Manuel et Entretiens (page 17)

Épictète · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il n'est pas facile d'amener à la philosophie les jeunes gens d'une trempe molle, pas plus qu'il ne l'est de prendre du fromage mou avec un hameçon. Quant à ceux d'une heureuse nature, vous avez beau les détourner de la philosophie, ils ne s'y attachent qu'avec plus de force. Aussi Rufus en détournait-il le plus souvent, parce que c'était là sa pierre de touche des bonnes et des mauvaises natures. Jetez une pierre en l'air, disait-il, et elle redescendra vers la terre, en vertu même de ce qu'elle est; de même, plus vous écarterez un heureux naturel de ce pourquoi il est fait, plus il y tendra avec force.

A un disciple d'Epicure qui était chargé de réformer des villes libres

Le réformateur (c'était un disciple d'Epicure) était venu trouver Epictète; celui-ci lui dit : c'est notre rôle, à nous ignorants, de vous interroger vous autres philosophes, comme les étrangers qui arrivent dans une ville interrogent les habitants qui la connaissent. Dites-nous ce qu'il y a de meilleur dans le monde, pour que, lorsque nous le saurons, nous allions le chercher et le contempler, comme font les étrangers dans les villes. Que trois sortes de choses aient été données à l'homme, une âme, un corps, et les objets extérieurs, c'est ce que ne conteste presque personne; mais il vous reste à nous apprendre par votre réponse quelle est la meilleure des trois. Quelle est celle que nous indiquerons comme telle aux hommes? La chair? Est-ce donc par amour de sa chair, et pour lui faire plaisir, qu'au cœur de l'hiver Maximus alla par mer jusqu'à Cassiope, en accompagnant son fils? — Non, dit notre homme, et à Dieu ne plaise! —Ne convient-il donc pas, dit Epictète, de donner tous ses soins à ce qu'il y a de meilleur? — C'est ce qui convient le plus au monde. — Qu'avons-nous donc de meilleur que le corps? — L’âme, dit l'autre. — Mais qu'est-ce qui vaut le mieux, le bien de la partie la meilleure ou celui de la partie la moins bonne? — Celui de la partie la meilleure. — Tout ce qui est un bien pour l’âme dépend-il de notre libre arbitre ou n'en dépend-il pas? — Il en dépend. — Eh bien! le plaisir de l’âme dépend-il donc de notre libre arbitre? — Oui. — Mais de quoi naît ce plaisir? Est-ce qu'il naît de lui-même? Cela est un non-sens; car il faut qu'il y ait antérieurement quelque bien réel et supérieur, dont la possession fasse naître le plaisir dans notre âme. Notre homme l'avouait. D'où donc naît ce plaisir dont nous jouissons dans notre âme? Car, s'il naît des choses de l'âme, voilà le vrai bien trouvé. Il ne se peut pas, en effet, que le bien soit une chose, et que ce dont nous avons raison de jouir, en soit une autre. Quand le principe n'est pas bon, la conséquence n'est pas bonne. Car, pour que la conséquence soit bonne, il faut que le principe soit bon. Mais vous vous garderez de parler ainsi, si vous êtes dans votre bon sens, car ces paroles sont en contradiction avec Epicure et avec vos autres dogmes. Il reste donc que ce soit du corps que naissent les plaisirs ressentis par l'âme ; que le corps par suite occupe le premier rang, et que le bien véritable soit en lui.

Aussi Maximus a-t-il agi sottement, s'il a fait ce voyage par mer pour autre chose que pour son corps, c'est-à-dire pour ce qu'il y a de meilleur. Il fait sottement aussi de s'abstenir du bien d'autrui, le juge qui peut s'en emparer. Veillons seulement, si tu le veux bien, à ce qu'il le fasse en secret, en sûreté, sans que personne le sache. Car ce qu'Epicure en personne appelle un mal, ce n'est pas de voler, mais d'être découvert; et c'est parce qu'on ne peut jamais avoir une entière assurance de rester inconnu, qu'il vous dit : Ne volez pas. Mais je vous dis, moi, que, si nous le faisons adroitement et en nous cachant bien, nous ne serons pas découverts. Nous avons d'ailleurs à Rome des amis et des amies qui sont puissants; puis les Grecs sont faibles, et pas un d'eux n'osera venir à Rome pour cela. Pourquoi donc t'abstenir de ce qui est ton bien? C'est une sottise et une absurdité. Et quand même tu me dirais que tu t'en abstiens, je ne te croirais pas. Car de même qu'il est impossible d'adhérer à l'erreur ou de ne pas adhérer à la vérité, quand elles sont évidentes, de même il est impossible de s'abstenir d'un bien évident. Or, l'argent est un bien, et la plus abondante source de plaisirs. Pourquoi ne t'en procureras-tu pas? Pourquoi donc aussi ne corromprons-nous pas la femme de notre voisin, si nous pouvons le faire en secret? Et, si son mari s'amuse à réclamer, pourquoi ne pas lui rompre le cou par-dessus le marché? C'est ce que tu feras, si tu veux être philosophe comme il faut l'être, si tu veux l'être complètement, et te conformer à tes principes. Si tu ne le fais pas, tu ne différeras en rien de nous autres qu'on nomme Stoïciens; car nous aussi nous agissons autrement que nous ne parlons. Seulement, chez nous, ce sont les paroles qui sont honorables, et les actions qui sont honteuses ; chez toi, par une dépravation et une perversité toutes contraires, ce seront les principes qui seront honteux, et les actions qui seront honorables.

Au nom du ciel, te représentes-tu une ville d'Epicuriens? Moi je ne me marie pas (dit l'un)! Ni moi non plus (dit l'autre)! car il ne faut pas se marier. Mais il ne faut pas non plus avoir d'enfants ni s'occuper du gouvernement. Qu'arrivera-t-il donc? D'où viendront les citoyens? Qu'est-ce qui les instruira? Qui sera le surveillant de la jeunesse? Qui sera son maître de gymnastique? Qui se chargera de son éducation? Lui donnera-t-on l'éducation des Lacédémoniens ou celle des Athéniens?

Prends-moi un jeune homme, et élève-le suivant tes principes! Mauvais sont tes principes : ils sont le bouleversement des États, le poison des familles, le déshonneur des femmes. Homme, renonces-y! Tu vis dans une ville capitale ; il te faut être magistrat, rendre équitablement la justice, t'abstenir du bien d'autrui, ne trouver belle aucune femme que la tienne, ne trouver beau aucun jeune garçon, aucun objet en or ou en argent! Cherche des principes d'accord avec ceux-là; et, en partant d'eux, tu te passeras gaiement de tant d'objets si propres à nous attirer et à triompher de nous! Que n'arriverait-il pas, au contraire, si aux séductions des objets nous ajoutions avec toi l'invention d'une philosophie, qui nous pousse vers eux et accroît leur puissance?

Dans un vase d'argent ciselé, qu'est-ce qui a le plus de prix, la matière ou l'art? (évidemment c'est l'art). Eh bien! La chair est la matière de la main, et ce qu'il y a d'essentiel, c'est ce que fait la main. Par suite donc, il y a pour nous, vis-à-vis des objets trois sortes de convenances, les unes relatives à leur substance, les autres aux qualités de cette substance; puis celles enfin qui sont les essentielles. De même, dans l'homme aussi, ce n'est pas à la matière, c'est-à-dire à la chair, qu'il faut attacher du prix, mais à ce qu'il y a d'essentiel. Et qu'est-ce qui est essentiel? Gouverner, se marier, avoir des enfants, honorer Dieu, prendre soin de ses parents; bref, désirer ou éviter, se porter vers les choses ou les repousser, comme il convient de le faire dans chaque cas, conformément à notre nature. Et quelle est notre nature? D'être libres, nobles et honnêtes. Est-il en effet un autre être animé qui rougisse? En est-il un autre qui ait l'idée de la honte? Quant au plaisir, il faut le subordonner à tout cela, comme un serviteur, et comme un aide, qui doit évoquer en nous la bonne volonté, et faire que nous nous renfermions dans les actes conformes à la nature.

— Mais je suis riche, dis-tu, et je n'ai besoin de rien! — Pourquoi donc te donnes-tu encore des airs de philosophe? Tu as assez de tes vases d'or et d'argent! Qu'as-tu besoin de principes? — Mais je suis aussi le juge des Grecs! — Sais-tu juger? Qui t'a fait le savoir? — César a signé mon brevet! — Qu'il t'en signe un, pour juger la musique, qu'y gagneras-tu? Après tout, comment es-tu devenu juge? De qui as-tu baisé la main? de Symphorus ou de Numénius? Aux pieds du lit de qui t'es-tu couché? A qui as-tu envoyé des cadeaux? Et ne comprends-tu pas qu'être juge ne vaut que ce que vaut Numénius? — Mais je puis jeter en prison qui je veux. — Comme tu peux jeter une pierre. — Mais je puis faire bâtonner qui je veux. — Comme tu peux faire bâtonner un âne. Ce n'est pas comme cela qu'on commande à des hommes. Commande-nous comme à des êtres raisonnables. Montre-nous notre intérêt, et nous te suivrons. Montre-nous ce qui doit nous nuire, et nous nous en détournerons. Fais que nous t'imitions, comme Socrate faisait qu'on l'imitât. C'était vraiment lui qui commandait comme à des hommes, lui qui amenait les gens à lui soumettre leurs désirs, leurs aversions, leurs intentions pour ou contre les choses. Fais ceci; ne fais pas cela (dis-tu); sinon, je te jetterai en prison. — Ce n'est pas encore là commander à des êtres raisonnables. Mais voici qui l'est : Fais ceci comme Jupiter l'a ordonné ; si tu ne le fais pas, tu auras une punition, un châtiment. Quel châtiment? Nul autre que de ne pas avoir fait ce que tu devais : tu y auras perdu ta droiture, ton honnêteté, ta modération. Ne cherche pas de châtiments plus grands que ceux-là.

Comment il faut s’exercer contre ce que les sens nous montrent

Comme on s'exerce contre les questions captieuses, de même on devrait s'exercer chaque jour contre ce que les sens nous montrent; car eux aussi nous présentent des questions. Le fils d'un tel est mort. Réponds : La chose ne relève pas du libre arbitre ; ce n'est donc pas un mal. — Le père d'un tel l'a déshérité! Que t'en semble? — La chose ne relève pas du libre arbitre ; ce n'est donc pas un mal. — César l'a condamné. — La chose ne relève pas du libre arbitre; ce n'est donc pas un mal. — Il s'en est affligé. — C'est là une chose qui relève du libre arbitre ; elle est un mal. — Il l'a supporté courageusement. — La chose relève du libre arbitre ; elle est un bien. Si nous prenions cette habitude, nous ferions des progrès. Car notre affirmation ne dépasserait jamais les données évidentes de nos sens. Ton fils est mort! — Eh bien! qu'est-il arrivé? Mon fils est mort. — Rien de plus? — Rien. — Ton vaisseau a péri! — Eh bien! qu'est-il arrivé? Mon vaisseau a péri! — Un tel a été conduit en prison. — Eh bien! qu'y a-t-il? Un tel a été conduit en prison. Pour qu'il y ait là un mal, il faut que chacun y ajoute du sien. — Mais Jupiter a tort de faire tout cela. — Pourquoi? Parce qu'il t'a donné la résignation? Parce qu'il t'a donné l'élévation de l'âme? Parce qu'il n'a pas mis le mal dans les choses elles-mêmes? Parce qu'il t'a donné la possibilité de souffrir tout cela, et d'être heureux encore? Parce qu'il te tient la porte ouverte, quand il n'agit pas dans ton sens? Homme, te dit-il, sors, et ne m'accuse plus.

Veux-tu connaître les dispositions des Romains pour les philosophes? Ecoute-moi. Italicus, qui passe pour leur plus grand philosophe, s'emportait en ma présence contre ses esclaves. Il avait souffert d'eux des choses intolérables : Je ne puis le supporter plus longtemps, dit-il ; vous me perdez : vous me rendrez semblable à cet homme! Et il me montrait.

Au moment de partir pour Rome, où il avait un procès au sujet de sa charge, quelqu'un était venu trouver Epictète ; celui-ci s'informa de la cause de son voyage ; et, comme l'autre lui demandait ce qu'il pensait de l'affaire : Me demandes-tu, lui dit-il, ce que tu pourras faire à Rome, et si tu y dois réussir ou échouer? Je ne puis rien t'apprendre à cet égard. Mais, si tu me demandes comment tu t'y conduiras, je puis te dire que, si tu penses bien, tu te conduiras bien ; et que, si tu penses mal, tu te conduiras mal. Car la cause de nos actes est toujours notre façon de juger des choses.. Qui t'a fait désirer d'être nommé préfet de Gnosse? Ta manière de juger des choses. Qui te fait t'embarquer maintenant pour Rome? Ta manière de juger des choses. Tu pars malgré la saison, malgré les périls, malgré la dépense! C'est qu'il le faut sans doute. Mais qu'est-ce qui te le dit? Ta manière de juger des choses. Si donc nos façons de juger sont causes de tout, et que quelqu'un juge mal, il faut bien que l'effet chez lui soit de même qualité que la cause.

Aurions-nous donc tous des opinions saines? En auriez-vous de telles, toi et ton adversaire également? Mais d'où viendrait alors votre désaccord? Les aurais-tu plus justes que les siennes? Pourquoi cela? Tu crois voir; mais lui aussi, et les fous pareillement. C'est là un mauvais critérium. Montre-moi plutôt que tu as examiné tes opinions et que tu en as pris soin. Tu fais aujourd'hui la traversée de Rome afin d'être préfet de Gnosse; jouir, en restant chez toi, des honneurs que tu as déjà, ne te suffit pas ; tu aspires à une dignité plus haute et plus éclatante. Eh bien! quand as-tu fait pareille traversée pour examiner tes opinions, et t'en débarrasser, si elles étaient mauvaises? Qui as-tu été trouver pour cela? Quel temps y as-tu consacré? Quelle époque de ta vie? Récapitule ces jours-là en toi-même, si tu as peur de moi. Est-ce quand tu étais enfant, que tu te rendais compte de tes opinions? Ne faisais-tu pas alors tout ce que tu faisais de la même manière qu'aujourd’hui? Quand tu étais jeune homme, que tu allais entendre les rhéteurs, et que tu déclamais pour ton propre compte, que croyais-tu qui te manquât? Quand tu fus devenu homme, que tu t'es occupé de politique, que tu as plaidé des causes, que tu t'es fait une réputation, qui donc te semblait à ta hauteur? Quand aurais-tu souffert qu'on examinât si tu n'avais pas des opinions fausses? Que veux-tu donc que je te dise? Aide-moi toi-même dans cette affaire. Je n'ai rien à t'apprendre là-dessus; et toi, si c'est pour cela que tu es venu vers moi, tu n'y es pas venu comme vers un philosophe, mais comme tu aurais été vers un marchand de légumes ou vers un savetier. Sur quoi donc les philosophes peuvent-ils nous apprendre quelque chose? Sur les moyens de mettre et de maintenir, quoi qu'il arrive, notre faculté maîtresse en conformité avec la nature. Cela te semble-t-il une si petite affaire? — Non; c'en est une très grosse au contraire. — Eh bien! crois-tu qu'il n'y faille que peu de temps, et que ce soit une chose qu'on puisse apprendre en passant? Si tu le peux, toi, apprends-la.

Tu diras après cela : J'ai causé avec Epictète ; autant aurait valu causer avec une pierre! avec une statue! C'est qu'en effet tu m'auras vu, mais rien de plus; tandis que causer avec quelqu'un comme avec un homme, c'est apprendre de lui ses opinions, et lui révéler à son tour les siennes. Apprends de moi mes opinions, montre-moi les tiennes, et tu pourras dire après cela que tu as causé avec moi. Examinons-nous l'un l'autre. Si j'ai quelque opinion fausse, enlève-la-moi ; si tu as des opinions à toi, expose-les devant moi. C'est ainsi qu'on cause avec un philosophe. Ce n'est pas là ce que tu fais ; mais en passant par ici tu dis : - Tandis que nous louons le vaisseau, nous pourrons bien aussi voir Epictète. Voyons ce qu'il dit. - Puis, quand tu es débarqué : - Ce n'est rien qu'Epictète ! dis-tu ; il a fait des solécismes et des barbarismes ! - Et, en effet, de quelle autre chose êtes-vous capables de juger quand vous venez à moi? « Mais, si je m'applique à ce que tu veux, dis-tu, je n'aurai point de terres, non plus que toi; je n'aurai point de coupes d'argent, non plus que toi; je n'aurai point de beaux bestiaux, non plus que toi. » A cela il me suffit peut-être de répondre: « Mais je n'en ai pas besoin; tandis que toi, après avoir beaucoup acquis, tu auras encore besoin d'autre chose. Que tu le veuilles ou non, tu es plus pauvre que moi. » — De quoi donc ai-je besoin? — De ce que tu n'as pas : de l'empire sur toi-même, de la conformité de ta pensée avec la nature, de la tranquillité de l'esprit. Que j'aie un patron, ou non, que m'importe à moi? Beaucoup t'importe à toi. Je suis plus riche que toi; car je ne m'inquiète pas de ce que César pense de moi; et je ne vais par suite faire ma cour à personne. Voilà ce que j'ai, moi, au lieu de vases d'argent et de vases d'or. Toi, ta vaisselle est d'or, mais ta raison, mais tes opinions, tes jugements, tes vouloirs, tes désirs, tout cela est de terre cuite. Maintenant, quand tout cela chez moi est conforme à la nature, pourquoi ne m'appliquerais-je pas en plus à l'art de raisonner? N'ai-je pas du loisir? Et rien vient-il déranger ma pensée? Que puis-je faire tandis que rien ne me dérange? Et puis-je trouver quelque chose de plus digne d'un homme? Vous, lorsque vous n'avez aucune occupation, vous êtes tout hors de vous, vous allez au théâtre, ou vous errez à l'aventure; pourquoi le philosophe, dans ces moments-là, ne travaillerait-il pas sa propre raison? Tu donnes tes soins à des cristaux, moi au syllogisme Le menteur. Tu donnes tes soins à des porcelaines, moi au syllogisme négatif. Tout ce que tu as te paraît peu de chose ; ce que j'ai me paraît toujours beaucoup. Tes désirs sont insatiables; les miens sont remplis. Qu'un enfant plonge le bras dans un vase d'une embouchure étroite, pour en tirer des figues et des noix, et qu'il en remplisse sa main, que lui arrivera-t-il? Il ne pourra la retirer, et pleurera. Lâches-en quelques-unes, lui dit-on, et tu retireras ta main. Toi, fais de même pour tes désirs. Ne souhaite qu'un petit nombre de choses, tu les obtiendras.

Quand vient le moment d'appliquer quelques-uns de nos principes, il faut toujours les avoir là présents : à table, ceux qui sont pour la table; aux bains, ceux qui sont pour le bain ; au lit, ceux qui sont pour le lit.

Que tes yeux trop faibles ne donnent jamais entrée au sommeil, avant que tu n'aies passé en revue toutes tes actions de la journée. Quelle loi ai-je violée? Quel acte ai-je fait? A quel devoir ai-je failli? Pars de là et continue. Puis, si tu as fait du mal, reproche-le-toi; si tu as fait du bien, sois-en content.

Voilà des vers qu'il faut retenir pour les mettre en pratique, et non pas pour les débiter à haute voix, comme on débite le Péan Apollon!

Dans la fièvre à son tour, ayons présents les principes qui sont faits pour elle, bien loin de les laisser de côté tous en masse et de les oublier, parce que nous avons la fièvre. M'arrive ce qui voudra, t'écries-tu, si je m'occupe encore de philosophie! Je m'en irai quelque part, où je ne songerai qu'aux soins de mon corps, et où la fièvre ne me viendra plus! Mais qu'est-ce que s'occuper de philosophie? N'est-ce pas se préparer contre les événements? Ne comprends-tu pas alors que tes paroles reviennent à dire : M'arrive ce qui voudra, si je me prépare encore à supporter avec calme les événements! C'est comme si quelqu'un renonçait au jeu du pancrace, parce qu'il y aurait reçu des coups. Encore est-il tout loisible dans ce cas de cesser la lutte et de ne plus être battu ; tandis que nous, si nous cessons de nous occuper de philosophie, qu'est-ce que nous y gagnerons? Que doit donc dire le philosophe, à chaque chose pénible qui lui arrive? Voilà ce à quoi je me suis préparé, ce en vue de quoi je me suis exercé. Dieu te dit : Donne-moi une preuve que tu t'es préparé à la lutte suivant toutes les règles, que tu t'es nourri comme on doit le faire, que tu as fréquenté le gymnase, que tu as écouté les leçons du maître. Vas-tu maintenant mollir à l'instant décisif? Voici le moment d'avoir la fièvre; qu'elle vienne, et sois convenable. Voici le moment d'avoir soif; aie soif, et sois convenable. Voici le moment d'avoir faim; aie faim, et sois convenable. Cela ne dépend-il pas de toi? Quelqu'un peut-il t'en empêcher? Le médecin t'empêchera de boire; mais il ne peut t'empêcher d'être convenable en ayant soif. Il t'empêchera de manger, mais il ne peut t'empêcher d'être convenable en ayant faim.

— Mais, en cet état, je ne puis pas étudier! — A quelle fin étudies-tu donc, esclave? N'est-ce pas pour arriver au calme? à la tranquillité? N'est-ce pas pour te mettre et te maintenir en conformité avec la nature? Or, quand tu as la fièvre, qui t'empêche de mettre cet accord entre la nature et ta partie maîtresse? C'est ici le moment de faire tes preuves ; c'est ici l'épreuve du philosophe ; car la fièvre fait partie de la vie, comme la promenade, les traversées, les voyages par terre. Est-ce que tu lis en te promenant? — Non. — Eh bien, c'est la même chose quand tu as la fièvre. Si tu restes convenable, en te promenant, tu es ce que doit être un promeneur; si tu es convenable, en ayant la fièvre, tu es ce que doit être un fiévreux. Qu'est-ce donc qu'être convenable en ayant la fièvre? C'est de ne t'en prendre ni à Dieu ni aux hommes ; c'est de ne pas te désoler de ce qui arrive; c'est d'attendre dignement et convenablement la mort; c'est de faire tout ce que l'on t'ordonne ; c'est de ne pas t'effrayer de ce que va dire le médecin, quand il arrive, et de ne pas te réjouir outre mesure, quand il te dit : Tu te portes bien. Qu'est-ce là, en effet, te dire de bon? Car, lorsque tu te portais bien, qu'y avait-il là de bon pour toi? C'est encore de ne pas te désespérer, quand il te dit : Tu te portes mal. Qu'est-ce, en effet, que se mal porter? Approcher du moment où l'âme se sépare du corps. Qu'y a-t-il donc là de terrible? Est-ce que, si tu n'en approches pas maintenant, tu n'en approcheras pas plus tard? Est-ce encore que le monde doit être bouleversé par ta mort? Pourquoi donc flattes-tu le médecin? Pourquoi lui dis-tu: Si tu le veux, maître, je serai en bonne santé? Pourquoi lui donner un motif de porter haut la tête? Pourquoi ne pas l'estimer juste ce qu'il vaut? Le cordonnier est pour mon pied, le charpentier pour ma maison, et le médecin, à son tour, pour mon misérable corps, c'est-à-dire pour quelque chose qui n'est pas à moi, pour un être mort né. Voilà ce qu'a à faire le fiévreux ; et, s'il le fait il est ce qu'il doit être. La tâche du philosophe, en effet, n'est pas de sauvegarder les choses du dehors, son vin, son huile, son corps, mais de sauvegarder sa partie maîtresse. Comment se conduira-t-il vis-à-vis les choses du dehors? Il s'en occupera dans la mesure que la raison comporte. Et alors quand aura-t-il encore à s'effrayer? Quand aura-t-il encore à se mettre en colère? Quand aura-t-il encore à trembler pour des choses qui ne sont pas à lui, et qui ne méritent pas qu'il en fasse cas? Voici, en effet, les deux pensées qu'il faut avoir toujours présentes : c'est qu'en dehors de notre libre arbitre, il n'y a rien de bon ni de mauvais, et qu'il ne faut pas vouloir conduire les événements, mais les suivre. Mon frère ne devait pas se conduire ainsi avec moi. Oui ; mais c'est à lui d'y voir ; et quant à moi, de quelque façon qu'il se soit conduit, j'agirai envers lui comme je le dois. Car voilà ce qui me regarde, tandis que l'autre chose ne me regarde pas ; voilà ce que nul ne peut empêcher, tandis qu'on peut empêcher l'autre chose.

Il y a des châtiments déterminés comme par une loi, pour ceux qui désobéissent au gouvernement de Dieu. Celui qui, en dehors du libre arbitre, croira à quelque bien, sera jaloux, envieux, flatteur, et toujours dans l'agitation; celui qui croira à quelque mal, sera triste, désolé, dans les larmes, dans le désespoir. Et cependant, malgré la sévérité du châtiment, nous n'avons pas la force de cesser de faire mal.

Mon hôte, il ne m'est pas permis (de manquer à un étranger), alors même qu'il se présenterait dans un état pire que le tien.

Aie ce vers à l'esprit, quand il s'agit de ton père, et dis-lui :

Manquer à mon père ne m'est pas permis, quand même il se présenterait dans un état pire que le tien, car tous les pères viennent de Jupiter, le Dieu de la paternité. De même pour ton frère, car tous les frères viennent de Jupiter, le Dieu de la fraternité. De même pour les autres rapports de parenté, car nous trouverons que Jupiter préside à tous.

Il ne faut nous exercer à rien qui soit extraordinaire et contre nature; autrement, nous qui nous disons philosophes, nous ne différerons pas des faiseurs de tours. Il est difficile, en effet, de danser sur la corde; et non seulement cela est difficile, mais cela est encore dangereux. Est-ce une raison cependant pour que nous aussi nous apprenions à danser sur la corde, à y élever en l'air une branche de palmier, à y tenir embrassées des statues? Pas le moins du monde. Tout ce qui est difficile et périlleux n'est pas un bon objet d'exercice ; il n'y a de tel que ce qui nous conduit au but qui est proposé à nos efforts. Quel est donc le but proposé à nos efforts? De n'être jamais entravé dans ce que l'on désire ou cherche à éviter. Et qu'est-ce que n'y être pas entravé? C'est ne jamais manquer ce qu'on désire, ne jamais tomber dans ce qu'on veut éviter. C'est là le seul but en vue duquel nous devions nous exercer. Car, sache-le, comme ce n'est que par un exercice sérieux et soutenu qu'on peut arriver à ne jamais manquer ce qu'on désire, à ne jamais tomber dans ce qu'on veut éviter, tu ne saurais, si tu te laisses aller à t'exercer à des choses extérieures qui ne relèvent pas de ton libre arbitre, arriver à ne jamais manquer ce que tu désires, à ne jamais tomber dans ce que tu veux éviter. Et, comme la force de l'habitude est souveraine, et que ce n'est qu'aux choses du dehors que nous sommes habitués à appliquer notre puissance de désirer ou de fuir, il nous faut donc opposer à cette habitude une habitude contraire, opposer l'exercice le plus soutenu là où la séduction des apparences sensibles est la plus grande.

Je penche vers la volupté : je vais me jeter du côté contraire, et cela avec excès, afin de m'exercer. J'ai le travail en aversion : je vais habituer et accoutumer ma pensée à n'avoir plus jamais d'aversion pour lui et ce qui lui ressemble. Qu'est-ce, en effet, que s'exercer? C'est s'appliquer à ne jamais rien désirer, et à n'avoir d'aversion que pour des choses qui relèvent de notre libre arbitre, et s'y appliquer de préférence là où il nous est le plus difficile de réussir. D'où il résulte que les choses contre lesquelles on doit s'exercer le plus, varient avec chacun. Or, à quoi bon pour cela élever en l'air une branche de palmier, et promener partout une tente de cuir, un mortier et un pilon? Homme, si tu es prompt à la colère, exerce-toi à supporter les injures, et à ne pas t'irriter des outrages. Et tes progrès iront si loin ainsi, que tu te diras, si quelqu'un te frappe : Suppose que tu as voulu embrasser une statue. Puis exerce-toi à bien te comporter en face du vin, ce qui n'est pas t'exercer à en boire beaucoup (comme plus d'un le fait malheureusement), mais, avant tout, à t'en abstenir; exerce-toi après cela à te passer de femme et de friandises. Ensuite, pour t'éprouver, si une heureuse occasion se présente, va de toi-même au péril, afin de savoir si les sens triompheront de toi comme auparavant. Mais, au début, fuis loin des tentations trop fortes. Le combat n'est pas égal entre une jolie fille et un jeune apprenti philosophe : Cruche et pierre, dit-on, ne peuvent aller ensemble.

Après le désir et l'aversion, la seconde chose qu'il nous faut travailler c'est notre façon de vouloir les choses ou de les repousser. Il faut que ces volontés soient conformes à la raison, qu'elles ne soient à contresens ni du moment ni du lieu, qu'elles ne violent enfin aucune convenance de ce genre.

La troisième chose à travailler est l'assentiment que nous donnons à ce qui persuade et entraîne. Socrate disait que l'on ne pouvait vivre sans examiner; de même, on ne doit accepter aucune apparence sans l'examiner. On doit lui dire : Attends; laisse-moi voir qui tu es, d'où tu viens ; comme les gardes de nuit disent, montre-moi le signe convenu. As-tu reçu de la nature le signe que doit avoir toute idée pour se faire accepter?

En dernier lieu, il faut nous exercer aussi à tout ce que les maîtres de gymnastique prescrivent au corps, pourvu que cela tende à nous exercer au sujet du désir et de l'aversion. Mais, si ce qu'ils prescrivent ne tend qu'à la montre, c'est l'affaire de l'homme qui se penche au-dehors pour chercher autre chose, et appeler des spectateurs auxquels il entendra dire : Quel grand homme! Aussi Apollonius disait-il avec raison : Veux-tu t'exercer? Quand il fait chaud et que tu as soif, mets dans ta bouche une gorgée d'eau fraîche, puis rejette la, et ne le conte à personne.

Qu'est-ce que c'est que l'abandon? Et qu'est-ce qui est abandonné?

Être abandonné, c'est se trouver sans appui. Un homme qui est seul, n'est pas dans l'abandon pour cela; par contre, on peut être au milieu de beaucoup d'autres, et n'en être pas moins abandonné. C'est pour cela que, quand nous perdons un frère, un fils, un ami qui était notre appui, nous disons que nous restons abandonnés, bien que souvent nous soyons à Rome, en face d'une si grande foule, au milieu de tant d'autres habitants, et parfois même que nous ayons à nous un si grand nombre d'esclaves. Car celui-là se dit abandonné, qui, dans sa pensée, se trouve privé d'appui, à la merci de qui veut lui nuire. C'est pour cela qu'en voyage nous ne nous disons jamais plus abandonnés qu'au moment où nous tombons dans une troupe de voleurs; car ce n'est pas la présence d'un homme qui nous sauve de l'abandon, mais la présence d'un homme sûr, honnête, et prêt à nous venir en aide. Si la solitude suffisait à faire l'abandon, il faudrait dire que Jupiter est dans l'abandon lors de l'embrasement du monde, et qu'il y gémit ainsi sur lui-même : Malheureux que je suis ! je n'ai plus avec moi Junon, ni Minerve, ni Apollon; je n'ai plus, enfin, ni frères, ni fils, ni petit-fils, ni parent d'aucune sorte. C'est pourtant là ce que quelques-uns disent qu'il fait, quand il est seul lors de cet embrasement. C'est qu'ils ne comprennent pas comment on peut vivre seul; et il faut avouer qu'ils partent d'un principe naturel, car la nature nous a faits pour vivre en société, pour nous aimer les uns les autres, pour être heureux de nous trouver avec des hommes. Mais cependant il faut que chacun ait en lui les moyens de pouvoir se suffire, et de pouvoir vivre seul; de même que Jupiter vit seul, jouissant tranquillement de lui-même, songeant à la façon dont il gouverne, et tout entier aux pensées qui conviennent à sa divinité. Il faut que nous aussi, à son exemple, nous puissions converser avec nous-mêmes; nous passer des autres; n'avoir besoin d'aucune distraction; réfléchir au gouvernement divin et à nos rapports avec le reste du monde; songer à la conduite que nous avons tenue en face des événements, et à celle que nous tenons aujourd'hui; chercher quelles sont les choses qui nous gênent encore, comment on peut y porter remède, comment on peut les faire disparaître; et, si quelque côté en nous a besoin d'un perfectionnement, le lui donner conformément à la raison.

Voyez quelle large paix César semble nous avoir faite : plus de guerres, plus de combats, plus de grandes troupes de voleurs, plus de pirates. On peut se mettre en route à toute heure; on peut naviguer de l'orient à l'occident. Mais César a-t-il pu nous garantir également de la fièvre? des naufrages? des incendies? des tremblements de terre? de la foudre? Allons plus loin : de l'amour? Il ne le peut. De la douleur? Il ne le peut. De la jalousie? Il ne le peut. Il ne peut rien contre aucune de ces choses. Or, la philosophie s'engage à nous garantir de celles-là aussi. Et que nous dit-elle à cet effet? O hommes, si vous vous attachez à moi, en quelque lieu que vous soyez, et quel que soit votre sort, il n'y aura pour vous ni douleur, ni colère, ni contrainte, ni entraves; vous serez affranchis de tout, vous serez libres partout. Celui qui jouit de cette paix, que César n'a pas promulguée, car comment le pourrait-il faire, mais qu'à promulguée Dieu lui-même avec l'aide de la raison, a-t-il donc besoin d'autre chose, quand il est seul? Il n'a qu'à ouvrir les yeux et qu'à se dire : Maintenant rien de mauvais ne peut m'arriver ; il n'y a pour moi ni voleurs, ni tremblement de terre; partout la paix et la tranquillité. Il n'est pas une route, pas une ville, pas un compagnon de voyage, pas un voisin, pas un associé qui puisse m'être fatal. Il est quelqu'un qui prend soin de me fournir ma nourriture et mes vêtements ; il est quelqu'un qui m'a donné mes sens et mes notions a priori. Lorsqu'il ne me fournit pas ce qui m'est nécessaire, c'est qu'il me sonne la retraite, qu'il ouvre la porte, et qu'il me dit : Viens. — Où cela? — Vers rien qui soit à craindre; vers ce dont tu es sorti; vers des amis, vers des parents, vers les éléments. Tout ce qu'il y avait de feu en toi s'en ira vers le feu ; tout ce qu'il y avait de terre, vers la terre ; tout ce qu'il y avait d'air, vers l'air ; tout ce qu'il y avait d’eau, vers l'eau. Il n'y a pas de Pluton, pas d'Achéron, pas de Cocyte, pas de Phlégéton en feu ; non : tout est peuplé de dieux et de Génies. Quand on peut se dire tout cela, quand on a devant ses yeux le soleil, la lune et les astres, quand on a la jouissance de la terre et de la mer, on n'est pas plus abandonné que l'on n'est sans appui. Mais quoi ! si quelqu'un me surprenait seul et me tuait! — Imbécile! ce ne serait pas toi qu'il tuerait, ce serait ton corps!

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