Encomium Moriae (page 4)

Érasme · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 63).

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Folie des philosophes

LII. — Après eux s’avancent les Philosophes, respectables par la barbe et par le manteau, et qui se déclarent les seuls sages, voyant dans le reste de l’humanité des ombres flottantes. Quels délicieux transports, lorsqu’ils édifient des mondes innombrables, mesurent du doigt et du fil le soleil, la lune, les étoiles, les sphères, lorsqu’ils expliquent sans hésiter la foudre, les vents, les éclipses et autres choses inexplicables, comme s’ils étaient confidents de la Nature constructrice du monde et délégués du conseil des Dieux ! La Nature cependant se rit magnifiquement d’eux et de leurs conjectures, car ils n’ont rien pris à bonne source, et les discussions sans fin qu’ils soutiennent sur toute chose en font largement la preuve. Ils ne savent rien de rien et prétendent tout connaître ; ignorants d’eux-mêmes, ils n’aperçoivent même pas le fossé ou la pierre sur leur chemin, soit par fatigue de la vue ou distraction de l’esprit. En attendant ils ont la prétention de bien voir les idées, universaux, formes séparées, éléments premiers, quiddités, eccéités, toutes choses si difficiles à percevoir qu’elles échappent à Lyncée lui-même. Quel mépris du profane vulgaire, toutes les fois que leurs triangles, carrés, cercles, et autres géométriques figures, emmêlées et confuses comme un labyrinthe, leurs lettres d’alphabet rangées en bataille, jettent aux yeux des ignorants la poudre qui les aveugle ! Certains prédisent aussi l’avenir par les astres, promettent des miracles dépassant ceux de la magie, et ont la chance de trouver des gens pour y croire.

LIII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 63-68).

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Folie des théologiens

LIII. — Il vaudrait mieux, sans doute, passer sous silence les Théologiens, éviter de remuer cette Camarine, de toucher à cette herbe infecte. Race étonnamment sourcilleuse et irritable, ils prendraient contre moi mille conclusions en bloc et, si je refusais de me rétracter, me dénonceraient sans délai comme hérétique. C’est la foudre dont ils terrifient instantanément qui leur déplaît. Je n’ai rencontré personne qui soit moins reconnaissant qu’eux de mes bienfaits, quoique je les en accable. L’amour-propre, par exemple, les juche au troisième ciel. Du haut de ce séjour enchanté, ils regardent le reste des mortels, troupeau rampant sur la terre, et le prennent en pitié. Je les entoure d’une armée de définitions magistrales, conclusions, corollaires, propositions explicites et implicites ; ils sont munis de tant de faux-fuyants qu’ils sauraient échapper au filet de Vulcain par les distinctions dont ils disposent et qui trancheraient tous les nœuds plus aisément que la hache de Ténédos. Leur style regorge de néologismes et de termes extraordinaires. Ils expliquent à leur manière les arcanes des mystères : comment le monde a été créé et distribué ; par quels canaux la tache du péché s’est épandue sur la postérité d’Adam ; par quels moyens, dans quelle mesure, et à quel instant le Christ a été achevé dans le sein de la Vierge ; de quelle façon, dans le sacrement, les accidents subsistent sans la matière.

À ces questions, aujourd’hui rebattues, les grands théologiens, les illuminés comme ils disent, préfèrent et jugent plus dignes d’eux d’autres qui les excitent davantage : s’il y a eu un instant précis dans la génération divine ; s’il y a eu plusieurs filiations dans le Christ ; si l’on peut soutenir cette proposition que Dieu le Père hait son Fils ; si Dieu aurait pu venir sous la forme d’une femme, d’un diable, d’un âne, d’une citrouille ou d’un caillou ; si la citrouille aurait prêché, fait des miracles, été crucifiée. Qu’aurait consacré saint Pierre, s’il eût célébré tandis que le corps du Christ pendait sur la croix ? À ce moment, pouvait-on dire que le Christ fût homme ? Les hommes, après la résurrection, pourront-ils manger et boire ? Nos gens se prémunissent par avance, on le voit, contre la faim et la soif.

Innombrables sont leurs subtiles niaiseries, encore plus subtiles que les précédentes, au sujet des instants, notions, relations, formalités, quiddités, eccéités, toutes imaginations que seul l’œil de Lyncée pourrait percevoir ; encore lui faudrait-il distinguer à travers les plus épaisses ténèbres ce qui n’existe pas. Joignez-y des sentences tellement paradoxales que celles des Stoïciens, qui portent le nom de paradoxes, semblent auprès d’elles banalités et lieux communs :

« Le péché, disent-ils, est moindre de massacrer mille hommes que de coudre le soulier d’un pauvre le dimanche. Il serait plutôt permis de laisser périr l’univers entier, avec tout ce qu’il contient, que de dire un tout petit mensonge, si léger fût-il. » Des subtilités plus subtiles encore encombrent les voies où vous conduisent les innombrables scolastiques. Le tracé d’un labyrinthe est moins compliqué que les tortueux détours des réalistes, nominalistes, thomistes, albertistes, occamistes, scotistes, et tant d’écoles dont je ne nomme que les principales. Leur érudition à toutes est si compliquée que les Apôtres eux-mêmes auraient besoin de recevoir un autre Saint-Esprit pour disputer de tels sujets avec ces théologiens d’un nouveau genre.

Saint Paul, reconnaissent-ils, a eu la foi, mais il la définit bien peu magistralement en disant : « La foi est la substance de l’espérance et la conviction des choses invisibles. » Il pratiquait parfaitement la charité, mais il ne l’a ni divisée, ni définie selon la dialectique, dans la première épître aux Corinthiens, chapitre XIII. Les Apôtres, assurément, consacraient avec piété l’Eucharistie ; mais qu’auraient-ils répondu sur le terme a quo et le terme ad quem, sur la transsubstantiation, sur la présence du même corps en des lieux divers, sur les différences du corps du Christ au Ciel, sur la Croix et dans le Sacrement, sur l’instant où se produit la transsubstantiation et celles des paroles opérantes qui y suffisent. N’en doutons pas, les réponses des Apôtres eussent été beaucoup moins subtiles que les dissertations et définitions des Scotistes. Ils connaissent la Mère de Jésus, mais qui d’entre eux a démontré son exemption de la souillure d’Adam aussi philosophiquement que l’ont fait nos théologiens ? Pierre a reçu les clefs, et certainement de Celui qui ne les eût pas confiées à un indigne ; cependant, je ne sais s’il aurait compris cette idée subtile que l’être qui ne possède pas la science peut en avoir la clef. Les Apôtres baptisaient en tous lieux ; pourtant, ils n’ont enseigné nulle part quelle est la cause formelle, matérielle, efficiente et finale du baptême ; ils n’ont jamais fait mention de son caractère délébile et indélébile. Ils adoraient, certes, mais en esprit, se bornant à suivre cette parole évangélique : « Dieu est esprit et doit être adoré en esprit et en vérité. » Il ne semble pas qu’on leur ait révélé qu’une adoration pareille soit due à une médiocre image tracée au charbon sur un mur et qui montre le Christ lui-même, pourvu qu’elle présente les deux doigts levés, de longs cheveux et trois rayons adhérents à l’occiput. Pour connaître ces choses, ne faut-il pas avoir étudié au moins trente-six ans la physique et la métaphysique d’Aristote et de Scot ?

Les Apôtres nomment la grâce, mais jamais ils ne distinguent la grâce donnée gratuitement de la grâce gratifiante. Ils encouragent aux bonnes œuvres sans discerner la différence entre l’œuvre opérante et l’œuvre opérée. Ils enseignent la charité, sans savoir séparer l’infuse de l’acquise, sans expliquer si elle est accident ou substance, chose créée ou incréée. Ils détestent le péché, mais ce que nous appelons le péché, que je meure s’ils ont su en donner une définition scientifique ! Il leur manque d’avoir étudié chez les Scotistes. Qui me fera croire que saint Paul, par qui nous jugeons du savoir de tous, eût condamné si souvent les questions, discussions, généalogies, et ce qu’il appelle les querelles de mots, s’il avait été lui-même initié à ces arguties ? Et cependant, les disputes d’alors étaient bien médiocres et bien grossières en regard de celles de nos maîtres, plus subtils que Chrysippe lui-même.

Ces docteurs cependant se montrent assez modestes pour ne pas condamner ce que les Apôtres ont écrit d’imparfait et de peu magistral ; on consent à honorer à la fois l’antiquité et le nom apostolique ; et, en vérité, il ne serait pas juste d’attendre des Apôtres le grand enseignement dont leur Maître ne leur a jamais dit mot. Mais, quand la même insuffisance se révèle dans Chrysostome, Basile ou Jérôme, il faut bien noter au passage : « Ce n’est pas reçu. » C’est seulement par leur vie et leurs miracles que ces Pères ont réfuté les philosophes ethniques fort obstinés de nature, ceux-ci étant incapables de comprendre le moindre quodlibetum de Scot. Mais aujourd’hui, quel païen, quel hérétique ne rendrait aussitôt les armes devant tant de cheveux coupés en quatre ? Il en est, il est vrai, d’assez obtus pour ne pas entendre nos docteurs, d’assez impertinents pour les siffler, ou même d’assez bons dialecticiens pour soutenir le combat. Ce sont alors magiciens contre magiciens, luttant chacun avec un glaive enchanté et n’arrivant à rien qu’à remettre sans fin au métier l’ouvrage de Pénélope.

Si les chrétiens m’écoutaient, à la place des lourdes armées qui, depuis si longtemps, n’arrivent pas à vaincre, ils enverraient contre les Turcs et les Sarrasins les très bruyants Scotistes, les très entêtés Occamistes, les invincibles Albertistes et tout le régiment des Sophistes ; et l’on assisterait, à mon avis, à la plus divertissante bataille et à une victoire d’un genre inédit. Quelle frigidité ne s’échaufferait à leur contact ? Quelle inertie ne céderait à leurs aiguillons ? Et qui serait assez malin pour se débrouiller dans leurs ténèbres ?

Mais vous croyez que je dis tout cela par moquerie ? Ce serait naturel, puisque les théologiens instruits aux bonnes lettres ont eux-mêmes la nausée de ces subtilités théologiques, et les jugent balivernes. Il en est qui regardent comme exécrable et presque sacrilège, et d’une suprême impiété, de traiter si irrévérencieusement des choses saintes, qui appellent l’adoration plutôt que l’explication, d’en discuter avec les mêmes profanes arguties que les païens, de les définir avec tant d’arrogance, et de souiller de paroles si vaines et de pensées si sordides la majesté de la divine Théologie. Malgré cette opposition, nos gens jouissent d’eux-mêmes et se congratulent, nuit et jour absorbés par d’aimables bouffonneries, qui ne leur laissent même pas le temps de feuilleter une fois l’Évangile ou les épîtres de saint Paul. Et tandis que, dans les universités, ils s’amusent à ces sornettes, ils estiment que l’Église entière s’étale sur leurs syllogismes et qu’elle s’écroulerait sans eux, comme les poètes disent qu’Atlas soutient le ciel sur ses épaules.

Vous jugez de leur félicité ! Ils pétrissent et repétrissent à leur gré, comme de la cire, les Lettres sacrées ; ils présentent leurs conclusions, approuvées déjà par quelques scolastiques, comme supérieures aux lois de Solon et même préférables aux décrets pontificaux ; ils se font les censeurs du monde et exigent qu’on rétracte tout ce qui ne s’adapte pas exactement à leurs propres conclusions explicites et implicites ; enfin, ils prononcent leurs oracles : « Cette proposition est scandaleuse ; cette autre est irrévérencieuse ; celle-ci sent l’hérésie ; celle-là sonne mal. » Aussi, ni le baptême ni l’Évangile, ni saint Paul ou saint Pierre, ni saint Jérôme ou saint Augustin, ni même saint Thomas, l’aristotélicien suprême, ne sauraient faire un chrétien, s’il ne s’ajoute à leur enseignement l’autorité de ces bacheliers grands juges en subtilités. Croirait-on qu’il n’est pas chrétien de dire équivalentes ces deux formules : « pot de chambre, tu pues » et « le pot de chambre pue » ? De même, « bouillir à la marmite » ou « bouillir dans la marmite » ; ce ne sera la même chose que si ces savants l’ont enseigné. De tant d’erreurs, à la vérité inaperçues jusqu’à eux, qui donc eût purgé l’Église, s’ils ne les avaient signalées sous les grands sceaux des universités ! Combien ils sont heureux, quand ils exercent cette activité, et lorsqu’ils décrivent minutieusement toutes les choses de l’Enfer, comme s’ils avaient passé des années au sein de cette république ; et lorsqu’ils fabriquent, à leur fantaisie, des sphères nouvelles, en ajoutant la plus étendue et la plus belle, afin que l’espace ne manque pas aux âmes bienheureuses pour se promener, banqueter ou jouer à la paume ! De telles sottises et mille autres semblables leur bourrent et farcissent le cerveau au point que celui de Jupiter était moins surchargé, lorsqu’il implora la hache de Vulcain pour accoucher de Pallas. Ne vous étonnez donc pas de les voir, aux jours de controverses publiques, la tête si serrée dans leur bonnet, puisque sans cela elle sauterait en éclats.

Je ris souvent, à part moi, en constatant de quelle façon ils établissent leur supériorité théologique. C’est à qui emploiera le langage le plus barbare et le plus grossier ; c’est à qui balbutiera au point de n’être entendu que par un bègue. Ils se disent profonds quand le public ne peut les suivre ; ils jugent même indigne des Lettres sacrées de plier leur style aux lois des grammairiens. Ce serait l’étrange prérogative des théologiens d’être seuls à parler incorrectement, s’ils ne la partageaient avec une foule de gens du peuple. Enfin, ils se croient voisins des Dieux, chaque fois qu’on les salue avec dévotion du titre de magister noster. Le mot, à leur avis, équivaut au tétragramme des Juifs ; aussi défendent-ils de l’écrire autrement qu’en majuscules et, si quelqu’un l’intervertissait en noster magister, il léserait assurément la majesté du nom théologique.

LIV

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 68-73).

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Folie des religieux et des moines

LIV. — Aussitôt après le bonheur des théologiens, vient celui des gens vulgairement appelés Religieux ou Moines, par une double désignation fausse, car la plupart sont fort loin de la religion et personne ne circule davantage en tous lieux que ces prétendus solitaires. Ils seraient, à mon sens, les plus malheureux des hommes, si je ne les secourais de mille manières. Leur espèce est universellement exécrée, au point que leur rencontre fortuite passe pour porter malheur, et pourtant ils ont d’eux-mêmes une opinion magnifique. Ils estiment que la plus haute piété est de ne rien savoir, pas même lire. Quand ils braient comme des ânes dans les églises, en chantant leurs psaumes qu’ils numérotent sans les comprendre, ils croient réjouir les oreilles des personnes célestes. De leur crasse et de leur mendicité beaucoup se font gloire ; ils beuglent aux portes pour avoir du pain ; ils encombrent partout les auberges, les voitures, les bateaux, au grand dommage des autres mendiants. Aimables gens qui prétendent rappeler les Apôtres par de la saleté et de l’ignorance, de la grossièreté et de l’impudence !

Le plus drôle est que tous leurs actes suivent une règle et qu’ils croiraient faire péché grave s’ils s’écartaient le moins du monde de sa rigueur mathématique : combien de nœuds à la sandale, quelle couleur à la ceinture, quelle bigarrure au vêtement, de quelle étoffe la ceinture et de quelle largeur, de quelle forme le capuchon et de quelle capacité en boisseaux, de combien de doigts la largeur de la tonsure, et combien d’heures pour le sommeil ! Qui ne voit à quel point cette égalité est inégale, exigée d’êtres si divers au physique et au moral ? Ces niaiseries, pourtant, les enorgueillissent si fort qu’ils méprisent tout le monde et se méprisent d’un ordre à l’autre. Des hommes, qui professent la charité apostolique, poussent les hauts cris pour un habit différemment serré, pour une couleur un peu plus sombre. Rigidement attachés à leurs usages, les uns ont le froc de laine de Cilicie et la chemise de toile de Milet, les autres portent la toile en dessus, la laine en dessous. Il en est qui redoutent comme un poison le contact de l’argent, mais nullement le vin ni les femmes. Tous ont le désir de se singulariser par leur genre de vie. Ce qu’ils ambitionnent n’est pas de ressembler au Christ, mais de se différencier entre eux. Leurs surnoms aussi les rendent considérablement fiers : entre ceux qui se réjouissent d’être appelés Cordeliers, on distingue les Coletans, les Mineurs, les Minimes, les Bullistes. Et voici les Bénédictins, les Bernardins, les Brigittins, les Augustins, les Guillemites, les Jacobins, comme s’il ne suffisait pas de se nommer Chrétiens !

Leurs cérémonies, leurs petites traditions tout humaines, ont à leurs yeux tant de prix que la récompense n’en saurait être que le ciel. Ils oublient que le Christ, dédaignant tout cela, leur demandera seulement s’ils ont obéi à sa loi, celle de la charité. L’un étalera sa panse gonflée de poissons de toute sorte ; l’autre videra cent boisseaux de psaumes ; un autre comptera ses myriades de jeûnes, où l’unique repas du jour lui remplissait le ventre à crever ; un autre fera de ses pratiques un tas assez gros pour surcharger sept navires ; un autre se glorifiera de n’avoir pas touché à l’argent pendant soixante ans, sinon avec les doigts gantés ; un autre produira son capuchon, si crasseux et si sordide qu’un matelot ne le mettrait pas sur sa peau ; un autre rappellera qu’il a vécu plus de onze lustres au même lieu, attaché comme une éponge ; un autre prétendra qu’il s’est cassé la voix à force de chanter ; un autre qu’il s’est abruti par la solitude ou qu’il a perdu, dans le silence perpétuel, l’usage de la parole.

Mais le Christ arrêtera le flot sans fin de ces glorifications : « Quelle est, dira-t-il, cette nouvelle espèce de Juifs ? Je ne reconnais qu’une loi pour la mienne ; c’est la seule dont nul ne me parle. Jadis, et sans user du voile des paraboles, j’ai promis clairement l’héritage de mon Père, non pour des capuchons, petites oraisons ou abstinences, mais pour les œuvres de foi et de charité. Je ne connais pas ceux-ci, qui connaissent trop leurs mérites ; s’ils veulent paraître plus saints que moi, qu’ils aillent habiter à leur gré le ciel des Abraxasiens ou s’en faire construire un nouveau par ceux dont ils ont mis les mesquines traditions au-dessus de mes préceptes ! » Quand nos gens entendront ce langage et se verront préférer des matelots et des rouliers, quelle tête feront-ils en se regardant ?

En attendant, grâce à moi, ils jouissent de leur espérance. Et, bien qu’ils soient étrangers à la chose publique, personne n’ose leur témoigner de mépris, surtout aux Mendiants qui détiennent les secrets de tous, par ce qu’ils appellent les confessions. Ils se font un crime, il est vrai, d’en trahir le secret, à moins toutefois qu’ils n’aient bu et se veuillent divertir d’histoires plaisantes ; ils laissent alors le champ aux suppositions, sans livrer les noms. N’irritez pas ces guêpes ; ils se vengeraient dans leurs sermons où ils désignent un ennemi par des allusions indirectes, mais que tout le monde saisit pour peu qu’on sache comprendre. Ils ne cesseront d’aboyer que si on leur met la pâtée dans la bouche.

Quel comédien, quel bateleur, trouverez-vous plus forts que ces prédicateurs, rhéteurs ridicules assurément, mais habiles à singer les usages traditionnels de la rhétorique ? Comme ils gesticulent, Dieux immortels ! Comme ils savent adapter la voix, et fredonner, et s’agiter, et changer successivement l’expression de leur visage, et à tout bout de champ s’exclamer ! Ces recettes pour prêcher sont un secret que les petits frères se passent de main en main. Sans y être initiée, voici ce que je m’en figure. Ils commencent par une invocation, usage appris des poètes ; puis, s’ils ont à parler sur la charité, ils tirent leur exorde du Nil, fleuve d’Égypte ; s’ils racontent le mystère de la Croix, ils ont recours avec à-propos au dragon Bel de Babylone ; s’il s’agit du jeûne, ils rappellent les douze signes du Zodiaque ; et, voulant parler de la Foi, ils s’étendent longuement sur la quadrature du cercle.

J’ai moi-même entendu un fou tout à fait réussi — excusez-moi, je voulais dire un savant homme — expliquer dans une assemblée fameuse le mystère de la Sainte Trinité. Pour établir combien sa science était raffinée, et satisfaire les oreilles théologiennes, il s’engagea dans une voie vraiment nouvelle : il parla de l’alphabet, des syllabes, des parties du discours, de l’accord du sujet et du verbe, de celui de l’adjectif et du substantif. Beaucoup s’étonnaient, et quelques-uns chuchotaient entre eux le mot d’Horace : « Où mènent toutes ces fadaises ? Il en déduisit que la Sainte Trinité se trouve tout entière figurée dans le rudiment des grammairiens, et que les figures mathématiques ne représenteraient pas ce mystère avec plus de clarté. À mettre sur pied son discours, ce suprême théologien avait passé huit mois pleins ; il en est devenu aujourd’hui plus aveugle qu’une taupe, toute l’acuité de ses yeux s’étant usée sans doute à la pointe de son esprit. Notre homme ne regrette nullement cette infirmité et trouve qu’il a payé bon marché sa gloire.

J’en ouïs un autre, celui-là octogénaire et si fort théologien que vous auriez cru Scot ressuscité. Ayant à expliquer le mystère du nom de Jésus, il démontra avec une subtilité admirable que les lettres de ce mot renferment tout ce qu’on peut dire de Jésus lui-même. Sa terminaison change à trois cas, ce qui est l’évident symbole de la Trinité divine. La première forme, Jesus, se termine en s, la seconde, Jesum, en m, la troisième, Jesu, en u, ce qui cache un ineffable mystère : ces trois petites lettres indiquent, en effet, que Jésus est le commencement (summum), le milieu (medium) et la fin (ultimum). Elles contiennent un secret plus profond encore et qui tient aux mathématiques. L’orateur divisa, en effet, le nom de Jésus en deux parties égales, isolant la lettre s qui reste au milieu ; il montra que cette lettre est celle que les Hébreux appellent syn, mot qui, en langue écossaise, je crois, signifie péché ; il en tira que, de toute évidence, Jésus devait effacer les péchés du monde ! Un exorde si neuf stupéfia tellement les auditeurs que les théologiens notamment furent bien près de subir le sort de Niobé. Pour moi, il faillit m’arriver l’accident de ce Priape de figuier, qui eut l’infortune d’assister aux rites nocturnes de Canidie et de Sagana.

Véritablement, il y avait de quoi rire. Jamais le Grec Démosthène ni le Latin Cicéron n’auraient débuté de telle sorte ; ils tenaient pour vicieux l’exorde étranger au sujet ; ce n’est pas non plus ainsi que commencent leurs discours les gardeurs de cochons, bons élèves de la Nature. Mais nos savants veulent faire, de ce qu’ils appellent leur « préambule », un chef-d’œuvre de rhétorique ; ils croient avoir réussi, s’ils en ont exclu tout rapport avec le sujet, et si l’auditeur émerveillé chuchote : « Comment va-t-il en sortir ? »

En troisième lieu, s’ils tirent à la hâte quelque chose de l’Évangile, c’est un bout de récit en passant, alors que l’expliquer devrait être leur unique tâche. En quatrième lieu, changeant de rôle, ils agitent une question de théologie, souvent aussi étrangère au ciel qu’à la terre. C’est même, d’après eux, suivre une règle de l’art. Enfin, étalant la morgue théologique, ils cornent aux oreilles les titres pompeux de docteurs solennels, docteurs subtils, docteurs très subtils, docteurs séraphiques, docteurs saints, docteurs irréfragables. Ils imposent au vulgaire incompétent syllogismes, majeures, mineures, conclusions, corollaires, suppositions, froides fadaises scolastiques. Il reste le cinquième acte où l’artiste doit se surpasser. Et le voilà jetant une sotte fable sans esprit, tirée par exemple du Speculum historiale ou des Gesta Romanorum, et l’interprétant successivement par l’allégorie, la tropologie et l’analogie ; ainsi achève-t-il de fabriquer sa chimère, un monstre tel qu’Horace n’avait pu le rêver, lorsqu’il écrivait : « Ajoutez à la tête humaine, etc.… ».

Mais je ne sais qui leur a appris qu’il faut prononcer l’exorde d’une voix posée et sans éclats ; ils commencent donc d’un ton si bas qu’à peine entendent-ils le son de leur voix. Comme s’il y avait le moindre intérêt à parler pour n’être compris de personne ! Ils ont ouï dire que pour émouvoir il faut user d’exclamations ; on les voit donc passer brusquement, et sans nul besoin, de la parole calme au cri furieux. On administrerait de l’ellébore à quiconque crierait ainsi hors de propos. Ensuite, on leur a dit qu’il convient de s’échauffer progressivement en parlant ; lorsqu’ils ont récité tant bien que mal le début de chaque partie, leur voix s’enfle tout à coup prodigieusement pour dire les choses les plus simples ; ils en ont perdu le souffle quand s’achève leur discours. Enfin, sachant que la rhétorique utilise le rire, ils s’étudient à égayer leur texte de quelques plaisanteries. Que de grâces, ô chère Aphrodite ! et que d’à-propos, et comme c’est bien l’âne qui joue de la lyre ! Il leur arrive aussi de réprimander, mais ils caressent plus qu’ils ne blessent, sachant qu’on ne flatte jamais mieux qu’en affichant une franche critique. Somme toute, on jugerait à les ouïr que leurs maîtres furent les charlatans de la foire, au reste bien supérieurs à eux. Ils se ressemblent si fort, en tout cas, qu’il faut bien que les uns ou les autres aient été les professeurs de cette commune rhétorique. Néanmoins, par mes bons offices, ces bavards trouvent des admirateurs qui les prennent pour des Démosthène et des Cicéron. Ils en rencontrent surtout chez les marchands et les femmelettes, dont leurs flatteries assiègent les oreilles. Les premiers, s’ils sont suffisamment flagornés, leur laissent une petite part des biens mal acquis ; les autres ont maint motif de les aimer, surtout l’agrément de s’épancher dans leur sein et d’y déblatérer contre leur mari.

Vous voyez, je pense, combien me doivent ces gens-là, qui, par leurs mômeries, leurs ridicules fadaises et leurs criailleries, exercent une sorte de tyrannie parmi les hommes et se croient des Paul et des Antoine.

LV

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 73-75).

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Folie des rois

LV. — Je suis bien aise maintenant de quitter des histrions, dont l’ingratitude dissimule mes bienfaits et dont l’hypocrisie joue la piété.

Depuis longtemps, je désirais vous parler des Rois et des Princes de cour ; eux, du moins, avec la franchise qui sied à des hommes libres, me rendent un culte sincère.

À vrai dire, s’ils avaient le moindre bon sens, quelle vie serait plus triste que la leur et plus à fuir ? Personne ne voudrait payer la couronne du prix d’un parjure ou d’un parricide, si l’on réfléchissait au poids du fardeau que s’impose celui qui veut vraiment gouverner. Dès qu’il a pris le pouvoir, il ne doit plus penser qu’aux affaires politiques et non aux siennes, ne viser qu’au bien général, ne pas s’écarter d’un pouce de l’observation des lois qu’il a promulguées et qu’il fait exécuter, exiger l’intégrité de chacun dans l’administration et les magistratures. Tous les regards se tournent vers lui, car il peut être, par ses vertus, l’astre bienfaisant qui assure le salut des hommes ou la comète mortelle qui leur apporte le désastre. Les vices des autres n’ont pas autant d’importance et leur influence ne s’étend pas si loin ; mais le Prince occupe un tel rang que ses moindres défaillances répandent le mauvais exemple universel. Favorisé par la fortune, il est entouré de toutes les séductions ; parmi les plaisirs, l’indépendance, l’adulation, le luxe, il a bien des efforts à faire, bien des soins à prendre, pour ne point se tromper sur son devoir et n’y jamais manquer. Enfin, vivant au milieu des embûches, des haines, des dangers, et toujours en crainte, il sent au-dessus de sa tête le Roi véritable, qui ne tardera pas à lui demander compte de la moindre faute, et sera d’autant plus sévère pour lui qu’il aura exercé un pouvoir plus grand.

En vérité, si les princes se voyaient dans cette situation, ce qu’ils feraient s’ils étaient sages, ils ne pourraient, je pense, goûter en paix ni le sommeil, ni la table. C’est alors que j’apporte mon bienfait : ils laissent aux Dieux l’arrangement des affaires, mènent une vie de mollesse et ne veulent écouter que ceux qui savent leur parler agréablement et chasser tout souci des âmes. Ils croient remplir pleinement la fonction royale, s’ils vont assidûment à la chasse, entretiennent de beaux chevaux, trafiquent à leur gré des magistratures et des commandements, inventent chaque jour de nouvelles manières de faire absorber par leur fisc la fortune des citoyens, découvrent les prétextes habiles qui couvriront d’un semblant de justice la pire iniquité. Ils y joignent, pour se les attacher, quelques flatteries aux masses populaires.

Représentez-vous maintenant le Prince tel qu’il est fréquemment. Il ignore les lois, est assez hostile au bien général, car il n’envisage que le sien ; il s’adonne aux plaisirs, hait le savoir, l’indépendance et la vérité, se moque du salut public et n’a d’autres règles que ses convoitises et son égoïsme. Donnez-lui le collier d’or, symbole de la réunion de toutes les vertus, la couronne ornée de pierres fines, pour l’avertir de l’emporter sur tous par un ensemble de vertus héroïques ; ajoutez-y le sceptre, emblème de la justice et d’une âme incorruptible, enfin la pourpre, qui signifie le parfait dévouement à l’État. Un prince qui saurait comparer sa conduite à ces insignes de sa fonction, rougirait, ce me semble, d’en être revêtu et redouterait qu’un malicieux interprète ne vînt tourner en dérision tout cet attirail de théâtre.

LVI

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 75).

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Folie des évêques  ►

Folie des courtisans

LVI. — Que dirai-je des Gens de cour ? Il n’y a rien de plus rampant, de plus servile, de plus sot, de plus vil que la plupart d’entre eux, et ils n’en prétendent pas moins au premier rang partout. Sur un point seulement, ils sont très réservés ; satisfaits de mettre sur leur corps l’or, les pierreries, la pourpre et les divers emblèmes des vertus et de la sagesse, ils laissent de celles-ci la pratique à d’autres. Tout leur bonheur est d’avoir le droit d’appeler le roi « Sire », de savoir le saluer en trois paroles, de prodiguer des titres officiels où il est question de Sérénité, de Souveraineté, de Magnificence. Ils s’en barbouillent le museau, s’ébattent dans la flatterie ; tels sont les talents essentiels du noble et du courtisan.

Si vous y regardez de plus près, vous verrez qu’ils vivent comme de vrais Phéaciens, des prétendants de Pénélope ; vous connaissez la fin du vers qu’Écho vous dira mieux que moi. Ils dorment jusqu’à midi ; un petit prêtre à leurs gages, qui attend auprès du lit, leur expédie, à peine levés, une messe hâtive. Sitôt le déjeuner fini, le dîner les appelle. Puis ce sont les dés, les échecs, les devins, les bouffons, les filles, les amusements et les bavardages. Entre-temps, une ou deux collations ; puis on se remet à table pour le souper, qui est suivi de beuveries. De cette façon, sans risque d’ennui, s’écoulent les heures, les jours, les mois, les années, les siècles. Moi-même je quitte avec dégoût ces hauts personnages, qui se croient de la compagnie des Dieux et s’imaginent être plus près d’eux quand ils portent une traîne plus longue. Les grands jouent des coudes à l’envi pour se faire voir plus rapprochés de Jupiter, n’aspirant qu’à balancer à leur cou une chaîne plus lourde, étalant ainsi à la fois la force physique et l’opulence.

LVII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 75-76).

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Folie des cardinaux  ►

Folie des évêques

LVII. — Dignes rivaux des princes, voici les Souverains Pontifes, les cardinaux et les évêques. Ils en sont presque à les dépasser. Qu’un d’entre eux pourtant réfléchisse, il verra que son beau rochet, blanc comme la neige, est l’emblème d’une vie sans tache ; que sa mitre aux deux cornes réunies par un même nœud suppose en lui la connaissance égale et approfondie du Nouveau et de l’Ancien Testament ; que les gants dont il couvre ses mains indiquent qu’il doit être pur de toute souillure pour administrer les sacrements ; que sa crosse pastorale symbolise la vigilance sur son troupeau ; que la croix portée devant lui signifie la victoire sur toutes les passions humaines. S’il pense à ces choses et à bien d’autres, ne vivra-t-il pas dans la tristesse et dans l’anxiété ? Aujourd’hui, tout au contraire, ces pasteurs ne font rien que se bien nourrir. Ils laissent le soin du troupeau au Christ lui-même, ou aux dénommés frères, ou à leurs vicaires. Ils oublient que leur nom d’évêque signifie labeur, vigilance, sollicitude. Ces qualités leur servent pour mettre la main sur l’argent, car c’est alors qu’ils ouvrent l’œil.

LVIII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 76).

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Folie des souverains pontifes  ►

Folie des cardinaux

LVIII. — De même, les cardinaux pourraient songer qu’ils sont les successeurs des Apôtres, qui leur imposent de continuer leur apostolat, et qu’ils ne sont pas les possesseurs, mais les dispensateurs des biens spirituels, dont ils auront bientôt à rendre un compte rigoureux. S’ils philosophaient, si peu que ce fût, sur leur costume et se disaient : « Que signifie ce rochet, sinon la parfaite pureté des mœurs ? cette robe de pourpre, sinon le plus ardent amour de Dieu ? ce vaste manteau aux larges plis, qui couvre jusqu’à la mule du révérendissime et pourrait encore revêtir un chameau, sinon l’immense charité qui doit se répandre sur tous et subvenir à tous les besoins : instruire, exhorter, consoler, corriger, avertir, mettre fin aux guerres, résister aux mauvais princes, et sacrifier généreusement pour le troupeau du Christ non seulement ses richesses, mais son sang ? et qu’est-il besoin de richesses pour qui tient le rôle des pauvres Apôtres ? Si les cardinaux, dis-je, réfléchissaient à tout cela, loin d’ambitionner le rang qu’ils occupent, ils le quitteraient sans regret et préféreraient mener la vie de labeur et de dévouement qui fut celle des anciens Apôtres.

LIX

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 76-78).

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Folie des évêques d’Allemagne en particulier, et en général de tous les prêtres  ►

Folie des souverains pontifes

LIX. — Si les Souverains Pontifes, qui sont à la place du Christ, s’efforçaient de l’imiter dans sa pauvreté, ses travaux, sa sagesse, sa croix et son mépris de la vie, s’ils méditaient sur le nom de Pape, qui signifie Père, et sur le titre de Très-Saint qu’on leur donne, ne seraient-ils pas les plus malheureux des hommes ? Celui qui emploie toutes ses ressources à acheter cette dignité ne doit-il pas la défendre ensuite par le fer, le poison et la violence ? Que d’avantages à perdre, si la sagesse, un jour, entrait en eux ! et pas même la sagesse, mais un seul grain de ce sel dont le Christ a parlé. Tant de richesses, d’honneurs, de trophées, d’offices, dispenses, impôts, indulgences, tant de chevaux, de mules, de gardes, et tant de plaisirs, vous voyez quel trafic, quelle moisson, quel océan de biens j’ai fait tenir en peu de mots ! Il faudrait mettre à la place les veilles, les jeûnes, les larmes, les oraisons, les sermons, l’étude et la pénitence, mille incommodités fâcheuses. Que deviendraient aussi, ne l’oublions pas, tant de scripteurs, de copistes, de notaires, d’avocats, de promoteurs, de secrétaires, de muletiers, de palefreniers, de maîtres d’hôtel, d’entremetteurs, je dirais un mot plus vif, mais ne blessons pas les oreilles ? Cette multitude immense, qui est à la charge du Siège romain, je me trompe, qui a des charges auprès du Siège romain, serait réduite à la famine. Il serait donc inhumain, abominable et infiniment détestable que les grands chefs de l’Église, véritables lumières du monde, soient ramenés au bâton et à la besace.

Aujourd’hui, la partie laborieuse de leur fonction, ils l’abandonnent à peu près à saint Pierre et à saint Paul, qui ont des loisirs ; ils gardent la part de la représentation et des agréments. Grâce à moi, par conséquent, il n’y a pas d’hommes vivant plus délicieusement. Personne n’a moins de soucis, puisqu’ils croient donner assez au Christ, s’ils se montrent dans leur pompe rituelle et presque théâtrale, revêtus des titres de Béatitude, de Révérence et de Sainteté, et font les évêques aux cérémonies en bénissant et anathématisant. Faire des miracles est un vieil usage désuet, qui n’est plus de notre temps ; enseigner les peuples est fatigant ; l’interprétation de l’Écriture Sainte appartient aux écoles ; prier est oiseux ; verser des larmes est affaire aux malheureux et aux femmes ; vivre pauvrement fait mépriser ; subir la défaite est une honte indigne de celui qui admet à peine les plus grands rois à baiser ses pieds ; mourir enfin est chose dure, et, sur la croix, ce serait infamant.

Les seules armes qui leur restent sont les douces bénédictions, dont parle saint Paul, et qu’ils sont fort enclins à prodiguer, les interdits, suspensions, aggravations, anathèmes, peintures vengeresses, et cette foudre terrible qui leur fait d’un seul geste précipiter les âmes au-dessous même du Tartare. Ces très saints pères dans le Christ, ces vicaires du Christ, ne frappent jamais plus fort que sur ceux qui, à l’instigation du diable, tentent d’amoindrir ou de rogner les patrimoines de saint Pierre. Bien que cet apôtre ait dit dans l’Évangile : « Nous avons tout quitté pour vous suivre », ils lui érigent en patrimoine des terres, des villes, des tributs, des péages, tout un royaume. Pour conserver tout cela, enflammés de l’amour du Christ, ils combattent par le fer et par le feu et font couler des flots de sang chrétien. Ils croient défendre en apôtres l’Église, épouse du Christ, lorsqu’ils mettent en pièces ceux qu’ils nomment ses ennemis. Comme si les plus pernicieux ennemis de l’Église n’étaient pas les pontifes impies, qui font oublier le Christ par leur silence, l’enchaînent dans des lois de trafic, dénaturent son enseignement par des interprétations forcées et l’assassinent par leur conduite scandaleuse !

L’Église chrétienne ayant été fondée par le sang, confirmée par le sang, accrue par le sang, ils continuent à en verser, comme si le Christ ne saurait pas défendre les siens à sa manière. La guerre est chose si féroce qu’elle est faite pour les bêtes et non pour les hommes ; c’est une démence envoyée par les Furies, selon la fiction des poètes, une peste qui détruit les mœurs partout où elle passe, une injustice, puisque les pires bandits sont d’habitude les meilleurs guerriers, une impiété qui n’a rien de commun avec le Christ. Les Papes, cependant, négligent tout pour en faire leur occupation principale. On voit parmi eux des vieillards décrépits y porter l’ardeur de la jeunesse, jeter l’argent, braver la fatigue, ne reculer devant rien pour mettre sens dessus dessous les lois, la religion, la paix, l’humanité tout entière. Ils trouveront ensuite maint docte adulateur pour décorer cette évidente aberration du nom de zèle, de piété, de courage, pour démontrer par raisonnement comment on peut dégainer un fer meurtrier et le plonger dans les entrailles de son frère, sans manquer le moins du monde à cette charité parfaite que le Christ exige du chrétien envers son prochain.

LX

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 78-80).

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Les fous ont les faveurs de la Fortune  ►

Folie des évêques d’Allemagne en particulier, et en général de tous les prêtres

LX. — Ont-ils donné l’exemple ou suivi celui de certains évêques d’Allemagne ? Ceux-ci, abandonnant le culte, les bénédictions et les cérémonies, font ouvertement les satrapes, et croiraient indigne de l’épiscopat de rendre à Dieu, ailleurs que sur un champ de bataille, leur âme guerrière. Le commun des prêtres, dans la grande crainte de ne pas égaler en sainteté leurs prélats, combattent en véritables soldats pour la défense de leurs dîmes : épées, javelots, frondes, toute espèce d’armes leur convient. Comme ils s’entendent à découvrir dans les vieux parchemins le texte qui leur permettra d’intimider le populaire et de lui faire accroire qu’on leur doit la dîme et plus encore ! Quant à leurs devoirs envers ce même peuple, ils sont écrits partout ; mais ils oublient de les lire. La tonsure ne leur fait pas songer que le prêtre doit être affranchi de toutes les passions mondaines et ne s’attacher qu’aux choses célestes. Au contraire, ces gens de plaisir se croient en règle avec leur conscience, dès qu’ils ont marmonné leurs oraisons. Et comment un Dieu pourrait-il les entendre ou les comprendre, puisque eux-mêmes, le plus souvent, ne s’entendent ni ne se comprennent, même s’ils crient très fort !

Ils ont cela de commun avec les laïques qu’ils sont également âpres à la récolte de l’argent et habiles à imposer la reconnaissance de leurs droits. S’il est une fonction pénible, ils la rejettent prudemment sur les épaules d’autrui et se renvoient la balle les uns aux autres. Beaucoup ressemblent aux princes laïques qui délèguent les soins du gouvernement à des ministres, lesquels repassent la délégation à des commis ; c’est sans doute par modestie que les prêtres concèdent aux fidèles toutes les œuvres de piété ; le fidèle les renvoie à ces gens qu’il dit ecclésiastiques, comme s’il se mettait lui-même hors de l’Église, les vœux de son baptême n’ayant été qu’une vaine cérémonie. Bien des prêtres, à leur tour, se font appeler séculiers, semblant ainsi se vouer au siècle, non au Christ ; ils rejettent donc leurs charges sur les réguliers ; ceux-ci sur les moines ; les moines relâchés sur ceux de stricte observance ; tous ensemble sur les Mendiants ; et les Mendiants sur les Chartreux, les seuls chez qui la piété se cache, et se cache même si bien qu’on ne saurait l’apercevoir. Pareillement, les papes, si diligents moissonneurs d’argent, renvoient les travaux apostoliques aux évêques, ceux-ci aux curés, ceux-là aux vicaires ; les vicaires aux frères mendiants, et ces derniers s’en débarrassent sur ceux qui savent tondre la laine des brebis.

Mais il n’est pas dans mon sujet d’examiner la vie des papes et des prêtres, j’aurais l’air de composer une satire au lieu de mon propre éloge, et l’on pourrait croire qu’en louant les mauvais princes j’ai l’intention de censurer les bons. Le peu que j’ai dit de chaque état démontre seulement que nul homme ne peut vivre heureux s’il n’est initié à mes rites et honoré de ma faveur.

LXI

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 80-81).

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Anciens dictons sur les fous  ►

Les fous ont les faveurs de la Fortune

LXI. — Pourrait-il en être autrement, puisque la déesse de Rhamnunte, arbitre du bonheur et du malheur, a toujours comme moi combattu les sages et prodigué les biens aux fous, même endormis ? Vous connaissez ce Timothée à qui s’appliquaient si bien son surnom et le proverbe : « Il a fait sa pêche en dormant », et cet autre encore : « Le hibou de Minerve vole pour moi ». On dit, au contraire, des sages : « Ils sont nés au quatrième jour de la lune », ou encore : « Ils montent le cheval de Séjan », « ils possèdent l’or de Toulouse ». Mais je m’arrête de multiplier les adages ; j’aurais l’air de plagier le recueil qu’en a fait mon ami Érasme.

Disons la chose comme elle est ; la Fortune aime les gens peu réfléchis, les téméraires, ceux qui disent volontiers : « Le sort en est jeté ! » La Sagesse rend les gens timides ; aussi trouvez-vous partout des sages dans la pauvreté, la faim, la vaine fumée ; ils vivent oubliés, sans gloire et sans sympathie. Les fous, au contraire, regorgent d’argent, prennent le gouvernail de l’État et, en peu de temps, sur tous les points sont florissants. Si vous faites consister le bonheur à plaire aux princes et à figurer parmi les courtisans, mes divinités couvertes de pierreries, quoi de plus inutile que la Sagesse, quoi de plus décrié chez ces gens-là ? Si ce sont des richesses que vous voulez acquérir, quel sera le gain du trafiquant inspiré par la Sagesse ? Il reculera devant un parjure ; il rougira s’il est pris à mentir ; il se ralliera plus ou moins, sur la fraude et l’usure, aux scrupules des sages. Si l’on ambitionne les dignités et les biens ecclésiastiques, ânes ou bestiaux y arriveront plus tôt qu’un sage ; si l’on cherche le plaisir amoureux, la jeune femme, partie importante dans l’affaire, sera de tout son cœur avec le fou et s’éloignera du sage avec horreur comme d’un scorpion. Quiconque enfin veut jouir agréablement de la vie doit avant tout fuir le sage et fréquenter plutôt le premier animal venu. En somme, de quelque côté qu’on regarde, pontifes, princes, juges, magistrats, les amis, les ennemis, les grands et les petits, tous ne cherchent que l’argent comptant ; comme le sage méprise l’argent, on a soin d’éviter sa compagnie.

Bien que mon éloge soit inépuisable, il est nécessaire pourtant qu’un discours ait une fin. Je vais donc m’arrêter, mais non sans vous montrer brièvement que de grands auteurs m’ont illustrée par leurs écrits et par leurs actes ; après cela, on ne dira pas que je suis seule à m’admirer et les procéduriers ne me reprocheront pas de manquer de textes en ma faveur. Comme eux, d’ailleurs, j’en citerai à tort et à travers.

LXII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 81).

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Textes de l’Écriture sainte concernant les fous  ►

Anciens dictons sur les fous

LXII. — Il est une maxime universellement admise : « Ce que tu n’as pas, fais semblant de l’avoir » ; d’où l’on tire, pour les enfants, le vers que voici : « La plus grande sagesse est de paraître fou. » Vous en concluez déjà quel grand bien est la Folie, puisque son ombre trompeuse et sa seule imitation suffisent à mériter ces doctes éloges. Plus franchement encore s’exprime ce gras et luisant compagnon du troupeau d’Épicure (Horace), quand il vous recommande de mêler de la folie dans vos desseins, bien qu’il ait tort de la vouloir passagère. Il dit ailleurs : « Il est doux de déraisonner à propos », et, ailleurs encore, il aime mieux paraître fou et ignorant que d’être sage et d’enrager. Homère, qui couvre de louanges Télémaque, l’appelle souvent fol enfant, et sans cesse les poèmes tragiques appliquent l’heureuse épithète aux enfants et aux adolescents. Le poème sacré de l’Iliade, que conte-t-il, sinon les folles actions des rois et des peuples ? « Le monde est rempli de fous », dit Cicéron, et ce mot complète mon éloge, puisque le bien le plus répandu est le plus parfait.

LXIII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 81-84).

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Fausses interprétations de l’Écriture sainte  ►

Textes de l’Écriture sainte concernant les fous

LXIII. — De telles autorités sont-elles de peu de poids auprès des chrétiens ? J’étaierai alors mon éloge, je le fonderai, comme disent les doctes, sur le témoignage des Saintes Écritures. Que les théologiens me le pardonnent, la tâche est difficile, et ce serait le cas de faire de nouveau venir les Muses de l’Hélicon ; mais quel grand voyage pour un objet qui ne les concerne guère ! Il me conviendrait mieux, sans doute, puisque je fais la théologienne et m’aventure parmi ces épines, d’évoquer en mon sein, du fond de sa Sorbonne, l’âme de Scot. Plus épineuse que le porc-épic et le hérisson, elle s’en retournera ensuite où elle voudra, « chez les corbeaux », s’il lui plaît. Que ne puis-je changer aussi de visage et me parer de l’habit théologique ! Mais je redoute qu’on m’accuse de larcin et de pillage clandestin dans les cassettes de nos docteurs, quand on me verra si forte en théologie. Il n’est pourtant pas étonnant qu’étant depuis si longtemps de leur intime compagnie j’aie attrapé quelque chose de leur savoir : Priape, dieu de figuier, a bien noté et retenu quelques mots grecs de ce que son maître lisait devant lui ; et le coq de Lucien, à force de fréquenter les hommes, n’a-t-il pas appris le langage humain ? Commençons donc sous de bons auspices.

« Le nombre des fous est infini », écrit l’Ecclésiaste, au chapitre premier. Ce mot paraît bien embrasser tous les hommes, sauf quelques-uns qu’on n’aperçoit guère. Jérémie est plus explicite encore, au chapitre X : « Tout homme devient fou par sa propre sagesse. » Dieu seul est sage, selon lui, l’humanité entière étant folle. Il dit un peu plus haut : « Que l’homme ne se glorifie point de sa sagesse ! » Pourquoi le lui interdis-tu, brave Jérémie ? Tout simplement, répondra-t-il, parce que l’homme n’a pas de sagesse. Mais revenons à l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, s’écrie-t-il, et tout est vanité ! » Qu’entend-il ici, sinon que la vie humaine, selon ma formule, n’est qu’un jeu de la Folie ? C’est un caillou blanc qu’il joint pour moi à la magnifique louange cicéronienne déjà citée : « Le monde est rempli de fous. » Que signifie encore cette parole du docte Ecclésiastique : « Le fou change comme la lune, le sage demeure comme le soleil ? » Tout simplement que le genre humain est fou et que Dieu immuable a seul l’attribut de la Sagesse ; car la nature humaine est figurée par la lune et Dieu par le soleil, source de toute lumière. Le Christ lui-même, dans l’Évangile, ajoute que Dieu seul doit être appelé bon : si sagesse et bonté, comme le veulent les Stoïciens, sont des termes identiques, et si quiconque n’est pas sage est fou, tout ce qui est mortel dépend nécessairement de la Folie.

Salomon dit encore au chapitre XV : « Sa folie fait la joie du fou », reconnaissant manifestement que, sans folie, la vie n’a aucun charme. À la même idée se rapporte ce passage : « Qui ajoute à la science ajoute à la douleur ; plus on connaît, plus on s’irrite. » L’excellent discoureur n’a-t-il pas exprimé une pensée semblable au chapitre VII : « Le cœur des sages est avec la tristesse, le cœur des fous avec la joie. » C’est pourquoi il ne lui a pas suffi d’approfondir la Sagesse, il a voulu faire aussi ma connaissance. Si vous en doutez, voici ses propres paroles au chapitre premier : « J’ai appliqué mon cœur à connaître la Sagesse et la Science, les erreurs et la Folie. » Remarquez ici, à l’honneur de la Folie, qu’il la nomme en dernier lieu. Vous savez que l’ordre usité dans l’Église est que le premier personnage en dignité paraisse le dernier dans les cérémonies, ce qui est conforme au précepte évangélique. Mais que la Folie soit de plus haut prix que la Sagesse, voilà ce que le livre de l’Ecclésiaste, quel qu’en soit l’auteur, atteste clairement au chapitre XLIV. J’attendrai seulement, pour faire ma citation, que vous aidiez ma méthode inductive en répondant aux questions que je vais vous poser à la manière de Socrate dans les dialogues de Platon.

Quels objets vaut-il mieux mettre sous clef ? Ceux qui sont précieux ou ceux qui n’ont ni rareté, ni valeur ? Vous vous taisez. Si vous n’avez point d’avis, ce proverbe répondra pour vous : « La cruche reste à la porte », et, pour le faire accepter, je cite qui le rapporte ; c’est Aristote, dieu de nos docteurs. Est-il parmi vous quelqu’un d’assez absurde pour laisser sur le grand chemin ses bijoux et son or ? Personne assurément. Vous les serrez au plus secret de la maison, aux coins les plus retirés et dans les cassettes les mieux ferrées ; vous laissez sur la voie publique les ordures. Or, si ce qu’on a de plus précieux est tenu caché, et ce qu’on a de plus vil abandonné au jour, la Sagesse, que l’on défend de cacher, n’est-elle pas de toute évidence moins précieuse que la Folie, qu’on recommande de dissimuler ? Voici maintenant le témoignage que j’invoquais : « L’homme qui cache sa folie vaut mieux que celui qui cache sa sagesse. »

Les Saintes Écritures reconnaissent au fou la qualité de modestie, en face du sage qui se croit au-dessus de tous. C’est ainsi que j’entends l’Ecclésiaste, au chapitre X : « Mais le fou qui marche dans sa voie, étant insensé, croit que tous les autres sont fous comme lui. » N’est-ce pas, en effet, d’une bien belle modestie d’égaler tout le monde à soi-même et, alors que chacun se met vaniteusement au-dessus des autres, de partager avec tous ses mérites ? Ce grand roi Salomon n’a pas rougi du titre, quand il a dit, chapitre XXX : « Je suis le plus fou des hommes. » Et saint Paul, le docteur des nations, le revendique délibérément dans l’épître aux Corinthiens : « Je parle en fou, dit-il, l’étant plus que personne », comme s’il était humiliant d’être surpassé en folie.

J’entends ici protester à grands cris certains petits grécisants, qui s’efforcent de crever les yeux des corneilles, c’est-à-dire des théologiens de ce temps-ci, et publient leurs commentaires pour éblouir les gens. (La troupe a pour chef en second, sinon en premier, mon ami Érasme, que j’aime à nommer souvent pour lui faire honneur.) Citation vraiment folle, clament-ils, et bien digne de cette Moria ! La pensée de l’Apôtre est fort loin de cette rêverie ; ses paroles ne signifient nullement qu’il se dit plus fou que les autres ; mais après avoir écrit : « Ils sont ministres du Christ, je le suis aussi », ce qui l’égale aux autres Apôtres, il se corrige en précisant : « Je le suis même davantage. » Il sent, en effet, que, voué comme eux au ministère de l’Évangile, il leur est en quelque sorte supérieur. Pour se faire reconnaître comme tel, sans offenser par une parole d’orgueil, il se couvre du manteau de la Folie : il se dit fou parce que les fous ont seuls le privilège de la vérité qui n’offense pas.

J’abandonne à la discussion le sens que Paul a donné à ce passage. Il y a de grands théologiens, gros et gras, et pleins de leur autorité, que je veux uniquement suivre ; ainsi font la plupart des savants, qui aiment mieux errer avec eux qu’être dans le vrai avec ceux qui connaissent les trois langues. Les petits grécisants ne sont pas pris au sérieux plus que des oiseaux. Du reste, un glorieux théologien, dont je tais le nom par prudence (nos grécisants lui lanceraient aussitôt le brocard grec de l’âne jouant de la lyre), a commenté le passage en question magistralement et théologalement. De cette phrase : « Je parle en fou, l’étant plus que personne », il tire un chapitre inattendu, qui a demandé une dialectique consommée, et il divise son interprétation d’une façon également nouvelle. Je le cite textuellement, forme et substance : « Je parle en fou, c’est-à-dire, si je vous parais déraisonner en m’égalant aux faux apôtres, je ne vous paraîtrai pas plus sage en me préférant à eux. » Puis il oublie son sujet et passe à un autre.

LXIV

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 84-87).

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Fausses interprétations de l’Écriture sainte

LXIV. — Mais pourquoi me fatiguer sur ce seul texte ? Chacun sait bien que le droit des théologiens leur livre le ciel, c’est-à-dire l’interprétation des Saintes Écritures ; elles sont comme une peau qu’ils étirent à leur gré. On y voit des contradictions avec saint Paul, qui en réalité n’existent pas. S’il faut en croire saint Jérôme, l’homme aux cinq langues, saint Paul avait vu, par hasard, à Athènes, l’inscription d’un autel qu’il modifia à l’avantage de la foi chrétienne. Omettant les mots qui pouvaient gêner sa cause, il n’en garda que les deux derniers : « Au Dieu inconnu » ; encore les changeait-il un peu, car l’inscription complète portait : « Aux Dieux de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, aux Dieux inconnus et étrangers. » À cet exemple, je crois, la famille théologienne détache d’un contexte, ici et là, quelques petits mots dont elle altère le sens pour l’accommoder à ses raisonnements. Peu lui importe qu’il n’y ait aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, ou même qu’il y ait contradiction. L’impudent procédé vaut tant de succès aux théologiens qu’ils en excitent maintes fois l’envie des jurisconsultes.

Ne peuvent-ils tout se permettre, quand on voit ce grand… (j’allais lâcher le nom, mais j’évite de nouveau le brocard sur la lyre) extraire de saint Luc un passage qui s’accorde avec l’esprit du Christ comme l’eau avec le feu ? Sous la menace du péril suprême, au moment où des clients fidèles se groupent autour de leur patron pour combattre avec lui de toutes leurs forces, le Christ voulut ôter de l’esprit des siens leur confiance dans les secours humains ; il leur demanda s’ils avaient manqué de quelque chose depuis qu’il les avait envoyés prêcher, et cependant ils y étaient allés sans ressources de viatique, sans chaussures pour se garantir des épines et des cailloux, sans besace garnie contre la faim. Les disciples ayant répondu qu’ils n’avaient manqué de rien, il leur dit : « Maintenant, que celui qui a une bourse ou une besace la dépose, et que celui qui n’a pas de glaive vende sa tunique pour en acheter un ! » Comme tout l’enseignement du Christ n’est que douceur, patience, mépris de la vie, qui ne comprend le sens de son précepte ? Il veut dépouiller encore davantage ceux qu’il envoie, de façon qu’ils se défassent non seulement de la chaussure et de la besace, mais encore de la tunique, afin qu’ils abordent nus et dégagés de tout, la mission de l’Évangile ; ils ont à se procurer seulement un glaive, non pas celui qui sert aux larrons et aux parricides, mais le glaive de l’esprit, qui pénètre au plus intime de la conscience et y tranche d’un coup toutes les passions mauvaises, ne laissant au cœur que la piété.

Or, voyez comment le célèbre théologien torture ce passage. Le glaive, pour lui, signifie la défense contre toute persécution, et la besace, une provision de vivres assez abondante, comme si le Christ, ayant changé complètement d’avis, regrettait d’avoir mis en route ses envoyés dans un appareil trop peu royal et chantait la palinodie de ses instructions antérieures ! Il aurait donc oublié qu’il leur avait garanti la béatitude au prix des affronts, des outrages et des supplices, qu’il leur avait interdit de résister aux méchants, parce que la béatitude est pour les doux, non pour les violents, qu’il leur avait donné pour modèles les lis et les passereaux ! Il se refusait maintenant à les laisser partir sans glaive, leur recommandait de vendre, au besoin, leur tunique, pour en avoir un et d’aller plutôt nus que désarmés. Sous ce nom de glaive, notre théologien entend tout ce qui peut repousser une attaque, comme sous le nom de besace, tout ce qui concerne les besoins de la vie. Ainsi, cet interprète de la pensée divine nous montre des apôtres munis de lances, de balistes, de frondes et de bombardes, pour aller prêcher le Crucifié ; et de même il les charge de bourses, de sacoches et de bagages, pour qu’ils ne quittent jamais l’hôtellerie sans avoir bien mangé. Il ne se trouble pas d’entendre, peu après, le Maître ordonner avec un accent d’adjuration de remettre au fourreau le glaive qu’il aurait si vivement recommandé d’acheter. On n’a pourtant jamais entendu dire que les Apôtres se soient servis de glaives et de boucliers contre la violence des païens, ce qu’ils auraient fait assurément si la pensée du Christ avait été celle qu’on lui prête.

Un autre, qui n’est point des derniers et que par respect je ne nomme pas, a confondu la peau de saint Barthélemy écorché et les tentes dont Habacuc a dit : « Les peaux du pays de Madian seront rompues. » J’ai assisté l’autre jour, ce qui m’arrive fréquemment, à une controverse de théologie. Quelqu’un voulait savoir quel texte des Saintes Écritures ordonnait de brûler les hérétiques plutôt que de les convaincre par la discussion. Un vieillard à la mine sévère, que son sourcil révélait théologien, répondit avec véhémence que cette loi venait de l’apôtre Paul, lorsqu’il avait dit : « Évite (devita) l’hérétique, après l’avoir repris une ou deux fois. » Il répéta et fit sonner ces paroles ; chacun s’étonnait ; on se demandait s’il perdait la tête. Il finit par s’expliquer : « Il faut retrancher l’hérétique de la vie », traduisait-il, comprenant de vita au lieu de devita. Quelques auditeurs ont ri ; il s’en est trouvé pour déclarer ce commentaire profondément théologique. Et, tandis qu’on réclamait, survint, comme on dit, un avocat de Ténédos et d’autorité irréfragable : « Écoutez bien, dit-il. Il est écrit. Ne laissez pas vivre le malfaisant (maleficus). Or, l’hérétique est malfaisant. Donc, etc. » Il n’y eut alors qu’une voix pour louer l’ingénieux syllogisme, et toute l’assemblée trépigna de ses lourdes chaussures. Il ne vint à l’esprit de personne que cette loi est faite contre les sorciers, jeteurs de sorts et magiciens, que les Hébreux appellent d’un mot qui se traduit par maleficus. Autrement, la sentence de mort s’appliquerait tout aussi bien à la fornication et à l’ébriété.

LXV

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 87-90).

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La folie trouve grâce devant Dieu

LXV. — Mais il serait insensé de poursuivre ; ce vaste sujet ne tiendrait même pas dans les volumes de Chrysippe et de Didyme. Je voulais seulement, en vous montrant ce que se permettent les divins docteurs, obtenir votre indulgence pour une théologienne de bois de figuier, lorsqu’elle vous présente des citations un peu risquées.

Revenons à saint Paul. « Vous supportez aisément les fous », dit-il de lui-même, et plus loin : « Acceptez-moi comme un fou » ; puis : « Je ne parle pas selon Dieu, mais comme si j’étais fou » ; et encore : « Nous sommes fous pour le Christ. » Que d’éloges de la Folie, et dans quelle bouche ! Il va plus loin et la prescrit comme indispensable au salut : « Que celui d’entre vous qui paraît sage devienne fou pour être sage ! » Dans saint Luc, Jésus ne donne-t-il pas le nom de fous aux deux disciples qu’il a rejoints sur le chemin d’Emmaüs ? Et peut-on s’en étonner, puisque notre saint Paul attribue à Dieu lui-même un grain de folie ? « La folie de Dieu, dit-il, est plus sage que la sagesse des hommes. » Origène explique, il est vrai, que cette folie ne saurait être mesurée par l’intelligence humaine, ce qui s’accorde à ceci : « La parole de la Croix est folie pour les hommes qui passent ».

Mais pourquoi se fatiguer à tant de témoignages ? Le Christ, dans les psaumes sacrés, dit à son Père : « Vous connaissez ma folie. » D’ailleurs, ce n’est pas sans raison que les fous ont toujours été chers à Dieu, et voici pourquoi. Les princes se méfient des gens trop sensés et les ont en horreur, comme faisait, par exemple, César pour Brutus et Cassius, alors qu’il ne redoutait rien d’Antoine, l’ivrogne. Sénèque était suspect à Néron, Platon à Denys, les tyrans n’aimant que les esprits grossiers et peu perspicaces. De même le Christ déteste et ne cesse de réprouver ces sages qui se fient à leurs propres lumières. Saint Paul l’affirme sans ambages : « Dieu a choisi ce qui, pour le monde, est folie », et encore : « Dieu a voulu sauver le monde par la Folie », puisqu’il ne pouvait le rétablir par la Sagesse. Dieu lui-même l’exprime assez par la bouche du prophète : « Je perdrai la sagesse du sage et je condamnerai la prudence des prudents. » Il va jusqu’à se féliciter d’avoir caché aux sages le mystère du salut et de ne l’avoir révélé qu’aux tout petits, c’est-à-dire aux fous ; car, dans le grec, pour indiquer les tout petits, c’est le mot « insensé » qui s’oppose au mot « sage ». Ajoutons tous les passages de l’Évangile où le Christ poursuit sans relâche les pharisiens, les scribes et les docteurs de la Loi, tutélaire pour la foule ignorante. Que signifient ses paroles : « Malheur à vous, scribes et pharisiens ! » sinon : « Sages, malheur à vous ! »

Sa compagnie de prédilection est celle des petits enfants, des femmes et des pêcheurs. Même parmi les bêtes, il préfère celles qui s’éloignent le plus de la prudence du renard. Aussi choisit-il l’âne pour monture, quand il aurait pu, s’il avait voulu, cheminer sur le dos d’un lion ! Le Saint-Esprit est descendu sous la forme d’une colombe, non d’un aigle ou d’un milan. L’Écriture sainte fait mention fréquente de cerfs, de faons, d’agneaux. Et notez que le Christ appelle ses brebis ceux des siens qu’il destine à l’immortelle vie. Or, aucun animal n’est plus sot ; Aristote assure que le proverbe « tête de brebis », tiré de la stupidité de cette bête, s’applique comme une injure à tous les gens ineptes et bornés. Tel est le troupeau dont le Christ se déclare le pasteur. Il lui plaît de se faire appeler agneau lui-même, C’est ainsi que le désigne saint Jean : « Voici l’agneau de Dieu ! » et c’est la plus fréquente expression de l’Apocalypse.

Que signifie tout cela sinon que la folie existe chez tous les mortels, même dans la piété ? Le Christ lui-même, pour secourir cette folie, et bien qu’il fût la sagesse du Père, a consenti à en accepter sa part, le jour où il a revêtu la nature humaine et « s’est montré sous l’aspect d’un homme », ou quand il s’est fait péché pour remédier aux péchés. Il n’a voulu y remédier que par la folie de la Croix, à l’aide d’apôtres ignorants et grossiers ; il leur recommande avec soin la Folie, en les détournant de la Sagesse, puisqu’il leur propose en exemple les enfants, les lis, le grain de sénevé, les passereaux, tout ce qui est inintelligent et sans raison, tout ce qui vit sans artifice ni souci et n’a pour guide que la Nature.

Il les avertit de ne pas s’inquiéter, s’ils ont à discourir devant les tribunaux ; il leur interdit de se préoccuper du temps et du moment et même de se fier à leur prudence, pour ne dépendre absolument que de lui seul.

Voilà pourquoi Dieu, lorsqu’il créa le monde, défendit de goûter à l’arbre de la Science, comme si la Science était le poison du bonheur. Saint Paul la rejette ouvertement, comme pernicieuse et nourricière d’orgueil ; et saint Bernard le suit sans doute, lorsque, ayant à désigner la montagne où siège Lucifer, il l’appelle : Montagne de la Science.

Voici sans doute une preuve qu’il ne faut pas oublier. La Folie trouve grâce dans le Ciel, puisqu’elle obtient seule la rémission des péchés, alors que le sage n’est point pardonné. C’est pour cela que ceux qui demandent miséricorde, même ayant péché consciemment, invoquent le prétexte et le patronage de la Folie. Tel Aaron, si mon souvenir est exact, implore au livre des Nombres la grâce de sa femme : « Je vous en supplie, Seigneur, ne nous imputez point ce péché que nous avons commis par folie. » C’est ainsi que Saül excuse sa faute auprès de David : « Il apparaît, dit-il, que j’ai agi comme un fou » Et David, à son tour, sollicite le Seigneur : « Je vous prie, Seigneur, de décharger votre serviteur de son iniquité, parce que j’ai agi follement. » C’est qu’il ne pouvait demander grâce qu’en plaidant la folie et l’égarement. Mais voici qui est plus pressant ; c’est la prière pour ses ennemis que fait le Christ en croix : « Père, pardonnez-leur ! » La seule excuse qu’il invoque pour eux est l’inconscience : « Parce qu’ils ne savent ce qu’ils font. » Saint Paul pareillement écrit à Timothée : « Si j’ai obtenu la miséricorde de Dieu, c’est que j’ai agi par ignorance dans mon incrédulité. » Qu’est-ce à dire « par ignorance » ? qu’il a péché par folie, non par malice. Que signifie : « Si j’ai obtenu miséricorde », sinon qu’il ne l’eût pas obtenue, s’il ne se fût réclamé de la Folie ? Il est des nôtres, le mystique auteur des Psaumes, que j’ai omis de citer en son lieu : « Oubliez les fautes de ma jeunesse et mes ignorances. » Vous entendez sa double excuse : son âge, dont je suis toujours la compagne, et les ignorances dont le nombre immense montre toute la force de sa folie.

LXVI

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 90-93).

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Des rapports de la religion chrétienne avec la folie

LXVI. — Pour ne pas divaguer dans l’infini et pour abréger, la religion chrétienne paraît avoir une réelle parenté avec une certaine Folie et fort peu de rapport avec la Sagesse. Souhaitez-vous des preuves ? Remarquez d’abord que les enfants, les vieillards, les femmes et les innocents prennent plus que d’autres plaisir aux cérémonies et aux choses religieuses et que, par la seule impulsion de la Nature, ils veulent être toujours auprès des autels. Voyez encore que les premiers fondateurs de la religion, attachés à une simplicité merveilleuse, ont été d’acharnés ennemis des lettres. Enfin, les fous les plus extravagants ne sont-ils pas ceux qu’a saisis tout entiers l’ardeur de la piété chrétienne ? Ils prodiguent leurs biens, négligent les injures, supportent la tromperie, ne font aucune distinction d’amis et d’ennemis, ont en horreur le plaisir, se rassasient de jeûnes, de veilles, de larmes, de labeurs et d’humiliations ; ils ont le dégoût de la vie, et l’impatience de la mort ; en un mot, on les dirait privés de tout sentiment humain, comme si leur esprit vivait ailleurs que dans leur corps. Que sont-ils donc, sinon des fous ? Et comment s’étonner que les Apôtres aient paru des gens ivres de vin doux, et que le juge Festus ait pris saint Paul pour un insensé ?

Cependant, puisque j’ai revêtu une bonne fois la peau du lion, je vous enseignerai encore ceci : c’est que le bonheur recherché par les chrétiens, au prix de tant d’épreuves, n’est qu’une sorte de démence et de folie. Ne redoutez pas les mots, pesez plutôt la réalité. Tout d’abord, les chrétiens ont une doctrine commune avec les Platoniciens : c’est que l’esprit, enveloppé et garrotté dans les liens du corps, et alourdi par la matière, ne peut guère contempler la vérité telle qu’elle est, ni en jouir ; aussi définit-on la philosophie une méditation de la mort, parce qu’elle détache l’âme des choses visibles et corporelles, ce qui est également l’œuvre de la mort. C’est pourquoi, aussi longtemps que l’âme utilise normalement les organes du corps, on la dit saine ; mais lorsque, rompant ses liens, elle s’efforce de s’affranchir et songe à fuir sa prison, on appelle cela folie. Si l’effort coïncide avec une maladie ou un défaut organique, il n’y a plus aucune hésitation. Pourtant voyons-nous de tels hommes prédire l’avenir, connaître les langues et la littérature, qu’auparavant ils n’avaient jamais apprises, et manifester en eux quelque chose de divin. Nul doute que leur âme, purifiée en partie du contact du corps, ne commence à développer son énergie native. La même cause, je pense, agit sur les agonisants, qui révèlent des facultés semblables et parlent parfois comme des prophètes inspirés.

Si l’ardeur religieuse provoque de tels effets, ce n’est peut-être point la même folie que la nôtre, mais cela en approche tellement que la plupart les confondent, surtout que le nombre est mince de ces pauvres hommes qui, par leur genre de vie, se tiennent entièrement à l’écart du genre humain.

Je me rappelle ici la fiction platonicienne de ces prisonniers enchaînés dans la caverne, d’où ils n’aperçoivent que les ombres des objets. Un d’eux, qui s’est enfui, revient dans l’antre, leur conte qu’il a vu les objets réels, et démontre par quelle grave erreur ils croient qu’il n’existe rien au-delà de ces ombres misérables. Étant devenu sage, il a pitié de ses compagnons et déplore la folie qui les retient dans une telle illusion ; mais eux, à leur tour, rient de son délire et le chassent. Il en est de même du commun des hommes. Ils s’attachent étroitement aux choses corporelles et croient qu’elles sont à peu près seules à exister. Les gens pieux, au contraire, négligent tout ce qui touche au corps et sont ravis tout entiers par la contemplation des choses invisibles. Les premiers s’occupent tout d’abord des richesses, ensuite des commodités du corps, en dernier lieu de leur âme, à laquelle, d’ailleurs, la plupart ne croient pas, parce que les yeux ne la perçoivent point. Inversement, les autres tendent tout leur effort vers Dieu, le plus simple de tous les êtres, puis vers l’objet qui s’en rapproche le plus, c’est-à-dire l’âme ; ils sont insoucieux du corps, méprisent l’argent et le fuient comme une infection. S’ils sont obligés de s’en occuper, ils le font à contrecœur et avec dégoût ; ils ont ces choses comme s’ils ne les avaient pas ; ils les possèdent sans les posséder.

Constatons encore des degrés et des différences. Bien que tous nos sens soient en liaison avec le corps, certains sont plus matériels, comme le tact, l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût. D’autres tiennent moins du corps, comme la mémoire, l’intelligence, la volonté. C’est où l’âme s’exerce qu’elle est puissante. Les hommes pieux, s’étant dirigés de toute la force de leur âme vers les objets les plus étrangers aux sens grossiers, arrivent à émousser ceux-ci et les annihilent, alors que le vulgaire s’en sert fort bien et n’est pas fort sur le reste. N’avons-nous pas entendu dire que des saints ont pu boire de l’huile pour du vin ? En outre, parmi les passions de l’âme, certaines dépendent plus étroitement de la grossièreté du corps, comme l’appétit charnel, le besoin de la nourriture et du sommeil, la colère, l’orgueil, l’envie. La piété leur fait énergiquement la guerre, tandis que le vulgaire ne saurait s’en passer pour vivre.

Il est ensuite des passions moyennes et comme naturelles, telles que l’amour de sa patrie, la tendresse pour ses enfants, ses parents, ses amis. Le commun des hommes s’y laisse aller ; mais les gens pieux travaillent à les déraciner de leur cœur, ou bien à les élever jusqu’au sommet de l’âme. Ils aiment leur père, non en tant que père, car il n’a engendré que leur corps, lequel même leur vient du Père divin, mais pour être un honnête homme en qui brille à leurs yeux l’image de cette suprême intelligence qui les appelle au souverain bien, et hors de laquelle ils ne voient rien à aimer et à désirer. C’est sur cette règle qu’ils mesurent tous les devoirs de la vie. Si l’on ne doit pas toujours mépriser les choses visibles, on doit du moins les considérer comme infiniment inférieures aux choses invisibles. Ils disent encore que, dans les sacrements même et les exercices de piété, se retrouve la distinction du corps et de l’esprit. Dans le jeûne, par exemple, ils attribuent peu de mérite à l’abstinence des viandes et d’un repas, ce qui pour le vulgaire constitue l’essentiel du jeûne. Ils veulent qu’en même temps les passions subissent un retranchement, que l’emportement et l’orgueil soient refrénés, de telle sorte qu’étant moins surchargé par le poids du corps l’esprit parvienne à goûter et à posséder les biens célestes.

Il en va de même pour la messe. Sans dédaigner, disent-ils, l’extérieur des cérémonies, ils le regardent comme médiocrement utile, ou même pernicieux, s’il ne s’y mêle un élément spirituel que ces signes visibles représentent. La messe figure la mort du Christ, que les fidèles doivent reproduire en eux en domptant, éteignant, ensevelissant, si l’on peut dire, les passions du corps, afin de renaître d’une vie nouvelle et ne faire tous ensemble qu’un avec Lui. Ainsi pense, ainsi agit l’homme pieux. La foule, au contraire, ne voit dans le sacrifice de la messe que d’être présente devant l’autel, le plus près possible, d’entendre des chants et d’assister, en outre, à de menues cérémonies.

Je viens de donner quelques exemples ; mais c’est dans l’ensemble de sa vie que l’homme pieux se tient à l’écart des choses corporelles, et prend son essor vers celles de l’éternité, spirituelles et invisibles. C’est donc un désaccord continuel entre des esprits qui se font mutuellement l’effet d’être insensés : mais le mot, à mon avis, s’applique plus exactement aux gens pieux.

LXVII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 93-94).

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Adieu au lecteur  ►

La folie est le souverain bien

LXVII. — Vous le trouverez plus évident quand je vous aurai démontré en peu de mots, comme je l’ai promis, que cette récompense suprême qu’ils attendent n’est autre chose qu’une sorte de folie. Songez que Platon a fait un rêve semblable, quand il a écrit que la fureur des amants est de toutes la plus heureuse. En effet, l’amoureux passionné ne vit plus en lui, mais tout entier dans l’objet qu’il aime ; plus il sort de lui-même pour se fondre dans cet objet, mieux il ressent le bonheur. Ainsi, lorsque l’âme médite de s’échapper du corps et renonce à se servir normalement de ses organes, on juge à bon droit qu’elle s’égare. Les expressions courantes ne veulent pas dire autre chose : « Il est hors de lui… Reviens à toi… Il est revenu à lui-même. » Et, plus l’amour est parfait, plus son égarement est grand et délicieux.

Quelle sera donc cette vie du ciel, à laquelle aspirent si ardemment les âmes pieuses ? L’esprit étant victorieux et plus fort absorbera le corps ; et ce sera d’autant plus facile qu’il l’aura préparé à cette transformation en le purifiant et l’épuisant pendant la vie. À son tour, l’esprit sera absorbé par la suprême Intelligence, dont toutes les puissances sont infinies. Ainsi se trouvera hors de lui-même l’homme tout entier, et la seule raison de son bonheur sera de ne plus s’appartenir et d’être soumis à cet ineffable souverain bien qui attire tout à lui.

Une telle félicité, il est vrai, ne pourra être parfaite qu’au moment où les âmes douées d’immortalité reprendront leurs anciens corps. Mais, puisque la vie des gens de piété n’est que méditation de l’éternité, et comme l’ombre de celle-ci, il leur arrive d’y goûter quelque peu par avance et d’en respirer quelques parfums. Ce n’est qu’une gouttelette auprès de l’intarissable source du bonheur qui ne finit pas ; elle est préférable pourtant à toutes les voluptés de la terre, lors même que leurs délices se confondraient en une seule, tellement le spirituel l’emporte sur la matière, et ce qu’on ne voit pas sur ce qu’on voit ! C’est la promesse du Prophète : « L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, le cœur de l’homme n’a pas ressenti ce que Dieu ménage à ceux qui l’aiment. » Telle est cette folie qui jamais ne prend fin, mais qui s’achève en passant de cette vie dans l’autre.

Ceux qui ont eu le privilège si rare de tels sentiments éprouvent une sorte de démence ; ils tiennent des propos incohérents, étrangers à l’humanité ; ils prononcent des mots vides de sens ; et à chaque instant l’expression de leur visage change. Tantôt gais, tantôt tristes, ils rient, ils pleurent, ils soupirent ; bref, ils sont vraiment hors d’eux-mêmes. Revenus à eux, ils ne peuvent dire où ils sont allés, s’ils étaient dans leur corps, ou hors de leur corps, éveillés ou endormis. Qu’ont-ils entendu, vu et dit ? qu’ont-ils fait ? Ils ne s’en souviennent qu’à travers un nuage, ou comme d’un songe ; ils savent seulement qu’ils ont eu le bonheur pendant leur folie. Ils déplorent leur retour à la raison et ne rêvent plus que d’être fous à perpétuité. Encore n’ont-ils eu qu’un faible avant-goût du bonheur futur !

LXVIII

Érasme de Rotterdam

Éloge de la Folie

Traduction par Pierre de Nolhac.

Garnier-Flammarion, 1964 (p. 94).

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Adieu au lecteur

LXVIII. — Mais depuis longtemps je m’oublie, et « j’ai franchi toute borne ». Si vous trouvez à mon discours trop de pétulance ou de loquacité, songez que je suis la Folie et que j’ai parlé en femme. Souvenez-vous cependant du proverbe grec : « Souvent un fou même raisonne bien », à moins que vous ne pensiez que ce texte exclue les femmes. Vous attendez, je le vois, une conclusion. Mais vous êtes bien fous de supposer que je me rappelle mes propos, après cette effusion de verbiage. Voici un vieux mot : « Je hais le convive qui se souvient » ; et voici un mot neuf : « Je hais l’auditeur qui n’oublie pas. »

Donc, adieu ! Applaudissez, prospérez et buvez, illustres initiés de la Folie !

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