Manuel et Entretiens (page 10)
Voici la justification que les fils devraient apporter à leurs parents, qui les grondent d'étudier la philosophie : Est-ce que j'agis mal, mon père?
Est-ce que j'ignore ce qui est mon devoir et ce qui me convient? Si cela ne peut ni s'enseigner ni s'apprendre, pourquoi me fais-tu des reproches? Si cela peut s'enseigner, enseigne-le-moi; ou, si tu ne peux me l'enseigner toi-même, laisse-moi l'apprendre de ceux qui disent le savoir. Car que penses-tu? que c'est volontairement que je tombe dans le mal, et que je passe à côté du bien? A Dieu ne plaise! Quelle est donc la cause du mal que je fais? L'ignorance. Ne veux-tu pas que je me délivre de cette ignorance? A qui la colère a-t-elle jamais enseigné ou la manœuvre ou la musique? Crois-tu donc que ce sera ta colère qui m'enseignera à vivre?
Ce langage ne peut être tenu que par celui qui apporte vraiment chez nous cette disposition d'esprit. Mais celui qui, lorsqu'il lit nos livres, et quand il va aux leçons des philosophes, n'aspire qu'à pouvoir faire montre dans un festin de sa connaissance des syllogismes hypothétiques, celui-là que fait-il, que chercher à se faire admirer du sénateur son voisin de table? C'est, qu'en effet, c'est là-bas (à Rome) que sont les objets d'importance; tandis que nos trésors à nous n'y paraissent que niaiseries. Aussi est-il difficile de rester maître de ses sens, quand ce qui les ébranle est d'importance. J'ai connu quelqu'un qui embrassait les genoux d'Epaphrodite en pleurant et se disant malheureux, parce qu'il ne lui restait que quinze cent mille sesterces. Que fit Epaphrodite? Lui rit-il au nez, comme nous l'aurions fait? Non : il lui dit avec étonnement : Malheureux, comment n'en disais-tu rien? Comment t'y résignais-tu?
A ce moment Epictète s'adressa à celui qui lisait ce traité des Hypothétiques ; ce qui fit rire l'individu qui avait donné l'ordre de lire. C'est de toi-même que tu ris, lui dit le philosophe. Tu n'as pas commencé par exercer ce jeune homme; et tu ne t'es pas assuré qu'il était capable de comprendre ce qu'il lit. Peux-tu bien t'en servir comme de lecteur? Et comment, continua-t-il, quand un esprit n'est pas de force à démêler un raisonnement embarrassé, nous en rapporterons-nous à ses louanges, à ses blâmes, à ses jugements sur ce qui se fait de bien ou de mal? S'il critique quelqu'un, celui-ci y fera-t-il attention? S'il le loue, celui-ci sera-t-il bien fier d'être approuvé d'un homme qui dans des choses aussi minimes ne sait pas trouver la conclusion? La première chose à faire, quand on étudie la philosophie, c'est de connaître en quel état est notre partie maîtresse; car, si on la sait faible, on ne voudra pas l'appliquer aux choses les plus difficiles. Mais aujourd'hui des gens qui ne pourraient pas avaler un petit livre qui ne ferait qu'une bouchée, achètent de gros volumes qu'ils s'efforcent de digérer. De là les vomissements ou les indigestions, puis les coliques, puis les flux de ventre, puis les fièvres. On devrait d'abord se demander ce dont on est capable. Mais, si dans les questions de logique il est facile de confondre l'ignorant, dans la vie nous ne nous présentons jamais à qui peut nous confondre, et nous haïssons qui nous confond. Socrate disait pourtant que vivre sans examen ce n'était pas vivre.
De la diversité des idées, et des secours que nous devons nous ménager contre elles
Nos idées sont de quatre sortes : ou les objets nous apparaissent comme ils sont; ou bien ils ne sont pas, et nous paraissent, en effet, ne pas être ; ou bien ils sont, et nous paraissent n'être pas ; ou bien ils ne sont pas, et nous paraissent être. Prononcer juste dans tous ces cas n'appartient qu'à l'homme qui a étudié. Or, contre chaque difficulté, il y a une ressource spéciale à laquelle nous devons recourir : si ce qui nous arrête ce sont les sophismes des Pyrrhoniens et des Académiciens, recourons contre eux à certaine ressource; si ce sont ces apparences trompeuses, grâce auxquelles nous croyons voir le bien où il n'est pas, recourons contre elles à telle ressource encore ; si c'est une habitude qui nous arrête, contre elle aussi essayons de trouver une ressource. Quelle ressource peut-on donc trouver contre une habitude? L'habitude contraire. Tu entends le vulgaire dire : Cet homme est mort malheureux; il a perdu son père et sa mère; il a été enlevé avant l'âge et sur la terre étrangère. Prête l'oreille aux paroles contraires ; arrache-toi à ces propos; oppose à l'habitude l'habitude adverse. Aux sophismes oppose la logique, à laquelle tu dois être exercé et rompu, et contre les apparences trompeuses, aie à ta disposition des notions a priori bien claires et bien nettes.
Ainsi, lorsque la mort te paraît un mal, aie aussitôt à la pensée que, tandis que notre devoir est d'éviter ce qui est mal, la mort est inévitable. Que puis-je faire en effet? Où puis-je fuir la mort? J'accorde que je ne suis pas Sarpédon, le fils de Jupiter, pour dire aussi bravement : J'irai, et je veux me distinguer entre tous, ou donner du moins à un autre l'occasion de se distinguer; si je ne puis pas réussir moi-même, je ne refuserai pas à un autre l'occasion d'une action d'éclat. J'accorde qu'un tel langage est au-dessus de mes forces, mais l'autre chose au moins n'est-elle pas en mon pouvoir? Où fuirai-je, en effet, la mort? Indiquez-moi le pays; indiquez-moi le peuple chez qui je pourrai aller, et où elle ne pénétrera pas. Indiquez-moi un charme contre elle. Si je n'en ai pas, que voulez-vous que je fasse? Mais, si je ne puis pas échapper à la mort, ne puis-je échapper à sa crainte? Ou me faudra-t-il mourir en gémissant et en tremblant? Car la cause de tous les troubles de l'âme, c'est le désir de choses qui ne s'accomplissent pas. C'est de là qu'il arrive que, si je puis changer à mon gré les choses extérieures, je les change ; et que, si je ne le puis pas, je voudrais crever les yeux à celui qui m'en empêche. Il est, en effet, dans la nature de l'homme, de ne pouvoir supporter d'être privé de son bien, de ne pouvoir supporter de tomber dans le malheur. Puis finalement, quand je ne puis ni changer les choses ni crever les yeux à qui m'empêche de le faire, je m'assieds en pleurant, et j'injurie qui je puis, Jupiter et les autres dieux, car, s'ils ne s'occupent pas de moi, qu'ai-je besoin d'eux? — Oui, mais tu seras impie ! — Eh bien! en quoi m'en trouverai-je plus mal que maintenant? La conclusion, c'est qu'il faut se rappeler que, si la piété et l'intérêt ne sont pas d'accord, il ne sera possible à personne d'être pieux. Cela ne te paraît-il pas de toute nécessité?
Que le Pyrrhonien et l'Académicien viennent me faire des objections. Pour ma part je n'ai pas le loisir de les discuter, et je ne serais pas de force d'ailleurs à défendre contre eux la manière de faire générale. Mais, si j'avais un petit procès au sujet de mon petit champ, irais-je chercher un avocat? Non. Et de quoi donc me contenterais-je? Des faits eux-mêmes. Eh bien! je ne puis peut-être pas rendre compte de la manière dont la sensation se produit ni dire si elle se produit par tout le corps ou dans une partie seulement ; car l'une et l'autre opinion m'embarrassent; mais que toi et moi ne soyons pas le même individu, c'est là une chose que je sais très bien. Comment cela se fait-il? Jamais quand je veux avaler quelque chose, je ne porte le morceau à cet endroit-ci ; mais toujours à celui-là. Jamais non plus, voulant prendre du pain, je n'ai pris un balai, mais toujours je vais droit au pain, comme à mon but. Et vous, qui supprimez en nous les sens, est-ce que vous agissez autrement? Qui de vous, voulant s'en aller au bain, est allé au moulin? — Mais quoi! ne devons-nous pas nous attacher aussi de tout notre pouvoir à préserver la vérité, et à la défendre contre toute attaque? Et qui dit le contraire? Mais que celui-là le fasse qui en a le pouvoir et le loisir. Quant à celui qui tremble, qui est perturbé et qui se trouble, qui a mal au cœur, qu'il utilise son temps à autre chose.
Que nous ne devons pas nous fâcher contre les hommes. De la petitesse et de la grandeur chez les hommes.
Quelle est la cause de l'approbation d'une chose ? Le fait qu'elle semble être vraie. Or il n'est pas possible d'approuver ce qui nous semble ne pas être vrai. Pourquoi ? Puisque c'est la nature de notre intelligence que d'adhérer au vrai et de refuser le faux, et dans l'incertitude de retenir notre jugement. Quelle en est la preuve ? Persuade-toi, si tu peux, qu'il fait maintenant nuit. - Ce n'est pas possible. - Persuade-toi qu'il fait jour. - Ce n'est pas possible. - Persuade-toi ou dissuade-toi que les astres sont en nombre pair - Impossible. Quand donc un homme approuve ce qui est faux, sois assuré qu'il n'a pas eu l'intention d'approuver le faux, parce que chaque âme est contre son gré privée de la vérité, comme le dit Platon ; mais le faux lui a semblé vrai. - Et dans les actions qu'y-a-t'il d'analogue à ce qui est ici le vrai et le faux ? - Ce qui convient et ce qui ne convient pas, le profitable et le nuisible, ce qui convient à une personne et ce qui ne convient pas, etc. Alors un homme peut-il penser qu'une chose lui est utile et ne pas la choisir ? - Il ne peut pas. - Comment alors Médée dit-elle : « Je sais quel je vais mal faire, mais la passion est plus forte que ma volonté. » Elle pensait qu'il lui était plus profitable de se livrer par passion à sa vengeance et de se venger de son mari que d'épargner ses enfants. - Oui, mais elle se trompe. - Montre-lui simplement qu'elle se trompe, et elle ne le fera pas ; mais tant que tu ne le lui montreras pas, quelle conduite peut-elle prendre sauf celle qui lui paraît utile ? - Rien d'autre - Pourquoi donc te fâcher contre la femme malheureuse qui fait des erreurs sur les choses les plus importantes, et qui est devenue une vipère au lieu d'une créature humaine ? Et n'as-tu pas, si c'est possible, plutôt pitié, comme tu as pitié pour les aveugles et les boiteux, de ceux qui sont aveuglés et mutilés sur les choses essentielles ?
Celui qui se rappelle clairement que pour l'homme la mesure de chaque action est l'opinion qu'il en a - qu'elle soit bonne ou mauvaise : si elle est bonne, il est libre du blâme ; si elle est mauvaise, lui-même en subit un dommage, parce qu’il est impossible qu'une personne se trompe et que ce soit une autre qui souffre - celui qui se rappelle cela ne s'irritera contre personne, ne se fâchera contre personne, ne fera de reproches à personne, ne blâmera personne, ni détestera ni ne haïra personne, ne mécontentera personne.
Ainsi toutes ces grandes et redoutables actions ont cette origine : ce que nous nous représentons ? - Oui, cette origine et aucun autre. L'Iliade n'est rien d'autre que représentations de ce genre et applications de ces idées. Pâris a cru bon d'enlever la femme de Ménélas; Hélène a cru bon de le suivre. Si Ménélas avait cru bon de se dire que c'est tout profit que la perte d'une pareille femme, que serait-il arrivé? C'en était fait non seulement de l'Iliade, mais encore de l'Odyssée. — Toutes ces choses importantes ont-elles donc tenu à si peu? — Qu'appelles-tu ces choses importantes? — Les guerres, les dissensions, la mort de tant d'hommes, la destruction de tant de villes. — Et qu'y a-t-il d'important là-dedans? — Quoi! rien? — Qu'y a-t-il donc d'important dans la mort d'un grand nombre de bœufs ou de brebis ; dans l'incendie ou la destruction d'un grand nombre de nids d'hirondelles ou de cigognes? — Quelle analogie y a-t-il entre ces deux genres de choses? — Une complète. On a détruit là des carcasses d'hommes; ici des carcasses de bœufs et de moutons. On a incendié là des gîtes d'hommes ; ici des nids de cigognes. Qu'y a-t-il donc là d'important ou de grave? Ou bien montre-moi que la maison de l'homme est supérieure au nid de la cigogne en tant que demeure. La seule différence, c'est que l'un fait son gîte avec des solives, des tuiles et des briques; l'autre avec de petites branches et de la boue. — Est-ce donc la même chose qu'une cigogne et qu'un homme? — Que nous dis-tu là? Ils sont la même chose, quant au corps.
— L'homme n'est-il donc en rien supérieur à la cigogne? — A Dieu ne plaise! Mais ce n'est pas par ce côté qu'il lui est supérieur. — Par quoi donc lui est-il supérieur? — Cherche, et tu trouveras que c'est par autre chose. Vois si ce n'est pas par l'intelligence de ce qu'il fait ; vois si ce n'est pas par la sociabilité, par l'honnêteté, par la réserve, par la prudence, par la sagesse. Où donc se trouvent dans l'homme le bien et le mal importants? Là où se trouve sa supériorité. S'il la sauve, si elle demeure comme à l'abri derrière des murailles, si ne périssent ni sa réserve, ni son honnêteté, ni sa sagesse, alors il est sauvé lui aussi; mais, s'il laisse détruire, emporter de vive force quelqu'une de ces vertus, alors c'en est fait de lui aussi. Voilà ce qu'il y a d'important en lui. On dit que ce fut un grand malheur pour Pâris quand les Grecs vinrent l'attaquer, quand ils saccagèrent Troie, quand ils égorgèrent ses frères. Mais on se trompe, car personne n'est malheureux par le fait d'autrui. Il n'y eut à ce moment qu'un saccagement de nids de cigognes. Son malheur fut quand il perdit sa réserve, son honnêteté, son affection pour son hôte, son respect des convenances. Quel fut le malheur d'Achille? La mort de Patrocle? A Dieu ne plaise! Son malheur fut de s'emporter, de pleurer pour une femme, d'oublier qu'il était là, non pour avoir des maîtresses, mais pour se battre. Voici quand l'homme est malheureux ; voici quand on lui emporte sa ville d'assaut ; voici quand on la lui saccage : c'est quand on lui enlève et lui détruit ses opinions vraies.
— Mais qu'on entraîne nos femmes, qu'on fasse nos enfants prisonniers, qu'on nous égorge nous-mêmes, ne sont-ce pas là des malheurs? — Où vois-tu cela? montre-le-moi. — Je ne le puis ; mais Pourquoi dis-tu que ce ne sont pas des malheurs? — Recourons aux règles ; apporte-nous ici tes notions a priori. Car c'est faute de cela que nous n'apprécions pas exactement ce qui arrive. Quand nous voulons juger ce que pèse une chose, nous ne la jugeons pas à la légère, pas plus que nous ne déclarons à la légère qu'elle est droite ou qu'elle est courbe. En un mot, partout où nous croyons qu'il nous importe de connaître la vérité sur une question, nous ne procédons jamais à la légère. Mais qu'il s'agisse de la première et unique cause de nos vertus ou de nos vices, de notre bonheur ou de notre malheur, de notre félicité ou de notre infortune, alors, et là seulement, nous agissons à la légère et au hasard! Nous n'y usons de quoi que ce soit qui ressemble à une balance; de quoi que ce soit qui ressemble à une règle! Quelque chose me paraît bon, et ce quelque chose est fait aussitôt. — Puis-je en effet prétendre à être meilleur qu'Achille ou qu'Agamemnon? Et, quand c'est en suivant ce qui leur paraissait bon, qu'ils ont causé et souffert tant de maux, ne sera-ce pas assez pour moi qu'une chose me paraisse bonne? Quelle tragédie a un autre point de départ? Qu'est-ce que l'Atrée d'Euripide? une manière de voir. Qu'est-ce que l'Œdipe de Sophocle? une manière de voir. Et Phœnix? une manière de voir. Et Hippolyte? une manière de voir. ..........
Mais comment appelle-t-on ceux qui obéissent à toutes leurs idées? des insensés. — Eh! faisons-nous autre chose?
Le vrai bien est dans une certaine façon de juger ou de vouloir ; le vrai mal, dans une certaine autre. Et les objets extérieurs que sont-ils? Les choses sur lesquelles s'exerce notre faculté de juger et de vouloir ; et suivant la manière dont elle se comporte vis-à-vis d'elles, elle arrive au bien ou au mal. Comment arrivera-t-elle au bien? Si elle ne s'en laisse pas imposer par les choses; car des jugements sains sur les choses nous font une volonté droite à son tour; des jugements erronés et à côté du vrai, nous en font une dépravée. C'est là une loi qu'a établie Dieu lui-même, qui a dit : Si tu désires quelque bien, tire-le de toi-même. — Non, dis-tu; mais d'un autre. — Non pas; de toi-même. Par suite, quand un tyran me menace et me fait venir, je lui dis : Qui menaces-tu? S'il me répond : Je te ferai enchaîner. - Ce sont mes mains et mes pieds que tu menaces, lui dis-je. S'il me répond : « Je te ferai couper le cou », je lui dis : « C'est mon cou que tu menaces. » S'il me répond : « Je te ferai jeter en prison », je lui dis : « Ce ne sera que ma carcasse. » Même chose, s'il me menace de l'exil. — Nulle de ces menaces ne s'adressent-elle donc à toi? — Aucune, si je regarde ces choses-là comme m'étant indifférentes ; mais si je me mets à craindre l'une d'entre elles, c'est moi qu'il menace. Quel est donc celui que je redouterai après cela? Et de quoi donc sera-t-il maître? De ce qui est à moi? Personne ne l'est. De ce qui n'est pas à moi? Est-ce que je m'en occupe?
— Vous enseignez donc, philosophes, à mépriser les rois? — A Dieu ne plaise! Car qui de nous enseigne à leur disputer ce qui est en leur pouvoir? Prends mon corps, prends ma fortune, prends ma réputation, prends les miens. Si je conseille à quelqu'un de s'attacher à ces objets, accuse-moi alors à bon droit. — Oui, mais je veux aussi commander à tes convictions. — Qu'est-ce qui t'en a donné le pouvoir? Comment pourrais-tu triompher des convictions d'un autre? — J'en triompherai bien, dis-tu, en lui faisant peur. — Ignores-tu qu’elles triomphent d'elles-mêmes, mais que personne ne triomphe d'elles. Nul ne peut triompher de notre libre arbitre, si ce n'est lui-même. C'est à cause de cela que Dieu a établi cette loi toute puissante et toute juste : Que le plus fort l'emporte toujours sur le plus faible. Dix sont plus forts qu'un seul. Mais quand il s'agit de quoi? Quand il s'agit de garrotter, de tuer, d'entraîner de force où l'on veut, d'enlever aux gens ce qu'ils possèdent. Dix triomphent donc d'un seul sur le terrain où ils sont plus forts que lui. — Mais est-il un terrain où ils soient les plus faibles? — Oui, celui des convictions, si les siennes sont fondées, et les leurs non? —Quoi! ils ne pourraient le vaincre sur ce terrain? — Comment le pourraient-ils? Si nous étions dans une balance, ne serait-ce pas forcément le plus lourd de nous deux qui enlèverait l'autre?
— Socrate a-t-il bien pu être traité par les Athéniens comme il l'a été? — Esclave! que parles-tu de Socrate? Dis la chose comme elle est : Se peut-il que le corps de Socrate ait été conduit et traîné en prison par ceux qui étaient plus forts que lui? Se peut-il qu'on ait donné de la ciguë à ce corps de Socrate, et qu'on l'ait ainsi fait mourir? Que trouves-tu là qui t'étonne? Qu'y trouves-tu de contraire à la justice? Vas-tu en faire des reproches à Dieu? Est-ce que Socrate n'a rien eu en échange? Où était à ses yeux le bien réel? Qui écouterons-nous de toi ou de lui? Et que dit-il? « Anytus et Melitus peuvent me tuer, mais ils ne peuvent me faire de tort »; et ailleurs : « Si cela plaît à Dieu, que cela se fasse. » Montre-nous, toi, que les convictions de mauvais aloi triomphent des convictions de bon aloi. Tu ne nous le montreras pas, tant s'en faut! Car c'est la loi de la nature et de Dieu, que celui qui vaut le plus ait toujours le dessus sur celui qui vaut le moins. Mais le dessus en quoi? Dans ce pourquoi il vaut le plus. Un corps est plus fort qu'un autre corps; dix sont plus forts qu'un seul; un voleur est plus fort que celui qui n'est pas voleur. J'ai perdu ma lampe, parce que, en fait de guet, le voleur vaut mieux que moi. Mais voici ce que lui a coûté ma lampe : pour une lampe, il est devenu voleur; pour une lampe, malhonnête homme ; pour une lampe, une sorte de bête fauve. Et il a cru qu'il y gagnait!
— Soit! mais quelqu'un me saisit par mon vête ment, et m'entraîne sur la place publique. Puis d'autres me crient : Philosophe, de quoi t'ont servi tes principes? Voici qu'on te traîne en prison! Voici qu'on va te trancher la tête! — Eh! quelles idées aurais-je pu me faire qui eussent empêché qu'un plus fort que moi ne m'entraînât, quand il a mis la main sur mon manteau; et que dix hommes qui me tirent pour me jeter en prison, ne m'y jetassent? Mais n'y a-t-il pas quelque chose que j'aie appris en échange? J'ai appris que tout ce que je vois se produire ne m'est de rien, s'il ne dépend pas de mon libre arbitre. — Et qu'y as-tu gagné pour la circonstance présente? — Pourquoi chercher le profit de la science ailleurs que dans la science même?
Ceci répondu, je m'assieds dans ma prison, et je me dis : Cet homme qui crie ainsi contre moi n'écoute pas ce qu'on veut lui apprendre, et ne comprend pas ce qu'on lui dit. En un mot, il s'inquiète peu de savoir ce que disent ou ce que font les philosophes. Laisse-le.
Mais voici qu'on me dit : « Sors de prison. — Si vous n'avez plus besoin de moi dans cette prison, j'en partirai. Si vous en avez besoin de nouveau, j'y reviendrai. — Jusques à quand? — Tant que la raison voudra que je reste uni à mon corps. Quand elle ne le voudra plus, emportez-le, et soyez heureux. Seulement il faut que j'agisse ici avec réflexion, sans faiblesse, et sans me contenter du premier prétexte venu. Car c'est là à son tour une chose que Dieu défend : il a besoin que le monde soit ce qu'il est, que ceux qui vivent sur la terre soient ce qu'ils sont. Mais, s'il nous donne le signal de la retraite, comme à Socrate, il faut obéir à son signal, comme à celui d'un général.
Quoi donc! faut-il dire tout cela à la multitude? Et pourquoi le lui dirais-tu? Ne te suffit-il pas d'y croire personnellement? Lorsque les enfants viennent nous dire en battant des mains : Quelle bonne chose! ce sont aujourd'hui les Saturnales! leur disons-nous que ce n'est pas une bonne chose? Non; mais nous battons des mains avec eux. De même, quand tu ne pourras pas persuader quelqu'un, dis-toi que c'est un enfant, et bats des mains avec lui ou, si tu ne veux pas le faire, ne lui dis plus rien.
Voilà ce dont nous devons nous souvenir; et, quand nous sommes appelés à une épreuve pareille, il nous faut savoir que le moment est venu de montrer ce que nous avons appris. Le jeune homme qui, au sortir de l'école, se trouve dans une de ces épreuves, est dans le même cas que celui qui a appris à analyser des syllogismes. Si vous présentez à ce dernier un syllogisme facile, il vous dira : Donnez-m'en plutôt un qui soit savamment compliqué, pour m'exercer. Les athlètes, de leur côté, n'aiment pas un adversaire trop jeune et trop peu lourd : Il ne peut m'enlever de terre, disent-ils. C'est comme cela qu'agit le jeune homme heureusement doué. Loin de faire ainsi, te faut-il, quand l'occasion t'appelle, te mettre à pleurer et à dire : Je voudrais bien apprendre encore? — Eh! apprendre quoi? car si tu n'as pas appris tout cela de façon à le prouver par ta conduite, à quelle fin l'as-tu appris?
Moi, je crois que, parmi ceux qui sont assis ici, il y en a qui couvent quelque chose en eux-mêmes, et qui disent : Ne se présentera-t-il pas pour moi une épreuve pareille à celle qui s'est présentée pour lui? Dois-je passer ma vie assis dans un coin, tandis que je pourrais être couronné à Olympie? Quand m'annoncera-t-on pour moi une pareille lutte? Voilà comme vous devriez être tous.
Parmi les gladiateurs de César il y en a qui s'indignent de ce que personne ne les emmène pour les mettre en face d'un adversaire, qui font pour cela des prières aux dieux, et qui vont trouver leurs surveillants pour leur demander de combattre. Ne verra-t-on donc parmi vous personne de cette trempe? Moi je voudrais traverser la mer à cette seule fin de voir ce que ferait mon lutteur, et comment il se tirerait de la question qui lui serait posée. —Je ne veux pas de celle-là, dit-il. — Est-ce qu'il est en ton pouvoir d'avoir la question que tu veux? On t'a donné tel corps, tels parents, tels frères, telle patrie, et tel rang dans cette patrie; puis tu viens me dire : Change-moi la question. N'as-tu donc pas les moyens de te tirer de celle qui t'a été donnée? Tu devrais dire : A toi de me présenter une question; à moi de m'en bien tirer. Au lieu de cela tu dis : Ne me présente pas telle forme de syllogisme, mais telle autre; ne m'oppose pas telle objection, mais telle autre. Un temps viendra bientôt où les acteurs croiront que leurs masques, leurs brodequins et leurs robes sont eux-mêmes! Homme, ce sont là tes instruments, et les éléments de ton rôle. Parle un peu, afin que nous sachions si tu es un véritable acteur ou si tu n'es qu'un farceur : car tout le reste leur est commun. Otez donc à un individu ses sandales et son masque, et amenez-le sur la scène sous sa forme propre, en sera-ce fait de l'acteur, ou subsistera-t-il encore? Il subsistera, s'il sait parler.
De même ici : Accepte ce commandement. — Je l'accepte; et, après l'avoir accepté, je montre comment s'y conduit un homme qui a étudié. —Dépose le laticlave ; prends des haillons, et montre-toi dans ce rôle de pauvre. — Eh bien! ne m'est-il pas possible d'y porter un beau débit?
Dans quel rôle te présentes-tu donc maintenant? Comme un témoin appelé par Dieu même : Viens, t'a-t-il dit, et dépose en ma faveur. Car tu es digne que je te présente en témoignage. De tout ce qui est en dehors de ton libre arbitre, est-il quelque chose qui soit un bien ou un mal? Est-il quelqu'un à qui je nuise? Ce qui est utile à chacun, l'ai-je mis aux mains d'un autre ou en ses mains à lui? Mais toi, quel témoignage rends-tu à Dieu? Je suis dans une position critique, maître; je suis dans le malheur. Personne ne s'intéresse à moi; personne ne me donne; tout le monde me blâme; tout le monde m'injurie. Est-ce donc ainsi que tu dois déposer? Et dois-tu déshonorer celui qui t'a appelé, parce qu'il t'a assez estimé pour cela, et qu'il t'a cru digne d'être ainsi présenté par lui comme témoin?
Mais celui qui est au pouvoir a dit : Je te déclare impie et criminel! Que t'est-il donc arrivé? — J'ai été déclaré impie et criminel. — Pas autre chose? — Non. S'il avait à prononcer sur une proposition conjonctive, et qu'il rendît cet arrêt : Je déclare faux qu'il fasse clair, s'il fait jour; qu'en résulterait-il pour cette proposition conjonctive! Qui juge-t-on ici en effet?
Qui condamne-t-on? La proposition conjonctive, ou celui qui se trompe à son endroit? Est-ce que cet individu, qui a le pouvoir de prononcer sur toi, sait ce que c'est que la piété ou l'impiété? Est-ce qu'il y a jamais réfléchi? Est-ce qu'il l'a jamais appris? Où l'aurait-il fait? Et de qui? Un musicien s'inquiéterait fort peu qu'il déclarât que la note.la plus basse est la plus haute; un géomètre, qu'il prononçât que toutes les lignes menées de la circonférence au centre ne sont pas égales ; et l'homme vraiment instruit s'occupera des jugements d'un ignorant sur ce qui est honnête et sur ce qui ne l'est pas, sur ce qui est juste et sur ce qui est injuste! Quel tort pour des gens instruits! Est-ce là ce que tu as appris ici?
Tous les beaux raisonnements sur ce sujet, ne veux-tu pas les laisser à d'autres, à ces diminutifs d'hommes qui ne savent pas ce que c'est que de souffrir, pour qu'ils restent assis dans leur coin à recevoir leur salaire ou à grogner de ce qu'on ne leur donne rien? Ne veux-tu pas venir devant nous appliquer ce que tu as appris? Ce ne sont pas les beaux raisonnements qui nous manquent aujourd'hui! Les livres des Stoïciens sont pleins de beaux raisonnements. Qu'est-ce qui nous manque donc? Quelqu'un qui pratique, et qui confirme ses paroles par ses actes. Viens prendre ce rôle, pour que nous n'employions plus dans l'école des exemples tirés de l'antiquité, mais que nous en ayons aussi un de notre époque. Qui doit contempler les objets que nous avons devant nous? Celui qui a du loisir ; car l'homme est un animal ami de la contemplation. Seulement il est honteux de les regarder comme regardent les esclaves qui ont fui de chez leur maître. Il faut rester assis à écouter sans distraction tantôt l'acteur tragique, tantôt l'acteur comique, et non pas faire comme font ces derniers. Ils entrent, ils applaudissent l'acteur, et en même temps ils regardent de tous les côtés; et, si quelqu'un prononce le nom de leur maître, les voilà qui se troublent et qui tremblent. C'est une honte pour les philosophes que de regarder ainsi les œuvres de la nature. Car qu'est-ce qui est leur maître? Ce n'est pas l'homme qui est le maître de l'homme, mais la mort et la vie, mais le plaisir et la peine. Amène-moi en effet César sans ce cortège, et tu verras comme je serai brave! Mais, quand il vient avec ce cortège, quand il vient tonnant et lançant la foudre, et que tout cela me fait peur, puisse ne pas reconnaître en lui mon maître à la façon des esclaves fugitifs? Quand j'ai de ce côté un moment de répit, je suis dans la vie comme l'esclave fugitif au spectacle : je me lave, je bois, je chante; mais le tout en tremblant et bien tristement. Mais que je m'affranchisse de tous les tyrans, c'est-à-dire de tout ce qui me rend les tyrans redoutables, quel ennui, quel maître puis-je avoir encore?