Manuel et Entretiens (page 15)
On aime vraisemblablement ce à quoi on s'attache. Or, les hommes s'attachent-ils à ce qu'ils croient mauvais? Jamais. A ce qui leur semble indifférent? Jamais non plus. Reste donc qu'ils ne s'attachent qu'à ce qu'ils croient bon, et, puisqu'ils ne s'attachent qu'à cela, qu'ils n'aiment que cela. Celui donc qui se connaît au bien est aussi celui qui s'entend à aimer; mais quant à celui qui ne peut pas distinguer le bien du mal, et tous les deux de ce qui est indifférent, comment s'entendrait-il à aimer? Aimer n'appartient donc qu'au Sage.
— Comment cela! dit-on. Moi, qui ne suis pas un Sage, j'aime pourtant mon enfant. — Je m'étonne, par tous les dieux, que tu commences par avouer que tu n'es pas un Sage. Que te manque-t-il en effet? N'as-tu pas des sens? N'apprécies-tu pas les idées qui te viennent d'eux? Ne fais-tu pas usage des aliments qui conviennent le mieux à ton corps? N'as-tu pas des habits? Une maison? Pourquoi donc conviens-tu que tu n'es pas un Sage? N'est-ce point, par Jupiter! parce que bien souvent les idées qui viennent de tes sens te mettent hors de toi, et te bouleversent; parce que bien souvent leurs apparences trompeuses triomphent de toi; parce que tu dis tantôt qu'une chose est bonne, tantôt qu'elle est mauvaise, tantôt qu'elle n'est ni l'un ni l'autre; en un mot, parce que tu te chagrines, t'épouvantes, prends de la jalousie, te déconcertes et changes; n'est-ce point pour tout cela que tu conviens que tu n'es pas un Sage? Eh bien! en amitié ne changes-tu donc jamais? Toi qui dis de la richesse, de la volupté, et de toutes les choses en général, tantôt qu'elles sont des biens, tantôt qu'elles sont des maux, ne dis-tu pas aussi du même individu tantôt qu'il est bon, tantôt qu'il est mauvais? N'as-tu pas pour lui tantôt de l'affection, tantôt de la haine, tantôt des louanges, tantôt du blâme? — Oui, c'est ce qui m'arrive. — Eh bien! quand on se trompe sur quelqu'un, crois-tu qu'on l'aime réellement? — Non pas. —Et celui qui n'a pris quelqu'un que pour le quitter bientôt, crois-tu qu'il lui appartienne de cœur? — Pas davantage. — Et celui qui tantôt vous accable d'injures, tantôt est en extase devant vous? — Pas davantage. — Eh bien! n'as-tu jamais vu de petits chiens jouer ensemble, et se caresser si bien que tu disais : Il n'y a pas d'amitié plus vive? Si tu veux pourtant savoir ce qu'est cette amitié, mets un morceau de viande entre eux, et tu verras. De même, mets entre ton fils et toi un lopin de terre, et tu verras que ton fils désirera vite t'enterrer, et que toi tu souhaiteras vite sa mort. Et tu diras alors : Quel fils j'ai élevé! Il y a longtemps qu'il voudrait me porter en terre! Mets entre vous une belle jeune fille; le vieillard l'aimera et le jeune homme aussi, même division pour une question de vanité. Et, s'il y a un péril à courir, tu tiendras le langage du père d'Admète :
« Tu es heureux de voir la lumière; crois-tu que ton père n'en soit pas heureux aussi? Tu veux voir la lumière ; crois-tu que ton père ne le veuille pas aussi? »
Crois-tu qu'Admète n'aimait pas son enfant, quand il était petit? Crois-tu qu'il n'était pas inquiet, lorsque son fils avait la fièvre? Crois-tu qu'il n'avait pas dit bien des fois : Plût aux dieux que ce fût moi qui eusse la fièvre? Puis, quand le moment est arrivé, quand il est venu, tu vois ce que disent ces gens-là!
Etéocle et Polynice n'étaient-ils pas nés de la même mère et du même père? N'avaient-ils pas été nourris ensemble? N'avaient-ils pas vécu ensemble? N'avaient-ils pas eu même table et même lit? Ne s'étaient-ils pas embrassés plus d'une fois? Si bien que celui qui les aurait vus, se serait moqué des paradoxes des philosophes sur l'amitié. Et pourtant, quand la couronne se trouve entre eux deux, à la façon d'un morceau de viande, vois ce qu'ils disent :
Et ils adressent aux dieux des prières en harmonie avec leurs paroles.
Règle générale, ne vous y trompez pas, tout être doué de la vie n'a rien qui lui soit plus cher que son intérêt propre. Aussi, qu'une chose quelconque lui semble y faire obstacle, fût-ce son frère, son père, son enfant, l'être qu'il aime ou celui dont il est aimé, le voilà qui le hait, le repousse et le maudit. Il n'y a rien en effet qu'il soit né pour aimer comme son intérêt. Père, frère, parent, patrie, Dieu même, son intérêt est tout pour lui. Lors donc que les dieux nous paraissent faire obstacle à notre intérêt, nous les insultons eux aussi, nous renversons leurs statues, nous brûlons leurs temples. Ainsi Alexandre fit brûler le temple d'Esculape, à la mort de celui qu'il aimait. De là suit que notre sainteté, notre honnêteté, notre patrie, nos parents, nos amis, sont sauvés, si nous identifions notre intérêt avec eux ; mais que, si nous mettons d'un côté notre intérêt, et de l'autre nos amis, notre patrie, nos parents, avec nos devoirs eux-mêmes, c'en est fait d'eux, notre intérêt emportant la balance. L'être vivant se porte infailliblement du côté où sont pour lui le moi et le mien : s'ils sont dans le corps, c'est lui qui est la chose importante ; s'ils sont dans la faculté de juger et de vouloir, c'est elle; s'ils sont dans les objets extérieurs, ce sont eux. Ce n'est que si mon moi est dans ma faculté de juger et de vouloir, que je puis être, comme il faut, ami, fils, ou père. Car mon intérêt alors sera de rester loyal, honnête, patient, tempérant, bienfaisant, et de m'acquitter de tous mes devoirs. Mais, si je place mon moi d'un côté et l'honnêteté de l'autre, c'est alors que se confirme le mot d'Epicure, qui prétend que l'honnête n'est rien, ou n'est, s'il existe, que ce qu'estime le vulgaire.
C'est de cette ignorance qu'est venu le désaccord des Athéniens avec les Lacédémoniens, des Thébains avec ces deux peuples, du grand roi avec la Grèce, des Macédoniens avec tous deux; c'est d'elle que vient aujourd'hui celui des Romains avec les Gètes ; c'est d'elle qu'est venu bien auparavant tout ce qui s'est passé dans Ilion. Pâris était l'hôte de Ménélas, et, en voyant leur bon accord, on n'aurait pas cru celui qui aurait dit qu'ils n'étaient pas amis. Mais une part de gâteau fut jetée entre eux, sous la forme d'une jolie femme, et la guerre naquit pour elle. Aujourd'hui donc, quand tu vois des amis, des frères, qui semblent n'avoir qu'un même cœur, ne te hâte pas de parler de leur amitié, alors même qu'ils affirmeraient avec serment que rien ne saurait les détacher les uns des autres. On ne peut se fier à la partie maîtresse d'un homme corrompu; elle n'a ni constance, ni discernement, emportée qu'elle est par ses idées tantôt dans un sens, tantôt dans un autre.
N'examine donc pas, comme les autres hommes, si les gens sont nés du même père et de la même mère, s'ils ont été élevés ensemble, et par le même précepteur; cherche seulement où ils placent leur bien, dans les choses extérieures ou dans leur façon de juger et de vouloir. S'ils le placent dans les choses extérieures, dis qu'ils ne sont pas plus amis qu'ils ne sont sûrs, constants, courageux et libres; dis même qu'ils ne sont pas des hommes, si tu es dans ton bon sens. Car ce ne sont pas des opinions d'homme que celles qui nous font nous attaquer et nous insulter les uns les autres, nous embusquer, dans les endroits écartés, ou dans les places publiques, comme si c'était des montagnes, et mettre à nu devant les tribunaux des actions qui sont celles de brigands. Ce ne sont pas des opinions d'homme que celles qui font de nous des débauchés, des adultères, des agents de corruption, et qui nous rendent coupables les uns envers les autres de tous ces torts qui naissent de cette seule et unique pensée, que notre moi et notre bien se trouvent dans les choses qui ne relèvent pas de notre libre arbitre. Mais, si tu entends dire que ces hommes croient réellement que leur bien n'est que dans la faculté de juger et de vouloir, et dans le bon usage des idées, ne t'inquiète plus de savoir si c'est un fils et un père, si ce sont des frères, ni si ce sont des camarades qui vivent ensemble depuis longtemps; tu en sais assez pour déclarer hardiment que ce sont des amis, comme tu peux déclarer qu'ils sont loyaux et justes. Où l'amitié se trouvera-t-elle, en effet, si elle ne se trouve où sont la loyauté, l'honnêteté, et le don de tout ce qui est beau, sans mélange d'aucune autre chose?
— Mais voilà si longtemps qu'il me rend des soins, et il ne m'aimerait pas! — Esclave! que sais-tu s'il ne te rend pas ces soins, comme on nettoie sa chaussure ou sa bête de somme? Que sais-tu s'il ne te jettera pas comme un plat fêlé, lorsque tu seras devenu un meuble inutile? — Mais elle est ma femme, et il y a si longtemps que nous vivons ensemble! — Combien de temps Eriphyle n'avait-elle pas vécu avec Amphiaraüs? Et ne lui avait-elle pas donné de nombreux enfants? Mais un collier vint se mettre entre eux d'eux. Est-ce bien le collier qui vint s'y mettre? Non; mais l'opinion qu'elle avait des choses de cette espèce. Cette opinion fut la bête sauvage qui mit en pièces leur affection. Ce fut elle qui ne permit pas à l'épouse d'être épouse, à la mère d'être mère. Que celui de vous à son tour qui veut être l'ami de quelqu'un, ou se faire de quelqu'un un ami, déracine donc en lui les opinions de cette espèce; qu'il les prenne en haine, qu'il les chasse de son âme. Il y gagnera d'abord de ne plus se dire d'injures à lui-même, de ne plus être en lutte avec lui-même, de ne plus se repentir, de ne plus se mettre à la torture. Puis, pour ce qui est des autres, il se donnera tout entier à ceux qui lui ressembleront; il sera patient avec ceux qui ne lui ressembleront pas; il sera doux pour eux, bon, indulgent, comme avec des ignorants, qui s'égarent dans les questions les plus importantes. Il ne sera sévère pour personne, parce qu'il sera pénétré de cette parole de Platon : C'est toujours malgré elle qu'une âme est sevrée de la vérité. Autrement, vous pourrez vivre sur tous les autres points comme vivent les amis, vous pourrez voir la même table, coucher sous la même tente, monter le même navire, être nés des mêmes parents ; les serpents aussi ont tout cela : vous ne serez pas plus amis, qu'ils ne le sont, tant que vous aurez ces opinions sauvages et impures.
Le livre que tout le monde lit avec le plus de plaisir et de facilité, est celui qui est écrit avec les caractères les plus nets. Les discours qu'on écoutera toujours le plus facilement, seront donc aussi ceux qui s'exprimeront dans les termes qui auront le meilleur air et qui seront les plus convenables. Il ne faut donc pas dire que le talent de l'expression n'existe pas. Ce serait à la fois le mot d'un impie et d'un peureux.
Ce serait le mot d'un impie, car ce serait faire fi des grâces qui nous viennent de Dieu, tout aussi bien que si l'on enlevait à l'homme l'usage de la vue, de l'ouïe, et de la parole même. Est-ce donc sans intention que Dieu t'a donné des yeux? Est-ce donc sans intention qu'il a mis en eux un principe de vie si puissant et si subtile, qu'ils vont chercher au loin les objets visibles pour s'en former les images? Et quel messager est aussi prompt, aussi exact? Est-ce sans intention encore qu'il a donné à l'air intermédiaire de telles qualités et une telle vertu, qu'en agissant sur lui d'une certaine façon, les objets visibles arrivent jusqu'à nous? Est-ce sans intention qu'il a fait cette lumière, qui, si elle manquait, rendrait inutile tout le reste?
Homme, sois reconnaissant de ces dons, mais en même temps songe à ce qui les surpasse encore. Remercie Dieu de la vue, de l'ouïe, de la vie même, par Jupiter! et de tout ce qui lui vient en aide, comme les produits solides de la terre, le vin et l'huile; mais rappelle-toi qu'il t'a donné une chose encore qui vaut mieux que toutes celles-là, celle qui s'en sert, qui les juge, et qui apprécie la valeur de chacune d'elles. Qu'est-ce qui prononce en effet sur l'importance de chacune de tes facultés? Est-ce chaque faculté même? As-tu jamais entendu la vue parler sur elle-même? As-tu entendu l'ouïe? Les as-tu plus entendues que le blé, que l'orge, que le cheval, que le chien? Non ; ce sont des servantes et des esclaves placées sous les ordres de celle qui doit faire emploi des idées. Si tu demandes quelle est la valeur de chaque chose, à qui le demandes-tu? Et qu'est-ce qui te répond? Quelle faculté pourrait donc être supérieure à celle qui use des autres comme de ses servantes, apprécie tout, et prononce sur tout? Est-il, en effet, une seule de ces autres qui sache elle-même ce qu'elle est et ce qu'elle vaut? En est-il une qui sache quand il est à propos qu'elle serve ou qu'elle ne serve pas? Quelle est celle qui ouvre et ferme nos yeux? Quelle est celle qui les détourne de ce qu'ils ne doivent point voir, et les dirige sur d'autres objets? Est-ce la vue? Non ; mais notre faculté de juger et de vouloir. Quelle est celle qui bouche nos oreilles ou les ouvre toutes grandes? Quelle est celle qui nous fait empressés de savoir et questionneurs ou indifférents à ce qu'on dit? Est-ce l'ouïe? Non; mais notre faculté de juger et de vouloir. Eh bien! cette faculté, quand elle reconnaît qu'elle intervient dans toutes les autres, et que celles-ci, sourdes et aveugles, ne peuvent s'entendre à autre chose qu'aux actes mêmes dans lesquels elles sont destinées à être ses subordonnées et ses servantes, tandis que seule elle voit clair, et sait apprécier la valeur de chacune des autres, pourrait-elle nous dire que ce qu'il y a de meilleur en nous ce n'est pas elle? Qu'est-ce que sait faire l'œil tout grand ouvert, si ce n'est de regarder? Mais qu'est-ce qui nous dit s'il faut regarder la femme d'un autre, et comment on doit la regarder? Notre faculté de juger et de vouloir. Qu'est-ce qui nous dit s'il faut croire ou rejeter ce qu'on nous débite, et, quand nous le croyons, nous en émouvoir ou non? N'est-ce pas notre faculté de juger et de vouloir? Et cet art de la parole, qui sait si bien arranger les mots (en supposant qu'il y ait là un art spécial), que fait-il, quand nous avons à parler de quelque chose? Il arrange et dispose les mots, comme les coiffeurs les cheveux. Mais, vaut-il mieux parler que de se taire ; vaut-il mieux parler dans ce sens ou dans cet autre; ceci est-il séant ou ne l'est-il pas; quel est le moment de placer chaque mot; quel est son emploi légitime : qui nous dit tout cela, si ce n'est notre faculté de juger et de vouloir? Voudrais-tu donc qu'elle vînt prononcer contre elle-même?
Eh bien! disait Epictète, si les choses sont telles, ce qui sert peut-il être supérieur à celui qui s'en sert? Le cheval, supérieur au cavalier? Le chien, au chasseur? L'instrument, au joueur de lyre? Les serviteurs, au roi? Or, en nous, qu'est-ce qui se sert du reste? Notre faculté de juger et de vouloir. Qu'est-ce qui veille sur tout le reste? Cette même faculté. Qu'est-ce qui fait périr l'homme tout entier, par inanition, lacet ou précipice? Elle encore. Qu'y a-t-il alors de plus fort qu'elle dans l'homme? Et comment ce qui peut être entravé pourrait-il être plus fort que ce qui ne connaît point d'entraves? Or, y a-t-il des choses dans la nature qui puissent faire obstacle à notre faculté de voir? Oui : notre faculté de juger et de vouloir, et plus d'une chose en dehors d'elle. De même pour notre faculté d'entendre; de même pour l'art de parier. Mais est-il quelque chose dans la nature qui puisse faire obstacle à notre faculté de juger et de vouloir? Rien en dehors d'elle; elle seule se fait obstacle à elle-même, quand elle cesse d'être droite. Aussi c'est elle seule qui est le vice, elle seule la vertu.
Eh bien! quand cette faculté est telle, quand elle a cette prééminence sur toutes les autres, qu'elle vienne nous dire que le corps est supérieur à tout! Alors que ce serait le corps lui-même qui s'attribuerait cette supériorité, il .n'est personne qui l'écoutât. Et maintenant, Epicure, qu'est-ce qui enseigne cette supériorité du corps? Qu'est-ce qui a écrit sur la fin de l'homme, sur la nature, sur la règle? Qu'est-ce qui a laissé croître ta barbe? Qu'est-ce qui a écrit, quand il est mort, que c'était là à la fois son dernier et son plus heureux jour? Est-ce ton corps? Est-ce ta faculté de juger et de vouloir? Et tu pourrais, sans être fou, admettre que tu as en toi quelque chose au-dessus d'elle! Peux-tu réellement être assez sourd et assez aveugle?
Mais quoi! déprécie-t-on par là nos autres facultés? A Dieu ne plaise! Dit-on que le talent de la parole est sans utilité et sans profit? A Dieu ne plaise! Ce serait une folie, une impiété, une ingratitude envers Dieu! Seulement, on n'accorde à chaque chose que sa valeur vraie. L'âne, en effet, a son utilité, mais moins grande que celle du bœuf; le chien aussi a son utilité, mais moins grande que celle du serviteur; le serviteur aussi a la sienne, mais moins grande que celle des citoyens ; ceux-ci; à leur tour, ont la leur, mais moins grande que celle des magistrats. Et cependant, parce que les uns sont supérieurs aux autres, ce n'est pas une raison pour faire fi des services que rendent les autres. Le talent de la parole a, lui aussi, son importance, quoiqu'elle soit inférieure à celle de notre faculté de juger et de vouloir. Lors donc que je parle ainsi, il ne faut pas croire que je vous demande de ne pas soigner votre langage ; pas plus que je ne vous demande de ne pas soigner vos yeux, vos oreilles, vos mains, vos pieds, vos habits, vos chaussures. Seulement, si vous me demandez ce qu'il y a de meilleur dans le monde, que vous nommerai-je? L'art de la parole? Je ne le puis; mais notre faculté de juger et de vouloir, quand elle est dans la droite voie. C'est elle, en effet, qui a la direction de l'autre, ainsi que de toutes nos facultés, grandes ou petites. Quand elle est entrée dans la droite voie, celui qui n'était pas homme de bien, le devient; quand elle s'en écarte, l'homme devient pervers. C'est par elle que nous sommes heureux ou malheureux, par elle que nous accusons les autres ou que nous en sommes contents ; en un mot, c'est elle qui fait notre malheur, quand on la néglige; notre bonheur, quand on lui donne des soins.
Mais supprimer l'art de la parole, et dire qu'il n'est en réalité d'aucune utilité, ce n'est pas seulement agir en ingrat envers ceux qui nous l'ont donné, c'est encore agir en peureux. C'est craindre, ce me semble, que, s'il y avait là un art, nous n'eussions pas la force de ne l'estimer que le peu qu'il vaut. C'est ressembler aux gens qui disent qu'il n'y a aucune différence entre la beauté et la laideur. A ce compte, il faudrait éprouver la même impression à l'aspect de Thersite et à celui d'Achille ; à l'aspect d'Hélène et à celui de la première femme venue. Ce sont là des sottises et des idées d'imbécile, les idées d'un homme qui ne se rend pas compte de la nature de chaque chose, et qui craint que, s'il ne reconnaissait pas de différences entre elles, il ne fût aussitôt entraîné et vaincu, et que ce n'en fût fait de lui. La véritable grandeur, au contraire, c'est de laisser à chaque chose sa nature réelle; puis, quand on la lui a laissée, d'apprécier sa valeur, de discerner ce qu'il y a de meilleur dans le monde, de s'y attacher en toute circonstance, d'y tendre de tous ses efforts, de regarder le reste comme superflu en comparaison, mais cependant sans négliger ce reste, autant que faire se peut. Il faut, en effet, avoir soin de ses yeux, non pas, il est vrai, comme de la chose la plus importante, mais dans l'intérêt même de cette chose; car elle ne saurait demeurer en conformité avec la nature, qu'en faisant des yeux le cas qu'elle en doit faire, et en préférant pour eux tels objets à d'autres.
Mais qu'est-ce qui arrive? Ce qui arriverait à un homme qui, en retournant dans sa patrie, trouverait une belle hôtellerie sur sa route, se plairait dans cette hôtellerie, et y demeurerait. Homme, lui dirions-nous, tu as oublié ce que tu voulais faire; ce n'est pas là que tu allais : tu ne faisais qu'y passer. — Mais c'est une bien jolie hôtellerie! — Combien il y en a d'autres qui sont jolies! Et combien de prairies! Mais ce n'était pour toi que des lieux de passage. Ce que tu voulais, c'était de retourner dans ta patrie, tirer de crainte tes proches, remplir tes devoirs de citoyen, te marier, avoir des enfants, occuper les emplois qui sont dans nos lois. Car tu n'es pas venu parmi nous pour choisir les endroits les plus jolis, mais pour vivre où tu es né, et où tu as été classé parmi les citoyens. C'est à peu près là ce qui se passe ici. Comme ce n'est que par la Logique et son enseignement qu'on peut marcher vers la perfection, purifier son jugement et sa volonté, redresser en soi la faculté chargée de faire usage des idées, et que forcément l'enseignement de la Logique se fait dans un certain style, en même temps qu'il y a dans les matières de cet enseignement fécondité d'invention et finesse d'esprit, il est des gens qui s'y laissent prendre et qui ne vont pas plus loin; les uns s'arrêtent au style, les autres aux syllogismes, les autres aux sophismes, les autres dans quelque autre hôtellerie de ce genre, et tous y pourrissent, comme s'ils s'arrêtaient chez les sirènes.
Homme, ce que. tu te proposais, c'était d'apprendre à te servir conformément à la nature de toutes les idées qui t'arrivent, à ne jamais manquer ce que tu désires, à ne jamais tomber dans ce que tu veux éviter, à n'avoir jamais ni malheur ni mauvaise chance, à être toujours libre, indépendant, sans entrave, en accord parfait avec le gouvernement de Jupiter, te soumettant à lui, t'en trouvant heureux, sans reproche ni accusation contre personne, en état de dire du fond du cœur, ce vers :
Puis, toi qui t'étais proposé un pareil but, une façon de dire te séduit, certaines questions de logique te séduisent, et tu ne vas pas plus loin; tu prends le parti de demeurer là, sans plus songer à ce qu'il y a dans la maison, et tu dis : Cela est bien joli! Et qui te dit que cela n'est pas joli? Mais ça l'est à la façon d'un lieu de passage, à la façon d'une hôtellerie. Qu'est-ce qui empêche, en effet, d'être malheureux, en parlant aussi bien que Démosthène? Sache analyser les syllogismes aussi bien que Chrysippe, et qu'est-ce qui t'empêchera d'être misérable, de te lamenter, d'être jaloux, d'être bouleversé, en un mot, et d'être malheureux? Rien, certainement. Tu vois donc bien que ce n'était là que des hôtelleries sans valeur, et quel autre était ce que tu cherchais.
Quand je parle ainsi devant certaines gens, ils s'imaginent que je veux détruire l'étude de la parole ou celle des questions de logique. Non, je ne veux pas détruire ces études; mais je veux qu'on cesse de s'y attacher comme au bien suprême, et de mettre en elles toutes ses espérances. Si c'est nuire à ses auditeurs que de leur enseigner cela, mettez-moi au nombre de ceux qui leur nuisent. Mais, quand je vois que le bien souverain, le bien suprême, est telle chose, je ne puis pas, pour vous faire plaisir, dire qu'il est telle autre.
Quelqu'un lui dit un jour : Je suis venu souvent vers toi dans le désir de t'entendre, et jamais tu ne m'as répondu. Aujourd'hui, au moins, si faire se peut, dis-moi quelque chose, je t'en conjure. — Ne crois-tu pas, lui dit Epictète, qu'il y a l'art de parler, comme il y a l'art de telle autre chose? Ceux qui posséderont cet art parleront en gens qui s'y connaissent, et en ignorants, ceux qui ne le posséderont pas. — Je le crois. — Eh bien! ceux qui en parlant se font du bien à eux-mêmes et peuvent en faire aux autres, ne sont-ils pas ceux qui parlent en s'y connaissant? Et ceux, au contraire, qui se font du tort à eux-mêmes et aux autres, ne sont-ils pas ceux qui ne se connaissent pas à cet art de parler? Or, il est facile de trouver des gens qui se font du bien en parlant, et d'autres qui se font du tort. A leur tour, ceux qui écoutent tirent-ils tous quelque profit de ce qu'ils écoutent?
Et ne peut-on pas, parmi eux aussi, trouver des gens qui profitent, et des gens qui pâtissent? — Oui, parmi eux aussi. — Eh bien! là aussi tous ceux qui écoutent en s'y connaissant ne sont-ils pas ceux qui profitent, tandis que tous ceux qui écoutent en ne s'y connaissant point, pâtissent? — D'accord. — N'y a-t-il pas alors un art d'écouter, comme il y a un art de parler? — Il semble que oui. — Si tu le veux bien, pense encore à ceci. A qui appartient-il, suivant toi, de faire de la musique? — Au musicien. — Faire une statue comme elle doit être faite, à qui crois-tu encore que cela appartienne? — Au statuaire. — Et pour la regarder en connaisseur, crois-tu qu'il n'y ait besoin d'aucune science? — Il y en a besoin. — Eh bien! s'il faut un homme exercé pour parler comme on le doit, ne vois-tu pas qu'il faut aussi un homme exercé pour écouter avec profit? Ne parlons pour le moment, si tu le veux, ni de perfection ni de profit complet, car tous les deux nous sommes à grande distance de quoique ce soit de ce genre. Mais voici, ce me semble, une chose que tout le monde m'accordera : c'est que, pour écouter un philosophe, on a besoin de quelque préparation. N'est-ce pas vrai?
De quoi donc te parlerai-je? Sur quel sujet peux-tu m'écouter? Sur le bien et le mal? Mais de qui? Du cheval? — Non. — Du bœuf? — Non. — De qui donc? De l'homme? — Oui. — Savons-nous donc ce que c'est que l'homme, quelle est sa nature, quelle est son intelligence? Avons-nous les oreilles familiarisées avec cette question, au moins dans une certaine mesure? Comprends-tu ce que c'est que la nature? Ou pourras-tu me suivre dans une certaine mesure, si je te le dis? Puis me servirai-je avec toi de démonstrations? Et comment le ferai-je? Car te rends-tu au moins compte de ce que c'est qu'une démonstration, de la manière dont elle se fait, des moyens qu'elle emploie, des cas où il y a semblant de démonstration, sans démonstration réelle? Sais-tu, en effet, ce que c'est que la vérité, ce que c'est que l'erreur, ce que c'est que conséquence, opposition, désaccord, contradiction? Puis te pousserai-je vers la philosophie? Comment le ferai-je? En te montrant les oppositions et les divergences de la plupart des hommes sur le bien et le mal, l'utile et le nuisible? Mais tu ne sais même pas ce que c'est qu'opposition! Montre-moi donc ce à quoi je puis arriver en causant avec toi. Donne-moi le désir de le faire. Que la brebis aperçoive une herbe qui lui convient, cela lui donne l'envie d'en manger; mais place auprès d'elle une pierre ou du pain, elle y sera indifférente. Il y a de même en nous une certaine propension naturelle à parler, quand celui qui doit nous entendre nous fait l'effet de quelqu'un, quand il a en lui-même quelque chose qui nous y invite; mais, quand il n'est là près de nous que comme une pierre ou comme une botte de foin, quelle envie peut-il donner à un homme? Est-ce que la vigne dit à l'ouvrier des champs, Cultive-moi? Non; mais, rien qu'à la voir, il est clair que celui qui la cultivera s'en trouvera bien ; et elle invite ainsi d'elle-même à la cultiver. Un petit enfant, charmant et vif, ne vous donne-t-il pas l'envie de jouer avec lui, de marcher avec lui sur les mains, de balbutier avec lui? Mais qui a jamais l'idée de jouer avec un âne ou de braire avec lui? C'est que, si petit qu'il soit, il n'est jamais qu'un ânon.
— Pourquoi donc ne me dis-tu rien? — Je ne puis te dire qu'une chose, c'est que l'homme qui ignore ce qu'il est et pourquoi il est né, qui ne sait ni ce qu'est ce monde où il est, ni ce que sont ses compagnons, ni ce qui est bon, ni ce qui est mauvais, ni ce qui est beau, ni ce qui est laid, qui ne comprend ni un raisonnement, ni une démonstration, ni ce que c'est que la vérité, ni ce que c'est que l'erreur, et qui ne sait pas les distinguer, ne se conformera à la nature ni dans ses désirs, ni dans ses craintes, ni dans ses vouloirs, ni dans ses entreprises, ni dans ses affirmations, ni dans ses négations, ni dans ses doutes. En somme, il s'en ira à droite et à gauche sourd et aveugle ; on le prendra pour quelqu'un, et il ne sera personne. Est-ce en effet la première fois qu'il en est ainsi? Est-ce que, depuis que la race humaine existe, toutes nos fautes et tous nos malheurs ne sont pas dès ce moment venus de notre ignorance? Pourquoi Agamemnon et Achille se sont-ils disputés? N'est-ce point faute de savoir ce qui est utile et ce qui est nuisible? L'un ne dit-il pas qu'il est utile de rendre Chryséis à son père, et l'autre que cela est funeste? L'un ne dit-il pas qu'il doit recevoir la récompense qui a été donnée à un autre; et l'autre, qu'il ne le doit pas? N'est-ce pas pour cela qu'ils ont oublié qui ils étaient, et pourquoi ils étaient venus là? Homme, pourquoi es-tu venu? pour gagner des maîtresses? ou pour combattre? — Pour combattre. — Qui? les Troyens ou les Grecs? — Les Troyens. — Eh bien! laisseras-tu là Hector pour tirer l'épée contre le roi? Et toi, mon cher, oublieras-tu ton rôle de roi, toi à qui les peuples sont confiés, à qui tant d'intérêts sont remis ; et te disputeras-tu pour une femme avec le plus vaillant de tes alliés, que tu devrais entourer de toute sorte d'attentions et d'égards? Seras-tu au-dessous de l'habile grand-prêtre, qui a toute espèce de soins pour les grands guerriers? Vois-tu ce que peut produire l'ignorance de ce qui est vraiment utile?
— Mais, moi, dis-tu, je suis riche! — Es-tu donc plus riche qu'Agamemnon? — Mais, moi, je suis beau! — Es-tu donc plus beau qu'Achille? — J'ai de plus une chevelure magnifique! — Est-ce qu'Achille n'en avait pas une plus belle encore, et une blonde? Et il ne la peignait ni ne l'arrangeait avec élégance! — Mais, de plus, je suis fort! — Peux-tu donc soulever une pierre telle que celle que soulevait Hector ou Ajax? — Mais, de plus, je suis de noble race! — As-tu donc une déesse pour mère? As-tu pour père un fils de Jupiter? Et de quoi tout cela servait-il à Achille, quand il était assis à pleurer pour une femme? — Mais je suis orateur! — Est-ce qu'il ne l'était pas lui aussi? Ne sais-tu pas comment il s'est tiré d'affaire avec les plus habiles parleurs de la Grèce, Ulysse et Phénix? Comment il les a réduits au silence?
Voilà tout ce que je puis te dire, et encore sans plaisir. Pourquoi? parce que tu ne m'as pas inspiré. Que puisse en effet regarder en toi qui m'excite, comme la vue d'un cheval de bonne race excite un écuyer? Ton corps? Mais tu en as soin d'une façon honteuse. Tes habits? Mais eux aussi sont ceux d'un débauché. Ta tournure? Ton regard? Rien. Quand tu voudras entendre parler un philosophe, ne lui dis pas : Tu ne me dis rien; borne-toi à lui montrer que tu es digne de l'entendre, que tu as ce qu'il faut pour cela; et tu verras quelles paroles tu lui inspireras.
Un des assistants lui dit : Prouve-moi que la Logique est utile. —Tu veux, lui dit-il, que je te le démontre? — Oui. — Il me faut donc te faire une démonstration? — D'accord. — Mais comment sauras-tu si je ne te fais pas un sophisme? Notre homme se tut. Tu vois, lui dit-il alors, que tu confirmes par toi-même la nécessité de la Logique, puisque sans elle tu n'es même pas capable d'apprendre si elle est nécessaire ou si elle ne l'est pas.
Toute faute renferme une contradiction. Car celui qui la commet ne veut pas commettre une faute, mais arriver à bien; d'où suit évidemment qu'il ne fait pas ce qu'il veut. En effet, que veut faire le voleur? Ce qui est dans son intérêt. Si donc son vol lui est fatal, il ne fait pas ce qu'il veut.
Mais toute âme raisonnable est naturellement ennemie de la contradiction; et si, tant qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle est tombée dans la contradiction, rien ne l'empêche de faire des choses contradictoires, en revanche, dès qu'elle s'en aperçoit, elle renonce inévitablement à cette contradiction et la fuit? De même que l'on cesse inévitablement de croire à l'erreur, quand on l'a reconnue pour une erreur; mais que, tant qu'elle ne nous est pas apparue comme telle, on y croit comme à une vérité. Il saura donc parler, il saura encourager et réprimander, celui qui aura le talent de montrer à chacun la contradiction qui fait sa faute, de lui mettre clairement sous les yeux qu'il ne fait pas ce qu'il veut, et qu'il fait ce qu'il ne veut pas. Montrez-le à quelqu'un, et de lui-même il renoncera au mal; mais, tant que vous ne le lui avez pas montré, ne vous étonnez pas qu'il y persiste ; car, c'est parce qu'il s'est attaché à l'apparence du bien, qu'il fait ce qu'il fait. C'est pour cela que Socrate, qui se fiait à ce talent, disait : Je n'ai l'habitude d'appeler personne pour confirmer ce que je dis; je me contente de celui avec qui je discute; c'est son avis que je demande; c'est lui que j'appelle à confirmer mes paroles. A lui seul il me suffit, et me tient lieu de tous les autres. Il savait bien, en effet, ce qui agit sur une âme raisonnable. Mettez un poids dans la balance, et, bon gré, mal gré, elle penchera. De même à une âme raisonnable montrez une contradiction, et elle y renoncera. Mais si vous ne la lui montrez pas, c'est à vous que vous devez faire des reproches, bien plutôt qu'à elle qui ne vous obéit pas.