Manuel et Entretiens (page 21)
Aussi, le Sage se rappelant qui il est, d'où il vient, et de qui il est né, ne s'occupe que d'une seule chose, de jouer son rôle conformément à l'ordre et à la volonté de Dieu. Veux-tu que je continue de vivre? Oui ; mais libre, et le cœur haut, comme tu l'as voulu. Car tu m'as créé indépendant en tout ce qui m'appartient. N'as-tu plus besoin de moi? Qu'il soit fait à ton gré! Je ne suis resté jusqu'à présent que pour toi, et non pour un autre; à présent je pars pour t'obéir. — Et comment partiras-tu? — Encore comme tu l'as voulu : comme un être libre, qui est ton ministre, et qui a l'intelligence de tes ordres et de tes défenses. Mais tant que je reste dans ton empire, que veux-tu que je sois? Gouvernant, ou simple citoyen? Sénateur, ou plébéien? Soldat, ou général? Précepteur ou maître de maison? Quel que soit le poste, quelles que soient les fonctions que tu m'assignes, comme le dit Socrate, je mourrai mille fois avant de les abandonner? Où veux-tu que je vive? A Rome? A Athènes? A Thèbes? A Gyaros? Veuille seulement ne pas m'y oublier. Si tu m'envoies où je ne pourrai vivre conformément à la nature humaine, je m'en irai; mais ce sera sans te désobéir, car tu m'auras sonné la retraite. Ce ne sera pas là te faire défaut. Puisse une telle chose ne m'arriver jamais! Ce sera comprendre que tu n'as plus besoin de moi. Mais, tant qu'il me sera possible de vivre conformément à la nature, je ne chercherai pas d'autre lieu que celui où je serai, pas d'autres hommes que ceux avec qui je serai.
Voilà ce qu'il te faut avoir présent à la pensée, et le jour et la nuit. Voilà ce qu'il te faut écrire, ce qu'il te faut lire, ce dont il te faut parler, et à toi-même et aux autres. Dis-leur : Peux-tu m'aider à cela? Puis, au besoin, va en trouver un autre, et un autre encore. Après cela, s'il t'arrive quelqu'une de ces choses dont nous disons qu'elles sont en dehors de notre volonté, t'y être attendu sera tout d'abord pour toi un grand soulagement. Car c'est beaucoup que de pouvoir se dire à propos de tous ceux que l'on perd : je savais que je l'avais engendré mortel. Tu te diras de même encore : je savais que j'étais né pour mourir, que j'étais né pour voyager, pour être exilé, pour être jeté en prison. Puis, si tu rentres en toi-même, si tu cherches à quelle classe appartient ce qui t'arrive, tu te rappelleras bien vite que c'est à la classe des choses qui ne dépendent pas de ton libre arbitre, qui ne sont pas tiennes. En quoi cela m'intéresse-t-il ?diras-tu alors. Puis viendra la réflexion capitale : Qu'est-ce qui te l'a envoyé? C'est ton chef, c'est ton général, c'est ta ville, c'est la loi de ta ville, consens-y donc; car il faut toujours, et en toute chose, obéir à la loi. Puis, quand ton imagination te tourmentera, car cela ne dépend pas de toi, combats-la et dompte-la à l'aide de ta raison : ne lui permets pas de prendre des forces et de se lancer au dehors, pour t'y montrer ce qu'elle veut, et comme elle le veut. Si tu es à Gyaros, ne te représente pas la vie de Rome, ni tous les plaisirs que tu avais quand tu y habitais et que tu aurais si tu y retournais; applique-toi uniquement à ce que doit faire celui qui vit à Gyaros, pour vivre à Gyaros en homme de courage. Si tu es à Rome, ne te représente pas la vie d'Athènes ; ne t'occupe que de la vie de Rome.
Puis, à la place de tous les plaisirs, mets celui de comprendre que tu obéis à Dieu, et que tu joues ici le rôle du Sage, non par ce que tu dis, mais par ce que tu fais. Quelle chose en effet que de pouvoir se dire : Ce dont les autres dissertent pompeusement dans les écoles, et ce qu'ils regardent comme des paradoxes, moi je l'accomplis aujourd'hui. Ce sont mes vertus qu'ils analysent sur leurs bancs; c'est sur moi qu'ils discutent; c'est moi dont ils font l'éloge. Jupiter a voulu que j'eusse en moi-même la preuve que toutes ces vertus sont possibles. Il a voulu, pour ce qui le regarde, voir par moi s'il pouvait avoir un soldat tel qu'il le faut, un citoyen tel qu'il le faut; et, pour les autres hommes, il a voulu me présenter à eux comme un témoin qui leur dit au sujet des choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre : Voyez! c'est en vain que vous vous effrayez, et c'est sans raison que vous désirez ce que vous désirez. Ne cherchez pas le bien au dehors, cherchez-le en vous-mêmes ; autrement, vous ne le trouverez pas. C'est pour cela qu'aujourd'hui il me conduit ici, que demain il m'envoie là, qu'il me montre aux autres hommes, pauvre, sans pouvoir et malade ; qu'il m'envoie à Gyaros ; qu'il me conduit en prison. Il ne me hait pas, loin de nous cette pensée! car qui peut haïr le meilleur de ses serviteurs? Il ne me néglige pas, lui qui ne néglige pas le plus humble des êtres. Il m'exerce ; il se sert de moi comme d'une preuve vivante pour les autres hommes. Et, quand il m'a assigné un pareil service, je m'occuperais encore de l'endroit où je suis, des gens avec qui je suis, et de ce qu'ils disent de moi! Je ne me donnerais pas tout entier à Dieu, à ses commandements, à ses ordres!
Si tu as constamment ces maximes entre les mains, si tu les médites constamment, et fais qu'elles se présentent d'elles-mêmes à ta pensée, tu n'auras jamais besoin de personne pour t'encourager et te fortifier. Ce qui est honteux, ce n'est point de ne pas avoir de quoi manger, mais de ne pas avoir assez de raison pour écarter de soi la crainte et les chagrins. Or, une fois que tu te seras mis au-dessus du chagrin et de la crainte, y aura-t-il encore pour toi des tyrans, des gardes, des Césariens? Souffriras-tu encore de la nomination des autres, et de ce qu'ils offrent des sacrifices au Capitole en remerciement de leurs charges, toi qui as reçu de Jupiter une telle magistrature? Seulement ne te donne pas de grands airs à cause d'elle, et ne fais pas le glorieux. Contente-toi de la révéler par tes actes; et, quand personne ne la connaîtrait, qu'il te suffise d'être sage et heureux pour toi-même.
De toutes les promesses que tu te faisais au début, vois quelles sont celles que tu as tenues, et celles que tu n'as pas tenues; vois aussi comment tu te rappelles les premières avec bonheur, et les secondes avec regret; puis, si tu le peux, recommence ce que tu n'as pas réussi. Quand on se livre à la plus noble des luttes, on doit ne reculer devant rien, mais recevoir bravement tous les coups. Car ce dont il s'agit ici, ce n'est ni la lutte ordinaire, ni le pancrace lui-même, où l'on peut, vainqueur ou vaincu, valoir plus, valoir moins, et, par Jupiter! être très heureux ou très malheureux. Ce dont il s'agit ici, c'est le bonheur lui-même, c'est la félicité elle-même. Il y a mieux : ici, si nous nous retirons de l'arène, rien ne nous empêche de recommencer la lutte; et il ne nous faut pas pour cela attendre quatre ans le retour de nouveaux jeux olympiques; mais aussitôt qu'on s'est ranimé, que l'on se retrouve soi-même, que l'on porte en soi la même ardeur, on peut reprendre la lutte ; si on y succombe de nouveau, on peut la recommencer encore; et, si l'on est vainqueur une fois, on est comme si l'on n'avait jamais été vaincu. Seulement, il ne faut pas que l'habitude de la défaite vous amène à vous y résigner, et que désormais, comme un mauvais athlète, vous figuriez en vaincu à toutes les luttes, petit comme une caille qui se sauve. Je succombe à la vue d'une belle fille, dites-vous; mais quoi! n'y ai-je pas déjà succombé hier? L'envie me vient de censurer quelqu'un; mais est-ce qu'hier déjà je n'en ai pas censuré un autre? Voilà ce que tu nous débites, comme si tu étais sorti de là sans qu'il t'en coûtât. Tu ressembles à un homme à qui le médecin interdirait les bains, et qui lui répondrait : N'en ai-je pas pris un hier? Le médecin lui pourrait répondre : Eh bien! qu'as-tu éprouvé après ce bain? N'as-tu pas eu la fièvre? N'as-tu pas eu mal à la tête? Toi aussi, quand hier tu as critiqué quelqu'un, n'as-tu pas fait l'œuvre d'un malveillant et d'un bavard? N'as-tu pas nourri en toi cette disposition par des actions de même nature qu'elle? Et, quand tu as succombé à une femme, t'es-tu tiré de là sans punition? Que nous parles-tu donc de ce que tu as fait hier? Comme les esclaves qui se souviennent des coups, tu aurais dû, toi aussi, puisque tu te souvenais, t'abstenir des mêmes fautes. — Ce n'est pas la même chose, dis-tu. C'est la douleur qui donne de la mémoire à l'esclave; mais, à la suite de nos fautes, quelle douleur y a-t-il? Quelle punition? Qui peut donc nous faire prendre l'habitude de fuir les mauvaises actions? — Il faut donc convenir que les souffrances qui naissent de ce que nous essayons de faire nous sont utiles, que nous le voulions ou non.
N'as-tu pas honte d'avoir moins de courage et moins de cœur que les esclaves fugitifs? En quel état fuient-ils, quand ils abandonnent leurs maîtres? Quels domaines, quels serviteurs ont-ils pour se rassurer? Ils dérobent le peu qu'il leur faut pour les premiers jours, puis ils se lancent à travers les terres, et même à travers les mers, se procurant habilement les moyens de subsister : aujourd'hui celui-ci, demain celui-là. Et qui d'entre eux est jamais mort de faim? Mais toi, tu trembles de manquer du nécessaire ; et te voilà passant tes nuits à veiller! Malheureux, es-tu donc si aveugle? Ne vois-tu pas le chemin? Et ne sais-tu pas où nous conduit le manque du nécessaire? Où nous conduit-il donc? Où nous conduit la fièvre, où nous conduit une pierre qui nous tombe sur la tête : à la mort. N'est-ce pas ce que tu as dit cent fois toi-même à tes amis? Ne l'as-tu pas lu cent fois? Ne l'as-tu pas écrit cent fois aussi? A combien de reprises ne t'es-tu pas vanté d'attendre la mort avec calme?
— Mais les miens mourront de faim! — Eh bien! Est-ce que la faim les conduit ailleurs que toi? Est-ce que la descente n'est pas la même pour eux? Est-ce qu'en bas ils ne trouveront pas les mêmes choses? Ne peux-tu donc pas, sans t'effrayer du dénuement et de la disette, fixer un œil calme sur le lieu où doivent descendre les plus riches, les magistrats les plus élevés, les rois et les tyrans eux-mêmes? Peut-être y descendras-tu d'inanition; ils y descendront, eux, crevant d'indigestion et d'ivresse. Mais ne sera-ce pas toute la différence? Que de mendiants n'as-tu pas vus arriver à la vieillesse! Combien même à l'extrême vieillesse! Ces gens transis de froid et le jour et la nuit, ces gens qui gisent sur le sol, et qui ne mangent que bien juste leur nécessaire, ces gens-là arrivent presque à ne pouvoir mourir. Ne peux-tu donc pas faire un métier? Ne peux-tu pas être copiste? Etre précepteur? Garder la porte d'autrui? —Mais c'est une honte, d'en venir à cette extrémité! — Eh bien! commence par apprendre où est la honte, et alors seulement dis-toi philosophe. Pour le moment, ne permets même pas à un autre de t'appeler de ce nom.
Est-ce que c'est une honte pour toi que ce qui n'est pas ton œuvre, que ce dont tu n'es pas l'auteur, que ce qui t'arrive par hasard, comme le mal de tête, comme la fièvre? Si tes parents étaient pauvres, ou si, riches, ils ont laissé leur héritage à d'autres, ou si encore, de leur vivant, ils ne te donnent rien, est-ce une honte pour toi? Est-ce là ce que tu as appris chez les philosophes? Ne leur as-tu pas entendu dire que ce qui est blâmable est seul honteux, et que ce qui est blâmable c'est ce qui est digne de blâme? Et qui peux-tu blâmer de ce qui n'est pas son œuvre, de ce qu'il n'a pas fait lui-même? Est-ce donc toi qui as fait ton père tel qu'il est? Ou bien t'est-il possible de le corriger? Est-ce là une chose qui soit en ta puissance? Eh bien!dois-tu vouloir ce qui n'est pas en ta puissance? ou rougir quand tu n'y réussis pas? Est-ce la philosophie qui t'a fait prendre cette habitude d'avoir les yeux sur les autres, et de ne rien attendre de toi-même? Gémis donc, lamente-toi, et ne mange qu'en tremblant de n'avoir pas de quoi vivre demain. Tremble que tes esclaves ne te volent, ne s'enfuient ou ne meurent. Que ce soit là ta vie, et qu'elle ne cesse jamais, puisque c'est de nom seulement que tu t'es approché de la philosophie, puisque tu déshonores son enseignement autant qu'il t'est possible de le faire, toi qui montres qu'il est sans utilité et sans profit pour ceux qui l'ont reçu. Jamais tu n'as souhaité le calme, la tranquillité, l'impassibilité; jamais tu ne t'es attaché à personne pour y arriver ; mais que de gens auxquels tu t'es attaché par amour pour les syllogismes! Jamais pour aucune des choses qui apparaissaient à tes sens tu ne t'es demandé à toi-même : Pourrai-je, ou ne pourrai-je pas supporter cela? Que me reste-t-il à faire? Mais, comme si tout ce qui est à toi était en bon état et à l'abri de tout péril, tu t'occupais de ce qui ne doit venir qu'après tout le reste, de l'immutabilité! Et qu'avais-tu donc à rendre immuable? Ta lâcheté, ta couardise, ton admiration pour les riches, tes désirs avortés, tes efforts inutiles pour éviter les choses? Voilà ce que tu voulais mettre à l'abri de tout péril!
Ne devais-tu pas commencer par acquérir ce que la raison te conseillait, puis songer alors seulement à mettre tes acquisitions en sûreté? Qui as-tu vu construire un couronnement autour de sa maison, sans placer ce couronnement sur un mur? Quel est le portier que l'on établit où il n'y a pas de porte? Ta préoccupation à toi, c'est d'être capable de démontrer; mais de démontrer quoi? Ta préoccupation, c'est de ne pas te laisser entraîner par les sophismes ; mais entraîner loin de quoi? Montre-moi d'abord ce qui est l'objet de tes soins, ce que tu mesures, ou ce que tu pèses; puis ensuite montre-moi ta balance ou ta mesure. Jusques à quand ne mesureras-tu que de la cendre? Ce que tu dois démontrer, n'est-ce pas ce qui rend l'homme heureux, ce qui fait que les choses lui arrivent comme il les désire, ce qui est cause qu'il doit ne blâmer personne, n'accuser personne, mais se conformer à la manière dont le monde est gouverné? Voilà ce qu'il te faut me montrer. — Voici, dis-tu, ma démonstration : je vais t'analyser des syllogismes. — Esclave, c'est là ta mesure ; mais ce n'est pas ce que tu mesures! Voilà comment tu es puni aujourd'hui d'avoir négligé la philosophie : tu trembles, tu ne dors pas, tu consultes tout le monde; et si les résolutions que tu prends ne conviennent pas à tout le monde, tu crois avoir eu tort de les prendre. Tu crois aujourd'hui redouter la faim; mais non : ce n'est pas la faim que tu redoutes. Ce que tu crains, c'est de n'avoir plus de cuisinier, de n'avoir plus personne pour tes sauces, personne pour t'attacher tes chaussures, personne pour te passer tes habits, personne pour te frictionner, personne pour te faire cortège. Tu veux pouvoir aux bains te dépouiller, t'étendre à la façon de ceux qu'on met en croix, puis te faire frotter et de ci et de là; tu veux que le maître baigneur, qui préside à l'opération, dise ensuite : Passe ici; montre-nous le flanc ; prends-lui la tête ; présente ton épaule ; puis, rentré chez toi après le bain, tu veux crier : Ne m'apporte-t-on pas à manger? Et après cela : Enlève la table; passe l'éponge. Ce que tu crains, c'est de ne pouvoir plus mener la vie d'un malade. Quant à la vie de ceux qui se portent bien, apprends à la connaître : c'est celle que mènent les esclaves, les ouvriers, les vrais philosophes; c'est celle qu'a menée Socrate, quoique avec femme et enfants; c'est celle de Diogène, celle de Cléanthe, qui tenait une école et était porteur d'eau. Si tu veux mener cette vie, tu la pourras mener partout, et tu vivras dans une pleine assurance. Fondée sur quoi? Sur la seule chose à laquelle on puisse se fier, sur la seule qui soit sûre, qui soit sans entraves, que nul ne puisse t'enlever, sur ta propre volonté. Pourquoi par ta faute es-tu si inutile et si impropre à tout, que personne ne veut te prendre chez lui, ne veut se charger de toi? Un vase intact et propre au service aura beau être jeté dehors, quiconque le trouvera l'emportera, et croira que c'est tout profit; toi, au contraire, chacun croira que c'est tout perte. Ainsi tu ne peux même pas rendre les services d'un chien et d'un coq, et tu veux encore vivre, tel que tu es!
Le Sage craindra-t-il que les aliments viennent à lui manquer? Ils ne manquent pas à l'aveugle ; ils ne manquent pas au boiteux ; et ils manqueraient au Sage! Un bon soldat trouve toujours qui le paye ; un bon ouvrier, un bon cordonnier aussi; et celui qui est l'homme parfait ne le trouverait pas! Dieu sera-t-il si insoucieux de ses propres affaires, de ses ministres, de ses témoins, de ceux qui lui servent à prouver par des faits aux hommes ordinaires, qu'il existe, qu'il gouverne sagement ce monde, qu'il ne néglige pas l'humanité, et qu'il n'y a jamais de mal pour le Sage, ni de son vivant, ni après sa mort? — Mais lorsqu'il ne me fournit pas de quoi manger? — Que fait-il autre chose que de me donner le signal de la retraite, comme un bon général? Je lui obéis alors; je le suis, en chantant les louanges de mon général, en approuvant bien haut tout ce qu'il fait. Je suis venu, en effet, quand il l'a voulu; je m'en irai de même, quand il le voudra; et, de mon vivant, qu'avais-je précisément à faire, que de chanter les louanges de Dieu, seul avec moi-même, en face d'un autre, ou de plusieurs? Il me donne peu, il ne me donne pas en abondance, il ne veut pas que je vive dans la mollesse ; mais il n'a pas donné davantage à Hercule, son propre fils. C'était un autre qui régnait sur Argos et sur Mycènes ; la part d'Hercule était l'obéissance, les travaux, les épreuves. Mais Eurysthée était ce qu'il était, et ne régnait pas plus réellement sur Argos et sur Mycènes qu'il ne régnait sur lui-même ; tandis que Hercule, par toute la terre et par toute la mer, était véritablement roi, véritablement chef, réparant les iniquités et les injustices, amenant avec lui la justice et la piété ; et tout cela il le faisait nu et seul. Quand Ulysse fut jeté à la côte par un naufrage, se laissa-t-il abattre par son dénuement? Perdit-il courage? Non : voyez comme il va demander à des vierges ces vêtements indispensables, que nous trouvons si honteux de demander à un autre.
Il allait comme un lion nourri dans les montagnes et qui se confie en sa force.
Qu'est-ce qui faisait donc sa confiance? Ce n'était ni la réputation, ni la richesse, ni le pouvoir; c'était sa force intérieure, c'est-à-dire, ses convictions sur ce qui dépend de nous et sur ce qui n'en dépend pas. Ce sont elles seules, en effet, qui nous font libres et indépendants, qui font relever la tête à celui qu'on humilie, qui nous font regarder en face et d'un œil fixe les riches et les puissants. Voilà la part du philosophe. Mais toi, tu sortiras comme un lâche, tremblant de peur pour tes manteaux et pour ta vaisselle d'argent! Malheureux, est-ce ainsi que tu as perdu ton temps jusqu'à présent?
— Mais si je suis malade? — Tu seras ce que tu dois être dans la maladie. — Mais qui me soignera? — Dieu, et tes amis. — Je serai durement couché. — Comme doit l'être un homme. — Je n'aurai pas de maison commode. — Eh bien! tu seras malade dans une maison incommode. — Qui me donnera les moyens de vivre? — Ceux qui les donnent aux autres. Tu seras comme Manès dans ta maladie. — Mais quelle sera la fin de cette maladie? — La mort, et quoi de plus? Ne sais-tu donc pas que la source de toutes les misères pour l'homme, la source de toutes ses faiblesses et de toutes ses lâchetés, ce n'est pas la mort, mais bien plutôt la crainte de la mort? Exerce-toi donc contre cette crainte ; crois-moi, que ce soit là que tendent tous tes raisonnements, tout ce que tu écoutes, tout ce que tu lis, et tu reconnaîtras que c'est par là seulement que les hommes s'affranchissent.
L'homme libre est celui qui vit comme il le veut; qu'on ne peut ni contraindre à faire une chose, ni empêcher de la faire; à qui l'on ne peut rien imposer de force; qui n'est jamais arrêté dans ce qu'il entreprend; qui ne manque jamais ce qu'il désire; qui ne tombe jamais dans ce qu'il redoute. Or, est-il quelqu'un qui veuille vivre en faute? Personne. Est-il quelqu'un qui veuille vivre dans l'erreur, à l'étourdie, injuste, dissolu, se plaignant toujours de son sort, n'ayant que des sentiments bas? Personne. Il n'est donc pas un pervers qui vive comme il le veut ; et pas un, par conséquent, qui soit libre. D'autre part, est-il quelqu'un qui veuille vivre à s'affliger, à trembler, à être jaloux, à se lamenter pour autrui, à désirer pour ne pas avoir ce qu'il désire, à craindre pour tomber dans ce qu'il craint? Personne. Or, avons-nous un seul pervers qui vive sans affliction et sans terreur, qui ne tombe jamais dans ce qu'il redoute, qui ne manque jamais ce qu'il désire? Pas un. De cette manière donc encore nous n'en avons pas un qui soit libre.
Tiens ce langage devant un homme qui aura été deux fois consul, il te le pardonnera, si tu ajoutes : « Pour toi, tu es un sage, et rien de tout ceci ne te concerne. » Mais, si tu lui dis la vérité, qu'au point de vue de la servitude il n'y a aucune différence entre lui et ceux qui ont été vendus trois fois, devras-tu en attendre autre chose que des coups? « Comment ! dira-t-il, je suis un esclave, moi, dont le père était libre, dont la mère était libre, et que personne n'a acheté ! Mais je suis sénateur, et ami de César! J'ai été consul, et j'ai une foule d'esclaves ! » D'abord, mon cher sénateur, peut-être ton père était-il esclave tout comme toi, ainsi que ta mère, ainsi que ton grand-père et tous tes aïeux à la suite les uns des autres. Et, alors même qu'ils auraient été aussi libres que possible, qu'importerait par rapport à toi? Qu'importe, en effet, qu'ils aient eu du cœur, si tu n'en as pas ! Qu'ils aient été courageux, si tu es lâche ! Qu'ils aient été maîtres d'eux-mêmes, si tu ne l'es pas de toi !
— « Et quels rapports ceci a-t-il avec la servitude? — Crois-tu que ce ne soit pas de l'esclavage que de faire quelque chose malgré soi, par contrainte, en pleurant? —Soit, mais qui peut me contraindre, hormis César, le maître de tous? — Tu conviens donc, toi-même, que tu as un maître? Ce maître, dis-tu, est commun à tous; mais cela ne doit pas être pour toi une consolation : cela signifie seulement que tu es esclave dans une maison qui a un grand nombre d'autres esclaves. Tu ressembles aux Nicopolitains qui ont l'habitude de crier : Par la fortune de César, nous sommes libres ! »
Laissons cependant César pour le moment, si tu le veux bien. Réponds-moi à ceci : N'as-tu jamais été amoureux? N'as-tu jamais eu de maîtresse, qu’elle fût libre ou esclave? — Et quels rapports cela a-t-il avec la servitude ou avec la liberté? — Celle que tu aimais ne t'a-t-elle donc jamais rien commandé contre ton gré? N'as-tu jamais flatté ton esclave? Ne lui as-tu jamais baisé les pieds? Certes, si quelqu'un t'avait forcé de baiser ceux de César, tu aurais vu là un outrage, et le comble de la tyrannie. Qu'est-ce donc que la servitude, si ce que tu faisais là n'en est pas? Pour elle n'as-tu jamais été de nuit où tu ne voulais pas? N'as-tu jamais dépensé plus que tu ne voulais? N'as-tu jamais rien dit avec des gémissements et des pleurs? N'as-tu jamais dû te laisser injurier et mettre à la porte? Si tu rougis d'avouer ta propre histoire, vois ce que dit et fait Thrasonides, après avoir fait plus de campagnes que toi-même probablement. D'abord il sort de nuit, à une heure telle que Geta n'ose pas y sortir ou ne sort, quand son maître l'y contraint, qu'avec force cris, force lamentations sur son dur esclavage. Puis, que dit-il?
« Une misérable fillette m'a fait son esclave, quand aucun ennemi ne l'avait pu ! »
Malheureux, qui es l'esclave d'une fillette, et d'une misérable fillette ! Pourquoi te dis-tu libre encore? Pourquoi vantes-tu tes campagnes? Puis il demande une épée, et se fâche contre ceux qui la lui refusent par intérêt pour lui-même. Il envoie des cadeaux à celle qui le déteste; il la supplie; il pleure. Par contre, qu'il obtienne d'elle la moindre faveur, et le voilà hors de lui ! Mais à ce moment même encore comment est-il? N'a-t-il plus rien à désirer? (01) plus rien à craindre? Et voilà comment il est libre !
Vois comment nous appliquons l'idée de la liberté, quand il s'agit des animaux. Certaines gens entretiennent des lions apprivoisés ; ils les enferment, les nourrissent, et les emmènent partout avec eux : qui dira qu'un tel lion est libre? N'est-il pas d'autant plus esclave qu'il a une vie plus douce? Quel est l'être doué de sens et de raison qui voudrait être un de ces lions? Vois, par contre, ces oiseaux que l'on prend, que l'on enferme, et que l'on nourrit: que ne souffrent-ils pas en essayant de s'échapper! Il en est même qui se laissent mourir de faim plutôt que de supporter ce genre de vie. Quant à ceux que l'on conserve, c'est à grande peine, avec bien de la difficulté, et encore ils dépérissent ! Et dès qu'ils trouvent la moindre ouverture, les voilà partis! Tant ils aiment la liberté, pour laquelle ils sont faits ! Tant ils ont besoin d'être indépendants, et affranchis de toute entrave ! « Êtes-vous donc mal ici? » leur dites-vous. Ils répondent : « Que dis-tu là? Nous sommes nés pour voler où bon nous semble, pour vivre au grand air, et chanter quand nous le voulons; tu nous enlèves tout cela, et tu dis : Êtes-vous mal ici? Aussi, nous n'appellerons races libres que celles qui ne supportent pas d'être prises, et qui, sitôt prises, échappent à la captivité par la mort. » C'est ainsi que Diogène dit quelque part : « Il n'y a qu'un moyen d'être libre, c'est d'être toujours disposé à mourir. » C'est ainsi encore qu'il écrit au roi de Perse : « Tu ne pourras pas plus réduire en servitude les Athéniens, que tu n'y peux réduire les poissons. »— Comment cela? Ne puis-je pas les prendre? — Si tu les prends, ils auront bientôt fait de te quitter et de s'en aller, comme les poissons. Si tu prends un poisson, il meurt; et si eux meurent aussi, quand tu les auras pris, quel profit tireras-tu de ton expédition? » Voilà le langage d'un homme libre, qui a soigneusement examiné la question, et qui en a trouvé la solution, comme cela devait être. Mais, si tu la cherches ailleurs qu'où elle est, comment s'étonner que tu ne la trouves jamais?
L'esclave souhaite bien vite d'être affranchi. Pourquoi? Pour le plaisir de donner de l'argent aux fermiers du vingtième? Non, mais parce qu'il s'imagine que c'est faute d'avoir obtenu cet affranchissement, qu'il n'est ni libre ni heureux. « Que l'on m'affranchisse, dit-il, et à l'instant mon bonheur est complet : je n'ai plus à faire ma cour à personne, je parle à qui que ce soit comme son égal et son semblable, je vais où je veux, je pars d'où je veux et pour où je veux. » On l'affranchit : aussitôt, n'ayant plus où manger, il cherche quelqu'un à flatter, quelqu'un chez qui dîner. Il fait argent de son corps, et se prête aux dernières infamies. Qu'il trouve un râtelier, et le voilà retombé dans une servitude bien plus dure que la première. Ou, s'il fait fortune, le goujat qu'il est, le voilà qui s'éprend d'une femme de rien; et alors il souffre, il pleure, et il regrette son temps d'esclavage. « Quel mal y avais-je? dit-il. C'était un autre qui m'habillait, qui me chaussait, qui me nourrissait, qui me soignait quand j'étais malade; et mon service chez lui était bien peu de chose. Mais aujourd'hui, hélas, que de misères ! Que de maîtres j'ai au lieu d'un seul ! » Et il ajoute : « Si pourtant j'obtenais les anneaux, quelle vie facile et heureuse j'aurais alors ! » Et, pour les obtenir, il commence par endurer mille choses dont il est digne ; puis, quand il les a obtenus, il en endure encore de pareilles. Puis il se dit : « Si je faisais campagne, je couperais court à toutes mes misères. » Il fait campagne ; il souffre comme un vaurien; et il n'en demande pas moins une seconde et une troisième fois à faire campagne. Puis, quand il a mis le comble à son élévation, quand il est devenu sénateur, qu'est-il alors? Un esclave qui se rend aux séances. Ses chaînes sont plus belles ; elles sont les plus brillantes de toutes; mais ce sont des chaînes.
Qu'il cesse de n'être qu'un sot. Qu'il apprenne, comme le disait Socrate, la nature vraie de chaque chose, et qu'il n'applique pas sans réflexion ses notions premières aux objets particuliers. Là, en effet, est la cause de tous les malheurs des hommes : ils ne savent pas appliquer leurs notions premières et générales aux faits particuliers. Nous croyons les uns à une cause de nos maux, les autres à une autre. L'un se dit : « C'est que je suis malade ! » — Pas du tout ; c'est qu'il applique mal ses notions premières. Un autre : « C'est que je suis pauvre. » Celui-ci : « C'est que j'ai un méchant père ou une méchante mère. » Celui-là : « C'est que César ne m'est pas favorable. » Mais la seule et unique cause, la voici : ils ne savent pas appliquer leurs notions premières. Est-il quelqu'un, en effet, qui n'ait pas sur le mal cette notion première, qu'il est funeste, qu'il est à fuir, qu'il est à écarter de toutes les façons? Personne, car il n'y a jamais d'opposition entre les notions premières des uns ou des autres. Les oppositions ne commencent que quand on en vient aux applications. Par exemple, qu'est-ce qui est ce mal si funeste, que l'on doit si bien éviter? On dit : « C'est de ne pas être l'ami de César. » C'en est fait; on est à côté de l'application vraie; on est aux abois; on va chercher des choses sans rapport avec la question ; car on aura beau obtenir l'amitié de César, on n'aura pas obtenu pour cela ce qu'on demandait. Qu'est-ce que l'homme demande, en effet? A vivre calme et heureux, à tout faire comme il le veut, à ne jamais être empêché ni contraint. Or, une fois l'ami de César, n'est-il plus jamais empêché? Plus jamais contraint? Vit-il toujours calme et heureux? Qui interrogerons-nous là-dessus? Et quelle autorité plus digne de foi, que celle de l'ami même de César? « Avance donc au milieu de nous, toi, et dis-nous quand est-ce que ton sommeil était le plus tranquille. Est-ce aujourd'hui, ou avant que tu ne fusses l'ami de César? » Aussitôt tu lui entends dire : « Cesse, par tous les Dieux ! de te railler de mon sort. Tu ne sais pas ce que je souffre, hélas ! Le sommeil ne vient même pas pour moi. On accourt me dire : Il est déjà éveillé ! Il sort déjà ! Puis tous mes soucis, et toutes mes craintes ! » — « Eh bien ! quand est-ce que tu as le mieux goûté les douceurs de la table? Aujourd'hui, ou auparavant? » Écoute encore ce qu'il nous dit là-dessus. S'il n'est pas invité par César, le voilà triste; s’il est invité, il est au souper comme un esclave à la table de son maître, tremblant sans cesse de dire ou de faire quelque sottise. Et que crois-tu qu'il craigne? D'être fouetté comme un esclave? Et d'où lui viendrait tant de chance? Comme il convient à un homme de son importance, à un ami de César, il craint d'avoir la tête coupée. Posons-lui ces question : « Quand te baignais-tu avec le moins d'appréhensions? Quand t'exerçais-tu le plus à loisir? En somme, quelle est celle des deux vies que tu aimerais le mieux mener? Celle de maintenant ou celle d'autrefois? » Je puis bien jurer qu'il n'y a personne d'assez dénué de sens, d'assez ennemi de la vérité, pour ne pas se plaindre de souffrir d'autant plus qu'il est plus ami de César.
Puis donc que ni ceux qu'on appelle rois, ni ceux qui sont les amis des rois, ne vivent comme ils le veulent, qui est-ce qui est libre? Cherche, et tu le trouveras ; car la nature t'a donné plus d'une voie pour découvrir la vérité. Mais, si par toi-même tu n'es pas capable, en te bornant à suivre ces voies, de trouver ce qui est au bout, écoute ceux qui ont fait cette recherche. Que te disent-ils : « Crois-tu que la liberté soit un bien? —Le plus grand de tous. Quelqu'un qui est en possession du plus grand bien, peut-il être malheureux? Peut-il être misérable? —Non. —Tous ceux donc que tu verras malheureux, souffrants, gémissants, dis hardiment qu'ils ne sont pas libres. — Je le dis. » — Nous voici donc bien loin de l'achat, de la vente, et de tous les modes pareils d'acquisition; car, si ce que tu nous accordes est vrai, un roi, grand ou petit, un consulaire ou même un homme qui a été deux fois consul, ne sont pas libres, dès qu'ils sont malheureux. — Oui.
— Réponds-moi donc encore à ceci : Crois-tu que la liberté soit une chose d'importance, une noble chose, une chose de prix? — Comment non? — Se peut-il donc qu'un homme, qui possède une chose de cette importance, de cette valeur, de cette élévation, ait le cœur bas? — Cela ne se peut. — Lors donc que tu verras quelqu'un s'abaisser devant un autre, et le flatter contre sa conviction, dis hardiment que celui-là non plus n'est pas libre, non pas seulement quand c'est pour un dîner qu'il agit ainsi, mais encore lorsque c'est pour un gouvernement ou pour le consulat. Appelle petits esclaves ceux qui se conduisent ainsi pour un petit salaire; mais ces autres, appelle-les de grands esclaves; ils le méritent bien. — Soit pour ceci encore. — Crois-tu d'autre part que la liberté soit l'indépendance et la pleine disposition de soi-même? — Comment non? — Tous ceux donc aussi qu'il est au pouvoir d'un autre d'entraver ou de contraindre, dis hardiment qu'ils ne sont pas libres. Ne regarde pas aux pères et aux grands-pères, ne cherche pas si l'on a été acheté ou vendu; mais, dès que tu entendras quelqu'un dire « maître », sérieusement et de cœur, appelle-le esclave, alors même que douze faisceaux marcheraient devant lui. Si tu lui entends dire : « Hélas, que de maux je souffre! appelle-le esclave. Plus simplement, qui que ce soit que tu voies pleurer, se plaindre, se trouver malheureux, appelle-le esclave, quand même il porterait la robe bordée de pourpre. Alors même encore que l'on ne ferait rien de tout cela, ne dis pas qu'on est libre : examine auparavant les déterminations des gens ; vois s'il n'y a pour elles ni contrainte, ni empêchement, ni mauvais succès. Si tu trouves les gens dans ce cas, dis que ce sont des esclaves, qui ont un jour de congé aux Saturnales; dis que leur maître est en voyage ; mais il arrivera, et tu verras alors quelle est leur condition. Quel est donc ce maître qui doit arriver? Tous ceux qui ont le pouvoir de leur procurer ou de leur enlever quelqu'un des objets qu'ils désirent. Avons-nous donc, en effet, tant de maîtres? Oui, car avant ceux-là nous avons les objets mêmes pour maîtres; et ces objets sont nombreux, et c'est grâce à eux que tous ceux qui les ont à leur disposition sont forcément nos maîtres, eux aussi. Ce que l'on craint, en effet, ce n'est pas la personne de l'empereur ; mais la mort, l'exil, la confiscation, la prison, la dégradation. Ce n'est pas non plus l'empereur que l'on aime, à moins qu'il ne soit du premier mérite ; c'est la richesse que nous aimons; c'est le tribunat, la prêtrise, le consulat. Mais, dès que nous aimons, haïssons ou redoutons ainsi quelque chose, tous ceux qui l'ont en leur pouvoir sont forcément nos maîtres. De là vient encore que nous les honorons comme des dieux. Nous croyons, en effet, que les choses les plus utiles sont aux mains des dieux ; et nous y ajoutons à tort : « Cet homme a dans ses mains les choses les plus utiles; donc, il est un dieu. » Une fois que nous avons ajouté à tort : « Cet homme a dans ses mains les choses les plus utiles, il faut forcément en arriver à une conclusion fausse. »
Qu'est-ce donc qui fait de l'homme un être sans entraves et maître de lui? Ce n'est pas la richesse, ce n'est pas le consulat, ce n'est pas le gouvernement d'une province; ce n'est pas même la royauté. Il nous faut trouver autre chose. Or, qu'est-ce qui fait que, lorsque nous écrivons, il n'y a pour nous ni empêchements ni obstacles? — La science de l'écriture. — Et quand nous jouons de la harpe? —La science de la harpe. — Donc, quand il s'agira de vivre, ce sera la science de la vie.
Mais ceci n'est qu'une exposition générale ; vois les choses dans le détail. Quand on désire quelque chose qui dépend d'un autre, peut-on être à l'abri de tout empêchement? — Non. — De tout obstacle? — Non. —On ne peut donc pas non plus alors être libre. Vois plutôt. N'avons-nous rien qui dépende de nous seuls? Ou tout ce que nous avons en dépend-il? Ou bien encore est-il des choses qui dépendent de nous, tandis que les autres dépendent du dehors? — Que veux-tu dire? — Quand tu veux que ton corps soit au complet, dépend-il de toi qu'il le soit ou non? — Cela ne dépend pas de moi. — Et quand tu veux qu'il soit en bonne santé? — Non plus. — Quand tu veux qu'il soit beau? — Non plus. — Quand tu veux qu'il vive ou qu'il meure? —Non plus. — Ton corps relève donc d'autrui; il est dans la dépendance de quiconque est plus fort. —Oui. — Dépend-il de toi d'avoir un champ à ta volonté, aussi étendu que tu le voudras, et de la qualité que tu voudras? — Non. — Et des esclaves? — Non. — Et des vêtements? — Non. — Et une maison? — Non. — Et des chevaux? — Rien de tout cela. — Et si tu veux voir vivre toujours tes enfants, ou ta femme, ou ton frère, ou tes amis, cela dépend-il de toi? — Pas davantage.
N'as-tu donc rien dont tu sois le maître, qui ne dépende que de toi, et que nul ne puisse t'enlever? Ou bien as-tu quelque chose qui soit dans ces conditions? — Je n'en sais rien. — Regarde donc de la façon que voici, et examine la chose. Peut-on te forcer à croire ce qui est faux? Non. Sur le terrain de la croyance, il n'y a donc pour toi ni entraves ni contrainte. — Accepté. — Marchons donc. Quelqu'un peut-il te forcer à vouloir ce que tu as résolu de ne pas faire? — On le peut, car, en me menaçant de la mort ou de la prison, on me force à vouloir. — Mais, si tu méprisais la mort ou la prison, t'inquiéterais-tu encore de ces menaces? — Non. — Est-il ou non en ton pouvoir de mépriser la mort? — En mon pouvoir. — Vouloir est donc aussi en ton pouvoir? Ou ne serait-ce pas vrai? — Oui, c'est en mon pouvoir. — Et ne pas vouloir, au pouvoir de qui est-ce? — Au mien encore. Mais pourtant, si, quand je veux me promener, cet homme m'arrête? —Que peut-il? Arrêter ta faculté de vouloir? —Non, mais mon corps. — Oui, comme une pierre. — Soit; mais il n'en est pas moins vrai que je ne me promènerai pas. — Et qui t'a dit que te promener était en ton pouvoir sans empêchement possible? Il n'y a qu'une chose que j'aie dit être affranchie de toute contrainte : la volonté ; mais dès que tu as besoin de ton corps et de son ministère, il y a longtemps que je t'ai dit que rien là n'était en ton pouvoir. — Soit encore pour ceci. — Maintenant peut-on te forcer à désirer ce dont tu ne veux pas? — Non. — A projeter ou à entreprendre quelque chose ; en un mot, à user de telle ou telle façon des objets que tes sens te présentent? — Pas davantage; mais, si je désire, on m'empêchera d'arriver à ce que je désire. — Si tu désires quelqu'une des choses qui sont bien tiennes, sans empêchement possible, comment t'en empêchera-t-on? — On ne le pourra pas. — Qui donc t'a dit que, si tu désirais quelqu'une des choses qui ne sont pas tiennes, tu ne rencontrerais jamais d'obstacles?
— Ne dois-je donc point désirer la santé? — Non ; pas plus que tout ce qui n'est pas tien. Car tout ce qu'il n'est pas en ton pouvoir de te procurer ou de conserver dès que tu le veux, tout cela n'est pas vraiment tien. Eloigne de tout cela non seulement tes mains, mais tes désirs bien plutôt encore ! Sinon, tu te mets toi-même dans les fers, tu présentes ta tête au joug, quand tu accordes du prix à ce qui n'est pas complètement à toi, quand tu t'attaches à quoi que ce soit qui dépend dé la fortune et doit périr. — Ma main n'est-elle donc pas mienne? Elle est une de tes parties; boue de sa nature, elle peut être arrêtée et contrainte, et elle est en la puissance de quiconque est plus fort. Mais que vais-je te parler de ta main? Ton corps tout entier doit n'être à tes yeux qu'un ânon qui porte tes fardeaux, pendant le temps où il lui est possible de le faire, pendant le temps où cela lui est donné. Survient-il une réquisition, un soldat met-il la main sur lui, laisse-le aller, ne résiste pas, ne murmure pas. Sinon, tu recevras des coups, et tu n'en perdras pas moins ton ânon. Or, si c'est là ce que tu dois être vis-à-vis de ton corps, vois ce qu'il te reste à être vis-à-vis de toutes les choses qu'on n'acquiert qu'à cause de son corps. Si ton corps est un ânon, tout le reste n'est que brides, bâts, fers pour les pieds, orge et foin à l'usage de l'ânon. Laisse donc tout cela, et défais-t'en plus vite et plus gaiement que de ton ânon même.
Ainsi préparé et exercé à distinguer les choses qui ne sont pas tiennes de celles qui le sont, et celles qui peuvent être entravées de celles qui ne le peuvent être, à te croire intéressé dans les secondes, et nullement dans les premières, à veiller ici sur tes désirs, et là sur tes craintes, qui peux-tu redouter encore? Personne. Car pourquoi redouterais-tu quelqu'un? Pour les choses qui sont bien à toi, et qui sont les seules où se trouvent réellement le bien et le mal? Mais qui a pouvoir sur elles? Qui peut te les enlever? Qui peut les empêcher en toi? On ne le peut pour toi non plus que pour Dieu. Craindrais-tu pour ta personne et pour ta bourse? Pour des choses qui ne sont pas à toi? Pour des choses qui ne t'intéressent en rien?
Eh! à quoi t'es-tu exercé depuis le premier jour? si ce n'est à distinguer ce qui est tien et ce qui n'est pas tien, ce qui dépend de toi et ce qui n'en dépend pas, ce qu'on peut entraver et ce qu'on ne peut pas entraver? Dans quel but as-tu été trouver les philosophes? Serait-ce donc pour n'être ni moins infortuné ni moins malheureux?