Manuel et Entretiens (page 12)

Épictète · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Beaucoup de personnes manquent souvent à leurs devoirs, parce qu'elles consultent mal les devins. Qu’est-ce que le devin peut voir en effet? La mort, les périls, la maladie, et autres choses de cette sorte; rien de plus. Si donc il me faut braver un danger pour un ami, si mon devoir est de mourir pour lui, quel besoin ai-je de consulter le devin? N'ai-je pas en moi un oracle, qui me dira où est le vrai bien et le vrai mal, et qui me fera connaître les caractères de l'un et de l'autre? Qu'ai-je donc encore besoin des entrailles et des oiseaux? Et supporterai-je le devin quand il me dit : Voilà ce qui t'est utile? Est-ce qu'en effet il sait ce qui est utile? Est-ce qu'il sait ce qui est bien? Est-ce qu'il a appris à connaître les caractères du bien et du mal, comme ceux des entrailles? S'il connaissait ceux du bien et du mal, il connaîtrait aussi ceux de la beauté et de la laideur, de la justice et de l'injustice! Homme, dis-moi ce qui m'est présagé, la vie ou la mort, la pauvreté ou la richesse. Mais me seront-elles utiles ou fatales, c'est ce que je ne te demanderai pas. Pourquoi ne parles-tu jamais sur la grammaire, mais seulement sur les questions où nous sommes dans l'incertitude, et en désaccord les uns avec les autres? Aussi est-ce une belle réponse que celle de cette femme qui voulait envoyer à l'exilée Gratilla un bâtiment chargé de vivres pour un mois, et à qui on disait que Domitien le ferait enlever : J'aime mieux, dit-elle, qu'il l'enlève que de ne pas l'envoyer.

Qu'est-ce qui nous pousse donc continuellement à consulter les oracles? Notre lâcheté, notre frayeur de ce qui doit arriver. C'est pour cela que nous faisons la cour aux devins. Maître, hériterai-je de mon père? Voyons; sacrifions pour cela. — Oui. — Maître, qu'il en soit comme le veut la fortune! Quand il nous dit ainsi: Tu hériteras, nous le remercions comme si c'était de lui que nous tinssions l'héritage. Aussi ces gens-là ont-ils belle à se moquer de nous!

Que devons-nous faire? Aller les trouver, sans rien désirer, sans rien craindre; semblables au voyageur qui demande à un passant celle des deux routes qui conduit où il va : il ne désire pas que ce soit celle de droite plutôt que celle de gauche qui y conduise; car ce qu'il veut ce n'est pas d'aller de préférence par une d'entre elles, mais par celle qui conduit où il va. C'est ainsi qu'il faut aller trouver Dieu, pour qu'il nous guide. Usons de lui comme nous usons de nos yeux : nous ne leur demandons pas de nous faire voir ceci plutôt que cela; nous nous bornons à recevoir les idées des choses qu'ils nous font voir. Ici, au contraire, nous nous emparons de l'augure en tremblant; nous appelons Dieu à notre aide et nous lui disons avec prière : Seigneur, aie pitié de moi ; accorde-moi de me tirer de là! Esclave, veux-tu donc autre chose que ce qu'il y a de mieux? Et qu'y a-t-il de mieux que ce qui a été arrêté par Dieu? Pourquoi donc, autant qu'il est en toi, corromps-tu ton juge, et séduis-tu ton conseiller?

Dieu est utile. Mais le bien aussi est également utile. D'où probablement là où se trouve l'essence de Dieu , là aussi se trouve l'essence du bien. Quelle est donc l'essence de Dieu ? Est-il chair ? - Certainement pas. - Un champ ? -Nullement. - Une parole ? - Non. - Est-il l'intelligence, la connaissance, la droite raison ? - Oui. - Cherche donc là simplement l'essence du bien ; je suppose que tu ne vas pas la chercher dans une plante. - Non. - Ni le chercher dans un animal privé de raison ? - Non. - Si donc tu le cherches dans un animal raisonnable, pourquoi néanmoins l'y chercher ailleurs que dans ce qui le distingue des animaux irrationnels ? Les plantes n'ont pas le pouvoir d'utiliser les représentations, et pour cette raison tu ne leur appliques pas le terme de bien. Le bien exige donc l'utilisation des représentations. Cela suffit-il ? Si tu dis qu'il exige uniquement cette utilisation, dis alors que le bien, le bonheur et le malheur se trouvent aussi chez les animaux privés de raison. Mais tu dis que ce n'est pas vrai et tu as raison ; s'ils possèdent en effet le degré le plus élevé de l'utilisation des représentations, ils n'ont cependant pas la conscience de l'utilisation des représentations ; et il y a une bonne raison pour cela, parce qu'ils n'existent que pour servir d'autres, et ils ne commandent pas. L'âne, je suppose, n'existe pas pour commander. Non ; mais parce que on avait besoin d'un dos qui fût capable de porter. Nous avions aussi, par Jupiter besoin qu'il pût marcher; en conséquence il a reçu l'usage des idées, car autrement il n'aurait pas pu marcher. Il s'en tient là du reste. Mais s'il avait reçu en plus l'intelligence de l'usage des idées, il en résulterait évidemment qu'il ne nous obéirait plus, qu'il ne nous servirait plus comme il le fait, qu'il serait à notre niveau et pareil à nous.

Ne veux-tu donc pas chercher le vrai bien dans ce qui ne peut manquer quelque part, sans que tu ne refuses aussitôt de dire que le bien y est?

Mais quoi! les autres êtres ne sont-ils pas eux aussi des œuvres de Dieu? Oui, mais ils ne sont pas nés pour commander, et ils ne sont pas des parties de Dieu. Toi tu es né pour commander; tu es un fragment détaché de la divinité; tu as en toi une partie de son être. Pourquoi donc méconnais-tu ta noble origine? Ne sais-tu pas d'où tu es venu? Ne consentiras-tu pas à te rappeler, quand tu es à table, qui tu es toi qui es à table, et qui tu nourris en toi ; à te rappeler, quand tu as des rapports avec ta femme, qui tu es toi qui as ces rapports? Lorsque tu causes avec quelqu'un, lorsque tu t'exerces, lorsque tu discutes, ne sais-tu pas que tu nourris en toi un Dieu? C'est un Dieu que tu exerces! Un Dieu que tu portes partout; et tu n'en sais rien, malheureux! Et crois-tu que je parle ici d'un Dieu d'argent ou d'or en dehors de toi? Le Dieu dont je parle, tu le portes en toi-même ; et tu ne t'aperçois pas que tu le souilles par tes pensées impures et tes actions infâmes! En présence de la statue d'un Dieu, tu n'oserais rien faire de ce que tu fais; et, quand c'est le Dieu lui-même qui est présent en toi, voyant tout, entendant tout, tu ne rougis pas de penser et d'agir de cette façon, ô toi qui méconnais ta propre nature et qui attires sur toi la colère divine! Au reste, quelle est notre crainte, quand nous faisons sortir un jeune homme de l'école, pour entreprendre quoi que ce soit? Nous craignons qu'il n'ait une autre conduite, une autre façon de se nourrir, et d'autres liaisons que celles qu'il doit avoir; qu'il ne rougisse de porter des guenilles, ou qu'il ne soit fier d'avoir de beaux habits. Il ne connaît pas son Dieu; il ne sait pas en compagnie de qui il marche. Lui laisserons-nous dire à quelqu'un : Je voudrais t'avoir pour compagnon? Est-ce que tu n'as pas Dieu avec toi? Quel autre compagnon cherches-tu, quand tu as celui-là? Et celui-là te dira-t-il autre chose que ce que nous te disons? Si tu étais une statue de Phidias, la Minerve ou le Jupiter, tu te souviendrais de toi-même et de l'artiste qui t'aurait fait; et, si tu avais l'intelligence, tu voudrais ne rien faire qui fût indigne de ton auteur ou de toi, et ne jamais paraître aux regards sous des dehors inconvenants. Vas-tu, maintenant, parce que c'est Jupiter qui t'a fait, être indifférent à l'aspect sous lequel tu te montreras? Est-ce qu'il y a égalité entre les deux artistes ; égalité entre les deux créations? Est-il une œuvre de l'art qui ait réellement en elle les facultés que semble y attester la façon dont elle est faite? En est-il une qui soit autre chose que de la pierre, de l'airain, de l'or ou de l'ivoire? La Minerve même de Phidias, une fois qu'elle a étendu la main, et reçu la Victoire qu'elle y tient, reste immobile ainsi pour l'éternité; tandis que les œuvres de Dieu ont le mouvement, la vie, l'usage des idées et le jugement. Quand tu es la création d'un pareil artisan, voudras-tu le déshonorer? Mais que dis-je? Il ne s'est pas borné à te créer; il t'a confié à toi-même, remis en garde à toi-même? Ne te le rappelleras-tu pas? Et souilleras-tu ce qu'il t'a confié? Si Dieu avait remis un orphelin à ta garde, est-ce que tu le négligerais ainsi? Il t'a commis toi-même à toi-même, et il t'a dit : Je n'ai personne à qui je me fie plus qu'à toi : garde-moi cet homme tel qu'il est né, honnête, sûr, à l'âme haute, au-dessus de la crainte, des troubles et des perturbations. Et toi tu ne le gardes pas!

Mais on dira : Pourquoi cet homme porte-t-il si haut la tête, et prend-il cet air d'importance? Je ne le fais pas encore comme je le devrais ; car je n'ai pas encore une confiance entière dans ce que j'ai appris et dans ce que j'ai accepté : je redoute encore ma propre faiblesse. Laissez-moi prendre cette confiance, et vous me verrez alors le regard et le port qu'on doit avoir; je vous montrerai alors la statue achevée et polie. Mais que croyez-vous que cela soit? L'air arrogant? A Dieu ne plaise? Est-ce que Jupiter à Olympie a l'air arrogant? Non, mais il a le regard assuré comme doit l'avoir celui qui peut dire :

C'est là ce que je vous ferai voir en moi, avec la sincérité, l'honnêteté, la noblesse de cœur, le calme absolu. Me verrez-vous exempt de la mort, de la vieillesse, de la maladie? Non; mais vous me verrez comme un Dieu en face de la mort, comme un Dieu en face de la maladie. Voilà ce que je sais, voilà ce que je puis ; tout le reste, je ne le sais ni ne le puis. Je vous ferai voir la force d'un philosophe. Et en quoi consiste cette force? A ne jamais manquer ce qu'on désire, à ne jamais tomber dans ce qu'on redoute, à se porter toujours vers des choses convenables, à donner tous ses soins à ce qu'on se propose de faire, à ne croire jamais qu'après mûr examen. Voilà ce que vous verrez.

On n'est pas de force à remplir son rôle d'homme, et l'on se charge encore de celui de philosophe!

Remplir son rôle d'homme, et rien de plus, n'est pas encore une chose toute simple. Qu'est-ce que l'homme en effet? Un être animé, dit-on, qui a la raison, et qui doit mourir. Or, tout d'abord, de qui la raison nous distingue-t-elle? Des bêtes sauvages. Et de qui encore? Du bétail, et de ce qui lui ressemble. Vois donc à ne jamais agir comme la bête sauvage; autrement, c’en est fait de l'homme en toi: tu n'auras pas rempli ton rôle. Vois à ne jamais agir comme le bétail; autrement, de cette façon aussi, c'en est fait de l'homme en toi. Quand donc agissons-nous comme le bétail? Quand nous agissons en vue de notre estomac ou des plaisirs de la chair, sans réflexion, salement et sans soins, de qui nous rapprochons-nous? Des bestiaux. Qui détruisons-nous en nous-mêmes? L'être raisonnable. Quand nous agissons avec entêtement, avec méchanceté, avec colère, avec violence, de qui nous rapprochons-nous? Des bêtes sauvages. Nous sommes, les uns des bêtes sauvages de grande taille, les autres de ces petites bêtes malfaisantes, à propos desquelles on dit : Au moins si c'était un lion qui me mangeât! Mais, avec les unes comme avec les autres, c'en est fait de notre rôle d'homme. Qu'est-ce qui sauve, en effet, un, raisonnement conjonctif? C'est d'atteindre son but; et c'est pour cela que ce qui sauve un raisonnement conjonctif, c'est d'être composé de propositions vraies. Et qu'est-ce qui sauve un raisonnement disjonctif? Encore d'atteindre son but. Et une flûte? Et une lyre? Et un cheval? Et un chien? Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que l'homme se conserve à des conditions semblables, se perde à des conditions semblables? Toute qualité se fortifie et se conserve par les actes qui lui sont conformes, le talent du charpentier par de belles œuvres de charpentier, le talent du littérateur par de belles œuvres littéraires. Si vous vous habituez à écrire contrairement aux règles, tout votre talent se détruit et se perd infailliblement. De même l'honnêteté se conserve par des actes honnêtes, et des actes déshonnêtes la détruisent; la loyauté se conserve par des actes loyaux, et des actes contraires la détruisent. Les défauts à leur tour se fortifient par des actes coupables : l'impudence par des actes impudents; la déloyauté par des actes déloyaux; l'amour de la médisance par des médisances; l'irascibilité par la colère, et l'avidité par la supériorité des recettes sur les déboursés.

C'est pour cela que les philosophes nous avertissent qu'il ne suffit pas d'apprendre la théorie, qu'il faut y joindre encore la méditation, puis la pratique; car il y a longtemps que nous sommes habitués à faire le contraire de ce qu'ils nous enseignent, et à suivre dans la pratique des idées qui sont le contraire des vraies. Si donc nous ne faisons pas à leur tour passer dans la pratique les idées vraies, nous ne serons jamais que des gens qui expliquent les pensées des autres. Aujourd'hui quel est celui de nous qui ne peut disserter avec art sur le bien et sur le mal; montrer que telles choses sont bonnes, telles autres mauvaises, telles autres indifférentes ; que les bonnes sont les vertus et tout ce qui s'y rattache; que les mauvaises, sont leurs contraires ; que les choses indifférentes sont la richesse, la santé, la réputation? Mais si, au milieu de notre dissertation, il survient un bruit un peu fort, ou si quelqu'un des assistants se moque de nous, nous voici décontenancés! Philosophe, où donc est ce que tu disais? D'où le tirais-tu quand tu le disais? Cela était sur tes lèvres, et rien.de plus. Pourquoi déshonorer des ressources que tu n'as pas su t'approprier? Pourquoi te jouer de ce qu'il y a de plus respectable? Autre chose est de faire comme ceux qui serrent dans leur cellier du pain et du vin, ou de faire comme ceux qui s'en nourrissent. Ce dont on se nourrit se digère, se répand dans le corps, devient des muscles, de la chair, des os, du sang, le teint et la respiration de la santé. Ce que l'on a serré, on l'a sous sa main pour le pouvoir prendre et montrer; mais on n'en tire d'autre profit que de faire voir qu'on l'a. Quelle différence y a-t-il à exposer les idées que tu n'appliques pas, ou à exposer celles d'une autre école? Assieds-toi et explique-nous le système d'Epicure. Peut-être nous l'expliqueras-tu plus habilement que lui-même. Pourquoi te prétendre Stoïcien? Pourquoi tromper la foule? Pourquoi joues-tu le Juif, quand tu es Grec? Ne sais-tu pas pourquoi l'on dit qu'un tel est Juif, Syrien ou Egyptien? D'ordinaire, quand on voit quelqu'un être à moitié ceci, à moitié cela, on dit : Il n'est pas Juif, mais il joue le Juif. Ce n'est que quand un homme prend l'esprit du baptisé et du sectaire qu'il est réellement Juif, et qu'on lui en donne le nom. Il en est de même de nous : nous n'avons pas été baptisés ; nous sommes Juifs de nom, mais pas de fait. Notre esprit ne répond pas à notre langage; nous sommes loin d'appliquer ce que nous disons, et ce que nous sommes si fiers de savoir.

Voilà comme n'étant déjà pas de force à remplir notre rôle d'hommes, nous nous chargeons encore de celui de philosophes : c'est se charger, comme quelqu'un qui ne pourrait soulever dix livres, et qui voudrait porter la pierre d'Ajax.

Comment de nos différents titres on peut déduire nos différents devoirs

Examine qui tu es. Avant tout, un homme, c'est-à-dire un être chez qui rien ne prime la faculté de juger et de vouloir. Tout le reste lui est soumis ; mais quant à elle, elle est libre et indépendante. Examine de qui te distingue la raison? Elle te distingue des bêtes sauvages; elle te distingue des bestiaux. En plus, tu es citoyen du monde, dont tu es une partie ; et non pas une des parties destinées à servir, mais une partie destinée à commander; car tu peux comprendre le gouvernement de Dieu, et te rendre compte de l'enchaînement des choses. Quel est donc le devoir du citoyen? De ne jamais considérer son intérêt particulier; de ne jamais calculer comme s'il était un individu isolé. C'est ainsi que le pied ou la main, s'ils pouvaient réfléchir et se rendre compte de la construction du corps, ne voudraient ou ne désireraient jamais rien qu'en le rapportant à l'ensemble. Aussi les philosophes ont-ils raison de dire que, si l'homme de bien prévoyait l'avenir, il coopérerait lui-même à ses maladies, à sa mort, à sa mutilation, parce qu'il se dirait que ce sont là les lots qui lui reviennent dans la distribution de l'ensemble, et que le tout est plus important que la partie, l'état que le citoyen. Aujourd'hui que nous ne savons pas l'avenir, notre devoir est de choisir ce qui de sa nature est préférable; car c'est pour cela que nous sommes nés.

Rappelle-toi après cela que tu es fils. Quels sont les devoirs de ce rôle? Regarder tout ce qu'on a comme étant à son père, lui obéir en tout, ne jamais le blâmer devant personne, ne rien dire ou ne rien faire qui puisse lui porter préjudice, renoncer à tout pour lui et lui céder en tout, lui venir en aide de tout son pouvoir.

Après cela songe que tu es frère. Et dans ce rôle tes obligations sont d'être complaisant et empressé, de toujours parler en bien de ton frère, de ne jamais lui disputer aucune de ces choses qui ne relèvent point de notre libre arbitre, de les lui abandonner au contraire avec bonheur, pour être plus riche de celles qui relèvent du libre arbitre. Car vois un peu ce que c'est que de te donner l'élévation de l'âme au prix d'une laitue peut-être, ou d'une préséance! Quel profit n'y a-t-il pas là pour toi!

Après cela, si tu es sénateur dans une ville, songe que tu es sénateur; si jeune homme, que tu es jeune homme; si vieillard, que tu es vieillard; si père, que tu es père. Car chacun de ces noms, chaque fois qu'il se présente à notre pensée, nous rappelle sommairement les actes qui sont en rapport avec lui. Si tu vas dehors blâmer ton frère, je te dirai : Tu as oublié qui tu es, et quel est ton nom. Si, forgeron, tu te servais mal de ton marteau, c'est que tu aurais oublié ton métier de forgeron; eh bien! si tu oubliais ton rôle de frère, si tu devenais un ennemi au lieu d'un frère, crois-tu que ce ne serait pas là pour toi échanger avec perte une chose contre une autre? Si, au lieu d'être un homme, un animal doux et sociable, tu devenais une bête fauve qui nuit, qui guette et qui déchire, n'y aurais-tu rien perdu? Il faut peut-être que tu perdes ta bourse pour éprouver quelque dommage ; et il n'y a aucune autre chose dont la perte fasse tort à l'homme! Si tu avais perdu tes connaissances en littérature ou en musique, tu croirais que c'est là une perte ; et, si tu perds ton honnêteté, ta modération, ta douceur, tu croiras que ce n'est rien! Les premières, cependant, se perdent par des causes extérieures et indépendantes de notre libre arbitre, les autres par notre faute. En plus, il n'y a point de honte à ne pas avoir les premières ou à les perdre, tandis que c'est une honte, une tache, un malheur, que de ne pas avoir les autres ou de les perdre. Que perd celui qui se prête à des complaisances infâmes? Son titre d'homme. Et celui pour qui il les a? Bien des choses, et tout comme lui son titre d'homme. Que perd celui qui corrompt une femme mariée? Il perd sa retenue, son empire sur lui-même, son honnêteté ; il tue en lui le citoyen et le voisin. Que perd celui qui se met en colère? Quelque chose. Celui qui s'intimide? Quelque chose. Car on ne peut être en faute sans perte et sans dommage.

Après cela, si tu ne comprends d'autre perte que celle de l'argent, tous ces gens n'ont éprouvé ni dommage ni perte, et, au besoin même, il y a eu pour eux gain et profit, quand l'argent leur est venu par de pareils actes. Fais attention seulement que, si l'on rapporte tout à la bourse, ce n'est pas éprouver un dommage que de perdre même son nez.

— Si, dis-tu; car c'est être mutilé. — Eh bien! perdre l'odorat seul, serait-ce donc ne rien perdre? Et l'âme à son tour n'a-t-elle pas des qualités dont la possession est un avantage, dont la perte est un dommage? —De quelles qualités parles-tu? —Ne tenons-nous pas de la nature l'honnêteté? — Oui.

— La perdre n'est-ce donc pas éprouver un dommage? N'est-ce pas être privé, dépouillé de quelque chose qui était à nous? Ne tenons-nous pas encore de la nature la loyauté, l'amour, la charité, la patience à l'égard les uns des autres? Et celui qui les laisse endommager en lui, n'éprouve-t-il donc ni tort ni dommage?

— Vois d'abord ce que c'est que de nuire, et rappelle-toi ce que tu as appris des philosophes. Si le bien, en effet, est dans notre façon de juger et de vouloir, et si le mal y est aussi, prends garde que tes paroles ne reviennent à ceci : Comment! cet autre s'est nui à lui-même en me faisant injustice, et je ne me nuirais pas à moi-même en lui faisant injustice!

Pourquoi donc ne pensons-nous pas ainsi, et croyons-nous, au contraire, qu'il y a dommage quand notre santé ou notre bourse baissent, mais qu'il n'y a pas dommage quand baisse notre façon de juger ou de vouloir? C'est que nous pouvons nous tromper ou commettre une injustice, sans pour cela souffrir de la tête, des yeux ou de la hanche, et aussi sans perdre notre champ. Or, nous ne voulons pas autre chose. Mais que notre volonté soit honnête et loyale, ou déshonnête et sans foi, c'est ce qui ne nous inquiète guère, si ce n'est dans l'école, et pour la discussion. C'est dans la discussion, en effet, que sont tous nos progrès. En dehors d'elle, ils sont nuls.

Le commencement de la philosophie, chez ceux du moins qui s'y attachent comme il convient et en chasseurs sérieux, est le sentiment de notre infirmité et de notre faiblesse dans les choses indispensables.

Nous venons au monde sans avoir naturellement aucune notion du triangle rectangle, du dièse ou des demi-tons; chacune de ces choses ne s'apprend que par la transmission de la science ; aussi ceux qui ne les savent pas ne croient-ils pas les savoir. Mais quant au bien et au mal, quant à la beauté et à la laideur, quant à ce qui est séant ou malséant, quant au bonheur ou au malheur, quant à ce qui convient ou ne convient pas, quant à ce que nous devons faire ou ne pas faire, qu'est-ce qui est venu au monde sans en avoir en lui la notion? Aussi tout le monde se sert-il de ces termes, et essaie-t-il d'appliquer ces notions premières aux faits particuliers. Un tel a bien agi. C'était son devoir. C'était contre son devoir. Il a été heureux. Il a été malheureux. Il est injuste. Il est juste. Qui de nous s'abstient de ces façons de dire? Qui de nous en remet l'usage au temps où il sera instruit, comme le font, pour les figures de la géométrie et pour les notes de la musique, ceux qui ne s'y connaissent pas? La cause en est que nous venons au monde en tenant de la nature sur ce point une certaine instruction, d'où nous partons pour nous permettre de juger. Pourquoi en effet, dit-on, ne me connaîtrais-je pas au beau et au bien? N'en ai-je donc point les notions? — Tu les as. — Est-ce que je ne les applique pas aux faits particuliers? — Tu les appliques. — Est-ce que je ne les applique pas bien? — Toute la question est là; car c'est dans ces applications mêmes que consistent les jugements. Tous les hommes sont d'accord sur ces notions premières, qui sont leur point de départ ; mais ils arrivent à des conclusions douteuses parce qu'ils ne les appliquent pas bien. Si, avec ces notions elles-mêmes, on avait en plus le talent de les appliquer, qu'est-ce qui empêcherait d'être parfait? Mais enfin, puisque tu crois appliquer à propos ces notions premières aux faits particuliers, dis-moi d'où tu tires cette croyance? — De ce que les choses me paraissent ainsi. — Mais il est tel individu à qui elles ne paraissent pas ainsi, et qui croit lui aussi appliquer ces notions d'une manière convenable. Est-ce qu'il ne le croit pas par hasard? — Il le croit. — Mais se peut-il, quand vos jugements se contredisent, que des deux côtés vous appliquiez à propos les notions premières? — Cela ne se peut. — Pourrais-tu nie montrer quelque chose qui, pour nous guider dans leur application, fût supérieur et préférable au : Cela me paraît être? Le fou lui-même fait-il autre chose que ce qui lui paraît bien? Et serait-ce donc là chez lui aussi un critérium suffisant? — Ce n'en est pas un suffisant. — Arrive donc à quelque chose qui soit supérieur à l'apparence. Mais quel est ce quelque chose?

Le voici. Le commencement de la philosophie, c'est de s'apercevoir des contradictions qui existent entre les hommes, d'en rechercher la cause, de faire peu de cas de la simple apparence, de la tenir, pour suspecte, d'examiner avec soin si elle est fondée, de trouver un moyen de jugement qui soit pour elle ce qu'a été l'invention de la balance pour les poids, l'invention du fil à plomb pour les lignes droites ou courbes. Voilà le commencement de la philosophie.

Ce qui paraît vrai à chaque homme l'est-il réellement? — Comment des choses contradictoires pourraient-elles être également vraies? — Eh bien! ce ne sera pas ce qui paraît vrai à chacun, mais ce qui nous paraît vrai à nous? Mais pourquoi à nous plutôt qu'aux Syriens? Pourquoi à nous plutôt qu'aux Egyptiens? Pourquoi de préférence ce qui paraît vrai à moi ou à un tel? Pas de raison pour cela. Donc parce qu'une chose paraît vraie à quelqu'un, ce n'est pas une raison pour qu'elle le soit. C'est ainsi qu'en fait de poids et de mesures nous ne nous en tenons pas à l'apparence, et que nous avons trouvé un moyen sûr de prononcer dans chaque cas.

N'y a-t-il donc pas ici un moyen de juger qui soit supérieur à l'apparence? Eh! comment se pourrait-il que ce qu'il y a de plus nécessaire à l'homme fût impossible à découvrir et à reconnaître? Ce moyen existe donc.

Pourquoi alors ne pas nous mettre à le chercher, à le trouver, pour nous en servir, après l'avoir trouvé, sans plus nous tromper désormais, car nous n'étendrons même plus le doigt sans recourir à lui? Or, ce moyen, dont la découverte guérira de leur folie ceux qu'égare l'apparence, leur seule mesure du vrai, le voici, je crois : désormais nous ne partirons que de principes bien reconnus et bien déterminés, et nous commencerons par bien éclaircir nos notions premières avant de les appliquer aux faits particuliers.

Quel objet se présente donc à notre examen en ce moment? Le plaisir. Applique-lui la règle; mets-le dans la balance. Le bien doit-il être de nature à nous donner toute sécurité? — Oui. — A nous inspirer toute confiance? — Nécessairement. — Or, peut-on être sûr de ce qui est instable? — Non. — Le plaisir est-il stable? — Non. — Enlève-le donc; ôte-le de la balance; jette-le loin de la place des vrais biens. Que si tu n'as pas la vue bonne, et si une seule balance ne te suffit pas, en voici une autre. A-t-on le droit d'être fier de ce qui est bien? — Oui. — La présence du plaisir nous donne-t-elle donc le droit d'être fiers? Prends garde de répondre qu'elle nous le donne; si non, je ne te croirai plus de droits à te servir de la balance. Voilà comme on apprécie et comme on pèse ces choses, quand on s'est fait des règles de jugement. Philosopher n'est autre chose qu'examiner et consolider ces règles. Et appliquer celles qui sont reconnues est la tâche du sage.

Notre Ecole a exposé dans le dernier détail tout ce qu'il faut apprendre pour savoir discuter; mais elle nous laisse absolument sans instructions sur la façon dont on doit user de ce talent. Donne à celui de nous que tu voudras un ignorant pour discuter avec lui, et il ne trouvera rien à en faire; il tâtera un peu son homme, puis, si celui-ci répond à contretemps, il ne saura plus par où le prendre. Alors il l'injuriera ou se moquera de lui, et dira : C'est un ignorant; il n'y a rien à en faire. Un bon guide, au contraire, quand il trouve quelqu'un d'égaré, le met dans son vrai chemin, au lieu de le laisser là après force railleries et injures. Montre donc à cet homme toi aussi où est la vérité, et tu verras comme il ira. Si tu ne le lui montres pas, ne te moque pas de lui ; aie plutôt le sentiment de ton impuissance.

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