Manuel et Entretiens (page 24)

Épictète · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et cela ne suffit pas : on ne doit pas le voir non plus regretter ou désirer quoi que ce soit, homme, lieu ou manière d'employer son temps, à la façon des enfants qui regrettent ou désirent les vendanges et les jours de congé. Le respect de lui-même doit être pour lui ce que sont pour les autres les murs, les portes et les portiers.

Aujourd'hui, dès qu'on se sent attiré vers la philosophie, comme les estomacs malades vers des mets dont ils seront bientôt fatigués, on prétend aussitôt au sceptre et à la royauté. On laisse pousser sa chevelure, on prend la tunique, on découvre son épaule, on discute contre ceux que l'on rencontre; trouve-t-on même quelqu'un en simple casaque, on discute encore contre lui. Homme, commence plutôt par t'exercer à l'écart. Prends garde que ton désir ne soit celui d'un estomac malade ou une envie de femme grosse. Commence par faire en sorte qu'on ne sache pas ce que tu es ; pendant quelque temps sois philosophe pour toi seul. C'est ainsi que pousse le blé : il faut que le germe soit enfoui et caché dans la terre pendant quelque temps, et qu'il s'y développe lentement, pour arriver à bien. Si l'épi se montre avant que le nœud de la tige ne soit formé, il n'arrive pas à terme; il est du jardin d'Adonis. Tu es une plante du même genre : si tu fleuris trop vite, le froid te brûlera.

Vois ce que les cultivateurs disent des semences, lorsque la chaleur vient avant le temps; ils tremblent qu'elles ne poussent trop vite, et que la gelée, en tombant sur elles, ne les en punisse. Homme, prends garde à ton tour : tu as poussé trop vite; tu t'es jeté trop tôt sur la gloire; tu sembles être quelque chose; tu n'es qu'un sot au milieu des sots ; le froid te tuera, ou plutôt il t'a déjà tué par le bas, dans ta racine; le haut pourtant chez toi fleurit encore un peu, et c'est ce qui fait croire que tu es encore vivant et fort. Mais, nous au moins, laisse-nous mûrir conformément à la nature. Pourquoi nous découvrir? Pourquoi forcer notre croissance? Nous ne pouvons pas encore supporter l'air. Laisse ma racine grandir, prendre un premier nœud, puis un second, puis un troisième ; et de cette façon le fruit forcera la nature, alors même que je ne le voudrais pas. Comment, en effet, un homme tout plein et tout rempli de ces sages principes, ne sentirait-il pas sa force, et ne se porterait-il pas de lui-même aux actes pour lesquels elle est faite? Quoi ! le taureau n'ignore pas sa nature et sa force, et, quand une bête farouche se présente, il n'attend pas qu'on le stimule ; quoi ! le chien fait de même à la vue d'une bête fauve ; et moi, si j'avais la force du Sage, j'attendrais, pour faire ce que je dois, que tu m'y eusses disposé !

Mais, à l'heure qu'il est, je n'ai pas cette force, crois-moi. Pourquoi donc veux-tu que je me fane avant le temps, comme tu t'es fané toi-même?

Lorsque tu vois quelqu'un devenir magistrat, songe par contre que tu as pour toi de savoir te passer d'être magistrat. Lorsque tu vois quelqu'un devenir riche, regarde également ce que tu as en échange. Si tu n'as rien en échange, tu es bien malheureux; mais, si tu as pour toi de savoir te passer des richesses, sache que tu as bien plus que lui, et que ton lot vaut bien mieux. Tel autre a une belle femme; tu as, toi, de savoir ne pas désirer une belle femme. Cela te semble-t-il si peu de chose? Ah! quel prix ne mettraient pas ces riches, ces magistrats, ces gens qui ont de si belles femmes dans leur lit, à savoir faire fi de la richesse, des magistratures, et de ces femmes mêmes qu'ils aiment et qu'ils possèdent! Ne sais-tu donc pas ce qu'est la soif d'un fiévreux? Combien elle diffère de celle d'un homme bien portant! Quand ce dernier a bu, il cesse d'avoir soif; l'autre, après un instant de bien-être, souffre bientôt de l'estomac; l'eau chez lui se tourne en bile; il a des envies de vomir, des étourdissements, une soif bien plus ardente. Il en est de même quand c'est avec passion que l'on est riche, avec passion que l'on est magistrat, avec passion que l'on a une belle femme dans son lit : arrivent alors la jalousie, la crainte de perdre ce qu'on tient, les propos honteux, les honteux désirs, les actes déshonorants.

— « Et qu'est-ce que j'y perds? » dit-on. — Homme, tu avais le respect de toi-même, et tu ne l'as plus maintenant. Est-ce là n'avoir rien perdu? Au lieu de Chrysippe et Zénon, c'est Aristide et Évenus que tu lis. Est-ce là n'avoir rien perdu? Au lieu de Socrate et de Diogène, ceux que tu admires sont ceux qui peuvent corrompre et séduire le plus grand nombre de femmes. Tu veux avoir de belles formes, et, comme tu n'en a pas, tu t'en fais. Tu veux étaler un vêtement éclatant, pour attirer les regards des femmes; et, si tu peux mettre la main sur une boîte dé parfums, tu te trouves au comble du bonheur. Auparavant, tu ne songeais à rien de tout cela, mais ton langage était honnête. Tu étais un homme estimable ; tes sentiments étaient nobles. Par suite, tu étais au lit ce qu'y doit être un homme, tu marchais comme doit le faire un homme, tu portais les habits que doit porter un homme, tu tenais le langage qui sied à un homme de bien. Me diras-tu maintenant que tu n'as rien perdu? Serait-il donc vrai que rien ne se perd chez nous que la fortune? que le respect de nous-mêmes ne se perd pas? que la décence du maintien ne se perd pas? ou que ceux qui perdent tout cela ne s'en trouvent pas plus mal? Tu ne crois peut-être plus aujourd'hui que l'on perde quelque chose en perdant tout cela; mais il fut un temps où tu pensais que c'était la seule perte qu'on pût faire, le seul dommage qu'on pût éprouver, et où tu tremblais qu'on ne t'enlevât ce langage et cette façon d'agir.

Eh bien ! vois : personne ne te les a enlevés que toi-même. Lutte contre toi-même, arrache-toi à toi-même, pour revenir au maintien décent, à la retenue, à la liberté. Si l'on te disait, à mon sujet, que quelqu'un me force à être adultère, à porter les habits d'un galant et à me parfumer d'odeurs, n'accourrais-tu pas tuer de ta propre main l'homme qui me ferait une pareille violence? Eh bien! ne voudras-tu donc pas à cette heure te venir en aide à toi-même? Et combien cette aide-là est plus facile ! Tu n'as à tuer, à enchaîner, ni à maltraiter personne ; tu n'as pas à te rendre sur la place publique; tu n'as qu'à te parler à toi-même; et qu'est-ce qui t'obéira mieux? Qu'est-ce qui saura mieux te persuader que toi? Commence par condamner ce que tu as fait; puis, quand tu l'auras condamné, ne désespère pas de toi-même; ne fais pas comme les lâches qui, une fois qu'ils ont cédé, s'abandonnent complètement, et se laissent emporter par le torrent. Regarde plutôt ce que font les maîtres au gymnase. L'enfant a-t-il été renversé, « Relève-toi, disent-ils, et lutte de nouveau, jusqu'à ce que tu sois devenu fort. » Fais-en autant à ton tour; car sache bien qu'il n'y a rien de plus facile à conduire que l'esprit humain. Il faut vouloir, et la chose est faite : il est corrigé. Que par contre on se néglige, et il est perdu. Car c'est en nous qu'est notre perte ou notre salut. — Eh! quel bien m'en revient-il? — En veux-tu donc un plus grand que celui-ci? Au lieu de l'impudence tu auras le respect de toi-même, l'ordre au lieu du désordre, la loyauté au lieu de la déloyauté, la tempérance au lieu de la débauche. Si tu veux quelque chose de mieux que cela, continue à faire ce que tu fais; un Dieu même ne pourrait pas te sauver.

Quelles sont les choses que l'on doit mépriser? Et quelles sont celles pour lesquelles on doit faire autrement?

C'est au sujet des choses extérieures que tous les hommes sont dans l'embarras ; c'est au sujet des choses extérieures qu'ils sont dans l'inquiétude. « Que ferai-je? disent-ils. Qu'arrivera-t-il? Qu'en résultera-t-il? Ah ! que ceci ne se rencontre pas, et cela non plus ! » Toutes ces paroles sont celles de gens qui se préoccupent des choses en dehors de leur libre arbitre. Dit-on, en effet : « Comment ne pas adhérer au mensonge? Comment ne pas m'écarter de la vérité? » Non; et, si quelqu'un était assez heureusement doué pour s'en tourmenter, je lui dirais, en forme de représentations : « Pourquoi te tourmenter? Ces choses-là dépendent de toi. » Rassure-toi : tu n'as qu'à ne pas te hâter de juger avant d'avoir appliqué la règle naturelle. » De même, s'il se tourmentait au sujet de ses désirs, de peur de rester en route et de manquer à les satisfaire; ou bien, au sujet de ses aversions, de peur de tomber dans ce qu'il veut éviter; je commencerais par l'embrasser, parce qu'il aurait laissé de côté tout ce qui tourne la tête aux autres et tout ce qui les effraie, pour ne s'occuper que de ses actes personnels, dans lesquels il est vraiment lui; puis je lui dirais : « Si tu veux ne jamais échouer dans tes désirs, ne jamais tomber dans ce que tu cherches à éviter, ne désire plus rien de ce qui n'est pas à toi, ne cherche plus à éviter ce qui n'est pas en ton pouvoir. Sinon, force te sera d'échouer dans tes désirs et de tomber dans ce que tu veux éviter. Cela fait, quel embarras y a-t-il pour nous? Quelle place trouver encore pour les Qu'arrivera-t-il? Qu'en résultera-t-il? Ah! que ceci ou cela ne se rencontrent pas? »

Maintenant, ce qui doit arriver n'est-il pas en dehors de ton libre arbitre? — Oui. — Mais le bien et le mal réels ne sont-ils pas dans ce qui dépend de ton libre arbitre? — Oui. — En plus, n'est-il pas en ton pouvoir de tirer de tout ce qui t'arrive un parti conforme à la nature? Quelqu'un peut-il t'en empêcher? — Non. — Ne me dis donc plus : « Qu'arrivera-t-il? » Car, quelque chose qui arrive, tu en feras un bien, et l'événement sera une bonne fortune pour toi. Qu'aurait été Hercule, s'il avait dit : « Ah ! qu'il ne se présente pas à moi un grand lion, un grand sanglier ou des hommes qui ressemblent à des bêtes sauvages ! » Que t'importe, en effet? S'il se présente à toi un grand sanglier, tu en livreras un plus grand combat ; s'il se présente à toi des méchants, tu purgeras la terre de méchants. — Mais si je meurs à la peine ! — Tu mourras en homme de cœur, dans l'accomplissement d'une noble tâche. Puisque de toute façon tu dois mourir, il faut bien que la mort te trouve en train de quelque chose, en train de labourer, de creuser, de vendre, d'être consul, d'avoir une indigestion ou un cours de ventre. Eh bien ! en train de quoi veux-tu que la mort te trouve? Je veux, pour ma part, que ce soit dans une occupation digne d'un homme, dans un acte de bienfaisance, dans un acte utile à tous, dans un acte noble. Si je ne puis être trouvé par elle dans une telle occupation, je veux du moins (car c'est là une chose que nul ne peut empêcher, et qui m'a été donnée) qu'elle me trouve en train de me corriger moi-même, en train de perfectionner en moi la faculté qui fait emploi des idées, en train de travailler à me délivrer de tout trouble, en train de faire ce que demande chacune de mes relations sociales ; et, si j'ai assez de chance pour cela, en train de m'occuper d'une troisième chose, la solidité de mes jugements.

Si la mort me surprend au milieu de tout cela, il me suffit de pouvoir élever mes mains vers Dieu et lui dire : « Les moyens que tu m'avais donnés de comprendre ton gouvernement, et de m'y conformer, je ne les ai pas négligés. Tu n'as pas eu à rougir de moi. Voici l'usage que j'ai fait de mes sensations; voici celui que j'ai fait de mes notions a priori. T'ai-je jamais adressé un reproche? » Me suis-je jamais emporté contre les événements? » Les ai-je jamais désirés autres? Ai-je manqué à quelqu'un de mes devoirs? Je te remercie de m'avoir fait naître ; je te remercie de tes présents ; le temps que j'ai eu pour jouir de tes dons me suffit. Reprends-les, et mets-les où tu voudras.

Ils étaient tous à toi; c'est toi qui me les avais faits. N'est-ce pas assez de partir dans de pareils sentiments? Peut-on vivre mieux et plus honorablement que celui qui les a? Peut-on mourir plus heureusement?

Pour en arriver là, il y a de grandes choses à perdre, si l'on y en gagne de grandes. Tu ne peux prétendre tout à la fois au consulat et à ces sentiments, chercher à avoir tout à la fois des terres et ces sentiments, t'occuper tout ensemble de tes esclaves et de toi-même. Si tu veux avoir ce qui n'est pas à toi, tu perds ce qui est à toi. Telle est la nature de la chose ; et rien ne s'obtient pour rien. Et qu'y a-t-il là d'étonnant? Si tu veux être consul, il te faut veiller, courir à droite et à gauche, baiser certaines mains, pourrir aux portes d'autrui, dire et faire bien des choses indignes d'un homme libre, envoyer des présents à un bon nombre d'individus, et même à quelques-uns des cadeaux tous les jours. Et à quoi arrives-tu par là? A avoir douze faisceaux de verges, à siéger trois ou quatre fois dans un tribunal, à donner des jeux dans le Cirque, à servir des repas dans des corbeilles. Montre-moi à quoi tu arrives en plus? Eh bien ! pour être exempt de troubles et d'agitations, pour dormir réellement quand tu dors, pour être vraiment éveillé quand tu veilles, pour ne rien redouter et ne te tourmenter de rien, ne consentiras-tu à perdre quelque chose, à te donner quelque peine? Et, si quelque chose chez toi se perd ou se dépense mal, tandis que tu es ainsi occupé ou si quelque autre obtient ce que tu devais obtenir, te chagrineras-tu bien vite de ce qui sera arrivé? Ne mettras-tu pas ce que tu gagnes en regard de ce que tu perds? le prix de l'un en regard du prix de l'autre? Voudrais-tu gagner de si grands biens, sans qu'il t'en coûtât rien? Ces deux choses ne vont pas l'une avec l'autre. Tu ne peux pas t'occuper tout à la fois des objets extérieurs et de ton âme. Si tu veux les premiers, renonce à la seconde ; autrement tu n'auras ni eux ni elle, partagé que tu seras entre les deux partis. Si tu veux ton âme, il te faut renoncer aux objets extérieurs. Mon huile se trouvera répandue, et mes meubles détruits ; mais moi je serai sans trouble. Le feu prendra en mon absence, et mes livres seront détruits, mais moi je ferai des idées un usage conforme à la nature. — « Mais je n'aurai pas de quoi manger! », dit-on — Si je suis aussi malheureux, j'ai un port : c'est la mort. La mort! voilà le port, voilà le refuge de tous. C'est pour cela que rien de ce qui est dans la vie n'est pénible : lorsque tu le veux, tu pars, et la fumée ne te gêne plus. Pourquoi donc te tourmentes-tu? Pourquoi restes-tu sans dormir? Pourquoi ne dis-tu pas tout de suite, en considérant où sont tes biens et tes maux : « Les uns et les autres dépendent de moi. Personne ne peut m'enlever ceux-là; personne ne peut me jeter malgré moi dans ceux-ci. Qui m'empêche donc de m'étendre à terre et de ronfler? Ce qui est à moi est en sûreté. Quant aux choses qui ne sont pas à moi, leur soin regarde qui les a obtenues, selon que les distribue celui au pouvoir de qui elles sont. Qui suis-je donc, moi, pour vouloir qu'elles soient de cette façon-ci ou de cette façon-là? Est-ce que le choix m'en a été donné? Est-ce que quelqu'un m'en a fait l'administrateur? Il me suffit de ce qui est en ma puissance. Voilà ce qu'il me faut arranger le mieux possible. Mais pour le reste, à la volonté de celui qui en est le maître ! »

Quand on a tout cela devant les yeux, reste-t-on sans dormir, à se retourner de çà, de là? En vue de quoi le ferait-on? Ou dans le désir de quoi? Dans le désir de posséder Patrocle, Antiloque ou Ménélas? Mais quand a-t-on cru ses amis immortels? Quand n'a-t-on pas eu devant les yeux que, demain ou après-demain, il nous faudra mourir, nous ou notre ami? « Oui, dit Achille; mais je pensais qu'il me survivrait, et qu'il élèverait mon fils. » C'est que tu étais un sot, et que tu croyais ce qui n'était nullement évident. Pourquoi ne pas t'en prendre à toi-même, au lieu de rester assis à pleurer, comme une femmelette? — « Mais c'était lui qui m'apportait ma nourriture! » — C'est qu'il vivait alors, sot que tu es ! Maintenant il ne peut plus te l'apporter; mais Automédon le fera; et, si Automédon meurt, tu trouveras qui le remplace. Si la marmite, où cuisait ta viande, est venue à se briser, te faut-il mourir de faim, parce que tu n'as plus ta marmite habituelle? Pourquoi n'envoies-tu pas en acheter une nouvelle? —« Mais, dit Achille, il ne pouvait rien m'arriver de plus fâcheux. » —Est-ce que c'est là un mal pour toi? Vas-tu donc, loin d'écarter tes regrets, reprocher à ta mère de ne pas t'avoir averti, et passer désormais ta vie dans les larmes?

Que vous en semble? Homère n'a-t-il pas composé ce morceau tout exprès pour que nous vissions que les plus nobles, les plus forts, les plus riches, les plus beaux, quand ils n'ont pas les principes qu'ils doivent avoir, n'ont rien qui les préserve d'être très malheureux et très misérables?

Il est des gens qui doutent que la sociabilité soit dans la nature de l'homme; mais je ne vois pas ces gens eux-mêmes douter que la propreté soit réellement dans notre nature, et qu'à défaut d'autre trait, il y ait là du moins quelque chose qui nous distingue des animaux. Lorsque nous voyons un animal se nettoyer, nous avons l'habitude de dire avec surprise : « C'est comme un homme » et, par contre, si l'on reproche à un animal sa malpropreté, nous avons l'habitude de dire aussitôt, comme pour le défendre : « Ce n'est pas un homme. » Nous croyons donc qu'il y a là quelque chose de spécial à l'homme, et ce quelque chose c'est des dieux mêmes que nous le tirons tout d'abord. Les dieux, par leur nature, sont purs et sans taches ; autant donc l'homme se rapproche d'eux par la raison, autant il devra s'efforcer d'être pur et sans souillure. Il est impossible à son être de se trouver jamais complètement pur, avec les matériaux dont il est composé; mais la raison, qui lui a été donnée, essaye du moins de le rendre pur dans la mesure du possible. La première pureté, la plus noble, est celle de l'âme ; et réciproquement pour l'impureté. On ne découvre pas les impuretés de l'âme aussi aisément que celles du corps ; mais que peuvent être ces impuretés de l'âme, si ce n'est ce qui l'encrasse et la gêne dans ses fonctions? Or, les fonctions de l'âme sont de vouloir, de repousser, de désirer, de fuir, de se préparer, d'entreprendre, de donner son adhésion. Qu'est-ce donc qui nuit chez elle à ces fonctions, en la salissant et la rendant impure? Rien autre chose que ses méchants jugements. L'impureté de l'âme, ce sont donc ses opinions défectueuses ; et le moyen de la purifier, c'est de lui faire des opinions telles qu'elle en doit avoir. L'âme pure est celle qui a les opinions qu'elle doit avoir ; car c'est la seule dont les fonctions ne soient troublées par aucune saleté.

Il y a quelque chose de pareil à faire pour le corps à son tour, autant qu'il s'y prête. Il était impossible que les narines ne coulassent pas, l'homme étant composé comme il l'est. C'est pour cela que la nature lui a fait dos, mains et les narines elles-mêmes, espèces de canaux pour mettre dehors les humeurs. Si donc quelqu'un ravale ces humeurs, je dis qu'il n'agit pas comme doit le faire un homme. Il était impossible que les pieds ne fussent jamais boueux, jamais sales d'aucune façon, avec les choses sur lesquelles nous marchons. C'est pour cela que la nature nous a donné de l'eau; c'est pour cela qu'elle nous a donné des mains. Il était impossible qu'après que nous avons mangé, quelque saleté ne nous restât pas aux dents. C'est pour cela qu'elle nous dit : « Lavez vos dents. » Et pourquoi? Pour être des hommes, et non des bêtes sauvages ou des cochons. Il était impossible avec la sueur et les habits que nous portons, qu'il ne restât pas sur le corps quelque saleté qui eût besoin d'être nettoyée. C'est pour cela que nous avons l'eau, l'huile, les mains, le linge, les brosses, la soude, avec tout le reste de l'attirail pour nettoyer le corps. « Non, » dis-tu. Mais quoi! l'ouvrier qui travaille les métaux nettoiera le fer et aura des instruments faits pour cela; toi-même, lorsque tu seras pour manger, tu laveras ton plat de bois, si tu n'es pas complètement sale et malpropre ; et tu ne laverais ni ne nettoierais ton corps ! — « Pourquoi le ferais-je? » dis-tu. — Je te répondrai : « D'abord pour te conduire en homme; puis, pour ne pas incommoder ceux qui se trouvent avec toi. » Car c'est là ce que tu fais maintenant, sans t'en apercevoir. Tu trouves convenable de t'empester toi-même; soit! Je veux bien que ce soit convenable. Mais l'est-il également d'empester ceux qui s'asseyent près de toi, ceux qui couchent avec toi, ceux qui te baisent? Ou va-t'en dans un désert, ce qui est ta place; ou vis seul, à n'empester que toi ! Il est bien juste que tu aies seul la jouissance de ta malpropreté. Mais, quand tu es dans une ville, vivre avec cette négligence et cette stupidité, de qui crois-tu que ce soit le fait? Si la nature t'avait confié un cheval, le laisserais-tu ainsi sans soins? Regarde aujourd'hui ton corps comme un cheval qu'on a remis entre tes mains; lave-le, essuie-le; fais que personne ne s'en détourne, que personne ne s'en recule. Qu'est-ce qui ne se recule pas d'un homme sale, d'un homme qui sent, d'un homme qui pue, encore plus que d'un individu couvert d'ordures? La puanteur dans ce dernier cas nous vient du dehors; mais celle qui naît de notre incurie vient de nous : elle ressemble à celle d'une charogne.

— Mais Socrate se lavait rarement ! — Oui, mais son corps reluisait; mais ce corps était si agréable et si attrayant, que les plus jeunes et les plus nobles s'en éprenaient, et auraient mieux aimé coucher avec lui qu'avec les plus beaux garçons. Il aurait eu le droit de ne pas se baigner, de ne pas se laver, s'il avait voulu ; et, si peu qu'il le fit, le résultat y était. Si tu ne veux pas qu'il se baignât à l'eau chaude, il se baignait du moins dans l'eau froide. — Mais, il y a contre lui le mot d'Aristophane : « Je parle de ces gens pâles et sans chaussures. »

— Mais Aristophane a dit aussi que Socrate marchait dans l'air, et volait les habits dans les gymnases ! Et tous ceux qui ont écrit sur Socrate en rapportent tout le contraire, qu'il n'était pas seulement séduisant à entendre, mais encore à voir. On a écrit la même chose sur Diogène aussi. C'est qu'en effet il ne faut pas éloigner le vulgaire de la philosophie par l'aspect de notre corps, mais nous montrer à ses yeux dispos et heureux dans notre corps comme dans le reste. « Voyez, ô mortels, que je n'ai rien et que je n'ai besoin de rien!» Voyez comment sans maison, sans patrie, exilé, s'il le faut, et sans feu ni lieu, je vis plus heureux et plus calme que tous vos Eupatrides et tous vos riches. Voyez aussi mon corps, qui ne souffre en rien de ma vie sévère. » Si quelqu'un me parlait ainsi avec l'air et la mine d'un condamné, quel est le Dieu qui pourrait me persuader de m'attacher à un philosophe qui rendrait les gens tels? Que le ciel m'en préserve ! Je m'y refuserais, alors même que je devrais y devenir un sage.

Pour moi, par tous les dieux ! j'aime mieux que le jeune homme qui vient à moi pour la première fois, s'y présente bien frisé, que sale et les cheveux en désordre. On voit du moins en lui quelque idée du Beau, quelque amour de ce qui sied. Il le cherche où il croit qu'il est. On n'a plus qu'à lui montrer où il est, et à lui dire : « Jeune homme, tu cherches le Beau, et tu fais bien. Sache donc qu'il est pour toi où est ta raison. Cherche-le où est ta faculté de vouloir et de repousser, de désirer et de fuir. Car c'est là chez toi ce qui a de la valeur; pour ton corps, il n'est que boue de sa nature. A quoi bon te donner pour lui des peines inutiles? Le temps, à défaut d'autre chose, t'apprendra qu'il n'est rien. Mais, si celui qui vient à moi est couvert d'ordures et de saletés, avec une barbe qui lui descend jusqu'aux genoux, que puis-je lui dire? Par quelles analogies l'amener où je veux? Après quoi a-t-il couru qui ressemblât au Beau, pour que je n'aie qu'à le changer de direction, et à lui dire : « Le Beau n'est pas là, mais ici? » Veux-tu que je lui dise : « Le Beau n'est pas dans la saleté, mais dans la raison? » Est-ce qu'il se soucie du Beau? Est-ce qu'il en a en lui quelque idée? Va-t'en donc disputer avec un pourceau, pour qu'il ne se roule pas dans la fange! C'est grâce à cela que les discours de Xénocrate ont touché Polémon : le jeune homme aimait le Beau. Quand il entra dans l'école, il avait en lui le principe de l'amour du Beau; seulement, il cherchait le Beau où il n'était pas.

Il n'y a pas jusqu'aux animaux qui vivent avec l'homme, que la nature n'ait faits propres. Est-ce le cheval qui se roule dans la fange? Est-ce un chien de noble race? Non, mais le pourceau, mais les sales oies, mais les vers, mais les araignées, tout ce qu'il y a de fait pour vivre le plus loin de l'homme. Et toi, qui es un homme, voudras-tu n'être même pas un des animaux qui vivent avec l'homme? Aimeras-tu mieux être un ver ou une araignée? Ne te laveras-tu donc jamais, quel que soit le mode que tu préfères? Ne te baigneras-tu jamais? Ne voudras-tu pas nous arriver propre, pour que l'on soit heureux d'être avec toi? Entreras-tu avec nous en pareil état dans ces temples, où il n'est permis de cracher ni de se moucher, toi qui n'es que morve et que crachat?

— Quoi donc ! doit-on vouloir se faire beau? — A Dieu ne plaise! si ce n'est dans ce qui est nous par nature, dans notre raison, dans nos jugements, dans nos actes ; quant au corps, il ne faut s'en occuper que pour qu'il soit propre et ne choque personne. Parce qu'on t'aura dit qu'il ne faut pas porter de vêtements écarlates, vas-tu couvrir ton manteau d'ordures ou le mettre en loques? — Et d'où pourrais-je avoir un beau manteau? — Homme, tu as de l'eau; laves-y le tien. O l'aimable jeune homme ! O le vieillard fait pour aimer et pour être aimé, à qui on amènera son fils pour qu'il l'instruise, que les jeunes filles et les jeunes garçons viendront trouver au besoin, et qui leur fera la leçon sur un tas de fumier ! Toute aberration a sa source dans quelque côté de la nature humaine; mais celle-ci est bien près de n'avoir rien d'humain.

Si tu te relâches un instant de ton attention sur toi-même, ne t'imagine pas que tu la retrouveras, lorsque tu le voudras. Dis-toi, au contraire, que, par suite de ta faute d'aujourd'hui, tes affaires désormais seront forcément en plus mauvais état. Car d'abord, et c'est ce qu'il y a de plus triste, l'habitude nous vient de ne pas veiller sur nous-mêmes, puis l'habitude de différer d'y veiller, en remettant et reportant sans cesse à un autre jour d'être heureux, d'être vertueux, de vivre et de nous conduire conformément à la nature. S'il est utile de le remettre, il sera bien plus utile encore d'y renoncer complètement; et, s'il n'est pas utile d'y renoncer, pourquoi ne pas continuer à veiller constamment sur soi? —« Aujourd'hui je veux jouer ! » — Eh bien! ne dois-tu pas le faire en veillant sur toi? — « Je veux chanter. » — Qu'est-ce qui t'empêche de le faire en veillant sur toi? Est-il dans notre vie une chose exceptionnelle, à laquelle l'attention ne puisse s'étendre? En est-il une que nous gâtions par l'attention, que nous améliorions en n'étant pas attentif? Est-il quoi que ce soit, dans la vie, qui gagne au défaut d'attention? Le charpentier construit-il plus parfaitement en ne faisant pas attention? Le pilote, en ne faisant pas attention, conduit-il plus sûrement? Est-il quelqu'un des travaux les moins importants qui s'exécute mieux sans l'attention? Ne sens-tu pas qu'une fois que tu as lâché la bride à tes pensées, il n'est pas en ton pouvoir de les reprendre en mains, pour être honnête, décent et réservé? Loin de là : tu fais dès lors tout ce qui présente à ton esprit, tu cèdes à toutes tes tentations.

A quoi donc me faut-il faire attention? D'abord à ces principes généraux, qu'il te faut avoir toujours présents à la pensée, et sans lesquels tu ne dois ni dormir, ni te lever, ni boire, ni manger, ni te réunir aux autres hommes : « Personne n'est le maître du jugement ni de la volonté d'autrui ; et c'est dans eux seuls qu'est le bien et le mal. » Il n'y a donc pas de maître qui puisse me faire du bien ou me causer du mal; sur ce point je ne dépends que de moi seul. Puis donc qu'il y a sécurité pour moi sur ce point, qu'ai-je à me tourmenter pour les choses du dehors? Pourquoi craindre un tyran, la maladie, la pauvreté, un écueil quelconque? Je n'ai pas plu à un tel ! Est-ce donc lui qui est ma façon d'agir? Est-ce lui qui est ma façon de juger? Non. Que m'importe dès lors ! Mais il paraît être un personnage! C'est son affaire, et celle des gens qui le prennent pour tel. Pour moi j'ai à qui plaire, à qui me soumettre, à qui obéir : c'est Dieu, et ceux qui viennent après lui. C'est moi-même que Dieu a préposé à ma garde; c'est à moi seul qu'il a soumis ma faculté de juger et de vouloir; et il m'a donné des règles pour en bien user. Lorsque je les applique aux syllogismes, je ne me préoccupe pas de ceux qui parlent autrement; lorsque je les applique aux raisonnements équivoques, je ne m'inquiète de personne; pourquoi donc dans les choses plus importantes les critiques me font-elles de la peine? Qu'est-ce qui fait que je me trouble ainsi? Une seule chose : c'est que je ne me suis pas exercé sur ce point-là. Quiconque sait, en effet, dédaigne l'ignorance et les ignorants; et je ne parle pas seulement des savants, mais aussi des gens de métiers. Amène-moi le savetier que tu voudras, et dans ce qui est de son art il se moquera de tout le monde. Amène-moi de même le charpentier que tu voudras.

Il faut, avant tout, avoir ces idées présentes à là pensée, et ne rien faire qui soit en contradiction avec elles; il faut bander son âme vers ce but, de ne poursuivre aucune des choses qui sont hors de nous, aucune de celles qui ne sont pas à nous. Acceptons-les comme en dispose celui qui a pouvoir sur elles. Les choses qui relèvent de notre libre arbitre, il faut les vouloir sans restriction, mais les autres, comme on nous les donne. Il faut de plus nous rappeler qui nous sommes, et quel est notre nom, et nous efforcer de faire ce qui convient dans chaque situation. Demandons-nous quand il est à propos de chanter, à propos de jouer, et devant quelles personnes; qu'est-ce qui est hors de saison ; qu'est-ce qui nous ferait mépriser des assistants ou prouverait de notre part du mépris pour eux; quand faut-il plaisanter; qui faut-il railler; en quoi et pour qui faut-il avoir de la condescendance; puis dans cette condescendance comment faut-il faire pour sauver notre dignité? Quand tu te seras écarté des convenances sur un de ces points, le châtiment te viendra tout de suite, non pas du dehors, mais de ton acte même.

Quoi donc! peut-on être infaillible? Non pas; mais il est une chose que l'on peut, c'est de s'efforcer constamment de ne pas faire de faute. Et il faut nous trouver heureux, si, en ne nous relâchant jamais de cette attention sur nous-mêmes, nous échappons à un certain nombre de fautes. Mais dire maintenant : « Je ferai attention demain, sache que c'est dire : aujourd'hui je serai sans retenue, sans convenance, sans dignité; il sera au pouvoir des autres de me faire de la peine; je vais être aujourd'hui colère et envieux. » Vois que de maux tu attires-là sur toi ! Si l'attention doit t'être bonne demain, combien plus le sera-t-elle aujourd'hui! Si demain elle doit t'être utile, elle le sera bien plus aujourd'hui. Veille sur toi aujourd'hui pour en être capable demain, et ne pas le remettre encore au surlendemain.

Lorsque quelqu'un semble nous parler de ses affaires à cœur ouvert, nous sommes entraînés, nous aussi, à lui révéler nos secrets; et nous croyons que cela est tout simple : d'abord parce qu'il nous paraît contraire à l'équité d'écouter les affaires de notre prochain, sans lui faire part à son tour des nôtres; puis, parce que nous croyons que nous ne ferions pas aux autres l'effet d'un homme franc, si nous nous taisions sur nous-mêmes. Que de fois certes on nous dit : « Moi, je t'ai dit toutes mes affaires; et toi, tu ne veux me rien dire des tiennes ! D'où cela vient-il? » Ajoutez-y qu'on croit pouvoir se confier en toute sûreté à qui vous a déjà confié ses affaires? Car la pensée nous vient que cet homme ne contera jamais les nôtres, de peur que nous aussi nous ne contions les siennes. C'est ainsi qu'à Rome les gens trop prompts à parler se font attraper par les soldats. Un soldat vient s'asseoir auprès de toi sous l'habit d'un bourgeois; il se met à parler mal de César, et toi, comme s'il t'avait donné un gage de sa bonne foi, en étant le premier au dénigrement, tu dis à ton tour tout ce que tu penses; on te garrotte alors, et on t'emmène. C'est là l'image de ce qui nous arrive à tous. Parce qu'un homme s'est confié a moi en toute sûreté, puis-je de même, moi, me confier au premier venu? Si je suis ce que je suis, je me tais, moi, sur ce qu'il m'a dit. Mais lui, il va conter à tout le monde ce que je lui ai dit. Cela fait, si je lui ressemble, je veux me venger, quand j'apprends la chose, et je conte ses affaires ; je l'abîme, et il m'abîme. Si je me dis, au contraire, que personne ne peut nuire à un autre, et qu'il n'y a que nos actes propres qui nous nuisent ou qui nous soient utiles, je parviens bien a ne pas faire comme lui, mais ce qui m'est arrivé par suite de mon bavardage, ne m'en est pas moins arrivé.

— Soit ! Mais il est contraire à l'équité d'écouter les secrets de son prochain, sans lui faire part à son tour de quoi que ce soit! — O homme, est-ce que je t'ai provoqué à parler? Lorsque tu m'as livré tes secrets, y a-t-il eu convention que tu entendrais les miens à ton tour? Si tu es un bavard, et si tu prends pour des amis tous ceux que tu rencontres, veux-tu que je te ressemble? Quoi donc ! si tu as pu sans danger te confier à moi, mais si l'on ne peut sans danger se confier à toi, veux-tu que je tombe dans le piège? C'est comme si j'avais un tonneau bien solide, toi un tonneau percé, que tu vinsses m'apporter ton vin pour le mettre dans mon tonneau, et que tu t'indignasses ensuite de ce que je ne voudrais pas te confier mon vin. Ma raison serait que tu as un tonneau percé. Comment y aurait-il égalité? Tu te livres à un homme sûr, à un homme honnête, qui croit que ses actes seuls peuvent lui être utiles ou nuisibles, et que toutes les choses du dehors ne sont rien; et tu veux que je me livre à toi, qui tiens pour rien ton libre arbitre, qui veux arriver à la fortune ou à une magistrature, ou bien faire ton chemin à la cour, quand tu devrais pour cela égorger tes enfants, à la façon de Médée? Quelle égalité y a-t-il là? Montre-moi que tu es un homme sûr, honnête, inébranlable; montre-moi que tes idées sont bienveillantes; montre-moi que ton vase n'est pas percé; et tu verras que je n'attendrai pas que tu me confies tes secrets, mais que j'irai moi-même vers toi pour te prier d'écouter les miens. Qui, en effet, ne voudrait pas se servir d'un vase en bon état? Qu'est-ce qui fait fi d'un conseiller bienveillant et sûr? Qu'est-ce qui n'accueillerait pas volontiers celui qui vient pour ainsi dire prendre sa part du fardeau de vos affaires, et vous le rendre plus léger par cela seul qu'il en prend sa part?

— Qui ; mais, quand j'ai confiance en toi, n'auras-tu pas confiance en moi? — D'abord, tu n'es pas un homme qui ait confiance en moi; mais un bavard, qui ne peut rien garder. Car, s'il en était ce que tu dis, tu ne confierais tes secrets qu'à moi seul. Or, aujourd'hui, dès que tu vois quelqu'un inoccupé, tu vas t'asseoir à ses côtés et tu lui dis : « Frère, je n'ai personne qui m'aime plus que toi ni qui me soit plus chef ; je te prie donc d'écouter mes secrets. » Et cela, tu le fais à des gens que tu ne connais pas le moins du monde.

Si tu as cependant confiance en moi, il est évident que c'est parce que je suis sûr et honnête, et non point parce que je t'ai conté mes affaires.

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