Manuel et Entretiens (page 18)
Qu'est-ce donc que l'abandon? Qu'est-ce donc que le dénuement? Pourquoi nous faire inférieurs aux enfants? Quand on les laisse seuls, que font-ils? Ils prennent des coquilles et de la terre, et font des maisons, qu'ils renversent ensuite pour en faire d'autres. De cette façon les moyens de passer le temps ne leur manquent jamais. Vais-je donc, moi, si vous faites voile au loin, m'asseoir en pleurant, parce que vous m'aurez laissé seul et dans l'abandon? Est-ce que je n'ai pas comme eux des coquillages? Est-ce que je n'ai pas de la terre? Et, quand ils agissent ainsi faute d'avoir la raison, nous qui avons la raison serons-nous malheureux par elle?
Toute grande puissance est un péril au début. Il faut en porter le poids suivant ses forces, mais d'une manière conforme à la nature… mais non pas pour le poitrinaire. Etudie-toi parfois à te conduire comme si tu étais malade, pour savoir un jour te conduire comme un homme bien portant. Jeûne, bois de l'eau, interdis-toi toute espèce de désir, pour savoir un jour désirer conformément à la raison. Et, quand tu désireras conformément à la raison, quand le bien sera ainsi en toi, tes désirs seront bons. Mais ce n'est pas là ce que nous faisons : dès le premier jour nous prétendons vivre comme des sages et servir l'humanité. Eh! Comment la sers-tu? Que fais-tu? Quels services, en effet, as-tu commencé par te rendre à toi-même? Tu veux les exhorter au bien! Mais t'y es-tu exhorté toi-même? Tu veux leur être utile! Montre-leur par ton propre exemple quels hommes la philosophie sait faire, et ne bavarde pas inutilement. Par ta façon de manger, sois utile à ceux qui mangent avec toi; par ta façon de boire, à ceux qui y boivent : cède-leur ; fais abnégation de toi-même ; supporte tout d'eux ; sois-leur utile ainsi, et ne crache pas sur eux.
Les mauvais acteurs ne peuvent chanter seuls ; ils ne chantent qu'avec d'autres. Il est de même certaines gens qui ne peuvent se promener seuls. Homme, si tu vaux quelque chose, sache te promener seul, converser avec toi-même, et ne pas te cacher dans un chœur.
Sois quelquefois l'objet des railleries, et promène alors autour de toi un regard tranquille. Il faut qu'on te secoue, pour que tu apprennes à te connaître.
Quand quelqu'un boit de l'eau ou fait quelque chose pour s'exercer, il va à tout propos dire à tout le monde : Je bois de l'eau. Bois-tu donc de l'eau à la seule fin d'en boire? O homme! si c'est ton bien d'en boire, bois en; mais si ce n'est pas ton bien, tu es ridicule. Si c'est ton bien, et que tu en boives, n'en parle pas devant ceux qui n'aiment point qu'on fasse autrement qu'eux. Veux-tu leur plaire par là?
Parmi les choses que l'on fait, il en est que l'on fait par principe, d'autres que l'on fait par circonstances, d'autres par calcul, d'autres par déférence, d'autres par parti pris.
Il est deux choses qu'il faut enlever à l'homme, la présomption et la défiance de soi-même. La présomption consiste à croire qu'on n'a besoin de quoi que ce soit; la défiance de soi-même, à se dire qu'on ne peut arriver à être heureux dans un pareil milieu. On détruit la présomption en la confondant; et c'est ce que Socrate commence par faire. Quant à la possibilité d'être heureux, regarde et cherche. C'est une recherche qui ne te fera pas de mal; et même, presque toute la philosophie consiste à chercher les moyens de n'être pas entravé dans ce qu'on désire et dans ce qu'on veut éviter.
L'un dit : Je suis au-dessus de toi, car mon père est un consulaire. Un autre : J'ai été tribun, et tu ne l'as pas été. Si nous étions des chevaux, dirais-tu donc : Mon père était plus léger? Dirais-tu : J'ai beaucoup d'orge et de foin, ou bien : J'ai de beaux harnais? Et si je te disais, quand tu parlerais ainsi : Soit ! mais courons! Eh bien! n'y a-t-il rien qui soit pour l'homme ce qu'est la course pour le cheval, et qui fasse connaître celui qui vaut le mieux et celui qui vaut le moins? Est-ce qu'il n'y a point l'honnêteté, la loyauté, la justice? Montre que tu m'es supérieur par elles, si tu veux m'être supérieur comme homme. Si tu me disais que tu rues fort, je te dirais, moi, que tu es fier de ce qui appartient aux ânes.
Examine d'abord les antécédents et les conséquents de chaque action; puis, après cela, mets-toi à l'œuvre. Autrement, tu partiras d'abord avec ardeur, parce que tu n'auras pas songé à ce qui doit venir ensuite ; mais plus tard, à la moindre apparition, tu reculeras honteusement. - Je veux vaincre à Olympie, dis-tu. Et moi aussi, par tous les dieux ! car c'est une belle chose. Mais examines-en les antécédents et les conséquents ; et, après cela seulement, mets-toi à l'œuvre, si c'est ton intérêt. Or, il faut te soumettre à une discipline et à un régime ; t'abstenir de friandises ; t'exercer forcément à une heure réglée, qu'il fasse chaud ou froid ; ne boire à l'aventure ni vin ni eau fraîche; en un mot, te remettre aux mains du maître comme en celles d'un médecin. Puis, dans la lutte, il te faudra ramasser la poussière, te démettre parfois le poignet, te fouler le pied, avaler beaucoup de sable, recevoir de rudes coups, et avec tout cela souvent être vaincu. Quand tu auras tout calculé ainsi, prends le métier d'athlète, si tu le veux encore. Autrement, sache que tu te conduiras comme les enfants qui jouent tantôt à l'athlète, tantôt au gladiateur, qui sonnent maintenant de la trompette, et tout à l'heure déclameront la tragédie, suivant ce qu'ils auront vu et admiré. C'est là ce que tu es, athlète aujourd'hui, gladiateur demain, puis philosophe, puis orateur, et rien complètement. Tu imites, comme un singe, tout ce que tu vois; tu passes sans cesse d'un goût à un autre, et tout ce qui est habitude te déplaît. C'est que ce n'est pas après un mûr examen que tu t'es mis à l'œuvre; c'est que tu n'avais pas tourné tout autour de la chose, pour la bien étudier; c'est que tu t'y es jeté à l'étourdie, et pour le plus frivole motif. Ainsi certaines gens, parce qu'ils ont vu un philosophe, ou parce qu'ils en ont entendu un qui parlait comme parle Euphrates, et en est-il qui parlent comme lui, veulent être philosophes, eux aussi.
Homme, examine d'abord l'affaire en elle-même, puis ta propre nature, et ce que tu peux porter. Si tu veux être athlète, examine tes épaules, tes cuisses, tes reins. Car tel homme est fait pour une chose, et tel autre pour une autre.
Te crois-tu de force, pour être philosophe, à faire ce que nous faisons? Te crois-tu de force à manger comme nous, à boire comme nous, à ne pas plus t'emporter, à ne pas plus te mettre en colère? Il te faudra veiller, te donner de la peine, vaincre tes passions, t'éloigner de ta famille, supporter les mépris d'un esclave, les railleries de ceux que tu rencontres, être le dernier partout, dans les charges, dans les honneurs, dans les tribunaux. Quand tu auras bien pesé tout cela, viens vers nous, si tu le veux encore, et si tu consens à acheter à ce prix le calme, l'indépendance, la tranquillité. Autrement, ne viens pas, ou, comme un enfant, tu seras aujourd'hui philosophe, demain publicain, puis après rhéteur, puis après procurateur de César. Or, ces choses-là sont contradictoires. Il faut que tu sois un seul et même homme, tout bon ou tout mauvais. Il faut que tu donnes tes soins à ta partie maîtresse ou aux choses du dehors. Il te faut travailler en toi ou hors de toi; c'est-à-dire qu'il te faut être ou un philosophe ou un homme ordinaire.
Quelqu'un disait à Rufus, après le meurtre de Galba : Et le monde serait maintenant gouverné par une Providence!... Il répondit : Me suis-je jamais servi de Galba, pour démontrer que le monde est gouverné par une Providence?
Qu'il faut y regarder à deux fois avant de se laisser entraîner à une liaison
De deux choses l'une : ou celui qui se laisse entraîner souvent à causer, à dîner, et généralement à vivre avec d'autres, leur deviendra semblable; ou il les convertira à ses mœurs. Placez, en effet, un charbon éteint auprès d'un charbon allumé, le premier éteindra le second, ou le second allumera le premier. En face d'un semblable péril, il faut y regarder à deux fois avant de se laisser entraîner à de pareilles liaisons avec les hommes ordinaires ; il faut se rappeler qu'on ne saurait se frotter à un individu barbouillé de suie, sans attraper soi-même de la suie. Que feras-tu, en effet, s'il te parle de gladiateurs, de chevaux, d'athlètes, ou, ce qui est encore pis, s'il te parle des hommes ; s'il te dit : Un tel est un méchant homme ; un tel est honnête; ceci a été bien fait; cela l'a été mal? Et si c'est un moqueur, un persifleur, une mauvaise langue? Avez-vous donc les ressources du musicien, qui, dès qu'il a pris sa lyre, et qu'il en a touché les cordes, reconnaît celles qui ne sont pas justes, et accorde son instrument? Avez-vous donc le talent de Socrate, qui, dans toute liaison, savait amener à ses sentiments celui avec qui il vivait? Et d'où vous viendrait ce talent? Forcément, ce serait vous qui seriez entraînés par les hommes ordinaires.
Et pourquoi sont-ils plus forts que vous? Parce que toutes ces sottises, c'est avec conviction qu'ils les disent; tandis que vous, toutes ces belles choses, c'est des lèvres seulement que vous les dites. Aussi sont-elles dans votre bouche sans force et sans vie ; aussi prend-on en dégoût les exhortations qu'on vous entend faire, et la misérable vertu que vous vantez à tort et à travers. C'est là ce qui fait que les hommes ordinaires vous battent. Car partout la conviction est forte, partout la conviction est invincible. Jusqu'au moment donc où tous ces beaux principes seront profondément gravés en vous, et où vous serez devenus assez forts pour n'avoir rien à craindre, je vous conseille d'y regarder à deux fois avant de descendre au milieu des hommes ordinaires ; autrement, tout ce que dans l'école vous aurez écrit en vous, s'y fondra jour à jour comme la cire au soleil. Tenez-vous donc bien loin du soleil, tant que vos principes seront de cire. C'est pour cela encore que les philosophes nous conseillent de quitter notre patrie, parce que les vieilles habitudes nous entraînent, et ne nous permettent pas de prendre d'autres plis ; parce que aussi nous ne savons pas résister à ceux qui disent, en nous rencontrant : Regarde donc! Un tel est philosophe, lui qui était ceci et cela. C'est ainsi encore que les médecins envoient dans un autre pays, et sous un autre ciel, ceux qui sont malades depuis longtemps; et ils ont raison! Vous aussi, inoculez-vous d'autres mœurs, gravez profondément en vous les principes, exercez-vous à les appliquer. Ce n'est pas là ce que vous faites : vous allez d'ici au spectacle, aux combats de gladiateurs, aux galeries des athlètes, au cirque; puis de là ici, et d'ici là, toujours de même. Point de noble habitude en vous, point d'application, point de sévérité pour vous-mêmes, point d'attention à vous dire : Quel usage fais-je des objets qui se présentent à mes sens? Est-il conforme à la nature ou lui est-il contraire? Comment suis-je vis-à-vis d'eux? Comme je dois être ou comme je ne dois pas être? Dis-je bien aux choses qui ne relèvent pas de mon libre arbitre, que je n'ai rien à faire d'elles? — Tant que ce n'est pas encore là ce que vous êtes, fuyez vos anciennes habitudes, fuyez les hommes ordinaires, si vous voulez jamais commencer à être quelque chose.
Quand tu reproches quelque chose à la Providence, examine bien, et tu verras que ce qui est arrivé était logique. — Oui ; mais ce malhonnête homme a plus que moi! — De quoi? — D'argent. — C'est qu'au point de vue de l'argent, il vaut mieux que toi ; car il flatte, il est impudent, il travaille jusque dans la nuit. De quoi donc t'étonnes-tu? Mais regarde s'il a plus que toi de probité, s'il a plus que toi de conscience et d'honneur. Tu trouveras que non. Au contraire, tu trouveras que tu as plus que lui de ce pourquoi tu vaux mieux que lui.
Moi aussi j'ai dit un jour à quelqu'un qui s'indignait de la prospérité de Philostorgus : Voudrais-tu donc coucher avec Sura? — Que jamais un pareil jour n'arrive! me répondit-il. — Pourquoi donc t'indignes-tu, lui dis-je, s'il reçoit quelque chose en échange de ce qu'il vend? Ou pourquoi le trouves-tu si heureux d'avoir gagné sa fortune par des moyens dont tu ne veux pas? Ou bien encore, quel mal fait la Providence en accordant ce qui vaut le mieux à qui vaut le mieux? Est-ce que l'honneur ne vaut pas mieux que la richesse? Il en tombait d'accord. O homme, pourquoi donc t'indigner, puisque tu as ce qui vaut le mieux!
Rappelez-vous donc toujours, ayez toujours présent à l'esprit, que la loi de la nature est que celui qui vaut mieux ait plus que celui qui vaut moins de ce pourquoi il vaut le mieux; et jamais vous ne vous indignerez. — Mais ma femme en use mal avec moi! — C'est bien. Si quelqu'un te demande ce qu'il y a là, réponds : Ma femme en use mal avec moi. Y a-t-il là autre chose? Non. — Mon père ne me donne rien. — Qu'y a-t-il là? Mon père ne me donne rien. Y a-t-il là autre chose? Non. Pourquoi ajouter du dehors que c'est là un mal? Pourquoi ce mensonge? Aussi n'est-ce pas la pauvreté qu'il faut repousser, mais l'idée que l'on s'en fait; et de cette façon nous serons heureux.
Lorsqu'on t'annonce une nouvelle de nature à te troubler, aie présent à l'esprit que jamais nouvelle ne porte sur ce qui dépend de notre libre arbitre. Peut-on t'annoncer, en effet, que ton jugement a été bon, ou ton désir mauvais? Non; mais on t'annonce qu'un tel est mort. Or, qu'est-ce que cela te fait? qu'un tel a mal parlé de toi. Qu'est-ce que cela te fait? que ton père prépare telle et telle chose. Contre quoi? Contre ton libre arbitre? Eh! comment le pourrait-il? Contre ton corps? Contre ta bourse? Tu es sauvé; ce n'est pas contre toi. Qu'un juge t'a déclaré impie. Les juges n'ont-ils pas déclaré la même chose de Socrate? Peux-tu quelque chose sur cette déclaration? Non. Pourquoi t'en inquiéter alors?
Il est un devoir que ton père doit remplir sous peine de perdre, avec son caractère de père, son affection et sa bonté pour ses enfants. Ne demande pas qu'il perde autre chose, s'il ne remplit pas ce devoir. Car jamais on n'est puni que par où l'on a péché. A ton tour, ton devoir est de te défendre contre lui tranquillement, respectueusement, avec calme ; autrement, tu perdras ton caractère de fils, ton respect des convenances, ta noblesse de cœur.
Celui qui juge est-il donc hors de tout péril? Non; le danger est égal pour lui. Pourquoi donc redouter ce qu'il prononcera? Qu'y a-t-il entre toi et le mal d'un autre? Ton mal à toi, c'est de mal te défendre. C'est de cela seul que tu dois te garder. Quant à ta condamnation ou à ton acquittement, comme ils sont l'œuvre d'un autre, c'est pour un autre aussi qu'y est le mal.
— Un tel te menace. — Moi! non. — Il te blâme. — C'est à lui de voir comment il accomplit cet acte qui est de lui. — Il va te condamner injustement. — L'infortuné qu'il est!
La première différence entre l'homme ordinaire et le philosophe, c'est que celui-là dit, hélas! à cause de son enfant, à cause de son frère, à cause de son père; tandis que l'autre, s'il est jamais forcé de dire, hélas! ne le dit, après réflexion, qu'à cause de lui seul. Rien, en effet, de ce qui ne relève pas de notre libre arbitre ne peut entraver le libre arbitre ou lui nuire ; lui seul le peut. Si donc nous en arrivons presque, nous aussi, à n'accuser que nous, quand la route devient difficile, et à nous dire que rien ne peut nous troubler et nous bouleverser que notre manière de voir, j'en jure par tous les dieux, nous sommes en progrès. Mais tout autre est la route que nous avons prise en commençant. Dans notre enfance, lorsque, en regardant en l'air, nous nous heurtions contre une pierre, notre nourrice, au lieu de nous gronder, battait la pierre. Et qu'avait fait la pierre? Devait-elle se déplacer à cause de l'étourderie d'un enfant? De même, si nous ne trouvons pas à manger au retour du bain, jamais notre gouverneur ne réprime notre impatience ; au lieu de le faire, il bat le cuisinier. O homme! devrait-on lui dire : est-ce que c'est de lui, et non de notre enfant, que nous t'avons institué gouverneur? C'est notre enfant qu'il faut redresser ; c'est à lui qu'il faut être utile. Et voilà comme, plus grands, nous nous montrons encore enfants! Car c'est être un enfant, en fait de musique, que de n'être pas musicien; en fait de belles-lettres, que d'être illettré ; et dans la vie, que de ne pas avoir appris à vivre.
Quand il s'agit d'idées spéculatives, presque tout le monde laisse le bien et le mal en nous, au lieu de le mettre dans les choses extérieures. Personne ne dit que cette proposition : Il fait jour, soit un bien ; et celle-ci : Il fait nuit, un mal ; et cette autre : Trois font quatre, le plus grand des maux. Que dit-on donc? Que savoir est un bien, que se tromper est un mal ; de telle façon qu'il y a un bien relatif à l'erreur même, le fait de savoir qu'elle est une erreur. Il faudrait qu'il en fût de même pour les choses pratiques. La santé est-elle un bien? La maladie est-elle un mal? Non, mortel! Qu'est-ce qui est donc un bien ou un mal? User bien de la santé est un bien; en mal user, est un mal; de sorte qu'il y a un profit à tirer même de la maladie. Et par le ciel, n'y en a-t-il pas un à tirer de la mort? Un à tirer de la privation d'un membre? Crois-tu que la mort ait été un petit profit pour Menœcée? Et celui qui est de notre avis, ne peut-il pas lui aussi tirer de la mort un profit semblable à celui qu'en a tiré Menœcée? O homme, n'a-t-il pas sauvé ainsi son patriotisme? sa grandeur d'âme? sa loyauté? sa générosité? En vivant, ne les eût-il pas perdus? N'aurait-il pas eu leurs contraires en partage? la lâcheté? le manque de cœur? la haine de la patrie? l'amour de la vie? Eh bien! te semble-t-il qu'il ait peu gagné à mourir? Non, n'est-ce pas? Et le père d'Admète, a-t-il beaucoup gagné à vivre si lâche et si misérable? N'a-t-il pas fini par mourir? Cessez donc, par tous les dieux, d'admirer ce qui n'est que la matière de nos actes; cessez de vous faire vous-mêmes esclaves, des choses d'abord, puis, pour l'amour d'elles, des hommes qui peuvent vous les donner ou vous les enlever.
— Ne peut-on donc en tirer profit? — On peut tirer profit de tout. — Même de l'homme qui nous injurie? — Est-ce que celui qui exerce l'athlète ne lui est pas utile? — très utile. — Eh bien! cet homme qui m'injurie, m'exerce lui aussi ; il m'exerce à la patience, au calme, à la douceur. Cela ne serait-il pas vrai? Et, tandis que celui qui me saisit par le cou, qui place comme il convient mes hanches et mes épaules, m'est utile; tandis que mon maître de gymnastique fait bien de me dire : Enlève ce pilon des deux mains ; tandis que, plus ce pilon est lourd, mieux il vaut pour moi, faudrait-il dire que celui qui m'exerce à être calme ne m'est pas utile? Ce serait ne pas savoir tirer parti des hommes. Mon voisin est-il méchant? C'est pour lui qu'il l'est; pour moi il est bon. Il m'exerce à la modération, à la douceur. Mon père est-il méchant? Il l'est pour lui; pour moi il est bon.
C'est là la baguette de Mercure. Touche ce que tu voudras, me dit-il, et ce sera de l'or. Non pas; mais apporte ce que tu veux, et j'en ferai un bien. Apporte la maladie, apporte la mort, apporte l'indigence, apporte les insultes et la condamnation au dernier supplice; grâce à la baguette de Mercure, tout cela tournera à notre profit. — Que feras-tu de la mort? — Eh! qu'en ferai-je, sinon un moyen de te faire honneur, un moyen pour toi de montrer par des actes ce que c'est que l'homme qui sait se conformer à la volonté de la nature? — Que feras-tu de la maladie? — Je montrerai ce qu'elle est réellement; je me parerai d'elle; je serai résigné, tranquille ; je ne flagornerai pas le médecin; je ne ferai point de vœux pour ne pas mourir. Que cherches-tu encore? Quoi que tu me présentes, j'en ferai une chose utile, avantageuse, honorable, digne d'être désirée.
Toi, au contraire, tu dis : Prends garde à la maladie; car elle est un mal. C'est comme si tu me disais, Prends garde qu'il te vienne jamais l'idée que trois font quatre, car c'est un mal. O homme, comment serait-ce un mal? Si je pense de cette idée ce que j'en dois penser, quel mal y aura-t-il encore là pour moi? N'y aura-t-il pas là plutôt un bien? Si donc je pense de la pauvreté, de la maladie, de l'obscurité de la vie, ce que j'en dois penser, cela ne me suffira-t-il pas? N'y trouverai-je pas mon compte? Comment donc me faut-il encore chercher mon bien et mon mal dans les choses extérieures?
Mais qu'arrive-t-il? Ces pensées ne sont que pour l'école ; et personne ne les porte chez lui. Tant au contraire, chacun s'y prend bien vite de querelle avec son esclave, avec ses voisins, avec ceux qui le plaisantent et se moquent de lui.
Bien du bonheur à Lesbius, qui me prouve chaque jour que je ne sais rien!
Contre ceux qui se mettent trop aisément à donner des leçons de philosophie