philosophes Alpha ou Bêta.
Le fin du fin est de s’accabler d’éloges réciproques en épîtres et pièces de vers. C’est la glorification du fou par le fou, de l’ignorant par l’ignorant. Le suffrage de l’un proclame l’autre Alcée et celui-ci le salue Callimaque. Celui qui vous dit supérieur à Cicéron, vous le déclarez plus savant que Platon. On se cherche parfois un adversaire pour grandir sa réputation par une bataille. « Deux partis contraires se forment dans le public » ; les deux chefs combattent à merveille, sont tous deux vainqueurs et célèbrent leur victoire. Les sages se moquent à bon droit de cette extrême folie. Je ne la nie point ; mais, en attendant, j’ai fait des heureux qui ne changeraient pas leur triomphe pour ceux des Scipion.
Mais ces Savants aussi, qui prennent tant de plaisir à rire de ces énormités et à jouir de la folie des autres, ne sont pas moins mes débiteurs et ne pourraient le contester sans être les plus ingrats des hommes.
LI
Érasme de Rotterdam
Éloge de la Folie
Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion, 1964 (p. 62-63).
◄ Folie des poètes, des rhéteurs, et de tous les auteurs en général
Folie des philosophes ►
Folie des jurisconsultes, des dialecticiens et des sophistes
LI. — Parmi eux, les Jurisconsultes réclament le premier rang, personne n’étant plus vaniteux. Ils roulent assidûment le rocher de Sisyphe, en amoncelant des textes de lois sur un sujet auquel elles n’ont que faire. Accumulant glose sur glose, opinion sur opinion, ils donnent l’impression que leur science est la plus difficile. Ils se figurent, en effet, que tout ce qui coûte de la peine est méritoire.
Joignons-leur les Dialecticiens et les Sophistes, race plus bruyante que l’airain de Dodone et dont le moindre l’emporterait en bavardage sur vingt femmes au choix. Ce serait peu que d’être aussi bavards, mais ils sont également querelleurs au point de s’acharner à tirer l’épée pour de la laine de chèvre et de perdre, à force de discuter, tout souci de la vérité. Cependant, leur amour-propre les rend heureux, puisque trois syllogismes les arment suffisamment pour s’attaquer à n’importe qui sur n’importe quoi. Et leur obstination les maintient invincibles, même en face de Stentor.