Manuel et Entretiens (page 14)
Ce qui trompe ici la multitude est ce qui trompait l'orateur Théopompe, qui reprochait à Platon de vouloir tout définir. Que dit, en effet, Théopompe? Est-ce que personne avant toi n'a parlé du bien et de la justice? Ou bien ne prononcions-nous là que des mots creux et sans signification, faute de comprendre ce qu'étaient les choses? Eh! qu'est-ce qui te soutient, Théopompe, que nous n'avons point sur chacune de ces choses des notions naturelles et a priori? Mais il est impossible d'appliquer aux objets particuliers ces notions a priori, si l'on n'a commencé par les éclaircir, et par examiner quels sont les objets qu'il faut ranger sous chacune d'elles. On pourrait, en effet, adresser le même reproche aux médecins. Qui de nous ne parlait pas de ce qui est sain et de ce qui est nuisible, avant la venue d'Hippocrate? Ou n'était-ce là que de vains sons que nous émettions? Nous avons une notion a priori de ce qui est sain, mais nous ne savons pas l'appliquer. C'est pour cela que l'un dit : Lève-le ; un autre : Donne-lui à manger ; un autre : Saigne-le ; un autre : Mets-lui les ventouses. Quelle en est la cause, sinon que nous ne savons pas appliquer convenablement aux objets particuliers notre notion a priori de ce qui est sain?
Il en est de même ici. Qui de nous ne parle de ce qui, dans la vie, est un bien ou un mal, utile ou nuisible? Qui de nous, en effet, n'a pas une notion a priori de chacune de ces choses? Mais est-elle claire, et parfaite, cette notion? C'est là ce qu'il te faut montrer. — Comment le montrerai-je? — Applique-la convenablement aux objets particuliers. Disons-le tout de suite : c'est d'après la notion a priori de l'utile que Platon détermine les objets à poursuivre; toi, c'est sur celle du nuisible que tu te règles. Est-il donc possible que vous vous en trouviez bien tous les deux? Comment cela se pourrait-il? L'un de vous n'applique-t-il pas la notion du bien à la richesse, et l'autre non? N'en est-il pas de même pour le plaisir? De même pour la santé? Une fois pour toutes, en effet, si nous tous qui nous servons des mots de la langue, nous connaissions parfaitement le sens de chacun d'eux, et si nous n'avions pas besoin de travailler pour éclaircir nos notions a priori, d'où viendraient les divergences entre nous? D'où viendraient nos discussions? D'où viendraient nos critiques réciproques?
Mais qu'ai-je besoin de rapporter et rappeler ici les discussions des hommes entre eux? A te prendre seul, si tu appliques si bien tes notions a priori, pourquoi es-tu malheureux? Pourquoi rencontres-tu des obstacles? Laissons-là le second chapitre, le chapitre du vouloir, et de l'habileté à distinguer notre devoir en ce qui le concerne. Laissons également le troisième chapitre, celui du jugement. Ce sont toutes choses dont je te fais grâce. Tenons-nous en au premier, qui nous prouve d'une manière presque sensible combien tu appliques mal tes notions a priori. Est-ce qu'aujourd'hui tu ne désires que ce qui est possible, et que ce qui l'est par toi? Pourquoi donc rencontres-tu des obstacles? Pourquoi donc es-tu malheureux? Est-ce qu'aujourd'hui tu ne cherches pas à éviter ce qui est inévitable? Pourquoi alors te heurter contre certaines choses? Pourquoi tes échecs? Pourquoi ce que tu désires n'arrive-t-il pas, tandis que ce que tu ne voudrais pas arrive? La meilleure preuve, en effet, que l'on est malheureux et misérable, ce sont ces mots : Je désire quelque chose, et cela ne vient pas. Qu'y a-t-il de plus à plaindre que moi?
C'est pour n'avoir pas eu cette force d'âme que Médée en arriva à tuer ses propres enfants. Et en cela, elle ne fut pas d'une trempe ordinaire : elle eut une idée juste de ce que c'est que de ne pas obtenir ce que l'on veut. Quoi! dit-elle, je ne punirai pas celui qui m'a fait tant de torts et tant d'outrages? Mais que gagnerai-je à lui faire ainsi du mal? Qu'arrivera-t-il? Je tuerai mes enfants; je me punirai moi-même! Et que m'importe? C'est là, certes, la chute d'une âme qui a de la vigueur. Mais c'est qu'elle ne savait pas où réside le secret de faire ce que l'on veut, que ce n'est pas une chose à tirer du dehors, en changeant ce qui est pour l'arranger à sa manière. Ne veuille pas tel homme (devrait-on lui dire), et rien de ce que tu veux ne manquera à arriver. Ne veuille pas à toute force qu'il vive avec toi; ne veuille pas rester à Corinthe ; en un mot, ne veuille pas autre chose que ce que Dieu veut. Pourra-t-on alors te forcer, te contraindre? Pas plus qu'on ne le peut pour Jupiter.
Lorsque tu as un pareil guide, quand tel est celui à la suite de qui tu peux désirer et vouloir, peux-tu redouter quelque échec? Fais bénévolement de la richesse ou de la pauvreté l'objet de tes désirs ou de tes craintes, tu manqueras ce que tu désires, tu tomberas dans ce que tu crains. Fais de même pour la santé, et tu seras malheureux. Même chose au sujet des charges, des honneurs, de la patrie, des amis, des enfants, en un mot de tout ce qui ne dépend pas de notre libre arbitre. Mais remets tes désirs ou tes craintes entre les mains de Jupiter et des autres dieux; confie-les-leur; que ce soient eux qui gouvernent, et qu'elles se règlent sur eux, comment seras-tu encore malheureux? Si, au contraire, tu es envieux, lâche que tu es! si tu t’apitoies, si tu es jaloux, si tu trembles, si tu ne passes pas un seul jour sans te plaindre toi-même et sans te plaindre des dieux, que prétends-tu avoir appris? Qu'as-tu appris, en effet, ô homme? Tu as étudié les syllogismes et les sophismes ; ne voudrais-tu pas plutôt désapprendre tout cela, si c'était possible, et tout reprendre depuis le commencement, bien convaincu que jusqu'ici tu n'as réellement rien fait? Puis, parti de là, ne voudras-tu pas faire en plus ce qui vient après : veiller à ce que rien n'arrive de ce que tu ne veux pas; à ce que rien de ce que tu veux ne manque à être?
Donnez-moi un jeune homme qui vienne à l'école avec cette intention, qui lutte à cette seule fin, et qui dise : Adieu, tout le reste! il me suffît de pouvoir vivre sans entraves et sans chagrin, de pouvoir tendre le cou à tout événement, libre et les yeux levés vers le Ciel, comme un ami des dieux, sans crainte de tout ce qui peut arriver. Que l'on me présente un tel individu, et je lui dirai : Viens, jeune homme, dans ton domaine. C'est à toi qu'il a été réservé d'être l'honneur de la philosophie. A toi tout cet attirail, à toi tous ces livres, à toi toutes ces discussions. Puis, quand il aura bien travaillé, quand il se sera bien exercé sur ce premier terrain, je veux qu'il revienne me dire : Je veux être sans troubles et sans perturbations; je veux, en homme religieux, en homme sage, attentif à tout, savoir quels sont mes devoirs envers les dieux, envers mes parents, envers mes frères, envers ma patrie, envers les étrangers. — Va maintenant, lui dirai-je, sur le second terrain; car il t'appartient à son tour. — Je me suis déjà exercé sur ce second terrain ; mais je veux être absolument à l'abri de toute atteinte et de tout ébranlement, non seulement quand je veille, mais même quand je dors, même après boire, et dans mes instants d'humeur noire. — O homme, tu es un Dieu, car tu as là une grande ambition!
Mais toi tu me dis : Ce n'est pas cela. Je veux savoir ce que dit Chrysippe dans son livre Sur le Menteur. — Va-t'en te faire pendre avec ton beau projet, malheureux que tu es! Et quel profit tireras-tu de là? C'est en pleurant que tu liras tout, c'est en tremblant que tu t'adresseras aux autres. N'est-ce pas là ce que vous faites tous? Frère, dites-vous, veux-tu que je te fasse une lecture, et que tu m'en fasses une? O mon ami, tu écris merveilleusement! Quel style grandiose vous avez tous, toi à la manière de Xénophon, toi à la manière de Platon, toi à la manière d'Antisthène! Puis, après avoir échangé ces phrases en l'air, vous retombez dans les mêmes fautes : mêmes désirs, mêmes craintes, mêmes volontés, mêmes efforts, mêmes buts, mêmes souhaits, mêmes ardeurs. Puis, loin de chercher qui vous rappelle au bien, vous vous fâchez lorsque l'on vous donne ces avis. Quel cœur dur que ce vieillard! dites-vous. Il m'a laissé partir sans pleurer, sans me dire : A quels périls tu vas t'exposer, ô mon fils! Si tu y échappes, j'allumerai mes flambeaux. Comme ce serait là, en effet, le langage d'un cœur aimant! Ce serait un si grand bien pour toi d'échapper au péril! Voilà qui vaudrait tant la peine d'allumer ses flambeaux! Tu dois si bien être à l'abri de la mort et de la maladie!
Il nous faut donc rejeter bien loin cette illusion dont je parle, ne plus croire que nous apprenons là quelque chose d'utile, et nous attacher à la vraie science, comme nous nous attachons à la géométrie et à la musique. Si non, nous serons toujours à mille lieue du progrès, alors même que nous aurions lu toutes les introductions et tous les traités de Chrysippe, avec ceux d'Antipater et d'Archédémus.
Toute habitude, tout talent, se forment et se fortifient par les actions qui leur sont analogues : Marchez, pour être marcheur; courez, pour être coureur. Voulez-vous savoir lire? Lisez. Savoir écrire? Ecrivez. Passez trente jours de suite sans lire, à faire tout autre chose, et vous saurez ce qui en arrivera. Restez couché dix jours, puis levez-vous, et essayez de faire une longue route, et vous verrez comme vos jambes seront fortes. Une fois pour toutes, si vous voulez prendre l'habitude d'une chose, faites cette chose; si vous n'en voulez pas prendre l'habitude, ne la faites pas, et habituez-vous à faire quoi que ce soit plutôt qu'elle. Il en est de même pour l'âme : lorsque vous vous emportez, sachez que ce n'est pas là le seul mal qui vous arrive, mais que vous augmentez en même temps votre disposition à la colère : c'est du bois que vous mettez dans le feu. Lorsque vous avez succombé aux attraits de la chair avec quelqu'un, ne vous dites pas qu'il n'y a là qu'une défaite, mais que vous avez du même coup alimenté, fortifié votre penchant au plaisir. Il est impossible, en effet, que les actes en analogie avec quelque habitude et quelque disposition, ne les fassent point naître, si elles n'existent pas avant, et ne les développent point, ne les fortifient point, dans l'autre cas.
C'est certainement ainsi, au dire des philosophes, que se forment jour à jour nos maladies morales. Convoitez une fois de l'argent, et qu'il vous arrive ensuite un raisonnement qui vous fasse sentir votre mal, votre convoitise cesse, et votre partie maîtresse est rétablie dans son premier état ; mais que rien ne vienne la guérir, elle ne redeviendra pas ce qu'elle était ; bien loin de là, qu'une apparition du même genre l'excite une seconde fois, et la convoitise s'allumera en elle bien plus vite que la première. Que ceci se reproduise d'une manière suivie, le calus se forme à jamais, et la cupidité devient en nous une maladie durable. Celui qui a eu la fièvre, et qui a cessé de l'avoir, n'est pas dans le même état qu'avant de l'avoir eue, à moins qu'il n'ait été guéri complètement. La même chose arrive pour les maladies de l'âme. Elles y laissent des traces, des meurtrissures, qu'il faut faire disparaître complètement; sinon, pour peu qu'on reçoive encore quelque coup à la même place, ce ne sont plus des meurtrissures, ce sont des plaies qui se produisent. Si donc tu ne veux pas être enclin à la colère, n'en entretiens pas en toi l'habitude; ne lui donne rien pour l'alimenter. Calme ta première fureur, puis compte les jours où tu ne te seras pas emporté. J'avais l'habitude de m'emporter tous les jours, diras-tu; maintenant c'est un jour sur deux, puis ce sera un sur trois, et après cela un sur quatre. Si tu passes ainsi trente jours, fais un sacrifice à Dieu. L'habitude, en effet, commence par s'affaiblir, puis elle disparaît entièrement. Si tu peux te dire : Voici un jour que je ne me suis pas affligé ; en voici deux ; puis voici deux mois, voici trois mois ; j'ai veillé sur moi, quand il s'est présenté des choses qui pouvaient me contrarier, sache que tout va bien chez toi. Si je puis me dire : Aujourd'hui, à la vue d'un beau garçon ou d'une belle femme, je ne me suis pas dit : Plût aux dieux qu'on couchât avec elle! ni Bienheureux son mari! (car celui qui dit cela, dit aussi : Bienheureux son amant!). Je ne me suis pas non plus représenté tout ce qui s'en suit, cette femme près de moi, se mettant nue, se couchant à mes côtés, je me caresse la tête, et je me dis : C'est bien, Epictète! Tu es venu à bout d'un beau sophisme, d'un sophisme bien plus beau que celui qu'on nomme le Dominateur. Et, si cette femme ne demandait pas mieux, si elle me faisait des signes,
si elle venait vers moi, si elle me touchait et se mettait tout près de moi, et que je me dominasse encore et triomphasse d'elle, ce serait venir à bout d'un sophisme bien au-dessus du Menteur et de l'Endormi. Voilà ce dont on a le droit d'être fier, et non pas d'avoir proposé le Dominateur!
Mais comment en arriver là? Veuille te plaire à toi-même ; veuille être beau aux yeux de Dieu ; veuille vivre pur avec toi-même qui resteras par, et avec Dieu. Puis, quand il se présentera à toi quelque apparition de ce genre, Platon te dit : Recours aux sacrifices expiatoires; recours, en suppliant, aux temples des dieux tutélaires ; mais il te suffira de te retirer dans la société de quelqu'un des sages, et de rester avec lui en te comparant à lui; qu'il soit un de ceux qui vivent, ou un de ceux qui sont morts. Va vers Socrate, vois-le, couché près d'Alcibiade, triompher de sa beauté en se jouant; songe quelle grande victoire, quelle victoire olympique, il eût alors conscience d'avoir remportée. Fut-il en ce moment beaucoup au-dessous d'Hercule? De par tous les dieux! on put, à bon droit, le saluer de ces paroles : Salut, ô l'homme incroyable! Ceux que tu as vaincus, ce ne sont pas ces misérables histrions ou héros du pancrace, ni ces gens bons à une seule lutte qui sont de la même famille que les autres! Si tu te représentes tout cela, tu triompheras de l'apparition, et tu ne seras pas entraîné par elle. Commence par résister à son impression trop vive, et dis : Attends-moi un peu, idée; laisse-moi voir qui tu es et sur quoi tu portes. Laisse-moi te juger. Puis ne la laisse pas faire de progrès, et retrace à ton imagination tout ce qui la suit; sinon, elle va t'entraîner partout où elle voudra. Appelle bien plutôt à sa place quelque autre idée honnête et noble, et chasse ainsi l'image impure. Si tu t'habitues à ce genre de lutte, tu verras ce que deviendront tes épaules, tes tendons et tes muscles ; mais pour aujourd'hui, ils n'existent qu'en parole, et rien de plus.
Voilà le véritable lutteur : c'est celui qui s'exerce à combattre ces idées. Résiste, ô malheureux! ne te laisse pas entraîner! Importante est la lutte, et elle est le fait d'un Dieu : il s'agit de la royauté, de la liberté, de la vie heureuse et calme. Souviens-toi de Dieu, appelle-le à ton secours et à ton aide, comme dans la tempêté les navigateurs appellent les Dioscures. Est-il, en effet, tempête plus terrible que celle qui naît de ces idées, dont la force nous jette hors de notre raison? La tempête elle-même, en effet, qu'est-elle autre chose qu'une idée? Enlève la crainte de la mort, et amène-nous tous les tonnerres et tous les éclairs que tu voudras, et tu verras quel calme et quelle tranquillité il y aura dans notre âme. Mais, si tu te laisses vaincre une fois, en te disant que tu vaincras demain, et que demain ce soit la même chose, sache que tu en arriveras à être si malade et si faible qu'à l'avenir tu ne t'apercevras même plus de tes fautes, mais que tu seras toujours prêt à trouver des excuses à tes actes. Tu confirmeras ainsi la vérité de ce vers d'Hésiode :
Sur ceux qui n'embrassent la philosophie que pour en discourir
Voici, ce me semble, les éléments dont se compose le sophisme le Dominateur. Il y a incompatibilité entre les trois propositions suivantes :
1° Tout ce qui est vrai dans le passé est nécessaire; 2° Possible et impossible sont contradictoires ; 3° Il y a du possible qui n'a pas été réalisé et qui ne le sera pas. Diodore, s'apercevant de cette incompatibilité, profita de la vraisemblance des deux premières, pour substituer à la troisième celle-ci : Rien n'est possible que ce qui a été réalisé ou le sera. D'autre part, les uns conserveront ces propositions-ci, comme étant les deux vraies : Il y a du possible qui n'a pas été réalisé et qui ne le sera pas ; et possible et impossible sont contradictoires ; mais ils ne maintiendront pas celle-ci : Tout ce qui est vrai dans le passé est nécessaire. C'est ce que paraît dire Cléanthe, auquel s'est le plus souvent rallié Antipater. D'autres maintiendront ces deux-ci : Il y a du possible qui n'a pas été réalisé et qui ne le sera pas ; et tout ce qui est vrai dans le passé est nécessaire; mais ils diront que possible et impossible ne sont pas contradictoires. Quant à maintenir les trois propositions, cela ne se peut, à cause de leur incompatibilité réciproque.
Que si quelqu'un me demande : Et toi, quelles sont les propositions que tu gardes, je lui répondrai : Je n'en sais rien. Mais j'ai appris cette histoire, que Diodore maintenait les propositions ci-dessus, tandis que Panthoïs et Cléanthe, je crois, maintenaient les autres, et Chrysippe d'autres encore. — Mais toi, enfin? — Moi, je ne me suis pas attaché à cette question; je n'ai pas soumis à une pierre de touche mes pensées là-dessus; je n'ai pas comparé ce qu'on en dit, et je ne me suis pas fait de conviction sur ce point. Aussi je ne diffère en rien d'un simple maître d'école. Quel était le père d'Hector? — Priam. — Et ses frères? — Pâris et Déiphobe. — Quelle était leur mère? — Hécube. C'est une histoire que j'ai apprise. — Et de qui? — d'Homère. Je crois qu'Hellanicus, et quelques individus du même genre, ont également écrit sur ce sujet. Moi aussi, que puis-je dire qui ait plus de valeur sur le sophisme le Dominateur? Rien. Mais, si j'étais vaniteux, j'émerveillerais l'assistance, à table surtout, en énumérant tous ceux qui en ont écrit. Chrysippe en a écrit des choses merveilleuses dans son premier livre Sur les Possibles ; Cléanthe aussi a écrit spécialement sur lui, ainsi qu'Archédémus; Antipater aussi a écrit sur lui, non seulement dans son traité des Possibles, mais dans son livré Sur le Dominateur, en particulier. — N'as-tu pas lu cet ouvrage? — Je ne l'ai pas lu. — Lis-le. — Et qu'en retirera-t-on? On en deviendra plus bavard et plus fatigant qu'on ne l'est à cette heure. Car, toi, qu'as-tu gagné à le lire? Quelle conviction t'es-tu faite à propos de cette question? Aucune; mais tu nous parleras d'Hélène et de Priam, et de l'île de Calypso, qui n'a jamais été et qui ne sera jamais.
Ici il n'y a pas grand mal à ne savoir que l'histoire, sans s'être fait une conviction à soi; mais la même chose nous arrive dans les questions de morale, bien plus encore que dans ces questions-ci. Parle-moi des biens et des maux, disons-nous à quelqu'un. Écoute, répond-il : En venant d'Ilion, le vent, qui me poussait, m'a conduit chez les Cicones. Parmi les choses, les unes sont bonnes, les autres mauvaises, les autres indifférentes. Les bonnes sont les vertus et tout ce qui s'y rattache; les mauvaises sont les vices et tout ce qui se rattache au vice; les indifférentes, qui sont entre les deux, sont la richesse, la santé, la vie, la mort, le plaisir, la peine. — Et comment le sais-tu? — C'est Hellanicus qui le dit dans Les Egyptiaques. Mais qu'importe de répondre cela ou de répondre que c'est Diogène dans son Ethique, ou bien Chrysippe, ou bien Cléanthe! As-tu examiné à fond quelqu'une de leurs pensées, et t'es-tu fait une conviction à son endroit? Montre-moi comment tu as l'habitude de te comporter sur un bâtiment pendant une tempête. Rappelle-toi ces distinctions, lorsque le vent mugit dans les voiles, et lorsque, pendant que tu cries, un malencontreux, qui est de loisir, s'approche, et te dit : De par tous les dieux! dis-moi maintenant ce que tu disais hier : Est-ce que le naufrage est un vice ou se rattache à quelque vice? Ne prendrais-tu pas alors un bâton pour l'en frapper? Homme, lui dirais-tu, qu'avons-nous affaire de toi? Nous périssons, et tu viens plaisanter! Si César te faisait comparaître devant lui par suite d'une accusation, te rappellerais-tu encore tes distinctions? Si, pendant que tu entrerais pâle et tremblant, quelqu'un t'abordait et te disait : Homme, pourquoi trembles-tu? De quoi est-il question pour toi ici? Est-ce que César met la vertu ou le vice au cœur de ceux qui viennent à lui? — Que viens-tu me railler, en plus de mon malheur! lui dirais-tu. — Et cependant, répondrait-il, dis-moi, philosophe, pourquoi tu trembles. Ce dont tu cours risque ici, n'est-ce pas la mort, la prison, la souffrance corporelle, l'exil ou une flétrissure? Rien autre, n'est-ce pas? Eh bien! est-ce qu'il y a dans ces choses quelque vice, ou quoique que ce soit qui se rattache à un vice? De quel nom les appelais-tu donc hier? — Homme, dirais-tu, qu'ai-je affaire de toi? J'ai bien assez de mes maux! Et tu dirais juste! Tu as bien assez de tes maux, assez de ton manque de cœur, de ta lâcheté, et de ta vanité, qui te faisait si bien te vanter quand tu étais assis dans l'école-Pourquoi te parais-tu de ce qui ne t'appartenait pas? Pourquoi te disais-tu Stoïcien?
Observez-vous vous-mêmes d'après cela quand vous agissez, et vous trouverez à quelle Ecole vous appartenez. Vous trouverez que la plupart d'entre vous sont Epicuriens, quelques uns Péripatéticiens, mais bien relâchés ceux-là. Où est-ce, en effet, que dans la pratique vous tenez la vertu pour égale et même supérieure à tout le reste! Montrez-moi un Stoïcien, si vous en avez un. Où, et comment le feriez-vous? Vous me montrerez, il est vrai, des milliers d'individus parlant le langage du Stoïcisme. Mais ces mêmes gens parlent-ils moins bien le langage d'Epicure? N'expliquent-ils pas aussi parfaitement le Péripatétisme lui-même? Où donc est le Stoïcien? De même que nous appelons statues phidiaques celles qui sont faites d'après le système de Phidias, montrez-moi un homme qui se trouve fait sur le patron des maximes qu'il énonce en babillant. Montrez-moi un homme qui soit à la fois malade et heureux, en péril et heureux, mourant et heureux, exilé et heureux, flétri et heureux. Montrez-le-moi. De par tous les dieux, je voudrais voir un Stoïcien! Si vous ne pouvez m'en montrer un tout fait, montrez-m'en un qui soit en train de se faire, un qui penche vers cette manière d'être. Soyez bons pour moi. Ne refusez pas à ma vieillesse la vue d'un spectacle que je n'ai pas encore eu sous les yeux. Croyez-vous que ce que vous avez à me montrer, ce soit le Jupiter ou la Minerve de Phidias, ouvrages d'or et d'ivoire? Non. Que quelqu'un d'entre vous me montre une âme d'homme, qui veuille être en communauté de pensées avec Dieu, n'accuser ni Dieu ni homme, n'être frustrée de rien, n'aller se heurter contre rien, n'avoir ni colère, ni haine, ni jalousie; une âme qui veuille (car à quoi bon tant d'ambages) devenir un Dieu au lieu d'un homme, et qui songe, dans ce misérable corps périssable, à vivre en société avec Jupiter. Montrez-m'en une. Vous ne le pouvez pas. Pourquoi donc vous duper vous-mêmes et jouer les autres! Pourquoi vous revêtir des habits d'autrui, et vous promener de par le monde après avoir dérobé et volé un nom et un rôle qui ne vous appartiennent pas?
Et maintenant, moi, je suis votre maître, et vous, vous étudiez sous moi. Mon but à moi, c'est de faire enfin de vous des hommes affranchis de toute entrave, de toute contrainte, de tout obstacle, libres, tranquilles, heureux, qui tournent leurs regards vers Dieu dans les petites comme dans les grandes choses. Et vous, vous êtes ici pour apprendre et pour travailler à devenir ces hommes. Pourquoi donc l'œuvre ne s'achève-t-elle pas? Si vous avez le même but que moi, et avec le même but les moyens qu'il faut pour l'atteindre, que nous manque-t-il encore? Quand je vois un ouvrier avec ses matériaux près de lui, je n'attends plus que son ouvrage. Nous avons ici l'ouvrier et les matériaux; que nous manque-t-il encore? Est-ce que la chose ne peut pas s'apprendre? Elle le peut. Est-ce qu'elle n'est pas en notre pouvoir? Il n'y a qu'elle au monde qui y soit. Ni la richesse, ni la santé, ni la réputation, ni quoi que ce soit, n'est en notre pouvoir, si ce n'est le bon emploi des idées; voilà la seule chose qui de sa nature échappe à toute contrainte et à tout empêchement. Pourquoi donc notre œuvre ne s'achève-t-elle pas? Dites-m'en la cause. Si elle ne s'achève pas, cala tient-il à moi, à vous, ou à la nature même de la chose? La chose en elle-même est possible, et la seule qui soit en notre pouvoir. Il reste donc que cela tienne à moi ou à vous, ou, ce qui est plus exact, à moi et à vous. Eh bien! voulez-vous que nous nous mettions à apporter ici la ferme intention de la faire? Laissons là tout le passé, mettons-nous seulement à l'œuvre. Fiez-vous à moi, et vous verrez.
Ceux-mêmes qui prétendent qu'il n'y a ni vérité ni évidence, se servent forcément de l'une et de l'autre. Et l'on peut même presque voir la preuve la plus forte de la réalité de l'évidence, dans cette nécessité de s'en servir, où se trouvent ceux-mêmes qui la nient. Par exemple, pour combattre cette proposition, qu'il y a des vérités générales, il faut évidemment poser l'affirmation contraire : « Il n'y a pas de vérité générale. » Mais, esclave, celle-là même n'est pas vraie! Car, à quoi revient-elle, si ce n'est à dire que toute proposition générale est fausse? De même si quelqu'un venait me dire : Sache qu'on ne peut rien savoir, et que tout est incertain; ou bien un autre : Fie-toi à moi, et tu t'en trouveras bien : on ne peut se fier à personne ; ou bien un autre encore : Homme, apprends de moi qu'on ne peut rien apprendre; je te le dis, et je te le montrerai, si tu veux. Or en quoi diffèrent de ces gens-là ceux qui, comment dirai-je, ceux qui s'intitulent Académiciens? O hommes, disent-ils, soyez certains qu'on ne peut être certain de rien ; croyez avec nous qu'on ne peut croire à rien.
De même Epicure, quand il veut nous retirer notre mutuel instinct de sociabilité, cède à cet instinct même qu'il nous retire. Que dit-il en effet? Hommes, ne vous laissez point tromper, ne vous laissez pas détourner de la vérité, ne vous égarez pas : il n'existe pas chez les êtres raisonnables un mutuel instinct de sociabilité ; croyez-moi bien. Ceux qui vous disent le contraire vous trompent et vous abusent. Eh! que t'importe! laisse les autres se tromper. T'en trouveras-tu plus mal, quand nous croirons tous que la société est naturelle entre nous, et qu'il faut la maintenir à tout prix? Au contraire, tu t'en trouveras bien mieux et bien plus en sûreté. Homme, pourquoi t'inquiéter de nous? Pourquoi veiller à cause de nous? Pourquoi allumer ta lampe? Pourquoi te lever si matin? Pourquoi écrire de si gros livres, afin qu'aucun de nous ne se trompe, en pensant que les dieux s'occupent des hommes, ou ne croie qu'il y a d'autre bien réel que le plaisir? Car, si les choses sont comme tu le dis, va-t'en dormir, mène la vie d'un ver, celle que tu te crois fait pour vivre, mange, bois, fais l'amour, va à la selle, et ronfle. Que t'importe ce que les autres croiront sur les points dont tu parles? Que t'importe qu'ils se trompent ou non? Qu'as-tu affaire de nous? Occupe-toi des brebis, parce qu'elles se laissent tondre, traire, et enfin égorger. Ne serait-il; pas à désirer pour toi que les hommes pussent être séduits et ensorcelés par les Stoïciens au point de s'endormir, et de se laisser tondre et traire par toi et par tes semblables? Qu'as-tu besoin de dire à tes disciples ce que tu leur dis, au lieu de le leur cacher? Ne devrais-tu pas bien plutôt leur persuader avant tout, que nous sommes nés pour la société, et qu'il est bon d'être modéré, pour qu'on te gardât tout? Ou bien serait-ce qu'il y a des gens avec lesquels il faut maintenir la société, et d'autres avec lesquels il ne le faut pas? Quels sont donc ceux avec lesquels il faut la maintenir? Ceux qui tendent à la maintenir de leur côté ou ceux qui lui font violence? Et qu'est-ce qui lui fait plus violence que vous, avec de pareilles doctrines?
Qu'était-ce donc qui arrachait Epicure au sommeil, et le forçait à écrire ce qu'il écrivait? Qu'était-ce, si ce n'est ce qu'il y a de plus fort dans l'homme, la nature, qui le tirait du côté où elle voulait, malgré sa résistance et ses soupirs? L'homme ne te paraît pas fait pour la société! Eh bien! écris-le, et transmets-le aux autres ; veille à cet effet, et donne toi-même par tes actes un démenti à tes théories!... Et, après cela, nous dirons qu'Oreste était poursuivi par des Furies qui l'arrachaient à son sommeil, et nous ne dirons pas que des Furies et des divinités vengeresses, autrement terribles, réveillaient Epicure, quand il dormait, ne lui permettaient pas de reposer, et le forçaient à révéler lui-même ses misères, comme la colère et l'ivresse font pour les Gaulois! Voilà la force invincible de la nature humaine. Est-ce que la vigne peut croître selon les lois, non de la vigne, mais de l'olivier? Et l'olivier, suivant les lois, non de l'olivier, mais de la vigne? Cela ne peut ni se faire ni se concevoir. De même l'homme non plus ne peut jamais cesser de vivre de la vie de l'homme; ceux mêmes auxquels on enlève leur virilité, on ne peut leur enlever les désirs virils. De cette façon, Epicure a pu nous enlever tout ce qui est viril en nous, tout ce qui est du maître de maison, du citoyen et de l'ami, mais il ne nous a pas enlevé les penchants de l'humanité, parce qu'il ne le pouvait pas; pas plus que les malheureux Académiciens ne peuvent se débarrasser de leurs sens ou les rendre impuissants, quoiqu'ils en aient la meilleure envie du monde.
Quelle misère! Voici un homme qui a reçu de la nature des mesures et des règles pour juger de la vérité, et il ne travaille pas à les compléter et à les enrichir de ce qui leur manque! Bien loin de là, s’il y a quelque autre chose encore qui puisse aider à découvrir la vérité, il s'efforce de le supprimer et de le détruire! Dis-nous, philosophe, que te semble-t-il de la piété et de la sainteté? — Si tu le veux, je t'établirai qu'elles sont un bien. — Oui; établis-le-moi, pour que nos concitoyens se réforment, honorent la divinité et cessent de négliger leurs intérêts les plus sérieux. — Tiens-tu bien ces preuves? — Je les tiens; et je t'en remercie. — Eh bien! puisque ce système te plaît tant, écoute les preuves du contraire, les preuves qu'il n'y a pas de dieux, ou que, s'il y en a, ils ne s'occupent pas des hommes, et qu'il n'y a rien de commun entre eux et nous ; les preuves que ce que le vulgaire appelle piété et sainteté, ne sont que des mensonges de charlatans et de faux sages, ou, par Jupiter! de législateurs, pour effrayer et contenir les méchants. — Bravo, philosophe! tu as rendu service à nos concitoyens, et tu as fait la conquête de nos jeunes gens, enclins déjà à mépriser les dieux! — Quoi donc! cela ne te plaît pas! Ecoute alors comment la justice n'est rien, comment la retenue est une sottise, comment le nom de père n'est rien, comment le nom de fils n'est rien. — Bravo, philosophe! continue, et persuade nos jeunes gens, pour que nous ayons un plus grand nombre d'individus qui pensent et parlent comme toi! Est-ce avec ces beaux discours-là qu'ont grandi les Etats qui ont eu de bonnes lois? Sont-ce ces beaux discours-là qui ont fait Lacédémone? Les convictions que Lycurgue a inculquées aux Spartiates, par ses lois et par son éducation, sont-elles celles-ci, que la servitude n'est pas plus une honte qu'un honneur, et la liberté pas plus un honneur qu'une honte? Est-ce pour ces maximes que moururent ceux qui sont morts aux Thermopyles? Est-ce avec des raisonnements de ce genre, que les Athéniens abandonnèrent leur ville? Et ceux qui parlent ainsi se marient, ont des enfants, prennent part au gouvernement, et s'établissent prêtres et prophètes! De qui? De ceux qui n'existent pas? Et ils interrogent eux-mêmes la Pythie, pour entendre d'elle des mensonges, qu'ils rapportent aux autres en guise d'oracles! Quel excès d'impudence et de charlatanisme!
Homme, que fais-tu? Tu te réfutes toi-même tous les jours? Ne te décideras-tu pas à laisser là ces insipides raisonnements? Quand tu manges, où portes-tu la main? A ta bouche ou à tes yeux? Quand tu te baignes, où entres-tu? As-tu jamais appelé la marmite une écuelle ou la cuiller une broche? Si j'étais l'esclave d'un de ces individus, dût-il me faire tous les jours fouetter jusqu'au sang, je le mettrais au supplice. Enfant, dirait-il, verse de l'huile dans le bain. J'y verserais de la saumure, et je m'en irais en la lui répandant sur la tête. — Qu'est-ce que cela? — Par ton Génie! il y avait là pour moi une apparence impossible à distinguer d'avec celle de l'huile, tant elle lui ressemblait. — Donne ici la tisane. Je lui apporterais un plat plein de saumure vinaigrée. — Ne t'ai-je pas demandé la tisane? — Oui, maître; et c'est là la tisane. — Quoi! ce n'est pas là de la saumure vinaigrée? — Qu'est-ce, si ce n'est de la tisane? — Prends-la, et sens; prends-la, et goûte. — Qu'en peux-tu donc savoir, puisque nos sens nous trompent? Si j'avais trois ou quatre compagnons d'esclavage qui me ressemblassent, je le forcerais à se pendre et à crever ou bien à changer de système. Mais aujourd'hui ils se moquent de nous : ils usent dans la pratique de tous les dons de la nature, et ils les suppriment dans leurs théories.
O les hommes reconnaissants et pleins de conscience, qui, à tout le moins, mangent chaque jour du pain, et qui osent dire : Nous ne savons s'il y a une Cérès, une Proserpine, un Pluton! Je ne veux pas ajouter : Ils jouissent du jour et de la nuit, du changement des saisons, des astres, de la mer, de la terre, de l'assistance des hommes ; et rien de tout cela ne les touche le moins du monde! Ils ne songent qu'à expectorer leurs petites questions, et à s'en aller au bain, quand leur estomac a fait son office! Quant à ce qu'ils diront, au sujet qu'ils traiteront, aux personnes à qui ils parleront, et à ce qui résultera pour elles de pareils discours, ils ne s'en occupent si peu que ce soit. Peu leur importe que ces discours produisent de l'effet sur un jeune homme de noble race, qui les entend, et que cet effet détruise en lui tous les nobles germes de sa race! Peu leur importe de donner à un adultère des motifs de ne pas rougir de ce qu'il fait! Peu leur importe qu'un voleur des deniers publics puise des excuses dans ces discours, et que quelqu'un qui néglige ses parents y trouve un encouragement! Eh! qu'y a-t-il donc, leur dirai-je, de bon ou de mauvais, d'honorable ou de honteux, suivant vous? Est-ce ceci ou cela?
Pourquoi donc disputer jamais contre un de ces hommes-là? Pourquoi lui donner des explications ou en recevoir de lui? Pourquoi essayer de le convertir? Par Jupiter, vous pourriez bien plutôt essayer de convertir un débauché, que des gens qui sont si sourds et si aveugles à l'endroit de leurs maux.
Il y a des choses dont les hommes conviennent facilement, et d'autres dont ils ne conviennent pas facilement. Personne ne conviendra qu'il manque d'intelligence ou de bon sens; tout au contraire, vous entendrez dire à tout le monde : Que n'ai-je autant de chance que j'ai d'intelligence! On convient aisément qu'on est timide, et l'on dit : Je conviens que je suis trop timide; mais, à part cela, ce n'est pas un sot que vous trouverez en moi. On ne conviendra pas aisément que l'on manque d'empire sur soi-même; on ne convient jamais que l'on soit injuste, non plus qu'envieux ou curieux; mais presque tout le monde conviendra qu'il s'attendrit facilement. D'où cela vient-il? Avant tout, d'un désaccord et d'un trouble dans nos opinions sur les biens et sur les maux; puis de ceci pour les uns, de cela pour les autres. Presque jamais on ne convient de ce que l'on regarde comme une honte. Or, on regarde la timidité et la facilité à s'attendrir comme le fait d'une bonne âme; la sottise, comme le pur fait d'un esclave. Quant aux actes qui attaquent la société, on ne consent jamais à les avoir faits. Ce qui nous porte le plus à avouer la plupart de nos fautes, c'est que nous nous imaginons qu'il y a en elles quelque chose d'involontaire, comme dans la timidité et dans la facilité à s'attendrir. Si nous avouons un manque d'empire sur nous-mêmes, nous alléguons l'amour, pour que l'on nous pardonne le fait comme involontaire. Quant à l'injustice, on ne la croit jamais involontaire. Il y a de l'involontaire dans la jalousie, à ce que l'on pense; aussi l'avoue-t-on, elle aussi.
Puisque c'est ainsi que sont faits les gens au milieu desquels nous vivons, esprits troublés, qui ne savent ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils ont ou n'ont pas de mauvais, ni pourquoi ils l'ont, ni comment ils s'en délivreront, je crois qu'il est bon de nous demander sans cesse : Est-ce que, moi aussi, je suis un d'eux? Quelle idée me fais-je de moi? Comment est-ce que je me conduis? Est-ce comme un homme sensé? Comme un homme maître de lui? Puis-je dire, moi aussi, que je suis préparé à tout événement? Ai-je bien, comme il convient à celui qui ne sait rien, la conscience que je ne sais rien? Vais-je bien vers mon maître, comme vers un oracle, avec la volonté d'être docile? Ou ne vais-je pas à l'école, moi aussi, tout enchifrené de sottise, uniquement pour y apprendre des mots, y comprendre des livres que je ne comprenais pas auparavant, et, au besoin, être en état de les expliquer à d'autres à leur tour? Au lieu de cela, ô homme, tu t'es chez toi battu à coups de poing avec ton esclave, tu as tout bouleversé dans ta maison, tu as troublé tes voisins, et tu arrives chez moi avec le costume d'un sage! Et, quand tu t'es assis, tu te prononces sur la façon dont je commente mon texte ou sur la question que je traite de moi-même! Tu es venu plein de fiel et de sentiments honteux, parce qu'on ne t'apporte rien de chez toi; et tu t'assieds, ne songeant à autre chose, pendant tout le cours de la leçon, qu'à la manière dont ton père ou ton frère se conduisent envers toi. Qu'est-ce que les gens de là-bas disent de moi? te dis-tu. Ils croient à cette heure que je fais des progrès, et ils disent : Il va revenir sachant tout. Je voudrais bien retourner un jour là-bas ayant tout appris ; mais cela demande beaucoup de travail, et personne ne m'envoie rien, et à Nicopolis les bains sont très sales. Les choses vont mal chez moi, et mal ici.
Et l'on dit que nul ne profite à l'école! Mais qui vient à l'école en écolier sérieux? Qui y vient pour s'y faire traiter, pour y donner ses opinions à guérir, pour y apprendre ce qui lui manque? Pourquoi donc vous étonner de remporter de l'école ce que vous y apportez? Vous ne venez pas pour l'y laisser, ou pour l'y améliorer, ou pour l'y changer contre autre chose. Comment y viendriez-vous pour cela? Vous en êtes bien loin. Regardez donc plutôt si vous y trouvez ce que vous y venez chercher. Ce que vous voulez, c'est de discourir sur les questions de logique. Eh bien! n'y devenez-vous pas plus beaux parleurs? L'école ne vous fournit-elle pas les moyens de traiter les questions de logique? N'y analysez-vous pas les syllogismes et les sophismes? N'y étudiez-vous pas les propositions du Menteur, et les raisonnements hypothétiques? Pourquoi donc votre mécontentement, de remporter d'ici ce que vous y venez chercher? — Soit; mais à quoi tout cela me servira-t-il, si mon enfant ou mon frère meurent, ou s'il me faut mourir moi-même ou être mis en croix? — Est-ce que c'est pour cela que tu es venu? Est-ce que c'est pour cela que tu t'es assis chez moi? Est-ce que c'est pour cela que tu as jamais allumé ta lampe et veillé! Ou bien, sorti pour te promener, t'es tu jamais proposé quelque épreuve, au lieu d'un syllogisme; et tous tant que vous êtes, avez-vous travaillé de concert à vous en tirer? Quand l'avez-vous jamais fait? Ensuite vous venez dire : La Logique est inutile! Mais à qui? A ceux qui n'en font pas l'usage qu'il faut. Les onguents ne sont pas inutiles à ceux qui s'en servent quand et comme il le faut. Les cataplasmes ne sont pas inutiles ; les balanciers de plomb ne sont pas inutiles; mais ils sont inutiles aux uns, tandis qu'ils sont utiles à d'autres. Si maintenant quelqu'un me fait cette demande : Les syllogismes sont-ils utiles? je lui répondrai : Ils sont utiles ; et, si tu le veux, je te le démontrerai. — Comment donc se fait-il qu'ils ne m'aient servi de rien? — Homme, tu ne m'as pas demandé s'ils t'étaient utiles à toi, mais s'ils l'étaient en général! Qu'un homme qui a la dysenterie me demande si le vinaigre peut servir à quelque chose, je lui répondrai que oui. — Peut-il donc me servir à moi? — Non, lui dirais-je; cherche d'abord à arrêter ton flux de ventre, et à cicatriser tes intestins attaqués. Et vous aussi, hommes, commencez par guérir vos parties malades; arrêtez ce qui déborde en vous; calmez votre esprit, apportez-le à l'école ne connaissant plus les tiraillements ; et vous apprendrez alors quelles sont les vertus de la Logique.