Manuel et Entretiens (page 3)
Quand tu as pris un rôle au-dessus de tes forces, non seulement tu y as fait une pauvre figure, mais encore tu as laissé de côté celui que tu aurais pu remplir.
De même qu’en te promenant tu prends garde à mettre le pied sur un clou ou à te donner une entorse, de même fais attention à ne pas nuire à la partie supérieure de ton âme. Si nous prenons cette précaution en chaque affaire, nous serons plus sûrs de nous en l’entreprenant.
Les exigences du corps sont la mesure de ce que chacun a besoin de posséder, comme le pied est la mesure de la chaussure. Si tu t’en tiens là, tu resteras dans la mesure ; si tu dépasses, infailliblement, tu ne feras plus que rouler dans le précipice : de même pour la chaussure ; si tu vas au delà de ce qu’il faut pour chausser ton pied, tu prends d’abord des chaussures dorées, puis de pourpre, puis brodées. Une fois qu’on a dépassé la mesure, il n’y a plus de limite.
Les femmes aussitôt après leur quatorzième année, sont appelées madame[l] par les hommes ; alors elles commencent à se parer et mettent là toutes leurs espérances. Il faut donc faire attention à ce qu’elles sentent que rien ne peut leur attirer de la considération que de paraître décentes et réservées.
C’est la marque d’un manque de disposition pour la vertu que de donner une grande place aux choses du corps, comme de donner beaucoup de temps à faire de la gymnastique, à manger, à boire, à excréter. Il ne faut faire tout cela qu’accessoirement, et appliquer toute son attention à son esprit.
Quand on te maltraite ou qu’on t’injurie, souviens-toi que celui qui parle ou agit ainsi, croit que c’est son office. Il ne peut pas suivre ta manière de voir, il ne peut que suivre la sienne ; en sorte que s’il a tort, c’est pour lui qu’il y a dommage, puisque c’est lui qui est dans l’erreur. En effet, si l’on juge fausse une proposition copulative qui est vraie[li], il n’y a pas de dommage pour la proposition copulative, mais pour celui qui s’est trompé[lii]. Si tu te fondes là-dessus, tu seras indulgent pour celui qui te dit des injures. Répète chaque fois : « Il en a jugé ainsi. »
Toute chose a deux anses, l’une, par où on peut la porter, l’autre, par où on ne le peut pas. Si ton frère a des torts, ne le prends pas par ce côté-là, qu’il a des torts (c’est l’anse par où on ne peut porter) ; prends-le plutôt par cet autre côté, qu’il est ton frère, qu’il a été nourri avec toi, et tu prendras la chose par où on peut la porter.
Ces raisonnements ne sont pas concluants[liii] : « Je suis plus riche que toi, donc, je te suis supérieur ; » « Je suis plus éloquent que toi, donc je te suis supérieur. » Mais ceux-ci sont plus concluants : « Je suis plus riche que toi, donc ma fortune est supérieure à la tienne ; » « Je suis plus éloquent que toi, donc ma parole est supérieure à la tienne. » Mais toi, tu n’es ni fortune ni parole.
Quelqu’un se baigne de bonne heure : ne dis pas que c’est mal ; dis que c’est de bonne heure. Quelqu’un boit beaucoup de vin : ne dis pas que c’est mal ; dis qu’il boit beaucoup de vin. Car avant d’avoir reconnu comment il en juge[liv], d’où peux-tu savoir si c’est mal ? Ainsi il ne t’arrivera pas d’avoir des idées évidentes de certaines choses et d’acquiescer à d’autres[lv].
1. Ne te donne jamais pour philosophe et le plus souvent ne parle pas maximes devant ceux qui ne sont pas philosophes ; fais plutôt ce que les maximes prescrivent : ainsi, dans un repas, ne dis pas comment on doit mander, mais mange comme on le doit. Souviens-toi que Socrate s’était interdit toute ostentation, au point que des gens venaient le trouver pour se faire présenter par lui à des philosophes[lvi] ; et il les menait, tant il souffrait qu’on ne fit pas attention à lui[lvii].
2. Si, entre gens qui ne sont pas philosophes, la conversation tombe sur quelque maxime, garde le plus souvent le silence ; tu cours grand risque de rendre aussitôt ce que tu n’as pas encore digéré. Quand on te dit que tu ne sais rien, si tu n’en es pas piqué, sache qu’alors tu commences à être philosophe. En effet, ce n’est pas en rendant leur herbe aux bergers, que les brebis leur montrent combien elles ont mangé ; mais quand elles ont bien digéré leur pâture au dedans, elles produisent au dehors de la laine et du lait : de même ne fais pas étalage des maximes devant ceux qui ne sont pas philosophes, mais commence par les digérer pour les produire en pratique.
Quand tu es parvenu à satisfaire à peu de frais à tous les besoins du corps, ne fais pas tes embarras, et si tu ne bois que de l’eau, ne dis pas à tout propos que tu ne bois que de l’eau. Si tu veux t’endurcir à la peine, fais-le pour toi et non pour les autres, ne tiens pas les statues embrassées[lviii] ; mais quand tu as soif, prends dans ta bouche un peu d’eau fraîche, rejette-la et n’en dis rien.
1. Conduite et caractère de celui qui n’est pas philosophe : il n’attend pas de profit ni de dommage de lui-même, mais de l’extérieur. Conduite et caractère du philosophe : il n’attend de profit ni de dommage que de lui-même.
2. Signes de celui qui est en progrès : il ne blâme personne, il ne loue personne, il ne se plaint de personne, il n’accuse personne, il ne parle jamais de lui-même comme de quelqu’un d’importance ou qui sait quelque chose. Quand il se sent contrarié ou empêché, il ne s’en prend qu’à lui-même. Quand on le loue, il se moque à part soi de celui qui le loue, et quand on le blâme, il ne se justifie pas. Il fait comme les gens relevant de maladie qui se promènent avec précaution pour ne pas déranger ce qui se remet, avant que cela ait pris de la consistance. 3. Il a supprimé en lui tout désir, et il a transporté toutes ses aversions sur ce qui est contraire à la nature dans ce qui dépend de nous. En toutes choses ses tendances sont modérées. S’il parait bête ou ignorant, il ne s’en inquiète pas. En un mot il se défie de lui-même comme d’un ennemi dont on craint les piéges
Quand un homme est tout fier de pouvoir comprendre et expliquer les livres de Chrysippe[lix], dis en toi-même : « Si Chrysippe avait écrit clairement[lx], cet homme n’aurait pas de quoi se vanter. Pour moi, qu’est-ce que je veux ? connaître la nature et la suivre. Je cherche donc quel en est l’interprète ; j’apprends que c’est Chrysippe et je vais à lui. Mais je ne comprends pas ce qu’il a écrit ; alors je cherche quelqu’un qui me l’explique. Jusque-là il n’y a rien de bien extraordinaire. Mais quand j’ai trouvé l’interprète, reste à mettre en pratique les préceptes, et c’est cela seulement qui est beau. Mais si c’est précisément l’explication des préceptes que j’admire, n’est-il pas arrivé que je suis devenu grammairien[lxi] au lieu de philosophe ? Seulement : au lieu d’Homère[lxii] j’explique Chrysippe. Aussi quand on me dit : “Explique-moi Chrysippe”, si je rougis, c’est plutôt[lxiii] de ne pas pouvoir montrer une conduite qui soit semblable et conforme à ses préceptes. »
Observe tout ce qu’enseigne la philosophie comme des lois que tu ne peux violer sans impiété. Quoi qu’on dise de toi, ne t’en inquiète pas ; cela ne dépend plus de toi.
1. Combien de temps encore diffères-tu de te juger propre à ce qu’il y a de meilleur[lxiv] et de ne désobéir à rien de ce que la raison prescrit ? Tu as reçu les maximes envers lesquelles il fallait s’engager[lxv], et tu t’es engagé. Quel maître attends-tu donc encore pour lui transférer le soin de t’amender ? Tu n’es plus un jeûne homme, tu es un homme fait. Si tu t’abandonnes maintenant à la négligence et à la paresse, si tu introduis sans cesse délais sur délais, si tu remets d’un jour à l’autre de faire attention à toi-même, tu ne t’apercevras pas que tu ne fais pas de progrès, et tu ne seras jamais philosophe de ta vie, y compris le moment de ta mort. 2. Prends donc dès maintenant le parti de vivre en homme fait et qui est en progrès, que tout ce qui t’est démontré bon soit pour toi une loi inviolable. S’il se présente quelque chose qui soit pénible ou agréable, avantageux ou nuisible à ta considération, souviens-toi que le jour de la lutte est venu, que tu es maintenant dans l’arène d’Olympie, que tu ne peux plus différer et qu’il ne tient qu’à un seul jour, à une seule action que tes progrès soient assurés ou compromis à tout jamais. 3. Si Socrate est devenu ce qu’il a été, c’est qu’en toute rencontre il ne faisait attention qu’à la raison[lxvi]. Quant à toi, si tu n’es pas encore Socrate, tu dois vivre comme si tu voulais être Socrate.
1. La première partie de la philosophie et la plus essentielle, c’est de mettre en pratique les 9naximes, par exemple de ne pas mentir ; la seconde, ce sont les démonstrations, par exemple, d’où vient qu’il ne faut pas mentir ; la troisième est celle qui confirme et éclaircit les démonstrations elles-mêmes ; par exemple d’où vient que c’est une démonstration ? Qu’est-ce qu’une démonstration[lxvii] ? Qu’est-ce que conséquence[lxviii], incompatibilité[lxix], vrai[lxx], faux[lxxi] ?
2. Ainsi donc, la troisième partie est nécessaire à cause de la seconde, et la seconde à cause de la première ; mais la plus nécessaire, celle au delà de laquelle on ne peut plus remonter, c’est la première. Nous, nous agissons au rebours. Nous nous arrêtons à la troisième partie ; toute notre étude est pour elle, et nous négligeons complètement la première. Aussi nous mentons, mais nous savons sur le bout du doigt comment on démontre qu’il ne faut pas mentir.
1[lxxii]. Emmène-moi, Jupiter, et toi, Destinée[lxxiii], là où vous avez arrêté que je dois aller. Je vous suivrai sans hésiter ; et quand même j’aurais la folie de ne pas le vouloir, je ne vous en suivrai pas moins.
2[lxxiv]. Quiconque se soumet de bonne grâce à la nécessité est sage à notre avis et sait les choses divines.
3[lxxv]. Mais, Criton, si telle est la volonté des dieux, qu’elle s’accomplisse.
4[lxxvi]. Anytus et Mélitus peuvent me tuer, ils ne peuvent pas me nuire.
[i] Il veut dire : Tu n'auras pas d'ennemi, parce que le propre d'un ennemi est de nuire.
[ii] Il n'est pas question ici des impressions agréables, probablement parce qu'elles sont moins fréquentes.
[iii] Plus tard, quand tu auras fait des progrès dans la sagesse, tu désireras ce qui est honnête.
[v] Dans les bains publics des anciens, on ne se baignait pas dans des cabinets séparés comme aujourd'hui, mais plutôt comme nous nous baignons au bain froid.
[vii] On trouve une comparaison analogue dans le Discours III, 24, 33 et 34. L'homme est sous les ordres de Dieu, comme un matelot sous les ordres du pilote. Le matelot que le pilote a envoyé faire de l'eau peut ramasser, chemin faisant, un coquillage ou un oignon ; mais il doit toujours penser au navire et être prêt à obéir à la voix du pilote. De même l'homme peut prendre femme et élever des enfants ; mais il doit être toujours prêt à les quitter, si Dieu le rappelle. S'il est vieux, il ne doit pas s'engager trop avant dans les liens du monde, mariage, affaires, etc. ; autrement il ne pourra plus obéir à la voix de Dieu ; il sera moins disposé à quitter les liens où il est engagé.
[viii] Tantale était célèbre à ce titre ; voyez Pindare, Olymp. I, 54 ; Euripide, Oreste, 9 ; Horace, Odes, I, XXVIII, 7 ; « Occidit et Pelopis genitor conviva deorum. »
[ix] Épictète parle souvent de Diogène, le célèbre cynique, et avec admiration. Voyez en particulier Discours III, 22, 80, où il oppose Diogène aux cyniques dégénérés de son temps.