Manuel et Entretiens (page 23)
Si tu es nourri de ces réflexions, que t'importera en quel lieu tu seras heureux, en quel lieu tu seras agréable à Dieu ! Ce qu'on reçoit des dieux n'est-il pas le même partout? N'ont-ils pas partout de même les yeux sur ce qui se fait?
Le Sage ne se querelle jamais avec personne, et, autant qu'il le peut, empêche les autres de se quereller. Sur ce point, comme sur tous les autres, la vie de Socrate est là pour nous servir d'exemple. Non seulement il a partout évité de se quereller, mais il a empêché les autres de le faire. Vois chez Xénophon, dans le Banquet, que de querelles il a apaisées; vois d'autre part sa patience avec Thrasymaque, avec Polus, avec Callicrate; vois cette même patience avec sa femme, avec son fils, quand celui-ci essayait de le réfuter par ses sophismes. C'est qu'il savait de science trop certaine que nul n'est le maître de l'âme d'autrui ; et qu'en conséquence il n'avait de volonté que pour lui-même. Et qu'est-ce que cela? C'est ne pas avoir la prétention de faire agir les autres conformément à la nature, car cela ne dépend pas de nous ; mais s'attacher, tandis que les autres agissent pour leur compte comme bon leur semble, à vivre et à agir soi-même conformément à la nature, seulement en faisant tout ce qui dépend de soi pour qu'eux aussi vivent conformément à la nature. Car tel est le but que se propose toujours le Sage. Veut-il être général? Non, mais si son lot est de l'être, il veut dans cette position maintenir pure en lui sa partie maîtresse. Veut-il se marier? Non, mais si son lot est de le faire, il veut dans cette position se maintenir en conformité avec la nature. Quant à vouloir que son fils ou sa femme ne fissent jamais rien de mal, ce serait vouloir que ce qui ne dépend pas de lui en dépendît. Or, s'instruire n'est autre chose qu'apprendre à distinguer ce qui dépend de vous et ce qui n'en dépend pas.
Quelle occasion de dispute y a-t-il donc encore pour celui qui est dans ces sentiments? Rien de tout ce qui arrive l'étonne-t-il? Rien lui paraît-il extraordinaire? Est-ce qu'il ne s'attend pas toujours, de la part des méchants, à des choses plus fâcheuses et plus tristes que ce qui lui arrivé? Est-ce qu'il ne regarde pas comme autant de gagné tout ce qui manque au malheur complet? « Un tel t'a injurié, dit-il, sache-lui gré de ne pas t'avoir frappé. — Mais il m'a frappé ! — Sache-lui gré de ne pas t'avoir blessé. — Mais il m'a blessé ! —Sache-lui gré de ne pas t'avoir tué. En effet, quand, ou de qui, a-t-il appris qu'il est un animal sociable, fait pour aimer les autres, et que l'injustice est un grand mal pour qui la commet ! Et, puisqu'il ne l'a pas appris, et qu'il ne le croit pas, comment ne suivrait-il pas ce qui lui semblé son intérêt? — Mon voisin m'a jeté des pierres !— Eh bien ! as-tu pour ta part commis quelque faute? — Tout ce qui est dans ma maison a été brisé ! — Serais-tu donc toi-même un meuble? Non : tu es un jugement et une volonté. Qu'est-ce qui t'a donc été donné contre ce dont tu te plains? En tant que tu tiens du loup, il t'a été donné de mordre à ton tour, et de jeter un plus grand nombre de pierres. Si tu cherches ce qui t'a été donné en tant que tu es homme, regarde dans ta bourse, et vois quelles ressources tu avais en venant ici. Serait-ce la férocité? Serait-ce l'esprit de vengeance? Quand un cheval est-il malheureux? Quand il a perdu ses facultés naturelles ; non quand il ne peut point chanter comme le coq, mais quand il ne peut plus courir. Et le chien? Non quand il ne peut point voler, mais quand il ne peut plus suivre la piste. Eh bien ! n'est-il pas pareillement vrai que l'homme malheureux n'est pas celui qui ne peut étrangler des lions, ou embrasser des statues (nul n'est venu au monde en tenant de la nature des moyens pour cela), mais celui qui perd sa bienveillance et sa loyauté? Voilà celui sur qui devraient gémir ceux qui le rencontrent, à la vue des maux dans lesquels il est tombé. Par Jupiter ! il faut le plaindre, non pas d'être né ou d'être mort, mais d'avoir perdu de son vivant ce qui lui appartenait en propre : non point son patrimoine, son champ, sa maison, son hôtellerie, ses esclaves (rien de tout cela n'appartient à l'individu; ce sont toutes choses en dehors de lui, au pouvoir et à la merci d'autrui, que donnent tantôt à l'un, tantôt à l'autre, ceux qui en sont les maîtres), mais ce qui est vraiment de l'homme, la marque qu'il portait dans son âme, lorsqu'il est venu au monde, marque semblable à celle que nous cherchons sur les monnaies, pour les juger bonnes quand nous l'y trouvons, pour les rejeter quand nous ne l'y trouvons pas. « Quelle marque (disons-nous) a cette pièce de quatre as? — La marque de Trajan. — Apporte. — Elle a la marque de Néron. — Jette-là ; elle est de mauvais aloi ; elle est altérée. » Il en est de même ici : « Quelle marque portent ses façons de penser et de vouloir? — Celle d'un être doux, sociable, patient, affectueux. —Apporte. Je le reçois; j'en fais mon concitoyen; je le reçois pour voisin, et pour compagnon de traversée. Prends garde seulement qu'il ne porte pas la marque de Néron. Ne serait-il pas colère, rancunier, mécontent de tout? Ne serait-il pas sujet, quand l'idée lui en vient, à casser la tête de ceux qu'il rencontre? Si cela est, pourquoi l'appelais-tu un homme? Ce n'est pas à la forme seule qu'on distingue chaque espèce d'êtres. A ce compte, en effet, il faudrait dire qu'une pomme en cire est une vraie pomme, tandis qu'il y faut encore et l'odeur et le goût, la configuration extérieure n'y suffisant pas. De même, pour faire un homme il ne suffit pas des narines et des yeux ; il y faut encore des façons de penser et de vouloir qui soient d'un homme. » Un tel n'écoute pas la raison ; il ne se rend pas, quand on l'a convaincu d'erreur : ce n'est qu'un âne. Toute retenue est morte chez cet autre : il n'est bon à rien ; il n'y a rien qu'il ne soit plutôt qu'un homme. Celui-ci cherche à rencontrer quelqu'un afin de ruer ou de mordre : ce n'est pas même un mouton ou un âne ; c'est une bête sauvage.»
— Quoi donc ! veux-tu que je me laisse mépriser? — Par qui? Par ceux qui s'y connaissent? Eh ! comment ceux qui s'y connaissent mépriseraient-ils un homme pour sa douceur et sa retenue? Par ceux qui ne s'y connaissent pas? Que t'importe ! En dehors de toi, quel homme expert dans un art s'inquiète des ignorants? — Mais ils s'en acharneront davantage après moi ! — Comment dis-tu après moi? Peut-on donc altérer ton jugement et ta volonté, ou t'empêcher de faire de toutes les idées qui t'arrivent un emploi conforme à la nature? — Non. — De quoi donc te troubles-tu? Et pourquoi tiens-tu à te montrer redoutable? Pourquoi plutôt ne pas t'avancer en public et proclamer que tu vis en paix avec tous les hommes, quoi qu'ils puissent faire? Pourquoi ne pas rire surtout de ceux qui croient te nuire? « Ces esclaves (dirais-tu) ne savent ni qui je suis, ni en quoi consistent pour moi les biens et les maux. Ils ignorent qu'ils ne sauraient atteindre ce qui m'appartient. »
C'est ainsi que les habitants d'une ville bien fortifiée se rient de ceux qui l'assiègent. « Qu'est-ce qu'ont ces gens, disent-ils, à se donner tant de peine pour rien? Nos murailles sont solides ; nous avons des vivres pour longtemps; nous sommes bien munis de tout. » Avec ces moyens, en effet, une ville est forte et imprenable ; mais l'âme humaine ne l'est que par ses principes. Car, pour la rendre telle, quel mur serait assez solide, quel corps assez de fer, quelle fortune assez sûre, quel rang assez au-dessus de toutes les attaques? Toutes ces choses sont partout périssables et promptes à succomber. Celui qui s'y attache doit nécessairement se troubler, espérer à tort, s'effrayer, gémir, échouer dans ses désirs, tomber dans ce qu'il veut éviter. Et nous ne prenons pas le parti de fortifier la seule chose solide qui nous ait été donnée ! Et nous ne nous arrachons pas aux choses périssables et dépendantes, pour donner tous nos soins à celles qui, de leur nature, sont impérissables et indépendantes ! Nous ne songeons point que personne ne peut faire du mal ou du bien à un autre, et que les opinions de chacun à l'égard de tout cela sont la seule chose qui nuise et qui bouleverse; la seule cause des querelles, des dissensions, des guerres ! Qu'est-ce qui a fait Etéocle et Polynice? Rien autre chose que leurs opinions sur la royauté et sur l'exil. Celui-ci leur paraissait le dernier des maux, et celle-là le plus grand des biens ; or, la nature de tous les êtres est de chercher le bien et de fuir le mal, et de regarder comme un adversaire et comme un ennemi quiconque veut leur enlever l'un et les jeter dans l'autre, fût-il leur frère, leur fils ou leur père. Rien, en effet, ne nous tient de plus près que le bien; et de là suit que, si les choses extérieures sont des biens ou des maux, le père n'est plus, l'ami de ses enfants, le frère n'est plus l'ami de son frère; partout il n'y a plus que des ennemis, des traîtres et des calomniateurs. Si, au contraire, le bon état de la faculté de juger et de vouloir est le seul bien, son mauvais état le seul mal, que deviennent les querelles et les invectives? A propos de quoi existeraient-elles? Pour des choses qui nous sont indifférentes? Et contre qui? Contre des ignorants et des malheureux qui se trompent sur les choses les plus importantes?
C'est parce que Socrate savait tout cela, qu'il demeurait dans sa maison, en supportant la plus méchante des femmes et un fils ingrat. A quoi aboutissait, en effet, la méchanceté de sa femme? à lui verser sur la tête toute l'eau qu'elle voulait, et à trépigner sur son gâteau. « Qu'est-ce que cela me fait, disait Socrate, dès que je le regarde comme indifférent? Or, ceci dépend de moi : il n'y a ni tyran ni maître qui puisse m'en empêcher, si je le veux; la multitude ici est impuissante contre l'individu, le plus fort contre le plus faible. L'indépendance sur ce point est un don de Dieu à chacun de nous. »
Voilà les principes qui mettent l'amitié dans une famille, la concorde dans une ville, la paix entré les nations. Par eux, on est reconnaissant pour Dieu, et toujours sans crainte, parce qu'il n'y a jamais en question que des choses qui ne nous appartiennent pas et qui sont sans valeur.
Quant à nous, nous sommes bons pour écrire ou lire tout cela, et pour l'approuver quand nous l'avons lu; mais que nous sommes loin de nous en pénétrer ! Aussi ce qu'on disait des Lacédémoniens, qu'ils sont des lions chez eux, des renards à Éphèse, peut s'appliquer à nous aussi : « lions dans l'école, renards dehors. »
Je suis ennuyé, dit un tel, d'être un objet de pitié. — Cette pitié dont tu es l'objet est-elle ton fait ou celui des gens qui te plaignent? — Qu'entends-tu par là? — Est-il en ton pouvoir de la faire cesser? — En mon pouvoir : je n'ai qu'à leur montrer qu'il n'y a pas lieu de me prendre ainsi en pitié. — Eh bien ! dépend-il de toi qu'il n'y ait pas lieu de te prendre en pitié ou cela n'en dépend-il pas? Je crois, pour ma part, que cela n'en dépend pas. — Mais ces gens-là me prennent en pitié, non pour les choses où il y aurait peut-être lieu de le faire, pour mes fautes; mais pour ma pauvreté, pour ma condition de simple citoyen, pour mes maladies, pour la mort des miens, et pour cent autres causes pareilles. — Eh bien! à quoi t'apprêtes-tu? A persuader à la multitude qu'aucune de ces choses n'est un mal, et qu'il est possible de vivre heureux, même sans richesses, sans charges, et sans dignités? Ou bien à poser devant elle comme riche et puissant? Le second parti est d'un imposteur, d'un vaniteux, d'un rien qui vaille. Et vois ce qu'il te faudra pour jouer cette comédie. Il te faudra emprunter des esclaves, te procurer un certain nombre de vases d'argent, les poser en évidence, et, quoique les mêmes te servent plusieurs fois, tâcher, s'il est possible, qu'on ne les reconnaisse pas pour les mêmes ; il te faudra des habits somptueux avec tout le reste de l'étalage; il te faudra paraître distingué par les grands personnages, essayer de dîner chez eux, ou du moins de faire croire que tu y dînes ; et recourir pour ton corps à des moyens honteux, afin qu'il paraisse mieux fait et de plus belle venue qu'il n'est.
Voilà ce qu'il te faudra faire, si tu veux suivre la seconde route pour arriver à n'être plus un objet de pitié. Quant à la première, elle est bien longue et n'aboutit à rien. Entreprendre ce que Jupiter lui-même n'a pu faire, essayer de convaincre tous les hommes de ce que sont les vrais biens et les vrais maux! Est-ce que ce pouvoir t'a été donné? Le seul qui t'ait été donné, c'est de t'en convaincre toi-même. Et, quand tu n'en es pas encore convaincu, tu essaierais aujourd'hui d'en convaincre les autres! Est-il un homme qui soit avec toi aussi constamment que toi-même? Qui ait pour te persuader autant de moyens que toi-même? Qui ait pour toi plus de bienveillance, et qui te touche de plus près que toi-même? Comment donc ne t'es-tu pas encore persuadé à toi-même d'acquérir cette science du bien et du mal? N'est-ce pas tout prendre à rebours que de faire ce que tu fais? A quoi as-tu travaillé? Qu'as-tu essayé d'apprendre? A t'élever au-dessus des chagrins, des troubles, des humiliations; à te faire libre. Or, ne t'a-t-on pas enseigné qu'il n'y a qu'une voie qui y conduise, renoncer à toutes les choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre, nous en détacher, reconnaître qu'elles nous sont étrangères? Eh bien ! l'opinion d'un autre sur toi, dans quelle classe de choses rentre-t-elle? — Dans celles qui ne dépendent pas de mon libre arbitre. — Elle ne t'est de rien alors? — De rien. — Aussi longtemps donc que tu t'en inquiètes et que tu t'en troubles, peux-tu te croire suffisamment convaincu des vrais biens et des vrais maux?
Ne voudras-tu pas laisser là les autres hommes, et être à toi-même ton disciple et ton maître? Tu devrais dire : « Les autres verront s'il leur est utile de vivre et d'agir contrairement à la nature; pour moi, je n'ai personne qui me tienne de plus près que moi-même. Or, comment se fait-il que j'aie écouté les leçons des philosophes, que je partage leurs idées, et que dans la vie cependant je ne m'en sente pas allégé? Ma nature serait-elle si ingrate? Pourtant, dans toutes les autres choses que j'ai entreprises, on ne l'a pas trouvée trop ingrate. J'ai très vite appris les lettres, la lutte, la géométrie, l'analyse des syllogismes. Serait-ce que leurs raisons ne m'ont pas convaincu? Mais il n'en est pas qui m'aient jamais paru aussi bonnes depuis le premier mot, et que j'aie autant adoptées. De plus, c'est à elles aujourd'hui que se rapporte tout ce que je lis, tout ce que j'entends, tout ce que j'écris ; et nous n'avons pas jusqu'ici trouvé de raisons qui me parussent plus fortes. » Que me reste t-il donc à faire? N'ai-je pas détruit en moi les opinions contraires? Ou bien sont-ce là des principes qui restent en moi, sans que je les applique, sans que, d'habitude, je les mette en pratique, comme des armes que j'aurais déposées quelque part, que je laisserais s'y rouiller, et qui finiraient par ne plus m'aller? Certes, pas plus comme lecteur ou comme écrivain que comme lutteur, je ne m'en tiens à la théorie : au contraire, je tourne et retourne tout ce que l'on me présente, je combine d'autres raisonnements, et jusqu'à des sophismes. Mais quant à ces connaissances indispensables, sur lesquelles il faut s'appuyer pour s'élever au-dessus de la peine, au-dessus de la crainte, au-dessus des troubles, au-dessus des entraves, pour être libre enfin, celles-là je ne les mets pas en œuvre, je ne m'y attache pas comme je devrais m'y attacher. Et je m'inquiète après cela de ce que les autres diront de moi, de l'estime dont je leur paraîtrai digne, et du bonheur que je leur paraîtrai avoir ! »
Malheureux! ne veux-tu pas voir comment tu te juges toi-même, ce que tu es à tes propres yeux, en fait d'opinions, en fait de désirs, en fait de craintes, en fait de volontés, de projets, d'entreprises ou de tout autre mode de l'activité humaine? Ah ! tu t'occupes plutôt de savoir si les autres te prennent en pitié ! — Oui; mais ils me prennent en pitié sans que je le mérite. — Cela te fait de la peine, n'est-ce pas? Mais celui qui éprouve de la peine n'est-il pas à plaindre? — Oui. — Comment donc dire encore qu'on te prend en pitié sans que tu le mérites? La peine même que te fait éprouver la pitié, te rend digne de pitié.
Que dit Antisthène? Ne l'as-tu pas appris? « Cyrus, c'est un lot de roi, que d'être bien, et d'entendre dire que l'on est mal. » Ma tête est en bon état, et tout le monde croit que la tête me fait mal. Qu'est-ce que cela me fait? Je n'ai point de fièvre, et tout le monde me plaint d'avoir la fièvre. « Malheureux ! me dit-on, voici tant de temps que la fièvre ne te quitte pas. » Et je dis à mon tour, en prenant un air chagrin : « Oui, en vérité, voici bien longtemps que je suis malade. » — « Et qu'arrivera-t-il? » — « Ce que Dieu voudra. » Et en même temps je ris tout bas de ceux qui me prennent en pitié. Eh bien ! qu'est-ce qui empêche de faire de même pour ce qui nous occupe? Je suis pauvre, mais j'ai de la pauvreté une opinion juste; que m'importe alors qu'on me prenne en pitié pour ma pauvreté ! Je ne suis pas magistrat, et d'autres le sont, mais je pense des magistratures et de la vie privée ce qu'on en doit penser; c'est à ceux qui me plaignent de faire attention à ce qu'ils pensent. Je n'ai pour ma part ni faim, ni soif, ni froid, mais eux, parce qu'ils ont faim et soif, s'imaginent qu'il en est de même de moi; que puis-je leur faire? Vais-je parcourir la ville, et proclamer à la façon d'un crieur public : « Hommes, ne vous y trompez pas : je ne m'inquiète ni de ma pauvreté, ni de ma condition privée; je ne m'inquiète absolument que d'une seule chose, de penser juste. Voilà ce qui dépend de moi, et je ne m'occupe pas du reste. » Qu'est-ce que ce serait que ce bavardage? Et comment aurais-je des idées justes, moi qui ne me contenterais pas d'être ce que je suis, et me tourmenterais pour le paraître?
— Mais d'autres obtiendront plus que moi de richesses et d'honneurs! — Eh bien ! quoi de plus rationnel que de voir ceux qui ont travaillé en vue d'une chose, avoir plus de cette chose en vue de laquelle ils ont travaillé? Ils ont travaillé pour être magistrats, toi pour penser juste; ils ont travaillé pour être riches, toi pour faire un bon emploi des idées. Vois si la chose dont ils ont plus que toi, est celle en vue de laquelle tu as travaillé, tandis qu'ils la négligeaient. Vois s'ils jugent d'une manière plus conforme à la nature, s'ils échouent moins dans ce qu'ils désirent, s'ils tombent moins dans ce qu'ils veulent éviter, si dans leurs entreprises, dans leurs projets, dans leurs efforts, ils atteignent plus sûrement leur but, s'ils font toujours leur devoir comme maris, comme fils, comme pères, et à tous les titres qui naissent de nos différentes relations. Mais ils sont magistrats et tu ne l'es pas ! Consens à te dire à toi-même la vérité : tu n'as rien fait pour l'être, et eux ont tout fait. Or, il serait souverainement absurde que celui qui poursuit un but l'atteignît moins que celui qui ne s'en occupe pas. « Non, dis-tu; mais comme je m'occupe d'avoir des opinions justes, il est logique que je sois au premier rang. » Oui, pour les choses dont tu t'occupes, pour les opinions. Mais dans les choses dont d'autres se sont occupés plus que toi, cède-leur le pas; c'est comme si, parce que tu as des opinions justes, tu demandais à mieux réussir que les archers en tirant de l'arc, et que les forgerons en forgeant. Laisse de coté ta préoccupation des opinions, et tourne-toi vers les choses que tu veux obtenir; et alors pleure, si elles ne t'arrivent pas, car tu es bien digne de pleurer. Mais aujourd'hui tu nous dis que tu t'attaches à autre chose, que tu travailles à autre chose ; or, le vulgaire dit très bien qu'on ne fait pas deux choses à la fois. Un tel, levé dès l'aurore, cherche qui saluer parmi les gens du palais, à qui adresser une parole flatteuse, à qui envoyer un cadeau, comment plaire au danseur favori, comment nuire à l'un pour avoir les bonnes grâces de l'autre. Quand il prie, c'est pour cela qu'il prie ; quand il offre un sacrifice, c'est pour cela qu'il l'offre. Le précepte de Pythagore, « Ne permets pas que le sommeil entre dans tes yeux délicats, c'est à cela qu'il l'applique. « Qu'ai-je omis, se dit-il, » en fait de flatterie? Comment me suis-je conduit? » Aurais-je, par hasard, agi en homme indépendant, en homme de cœur? » Et, s'il trouve qu'il a agi de la sorte, il se le reproche et s'en accuse. « Qu'avais-tu besoin de parler ainsi? se dit-il. Ne pouvais-tu pas mentir? Les philosophes eux-mêmes disent qu'il est permis de faire un mensonge. » Toi, au contraire, si réellement tu ne t'es jamais occupé que de faire des idées l'usage que tu en dois faire, dis-toi dès le matin, sitôt que tu es levé : « Que me manque-t-il pour m'élever au-dessus de toutes les passions, au-dessus de tous les troubles? Qui suis-je? Mon misérable corps est-il moi? Ma fortune est-elle moi? Ma réputation est-elle moi? Point du tout. Que suis-je donc? Un être animé et doué de raison. Or, que demande-t-on à un tel être? » Repasse alors dans ton esprit ce que tu as fait : « Qu'ai-je omis de ce qui conduit a la tranquille félicité? Quel acte ai-je commis qui ne soit ni d'un ami ni d'un citoyen? » A quel devoir ai-je manqué dans ce sens? »
Eh bien ! quand il y a entre vous une telle divergence dans les désirs, dans les actions, dans les prières, tu voudrais avoir la même part que ces gens aux choses pour lesquelles tu n'as pas travaillé, tandis que c'était pour elles qu'ils travaillaient! Et tu t'étonneras, tu te fâcheras, s'ils te plaignent ! Mais eux ne se fâchent pas, quand tu les plains. Pourquoi? Parce qu'ils sont convaincus que leur lot est le bon, tandis que tu n'as pas la même conviction pour toi. C'est pour cela que tu ne te contentes pas de ce que tu as, et que tu désires ce qu'ils ont, tandis qu'ils se contentent de ce qu'ils ont, sans désirer ce que tu as.
Si, en effet, tu étais réellement persuadé que c'est toi qui as en partage les vrais biens, et qu'eux se trompent, tu ne t'inquiéterais pas de ce qu'ils disent de toi.
Qu'est-ce qui nous fait redouter un tyran? — Ses gardes, dit-on, et leurs épées; les officiers de sa chambre, et tous ces gens qui repoussent quiconque se présente. — Pourquoi donc alors les enfants, qu'on amène près d'un tyran entouré de ses gardes, ne s'en effraient-ils pas? N'est-ce point parce que les enfants ne comprennent pas ce que sont les gardes? A son tour, l'homme qui comprendrait ce qu'ils sont, et que ce sont des épées qu'ils tiennent, mais qui viendrait devant le tyran précisément avec la volonté de mourir et en cherchant par qui se faire tuer aisément, craindrait-il les gardes, lui aussi? — Non, parce qu'il voudrait justement ce qui les fait redouter des autres. — Mais alors, si quelqu'un arrivait devant le tyran, sans tenir absolument à vivre ou à mourir, mais prêt à l'un ou à l'autre, suivant l'événement, qu'est-ce qui l'empêcherait de s'y présenter sans crainte? — Rien. — Eh bien ! si nous avions à l'endroit de notre fortune, de nos enfants, de notre femme, les sentiments de cet homme à l'endroit de son corps; ou si, simplement par égarement et par désespoir, nous nous trouvions dans une disposition d'esprit telle qu'il nous fût indifférent de les conserver ou de ne pas les conserver; si, à l'exemple des enfants qui, en jouant avec des coquilles, ne se préoccupent que du jeu et ne s'inquiètent guère des coquilles, nous étions, nous aussi, indifférents aux objets eux-mêmes, sans autre pensée que de jouer avec et de nous en servir, qu'aurions-nous encore à craindre d'un tyran? Qu’aurions-nous à redouter de ses gardes et de leurs épées?
Et quand l'égarement chez nous, quand la coutume chez les Galiléens, suffisent à donner cette disposition d'esprit, le raisonnement et la démonstration ne pourraient apprendre à personne que c'est Dieu qui a tout fait dans le monde, et qu'il a fait ce monde dans son ensemble indépendant et sans autre fin que lui-même, tandis que les parties n'en existent que pour les besoins du tout ! Les autres êtres sont hors d'état de comprendre son administration, mais l'animal raisonnable a les moyens de démêler tout à la fois qu'il est une partie du tout et une telle partie, et qu'il est convenable que les parties subissent les lois de l'ensemble. De plus, né avec un cœur noble, avec une âme grande et libre par nature, il voit que dans le milieu où il vit il y a des choses dont il est le maître et dont il dispose, tandis qu'il y en a d'autres qui sont dans la dépendance et sous la main d'autrui ; que celles dont il est le maître sont celles qui sont laissées à son libre arbitre, et celles dont il n'est pas le maître, celles qui n'y sont pas laissées ; il voit, par suite, que s'il ne place son bien et son intérêt que dans les premières seules, dans celles dont il est le maître et dont il dispose, il sera indépendant, calme, heureux, au-dessus de toute atteinte, élevé d'esprit, religieux, reconnaissant à Dieu de toute chose, ne se plaignant jamais de ce qui arrive en dehors de sa volonté, et ne blâmant quoi que ce soit; tandis que, s'il place son bien dans les choses extérieures, qui ne sont pas laissées à son libre arbitre, il trouvera forcément des empêchements, des entraves, et la servitude sous ceux qui ont en leur pouvoir les objets de ses admirations et de ses terreurs ; que forcément alors il deviendra impie, en se croyant maltraité par Dieu ; injuste aussi, parce qu'il cherchera toujours à acquérir plus qu'il n'a; forcément encore, bas et petit de cœur.
Avec ces idées, qu'est-ce qui nous empêche d'avoir une vie douce et légère à porter, attendant tranquillement tout ce qui peut arriver, et nous résignant à ce qui est arrivé déjà? Veux-tu que la pauvreté soit mon lot? Apporte; et tu sauras ce qu'est le rôle de pauvre avec un bon acteur. Veux-tu que j'aie pour lot les magistratures? Apporte, et les fatigues avec. Veux-tu que j'aie l'exil? En quelque lieu que je m'en aille, j'y serai bien. Car, si je suis bien ici, ce n'est pas à cause du lieu, mais à cause de mes manières de voir, et je les emporterai partout avec moi. Nul ne peut me les enlever. Seules elles sont bien à moi, sans qu'on puisse me les prendre; et il me suffit de les avoir, quelque part que je sois, quelque chose que je fasse. — Mais voici le moment de mourir ! — Que dis-tu? De mourir? Ne grossis pas les choses d'une façon théâtrale : dis que voici le moment où ma substance va se décomposer dans les éléments dont elle est composée. Et qu'y a-t-il là de terrible? Est-il donc rien qui doive périr dans ce monde? Et que peut-il arriver qui doive surprendre et qui n'ait sa raison d'être? Serait-ce donc pour cela que le tyran est à craindre? Serait-ce pour cela que ses gardes se montrent avec leurs épées longues et pointues? A d'autres ces erreurs! Moi j'ai tout examiné, et je sais que personne n'a prise sur moi. Dieu m'a donné la liberté; je connais ses commandements; personne ne peut aujourd'hui me faire esclave; j'ai pour garantir ma liberté un magistrat tel qu'il le faut, des juges tels qu'il les faut. Tu es le maître de ma vie ; mais que m'importe ! Tu es le maître de ma fortune; mais que m'importe ! Tu es le maître de m'exiler, de me mettre aux fers ! Eh bien ! je te concède tout cela, avec mon corps même tout entier, lorsque tu le voudras. Mais fais l'essai de ton pouvoir, et tu verras où il s'arrête entre tes mains.
Qui donc puis-je craindre encore? Les officiers de ta chambre? Que vont-ils me faire? Me renvoyer? Qu'ils me renvoient, s'ils me surprennent à vouloir entrer. — Que viens-tu faire à ma porte alors? — Je crois devoir prendre ma part du jeu, tant que le jeu dure. — Qui empêche alors qu'on ne te renvoie? — C'est que je ne tiens pas à entrer, si l'on ne me reçoit pas. Ce qui se fait est toujours ce que je préfère; car je crois ce que Dieu veut supérieur à que ce que je veux moi-même. Je serai toujours à ses côtés comme un serviteur, comme un homme de sa suite ; je m'unis à lui d'efforts, de désirs, de volonté en un mot. Ce n'est pas moi qu'on renvoie, mais ceux qui veulent forcer la porte. — Et pourquoi ne pas tenir à la forcer? — Parce que je sais qu'au-dedans on ne distribue rien de bon à ceux qui sont entrés. Quand j'entends vanter le bonheur de quelqu'un, parce qu'il a reçu de César quelque dignité, je me dis : « Que lui arrive-t-il? Une préfecture. » Mais lui arrive-t-il aussi l'opinion qu'il en doit avoir? Une charge de procurateur. Mais lui arrive-t-il aussi la façon de s'y conduire? » A quoi bon alors me faire repousser de force? Jetez des raisins secs et des noix, les enfants les ramassent en hâte, et se battent entre eux; les hommes ne le font pas; c'est trop peu de chose pour eux. Mais jetez des coquilles, les enfants eux-mêmes ne les ramasseront pas. Eh bien ! on distribue des prétures; c'est aux enfants d'y voir. On distribue de l'argent; c'est aux enfants d'y voir. On distribue des généralats, des consulats ; que les enfants les pillent; qu'ils se fassent renvoyer et frapper; qu'ils baisent la main de celui qui les donne, et jusqu'à celle de ses esclaves ; il n'y a là pour moi que des raisins secs et des figues. Que doit-on donc faire? Si tu les manques quand on les jette, ne t'en inquiète pas; si une figue arrive dans ta robe, prends-la et mange-la; il t'est permis de faire assez de cas des figues pour cela. Mais quant à me baisser, quant à faire tomber quelqu'un ou me faire renverser par lui, quant à flatter ceux qui ont leurs entrées, la figue n'en vaut pas la peine, non plus qu'aucun de ces biens que les philosophes m'ont appris à ne pas regarder comme des biens.
Montre-moi les épées des gardes. —Vois comme elles sont longues et pointues ! — Eh bien ! que font ces épées si grandes et si pointues? — Elles tuent. — Et la fièvre, que fait-elle? Pas autre chose. Que fait une tuile? Pas autre chose. Veux-tu donc que je m'extasie et me prosterne devant tous ces objets; que je sois leur esclave partout où j'irai? A Dieu ne plaise! Bien loin de là, dès que je sais que ce qui est né doit périr, pour que le monde ne s'arrête pas entravé dans son mouvement, peu m'importe que ce soit la fièvre, une tuile ou un soldat qui me fasse périr. Et même, s'il me fallait choisir, je sais bien que c'est le soldat qui me ferait mourir le plus doucement et le plus vite. Alors donc que je ne crains rien de ce que le tyran peut me faire, et que je ne désire rien de ce qu'il peut me donner, pourquoi m'extasier et me déconcerter devant lui? Pourquoi avoir peur de ses gardes? Pourquoi me réjouir s'il me parle ou m'accueille avec bienveillance? Et pourquoi aller raconter aux autres comment il m'aura parlé? Est-il donc Socrate, est-il donc Diogène, pour que sa louange soit une preuve de ce que je vaux? Est-ce que je prends ses mœurs pour modèle? Non; seulement, pour continuer à jouer, je vais chez lui, et je lui obéis, tant qu'il ne me commande ni sottise ni mauvaise action. Mais s'il me dit : « Va chez Léon de Salamine », je lui réponds : « Cherches-en un autre, car, moi, je ne suis plus du jeu. » « Qu'on l'emmène, » dit-il. Je suis, car c'est du jeu. — Mais il prendra ta tête! — Eh bien ! Est-ce qu'il gardera toujours la sienne? Et vous qui lui obéissez, garderez-vous toujours la vôtre? — On te jettera là sans sépulture. — J'y serai jeté, en effet, si mon cadavre est moi ; mais si je suis autre chose que mon cadavre; parle d'une façon plus juste; dis ce qui est réellement et ne cherche pas à me faire peur. Ce sont là des épouvantails d'enfants et d'imbéciles ! II est bien digne de prendre peur et de flatter les gens qu'il flatte ensuite, l'homme qui, entré une fois dans l'école d'un philosophe, ne sait pas ce qu'il est, et n'a pas appris qu'il n'est ni sa chair, ni ses fibres, ni ses os, mais qu'il est ce qui en a l'usage, ce qui apprécie les idées et en règle l'emploi.
— Oui ; mais de pareilles doctrines nous font mépriser les lois ! — Et quelle est la doctrine qui donne à ceux qui la suivent plus de soumission aux lois? Mais le caprice d'un imbécile n'est pas une loi. Et cependant vois comme, à l'égard de ces gens eux-mêmes, cette doctrine nous dispose de la façon qu'il faut, elle qui nous apprend à ne leur disputer aucune des choses pour lesquelles ils peuvent être plus forts que nous. Elle nous apprend à céder au sujet de notre corps, à céder au sujet de notre fortune, au sujet de nos enfants, de nos parents, de nos frères; à nous détacher de tout, à renoncer à tout; elle n'en excepte que nos façons de penser, dont Jupiter a voulu faire ce qui distingue chacun de nous. Quelle violation des lois y a-t-il là? Quelle sottise? Dans les choses où tu m'es supérieur, où tu es plus fort que moi, je te cède; mais dans celles où je te suis supérieur, cède-moi à ton tour, car je me suis occupé de celles-là, et toi, non. Tu te préoccupes d'habiter au milieu des mosaïques, de te faire servir par des esclaves et des mercenaires, de porter des habits qui attirent les regards, d'avoir un grand nombre de chiens de chasse, d'avoir des joueurs de lyre et des tragédiens. Est-ce que je te dispute rien de tout cela? Mais toi, est-ce que tu t'es occupé de tes opinions? De ta raison? Sais-tu de combien de parties un raisonnement se compose? comment ces parties sont réunies et s'agencent entre elles? quelles sont les propriétés de la raison, et de quelle nature elles sont? Pourquoi donc t'indigner qu'un autre y réussisse mieux que toi, quand il s'en est occupé? — Mais c'est que ce sont là les choses les plus importantes ! — Eh bien! qu'est-ce qui t'empêche de t'y adonner et d'y consacrer tous tes soins? Qu'est-ce qui est mieux pourvu que toi de livres, de loisirs, et de gens pour t'aider? Veuille seulement te tourner vers cette étude, accorder quelques-uns de tes instants à ta partie maîtresse, examiner ce qu'elle est, et d'où elle te vient, elle qui fait emploi de tout le reste, et qui juge tout, approuvant ceci et rejetant cela.
Tant que tu ne t'occuperas que des choses extérieures, tu y réussiras comme personne; mais ta partie maîtresse sera ce que tu veux qu'elle soit, inculte et négligée.
Ne louez ou ne blâmez jamais personne pour les actes de la vie commune, et ne dites jamais à cause d'eux qu'on est sage ou qu'on ne l'est pas : vous éviterez ainsi tout à la fois de parler trop vite et d'être malveillant. Un tel se lave en un instant : fait-il donc mal? Non, pas du tout. Que fait-il donc? Il se lave en un instant. Serait-ce donc que tout est bien? Non, mais ce qui est bien, c'est ce que l'on fait en pensant bien; ce qui est mal, ce que l'on fait en pensant mal. Tant que tu ne connais pas l'idée d'après laquelle quelqu'un fait une chose, ne loue ni ne blâme jamais son action. Or, il est difficile de juger des façons de penser d'après les faits extérieurs. « Un tel, dit-on, est charpentier. » Pourquoi? parce qu'il se sert de doloires. Qu'est-ce que cela prouve? « Tel autre, dit-on, est musicien, parce qu'il chante. Qu'est-ce que cela prouve? « Tel autre, dit-on encore, est philosophe. » Pourquoi? parce qu'il porte le vieux manteau et les longs cheveux. Mais qu'est-ce que portent les charlatans? Cela suffit pourtant pour que l'on dise bien vite, si l'on voit quelqu'un d'ainsi vêtu faire une action honteuse : « Vois ce que fait le philosophe » tandis que l'on devrait bien plutôt, puisqu'il se conduit honteusement, dire qu'il n'est pas philosophe. Le mot du vulgaire serait juste, si le philosophe avait pour définition et pour enseigne de porter le vieux manteau et la longue chevelure ; mais, si sa définition est bien plutôt de ne jamais faillir, pourquoi, dès qu'il ne tient pas ce que promet son enseigne, ne pas lui retirer son titre? C'est ce qui arrive, en effet, dans tous les métiers. Que l'on voie quelqu'un manier mal la hache, on ne dit pas : « A quoi sert le métier de charpentier? Voyez comme les charpentiers font mal. » On dit au contraire : « Un tel n'est pas charpentier; car il manie mal la hache. » De même, quand on entend mal chanter quelqu'un, on ne dit pas : « Voilà comme chantent les musiciens » mais bien plutôt : « Un tel n'est pas musicien. »
Mais pour la philosophie, et pour elle seule, voici ce que l'on fait : quand on voit quelqu'un agir contrairement à ce que professent les philosophes, on ne lui en retire pas le titre; mais, posant en principe qu'il est philosophe, et, prenant dans les faits eux-mêmes ses actes honteux, on en conclut que la philosophie ne sert à rien. D'où cela vient-il? C'est que nous avons d'avance une idée précise du charpentier, du musicien, et pareillement de tout autre artisan ou artiste, mais du philosophe, non.
Celle que nous avons de lui est si confuse et si embrouillée, que c'est uniquement aux choses extérieures que nous prétendons le reconnaître. Mais est-il une autre profession dont on juge sur les vêtements et la chevelure? Quelle est celle qui n'a pas ses objets d'étude, sa matière et sa fin? Qu'est-ce qui est donc la matière du philosophe? Son manteau? Non, mais sa raison. Et quel est son but? De porter un manteau? Non, mais d'avoir une raison saine. Et quels sont les objets de ses études? (02)
Les moyens d'avoir une longue barbe ou une chevelure épaisse? Non, mais bien plutôt, comme le dit Zénon, la connaissance des éléments du raisonnement, de la nature de chacun d'eux, de leurs rapports les uns avec les autres, et de ce qui en est la conséquence. Ne daigneras-tu donc pas commencer par voir si, quand il agit honteusement, il tient ce que promettait son enseigne? Ce n'est qu'après cela que tu pourrais accuser sa profession. Maintenant, au contraire, dans les moments où tu es sage toi-même, tu t'écries, lorsque tu le vois mal agir : « Voyez le philosophe ! » Comme s'il était convenable d'appeler philosophe celui qui se conduit ainsi. Puis, tu ajoutes : « Est-ce que c'est là la philosophie? » Et cependant tu ne dis pas : « Voyez le charpentier ! » ni « Voyez le musicien ! » quand tu découvres un adultère, ou que tu surprends un gourmand sur le fait. C'est ainsi que tu comprends, jusqu'à un certain point, ce qu'il faut demander au philosophe; mais tu ne saurais t'y tenir, et tu brouilles tout, faute de réflexion.
Malheureusement, ceux qui ont ce titre de philosophes, en cherchent eux-mêmes la justification dans les choses vulgaires. Dès qu'ils ont pris le vieux manteau et laissé pousser leur barbe, les voilà qui disent : « Je suis philosophe! » Personne pourtant ne dira : « Je suis musicien » parce qu'il aura acheté un archet et une harpe ni « Je suis forgeron » parce qu'il en aura pris le bonnet et le tablier. On prend un costume en rapport avec sa profession, mais c'est de sa profession, et non de son costume, que l'on tire son nom. C'est pour cela qu'Euphrates disait avec raison : « J'ai cherché pendant bien longtemps à dissimuler que j'étais philosophe; et cela me servait. D'abord je savais que tout ce que je faisais de bien, je ne le faisais pas pour les spectateurs, mais pour moi-même : c'était pour moi-même que j'étais convenable à table, que j'étais réservé dans mes regards et dans ma démarche. C'était pour moi et pour Dieu que je faisais tout. Puis, comme j'étais seul engagé dans la lutte, j'étais aussi seul en péril : si j'avais fait quelque action honteuse ou inconvenante, la philosophie n'en aurait pas été compromise ; et mes fautes, n'étant pas celles d'un philosophe, n'auraient pas fait de tort à tous les autres. Aussi, ceux qui ne connaissaient pas ma pensée, s'étonnaient que, fréquentant tous les philosophes et vivant avec eux, je ne fusse pas moi-même philosophe. Et quel mal y avait-il à ce qu'on me reconnût philosophe à mes actes, mais non à mon extérieur? Vois-moi manger, boire, dormir, patienter, m'abstenir, venir en aide aux autres, désirer, éviter, accomplir mes devoirs naturels et sociaux : quel calme et quelle liberté ! Juge-moi donc par là, si tu le peux. Mais, si tu es aveugle et sourd au point de ne point reconnaître Vulcain lui-même pour un bon forgeron, à moins que tu ne lui voies le bonnet posé sur la tête, quel mal y a-t-il à ne pas être apprécié par un juge aussi niais? »
C'est ainsi que Socrate était méconnu de la foule, et que des gens venaient le prier de les présenter à des philosophes. S'indignait-il alors comme nous le faisons, et disait-il : « Est-ce que tu ne vois pas que je suis philosophe? » Non ; il les conduisait et les présentait. Se contentant pour lui d'être réellement philosophe, il était heureux de ne pas le paraître, bien loin de s'en fâcher. Il savait trop bien quelle était sa tâche propre. Quelle est donc la tâche du Sage? Est-ce d'avoir de nombreux disciples? Non. C'est affaire à ceux qui en ont l'ambition. Serait-ce d'expliquer des points de science difficiles? C'est affaire à d'autres encore. De quoi se préoccupait-il donc? Qu'était-il? Et que voulait-il être? Il se préoccupait de ce qui lui était nuisible ou utile. « Si l'on peut me nuire, disait-il, je suis impuissant. Si j'attends qu'un autre vienne à mon aide, je ne suis rien. Si je veux une chose et qu'elle ne se fasse pas, je suis malheureux. » Sur ce terrain il défiait tout le monde, et je crois qu'il n'aurait eu à reculer devant personne. Pour quelle chose, suivant vous? Pour le talent de faire l'annonce et de dire : « Voilà ce que je suis? » A Dieu ne plaise! Mais pour ce qu'il était réellement. Il serait, en effet, d'un sot et d'un vaniteux de venir dire : « Je suis au-dessus de toute agitation et de tout trouble. Sachez-le, ô mortels : tandis que vous vous tourmentez et vous bouleversez pour des choses sans valeur, moi je suis exempt de toute espèce de trouble. » Ne te suffit-il donc pas pareillement de ne pas être malade, sans crier bien haut : « Réunissez-vous tous, vous qui avez la goutte, vous qui souffrez de la tête, vous qui êtes aveugles, vous qui êtes boiteux, et voyez-moi en bonne santé, sans nulle espèce de mal? » Il n'y aurait là en effet que vanité et sottise, à moins que, comme Esculape, tu ne pusses leur indiquer sur-le-champ le traitement qui les guérirait sur-le-champ eux aussi, et que ta santé ne fût un exemple que tu leur citasses dans ce but.
Voilà, en effet, ce qu'est le Cynique, que Jupiter a jugé digne de porter le sceptre et le diadème. « Hommes, dit-il, pour que vous voyiez bien que vous cherchez le bonheur et le calme, non pas où ils sont, mais où ils ne sont pas, me voici comme un exemple que Dieu vous envoie : je n'ai ni fortune, ni maison, ni femme, ni enfants ; bien loin de là, je n'ai même pas de lit, pas de tunique, pas de meubles; voyez pourtant comme je me porte bien. Mettez-moi à l'épreuve; et, si vous reconnaissez qu'en effet je suis exempt de trouble, instruisez-vous de mes remèdes et de mon traitement. Voilà la conduite d'un ami de l'humanité et d'un homme de cœur ! Mais voyez à qui il appartient d'agir ainsi : à Jupiter, ou à celui qu'il a jugé digne d'être ainsi son ministre, en lui défendant de jamais laisser voir à la foule quoi que ce soit, qui puisse affaiblir le témoignage qu'il rend en faveur de la vertu contre les choses extérieures.
« On ne doit jamais voir son beau teint pâlir; on ne doit jamais le voir essuyer des larmes sur ses joues. »