Manuel et Entretiens (page 9)
Qu'est-ce qui trouble donc le vulgaire et qu'est-ce qui l'effraie? Le tyran et ses gardes? Comment cela serait-il? Et à Dieu ne plaise que cela soit! Il n'est pas possible que l'être né libre soit troublé, entravé par un autre que par lui-même. Ce sont ses jugements seuls qui causent son trouble. Car, lorsque le tyran dit : Je chargerai de fers ta jambe, celui qui attache du prix à sa jambe, s'écrie : Non! par pitié! Mais celui qui n'attache de prix qu'à sa libre décision, dit : Charge-la de fers si cela te semble bon. — Cela ne te fait rien? — Cela ne me fait rien. — Je te montrerai que je suis le maître. — Comment le pourrais-tu? Jupiter m'a fait libre. Crois-tu qu'il ait pu permettre que son propre fils devînt esclave? Tu es le maître de ma carcasse; prends-la. — Ce n'est donc pas moi qui suis l'objet de tes soins lorsque tu m'approches? — Non ; mais moi-même. Et si tu veux me faire dire que tu l'es aussi, entends-moi bien : tu l'es comme le serait une cruche.
Ce n'est pas là de l'égoïsme, car l'être animé est fait pour agir toujours en vue de lui-même. C'est, pour lui-même que le soleil fait tout, et Jupiter aussi. Mais, quand ce Dieu veut être le distributeur de la pluie, le producteur des fruits, le père des dieux et des hommes, tu peux voir qu'il n'en obtient et le nom et la chose qu'en étant utile à la communauté. Il a donné à tout être raisonnable une nature telle, qu'aucun d'entre eux ne peut trouver son bien particulier qu'en faisant quelque chose d'utile à tous. C'est ainsi qu'on n'est pas l'ennemi de la communauté, tout en n'agissant qu'en vue de soi-même. Qu'attends-tu, en effet? qu'un être renonce à lui-même et à son intérêt propre? Comment donc alors la première loi de tout être indistinctement sera-t-elle l'amour de lui-même?
Que dirai-je donc? Que, quand nous avons, au sujet des choses qui ne relèvent pas de notre libre arbitre, l'opinion absurde qu'elles sont des biens ou des maux, il nous faut de toute nécessité faire la cour aux tyrans. Et plût au ciel que ce ne fût qu'aux tyrans, et pas aussi à leurs valets de chambre! Comment un homme devient-il tout à coup un génie, parce que César l'a préposé à ses pots de chambre? Pourquoi disons-nous sur-le-champ : Félicion m'a parlé en homme bien capable? Je voudrais qu'il fût précipité de dessus son tas d'immondices, pour que de nouveau tu ne visses en lui qu'un imbécile. Epaphrodite avait un cordonnier qu'il vendit parce qu'il n'était bon à rien. Le sort fit que cet homme fut acheté par une des créatures de César, et devint le cordonnier de César. As-tu vu en quelle estime le tint alors Epaphrodite? Comment va mon cher Félicion? Oh! que je t'aime! Et si quelqu'un de nous demandait : Que fait Epaphrodite? On nous répondait qu'il était en conférence avec Félicion! Ne l'avait-il donc pas vendu comme n'étant bon à rien? Qu'est-ce qui en avait fait tout à coup un génie? Voilà ce que c'est que d'attacher du prix à autre chose qu'à ce qui relève de notre libre arbitre.
Quelqu'un a-t-il obtenu le tribunat, tous ceux qui le rencontrent le félicitent. L'un lui baise les yeux, un autre le cou, et ses esclaves les mains. Il arrive dans sa maison : il y trouve tous les flambeaux allumés. Il monte alors au Capitole, et y offre un sacrifice. Qui donc en a jamais offert pour avoir eu de bons désirs et pour avoir conformé sa volonté à la nature? C'est que nous ne remercions les dieux que de ce que nous prenons pour un bien.
Quelqu'un aujourd'hui me parlait du titre de prêtre d'Auguste. Mon ami, lui dis-je, laisse là cette affaire, tu y dépenseras beaucoup pour n'arriver à rien. — Mais les rédacteurs des arrêtés officiels y inscriront mon nom! — Est-ce que tu seras auprès des lecteurs pour leur dire : C'est moi dont ils ont écrit le nom? Et, si tu peux y être maintenant, que feras-tu quand tu seras mort? — Mais mon nom subsistera! — Ecris-le sur une pierre ; il subsistera de même. Eh! qui se souviendra de toi en dehors de Nicopolis? — Mais je porterai une couronne d'or! — Si tu as envie d'une couronne, prends-en une de roses, et mets-la sur ta tête : elle sera, certes, plus gracieuse à voir.
Toute espèce d'art ou de faculté a un objet spécial de ses études. Quand elle est de même nature que cet objet, elle s'étudie forcément aussi elle-même ; mais quand elle est de nature différente, elle ne peut pas s'étudier ainsi. L'art du cordonnier, par exemple, s'occupe des cuirs, mais sa nature est à mille lieues de celle des cuirs ; aussi ne peut-il s'étudier lui-même. La grammaire à son tour s'occupe d'écrire les mots, mais est-elle elle-même un mot à écrire? Non. Aussi ne peut-elle s'étudier elle-même. Pourquoi donc la nature nous a-t-elle donné la raison? pour user des idées, comme il faut en user. Or, qu'est-elle elle-même? un certain ensemble d'idées. Elle peut ainsi, en vertu de sa nature, s'examiner elle-même. La sagesse, à son tour, pour l'étude de quoi nous a-t-elle été donnée? Pour l'étude de ce qui est bien, de ce qui est mal, et de ce qui est indifférent. Qu'est-elle donc elle-même? Un bien. Et le manque de sagesse? Un mal. Tu vois bien que forcément elle doit pouvoir s'étudier elle-même et étudier son contraire. Aussi le premier et le plus important devoir du philosophe est-il d'examiner ses idées, de les juger, et de n'adhérer à aucune qu'après examen. Voyez comme nous avons su trouver un art pour la monnaie qui semble nous intéresser si fort, et de combien de moyens se sert l'essayeur d'argent pour la vérifier. Il se sert de la vue, du toucher, de l'odorat, et finalement de l'ouïe. Il frappe sur une pièce, écoute le son, et ne se contente pas de la faire sonner une fois ; c'est à force de s'y reprendre que son oreille arrive à juger. C'est ainsi que, lorsque nous croyons qu'il est pour nous de grande conséquence de nous tromper ou de ne pas nous tromper, nous apportons la plus grande attention à l'examen des choses qui peuvent nous tromper. Mais, bâillant et endormis, pour tout ce qui regarde notre faculté maîtresse, nous acceptons au hasard toutes les idées, parce qu'ici nous ne sentons pas nos pertes. Lorsque tu voudras connaître tout ton relâchement à l'endroit du bien et du mal, et toute ton ardeur pour les choses indifférentes, compare ce que tu penses de la cécité et ce que tu penses de l'erreur; tu connaîtras alors combien tu es loin d'avoir pour le bien et pour le mal les sentiments que tu dois avoir. — Mais il y faudrait une longue préparation, beaucoup de travail et d'études! Quoi donc ! espères-tu acheter au prix de peu d'efforts la plus grande de toutes les sciences? Quoique, après tout, ce que les philosophes nous enseignent de fondamental ne soit pas bien long. Si tu veux t'en assurer, lis les écrits de Zénon, et tu verras. Qu'y a-t-il de si long à dire que la fin de l'homme est de suivre les dieux? Que le véritable bien est le bon usage des idées? Mais dis-nous ce que c'est que Dieu; ce que c'est qu'une idée; quelle est la nature des individus ; quelle est celle du Tout. Voilà qui est long. Si Epicure après cela vient nous dire que le bien est dans la chair, voilà encore qui sera, long, car il nous faudra apprendre quelle est en nous la partie maîtresse, quelle est en nous la personne, la substance ? S'il n'est pas vraisemblable que le bien de l'huître soit dans son enveloppe, l'est-il donc que le bien de l'homme soit dans la sienne? Toi-même, Epicure, tu as quelque chose de principal en toi? Qu'est-ce donc qui délibère en toi? Qu'est-ce qui y examine chaque chose? Qu'est-ce qui y porte sur la chair elle-même ce jugement, qu'elle est en toi le principal? Pourquoi donc allumer ta lampe, travailler pour nous, écrire tant de livres? qui nous? et que sommes- nous en ce qui te concerne ? Ainsi la discussion s'allonge.
Quand un homme se tient stable dans la vie, il ne baille pas devant des choses extérieures. Homme ! que souhaites-tu qu'il t'arrive ? - Je suis satisfait de mes désirs et de mes aversions conformes à la nature, de suivre mon naturel dans mes volontés et mes refus, dans le but que je recherche, dans mon intention et dans mon consentement. - Pourquoi alors te pavaner devant nous comme si tu avais avalé une broche ? - Mon souhait a toujours été que ceux qui me rencontraient devaient m'admirer, et ceux qui me suivaient devraient s'écrier : Oh! le grand philosophe. - Qui sont-ils ceux auprès de qui tu souhaites être admirés ? Ne sont-ils pas ceux de qui tu as l'habitude de dire qu'ils sont fous ? Eh quoi ! tu souhaites donc être admiré par des fous ?
Les notions a priori sont communes à tous les hommes, et une notion a priori n'est pas contradictoire avec une autre notion a priori. Qui de nous ne suppose pas que le bien est utile et souhaitable, et que dans toutes les circonstances nous devons le suivre et le rechercher ? Et qui de nous ne suppose pas que le juste est beau et convenable ? mais alors quand donc surgit la contradiction ? Elle surgit quand on adapte les notions a priori aux cas particuliers. Quand un homme dit : il a fait agi, c'est un homme brave, et que l'autre répond : Non, il a agi stupidement ; alors il y a conflits entre les hommes. C'est le conflit qui oppose les Juifs, les Syriens, les Egyptiens et le Romains ; le conflit ne porte pas sur le fait de savoir si la sainteté devait être préférée à toutes les choses et dans tous les cas et s'il faut la rechercher, mais s'il est saint de manger de la chair de porc ou non. Tu trouveras ce conflit aussi entre Agamemnon et Achille ; convoque-les devant toi. - Que dis-tu, Agamemnon ? ne faut-il pas faire ce qui est approprié et juste ? - Certainement. - Et toi, que dis-tu, Achille ? n'admets-tu pas qu'il faut faire le bien ? - J'en suis certain. C'est de toutes les choses celle qui me plaît le mieux. — Appliquez donc vos notions a priori. C'est là que commence leur désaccord; — l'un dit : Il ne faut pas que je rende Chryseis à son père; — l'autre dit : Il faut que tu la rendes. En somme, il y en a un des deux qui applique mal la notion a priori du devoir. — L'un dit encore : Si je dois rendre Chryseis, je dois prendre ce que l'on a donné à l'un de vous comme récompense. — L'autre dit : Tu ne prendras pas ma maîtresse. — Je la prendrai, réplique l'autre. — Eh quoi! serai-je donc seul sans récompense? — Et moi seul à ne rien avoir? C'est ainsi que naît le désaccord.
Qu'est-ce donc que s'instruire? C'est apprendre à appliquer aux faits particuliers d'une manière conforme à la nature nos notions naturelles a priori; c'est encore partager le monde en choses qui dépendent de nous et choses qui n'en dépendent pas. Ce qui dépend de nous, c'est notre libre arbitre, et tous les actes de ce libre arbitre; ce qui n'en dépend pas, c'est notre corps et ses parties, notre fortune, nos parents, nos frères, nos enfants, notre patrie, en un mot tous ceux avec qui nous vivons. Où placerons-nous donc le bien? A quelle espèce de choses en appliquerons-nous la notion? A celles qui dépendent de nous? Alors ce ne sera pas un bien qu'un corps sain et complet, non plus que la vie elle-même! Nos enfants ne seront pas un bien, nos parents et notre patrie non plus! Qu'est-ce qui supportera ton langage? Essayons donc de mettre le bien dans ces choses.
Mais est-il possible d'être heureux, lorsque l'on éprouve du mal et que l'on est privé du bien? Cela n'est pas possible. Est-il possible alors de se conduire comme on le doit envers ceux avec qui l'on vit? Comment cela serait-il possible? Je suis né pour faire ce qui m'est utile. S'il m'est utile d'avoir un champ, il m'est utile de prendre celui de mon voisin. S'il m'est utile d'avoir un manteau, il m'est utile d'en voler un aux bains. De là viennent les guerres, les dissensions civiles, les tyrannies, les complots. Comment observer alors ce que je dois à Jupiter? Car, si l'on me fait du tort, et si je suis malheureux, c'est qu'il ne s'occupe pas de moi. Et qu'ai-je affaire de lui, s'il ne peut pas me secourir? Qu'en ai-je affaire encore, si c'est par sa volonté que je me trouve dans cette situation? Je me mets par suite à le haïr. Pourquoi donc alors lui élevons-nous des temples, des statues? Il est vrai qu'on en élève aux mauvaises divinités, à la Fièvre; mais comment s'appellera-t-il encore le Dieu sauveur, le Dieu qui répand la pluie, le Dieu qui donne les fruits? Et cependant si nous plaçons le vrai bien dans les choses qui ne dépendent pas de nous, tout cela s'en suivra.
Que ferons-nous donc? Voilà la recherche qui convient au vrai philosophe, à celui dont les efforts doivent aboutir.
Si je dis aujourd'hui que je ne sais pas quel est le bien et quel est le mal, ne serai-je pas fou? Certes oui. Mais, d'autre part, si je dis : Dois-je placer le bien uniquement dans ce qui dépend de nous? tous vont me rire au nez. Il viendra un vieillard qui aura des cheveux blancs, et beaucoup d'anneaux d'or; il secouera la tête, et dira : Ecoute-moi, mon fils. Il est bon de philosopher; mais il est bon aussi d'avoir de la cervelle; ce sont des sottises que tout cela. Les philosophes t'apprennent le syllogisme; mais ce que tu dois faire, tu le sais beaucoup mieux que les philosophes. — O homme, pourquoi me reproches-tu ce que je fais, si je sais ce que je dois faire? Que dire à un pareil esclave? Et si je ne lui dis rien, il crève de dépit. Il faut lui répondre : Pardonne-moi, comme on pardonne aux amoureux; je ne m'appartiens plus; je suis fou.
Epicure lui-même comprend que nous sommes faits pour la société; mais, comme il a commencé par placer notre bien dans notre seule enveloppe, il ne peut rien dire de plus. Car il soutient vigoureusement d'autre part, qu'il faut ne faire cas de rien et ne s'attacher à rien en dehors du véritable bien ; et il a raison de le soutenir. Mais comment donc serions-nous nés pour la société, nous à qui la nature n'aurait donné aucun amour pour nos enfants? Pourquoi aussi conseilles-tu au sage de ne pas élever ses enfants? Comment peux-tu craindre de le voir tomber dans la peine à cause d'eux? Y tombe-t-il donc à cause du rat qu'il nourrit dans sa maison? Et que peut lui faire qu'un petit rat de plus pleure chez lui? C'est qu'Epicure savait bien, malgré son système, qu'une fois que l'enfant est né, il nous est impossible de ne pas l'aimer et de ne pas songer à lui.
C'est dans ce même système qu'il dit encore que le sage ne doit pas s'occuper du gouvernement; car il sait tout ce qu'est obligé de faire celui qui s'en occupe. Mais qui empêche le sage de s'en occuper, s'il doit s'y conduire comme il se conduirait au milieu des mouches?
Et, tout en sachant cela, Epicure ose dire : N'élevons pas nos enfants! Mais quoi! la brebis et le loup lui-même n'abandonnent pas leurs enfants, et l'homme abandonnerait les siens! Que veux-tu que nous soyons? Stupides, comme les brebis? Mais elles-mêmes n'abandonnent pas leurs petits. Féroces, comme les loups? Mais eux non plus ne les abandonnent pas. Eh! qui suit ton conseil, à la vue de son enfant qui pleure parce qu'il est tombé par terre? Je crois, pour moi, que quand même ton père et ta mère auraient deviné que tu devais un jour parler ainsi, ils ne t'auraient pourtant pas rejeté.
Ce sont les circonstances difficiles qui montrent les hommes. A l'avenir, quand il s'en présentera une, dis-toi que Dieu, comme un maître de gymnase, t'a mis aux prises avec un adversaire redoutable. Pourquoi? me dis-tu. Pour faire de toi un vainqueur aux jeux olympiques; et tu ne peux l'être sans sueurs. Or, personne, ce me semble, ne s'est jamais trouvé dans des circonstances meilleures que celles où tu es, pourvu que tu veuilles en tirer parti, comme l'athlète de son adversaire. Voici qu'aujourd'hui nous t'envoyons dans Rome à la découverte; or, on n'envoie jamais un lâche à la découverte, car s'il entendait le moindre bruit ou apercevait l'ombre de quoi que ce fût, il reviendrait en courant, hors de lui, et disant que les ennemis sont là. Si, à son exemple, aujourd'hui tu revenais nous dire : Quelles épouvantables choses il y a à Rome! La mort est bien terrible! Terrible est l'exil! Terrible l'ignominie! Terrible la pauvreté! Fuyez, ami; l'ennemi est là! nous te dirions : Va-t'en! garde tes avertissements pour toi! notre seul tort à nous, c'a été d'envoyer un pareil individu à la découverte.
Diogène y a été envoyé avant toi; mais ce qu'il nous a rapporté est bien différent : il dit que la mort n'est pas un mal, parce qu'elle n'est pas une honte; il dit que la gloire est un vain bruit, que font des insensés. Quelles belles choses sur la peine, quelles belles choses sur le plaisir, quelles belles choses sur la pauvreté nous a dites cet explorateur! Il dit que la nudité vaut mieux que tous les habits de pourpre; et que le sol où l'on dort à la dure est le plus doux des couchers! Et, à l'appui de chacune de ses paroles, il présente son propre courage, sa propre tranquillité d'âme, sa propre indépendance, son propre corps brillant de santé et aux formes pleines. Pas un ennemi près de nous, dit-il; paix complète partout. — Comment le sais-tu, Diogène? — Voici, dit-il. M'a-t-on fait le moindre mal? M'a-t-on fait la moindre blessure? Ai-je fui devant quelqu'un? Voilà comme doit être celui qui va à la découverte. Toi, quand tu reviens vers nous, tu nous débites nouvelles sur nouvelles. Ne retourneras-tu pas, et ne verras-tu pas mieux, guéri de ta lâcheté?
— Que ferai-je donc? — Que fais-tu, quand tu descends d'un navire? Est-ce que tu emportes le gouvernail ou les rames? Qu'emportes-tu donc? Ce qui est à toi, ta fiole à huile et ta besace. Eh bien! ici aussi, rappelle-toi ce qui est à toi, et tu ne désireras pas ce qui est aux autres. Te dit-on : Quitte ta toge à large bande de pourpre? — Voici, je n'ai plus que ma toge à bande étroite. Te dit-on : Quitte celle-là aussi? — Voici, je n'ai plus que mon manteau. Te dit-on : Quitte ton manteau? — Me voici nu. — Mais tu m'es insupportable. — Prends mon corps tout entier. Comment craindrais-je celui à qui je puis jeter mon corps?
Un tel, d'autre part, ne me fera pas son héritier! Mais quoi! ai-je oublié qu'aucune de ces choses n'était à moi? De quelle façon disons-nous donc qu'elles sont à nous? comme nous le disons d'un lit dans une auberge. Si l'hôtelier en mourant te laisse ses lits, ils seront à toi; s'il les laisse à un autre, ils seront à cet autre, et tu chercheras ailleurs. Si tu n'en trouves pas, tu dormiras par terre mais tu y dormiras le cœur tranquille, et jusqu'à ronfler, parce que tu te rappelleras que c'est chez le riches, chez les rois, chez les tyrans, qu'il y a place pour la tragédie ; tandis que les pauvres ne jouent jamais de rôle dans les tragédies, si ce n'est comme choristes. Les rois débutent par des prospérités : Décorez ces maisons, disent-ils; mais au troisième ou au quatrième acte : O Cithéron, pourquoi m'as-tu reçu? Esclave, que sont donc devenues tes couronnes? Qu'est devenu ton diadème? Tes gardes ne te servent de rien.
Lors donc que tu abordes un de ces hommes, rappelle-toi que tu te trouves en face d'un personnage de tragédie, et non pas de l'histrion, mai d'Œdipe lui-même.
Un tel, dis-tu, est bien heureux, car il a nombreuse compagnie quand il se promène! Eh bien! je n'ai qu'à me mêler à la foule, et moi aussi je me promènerai en nombreuse compagnie.
Mais, voici l'essentiel : souviens-toi que la porte t'est, toujours ouverte. N'aie pas moins de cœur que les enfants; quand un jeu cesse de leur plaire, ils disent : Je ne jouerai plus. Eh bien! toi aussi, quand tu te trouves dans une situation analogue, dis je ne jouerai plus et va-t'en. Mais si tu restes, ne te plains pas.
Si tout cela est vrai, si nous ne sommes pas des vantards et des comédiens quand nous disons que le bien et le mal de l'homme sont dans ses façons de juger et de vouloir. Et que le reste est pour nous sans intérêt, qu'est-ce qui peut nous troubler et nous effrayer encore? Personne n'a de pouvoir sur les choses auxquelles nous attachons de l'importance; et celles sur lesquelles les autres hommes ont quelque pouvoir, nous ne nous en soucions pas. Quels ennuis pouvons-nous donc avoir? — Prescris-moi ce que je dois faire, dis-tu. — Pourquoi te le prescrirai-je? Jupiter ne l'a-t-il pas fait? Ce qu'il t'a donné pour être à toi n'est-il pas affranchi de toute entrave et de toute contrainte, tandis que ce qui n'est pas à toi est exposé aux entraves et à la contrainte? Et quel ordre, quel commandement as-tu reçu de lui, quand tu es venu de là-bas ici? Sauvegarde par tout moyen ce qui est à toi ; ne convoite pas ce qui ne t'appartient pas. La probité est tienne ; le respect de toi-même est tien.
Qui peut te les enlever? Quel autre que toi peut t'empêcher de les pratiquer? Et comment t'en empêcheras-tu? C'est en convoitant ce qui n'est pas à toi que tu perdras ce qui est à toi. Quand tu as reçu de Jupiter de tels préceptes et de tels ordres, quels sont ceux que tu veux encore de nous? Est-ce que je vaux mieux que lui? Est-ce que je mérite plus de confiance? En observant ses commandements, de quels autres as-tu besoin encore? Ceux que je te donnerais, ne te les a-t-il pas donnés? (En veux-tu la preuve?) Apporte-nous là tes notions a priori, apporte-nous là les démonstrations des philosophes, et tout ce que tu as entendu si souvent, et tout ce que tu as dit toi-même, et tout ce que tu as lu, et tous les résultats de tes méditations.
Mais jusqu'où est-il bien d'observer ces préceptes et de ne pas arrêter le jeu? — Tant qu'on peut le faire convenablement. Dans les Saturnales le sort a désigné un roi (c'est à ce jeu, je suppose, qu'il a paru bon de jouer); ce roi me donne ses ordres : Bois, me dit-il; mélange; chante; va-t'en; viens. J'obéis, pour que ce ne soit pas moi qui arrête le jeu. Mais, s'il me disait : Crois que tu es malheureux, je ne le croirais pas. Et qui pourrait m'y forcer?
Autre exemple : nous sommes convenus de représenter la querelle d'Agamemnon et d'Achille. Celui qui a été chargé du rôle d'Agamemnon me dit : Va chez Achille, et prends-lui Briséis. J'y vais. Il me dit : Viens. J'y vais. Il faut faire, en effet, dans la vie, ce que dans les discussions nous faisons par rapport aux hypothèses. Supposons qu'il est nuit. — Je le suppose. — Eh bien! est-il jour maintenant? — Non, car j'ai accepté l'hypothèse qu'il faisait nuit. — Supposons que tu croies qu'il est nuit. — Je le suppose. — Ce n'est pas assez : crois en réalité qu'il est nuit. — Cela ne résulte pas de l’hypothèse. De même dans les choses de la vie. Supposons que tu es malheureux. — Je le suppose. — Ainsi tu es infortuné! — Oui. — Ainsi tu es maltraité par le sort? — Oui. — Ce n'est pas assez : crois que tu es réellement dans le malheur. — Cela ne résulte pas de l'hypothèse ; et il y a quelqu'un qui m'en empêche.
Jusqu'où donc faut-il se prêter à tout cela? — tant qu'il est utile de le faire, c'est-à-dire tant qu'on y sauvegarde sa dignité et les convenances, il y a des gens sans indulgence et sans complaisance qui disent : Je ne puis pas aller dîner chez un tel, pour supporter tous les jours le récit de ses campagnes en Mysie ; pour l'entendre me dire : Je t'ai raconté, mon cher, comment j'emportai cette hauteur; ce fut alors moi qui commençai à être assiégé. D'autres disent, au contraire : J'aime mieux dîner, et entendre tout ce qu'il lui plaira de débiter. Toi, choisis entre ces manières de voir : seulement ne fais rien avec ennui; ne te chagrine jamais, et ne te crois jamais dans le malheur, car personne ne peut t'y mettre de force. Fume-t-il dans la maison? Si modérément, je resterai; si beaucoup trop, je pars. Car il y a une chose qu'il faut toujours se rappeler, toujours garder dans sa pensée, c'est que la porte nous est ouverte. On me dit : N'habite pas à Nicopolis ; je n'y habite pas. N'habite pas à Athènes ; je n'habite pas à Athènes. N'habite pas à Rome non plus ; je n'habite pas à Rome. Habite à Gyaros; j’y habite. Mais habiter à Gyaros me produit le même effet qu'une fumée épaisse : je m'en vais dès lors où personne ne m'empêchera d'habiter ; c'est là une demeure ouverte à tout le monde. Finalement, au-delà de mon enveloppe, c'est-à-dire de mon corps, personne ne peut rien sur moi. C'est pour cela que Démétrius disait à Néron : Tu me menaces de la mort, mais la nature t'en menace aussi. Si j'attache du prix à mon corps, je me fais esclave; si à ma cassette, esclave encore. Car aussitôt je révèle moi-même contre moi par où l'on peut me prendre; de même qu'en voyant le serpent retirer sa tête, je te dis : Frappe-le à la partie qu'il veut préserver. Sache, toi aussi, que, si tu veux conserver quelque chose, ce sera par là que ton maître mettra la main sur toi. Si tu te dis bien tout cela, qui flatteras-tu ou craindras-tu encore?
— Mais je veux m'asseoir où s'assoient les sénateurs. — Ne t'aperçois-tu pas que tu te mets toi-même à l'étroit, à la gêne? — Comment sans cela bien voir au théâtre? — Mon ami, n'y va pas voir, et tu ne seras pas gêné. Qu'as-tu besoin d'y aller? Ou bien, attends un peu, puis, quand tous les spectateurs seront sortis, va t'asseoir aux places des sénateurs, et chauffe-t'y au soleil. Il faut, en effet, se rappeler à propos de tout, que c'est nous-mêmes qui nous mettons à la gêne, nous-mêmes qui nous mettons à l'étroit; c'est-à-dire que ce sont nos façons de juger qui nous y mettent. Qu'est-ce, en effet, que d'être injurié? Place-toi en face d'une pierre, et injurie-la; que produiras-tu? Si donc quelqu'un se fait semblable à une pierre, quand il s'entend injurier, à quoi aboutira celui qui l'injuriera? Mais, si la faiblesse d'esprit de l'insulté est comme un pont pour l'insulteur, c'est alors qu'il arrivera à quelque chose. Dépouille cet homme! dis-tu — Qu'ordonnes-tu de me faire? — Arrache son manteau ; dépouille-le, reprends-tu, et tu m'ajoutes : Je t'ai fait injure. — Grand bien t'arrive!
C'est là ce que Socrate méditait sans cesse; et c'est pour cela qu'il eut toute sa vie le même visage. Mais nous, il n'est rien à quoi nous n'aimions mieux réfléchir et nous exercer qu'aux moyens d'être libres et sans entraves. Paradoxes, dit-on, que les propos des philosophes! Mais dans les autres sciences n'y a-t-il donc point de paradoxes? Qu'y a-t-il de plus paradoxal que de percer l'œil de quelqu'un pour qu'il voie clair? Et, si l'on disait cela à un homme qui ne saurait rien de la médecine, ne rirait-il pas au nez de celui qui le lui dirait? Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que dans la philosophie aussi il y ait des vérités qui paraissent des paradoxes à ceux qui ne s'y connaissent pas?
Quelqu'un lisait le traité des Raisonnements hypothétiques; Epictète dit : C'est une loi des raisonnements hypothétiques que d'accepter tout ce qui est conforme à l'hypothèse; mais voici une loi bien plus importante que celle-là, c'est la loi pratique de faire tout ce qui est conforme à la nature. Or, nous voulons dans toutes les circonstances et dans tous les cas rester fidèles à la nature, il faut évidemment nous préoccuper partout de ne point laisser nous échapper ce qui lui est conforme, et de ne jamais recevoir ce qui lui est contraire. Aussi les philosophes commencent-ils par nous exercer à la logique, ce qui est le plus facile; puis ils nous mènent par elle à ce qui est plus difficile. Dans la logique, en effet, il n'y a jamais rien qui nous tire à soi pour nous empêcher de suivre ce que l'on nous enseigne ; mais dans la pratique, que de choses autour de nous pour nous entraîner dans un autre sens! Il serait donc ridicule celui qui dirait qu'il veut commencer par la pratique ; car c'est chose mal aisée que de commencer par ce qu'il y a de plus difficile.