Manuel et Entretiens (page 22)

Épictète · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voilà comment tu seras sans terreurs et sans trouble. Le chagrin, en effet, existera-t-il alors pour toi? Non, car on ne s'afflige de voir arriver que les choses qu'on a redoutées quand on les attendait. Convoiteras-tu encore quoi que ce soit? Tu désireras d'une manière calme et régulière tout ce qui relève de ton libre arbitre, tout ce qui est honnête et sous ta main ; quant aux choses qui ne relèvent pas de ton libre arbitre, tu n'en désireras aucune assez pour qu'il y ait place en toi à des ardeurs de bête brute et à des impatiences sans mesure.

Lorsque l'on est dans cette disposition d'esprit à l'égard des objets, quel homme peut-on redouter encore? Comment, en effet, un homme peut-il être redoutable pour un autre homme, soit qu'il se trouve devant lui, soit qu'il lui parle, soit même qu'il vive avec lui? Il ne peut pas plus l'être qu'un cheval pour un cheval, un chien pour un chien, une abeille pour une abeille. Ce que chacun redoute, ce sont les choses; et c'est quand quelqu'un peut nous les donner ou nous les enlever, qu'il devient redoutable à son tour.

Cela étant, qu'est-ce qui met anéanties les citadelles? Ce n'est ni le fer, ni le feu, mais nos façons de juger et de vouloir. Car, lorsque nous aurons mis à néant la citadelle qui est dans la ville, aurons-nous mis à néant, du même coup, celle d'où nous commande la fièvre? Et celle d'où nous maîtrisent les jolies filles? En un mot, aurons-nous renversé, avec la citadelle qu'ils s'y sont faite, tous les tyrans qui sont en nous, ces tyrans que nous y trouvons chaque jour à propos de tout, tantôt les mêmes, tantôt divers? C'est par là qu'il faut commencer; c'est de là qu'il faut chasser les tyrans, après avoir mis à néant leur citadelle : il faut, pour cela, renoncer à son corps avec toutes ses parties et toutes ses facultés; renoncer à la fortune, à la gloire, aux dignités, aux honneurs, à ses enfants, à ses frères; se dire qu'il n'y a rien là qui soit à nous. Mais, une fois que j'ai ainsi chassé de mon âme ses tyrans, que me servirait encore, à moi du moins, de renverser les citadelles de pierre? Car, debout, quel mal me font-elles? A quoi bon chasser les gardes du tyran? En quoi m'aperçois-je de leur existence? C'est contre d'autres qu'ils ont ces faisceaux, ces lances et ces épées. Jamais je n'ai été empêché de faire ce que je voulais ni contraint à faire ce que je ne voulais pas. Et comment y ai-je pu arriver? J'ai subordonné ma volonté à celle de Dieu. Veut-il que j'aie la fièvre? Moi aussi je le veux. Veut-il que j'entreprenne quelque chose? Moi aussi je le veux. Veut-il que je désire? Moi aussi je le veux. Veut-il que quelque chose m'arrive? Moi aussi je le veux. Ne le veut-il pas? Je ne le veux pas. Veut-il que je meure? Veut-il que je sois torturé? Je veux mourir; je veux être torturé. Qu'est-ce qui peut alors m'entraver ou me forcer contrairement à ce qui me semble bon? On ne le peut pas plus pour moi que pour Jupiter.

Ainsi font ceux qui veulent voyager en sûreté. Apprend-on qu'il y a des voleurs sur la route, on n'ose pas partir seul. Mais on attend qu'un lieutenant, qu'un questeur ou qu'un proconsul fassent le même voyage ; on se met à leur suite, et l'on fait la route en sûreté.

Ainsi fait le Sage dans le monde. « Nombreux, se dit-il, sont les voleurs, les tyrans, les tempêtes, les disettes, les amis que l'on perd. Où trouver un refuge? Comment voyager à l'abri des voleurs? Quel compagnon de route peut-on attendre, pour faire le trajet en sûreté? A la suite de qui faut-il se mettre? A la suite d'un tel? d'un riche? d'un consulaire? A quoi cela me servirait-il? Car voilà qu'on le dépouille, qu'il gémit et qu'il pleure. Puis, si mon compagnon de route se tourne contre moi et se fait mon voleur, que ferai-je? Je vais donc être l'ami de César ; et, quand je serai son intime, personne ne m'attaquera. Mais d'abord, pour arriver à ce rang brillant, que ne me faudra-t-il pas supporter et souffrir? Combien de fois, et par combien de gens ne me faudra-t-il pas être volé? Puis, supposez que je devienne son ami, n'est-il pas mortel, lui aussi? Et, si, par suite de quelque circonstance, il devient mon ennemi, où vaudra-t-il mieux me retirer? Dans un désert? Soit ; mais est-ce que la fièvre n'y pénètre pas? Quel est donc l'état des choses? Et ne serait-il pas possible de trouver un compagnon de route sûr, fidèle, puissant, et qui ne se tournât jamais contre vous? » Voilà ce que dit le Sage ; et il en conclut que c'est en se mettant à la suite de Dieu, qu'il fera son voyage sans danger.

Qu'appelles-tu donc se mettre à la suite de Dieu? C'est vouloir soi-même ce qu'il veut, et ne pas vouloir ce qu'il ne veut pas. Et comment le peut-on faire? Le peut-on autrement qu'en étudiant les desseins de Dieu et sa façon de disposer les choses? Que m'a-t-il donné qui soit à moi et dont je sois le maître? Que s'est-il réservé à lui-même? il m'a donné ma faculté de juger et de vouloir; il l'a faite dépendante de moi seul, au-dessus de tout empêchement et de toute contrainte. Mais ce corps de boue, comment pouvait-il le faire exempt d'entraves? Il a donc subordonné aux évolutions du grand tout le sort de notre fortune, de nos meubles, de notre maison, de nos enfants, de notre femme. Pourquoi dès lors à propos d'eux lutter contre Dieu? Pourquoi vouloir ce que je ne dois pas vouloir? Pourquoi prétendre avoir à tout jamais des choses qui ne m'ont pas été données pour cela? Comment dois-je désirer les avoir? Comme elles m'ont été données, et dans la mesure où elles l'ont été. — « Mais celui qui me les a données me les retire !— Eh bien ! pourquoi lui résister? Je ne dis pas seulement que je serais absurde de lutter contre un plus fort; mais de plus, et avant tout, je manquerais à mes devoirs. Car de qui tenais-je toutes ces choses, en arrivant au monde? C'est mon père qui me les avait données. Mais lui, qu'est-ce qui les lui avait données? Demande qu'est-ce qui a fait le soleil, les fruits, les saisons; qu'est-ce qui a fait cette vie en commun et cette association des hommes entre eux.

Et, quand tu tiens tout d'un autre, jusqu'à ton être propre, tu t'emportes et tu accuses celui qui t'a tout donné, s'il vient à te reprendre quelque chose! Qui es-tu donc? Et pourquoi es-tu venu ici? N'est-ce pas lui qui t'y a amené? N'est-ce pas lui qui t'a fait voir la lumière, qui t'a donné des compagnons de travail, qui t'a donné les sens, qui t'a donné la raison? Mais qui a-t-il amené ici? Un être mortel, n'est-ce pas vrai? Un être qui doit vivre sur la terre en compagnie d'un corps chétif, et pendant quelque temps y regarder la façon dont Dieu gouverne, célébrer les jeux avec lui, et avec lui assister aux fêtes? Ne consentiras-tu donc pas, après avoir regardé la fête et l'assemblée, tant qu'il te l'aura permis, à t'en aller quand il t'emmènera, en lui témoignant ton respect, et en le remerciant pour tout ce que tu as vu et entendu? — « Non; car j'aurais voulu rester encore à la fête. » — Ceux, en effet, qu'on initie voudraient que l'initiation durât plus longtemps; et sans doute ceux qui sont à Olympie voudraient voir d'autres athlètes encore; mais la solennité est terminée ! Va-t'en, et pars en homme reconnaissant, en homme réservé ; fais place à d'autres; car il faut que d'autres naissent à leur tour, comme tu es né toi-même, et que, après être nés, ils aient un pays et une demeure à eux, avec les choses nécessaires à la vie. Que leur resterait-il, si l'on ne mettait pas les premiers dehors? Pourquoi n'es-tu pas satisfait? Pourquoi n'en trouves-tu pas assez? Pourquoi fais-tu que le monde soit trop étroit? — Oui; mais je voudrais avoir avec moi ma femme et mes enfants. — Est-ce qu'ils sont à toi, et non à celui qui te les a donnés, à celui qui t'a fait? Ne peux-tu pas renoncer à ce qui n'est pas à toi, céder quelque chose à ton supérieur? —Mais pourquoi m'a-t-il amené ici à ces conditions? — Si elles ne te plaisent pas, va-t'en ; il n'a que faire d'un spectateur qui se plaint. Il désire avoir des gens qui prennent part à la fête et aux chœurs, mais pour qu'ils applaudissent, pour qu'ils fassent éclater leurs transports et vantent bien haut la réunion. Quant aux indifférents et aux sans cœur, il les verra sans peine quitter l'assemblée; car, lorsqu'ils y étaient, ils ne s'y conduisaient pas comme à une fête, et n'y jouaient pas le rôle qu'ils devaient y jouer. Loin de là, ils se plaignaient, ils accusaient Dieu, le sort, leurs compagnons, ne se rappelant pas tout ce qu'ils avaient reçu, et toutes les ressources qui leur avaient été données contre l'adversité, telles que la grandeur d'âme, la noblesse de cœur, le courage, et cette liberté même qui est l'objet de nos recherches présentes. —Mais pourquoi donc ai-je reçu ces objets qui m'entourent? — Pour t'en servir. — Combien de temps? — Tant que voudra celui qui te les a prêtés. —Mais s'ils me sont indispensables? — Ne t'y attache pas, et ils ne le seront point. Ne dis pas toi-même qu'ils te sont indispensables, et ils ne le seront pas. »

Voilà les réflexions qu'il te faudrait faire depuis le matin jusqu'au soir, en commençant par les objets du moindre prix et les plus fragiles, ta marmite et ta coupe. Viens-en après cela à ton vêtement, à ton chien, à ton cheval, à ton champ, puis à toi-même, à ton corps et à ses parties, à tes enfants, à ta femme, à tes frères. Regarde de tous les côtés, puis rejette hors de toi tout ce qui doit y être rejeté; épure tes jugements; que rien de ce qui n'est pas à toi ne s'attache à toi ni ne s'y incarne, pour te faire souffrir quand il s'en détachera. Puis dis, en t'exerçant ainsi tous les jours, comme tu t'exerces là-bas, non pas que tu es philosophe, car le mot serait outrecuidant, mais que tu t'affranchis ; car c'est là qu'est la vraie liberté. Ce fut celle-là que Diogène reçut d'Antisthène ; et, quand il l'eut reçue, il déclara qu'il ne pouvait plus être asservi par personne. Aussi, quand il fut pris, comment en agit-il avec les pirates? En fût-il un seul qu'il appelât son maître? Je ne parle pas ici du mot, car je ne crains pas le nom par lui-même, mais de la disposition d'esprit d'où part le mot. Quels reproches il leur fait, parce qu'ils nourrissent mal leurs prisonniers ! Et de quelle façon fut-il acheté? Cherchait-il un maître? Non : un esclave. Et, quand il eut été acheté, comment se conduisit-il avec son maître? Dès le premier instant il discute avec lui : « Ce n'est pas ainsi qu'il devrait se vêtir ; pas ainsi qu'il devrait se raser ; et ses enfants, voici comment il devrait les élever.» Et qu'y a-t-il là d'étonnant? Si cet homme eût acheté un maître de gymnastique, en aurait-il fait, au gymnase, son subordonné ou son maître? Même question, s'il avait acheté un médecin, ou un architecte. C'est ainsi qu'en chaque chose celui qui sait doit nécessairement commander à celui qui ne sait pas. Celui donc qui a la science générale de la vie, peut-il être autre chose que le maître? Qu'est-ce qui commande sur un vaisseau? Le pilote. Pourquoi? Parce que quiconque lui désobéit s'en trouve mal. — Eh bien! cet homme peut me faire écorcher ou mettre aux fers. —Le peut-il donc impunément? —Il me semblait que oui. — S'il ne peut le faire impunément, il n'a pas la permission de le faire : or, personne ne saurait impunément faire une injustice. —Et quelle est la punition de celui qui met son esclave aux fers? Quelle crois-tu qu'elle soit? — Le fait même de le mettre aux fers; et toi-même en conviendras, si tu veux te rappeler que l'homme n'est pas une bête sauvage, mais un animal fait pour la société. Quand la vigne, en effet, se trouve-t-elle dans un mauvais état? —Quand elle est dans un état contraire à sa nature. — Et le coq? —De même. — De même donc aussi l'homme. Or, quelle est sa nature? Est-ce de mordre, de ruer, de jeter en prison et de couper des têtes? Non, mais de faire le bien, de venir en aide aux autres, et de faire des vœux pour eux. On est donc dans un mauvais état, que tu le veuilles ou non, dès lors qu'on est injuste.

—Le mal n'a donc pas été pour Socrate? — Non, mais pour ses juges et ses accusateurs. —A Rome, il n'a donc pas été pour Helvidius? — Non, mais pour celui qui l'a fait périr. —Que dis-tu là? — C'est pour la même raison que tu n'appelles pas malheureux le coq victorieux qui a été blessé, mais le coq sans blessures, qui a été vaincu. C'est encore pour la même raison que tu trouves heureux, non pas le chien qui n'a rien poursuivi et qui n'a pas eu de peine, mais celui que tu vois couvert de sueur, fatigué, n'en pouvant plus à force de courir. Quel paradoxe disons-nous donc, quand nous disons que le mal pour tout être est ce qui est contraire à sa nature? Est-ce vraiment là un paradoxe? N'est-ce pas précisément ce que tu dis toi-même pour tous les autres êtres? Pourquoi alors soutiens-tu autre chose au sujet de l'homme seul? Eh bien! quand nous disons que la nature de l'homme est d'être sociable, affectueux, loyal, est-ce là encore un paradoxe? —Pas davantage. — Comment en serait-ce donc un, quand nous disons que ce n'est pas un mal d'être écorché, d'être mis en prison, d'être décapité? Qui souffre tout cela en homme de cœur, ne s'en tire-t-il pas avec avantage et profit? Le mal réel, le sort le plus déplorable et le plus honteux, c'est, quand on était un homme, de devenir un loup, une vipère, un frelon.

Marchons donc, et parcourons tout ce sur quoi nous sommes d'accord. L'homme libre est celui pour qui il n'y a pas d'obstacles, et qui trouve sous sa main les choses comme il les veut. L'esclave est celui qu'on peut entraver, contraindre, empêcher, jeter contre son gré dans quelque chose. Pour qui donc n'y a-t-il pas d'obstacles? Pour qui ne désire pas ce qui n'est point à nous. Et qu'est-ce qui n'est pas à nous? Ce qu'il ne dépend pas de nous d'avoir ou de ne pas avoir, d'avoir de telle qualité ou en tel état. Notre corps n'est donc pas à nous, ses parties ne sont pas à nous, notre fortune n'est pas à nous. Par suite, si tu t'attaches à quelqu'une de ces choses comme si elle t'appartenait en propre, tu en seras puni, ainsi que doit l'être celui qui désire ce qui n'est pas à lui. La seule route qui conduise à la liberté, le seul moyen de s'affranchir de la servitude, c'est de pouvoir dire du fond de son cœur :

« O Jupiter! O Destinée ! conduisez-moi où vous avez arrêté de me placer.»

Mais toi, que dis-tu, ô philosophe? Le tyran t'appelle pour que tu lui contes des choses qui sont indignes de toi : les lui diras-tu ou ne les lui diras-tu pas? Réponds-moi. — Laisse-moi réfléchir. — Tu vas réfléchir maintenant? A quoi réfléchissais-tu donc, quand tu étais à l'école? Ne cherchais-tu pas ce qui était un bien, ce qui était un mal, ce qui n'était ni l'un ni l'autre? — C'était sur cela que je réfléchissais. — Que décidais-tu donc? —Que tout ce qui était juste et honorable était un bien; que tout ce qui était injuste et honteux était un mal. — La vie te paraissait-elle un bien? — Non. —La mort te paraissait-elle un mal? — Non. — Et la prison? — Non plus. — Et que pensions-nous de paroles sans dignité et sans honneur, qui trahissent un ami ou qui flattent un tyran? — Qu'elles étaient un mal. — Eh bien! tu n'as pas à réfléchir; tu n'as à réfléchir ni à délibérer. Qu'avons-nous, en effet, à nous demander s'il nous convient de nous procurer les plus grands des biens et d'éloigner de nous les plus grands des maux, quand nous le pouvons? O le bel examen ! Comme il est nécessaire! Et quelle longue délibération il exige! Pourquoi te moquer de nous? Homme, jamais pareil examen ne se présente. Si tu pensais, comme cela est vrai, que les seuls maux sont les choses honteuses, les seuls biens les choses honorables, et que tout le reste est indifférent, tu n'en serais jamais venu à cette hésitation; tant s'en faut! Sur-le-champ, tu aurais tout démêlé, comme d'un coup d'œil, par ta seule raison. Réfléchis-tu jamais pour savoir si le noir est blanc? si ce qui est lourd est léger? Ne te rends-tu pas là sur-le-champ à l'évidence? Comment donc nous dis-tu aujourd'hui que tu réfléchiras pour savoir s'il faut fuir ce qui est indifférent plus que ce qui est un mal? C'est que tu n'as pas vraiment ces convictions ; c'est que les choses indifférentes ne te paraissent pas indifférentes, mais les plus grands des maux; et que les maux, à leur tour, ne te paraissent pas des maux, mais des choses sans importance pour nous. Voici, en effet, les habitudes que tu as prises dès le principe : « Où suis-je? A l'école. Et quels sont ceux qui m'écoutent? C'est à des philosophes que je parle. » Puis un instant après : « Ah ! je suis hors de l'école ! » Supprime-moi toutes ces distinctions de scholastiques et d'imbéciles. C'est avec elles qu'un philosophe dépose à faux contre un ami, avec elles qu'il se fait parasite, avec elles qu'il se vend pour de l'argent, avec elles que dans le sénat on ne dit pas ce que l'on pense, tandis que l'on crie ses opinions dans l'intérieur de l'école. Tu n'es rien que velléités d'idées frivoles et misérables ; et tu tiens à un cheveu avec tes propos en l'air. Il faudrait, au contraire, que tu fusses un homme fort, un homme pratique; que l'exercice et les œuvres eussent fait de toi un véritable initié. Observe-toi toi-même. Comment reçois-tu la nouvelle, je ne dis pas que ton fils est mort, car d'où cela te viendrait-il? mais que ton huile a été répandue, et qu'on a bu ton vin? Puisse celui qui surviendrait alors, au milieu des beaux cris que tu pousserais, ne te dire que ceci : « Philosophe, tu parles autrement dans l'école ! Pourquoi donc nous tromper? » Pourquoi, lorsque tu n'es qu'un ver, dire que tu es un homme? » Je voudrais arriver, quand un de ces individus est dans un tête-à-tête amoureux; je voudrais voir ce qu'y devient sa force, quels propos il y tient, et s'il s'y souvient de son titre, et de toutes les belles choses qu'il entend, qu'il dit ou qu'il lit.

— Et quels rapports tout cela a-t-il avec la liberté? — Il n'y a que cela qui y conduise, que vous le vouliez ou non, vous autres riches. — Et quels témoins en as-tu? — Vous-mêmes, et pas d'autres, vous qui avez un maître tout puissant, et qui vivez les yeux sur ses gestes et sur ses mouvements. Qu'il regarde seulement l'un de vous en fronçant le sourcil, vous voilà morts de peur, vous qui faites votre cour aux vieilles et aux vieux, et vous dites : « Je ne puis pas faire cela. Cela ne m'est pas permis. » Et comment cela ne t'est-il pas permis? Ne soutenais-tu pas tout à l'heure contre moi que tu étais libre? — Mais Aprilla me l'a défendu ! — Dis donc la vérité, esclave; ne te sauve pas de chez tes maîtres ; ne les renie pas ; n'aie pas le front de te prétendre affranchi, quand tu portes de telles marques de ton esclavage. On pourrait plutôt concevoir comme digne de pardon celui que l'amour force à agir contre sa conviction, et qui, tout en voyant où est le mieux, n'a pas cependant la force de s'y conformer. Celui-là, au moins, cède à la violence, et en quelque sorte à un Dieu; mais toi, comment te supporter, mignon des vieilles et des vieux, qui mouches et qui laves ces dames, qui leur apportes des cadeaux, et qui, tout en les soignant comme un esclave, quand elles sont malades, fais des vœux pour qu'elles meurent, et demandes aux médecins si leur état est enfin mortel? Comment te supporter encore, quand, pour arriver à tes hautes charges et à tes grandes dignités, tu baises la main des esclaves d'un autre, si bien que tes maîtres ne sont même pas de condition libre. Puis, après cela, préteur ou consul, tu te promènes fièrement devant moi! Est-ce que je ne sais pas comment tu es devenu préteur, par quels moyens tu as obtenu le consulat, et qu'est-ce qui te l'a donné? Pour moi, je ne voudrais même pas de la vie, s'il me fallait vivre de par Félicion, en supportant son orgueil et son insolence d'esclave. Car je sais trop ce que c'est qu'un esclave, dans un semblant de bonheur qui l'enivre.

« Toi donc, me dit-on, es-tu libre? » Je le voudrais, de par tous les dieux, et je fais des vœux pour l'être ; mais je n'ai pas encore la force de regarder mes maîtres en face, je fais encore cas de mon corps, et j'attache un grand prix à l'avoir intact, bien que je ne l'aie pas tel. Mais je puis du moins te faire voir un homme libre, pour que tu cesses d'en chercher un exemple : Diogène était libre. Et d'où lui venait sa liberté? Non pas de ce qu'il était né de parents libres (il ne l'était pas), mais de ce qu'il était libre par lui-même : il s'était débarrassé de tout ce qui donne prise à la servitude ; on n'aurait su par où l'attraper ni par où le saisir, pour en faire un esclave. Il n'avait rien dont il ne pût se détacher sans peine ; il ne tenait à rien que par un fil. Si vous lui aviez enlevé sa bourse, il vous l'aurait laissée plutôt que de vous suivre à cause d'elle ; si sa jambe, sa jambe; si son corps tout entier, son corps tout entier; et si ses parents, ses amis, ou sa patrie, même chose encore. Il savait, en effet, d'où il tenait tout cela, de qui il l'avait reçu, et à quelles conditions. Quant à ses vrais parents, les dieux, et quant à sa véritable patrie, jamais il n'y aurait renoncé ; jamais il n'aurait permis qu'un autre fût plus obéissant et plus soumis à ces Dieux ; et personne ne serait mort plus volontiers que lui pour cette patrie. Ce n'est pas qu'il cherchât jamais à paraître faire quelque chose en vue d'autres que lui; mais il se rappelait que tout ce qui arrive vient d'elle, que tout se fait pour elle, et par l'ordre de celui qui la gouverne. Aussi, vois ce qu'il dit et ce qu'il écrit : « C'est pour cela, dit-il, ô Diogène, qu'il t'est possible de parler du ton que tu voudras au roi des Perses, ou à Archidamus, le roi de Lacédémone. » Est-ce parce qu'il était né de parents libres? Mais alors ce serait comme fils d'esclaves que tous les Athéniens, tous les Lacédémoniens, tous les Corinthiens, ne pouvaient pas parler à ces rois du ton qu'ils voulaient, tremblaient devant eux, et les servaient. « Pourquoi donc cela m'est-il possible? » dit-il. « Parce que je ne regarde pas mon corps comme à moi ; parce que je n'ai besoin de rien; parce que la loi est tout pour moi, et que rien autre ne m'est quelque chose. » Voilà ce qui lui donnait le moyen d'être libre.

Afin que tu ne dises pas que je te montre comme exemple un homme dégagé de tout lien social, un homme n'ayant ni femme, ni enfant, ni patrie, ni amis, ni parents, pour le faire plier ou dévier, prends-moi Socrate, et vois-le ayant une femme et des enfants, mais comme des choses qui n'étaient pas à lui ; ayant une patrie, mais dans la mesure où il le fallait, et avec les sentiments qu'il fallait; ayant des amis, des parents, mais plaçant au-dessus d'eux tous la loi et l'obéissance à la loi. Aussi, quand il fallait aller à la guerre, il y partait le premier, et s'y épargnait au danger moins que personne; mais, lorsque les tyrans lui ordonnèrent d'aller chez Léon, convaincu qu'il se déshonorerait en y allant, il ne se demanda même pas s'il irait. Ne savait-il pas bien, en effet, qu'il lui faudrait toujours mourir, quand le moment en serait venu? Que lui importait la vie? C'était autre chose qu'il voulait sauver : non pas sa carcasse, mais sa loyauté et son honnêteté. Et sur ces choses-là personne n'avait prise ni autorité. Puis, quand il lui faut plaider pour sa vie, se conduit-il comme un homme qui a des enfants? Comme un homme qui a une femme? Non, mais comme un homme qui est seul. Et, quand il lui faut boire le poison, comment se conduit-il? Il pouvait sauver sa vie, et Criton lui disait : « Pars d'ici, pour l'amour de tes enfants. » Que lui répond-il? Voit-il là un bonheur inespéré? Comment l'y eût-il vu? Il examine ce qui est convenable, et il n'a ni un regard, ni une pensée pour le reste. C'est qu'il ne voulait pas, comme il le dit, sauver son misérable corps, mais ce quelque chose qui grandit et se conserve par la justice, qui décroît et périt par l'injustice. Socrate ne se sauve pas par des moyens honteux, lui qui avait refusé de donner son vote, quand les Athéniens le lui commandaient, lui qui avait bravé les tyrans, lui qui disait de si belles choses sur la vertu et sur l'honnêteté. Un tel homme ne peut se sauver par des moyens honteux ; c'est la mort qui le sauve, et non pas la fuite. Ne reste-t-on pas plus sûrement bon acteur, en cessant de jouer quand il le faut, qu'en jouant encore quand il ne le faut plus? —Mais que feront tes enfants? (lui dit-on.) —Si je m'en allais en Thessalie, répond-il, vous prendriez soin d'eux. Eh bien ! n'y aura-t-il aucun de vous pour en prendre soin, quand je serai parti pour les Enfers? » Vois comme il adoucit l'idée de la mort, et comme il en plaisante. Si nous avions été à sa place, toi et moi, nous aurions prétendu doctoralement tout de suite, qu'il faut se venger de ceux qui vous ont fait du mal en leur rendant la pareille; puis nous aurions ajouté : « Si je me sauve, je serai utile à bien des gens ; je ne le serai à personne, si je meurs. » Nous serions sortis par un trou, s'il l'avait fallu pour nous échapper. Mais comment aurions-nous été utiles à personne? Où seraient restés, en effet, ceux à qui nous aurions pu servir? Et, quand même nous aurions pu leur être utiles en vivant, n'aurions-nous pas été bien plus utiles encore à l'humanité en mourant quand il le fallait, et comme il le fallait? Aujourd'hui, que Socrate n'est plus, le souvenir de ce qu'il a dit ou fait avant de mourir, n'est pas moins utile à l'humanité, et l'est même davantage.

Voilà les principes, voilà les paroles qu'il te faut méditer. Voilà les exemples qu'il te faut contempler, si tu veux être libre, si tu le désires comme la chose en vaut la peine. Et qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'une chose de cette importance s'achète si cher et à si haut prix? Pour la prétendue liberté, il y a des gens qui se pendent, et d'autres qui se précipitent de haut sur le sol; il y a même des villes entières qui ont péri pour elle ; et, pour avoir la vraie liberté, celle qui est à l'abri de toute embûche et de tout péril, tu refuseras de rendre à Dieu ce qu'il t'a donné, lorsqu'il te le réclame ! Refuseras-tu de te préparer, comme le dit Platon, non seulement à mourir, mais encore à être mis en croix, à être exilé, à être écorché; en un mot, à rendre tout ce qui n'est pas à toi? Tu ne seras donc qu'un esclave parmi des esclaves, fusses-tu dix mille fois consul. Parviens même au trône, tu ne seras toujours qu'esclave, et tu t'apercevras que les philosophes, suivant le mot de Cléanthe, disent des choses qui sont peut-être contraires à l'opinion, mais non pas contraires à la raison. Les faits t'apprendront qu'ils disent vrai, et que toutes ces choses que l'on admire, et pour lesquelles on se donne tant de peine, ne servent de rien à ceux qui les ont. Quand on ne les a pas encore, l'idée vous vient que, si on les obtenait, on aurait avec elles tous les biens ; puis, quand on les a obtenues, on se consume de même, on s'agite de même, on se dégoûte de ce que l'on a, on convoite ce que l'on n'a pas. Car ce n'est pas en satisfaisant ses désirs qu'on se fait libre, mais en se délivrant du désir. Veux-tu savoir que je dis vrai? Donne-toi, pour te délivrer de tes désirs, la même peine que tu te donnais pour les satisfaire. Veille pour acquérir les manières de voir qui doivent te faire libre. Au lieu de t'empresser près d'un vieillard riche, empresse-toi près d'un philosophe. Qu'on te voie à sa porte : tu n'auras pas à rougir d'y être vu ; et tu ne le quitteras pas les mains vides et sans profit, si tu vas à lui avec les sentiments qu'il faut. Si tu ne les as pas, essaie du moins; il n'y a pas de honte à essayer.

Voici un point auquel il te faut faire attention avant tout : ne te lie avec aucun de tes habitués ou de tes amis d'autrefois, jusqu'à descendre où il en est descendu; sinon, tu te perdras. Si l'idée te vient qu'il te trouvera déplaisant, et qu'il ne sera plus pour toi ce qu'il était auparavant, rappelle-toi que l'on n'a rien pour rien, et qu'on ne peut pas, en n'agissant plus de même, rester l'homme qu'on était jadis. Décide donc lequel tu préfères : ou de garder intacte l'affection de ceux qui t'aimaient auparavant, en demeurant ce qu'auparavant tu étais ; ou de ne plus obtenir d'eux la même affection, en devenant meilleur. Si c'est ce dernier parti qui vaut le mieux, il faut le prendre, et sur-le-champ, sans t'en laisser détourner par d'autres considérations. Il n'est pas possible d'avancer, quand on va tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Si tu as jugé que ce parti valait mieux que tous les autres, si tu veux t'attacher à lui seul, et ne travailler que pour lui, laisse-moi là tout le reste. Sinon, ces tergiversations auront pour toi ce double résultat, que tu ne feras pas les progrès que tu devrais faire, et qu'on ne t'accordera plus ce qu'on t'accordait auparavant. Auparavant, quand tu désirais franchement des objets sans valeur réelle, tu étais agréable à tes amis; mais tu ne peux pas réussir aux deux choses à la fois : il faut nécessairement que ce que tu gagneras d'un côté, tu le perdes de l'autre. Tu ne peux pas, si tu cesses de boire avec qui tu buvais, paraître à ces gens aussi agréable qu'alors. Décide donc ce que tu préfères : ou de t'enivrer et de leur être agréable, ou de leur déplaire en étant sobre. Tu ne peux pas, si tu cesses de chanter avec qui tu chantais, rester aussi cher à ces gens. Choisis donc encore ici le lot que tu voudras, .s'il vaut mieux être tempérant et réglé, que de faire dire de soi : « Quel homme agréable! » laisse-moi là tout le reste; renonces-y; détourne-t'en; n'y touche plus. Si ce parti-là ne te plaît pas, donne-toi tout entier au parti contraire : sois un de nos hommes-femmes ; sois un de nos coureurs d'aventures ; fais tout ce qui s'en suit, et tu arriveras à ce que tu veux. N'oublie pas aussi de trépigner des pieds en acclamant le baladin. Mais on ne peut pas réunir en soi ces deux personnages si différents : on ne peut pas jouer à la fois le rôle de Thersite et celui d'Agamemnon. Si tu veux être Thersite, il te faut être bossu et chauve ; si tu veux être Agamemnon, il te faut être beau, et de haute taille, et aimer ceux qui te sont subordonnés.

Lorsque tu te sépares de quelqu'un des objets extérieurs, aie toujours présent à la pensée ce que tu acquiers en échange; et, si ce que tu acquiers vaut mieux, ne dis pas que tu y perds. Tu ne perds pas, en effet, à échanger un âne contre un cheval, une brebis contre un bœuf, un peu d'argent contre une bonne action, de vaines discussions contre la tranquillité qu'on doit avoir, une honteuse liberté de langage contre la retenue. Avec cette pensée, tu conserveras partout ton caractère tel qu'il doit être; sinon, vois bien que tu dépenseras tes jours au hasard, et que toutes les peines que tu te donneras seront autant de gaspillé et de perdu. Il est besoin de bien peu de chose pour tout détruire et pour tout perdre : la moindre distraction y suffit. Le pilote, pour perdre son vaisseau, n'a pas besoin d'autant de préparatifs que pour le sauver; pour peu qu'il le tourne contre le vent, tout est fini; tout est fini, alors même qu'il ne l'a pas voulu, et qu'il n'a fait que penser à autre chose. Il en est de même ici : pour peu que tu t'oublies, c'en est fait de tout ce que tu as acquis jusque-là. Attention donc à tout ce qui se présente à toi : tiens-y l'œil ouvert. Ce que tu as à garder n'est pas de peu d'importance : c'est ta retenue, ta loyauté, ta fermeté, ton calme, ton contentement, ton assurance, ta tranquillité, ta liberté en un mot. Combien voudrais-tu vendre toutes ces choses? Vois ce qu'elles valent. « Jamais, dis-tu, en échange d'elles je n'obtiendrai rien qui les vaille. » Vois donc encore de nouveau, maintenant que tu les as, ce que tu recevrais en échange. « A moi la sagesse (devrais-tu dire) ; à un tel le tribunat ! A lui le consulat; à moi la retenue ! » Je n'applaudis pas, quand il est déshonorant de le faire. Je ne me lève pas, quand je ne dois point me lever. Je suis libre, en effet, et l'ami de Dieu, pour lui obéir volontairement en tout. Je ne dois m'éprendre de rien autre, ni de mon corps, ni de la fortune, ni du pouvoir, ni de la réputation, ni de quoi que ce soit en un mot; car Dieu ne veut pas que je m'en éprenne.

S'il avait voulu que je m'en éprisse, il aurait fait de toutes ces choses des biens pour moi; il ne l'a pas fait; donc il ne m'est pas permis de transgresser ses ordres en m'en éprenant. » Sauvegarde absolument ce qui est ton bien propre; mais quant au reste, sauvegarde ce qui t'en est donné, dans la mesure que demande la raison, et contente-toi de cela. Sinon, tu souffriras, tu seras malheureux, tu rencontreras mille empêchements et mille obstacles.

Voilà les lois et les injonctions qui nous sont envoyées d'en haut. Ce sont elles qu'il nous faut expliquer, elles qu'il nous faut respecter; et non pas celles de Masurius et de Cassius.

Rappelle-toi que l'amour du pouvoir et de la richesse n'est pas le seul qui nous abaisse et qui nous assujettisse à d'autres hommes, mais que l'amour de l'inaction, des loisirs, des voyages, ou même de la lecture, en fait autant. En un mot, quels que soient les objets extérieurs, le prix que nous y attachons nous assujettit à autrui. Quelle différence y a-t-il, en effet, à désirer le sénat, ou à désirer de ne pas être sénateur? Quelle différence y a-t-il à désirer le pouvoir, ou à désirer d'être simple particulier? Quelle différence y a-t-il à dire : « Je suis malheureux de n'avoir rien à faire », et d'être enchaîné à mes livres comme un cadavre, ou à dire : « Je suis malheureux de ne pas avoir le loisir de lire? » Un livre est une chose extérieure et qui ne relève pas plus de notre libre arbitre que les saluts et le pouvoir. Ou bien encore, pourquoi veux-tu lire? Dis-le-moi. Si tu n'as d'autre but que de t'amuser ou d'apprendre quelque chose, tu es bien frivole et bien facile à satisfaire. Si tu as en vue le but que tu dois, quel peut-il être si ce n'est le bonheur? Et alors, si la lecture ne te donne pas le bonheur, à quoi te sert-elle? —Mais elle me le donne, dis-tu; et c'est pour cela que je suis mécontent d'en être privé. — Et qu'est-ce que ce bonheur, que peut empêcher, je ne dis pas César, ou un ami de César, mais le premier venu, mais un corbeau, mais un joueur de flûte, mais la fièvre, mais mille autres choses? Ce qu'il faut au bonheur avant tout, c'est de n'avoir ni interruptions ni empêchements. On m'appelle en ce moment pour faire quelque chose : j'irai sur-le-champ, attentif à la mesure qu'il me faut garder, avec réserve et avec assurance, sans désir comme sans crainte de tout ce qui m'est extérieur. En même temps je serai attentif à ce que disent et font les autres hommes; et cela sans malice, sans intention de critiquer ni de railler, mais pour redescendre en moi-même, si je fais les mêmes fautes, et m'en corriger à tout prix. « Autrefois, dirai-je, moi aussi je faisais mal ; je ne le fais plus aujourd'hui, gloire à Dieu! »

Eh bien ! quand tu auras fait cela, quand tu te seras occupé ainsi, auras-tu fait de plus mauvaise besogne que si tu avais lu mille lignes ou si tu en avais écrit autant? Lorsque tu prends tes repas, es-tu contrarié de ne pas lire? Ne te suffit-il pas de prendre tes repas, en y appliquant ce que tu as lu? N'en est-il pas de même lorsque tu te baignes ou fais de la gymnastique? Pourquoi donc n'agis-tu pas ainsi en toute occasion, et quand tu vas trouver César, et quand tu vas trouver tout autre? Si tu conserves ton calme, ta tranquillité, ta modération; si tu songes aux choses plutôt qu'à te montrer; si tu n'es pas jaloux de ceux qui te sont préférés ; si tu ne te laisses pas troubler par les circonstances, que te manque-t-il encore? Des livres? Mais comment? Et en vue de quoi? Lire n'est-ce pas se préparer à vivre? Et la vie ne se compose-t-elle pas de tout autre chose? On dirait un athlète qui, en entrant au Cirque, regretterait de ne pas s'exercer dehors. « Eh ! (devrait-on lui dire) c'est en vue de ce moment que tu t'exerçais. Voilà la raison des masses de plomb, des coups de poing, et de tes jeunes adversaires. Et maintenant tu les demandes, quand est venu le moment d'agir ! » Ce serait comme si, quand il y a lieu à nous décider, quand les idées se présentent à nous, les unes méritant d'être acceptées, les autres non, nous ne voulions pas faire notre choix entre elles, mais demandions à lire ce qu'on a écrit sur le jugement.

Et quelle est la cause de tout cela? C'est que jamais nous n'avons lu, jamais nous n'avons écrit, en vue de pouvoir, dans la pratique, faire de tout ce qui se présente à nous un usage conforme à la nature. C'est que tout se borne pour nous à savoir ce qui a été dit, à pouvoir l'expliquer à un autre, à pouvoir analyser un syllogisme et suivre les conséquences des principes posés. Aussi c'est du but même de tes efforts que te naissent les obstacles. Tu veux à tout prix avoir des choses qui ne dépendent pas de toi ! Connais donc les empêchements, les obstacles, les échecs. Si nous lisions ce qui concerne le vouloir en vue, non pas de savoir ce qui a été dit du vouloir, mais de vouloir à propos ; si nous lisions ce qui concerne le désir et l'aversion, pour ne jamais échouer dans nos désirs, et ne jamais tomber dans les objets de nos aversions; si nous lisions ce qui concerne les devoirs, pour nous rappeler tous nos rôles comme homme, et ne jamais rien faire contre la raison ni contre eux ; nous ne nous fâcherions pas lorsque l'on empêche nos lectures : nous nous contenterions de produire des actes en harmonie avec elles, et nous ferions de tout autres récapitulations que celles que jusqu'à ce jour nous avons eu l'habitude de faire : « Aujourd'hui, disons-nous, j'ai lu tant de lignes; j'en ai écrit tant d'autres. » Nous dirions alors : « Aujourd'hui je n'ai rien voulu que comme le prescrivent les philosophes; je n'ai rien désiré, et je n'ai cherché à éviter que des choses qui relèvent de mon libre arbitre; je ne me suis point laissé intimider par un tel, ni déconcerter par un tel; je me suis exercé à la patience, à la tempérance, à la bienfaisance. » Et ainsi, les choses dont nous rendrions grâce à Dieu seraient celles dont on doit vraiment lui rendre grâce.

Nous ne nous apercevons pas aujourd'hui que nous devenons semblables au commun des hommes, quoique avec une autre manière de faire. Si un autre craint de ne pas être magistrat, toi, tu crains de l'être. O mortel, pas de crainte pareille ! Ris plutôt de toi, comme tu ris de ceux qui craignent de ne pas être magistrats. Car il n'y a guère de différence entre souffrir de la soif parce qu'on a la fièvre, et craindre l'eau parce qu'on est enragé. Dans ton état, comment pourrais-tu dire encore le mot de Socrate : « Si cela plaît à Dieu, que cela se fasse ! » Si Socrate avait soupiré après les loisirs du Lycée ou de l'Académie, pour y causer chaque jour avec les jeunes gens, crois-tu qu'il serait parti sans chagrin pour la guerre, aussi souvent qu'il y est parti? Ne se serait-il pas écrié avec des gémissements et des larmes : « Malheureux que je suis ! » me voici misérablement ici, quand je pourrais être dans le Lycée, à me chauffer au soleil ! » — « Était-ce donc ton rôle, de te chauffer au soleil? » lui eût-on pu dire. Ton rôle n'est-il pas d'être heureux? N'est-il pas de t'élever au-dessus de toute entrave et de tout empêchement? » Comment aurait-il encore été Socrate, s'il eût pleuré ainsi? Comment aurait-il écrit des hymnes dans sa prison?

En un mot, rappelle-toi ceci : quelle que soit la chose à laquelle tu attaches du prix, hors de la portée de ton libre arbitre, tu annihiles ton libre arbitre. Or, il n'y a pas que les magistratures qui soient hors de sa portée : la condition privée l'est aussi ; il n'y a pas que les affaires qui le soient : les loisirs aussi le sont. — « Quoi ! me faut-il vivre au milieu de ce tumulte ! » — Qu'appelles-tu tumulte? Ce grand nombre d'hommes? Eh! qu'y a-t-il là de fâcheux? Suppose que tu es à Olympie, et donne à cette foule le nom d'assemblée. Là aussi tel homme pousse tel cri, tel autre fait telle autre chose, et ce troisième est bousculé par un autre individu. Dans les bains il y a foule; or, quel est celui de nous qui n'y aime pas ce concours de monde, et qui en sort de mécontentement? Ne sois pas si difficile; n'aie pas des paroles de fiel pour tout ce qui arrive. « Le vinaigre, dis-tu, me déplaît parce qu'il est piquant; le miel me déplaît, parce qu'il dérange ma santé ; quant aux légumes, je n'en veux pas. De même, je ne veux pas des loisirs, parce que c'est la solitude; et je ne veux pas de la foule, parce que ce n'est que tumulte. » Eh bien ! au contraire, si les circonstances veulent que tu vives seul ou en compagnie restreinte, appelle cela la tranquillité, et tire de ta situation le parti que tu dois en tirer : entretiens-toi avec toi-même, éprouve tes idées, et perfectionne tes notions a priori. Si tu tombes au milieu de la foule, dis-toi que ce sont des jeux, que c'est une assemblée, que c'est une fête ; efforce-toi de célébrer cette fête avec les autres hommes. Est-il, en effet, plus doux spectacle pour un ami de l'humanité qu'un grand nombre d'hommes? Des troupeaux de chevaux ou de bœufs nous font plaisir à voir; c'est un plaisir que d'avoir sous les yeux un grand nombre de vaisseaux; et la vue d'un grand nombre d'hommes serait une peine ! — « Mais leurs cris m'étourdissent ! » — C'est une gêne pour tes oreilles. Mais à toi qu'est-ce que cela fait? Est-ce une gêne pour celle de tes facultés qui doit faire emploi des idées? Est-il quelqu'un qui t'empêche de désirer ou de craindre, de vouloir les choses ou de les repousser, conformément à la nature? Quel est le tumulte qui ait ce pouvoir?

Souviens-toi seulement de ces généralités-ci : « Qu'est-ce qui est à moi? Qu'est-ce qui n'est pas à moi? Qu'est-ce qui m'est permis? Qu'est-ce que Dieu veut que je fasse à cette heure? Qu'est-ce qu'il ne veut pas que je fasse? » Ces jours derniers il voulait que tu eusses du loisir, que tu t'entretinsses avec toi-même, que tu écrivisses sur ce sujet, que tu lusses, que tu écoutasses, que tu te préparasses ; et tu as eu pour cela un temps suffisant. Aujourd'hui il te dit : « Parais dans l'arène; montre-nous ce que tu as appris, et comment tu as travaillé. Jusques à quand t'exerceras-tu tout seul? Voici le moment de connaître si tu es du nombre des athlètes qui méritent de vaincre, ou du nombre de ceux qui parcourent toute la terre en se faisant battre. De quoi t'irrites-tu? Il n'y a pas d'arène sans foule tumultueuse. Il y faut nombre de gens pour vous préparer, nombre de gens pour crier, nombre de surveillants, nombre de spectateurs. » — « Mais je voulais vivre au sein du calme. » — Gémis donc et pleure ; tu l'as bien mérité ! Peut-il, en effet, y avoir pour l'ignorant qui désobéit aux ordres des Dieux un châtiment plus grand que de se désoler, de se lamenter, de porter envie à d'autres, en deux mots, d'être malheureux et misérable? N'est-ce pas là un lot auquel tu voudras te soustraire?

— « Et comment m'y soustraire? » — N'as-tu pas entendu dire bien des fois qu'il te faut supprimer en toi tout désir, n'avoir d'aversion que pour des choses qui relèvent de ton libre arbitre, être indifférent à tout le reste, à ton corps, à ta fortune, à ta réputation, à tes livres, au tumulte de la foule, aux magistratures, à la vie privée? Car, de quelque côté que tu inclines, te voilà esclave; tu as un maître ; on te fait obstacle; on te contraint; tu dépends tout entier des autres.

Aie plutôt à l'esprit ce vers de Cléanthe : « Conduisez-moi, ô Jupiter, ô destinée! »

Dis-leur : « Voulez-vous me conduire à Rome? Eh bien, à Rome ! A Gyaros? Eh bien, à Gyaros ! A Athènes? Eh bien, à Athènes ! En prison? Eh bien, en prison! » Si tu dis une seule fois : « Quand partira-t-on pour Athènes? » c'en est fait de toi. Inévitablement ce désir, tant qu'il ne sera point satisfait, te rendra malheureux ; s'il l'est, il fera de toi un homme futile, qui s'exalte pour ce qui n'en vaut pas la peine ; et, s'il rencontre des obstacles, tu seras misérable, tu tomberas dans ce que tu voudras éviter. Renonce donc à tout cela. Athènes est belle ; mais c'est une chose bien plus belle d'être heureux, d'être sans agitation et sans trouble, et de n'être en rien dans la dépendance de personne. A Rome, il y a le tumulte de la foule et les salutations ; mais le bonheur d'une âme calme ne dédommage-t-il pas de tous les ennuis? Si donc l'heure des ennuis est venue, pourquoi ne pas supprimer en toi le désir d'y échapper? Quelle nécessité y a-t-il de porter ton fardeau à la façon d'un âne qui succombe sous le bâton? Sinon, vois bien qu'il te faudra être l'esclave de quiconque pourra te faire sortir de Rome, de quiconque pourra t'empêcher d'en partir. Il te faudra le servir, comme on sert une divinité méchante.

Il n'y a qu'une voie qui mène à ce bonheur dans le calme (songeons-y le matin, le jour et la nuit) : c'est de nous détacher des choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre ; de ne les point tenir pour nôtres ; de les abandonner toutes à Dieu et à la fortune ; d'en remettre la gestion à ceux à qui Jupiter l'a remise ; et, quant à nous, de nous donner uniquement à ce qui nous appartient en propre, à ce qui échappe à toute contrainte; de lire, enfin, en rapportant à ce but tout ce que nous lisons, comme tout ce que nous écrivons ou écoutons. Voilà pourquoi je ne puis pas dire qu'il aime le travail celui dont j'apprends seulement qu'il lit ou qu'il écrit; et quand même on ajouterait qu'il le fait toute la nuit, je ne le dirais pas encore, tant que je ne connaîtrais pas son but. Tu ne dis pas qu'il aime le travail celui qui veille pour une femme; et moi non plus je ne le dis pas. Si quelqu'un veille pour la gloire, je dis qu'il aime la gloire; si quelqu'un veille pour l'argent, je dis qu'il aime l'argent, et non point le travail; s'il veille par amour pour les lettres, je dis qu'il aime les lettres. Mais ayez pour but de tous vos travaux votre propre partie maîtresse, afin de la faire vivre et se conduire conformément à la nature, alors seulement je dirai que vous aimez le travail. Ne vantez et ne critiquez personne pour ce qui nous est commun avec tout le monde ; ne le faites que pour ses opinions et ses intentions. Car elles seules nous appartiennent en propre; elles seules font que nos actions sont honorables ou honteuses. Songe à cela, et jouis du présent, sans demander autre chose que ce dont l'heure est venue. Sois heureux, si tu vois se présenter à toi l'occasion d'appliquer ce que tu as appris et examiné. Et si tu extirpes ou diminues en toi la malignité, le penchant à la médisance, la précipitation, l'habitude des propos obscènes, la légèreté, la nonchalance; si tu n'es plus troublé par ce qui te troublait auparavant, ou si tu l'es moins, alors tu pourras chaque jour célébrer une fête, aujourd'hui pour avoir bien agi dans tel cas, et demain dans tel autre. Quelle belle occasion de sacrifice il y a là, bien plus belle que le consulat ou la préture ! Car ce sont là des choses qui te viennent de toi seul et des dieux ; tandis que ces dernières tu dois te rappeler qui les donne, à qui on les donne, et en vue de quoi.

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