Epistulae ad familiares (page 5)

Cicéron · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

F. XIV, 2. Ne croyez pas,Térentia, que j'écrive de plus longues lettres à d'autres qu'a vous à moins qu'en m'écrivant on n'entre dans des détails auxquels il faille une réponse circonstanciée. Je n'ai rien à vous mander, et rien ne me coûte plus aujourd'hui que d'écrire; de plus quand je m'entretiens avec vous et ma chère petite Tullie, ce n'est jamais que les larmes aux yeux. Je vous vois si malheureuses, vous dont le bonheur a toujours fait le premier de mes voeux vous que mon devoir était de rendre heureuses et qui seriez heureuses en effet sans ma lâcheté. — J'ai bien raison de tant aimer Pison. Je l'ai 84 encouragé de mon mieux. Je vois que vous attendez beaucoup des nouveaux tribuns du peuple; ce sera avec raison, pour peu que Pompée s'en mêle. Mais Crassus m'inspire des craintes. Dans toutes vos actions, que d'énergie et de tendresse! Je ne m'en étonne point. Mais je gémis de voir que mes maux ne puissent être adoucis qu'au prix de tant de souffrances. Car je sais par P. Valerius,qui est l'obligeance même (Je n'ai pu en lire le récit sans fondre en larmes), je sais ce qui s'est passé dans le trajet du temple de Vesta à la table Valérienne. Eh quoi ! chère Térentia, lumière de mes yeux, charme de ma vie, dont chacun recherchait l'appui; vous en butte aujourd'hui à de pareilles indignités! vous réduite à ce degré d'abaissement et de misères ! et tout cela, par ma faute a moi, à moi qui ai tant sauvé de têtes,et n'ai pu conjurer notre ruine à tous! — Quant a ma maison, ou pour mieux dire, à l'emplacement de ma maison, je ne me croirai rétabli que si elle m'est rendue. Mais nous n'en sommes pas là. Je me désole en songeant aux dépenses qu'il faut faire, et à la part que vous y voulez prendre, vous si pauvre et si dépouillée. Enfin,si on obtient le principal, le reste suivra. Mais si la fortune continue de m'accabler, voulez-vous donc, infortunée! jeter aux vents le peu qui vous reste? Quant aux besoins d'argent, je vous en conjure, ma chère âme, laissez-y pourvoir ceux qui le peuvent, pour peu qu'ils le veuillent bien; et puis, si vous m'aimez, cessez de tourmenter votre santé, déjà si languissante. Le jour, la nuit, vous êtes devant mes yeux. Je vous vois, ne reculant devant aucune fatigue, et je crains que vos forces ne suffisent pas à de pareils efforts; mais je vois aussi que tout repose sur vous. Ainsi, dans l'intérêt même de nos espérances et de vos démarches, veillez à votre santé. Je ne sais à qui je dois écrire, sans doute à ceux qui m'ont écrit eux-mêmes, ou encore à ceux dont vous me parlez dans vos lettres. Vous le voulez, je ne m'éloignerai pas davantage; mais je vous le demande à mon tour, multipliez vos lettres, surtout si nos chances se fortifient. Bonne santé, bonne santé à vous tous après qui je soupire tant.

81. — A TERENTIA, TULLIE ET CICERON, Dyrrachium, 30 novembre.

F. XIV, 3. J'ai reçu trois lettres par Aristocrite; en les lisant, je les ai presque effacées par mes larmes. Le chagrin me tue, ma chère Térentia, et je souffre moins encore de mes maux que des vôtres et de ceux de nos enfants. Vous êtes bien malheureuse, mais je suis plus malheureux que vous. Car si la peine est pour nous deux, la faute est à moi seul. Il fallait ou me soustraire au danger par une mission, ou engager hardiment la lutte avec toutes mes forces, ou enfin tomber avec courage. Il n'y a rien de plus misérable, de plus facile et de plus indigne que ma conduite. Aussi la honte me fera-t-elle mourir autant que la douleur. Je rougis d'avoir failli à tout ce que je devais de prudence et de fermeté à la meilleure des femmes, à des enfants adorés. La nuit et le jour, j'ai devant les yeux le tableau de votre dégradation, de vos chagrins, de votre santé languissante, et c'est à peine si j'entrevois dans le lointain la plus faible lueur. J'ai beaucoup d'ennemis, et des envieux partout. Le difficile était de me chasser; ce n'est rien que de m'empêcher de revenir. Toutefois, tant que vous conserverez de l'espoir, je résisterai. Il ne sera pas dit que tout aura manqué, toujours par ma faute. — Ma sûreté, qui vous préoccupe, est maintenant hors d'atteinte. Mes ennemis eux-mêmes protégeraient une vie qu'ils savent abreuvée de douleurs. Néanmoins, je me conformerai a vos avis. J'ai remercié nos amis. Les lettres ont été remises par Dexippe : je leur ai dit que c'était par vous que je savais leurs bons offices. Pison est d'un zèle, d'une activité admirables; je le vois, et tout le monde me le dit. Fassent les dieux qu'un jour, rendu à tant d'affection, je puisse près de vous et au milieu de nos chers enfants, jouir du bonheur de posséder un pareil gendre ! On espère dans les nouveaux tribuns du peuple; oui, s'ils se prononcent des les premiers jours. Pour peu qu'on tarde, adieu toute espérance ! — Je vous renvoie Aristocrite sans perdre un moment, afin que vous m'écriviez par lui en toute hâte comment les choses se présentent au début et dans leur ensemble. Dexippe a également l'ordre de revenir sur-le-champ. Enfin, j'ai fait dire à mon frère de multiplier ses courriers. Je suis venu à Dyrrhachium, pour être plus à portée de savoir ce qui se passe, et j'y suis en sûreté. Cette ville m'a toujours eu pour défenseur. Je n'en partirai pour l'Épire que quand mes ennemis approcheront. — Vous viendrez me joindre, dites-vous, si tel est mon vœu. Non. Restez à Rome, ou la plus grande partie des affaires roule sur vous. Si le succès couronne vos efforts, c'est moi qui irai vous joindre. Si, au contraire... je n'achève pas. Votre première lettre, la seconde au moins, me dira ce que je dois faire. Écrivez-moi toujours exactement. Ce n'est pas que j'attende aujourd'hui les lettres avec autant d'impatience que les événements. Ayez bien soin de votre santé, et soyez persuadée que pour moi il n'est rien, il n'y eut jamais rien au monde de plus cher que 89 vous. Adieu, adieu, chère Térentia. Je m'imagine vous voir en ce moment, et cette illusion m'attendrit aux larmes. Adieu.

59. — A TERENTIA, A SON FILS ET A SA FILLE. Brindes, 30 avril.

F. XIV 4. Je vous écris le moins possible. Pour moi, la douleur est de tous les moments. Mais quand je vous écris, quand je lis vos lettres, je fonds en larmes, et je n'y tiens plus. Ah ! que n'ai-je eu moins d'attachement à la vie! Je ne saurais pas aujourd'hui, ou je saurais bien peu ce que c'est que le malheur. Mais enfin si le sort veut que je retrouve un jour quelque chose de ce que j'ai perdu, ma faute sera moins regrettable. Si, au contraire, il ne doit pas y avoir de terme à mes maux, je n'ai plus qu'un vœu a former, c'est de vous voir accourir auprès de moi, vous l'amour de ma vie, et de mourir dans vos bras, puisque ni les dieux que vous honoriez si pieusement, ni les hommes auxquels j'avais dévoué mes jours, ne nous en tiennent aucun compte. — J'ai passé treize jours à Brindes chez M. Lénius Fiaccus, homme excellent, qui n'a pas craint d'exposer pour moi sa fortune et sa tête. Les peines portées par une loi de haine ne l'ont pas empêché de me rendre tous les devoirs d'un hôte et d'un ami. Fassent les dieux que je puisse lui en témoigner ma gratitude ! mon cœur du moins en gardera éternellement le souvenir. — Je quitte Brindes cinq jours avant les kalendes de mai. Je me rends à Cyzique par la Macédoine. Que je suis malheureux ! comme tout m'accable ! Irai-je maintenant vous prier de venir, vous femme et malade, vous épuisée par toutes les peines du corps et de l'âme? Ou bien faudra-t-il me priver de vous? Voici, je crois le parti à prendre. S'il y a pour moi quelque espoir de rappel, employez tous vos soins pour changer cet espoir en certitude. Si, comme je le crains, c'en est fait de nos espérances, venez! à quelque prix que ce soit, venez ! et soyez sûre que si je vous vois je ne me croirai pas tout à fait perdu! Mais que deviendra, notre chère petite Tullie? Songez-}y, vous. Moi, je suis incapable de vous donner un conseil. Seulement, de quelque manière que les choses tournent, n'oublions pas ce qu'exigent pour cette pauvre enfant son titre d'épouse et son honneur. Et mon pauvre Cicéron, ou est-il ! ah! qu'il vienne sur mon sein ; que je le presse dans mes bras ! qu'il y reste toujours! Je ne saurais poursuivre. La douleur me suffoque. Et vous, que devenez-vous? quelles sont vos ressources? avez-vous tout perdu?— J'espère avec vous que Pison nous restera fidèle. Cette affaire d'esclaves affranchis n'a rien qui doive vous tourmenter. D'abord vous aviez promis aux vôtres d'agir envers eux selon leur mérite. Orphée est encore à son poste. C'est à peu près le seul. A l'égard des autres, dans le cas où nos affaires iraient tout a fait mal, on ne leur refuserait pas sans doute d'être nos affranchis. Autrement ils continueraient de nous appartenir et de nous servir, à l'exception d'un bien petit nombre. Mais tout cela est d'une importance secondaire. -— Vous m'exhortez à élever mon âme et à prendre confiance dans l'avenir. Je le veux bien; mais donnez-moi donc des motifs d'espérer, Hélas ! à présent quand recevrai-je de vos lettres? qui me les portera? Je les aurais attendues à Brindes, si les marins l'eussent permis; mais ils ont craint dé manquer la saison. Que vous dirai-je, ma chère Térentia? Prenez de vous le plus de soin possible. Nous avons vécu avec honneur. Nous avons eu notre beau moment. Notre vertu nous a nui plus que nos fautes. Notre unique tort est de n'avoir pas quitté la vie en perdant ce qui la rendait honorable; mais si pour nos enfants il vaut mieux que je vive encore quelque insupportables 70 que soient mes maux, je saurai les supporter. Hélas ! je vous adresse des consolations, et je ne puis m'en donner à moi-même. — Clodius Philétérus est un homme fidèle que je vous renvoie parce qu'il est incommodé d'un mal d'yeux. Sallustius est d'un zèle qui n'a pas d'égal. Pescennius m'est très affectionné, et j'espère qu'il sera plein d'attention pour vous; Sicca devait me suivre, mais il m'a quitté à Brindes. Veillez autant que possible a voire santé, et songez toujours que je suis bien plus touché de vos peines que des miennes. Chère Térentia, la meilleure et la plus dévouée des femmes; et toi, bien-aimée Tullie ; et toi, toute mon espérance, ô mon cher Cicéron, bonne santé!

288. — A SA CHÈRE TERENTIA. Athènes, 18 d'octobre.

F. XIV, 5. Si vous vous portez bien vous et Tullie, mes amours, nous nous portons bien aussi, moi et mon bien-aimé Cicéron. Nous sommes arrivés à Athènes la veille des ides d'octobre, après avoir eu des vents tout à fait contraires, et une navigation aussi lente que pénible. Acaste s'est trouvé là juste à notre débarquement. Il avait fait fa route en 21 jours. C'est aller rondement. Il m'a remis une lettre de vous où vous témoignez la crainte que les précédentes ne me soient point parvenues. Je les ai reçues toutes exactement, et j'y trouve tous les détails que je pouvais désirer. Je vous en remercie mille fois. La brièveté de celle que m'a remise Acaste ne m'a pas surpris. Vous m'attendiez ou plutôt vous nous attendiez, et nous ne sommes pas moins impatients de vous revoir, bien que je n'ignore pas en quel état nous allons trouver la république. Les lettres dont plusieurs de mes amis ont chargé Acaste pour moi, sont toutes à la guerre. Il me sera impossible d'imposer silence à mes sentiments, lorsque je serai à Rome. Mais on ne peut échapper à son sort ; et c'est une raison de plus pour moi de me hâter : je pourrai mieux sur les lieux envisager l'ensemble de la situation. Venez au-devant de nous aussi loin que votre santé vous le permettra ; c'est un plaisir que vous nous ferez .— Voici ce que je vous recommande pour l'héritage do Précius, héritage dont je suis bien éloigné de me réjouir ; car j'aimais tendrement le défunt- Si l'adjudication se fait avant mon retour, priez Pomponius, ou, en cas d'empêchement de sa part, priez Camille d'y paraître pour nous. Une fois arrivé à bon port, je me charge du reste. Si vous êtes déjà partie de Rome, ne laissez pas d'y envoyer des instructions dans ce sens. J'espère avec l'aide des Dieux, être en Italie vers les ides de novembre. Vous, ma chère et tant désirée Térentia, vous ma Tullie, faites, si je vous suis cher, que je vous retrouve en santé.

399. — A TÉRENTIA. Du camp de Pompée, juillet.

F. XIV, 6. Il se présente rarement des occasions pour vous écrire, et je n'ai rien d'ailleurs qui puisse faire le sujet d'une lettre. Je vois par votre dernière lettre que vous n'avez réussi à rendre aucune de vos terres. Avisez donc de votre mieux, je vous prie, avec nos amis, au moyen d'en finir avec cette dette, dont vous savez que je veux absolument me libérer. Que notre très chère vous témoigne de la reconnaissance, quoi d'étonnant? Elle vous doit beaucoup : il est tout simple qu'elle le sente et l'exprime. Est-ce que Pollex n'est pas encore parti? débarrassez-vous-en donc au plus vite. Ayez bien soin de votre santé.

391. — A TÉRENTIA. Du port de Calète, 11 juin.

F. XIV, 7. Je suis enfin parvenu à me débarrasser de ce malaise et de ces inquiétudes qui, à mon grand chagrin, vous ont rendu si malheureuses, vous et notre chère petite Tullie, que j'aime plus que moi-même. J'en ai reconnu la cause le lendemain de mon départ. J'ai dans la nuit vomi de la bile toute pure, et à l'instant je me suis senti soulagé, comme si un dieu m'eût lui-même apporté le remède. Vous aurez soin, en femme pieuse et fervente, d'en rendre grâce aux dieux, c'est-à-dire, d'offrir un sacrifice à Apollon et à Esculape. Je crois que nous avons un navire excellent; à peine embarqué, je vous écris à vous d'abord, puis je ferai quelques lettres de recommandation à vos intimes pour vous et notre chère enfant. Je vous exhorterais l'une et l'autre au courage, si je ne connaissais votre courage plus que viril à toutes deux. D'ailleurs les choses tourneront, j'espère, de manière à vous rendre votre séjour là-bas aussi agréable que possible, et à me mettre moi-même un jour en position de servir la république avec les hommes qui me ressemblent. Je vous recommande votre santé avant tout. En second lieu, si vous le trouvez bon, fixez de préférence votre séjour dans celles de nos propriétés qui seront le plus loin des gens de guerre. Vous seriez, par exemple, très bien à Arpinum avec toute votre maison de la ville, surtout si les vivres devenaient trop chers à Rome. Cicéron, qui est plus charmant que jamais, vous fait mille tendresses. Adieu, adieu. Le 3 des ides de juin.

396. — A TERENTIA. Du camp de Pompée, juin.

F. XIV, 8. Je vous conjure d'avoir bien soin de votre santé. On m'écrit et on vient de me dire que vous aviez été subitement saisie d'un accès de fièvre. Je vous sais un gré infini de la célérité que vous avez mise à me faire part des lettres de César. Si vous aviez besoin de quelque chose, ou s'il arrivait quelque incident nouveau, faites que je le sache. Ne négligez rien pour votre santé. Adieu.

Scr. Brundisi a. 706 (48) a. D. xvi K. Ian.

TVLLIVS TERENTIAE SVAE S. P.

Ad ceteras meas miserias accessit dolor et de Dolabellae valetudine et de Tulliae. Omnino de omnibus rebus nec quid consili capiam nec quid faciam scio. Tu velim tuam et Tulliae valetudinem cures. Vale.

405. — A TÉRENTIA. Brindes, décembre.

F. XIV, 9. Ce n'était pas donc assez de toutes mes misères! il faut encore que j'aie le tourment de savoir Dolabella et Tullle malades. Je ne sais que décider ni que faire. Ayez, je vous en conjure, tous les soins possibles de votre santé et de celle de Tullie. Adieu.

424. — A TÉRENTIA. Brindes, 9 juillet.

F. XIV, 10. J’ai écrit mes intentions à Pomponius, mais un peu plus tard qu'il ne fallait. Lorsque vous le. verrez, vous saurez ce qu'il l'aut faire. Il n'est pas ncessaire que je vous en écrive plus ouvertement, puisque je me suis expliqué avec lui. Donnez-moi le plus tôt possible des nouvelles de cela et du reste. Prenez grand soin de votre santé. Adieu. Le 7 des ides de juillet.

419. — A TERENTIA. Brindes,15 juin.

F. XIV, 11. Notre Tullie m'est arrivée la veille des ides de juin. En voyant tant de vertu et de bonté, je me suis reproché plus amèrement encore la triste fortune fine je lui ai faite dans mon aveuglement, et que méritent si peu sa tendresse et son beau caractère, .le songe à envoyer Cicéron à César, et avec Cicéron Cn. Sallustius. S'il part, vous le saurez. Prenez grand soin de votre santé. Adieu. Le 17 des kalendes de juillet.

401. — A TÉRENTIA. Brindes, 4 novembre.

F. XIV, 12. Vous vous réjouissez de me savoir en Italie; veuillent les dieux que vous vous en réjouissiez toujours! mais dans le trouble affreux de mes esprits, au milieu d'assauts si cruels, je dois trembler d'une résolution dont la justification sera difficile. Soyez-moi en aide en tout ce que vous pourrez. Mais en quoi pourriez-vous me servir? je le cherche en vain. Ne pensez pas à vous mettre en route par cette saison. Rien ne l'exige. Puis la distance est longue, et les chemins ne sont pas sûrs. Je vous répète que je ne vois pas ce que votre présence ici pourrait faire. Adieu. — De Brindes, la veille des nones de novembre.

425. — A TERENTIUS. Brindes, 10 juillet.

F. XIV, 13. Si je vous ai priée, dans ma dernière lettre, de me renvoyer le courrier, c'est que j'ignorais les violences de cet homme et l'agitation de la multitude. Si ses fureurs vous donnent lieu de craindre, ne m'écrivez pas. Peut-être nous fera-t-il lui-même beau jeu. Jugez l'ensemble des choses. Nous sommes dans un détestable temps. Prenez le moins détestable parti. Adieu. Le 6 des ides de juillet.

311 TULLIUS A TERENTIUS ET TULLIOLA, SES DEUX CHÈRES ÂMES : CICÉRON A LA MEILLEURE DES MÈRES ET A LA PLUS AIMÉE DE SES SŒURS. Minturnes, Janvier.

F. XIV, 14. Si votre santé est bonne, la nôtre l'est aussi. C'est à vous tout autant qu'à moi à voir quel parti vous devez prendre. S'il arrive à Rome avec des idées de modération, vous ferez bien de ne pas quitter notre foyer. Mais si le furieux livre la ville au pillage, je crains que Dolabella même n'ait pas le crédit de vous protéger. Je tremble, de plus, que les communications ne soient interceptées, et que déjà vous n'ayez plus la faculté départir. Il faut d'abord vous assurer, et vous le ferez parfaitement, s'il se trouve ou non à Rome es femmes de votre rang, et, s'il ne s'en trouve pas, examinez si vous pouvez rester vous-même avec bienséance. Dans l'état où en sont les choses, en supposant que je garde mes positions, vous seriez à merveille, soit avec moi, soit dans nos terres. Il y a aussi à craindre que sous peu la ville ne soit affamée. Réfléchissez sur tout cela, je vous prie, avec Pomponius, avec Camille, avec qui vous jugerez à propos. Enfin et c'est le principal, ayez du courage. L'arrivée de Labiénus rend notre situation meilleure. Pison aussi nous a donné de la force, en quittant la ville, et en se prononçant contre son coupable gendre. Vous, mes chères âmes, écrivez-moi le plus souvent possible ; dites-moi comment vous êtes et ce qui se passe autour de vous. Quintus, son fils et Rufus vous font mille compliments. Portez-vous bien. Le 8 des kalendes, à Minturnes.

421. — A TÉRENTIA. Brindes, 20 juin.

F. XIV, 15. J'étais décidé, comme je vous l'avais écrit, à envoyer Cicéron au devant de César; mais j'ai changé d'avis, ne sachant quand il doit arriver. Rien de nouveau, du reste; mais Sicca vous dira mes intentions, et ce que je crois nécessaire dans les circonstances. Je garde encore Tullie auprès de moi. Ayez soin de votre santé. Adieu. Le 12 des kalendes de juillet.

409. — A TÉRENTIA. 31 décembre.

F. XIV, 16. Dans la situation où nous sommes, il n'y a aucun motif pour que vous m'écriviez, ni pour que je vous écrive. Il arrive pourtant, je ne sais comment, que je m'attends toujours à recevoir de vos nouvelles, et que je ne puis me défendre de vous donner des miennes quand une occasion se présente. Je croyais à plus de dévouement pour vous de la part de Volumnia. Comment n'a-t-elle pas mis au moins plus de soin, plus de précaution dans le peu qu'elle a fait ? Mais j’ai bien d'autres sujets de préoccupation et de douleur. Je suis bourrelé, et ceux qui m'ont entraîné hors de ma voie doivent être contents. Voyez bien soin de votre santé. La veille des kalendes de janvier.

407. — A TERENTIA. Brindes, décembre.

F. XIV, 17. Si j'avais quelque chose à vous mander, mes lettres seraient et plus longues et moins rares. Vous voyez quel est l'état des affaires. Lepta et Trébatius pourront vous dire comment je les envisage. Ne négligez rien, je vous en conjure, pour votre santé et celle de Tullie. Adieu.

317 TULLIUS A SA CHÈRES TERENTIA ET A SON AIMABLE TULLIUS ; CICÉRON A SA MÈRE ET A SA SOEUR. Formies, janvier.

F. XIV, 18. Réfléchissez bien, mes chères âmes, sur le parti que vous avez à prendre, et qu'il ne faut pas arrêter à la légère. Ce n'est pas moins votre affaire que la mienne. Resterez-vous à Rome? Viendrez-vous avec moi en quelque lieu sûr? Voici là-dessus mes idées. Ayant Dolabella pour vous, vous n'auriez rien à craindre à Rome, et même, si on se portait à des excès, si on en venait a piller, votre présence sur les lieux pourrait nous être d'un grand secours. Mais une réflexion me frappe : c'est que tous les gens de bien sont hors de Rome et qu'ils ont emmené leurs femmes avec eux. De plus, il y a dans le pays ou je suis, tant de villes qui nous sont dévouées, tant de terres à nous, que vous pourriez me voir souvent et me quitter toujours à votre aise sans cesser d'être sur un territoire à nous. Je ne saurais dire quel est le meilleur de ces deux partis. Voyez ce que font les autres femmes du même rang, et prenez garde, si vous attendez trop, de ne pouvoir plus à volonté sortir de Rome. Tout cela mérite que vous y réfléchissiez mûrement entre vous et avec nos amis. Dites à Philotime de mettre notre maison en état de défense, et d'y tenir suffisamment de monde. Puis, tâchez d'avoir des messagers sûrs pour m’apporter tous les jours de vos nouvelles. Enfin si ma santé vous touche, ayez grand soin de la vôtre.

403. — A TÉRENTIA. Brindes, novembre.

F. XIV, 19. Au milieu de mes tourments, c'est la santé de Tullie qui fait mon plus cruel supplice. Je n'ai rien à vous en dire. Vous en êtes aussi préoccupée que moi. Oui, vous avez raison : il faut que je me rapproche. Je l'aurais déjà fait; mais il y a eu des obstacles, et il y en a encore. — J'attends une lettre d'Atticus. Veillez, je vous prie, à ce qu'on ne perde pas un instant pour me l'envoyer. Je vous recommande votre santé.

435. — A TÉRENTIA. Vénusium, 1 octobre.

F. XIV, 20. Je serai je pense, à Tusculum le jour des nones ou le lendemain. Veillez à ce que tout soit prêt pour me recevoir. Peut-être amènerai-je avec moi des amis, et vraisemblablement nous y ferons quelque séjour. S'il n'y a pas de cuve dans le bain, qu'on en mette une. Enfin qu'il ne manque rien de ce qui est nécessaire pour bien vivre et se bien porter. Adieu. Aux kalendes d'octobre. De Vénusium.

400. — A TÉRENTIA. Brindes, juillet.

F. XIV, 21. Tâchez donc de vous remettre, je vous en conjure. Décidez et ordonnez de tout, selon le besoin, l'occasion et les circonstances ; et écrivez-moi le plus souvent possible. Adieu.

429. — A TÉRENTIA. Brindes, 12 août.

F. XIV, 23 . Enfin j'ai reçu une lettre de César. Elle est bien. Il parait qu'il arrivera plus tôt qu'on ne pensait. Irai-je à sa rencontre? ou l'attendrai-je ici? Quand ma résolution sera prise, vous le saurez. Renvoyez-moi mes courriers sur-le-champ, je vous prie. Je vous recommande votre santé. Adieu. La veille des ides d'août.

428. — A TÉRENTIA. Brindes, 11 août.

F. XIV, 24. Point de nouvelles encore, ni de l'arrivée de César, ni des lettres dont on dit que Philotime est chargé. Aussitôt qu'il y aura quelque chose, je vous en ferai part. Ayez bien soin de votre santé. Adieu. Le 3 des ides d'août.

226. — AUX CONSULS, AUX PRÉTEURS, AUX TRIBUNS DU PEUPLE, AU SÉNAT.

F. XV, 1. Des avis que j'avais lieu de croire fondés m'avaient annoncé le passage de l'Euphrate par les Parthes avec presque toutes leurs forces. Mais vous supposant informés de tout par la correspondance du proconsul M. Bibulus, je n'ai pas cru devoir vous faire une communication officielle sur des événements qui se passent dans la province d'un autre. Aujourd'hui la nouvelle est positive. Des témoignages irrécusables, les exprès que j'expédie, les courriers que je reçois, les rapports qui m'arrivent ne me permettent plus d'en douter. Les circonstances sont graves; l'arrivée de Bibulus en Syrie est encore incertaine. Ma responsabilité est engagée dans cette guerre qui me concerne autant que lui. Je prends donc sur moi de mettre les faits sous vos yeux. Les premiers avis me vinrent du roi Antiochus de Commagène: on disait les Parthes occupés à passer l'Euphrate avec de grandes forces. Comme Antiochus n'inspire qu'une confiance douteuse, je résolus d'attendre la confirmation de ces nouvelles. J'étais en marche avec mon armée pour la Cilicie et déjà sur la routière qui sépare la Lycaonie de la Cappadoce, lorsque le 13 des kalendes d'octobre, je reçus des lettres de Tarcondimotus, qui passe pour le plus fidèle de nos alliés et le meilleur de nos amis d'au delà du Taurus; il m'annonçait que Pacorus, fils d'Orode, roi des Parthes, avait passé l'Euphrate à la tête d'une cavalerie très nombreuse, qu'il campait à Tyba, et que son arrivée avait jeté la perturbation dans la Syrie Le même jour, je reçus d'autres lettres parfaitement identiques de Jamblichus, philarque des Arabes, qu'on regarde comme bien intentionné et comme sincèrement attaché à la république. Sans me dissimuler les dispositions chancelantes de nos alliés ni l'indécision que jetait dans les esprits la possibilité d'un changement de domina- 210 tion, je me flattais que les peuples qui s'étaient trouvés en contact avec moi et qui avaient pu juger de ma mansuétude et de mon intégrité, auraient pris de meilleurs sentiments pour nous, et que la Cilicic, notamment, une fois qu'elle aurait fait connaissance avec mon administration, serait plus ferme clans le devoir. Dans cette vue, et voulant d'ailleurs avoir raison de quelques Ciliciens révoltés, voulant de plus montrer à l'ennemi actuellement en Syrie qu'au lieu de reculer devant ces nouvelles, l'armée romaine voulait y voir de plus près, je me décidai à conduire la mienne au mont Taurus. Maintenant, si ma voix a quelque poids auprès de vous, le moment est venu de me le faire voir. Écoutez mon conseil et mon instante prière. Donnez à cette province une attention trop longtemps refusée. Vous m'avez envoyé dans ce gouvernement sous la menace d'une guerre formidable, et vous savez dans quelles conditions, avec quels moyens de défense. Je n'ai pas accepté en insensé, en aveugle. Je me suis fait un point d'honneur de ne pas refuser, car j'aime mieux m'exposer à tous les périls que de reculer devant un ordre du sénat. Mais les choses en sont ici au point que si vous n'y montrez sans retard un ensemble de forces aussi important que dans les plus grandes guerres, vous compromettez la possession de ces provinces, la plus belle source des revenus de l'empire. Aucun fonds à faire sur des levées provinciales. La population est faible et se cache depuis qu'il y a danger. Quant à la valeur de cette milice, rapportez-vous-en au meilleur juge qui soit en Asie, à M. Bibulus que vous aviez autorisé à faire une levée et qui n'en a pas voulu. Quant aux auxiliaires, grâce aux injustices et à l'oppression dont nous avons usé envers nos alliés, leurs contingents sont ou trop faibles pour compter, ou trop mal disposés pour qu'on s'en promette des services, ou même qu'on en attende le moindre secours. Pour Déjotarus, il est à nous, lui et les forces, telles quelles, dont il dispose. La Cappadoce est un désert. Le reste des rois ou princes n'a ni les moyens, ni la volonté d'agir. Si les troupes me manquent, le courage du moins ne me fera pas défaut, ni la tête non plus, j'espère. Qu'arrivera-t-il? nul ne saurait le dire. Puissent les Dieux assurer le succès de nos efforts! Je réponds que du moins l'honneur restera sauf.

224.— AUX CONSULS, AUX PRÉTEURS, AUX TRIBUNS DU PEUPLE, AU SÉNAT. Au camp de Cybijtre, septembre.

F. XV, 2. Je suis entré dans ma province la veille des kalendes d'août. La difficulté des chemins et l'état de la mer ne m'ont pas permis d'arriver plus tôt. Mon devoir et l'intérêt de la république me commandaient de donner d'abord tous mes soins à l'armée et à l'administration militaire. Je pourvus à tout en suppléant par la vigilance et l'activité ce qui me manquait en ressources effectives. Et comme mes lettres et mes courriers me parlaient presque journellement d'une irruption des Parthes dans la Syrie, je résolus de diriger ma marche vers la Lycoonie, l'Isaurie et la Cappadoce. Il y avait grande apparence en effet que, si l'ennemi tentait une diversion sur la Cilicie, ce serait par la Cappadoce, pays ouvert, qu'il chercherait à y pénétrer. J'ai donc traversé avec mon armée la portion de la Cappadoce qui longe la Cilicie et j'ai assis mon camp près de Cybistre, au pied du Taurus. J'étais bien aise qu'Artuasdès, roi d'Arménie, quelles que soient au fond ses dispositions pour nous, vit à sa porte une armée romaine. Je voulais aussi pouvoir lier mes opérations avec Déjotarus, le meilleur ami et le plus fidèle allié de Rome, et faire profiter la république de ses conseils et de ses forcés. Cela fait, je détachai ma cavalerie en Cilicie, pour y répandre le bruit de mon arrivée, agir ainsi sur l'esprit des habitants et me tenir en même temps plus à portée des nouvelles de Syrie. Ayant trois jours devant moi, je songeai à les mettre à profit poui1 l'accomplissement d'un acte de devoir et d'intérêt public. Vous m'aviez expressément chargé de prendre sons ma protection le roi Ariobarzane, ce pieux et fidèle ami des Romains. Vous m'aviez remis le soin de sa personne, de ses intérêts, de son royaume. Enfin par une exception encore sans exemple, vous aviez proclamé dans un décret l'intérêt que lui portent le sénat et le peuple romain. J'avais à faire connaître au roi vos sentiments, à lui promettre mon appui, mon concours et mes services, et à lui demander ce que je pouvais faire comme chargé spécialement de veiller à sa sûreté. Il fut donc introduit dans mon conseil, et après avoir reçu mes communications, il commença par témoigner à la république, et même à moi, sa profonde et légitime reconnaissance, disant que tant de sollicitude de la part du sénat et du peuple romain était à ses yeux un fait immense et le comble de l'honneur. Il ajouta que mon empressement lui montrait quelle solide confiance méritaient de tels témoignages. Dans notre entretien, le prince me dit ensuite à ma grande satisfaction qu'il n'avait connaissance ni même soupçon d'aucune trame contre sa couronne ou sa vie. Je ne manquai pas de l'en féliciter, de lui en témoigner ma joie, mais en l'avertissant toutefois de ne pas oublier le meurtre horrible de son père, de ne rien négliger pour sa conservation, et de se rappeler toujours les bous avis du sénat. Là-dessus il prit congé et s'en fut à Cybistre. Le lendemain, je le vis revenir accompagné de son frère Ariarathe et des 208 plus anciens d'entre les amis de sou père. Le trouble se peignait sur son visage et des larmes étaient dans ses yeux. Son frère, ses amis, toute sa suite montraient le même désordre et la même tristesse. Il implora mes secours et votre appui. Je lui demandai avec étonnement la cause d'un changement si subit. Il me répondit que d'après les révélations qui venaient de lui Être faites, un grand complot était ourdi contre lui. Jusque-là le secret avait été gardé. La terreur enchaînait les langues. Mais depuis l'arrivée des Romains, l'espérance de mon appui avait engagé plusieurs personnes a parler hardiment ; son frère, son ami le plus tendre et le plus dévoué, lui avait ouvert son cœur, comprimé jusque-là par la crainte, et lui avait déclaré, ce qu'il répéta en effet devant moi, que plusieurs fois on lui avait proposé lu trône, dont la mort de son frère pouvait seule lui ouvrir l'accès. Après les avoir entendus, je dis au roi qu'il devait immédiatement prendre des mesures pour assurer sa vie, et rue tournant vers ses amis éprouvés sous les règnes du père et de l'aïeul, je leur rappelai le sort du feu roi et les engageai à aider le prince leur maître de leurs conseils et à lui faire un rempart de leurs corps. Ariobarzane me pria de mettre à sa disposition un corps de cavalerie et quelques légions. D'après le sénatus-consulte, il était dans mou droit, et dans mon devoir peut-être de déférer à cette demande ; mais je considérai les nouvelles que je recevais chaque jour de Syrie, l'intérêt pressant de la république, et je Vis que je devais me porter avant tout avec toutes mes troupes vers les frontières de la Cilicie. Il me parut d'ailleurs que le complot une fois découvert, le roi n'avait pas besoin de secours; qu'il avait assez de ses forces. Je lui dis qu'il fallait sauver sa tète en apprenant à régner ; qu'il connaissait les coupables et qu'il était roi; qu'il fallait faire des exemples sur quelques-uns et rassurer ensuite le reste; qu'il pouvait se servir démon armée pour agir sur les esprits, mais non contre les personnes ; que le décret du sénat était connu et que tout le monde sentirait du reste qu'en cas de besoin je ne manquerais pas, suivant vos ordres, d'arriver en force au secours du roi. Ariobarzane me quitta tout à fait rassuré. Je levai le camp et me mis en marche pour la Cilicie, ayant la satisfaction de penser que grâce à votre prévoyante sagesse, par un hasard incroyable et presque miraculeux, mon arrivée avait sauvé d'un péril imminent un roi à qui vous aviez spontanément prodigué les plus honorables témoignages, et dont vous aviez déclaré par décret la conservation digne de la sollicitude du peuple romain. Voilà les faits dont j'avais à vous rendre compte. En voyant quels attentats étaient si près de s'accomplir, vous vous applaudirez de votre sagesse qui, de si loin, avant l'événement, a tout prévu pour y parer. Je suis d'autant plus heureux de vous donner ces détails que le roi Ariobarzane m'a paru mériter par sou courage et ses talents, son dévouement et sa fidélité à la république, les témoignages insignes d'intérêt dont il a été l'objet.

F. XV, 4. L'autorité de votre nom est si grande ; j'eus toujours une si haute idée de votre rare vertu, que je crois ma gloire intéressée à ce qu'il vous soit rendu compte de mes actes, à ce que vous n'ignoriez pas avec quel esprit de justice et de modération je maintiens nos alliés et gouverne ma province. Je me flatte que, connaissant les faits, vous donnerez plus facilement votre approbation à mes vues. J'arrivai dans ma province la veille des kalendes d'août. A cette époque de la saison,' il était urgent de rejoindre l'armée. Je ne restai que deux jours à Laodicée, quatre à Apamée, trois à Synnade et autant à Philomélium ; partout je tins de grandes assemblées ; où je déchargeai plusieurs cités de tributs vexatoires. d'intérêts usuraires et même de redevances supposées. Avant mon arrivée, une espèce de sédition avait comme éparpillé l'armée. Cinq cohortes étaient restées à Philomélium sans lieutenant, sans tribun, et même sans aucun centurion. Le reste était en Lycaonie. J'ordonnai à M. Annéius, mon lieutenant, d'aller prendre les cinq cohortes, de les conduire au gros de l'armée, et, la réunion opérée, d'aller camper en Lycaonie près d'Iconium. Mes ordres furent ponctuellement exécutés, et je me rendis au camp le 7 des kalendes de septembre. J'avais préalablement, et en vertu d'un décret du sénat, réuni près de moi un bon corps de vétérans rappelés, une cavalerie suffisante et les contingents volontaires des nations libres et des rois nos alliés. Je passai une revue ; et déjà j'étais en marche vers la Cilicie, lorsque le jour des kalendes de septembre, des envoyés du roi de Commagène vinrent m'annoncer en grand émoi, et non sans fondement, que les Parthes étaient entrés en Syrie. Cette nouvelle me donna de vives craintes et pour la Syrie, et pour ma province, et môme pour l'Asie tout entière. Je jugeai donc à propos de diriger mon mouvement parcelle partie de la Cappadoce qui touche à la Cilicie. Une fois en Cilicie, la défense de la contrée me devenait facile par la position du mont Amanus. De Syrie, ou n'y débouche que par deux défilés fort étroits que de faibles postes suffisent pour défendre. Rien de mieux gardé par la nature que la Cilicie du côté de la Syrie. Mais j'avais des inquiétudes pour la Cappadoce, pays ouvert par la frontière syrienne, et qui a pour voisins des rois peut-être amis des Romains, mais non pas au point de se.

compromettre ouvertement avec les Parthes. J'établis en conséquence mon camp à l'extrémité de la Cappadoce, non loin du mont Taurus, prés de la ville fortifiée de Cybistre. De là couvrant la Cilicie, et occupant la Cappadoce, je tenais en bride la politique des peuples voisins. Au milieu de ce grand mouvement, et comme je m'attendais à voir à chaque instant commencer une guerre redoutable, un homme de cœur que nous avons eu bien raison de favoriser toujours, vous, le sénat, et moi, homme aussi distingué par ses sentiments et sa fidélité envers le peuple, romain que par son sang-froid, sa grandeur d'âme et sa sagesse, le roi Déjotarus députa auprès de moi, pour m'annoncer son arrivée prochaine à mon camp avec toutes ses forces. Vivement touché de ce témoignage de son dévouement et de cet important service, je lui répondis pour lui en témoigner ma gratitude et pour l'engager a presser sa jonction. Les soins de la guerre me retinrent cinq jours à Cybistre, Là j'eus occasion de préserver du complot le plus imprévu le roi Ariobarzane, que le sénat avait, à votre sollicitation, placé sous ma sauvegarde. Et j'ai non-seulement empêché sa ruine, mais assuré son autorité. Métras et cet Athénée, que vous m'avez si chaudement recommandé, étaient dans l'exil, grâce aux importunités d'Athénaïs: je leur ai fait rendre leur rang et la faveur du roi. Enfin la Cappadoce était eu feu, si le grand-prêtre en eût appelé aux armes, comme le faisaient craindre la témérité de son âge, ses ressources en argent, les forces en cavalerie et infanterie dont il pouvait disposer, et surtout l'influence exclusive qu'il avait laissé prendre sur lui aux hommes avides de changements. Je réussis à lui faire quitter le royaume, et sans secousse ni sang répandu, tout est rentré dans l'ordre ; la cour a repris l'autorité sans partage, et la couronne sa dignité. — Je reçus vers le même temps des lettres et des courriers m'annonçant que les Parthes et les Arabes s'étaient approches en force d'Antioche, et qu'un corps nombreux de leur cavalerie, ayant pénétré dans la Cilicie, avait été taillé en pièces par un gros de mes escadrons, réuni à une cohorte prétorienne qui formait la garnison d'Épiphania. Alors voyant les Parthes tourner le dos à la Cappadoce, et menacer les frontières de la Cilicie, je me portai à marches forcées sur le mont Amanus. J'appris en arrivant que l'ennemi avait fait retraite, et que Bibulus occupait Antioche. J'en instruisis à l'instant Déjotarus, qui m'amenait un renfort considérable en cavalerie et infanterie, se faisant suivre de toutes ses forces. Je lui représentai que son absence de ses États était désormais sans motif, et que, s'il survenait du nouveau, je lui expédierais aussitôt lettres et courriers. — J'étais venu avec l'intention d'opérer selon le besoin dans l'une et l'autre province, et je n'en étais pas à m'apercevoir qu'il importait à toutes deux de pacifier le mont Amanus et de purger son sol d'une population éternellement hostile. C'est à quoi je m'appliquai. Je simulai un mouvement en arrière de la montagne dans la direction d'un autre point de la Cilicie, je m'éloignai ainsi d'une journée, et je campai près d'Épiphania. Puis, le 4 des ides d'octobre, vers le soir, je revins brusquement sur mes pas, marchant toute la nuit avec tant de diligence que le 3 au point du jour, mon armée gravissait déjà les pentes de l'Amanus.

217. — A MARCUS CATON. Du camp d'Iconium, septembre.

F. XV, 3. Des envoyés d'Antiochus de Commagène sont arrivés dans mon camp à Iconium le 3 des nones de septembre. Ils m'annoncent que le fils du roi des Parthes quia épousé la sœur du roi d'Arménie, s'est mis en marche vers l'Euphrate à la tête de forces très-considérables et d'un gros d'auxiliaires de diverses nations, et qu'il est en train de passer le fleuve. De plus, on assure que le roi d'Arménie prépare une invasion en Cappadoce. Je crois devoir à l'amitié qui nous lie de vous communiquer confidentiellement ces nouvelles. J'ai deux raisons pour ne point en écrire officiellement : la première, c'est que, suivant le rapport des envoyés, le roi de Commagène a expédié à l'instant des courriers avec des lettres au sénat; la seconde, c'est que, d'après mes calculs, le proconsul M. Bibulus s'étant embarqué à Éphèse pour la Syrie vers les nones d'août et ayant eu des vents favorables, a dû arriver à temps dans sa province, et que Je sénat aura par lui les détails et les informations les plus exacts. Dans de telles circonstances, avec une si terrible guerre, et une si grande insuffisance de forces, je n'ai qu'une chose à faire, et j'y donne tous mes soins, c'est d'agir par la douceur, par la justice, par l'influence de nos alliés fidèles. Ne cessez pas, je vous prie, de m'aimer et de me défendre en mon absence.

243. — A M. CATON. Cilicie, janvier.

J'avais formé divers corps d'attaque de mes cohortes et des auxiliaires. J'en commandais un conjointement avec mon frère Quintus. Un autre était confié à C. Pomptinius; et le reste à mes deux autres lieutenants M. Annéius et L. Tullius. Nous tombâmes sur l'ennemi. La plupart saisis à l'improviste furent tués ou pris, toute retraite ayant été coupée. Érana est le chef-lieu de la montagne, et c'est moins un bourg qu'une ville. La défense y fut longue et acharnée, ainsi qu'à Sepyra et à Commoris. Pomptinius qui commandait de ce côté attaqua avant le jour. On se battit jusqu'à la dixième heure; et après un grand carnage, la ville fut emportée. Six forteresses subirent le même sort. Nous en brûlâmes un plus grand nombre. — Après cette expédition, je campai quatre jours au pied de la montagne, près des autels d'Alexandre. J'employai tout ce temps à balayer les hauteurs des débris qui s'y étaient jetés, et à ravager toute la partie du territoire qui confine à ma province. De là je conduisis mon armée a Pindénissum, ville de l'Éleuthéro-Cilicie. Elle est située sur un pic très-élève, et munie de formidables défenses. Ses habitants n'ont jamais reconnu aucune domination. Ils donnaient asile à tous les fugitifs, et je les savais impatients de voir arriver les Parthes. Je crus qu'il fallait, pour l'honneur du nom romain, châtier leur audace, et du même coup imposer aux autres peuplades ennemies de la domination romaine. Je commençai par ouvrir autour de la ville une tranchée continue, surmontée d'une redoute, et garnie de six espèces de châteaux; donnant à mes lignes un développement proportionné. L'assaut fut livré à l'aide de mantelets, de fascines et de tours mobiles. Enfin à grand renfort de machines et de traits, avec un labeur excessif pour moi, mais sans dommage ni frais pour les alliés, je parvins le cinquante-septième jour au but de mes efforts. La ville était de tous côtés abîmée ou brûlée. Les habitants se rendirent à discrétion. Leurs voisins, les Tibarans, étaient leurs émules en brigandage et en audace. Pindénissum une fois en mon pouvoir, je reçus d'eux des otages. Cela fait, mes troupes prirent leurs quartiers d'hiver. Je chargeai mon frère de ce soin, lui recommandant de les distribuer dans les cantons récemment occupés, ou d'une soumission douteuse. — Ce que j'ai maintenant à vous dire, mon cher Caton, c'est que si ces détails sont communiqués au sénat, votre suffrage sur les honneurs à m'accorder serait pour moi la plus haute des récompenses. Il est passé en usage entre les hommes les plus graves de recevoir et d'adresser de pareilles prières. J'imagine faire mieux de m'en abstenir avec vous et de me borner à l'exposé des faits. N'est-ce pas vous en effet, de qui j'ai tant de fois rencontré l'appui, lorsque mon nom s'est trouvé eu cause? vous qui, dans les conversations familières comme dans les discours publics, devant le sénat, comme devant le peuple, m'avez élevé au ciel par vos louanges? vous dont la voix me paraît toujours si imposante, qu'un seul mot d'éloges, tombé sur moi de votre bouche, a plus de prix à mes yeux que tout le reste ensemble? vous qui, refusant un jour, je m'en souviens, de voter des actions de grâces à un homme illustre, à un excellent citoyen, vous déclariez prêt à y souscrire si l'on en reportait l'honneur aux actes de son consulat? vous qui m'avez jugé digne moi-même de cet honneur, quand je n'avais encore revêtu que la toge, et qui voulûtes qu'à la formule banale pour services rendus, on substituât un décret : pour avoir sauvé la république ? — Je ne parle pas du zèle qui vous a fait offrir votre tête à la haine, aux périls, à tous les orages qui ont menacé la mienne ; zèle dont il n'aurait tenu qu'à moi de prolonger encore l'épreuve, et qu'il m'eût été surtout difficile de méconnaître, lorsque vous déclarâtes que mon ennemi était votre ennemi ; et, qu'après sa mort, vous vîntes en plein sénat proclamer cette mort juste, et prendre en main la défense de Milon. Les témoignages que je vous ai donnés de mon côté, je ne les citerai point pour m'en faire un titre, mais pour vous montrer que je ne suis pas resté le muet admirateur de vos éminentes vertus. Qui ne vous admire, en effet? Mais dans mes discours, dans mes opinions, dans mes plaidoyers, dans mes ouvrages, en grec, en latin, sous toutes les formes d'expression de ma pensée, je vous ai proclamé supérieur à tous nos contemporains, et même à tous les personnages historiques. — Peut-être me demanderez-vous comment il se fait que je tienne tant à ce je ne sais quoi de félicitations et d'honneurs que j'attends du sénat. Je répondrai avec la franchise que comportent nos communes sympathies, les services que nous nous sommes mutuellement rendus, notre vive amitié, la liaison de nos pères. S'il est un homme au monde que sa nature et plus encore, je le sens, ses réflexions et ses études éloignent du goût d'une vaine gloire et des applaudissements du vulgaire, cet homme à coup sûr, c'est moi. Témoin mon consulat où je n'ai cherché, comme dans tout le reste de ma carrière, que ce qui donne la gloire solide. La gloire pour la gloire ne m'a jamais tenté. Aussi m'a-t-on vu dédaigner une province favorisée, et l'espoir assuré du triomphe. Je n'ai pas non plus ambitionné le sacerdoce qu'il m'était, à votre avis du moins, si facile d'obtenir. Mais aussi après l'injure que je reçus, injure qualifiée par vous de calamité publique, et que je regarde, moi, bien plutôt comme un titre d'honneur que comme une calamité personnelle, on m'a vu mettre le plus grand prix et à l'opinion du sénat et du peuple romain et aux témoignages qui la pouvaient mettre en évidence. C'est ainsi qu'on m'a vu prétendre à l'augurât que j'avais naguère dédaigné. C'est ainsi que ces honneurs que le sénat décerne à la vertu militaire, honneurs dont j'étais si peu ambitieux jadis, je les recherche aujourd'hui. C'est qu'il y a là comme un reste de sentiment de mes anciennes blessures. Il me faut votre aide pour achever de les guérir; et moi qui tout à l'heure déclarais ne pas vouloir vous rien demander, je vous le demande au contraire de la manière la plus formelle, en tant toutefois que mes titres ne vous paraîtraient pas trop grêles et de trop misérable nature, mais seraient de taille et d'importance à vous faire convenir que souvent le sénat a décerné les plus grands honneurs à bien meilleur marché. J'ai observé (vous savez avec quel soin je recueille vos paroles) que pour vous décider à accorder ou à refuser des honneurs, vous faites moins acception des hauts faits du général que de l'ensemble du caractère, des principes et de la conduite. Appliquez-moi cette règle et vous verrez que presque sans année, sous la menace d'une guerre formidable, je me suis fait fort et puissant par la justice et la modération. J'ai obtenu dans cette voie des résultats que toutes les légions du monde ne procureraient jamais. Nous avions des alliés dont la fidélité était douteuse, j'en ai fait des amis pleins de zèle. D'autres nous trahissaient; nous n'avons pas aujourd'hui de serviteurs plus dévoués. Tous les esprits flottaient dans l'attente d'un changement de domination, je les ai ramenés à l'habitude de l'ancienne. — Mais c'est trop parler de moi, surtout à vous qui êtes en possession presque exclusive de recevoir les doléances de nos alliés. Vous saurez d'eux que mon administration leur a rendu la vie. Ils n'auront qu'une voix pour rendre de moi les témoignages qui peuvent le plus me flatter; et dans ce concours, vos deux clientèles les plus considérables, l'île de Chypre et le royaume de Cappadoce, ne resteront pas en arrière. Je ne pense pas non plus que le roi Déjotarus fasse faute à ce concert d'hommages, lui qui vous est attaché d'une amitié si intime. Si la véritable grandeur est là; et si, dans le cours des siècles, il s'est trouvé plus d'hommes sachant vaincre leurs ennemis, que d'hommes sachant vaincre leurs passions, il est tout à fait digne de vous d'en apprécier, d'en estimer davantage ce mérite militaire quand vous le trouvez associé à de plus rares et de plus difficiles vertus. — Pour dernier argument et comme en désespoir de cause, je ferai appel auprès de vous à la philosophie que j'ai toujours regardée comme ma meilleure amie, et comme le plus beau présent des Dieux au genre humain. Oui cette communauté d'études et de travaux auxquels nous nous sommes voués de concert depuis notre enfance, cette ardeur mutuelle qui, par un exemple resté jusqu'ici sans imitateurs, nous a fait introduire au forum, au milieu des affaires publiques et jusque dans les camps, la véritable et antique philosophie, que certaines gens ne croient bonne que pour des désœuvrés et des oisifs; voilà ce qui vous parle en ma faveur, et ce qu'il n'est pas permis à Caton de ne point écouter. Soyez persuadé que si cette lettre vient à déterminer votre suffrage pour la distinction que je sollicite, je croirai devoir à votre haute influence et à votre amitié tout ensemble l'accomplissement du plus cher de mes vœux.

271. CATON A CICÉRON. Rome, juin.

F. XV, 5. Je me réjouis comme homme public et comme ami de voir cette force d'âme, cette pureté, cet amour du devoir dont vous avez fait preuve à Rome comme citoyen, dans les plus grandes circonstances, se retrouver en vous au même degré, quand vous administrez au dehors et commandez les armées. Aussi ai-je loué dans mon discours et dans mon décret le magistrat sans reproche, l'homme de conseil et d'action à qui nous devons la conservation d'une province, le salut de la personne et du royaume d'Ariobarzane, et le retour d'alliés incertains à l'attachement pour la domination romaine. C'est d'après mon jugement ce que je pouvais faire; je l'ai fait. Les supplications sont ordonnées. Et je vous en félicite, si, après un succès qui n'a rien de fortuit, et dont vous n'êtes redevable qu'à votre vertu et à votre conduite, vous aimez mieux voir notre reconnaissance remonter aux Dieux, immortels que se reporter sur vous. Que si vous regardez les supplications comme un droit au triomphe et que vous aimiez mieux par conséquent que l'on en fasse honneur au hasard qu'à vous, je vous dirai que le triomphe n'est pas toujours une conséquence nécessaire des actions de grâces, et qu'il y a quelque chose de plus éclatant que le triomphe, c'est d'entendre proclamer par le sénat qu'on est redevable du salut et de la conservation d'une province, à l'esprit de mansuétude et d'équité du gouverneur, plutôt qu'au courage des soldats et à la faveur des Dieux. Si cette lettre est assez longue, contre mon usage, c'est que je tenais particulièrement à vous faire bien comprendre que si j'ai opiné pour ce qui est le plus grand honneur à mon avis, je n'en suis pas moins heureux de ce que vous avez obtenu ce que vous préfériez. C'est dans ce sens que j'ai voté. Portez-vous bien, aimez-moi toujours et continuez avec la même sévérité de principes et le même zèle à servir, comme vous le faites, la république et ses alliés.

283. - A M. CATON. Cilicie, août.

F. XV, 6. « J'aime à être loué par vous, mon père (dit, je crois, l'Hector de Névius), par un homme qu'on loue. » En effet, si les éloges ont du prix, c'est dans la bouche de ceux qui en ont su mériter eux-mêmes. Quant à moi, félicité par votre lettre, exalté par le témoignage public que vous m'avez rendu, je ne vois pas ce qui me reste à désirer. Ce qui m'enorgueillit et me charme tout ensemble, c'est de voir ici l'amitié s'applaudir de ce qui n'est donné qu'à la stricte justice. Rome fût-elle peuplée de Gâtons, au lieu de n'en posséder qu'un ( ce qui est déjà un assez grand prodige), quel char de triomphe, quelle couronne mettrais-je en comparaison avec vos éloges? A mon sentiment, et à juger sainement des choses, rien n'est plus glorieux pour moi que le discours que vous avez prononcé, et 274 que mes amis ont pris soin de me transcrire. Ma dernière lettre vous expliquait les motifs démon désir, je ne dirai point de mon ambition. Vous ne les avez pas approuvés. Ils ont cependant un côté plausible. Il ne faut pas sans doute montrer pour les honneurs une avidité excessive. Mais ceux que le sénat confère de son propre mouvement, qui pourrait les dédaigner? J'espère des services par moi rendus à la république que cet ordre ne me jugera pas indigne d'un prix que l'usage lui-même y a mis. Dans ce cas, je ne vous demande pas plus que votre lettre n'exprime en termes si affectueux. Quand vous aurez voté pour le témoignage, à votre sens, le plus honorable, réjouissez-vous avec moi, si j'obtiens ce que j'ai préféré. Ainsi déjà vous avez agi et voté dans la droiture de votre âme. Je le vois dans ce que vous m'écrivez. D'ailleurs, une preuve matérielle que les supplications n'ont pu vous déplaire, c'est que vous vous êtes associé à la rédaction du décret. On sait que des amis seuls prennent une part semblable aux actes de cette nature. Je compte vous voir incessamment. Puisse la situation de la république être alors meilleure que je n'ose l'espérer !

220. — A M. MARCELLUS, CONSUL DÉSIGNÉ. Camp de Cybistre, septembre.

F. XV, 7. Ma joie est extrême de vous savoir consul. Veuillent les Dieux rendre votre dignité prospère, et votre administration digne de votre père et de vous ! Tel est le vœu d'un homme qui n'a cessé de vous aimer, de vous chérir, qui vous a trouvé ami fidèle en toutes les phases de sa vie si mêlée, qui, lié à votre père par de nombreux bienfaits, défendu par lui dans la mauvaise fortune, secondé, célébré dans la prospérité à tous ces litres, est et doit être à vous sans réserve; ajoutez que je sais très-bien tout ce que votre excellente et respectable mère a fait dans l'intérêt de ma gloire et de ma conservation avec une énergie au-dessus de son sexe. C'est sous la protection de ces souvenirs que je vous demande plus que jamais de me conserver votre affection et vos bons offices pendant mon absence. Adieu.

221. — A C. MARCELLUS. Au camp de Cybistre, septembre.

F. XV, 8. Enfin votre Marcellus est consul, et voilà le plus cher de vos vœux accompli : ma joie en est extrême. J'en suis charmé pour lui, pour vous, pour vous qui méritez tant d'être heureux. J'ai toujours présents à la pensée les rares témoignages d'intérêt que j'ai reçus de Marcellus et dans mes disgrâces et dans mes prospérités. Il n'est pas une occasion de ma vie où je n'aie trouvé toute votre maison empressée à défendre ma personne et ma gloire, et prête à tout pour me servir. Aussi, je vous en prie, faites-moi la grâce d'exprimer en mon nom mes félicitations les plus sincères à Junia, votre vertueuse et excellente femme. Je vous demande à vous de continuer à l'ami absent votre affection et vos bons offices.

222 - A M. MARCELLUS, Consul. Au camp de Cybistre, septembre.

F. XV, 9. Vous recueillez aujourd'hui le fruit de votre pieuse tendresse pour les vôtres, de votre dévouement à la chose publique et des brillants et admirables travaux de votre consulat : C. Marcellus est consul désigné. Je m'en réjouis de toute mon âme, et je suis sûr de ce qu'on en pense à Rome. Pour moi, habitant des lointains pays, député par vous-même aux extrémités du monde, je rends au ciel les plus vives actions de grâces pour un tel bienfait. Comment ne le ferais-je point? Dès mes plus jeunes ans, je vous aimais déjà avec passion; et vous, vous avez toujours en tout désiré, appelé, favorisé ma grandeur. De pareilles dispositions jointes 4 la haute estime où vous tient le peuple romain, ont singulièrement accru la vivacité et l'énergie des sentiments que je vous porte. Aussi est-ce une très-grande joie pour moi quand j'entends dire à des hommes sages, à d'excellents citoyens, que nous sommes formés sur le modèle l'un de l'autre, moi sur vous ou vous sur moi, tant ils trouvent d'analogie entre notre langage, nos actions, nos goûts, et nos principes. — Vous avez fait de magnifiques choses dans votre consulat; il y eu aurait une encore à y ajouter, ce serait de m'envoyer le plus tôt possible un successeur, ou du moins de ne pas souffrir qu'on prolonge le terme que vous m'avez fixé par un décret et par une loi. Faites cela et je vous devrai plus qu'il n'est possible de le dire. Ayez soin de votre santé et continuez de m'aimer et de veiller à mes intérêts en mon absence. J'ai quelques informations touchant les Parthes; je ne les juge pas suffisantes pour en écrire officiellement, et il ne me semble pas que notre amitié même m'autorise à vous en parler. Écrivant à un consul, je donnerais par cela seul un caractère officiel à ma lettre.

244. A C.MARCELLUS, CONSUL DÉSIGNÉ. Cilicie, janvier.

F. XV, 10. Puisque le ciel a comblé l'un de mes vœux les plus chers, et donné aux Marcellus et aux Marcellinus les admirables sentiments que tous ceux de leur race et de leur nom ont toujours eus pour moi ; puisqu'il a permis qu'il y eût coïncidence de mes actions et des honneurs que j'en puis tirer, avec l'époque de votre consulat, je vous adresse une prière dont l'accomplissement vous sera facile, pour peu que le sénat, comme je m'en flatte, ne s'en montre pas éloigné. C'est que le sénatus-consulte qui sera rendu après la lecture de mes dépêches soit conçu dans les termes les plus honorables pour moi. Si j'étais moins lié avec vous qu'avec les autres membres de votre famille, j'invoquerais près de vous ceux dont vous me savez le plus tendrement aimé. Que de bien m'a fait votre père! qui jamais fut plus ardent à me pousser ou à me défendre? Et votre frère? Personne, je crois, n'ignoré le cas qu'il fait, et a toujours fait de moi. Dans votre maison ce fut toujours à qui me comblerait de bons offices. Et sous ce rapport vous n'êtes en reste avec aucun d'eux. Je vous demande donc avec instance de me porter le plus haut possible; et tenez-vous pour dit que pour la supplication comme pour le reste, je mets ma gloire entre vos mains.

279.— A MARCELLUS, CONSUL. Cilicie, août.

F. XV, 11. Je sais ce que vous avez fait en mon honneur; je sais que, consul aujourd'hui, vous vous êtes montré pour moi ce que vous fûtes toujours, vous, vos parents, toute votre famille. Là-dessus les faits parlent assez d'eux-mêmes, et les lettres que l'on m'écrit n'en tarissent pas. A mon tour, il n'est rien, je vous assure, que je ne fisse pour vous avec empressement et avec joie. Il n'est pas indifférent de regarder à qui l'on est obligé. Or à qui puis-je me sentir plus heureux de l'être qu'à vous dont les goûts sont les miens, et qui m'enchaînez déjà par vos propres bienfaits et ceux de votre père? Je dirai plus, (et c'est à mes yeux notre lien le plus indissoluble), à vous que j'ai vu et vois encore gouverner une patrie si chère de façon à créer dans tous les cœurs honnêtes une dette immense de gratitude, et à m'engager personnellement, je ne crains pas de le dire, moi seul autant que tous. Puisse le succès être celui que vous méritez et que j'espère ! — Moi, si les vents étésiens, qui me soufflent en face, ne contrarient point mon voyage, je dois vous revoir au premier jour.

223. — A L. PAULLUS, CONSUL DÉSIGNÉ. Au camp de Cybistre, septembre.

F. XV, 12. Je n'ai jamais douté que le peuple romain, touché de la grandeur de vos services et de l'éclat de votre maison, ne dût un jour vous élever par ses suffrages unanimes à la dignité de consul. Mais la nouvelle de votre élection ne m'en a pas moins comblé de joie. Puisse la faveur des Dieux et de la Fortune vous suivre dans ce haut rang! Puisse votre administration devenir digne de vous et de vos nobles ancêtres! Ah! que ne m'a-t-il été donné d'être présent à ce jour, objet de tous mes vœux ! que ne puis-je, à vos côtés, vous seconder, vous servir, comme vous l'avez fait vous-même si admirablement pour moi ! Ce gouvernement qui m'est tombé sur la tête si soudainement, si fort à l'improviste, me prive d'un tel bonheur. Faites au moins que je puisse vous voir exerçant à votre gloire la suprême magistrature. Faites par conséquent, je vous le demande avec instance, qu'on ne se joue pas de moi, et que mon 207 année ne soit pas prolongée d'une minute. Ce sera un nouveau titre ajouté à tous les droits que vous avez déjà à ma reconnaissance.

245. — A L. PAULLUS, CONSUL. Cilicie, janvier.

F. XV, 13. Que je voudrais être avec vous à Rome! Les raisons ne me manquent pas. En première ligne, vous m'auriez vu et dans la poursuite et dans l'exercice de votre consulat, montrer pour vous un zèle trop légitime. Quoique je n'aie pas douté un instant du succès de votre candidature, j'aurais tenu à mettre moi-même la main à l'œuvre. Aujourd'hui que vous êtes en charge, je vous souhaite assurément le moins de difficultés possibles. Pourtant je souffre de voir qu'après avoir profité de votre jeune ardeur, quand j'étais consul, je ne puis, aujourd'hui que vous êtes consul à votre tour, mettre à votre service les fruits de ma vieille expérience. — Mais il se fait, par je ne sais quelle fatalité, que vous êtes toujours en position de me servir; et que je ne puis jamais vous offrir en retour que des vœux impuissants. Vous m'avez secondé brillamment pendant mon consulat, non moins brillamment lors de mon rappel. Enfin vous êtes consul au moment précis où ma gestion va être jugée. Et quand votre haute dignité, l'éclat dont elle vous entoure, l'intérêt même de ma réputation et de ma gloire sembleraient justifier de ma part quelques efforts d'esprit et d'éloquence pour vous prier de rendre un sénatus-consulte qui m'exalte le plus possible, je n'ose employer ces grands moyens : j'ai peur d'avoir l'air d'un homme qui oublie quels ont été constamment vos sentiments pour moi, ou qui vous croit vous-même capable de les oublier. — Je connais votre goût et je m'y conforme; vous n'aurez donc que peu de mots de moi, vous à qui l'univers sait que je dois tout. Avec d'autres consuls, je m'adresserais tout d'abord à vous, Paullus, pour me les rendre favorables. Mais puisque le pouvoir est entre vos mains, que vous exercez la suprême influence et que notre amitié est un fait notoire, c'est à vous directement que je demande un décret rédigé le plus honorablement possible, et qui ne se fasse pas attendre trop longtemps. Les lettres officielles que je vous ai adressées à vous, à votre collègue et au sénat, vous feront connaître si ce que j'ai fait mérite honneur et félicitations. Acceptez mandat de moi pour tous mes intérêts, surtout pour celui de ma gloire. Et je vous en prie, veillez notamment à ce que mes pouvoirs ne soient pas prorogés. Je vous l'ai demandé déjà dans toutes mes lettres. Je veux vous voir consul. Tant que vous Le serez, je me flatte de tout obtenir de loin comme de près.

246. A C. CASSIUS, PROQUESTEUR. Cilicie, janvier.

F. XV, 14. Vous me recommandez Fabius, et cette recommandation me vaudra, dites-vous, son amitié. Le beau présent que vous me faites, à moi, qui depuis des siècles, y ai des droits et qui ai toujours aimé sa grâce et ses bonnes manières! Mais puisque vous l'aimez tant, il faut bien que je l'aime un peu plus. Sans doute votre lettre a fait beaucoup. Pourtant ce qui fait plus encore, ce sont les sentiments dont il est animé pour vous, et que j'ai été à même de reconnaître et d'apprécier. — Ne doutez pas de mon empressement à répondre à votre désir; mais pourquoi ne pas venir vous-même? j'avais tant de raisons de le désirer. D'abord le plaisir de voir, après une séparation si longue, un homme que j'estime si fort; puis celui de vous répéter de vive voix des félicitations que je n'ai pu vous faire que par lettres, et cette liberté de nous communiquer, moi à vous, vous à moi, tout ce qui nous aurait passé par la tête. Enfin après une si longue interruption de nos rapports, et de ces services mutuels qui nous rendaient l'un à l'autre notre amitié si chère, nous en aurions encore resserré les nœuds. — Puisque ce bonheur ne nous est pas donné, s'écrire est un bien ; usons-en ; et ce que nous aurions fait réunis, faisons-le tout absents que nous sommes. Ma première joie eût été de vous voir; celle-là ne se remplace point par lettres. Mes félicitations mêmes ne peuvent avoir la même effusion que si je vous avais là devant moi pour les recevoir; je vous en ai déjà adressé pourtant et je vous en adresse encore ici, soit pour avoir fait de grandes choses dans votre province, soit pour l'avoir quittée à propos, avec gloire, et emportant ses regrets. Quant à nos affaires, il est facile d'y suppléer par écrit : je pense que sous plusieurs rapports, il vous importe de hâter votre retour à Rome. On y était très-bien pour vous à mon départ, et j'augure que, revenant après une grande victoire, votre rentrée aura de l'éclat. Si la position de quelques-uns des vôtres n'est pas nette, et si vous êtes en mesure de la débrouiller, accourez vite, rien ne sera plus digne et ne vous fera plus d'honneur. Mais si les choses sont trop graves, prenez garde; n'allez pas vous compromettre en brusquant votre retour. En cela. vous n'avez à prendre conseil que de vous-même. Vous seul savez ce que vous pouvez faire. Êtes-vous sûr de vous? Osez. Il y a honneur et popularité au bout. Ne l'êtes-vous pas? absent, on laisse aux attaques moins de prise. — Pour moi, j'ai toujours la même prière à vous faire : mettez tous vos efforts à ce qu'on n'allonge pas si peu que ce soit la mission que la volonté du sénat et du peuple ne m'a donnée que pour un an. C'est à quoi je tiens comme à mon existence. Vous trouverez Paullus admirablement disposé; il y a aussi Curion; il y a Furnius. Supposez qu'il y va de tout pour moi et agissez en conséquence. — II me reste à parler de cette amitié dont je voulais resserrer les chaînes : peu de mots suffiront. Jeune, vous me recherchiez avec passion, et moi, j'ai toujours pensé que vous seriez un des ornements de ma vie. Vous avez fait plus. Vous m'avez défendu au temps de mes disgrâces. J'ajoute que depuis votre départ je me suis lié étroitement avec votre cher Brutus. Il n'y a que plaisir et honneur à se lier avec des gens de mérite et d'esprit comme vous. Je compte de mon côté sur l'appui de votre amitié. Répondez-moi de suite, et écrivez-moi de Rome aussi souvent que vous le pourrez.

430. — A C CASSIUS. Brindes, août.

F. XV, 15. Une commune tendance à la paix, une égale horreur de l'effusion du sang romain, nous ont amenés tous deux à en finir avec cette guerre. Mais j'ai donné l'exemple; et par la, je me trouve engagé à votre égard plus que vous ne l'êtes au mien. A dire vrai, vos raisons dans nos entretiens familiers n'ont pas moins contribué que les miennes au parti que nous prîmes entre nous de considérer la question comme décidée en fait, sinon en droit, par le sort d'une seule bataille. Or, ceux-là seuls peuvent consciencieuse- 398 ment nous en blâmer, qui aiment mieux voir l’anéantissement de la république que son affaiblissement et sa décadence. Je trouve qu'il n'y a rien à espérer, une fois sa destruction accomplie; et j'attends beaucoup, je le confesse, du peu de vie qui lui restera. Mais nous avons vu depuis de si étranges choses, que s'il faut nous étonner, c'est d'en avoir été témoins, et non de ne les avoir pas prévues ; n'ayant pas, faibles mortels que nous sommes, le don de la divination. J'avais cru, je l'avoue, qu'après un combat en quelque sorte fatal, les vainqueurs ne penseraient qu'au salut commun, et les vaincus qu'à leur propre salut. Mais je calculais que tout dépendrait de la diligence du vainqueur. S'il n'avait sur ce point trompé mon attente, l'Afrique aurait été traitée aussi doucement que l'Asie et même que l'Achaïe. Vous-même, j'en suis convaincu, vous auriez été le premier à intervenir et à le demander. Le moment qui a tant de prix, surtout dans les guerres civiles, a été perdu, et l'intervalle d'une année a suffi pour rendre aux uns l'espérance de la victoire, et pour habituer les autres à l'idée d'une défaite. Il faut s'en prendre à la fortune de tous les mécomptes. Qui pouvait prévoir en effet que les scènes d'Alexandrie arrêteraient si longtemps la marche du drame principal ? qu'un je ne sais quel Pharnace deviendrait l'épouvantail de l'Asie entière? Partis du même point, nous avons tenu l'un et l'autre une route bien différente. Vous vous êtes arrangé, vous, pour être de tous les conseils, et pour avoir ainsi une vue sûre de l'avenir, ce qui vous a ôté du moins le tourment de l'incertitude. Moi qui me suis tant pressé de gagner l'Italie, dans le but de voir César, et qui ne me hâtais que pour l'exciter a la paix, vers laquelle il courait en quelque sorte de lui-même, en sauvant tant d'honnêtes gens ; j'ai cherché et je cherche encore vainement il me rapprocher de lui. J'entends d'ici les gémissements de l'Italie et les déchirantes lamentations de Rome. Peut-être aurions-nous été de quelque secours à tant de malheureux, moi dans ma position, vous dans la vôtre, chacun selon son pouvoir, si l'auteur du mal avait été présent. Je demande une grâce à voire amitié, si fidèle et si constante : c'est de me faire part de ce que vous voyez, de ce que vous pensez, et de me dire ce qu'il faut, selon vous, espérer et faire. Vos lettres m importent au dernier point. Hélas ! que n'ai-je suivi vos premiers conseils de Lucérie! je serais demeuré intact, et pur de toute atteinte. Portez-vous bien.

535. — A CASSIUS. Rome, janvier.

F. XV, 16. Vous rougirez, je pense, en lisant cette lettre : c'est la troisième sans un mot, sans une ligne de vous. Mais je n'insiste pas : j'espère que par compensation vous m'écrirez désormais plus longuement, et je l'exige. Pour moi, si j'avais des porteurs à ma disposition, je serais homme à vous dépêcher trois lettres par heure. C'est qu'il arrive, je ne sais comment, que je crois vous avoir là près de moi, quand je vous écris, et cela sans apparition d'images, pour parler comme vos nouveaux amis qui croient que les représentations intellectuelles s'opèrent également par les spectres de Catius; car vous savez que l'épicurien Catius, de l'Insubrie, mort depuis peu, donne le nom de spectres à ce que le philosophe de Gargette (Epicure) et, avant lui, Démocrite appelaient images. Que l'œil puisse être frappé d'un spectre quand il se présente, je le concevrais. Mais comment l'esprit pourrait-il l'être? Cela me passe. Veuillez un peu m'apprendre, dès que la santé vous sera revenue, si je puis à volonté faire paraître votre spectre, rien qu'en pensant à vous, et quand je dis à vous, c'est peu ; car votre image est gravée au fond de mon cœur. Mais si je m'avise de penser à l'île de Bretagne, par exemple, son image viendra-t-elle à l'instant se poser devant moi? Je reviendrai plus tard sur cette question. Je veux seulement aujourd'hui savoir comment vous la prendrez. Est-ce en mal, et vous fâchez-vous? Alors j'insiste, et je demande que vous soyez rétabli dans une secte dont la violence et la force armée vous ont arraché. Pour ces sortes d'interdit on n'emploie pas la formule : pour une année. Quand il y aurait deux ans, trois .ans même que vous auriez dit adieu à la vertu pour In mollesse ut la volupté, nos droits sur vous n'en subsisteraient pas moins. Mais a qui ce discours, s'il vous plaît? à vous, homme d'un esprit si ferme, à vous qui depuis votre entrée au forum, axez, en tout montré tant de réflexion, de force et de maturité. Il faut qu'au fond de cette doctrine, puisque vous en faites l'éloge, il y ait quelque chose de plus solide que je ne l'aurais cru. Mais à propos de quoi tout cela, direz-vous? Je n'avais rien autre à vous dire; car je ne puis parler des affaires publiques où je n'ai pas la liberté de dire ce que je pense.

533. — A CASSIUS. Rome. janvier.

F. XV, 17. Vos messagers sont d'étranges gens; non que j'aie personnellement à m'en plaindre, pourtant ; mais enfin, s'ils partent, il leur faut des lettres, s'ils arrivent, ils n'en apportent jamais. Encore s'ils me donnaient le temps d'écrire? mais je ne les vois jamais arriver que le pétase en tète et toujours pressés de rejoindre leurs camarades qui les attendent, disent-ils, aux portes. Pardonnez donc si je suis bref; vous en aurez davantage une autre fois, et je vous dirai tout sur tout. Mais pourquoi m'excuser, quand on arrive chez moi les mains vides, et qu'on en repart les mains pleines? Encore faut-il vous raconter quelque chose? Eh bien! Sylla le père vient de nous mourir ici, victime suivant les uns, d'une attaque de voleurs, d'une indigestion, suivant les autres. Le public ne s'en soucie guère. Le corps a été mis sur le bûcher, voilà le fait. Vous êtes trop philosophe, j'en suis sûr, pour ne pas supporter ce coup avec calme. C'était cependant l'homme qui faisait le plus de figure à Rome. On dit que César en est affecté, et qu'il craint que les enchères ne se refroidissent. Mindius Marcellus et le parfumeur Attius se réjouissent au contraire d'avoir un concurrent de moins. — Rien de nouveau sur l'Espagne. L'attente est des plus vives. Il circule bien des bruits fâcheux, mais on ne peut remonter à la source. — Pansa est parti avec ses insignes le 3 des kalendes de janvier. Ainsi chacun peut comprendre cette vérité dont vous vous êtes mis à douter depuis quelque temps, <pie la vertu est désirable pour elle-même. Pausa a secouru une foule de malheureux ; il s*est jeté, en homme dévoué, au travers des désastres publics. La reconnaissance des gens de bien lui en a tenu compte avec une persistance admirable. — Vous êtes donc encore à Brindes, c'est fort bien fait à vous, je m'en réjouis, et croyez-moi, vivez sans soucis, c'est le parti le plus sage. Nous vous en prions pour l'amour de nous tous qui vous aimons. Si plus tard vous écrivez chez vous, vous m'obligerez de vous souvenir de moi. Je vous promets que, de mon côté, je ne laisserai partir personne sciemment sans lettres pour vous. Adieu.

531. — A CASSIUS. Rome.

F. XV, 18. Vous auriez une plus longue lettre, si on ne me l'eût pas demandée au moment ou le courrier partait, plus longue surtout, si j'avais quelque baliverne à vous conter, je dis baliverne, parce que c'est tout au plus si nous pouvons sans danger parler de choses sérieuses. Est-ce à dire qu'il est permis de plaisanter, allez-vous me répondre? Eh, mais! pas trop. C'est pourtant le seul moyen défaire diversion à nos peines. Et votre philosophie, direz-vous encore, où la placez-vous donc ? La vôtre est a la cuisine, la mienne à la palestre. Je rougis d'être esclave et je porte mon activité quelque part pour ne point m'exposer aux reproches de Platon. — Rien d'Espagne encore, et pas la moindre nouvelle d'ailleurs. Votre absence m'afflige; mais, pour votre compte, je vous en félicite. Voilà le messager qui s'impatiente. Adieu. Aimez-moi comme vous faites depuis votre enfance.

536. — DE CASSIUS A CICÉRON. Brindes, janvier.

F. XV, 19. Vous écrire est, je vous l'assure, ma plus douce occupation dans ce petit voyage. Je m'imagine en effet que vous êtes là avec moi à causer et à rire. Cela n'est pas pourtant l'effet des spectres de Catius. Toutefois je veux en revanche dans ma première lettre faire comparaître devant vous tant de Stoïciens grossiers, que vous finissiez par proclamer Catius un enfant de l'Attique. Le départ de Pansa. dans l'appareil du commandement, au milieu de la sympathie publique, est un événement qui me charme pour Pansa d'abord, puis en vérité pour nous aussi tous tant que nous sommes. On finira peut-être par comprendre que la cruauté engendre la haine ; qu'au contraire on s'attire l'amour par la droiture et la bonté; et que le succès pour lequel les méchants se tourmentent si fort dans leur envieuse activité, arrive de soi-même aux gens de bien. Il est très-difficile, il faut l'avouer, de persuader aux hommes que la vertu est désirable pour elle-même; mais que le bien-être, la parfaite sérénité de l'âme soit le résultat de la justice et de la vertu, voilà ce qui est à la fois vrai et sensible. Épicure, le maître de tous les Catius et Amafinius, ses traducteurs infidèles, dit en propres termes : C'est vivre sans plaisir que de vivre sans la justice et la vertu. Voilà pourquoi Pansa qui aime le plaisir est sectateur de la vertu. Voilà pourquoi on appelle ami du plaisir (φιλήδονος;) l'ami de la justice et du beau (φιλόκαλος καὶ φιλοδικαίος), c'est-à-dire l'homme qui cultive et pratique toutes les vertus. Voilà pourquoi votre Sylla, dont il faut admirer le grand sens, voyant que les philosophes n'étaient pas d'accord sur le véritable bien, ne s'amusa point à le chercher, mais se mita acheter tous les biens à la fois. J'ai été vraiment sublime de résignation à sa mort. César au surplus ne nous le laissera pas longtemps regretter. Il ne manque pas de condamnés pour mettre à sa place; et, en fait d'acheteur de biens, le fils lui aura bientôt fait oublier le père.— Mais, pour en revenir aux affaires publiques, mandez-moi donc, je vous prie, ce qui se passe en Espagne. Je vous jure que je suis inquiet, et que j'aime mieux patienter sous un maître ancien et doux que de courir les risques d'un maître nouveau et méchant. Vous savez jusqu'où va l'entêtement de Cnéus; qu'à ses yeux la cruauté est vertu, et qu'enfin il a toujours été persuadé que nous nous moquions de lui. S'il allait brutalement répondre à nos railleries avec le glaive ! Des nouvelles, de grâce ! Que je voudrais voir si vous êtes gai ou sérieux en lisant ma lettre! Je saurais alors à quoi m'en tenir. Je n'en dis pas davantage. Adieu, et aimez-moi comme toujours. Si César est vainqueur, comptez que j'arrive à l'instant même.

723. — A TRÉBONIUS. Mai.

F. XV, 20. J'ai recommandé mon Orateur, c'est le titre que j'ai choisi, à votre ami Sabinus. Son pays natal m'a prévenu en sa faveur. Peut-être Sabinus ne se trouve-t-il la pourtant qu'en vertu d'une de ces licences que prennent les candidats, et peut-être ce surnom n'est-il qu'un surnom de circonstance. Quoi qu'il en soit, son air est modeste, ses paroles réfléchies, et j'ai cru retrouver en lui quelque chose du vieux peuple de Cures. Assez sur Sabinus. Je reviens à vous, mon cher Trébonius, à vous dont les récents adieux ont si fort redoublé mon affection. Songez aux regrets que vous laissez derrière vous, et veuillez les adoucir du moins par la consolation de vos lettres. Ecrivez-moi souvent; de mon côté, je ne resterai point en retard. Il y a deux raisons pour que vous écriviez plus que moi. Autrefois c'était de Rome qu'on mandait à ses amis des provinces les nouvelles de la république. Maintenant, c'est à vous à nous instruire. La république n'est-elle pas aux lieux où vous êtes? De plus, nous pouvons, en votre absence, vous rendre ici une foule de petits services; et vous, je ne vois point ce que vous pourriez faire là-bas pour nous, si ce n'est de nous écrire. Vous nous tiendrez donc au courant de tout; mais ne songez d'abord qu'à une chose, c'est à me dire comment votre voyage se passe, en quel lieu vous avez rencontré Brutus, combien de temps vous êtes resté avec lui. Plus tard, lorsque vous serez plus avancé, vous nous entretiendrez de la marche des événements militaires et de l'ensemble de votre situation, pour que nous puissions juger ou nous en sommes. Je n'aurai confiance entière qu'en vos lettres. Ayez soin de votre santé, et gardez-moi toujours la bonne place que j'occupe dans votre affection.

436. — A TRÉBONIUS. Rome, décembre.

F. XV, 21. Votre lettre m'a charmé, votre livre plus encore; toutefois, je n'ai pas joui de mon bonheur sans mélange : au moment ou vous me donnez si fort le désir de vous voir souvent, (vous aimer davantage est impossible) voilà que vous partez, que vous me donnez un chagrin mortel, et qu'il ne nous reste à l'un et à l'autre que la ressource de nous écrire souvent et longuement, pour adoucir les regrets de l'absence. C'est de quoi je puis répondre et pour moi et pour vous ; car vous ne me laissez en partant aucun doute possible sur votre affection. Et je n'entends point faire ici allusion aux témoignages publics que vous m'avez donnés à la face de Rome, en embrassant toutes mes querelles, en vous constituant mon défenseur a la tribune, en prenant comme questeur parti pour les consuls dans la cause de la république et dans la mienne, et en refusant en la même qualité au tribun du peuple une obéissance qu'il trouvait dans votre collègue. Je n'entends pas parler davantage de faits plus récents dont mon cœur ne perdra jamais le souvenir, de votre sollicitude durant la guerre que j'ai dirigée, de votre joie à mon retour, de vos tourments et de votre affliction à la nouvelle dénies afflictions et de mes tourments, enfin de cette résolution de me rejoindre à Brindes, qui n'a manqué son effet que par l'ordre de votre départ soudain pour l'Espagne. Je laisse de côté tous ces souvenirs, qui me sont toutefois plus précieux que la vie et la sûreté. Je ne veux pour preuve de votre affection que le livre que je viens de recevoir. Quelle preuve, bons dieux! D'abord vous trouvez de l'esprit à tout ce que je dis : les dieux savent si tout le monde pense comme vous ! puis, que j'aie de l'esprit ou que je n'en aie pas, il est certain que vous m'en prêtez beaucoup, et qu'il n'y a rien de plus charmant au monde que le tour que vous savez donner aux choses. Que dis-je? tout le charme est là; et c'est à peine s'il me reste quelque chose, quand on perce plus loin et qu'on arrive à Cicéron. — Enfin, quand je ne vous aurais d'autre obligation que de vous être si longtemps occupé de moi en composant votre ouvrage, il faudrait être de bronze pour ne pas vous aimer. C'est vraiment avec amour que vous avez mis ces matériaux en œuvre, et je suis sûr qu'on ne s'aime pas plus soi-même que vous ne m'aimez. Que ne puis-je reconnaître tant de bontés! Je les paye du moins de l'amitié la plus tendre, et je me flatte que cela seul vous suffit. — J'arrive à votre lettre. Elle est pleine d'effusion et de grâce. J'y répondrai en peu de mots : d'abord la lettre que j'ai écrite à Calvus était aussi peu faite que celle-ci pour être communiquée. Il y a une façon quand on croit n'écrire que pour une personne; une autre quand une lettre doit être montrée. En second lieu, j'ai loué, dites-vous, son mérite au delà de toute vérité. Il n'est vraiment pas sans talent : c'est du moins mon avis. Il s'est fait un genre, et tout en péchant contre le goût, dont il connaît les règles a merveille, il a trouvé cependant le moyen déplaire. Il a un grand fonds de connaissances ; seulement la force lui manque. C'est à donner de la force à ses écrits que ma lettre le conviait. Or, il faut toujours mêler un peu d'éloge à un conseil : c'est un stimulant. Voici en deux mots mon jugement sur Calvus et ma justification. L'éloge faisait passer la critique, et j'ai réellement bonne opinion de l'auteur. — Je finis en vous répéta ut que mon amitié vous suivra, que je vis dans l'espérance de vous revoir, qu'absent vous êtes là dans mon souvenir, et qu'en attendant le retour ma consolation sera de vous écrire et de recevoir de vos lettres. N'oubliez jamais, je vous prie, toutes les marques d'attachement que vous m'avez données et tous les services que vous m'avez rendus. Si vous y pensez quelquefois, moi je ne pourrais sans crime en perdre la mémoire; vous en conclurez qu'il faut que je ne sois pas un malhonnête homme, et vous croirez bien que je vous aime avec passion. Adieu.

290. — ClCERON, SON FII.S, SON FRÈRE ET SON NEVEU, A TIRON. 3 novembre.

F. XVI. 1. Je croyais pouvoir supporter facilement votre absence : décidément, je ne saurais m'y faire; et, malgré ce grand intérêt des honneurs qui m'appelle à Rome, je me reproche comme un tort de vous avoir quitté. Cependant vous aviez tant de répugnance à vous embarquer avant le retour de vos forces, que j'ai dû me rendre, et que je vous approuve encore, pour peu que vous persistiez. Mais si depuis que vous avez cessé la diète, vous vous croyez en état de partir, vous en êtes le maître. Je vous envoie Marion qui vous accompagnera ou qui reviendra immédiatement, si vous devez encore retarder. — Persuadez-vous bien que, votre santé le permettant, je tiens sur toute chose à vous avoir près de moi; mais que s'il faut pour votre rétablissement quelque séjour à Patras, je ne souhaite rien tant que votre santé. En vous embarquant sur-le-champ, vous me retrouveriez à Leucade. Si vous aimez mieux attendre que vous soyez plus fort, ne manquez pas de choisir pour votre retour, bonne compagnie, beau temps et vaisseau commode. La seule chose que j'exige de votre amitié, mon cher Tiron, c'est de ne pas vous laisser influencer par Marion et par ma lettre. Faites ce qu'exigé votre santé, c'est le plus sûr moyen de me satisfaire. —Avec votre esprit, vous allez me comprendre à merveille. Je vous aime pour vous et pour moi. L'un de ces sentiments dit, revenez bien portant ; l'autre , revenez bien vite ; mais le premier a le dessus. Commencez donc par vous bien porter. De vos services sans nombre ce sera le plus précieux.

291. — A SON CHER TIRON. Athènes, 5 novembre.

F. XVI, 2. Vous écrire ce qui se passe en moi, c'est ce que je ne puis ni ne veux faire. Je vous dis seulement : venez vite et bien portant. C'est tout ce que je puis désirer pour votre satisfaction comme pour la mienne. Aujourd'hui troisième jour de notre séparation, j'arrive à Alysia, cent vingt stades en deçà de Leucade, où je compte voir arriver vous en personne ou Marion avec «ne lettre de vous. Soignez-vous autant que vous m'aimez, ou autant que vous savez que je vous aime.

292. ClCÉRON, SON FILS, SON FRÈRE ET SON NEVEU, A LEUR CHER TlRON. Alysia, 3 novembre.

F. XVI, 3. Quintus n'étant pas arrivé, je me suis arrêté un jour à Alysia, d'où je vous ai déjà écrit : c'était le jour des nones de novembre. Comme je compte partir d'ici avant le lever du soleil, je puis dater ma lettre du s des ides. Si vous avez quelque amitié pour nous tous, mon cher Tiron, pour moi surtout votre maître, de grâce, rétablissez-vous. — Je serai dans une grande anxiété jusqu'à ce que je vous voie arriver vous d'abord, puis, si ce n'est pas vous, Marion et une lettre. Nous souhaitons tous ardemment, et moi le premier, de vous voir, mon cher Tiron, mais de vous voir bien portant. Ainsi ne précipitez rien. Quand vous serez rétabli, nous aurons bien le temps de nous voir tous les jours. Je puis me passer de vos services. Je veux que vous vous portiez bien, pour vous d'abord, ensuite pour moi. Adieu.

293. ClCÉRON , SON FILS SON FRÈRE ET SON NEVEU, A Tiron. Leucade, 7 novembre.

F. XVI, 4. La lecture de votre lettre m'a fait éprouver des sensations bien diverses. La première page m'a tout bouleversé ; la seconde m'a un peu remis. Je vois à présent que vous ne vous mettrez en route par mer ni par terre, avant d'être tout à fait rétabli. J e vous verrai toujours assez tôt, si je vous revois bien portant. Vous m'écrivez que votre médecin a votre confiance, et l'on en dit du bien. Cependant je n'approuve pas en tout son régime. Le bouillon ne va pas à un estomac malade. Je ne laisse pas de lui écrire avec tout plein d'égards, ainsi qu'à Lyson. — J'écris aussi une longue lettre à Curius, homme charmant, plein d'obligeance, d'une bonté infinie. Je l'engage notamment à vous prendre chez lui, si bon vous semble. A vrai dire, je crains que Lyson ne soit un peu négligent; d'abord parce que tous les Grecs le sont; puis parce qu'il ne répond pas à 282 mes lettres. Mais vous m'en faites l'éloge ; c'est à vous de décider ce qui convient le mieux. La seule chose que j'exige de vous, mon cher Tiron, c'est de ne pas regarder à la dépense pour votre santé. J'ai mandé à Curius de vous donner tout ce que vous demanderiez. Mon avis est qu'il faut aussi faire un présent au médecin, pour stimuler son zèle. — Vous m'avez rendu d'innombrables services dans mon intérieur, au forum, à la ville, dans ma province, pour mes affaires particulières, pour les affaires publiques, pour mes études, pour ma correspondance. Eh bien ! revenez-moi aussi vaillant que je l'espère, et je vous en saurai plus de gré que de tout ce que vous avez fait pour moi. Je crois qu'une fois rétabli vous ne sauriez mieux faire que de partir avec mon questeur Mescinius. C'est un assez aimable homme, et il m'a paru vous aimer beaucoup; mais consultez bien votre force, mon cher Tiron, avant de songer à vous mettre en mer. Ne précipitez rien, je vous le défends. Je n'ai qu'un souci, votre santé. — Soyez-en persuadé, qui m'aime vous aime, et si votre santé nous préoccupe vous et moi, le nombre est grand de ceux qui s'y intéressent. D'ailleurs jusqu'ici vous n'avez voulu faire trêve aucune à votre assiduité près de moi, et votre guérison en a souffert. Rien ne vous gêne aujourd'hui, laissez tout soin de côté. N'en ayez que de votre personne. Je jugerai de vos sentiments par l'attention que vous mettrez à votre santé. Adieu, mon cher Tiron. Adieu, adieu et portez-vous bien. Lepta vous envoie mille bonjours, et tout le monde.

294. — ClCÉRON ET SON FILS QUINTUS ET SON FILS SON FRÈRE ET SON NEVEU, A LEUR EXCELLENT ET SI AIMABLE TlRON. Leucade, 7 novembre.

F. XVI, 5. Voyez quelle séduction est la vôtre ; nous ne sommes restés que deux heures à Thyrée, et voilà Xenomène, notre hôte, qui vous aime comme s'il avait passé toute sa vie avec vous. Il s'offre à pourvoir à tous vos besoins, et je crois qu'il tiendra parole. Je souhaiterais, pour peu que vous vous sentiez mieux, qu'il vous fit transporter à Leucade, pour y achever votre rétablissement. Prenez là-dessus l'avis de Curius, l'avis de Lyson, l'avis du médecin. J'ai eu un moment l'idée de vous renvoyer Marion. Vous me l'eussiez renvoyé dès qu'il y aurait eu un peu de mieux; mais j'ai réfléchi que Marion ne pourrait me rapporter qu'une lettre et que j'en veuxquise suivent de près. Vous pouvez, et vous n'y manquerez pas, si vous m'aimez, vous pouvez envoyer chaque jour Acaste sur le port. Il trouvera une foule de gens à qui on peut en toute sûreté remettre des lettres, et qui se feront un plaisir de me les apporter. De mon côté, je ne laisserai pas échapper une seule occasion pour Fatras. Je ne compte absolument que sur les soin s de Curius. C'est le meilleur homme du moude et celui qui m'aime le plus. Abandonnez-vous à lui sans réserve. J'aime bien mieux vous avoir bien portant un peu plus tard, que languissant tout de suite. Ne vous occupez que d'une chose ; de votre santé. Je saurai pourvoir au reste. Adieu, mille fois adieu. Au moment de quitter Leucade, le 7 des ides de novembre.

295 — CicÉron Et Son Fils, QUintus Et Son Fils, A Tiron. Aclium, 7 novembre.

F. XVI, 6. Cette lettre est la troisième d'aujourd'hui, non que j'aie rien de nouveau à vous dire, ce n'est que pour tenir mon engagement, et profiter d'une occasion qui se présente. Toujours même recommandation. Donnez-moi par les soins que vous prenez de vous, la mesure de votre attachement pour moi. J'exige encore ce témoignage après tant d'autres, et nul ne m'aura plus touché. Votre santé, d'abord : votre retour, après. Que personne ne vienne en Italie sans lettre de vous; que personne ne parte pour Fatras sans lettre de moi. Soignez-vous, cher Tiron, soignez-vous; puisqu'il ne nous a pas été donné de faire le trajet ensemble, rien désormais ne doit plus vous presser. Votre santé! votre santé! Ne songez qu'à cela. Mille fois adieu, Le 8 desides de novembre, dans la soirée, à Actium.

296. — A TIRON. Corcyre, 17 novembre.

F. XVI, 7. Me voilà depuis sept jours cloué à Corcyre. Quintus et sou fils sont à Buthrote. Je suis dans une anxiété mortelle ; sans trop m'étonner pourtant de n'avoir pas de vos lettres ; car je ne serais pas à Corcyre, si j'avais le vent qui peut m'en apporter. Soignez-vous, rétablissez-vous ; et lorsque l'occasion, la santé, la saison des mers pourront vous le permettre, revenez à ceux qui vous aiment. Règle sans exception : Qui m'aime vous aime. Partout on vous chérit, on vous appelle pour la centième fois ; soignez-vous, vous qui nous êtes cher à tous. Adieu. Le 15 des kalendes de décembre, à Corcyre.

319. — A TIRON. Formies, février.

F. XVI, 8. Votre santé nous inquiète beaucoup. Les arrivants s'accordent à dire que le mal n'est pas dangereux, mais peut traîner en longueur. C'est une consolation et à la fois une cause de tourment, si je dois longtemps encore être privé d'une compagnie, dont votre absence me fait sentir plus vivement l'utilité et les charmes. Toutes mes pensées sont avec vous. Mais, je vous conjure de ne point vous exposer, faible encore, à une si longue navigation, et à un voyage d'hiver. Ne vous embarquez qu'à bon escient. Avec une santé faible, à peine peut-on se garantir du froid dans de bonnes habitations, et au milieu des villes. Jugez s'il est facile de se préserver de ses atteintes en voyage et sur mer. « Le froid est le grand ennemi des peaux délicates » dit Euripide. Mais fait-il autorité pour vous ? Je regarde, moi, ses vers comme autant d'axiomes. Soignez-vous, soignez-vous, si vous m'aimez, et revenez 306 nous vaillant le plus tôt possible. Adieu : aimez-moi toujours. Le fils de Quintus vous embrasse.

297. - ClCÉRON ET SON FILS A TlRON. Brindes, novembre.

F. XVI, 9. Nous vous avons quitté, comme vous le savez, le 4 des nones de novembre, nous sommes arrivés à Leucade le 8 des ides et le 7 à Actium, où nous avons été forcés par le mauvais temps d'y rester jusqu'au 6. Le 5, journée magnifique pour notre passage à Corcyre Là, le mauvais temps nous a encore retenus jusqu'au 16 des kalendes de décembre. Le 15 des kalendes de décembre nous avons parcouru une distance de 120 stades, du port de Corcyre à Cassiope, où les vents nous ont encore arrêtés jusqu'au 9 des kalendes. Beaucoup de gens se sont trop pressés de partir, et il en est résulté quantité de naufrages. — Le même jour, après souper, nous avons mis à la voile ; et, grâce au plus doux des austers; grâce à un ciel constamment serein, en une nuit et un jour, nous sommes arrivés, comme en nous jouant, à Hydrunte, en Italie. Le lendemain, qui était le 7 des kalendes, à la quatrième heure, le même vent nous faisait entrer à Rrindes, à l'instant même où Térentia, qui vous aime si fort, entrait par terre dans la ville. C'est seulement le 5 des kalendes de décembre que l'esclave de Cn. Plaucius m'a enfin apporté votre lettre tant désirée, datée des ides de novembre. De quel poids elle m'a soulagé! que ne m'a-t-elle ôté toute inquiétude? cependant Asclapon, votre médecin, assure qu'au premier jour vous serez sur pied. — Que puis-je dès lors vous dire? De vous garder jusque-là de toute imprudence. Je connais votre sagesse, votre esprit réfléchi, votre tendre affection pour moi. Vous ferez tout, je le sais, pour être bien vite au milieu de nous. Pourtant, je vous en conjure , ne précipitez rien. J'aurais bien voulu vous voir dispensé de la symphonie de Lyson, de peur d'une rechute à la quatrième semaine. Enfin , les égards ont prévalu sur le soin de votre santé. Au moins ne vous y exposez plus. J'ai prié Curius de se charger des honoraires du médecin et de vous donner tout l'argent qu'il vous faudrait. Je ferai les fonds à son ordre. Je vous laisse 284 un cheval et une mule à Brindes. Il est fort à craindre que les kalendes de janvier n'amènent a Rome de grands désordres. J'aurai soin de ne pas trop m'avancer. — Je finis en vous demandant, en vous conjurant de ne point vous embarquer à la légère. Les marins sont toujours pressés de partir. Us ne voient que leurs profits. De la prudence, mon cher Tiron, de la prudence ! Il vous reste une traversée longue et difficile. Tâchez de partir avec Mescinius. C'est un navigateur circonspect. Si vous ne le pouvez pas, cherchez quelque personne considérable qui ait autorité sur l'équipage. Ce sera me combler que d'avoir toutes ces attentions, et d'arriver sain et sauf. Adieu, notre cher ami, adieu. J'ai écrit sur tous les points au médecin, à Curius et à Lyson. Adieu, bonne santé.

163. — A TIRON. Rome

F. XVI, 10. Et moi aussi je voudrais bien qu'il vous fût possible de me rejoindre; mais je crains pour vous le voyage. La diète, les purgations , la force du mal vous ont épuisé. Les rechutes sont graves à la suite de maladies si graves; la moindre imprudence y expose. Aux deux jours nécessaires pour arriver à Cumes, ajoutez-en cinq autres sans interruption pour le reste du voyage. Je veux être à Formies le 3 des kalendes. Faites, mon cher Tiron, que je vous y trouve tout à liait vaillant. Privées de votre concours, mes études chéries, je devrais dire nos études chéries, sont dans une langueur mortelle. La lettre que vous m'avez envoyée par Acaste les a un peu ranimées. Pompée qui est là quand je vous écris, rit et plaisante; il voulait entendre quelque chose de moi ; je lui ai répondu que chez moi, sans vous, tout était mort. Revenez donc bien vite à ces Muses qui vous appellent. Je serai, le jour dit, Adèle à ma parole. Pourrais-je y manquer, quand c'est moi qui vous ai appris la signification étymologique du mot fidèle. Rétablissez-vous entièrement. Je suis tout prêt. Adieu. Le 14 des kalendes.

306. — CICÉRON ET SON FILS, TÉRENTIA ET TULLIA, QUINTUS ET SON FILS, A TIRON. Rome, 12 janvier.

F. XVI, 11. Il n'est lieu où vos bons services ne me fassent faute. C'est pour vous cependant et non pour moi que votre état de santé m'afflige. Mais puisque voilà la maladie devenue fièvre quarte (c'est ce que m'écrit Curius), j'espère qu'avec des soins vous ne vous en trouverez que mieux après. Seulement, soyez aimable, mon cher Tiron, et ne songez quant à présent qu'à vous rétablir tout à votre aise. Je sais que l'impatience vous consume; mais une fois bien portant, tout vous deviendra facile. Point de précipitation, je vous le défends. Le mal de mer peut avoir des effets graves pour un malade, et toute traversée est dangereuse en hiver. - Je suis entré à Rome la veille des nones de janvier. L'affluence a été telle au-devant de moi qu'on ne saurait imaginer rien de plus flatteur. Mais je tombe au milieu des brandons de la discorde, ou plutôt de la guerre civile. Je voudrais arrêter le mal, et je crois que j'y réussirais. Mais des deux côtés, il y a des gens qui veulent se battre et les passions se mettent à la traverse. César lui-même, notre cher ami César, écrit au sénat des lettres pleines de menace et d'aigreur, et cela au 295 moment même où il a le front de rester, en dépit du sénat, à la tête de son armée et de sa province. Et le cher Curion aussi est là qui l'excite. Enfin Antoine et Q. Cassius, sans aucune provocation, sont allés avec Curion rejoindre César. - Le sénat vient de déclarer la patrie en péril, et a chargé les consuls, les préteurs, les tribuns du peuple, et nous autres proconsuls de veiller à son salut. Depuis ce moment le danger redouble. Jamais les brouillons n'eurent un chef plus entreprenant à leur tête. De ce côté on se prépare sérieusement à se défendre, grâce au zèle et à l'autorité de Pompée qui s'y prend un peu tard à craindre César. Du milieu du brouhaha, le sénat, en fort grand nombre, n'a pas laissé de demander chaudement mon triomphe. Mais le consul Lentulus, pour se faire valoir, a dit qu'aussitôt les affaires du moment expédiées, il s'occuperait immédiatement de mon rapport. Je ne me fais pas importun et mes titres y gagnent d'autant dans l'opinion. On vient de partager l'Italie en régions de commandement. J'ai choisi Capoue. J'étais bien aise de vous mettre au courant de tous ces détails. Allons, allons, songez à votre santé et ne manquez pas une occasion de m'écrire. Adieu, adieu; la veille des ides de janvier.

316. — A TIRON. Capoue, 29 janvier.

F. XVI, 12. D'un mot jugez à quelle extrémité nous sommes réduits, moi, tous les gens de bien, et la république entière. Nous fuyons, laissant nos maisons et la patrie elle-même, exposées aux horreurs du pillage ou de l'incendie. Oui, les choses en sont à ce point qu'à moins d'intervention divine ou d'un coup du sort rien ne peut nous sauver. Depuis le moment où j'ai mis le pied dans Rome, je n'ai eu qu'une pensée, la concorde; je n'ai cessé de la prêcher, d'y travailler. Mais je ne sais quelle rage s'est emparée de toutes les têtes. J'ai beau crier qu'il n'y a rien de pis que la guerre civile. On veut se battre; les prétendus gens de bien, tout comme les méchants. Dans son fatal aveuglement. César, emporté par une sorte de démence et perdant la mémoire de son nom, et des honneurs dont on l'a comblé. César vient d'occuper Ariminium, Pisaure, Ancône, Arretium, et nous, nous quittons la ville. Est-ce sagesse, est-ce courage? c'est ce que je n'examine pas ici. Vous voyez quelle position! Or voici les conditions de César : que Pompée passe en Espagne; que les levées qu'on a faites, et nos garnisons soient licenciées : à ce prix, il promet de remettre la Gaule ultérieure à Domitius et la citérieure à Considius Nonianus, à qui elles sont échues; de venir solliciter en personne le consulat, de renoncer à toute prétention de candidature, lui absent, et de faire en personne les trois demandes 304 d'usage. On accepte tout, pourvu seulement qu’au préalable ses troupes évacuent les points occupés, et que les délibérations du sénat soient libres. S'il y consent, la paix est possible; paix peu honorable. On nous fait la loi. Mais il n'y a rien de pis que la position actuelle. S'il revient sur ses propres conditions, nous sommes prêts à la guerre; guerre qu'il soutiendrait difficilement sous le poids d'une rétractation. Tout dépend de l'arrêter, de lui fermer l'accès de la ville. Et l'on espère y réussir. Nos levées sont nombreuses, et nous croyons qu'il appréhende, par une marche sur Rome, de perdre les deux Gaules, ou il est en exécration partout, excepté chez les Transpadans. De plus il a sur ses derrières six légions d'Espagne et nos nombreux auxiliaires sous les ordres d'Afranius et de Pétréius. Il semble donc, en supposant que sa folie l'emporte, qu'il peut être accablé, si l'on parvient seulement à couvrir Rome. Déjà il vient de recevoir un coup terrible. T. Labiénus, qui a tant d'influence dans son armée, n'a pas voulu se rendre son complice. Il l'a quitté ; il s'est joint à nous. Cet exemple aura, dit-on, de nombreux imitateurs. Je commande encore la côte depuis Formies. Je ne veux pas de poste plus important, afin de donner plus de poids à mes lettres et à mes conseils de paix. Mais je prévois qu'en cas de guerre, j'aurai le commandement d'un camp et d'un certain nombre de légions. J'ai le chagrin de voir Dolabella dans les rangs de César. Je tenais à vous donner ces détails ; mais n'allez pas vous en laisser affecter au point de retarder encore votre convalescence. - Je vous ai recommandé de la manière la plus pressante à A. Varron que j'ai toujours trouvé excellent pour moi et plein d'amitié pour vous. Je l'ai prié de 'occuper de voire santé, de votre traversée, de tout ce qui vous touche enfin ; je ne doute pas qu'il n'y mette de l'intérêt. Il me l'a promis, et m'a dit à ce sujet les choses les plus aimables. Puisque je n'ai pu vous avoir quand j'avais le plus besoin de vos services et de votre dévouement, gardez- vous aujourd'hui de toute précipitation, et ne vous exposez pas, malade encore, ou dans la saison d'hiver, aux dangers d'une navigation. Je ne vous reprocherai jamais d'arriver trop tard, si vous revenez bien portant. Depuis M. Volusius qui m'a remis une lettre de vous, je n'ai vu personne. C'est tout simple. Comment mes lettres vous arriveraient-elles par une si mauvaise saison'? Ne vous occupez que de votre santé. Ne vous mettez en route que quand elle sera bonne et la navigation facile. Cicéron est à ma maison de Formies. Térentia et Tullie sont à Rome. Portez-vous bien. Le 4 des kalendes de février, à Capoue.

136. — A TIRON. Avril 10.

F. XVI, 13. Revenez-moi bien portant. Je ne vous demande rien autre. Je vous ai envoyé Ménandre, dont j'attends le retour avec la dernière anxiété. Si vous m'aimez, ayez bien soin de vous, et sitôt que vous aurez repris vos forces , accourez, accourez. Adieu.

137. — A TIRON. 10 Avril.

F. XVI, 14. Andricus n'est arrivé que le lendemain du jour où je l'attendais. Aussi j'ai passé une nuit d'effroi, une nuit cruelle. Quoique votre lettre ne dise pas comment vousêtes, elle m'a pourtant remis. Je ne m'abandonne à aucun plaisir, ne m'occupe d'aucune étude. Tant que je ne vous verrai pas, je ne suis capable de rien. Qu'on promette au médecin tous les honoraires qu'il demandera , je l'ai écrit à Ummius. On me mande que vous vous affectez beaucoup et votre état s'en ressent, à ce que dit le médecin. Si vous m'aimez, queje voie se ranimer en vous ce goût des lettres et du beau qui fait que vous m'êtes si cher. Il faut que l'esprit soit sain pour que le corps le devienne. Faites quelque chose. Ce n'est pas seulement pour vous, c'est pour moi que je vous en prie. Gardez Acaste ; vous serez mieux servi. Enfin conservez-vous pour moi. Le jour de mes promesses approche. Je l'avancerai même, si vous arrivez. Adieu. Adieu. Le 4 des Ides, à la sixième heure.

138. — A TIRON. Avril.

F. XVI, 15. Égypta est arrivé la veille des ides d'avril. La fièvre, m'a-t-il dit, vous avait entièrement quitté et vous vous trouviez assez bien. Cependant il vous est encore impossible d'écrire, et cela m'inquiète, d'autant qu'Hermia, qui devait arriver le même jour, n'a pas encore paru. Le trouble où je vis est inexprimable : que si vous m'en délivrez, moi, je vous délivrerai de tout soin pour toujours. Je vous écrirais plus longuement, si je vous croyais en état de lire. Vous avez de l'esprit, et vous savez à quel point je le prise. Eh bien! pour vous, pour moi, appliquez tout votre esprit à vous bien porter, et veillez sans cesse sur vous. Adieu. —J'avais fini ce mot : voici Hermia qui arrive. Il me remet une lettre. Comme votre pauvre main tremble! Il n'y a rien d'étonnant après une maladie si grave. Je vous renvoie Égypta ; il est d'un bon caractère et je crois qu'il vous aime. Il restera près de vous. J'envoie avec lui un cuisinier dont vous pouvez avoir besoin. Adieu.

170. DE QUINTUS A SON FRÈRE. Bretagne.

F. XVI, 16. Oui, mon cher Marcus, aussi vrai que vous m'êtes cher, vous et mon Cicéron et votre petite Tullie, et votre bon fils, vous m'avez rendu heureux en réparant une indignité de la fortune, en faisant de Tiron un ami, au lieu d'un esclave. J'ni sauté de joie, je vous assure, quand j'ai lu votre lettre et la sienne. Je vous remercie, je vous félicite! Si je regarde comme un bonheur d'avoir près de moi quelqu'un d'aussi dévoué que Statius, que dire de celui chez qui les mêmes qualités se retrouvent, accompagnées de tant d'autres mille foré préférables encore, du goût des lettres, du charme de la conversation, de tous les dons du cœur ! J'ai bien des motifs pour vous aimer, mon frère ; mais aujourd'hui je vous aime davantage pour ce que vous venez de faire et pour votre empressement à me le dire. Je vous reconnais là tout entier. Il n'est rien que je n'aie promis aux gens de Sabinus, et je tiendrai parole.

526. A TIRON.

F. XVI, 17. Je vous vois venir. Vous voulez aussi qu'on fasse des recueils de vos lettres. Mais, ii propos, vous qui êtes ma règle en fait de style, ou avez-vous pris cette expression insolite, en soignant fidèlement votre santé ? De quel droit ce. fidèlement se trouve-t-il là? Dans son sens propre fidèlement caractérise des services rendus. Il se prend aussi très-souvent au figuré. Par exemple, on peut bien dire une doctrine, une maison, un art, et même un champ fidèle, et cela sans sortir de la réserve que Théophraste aime dans la métaphore. Nous en reparlerons. — Démétrius est venu me voir, avec quel cortège, grands Dieux! Je lui ai faussé compagnie, vous comprenez. Vous ne l'avez pas vu sans doute. Il reviendra demain, vous le verrez. Pour moi, dès le matin, je compte bien être parti. Votre santé m'inquiète. Ne songez pas à autre chose et faites tout ce qui est nécessaire. Persuadez-vous que vous êtes avec moi et que tout marche ici dans la perfection. Je vous sais gré d'avoir rendu service a Cuspius; c'est un homme à qui je veux beaucoup de bien. Adieu.

668. — A TIRON.

F, XVI, 18. Quoi donc! Cela ne convient pas dites-vous. Au contraire; et même il faut mettre: A SON CHER TIRON. Cependant je l'effacerai si vous craignez l'envie, dont, pour mon compte, je me suis toujours fort peu soucié. Je suis charmé que la transpiration vous ait réussi. Si le séjour de Tusculum vous fuit le même bien, bons Dieux, que j'en serai plus aise encore ! Si vous avez de l'amitié pour moi, comme vous en avez en effet ou comme vous en faites semblant à merveille, et de façon à y réussir, je vous conjure de soigner votre santé, cette santé que jusqu'a présent vous avez si mal servie, pour vouloir trop bien me servir moi-même. Vous n'ignorez pas ce qu'elle exige : " des digestions faciles, point de fatigue, un exercice modéré, du repos d'esprit, le ventre libre. .." Je vous en prie, revenez-moi beau garçon; je vous en aimerai mille fois davantage, vous et Tusculum. Engagez Parhédrus à traiter lui-même du jardin. Cela fera peut-être impression sur le jardinier. Ce misérable faquin donnait cent mille sesterces pour un jardin mal abrité, sans eau, sans clôture, sans habitation. N'est-ce pas se moquer de moi que de me proposer une telle dépense? Mettez-lui le feu sous le ventre, comme j'ai fait à Mothon. Je m'en trouve maintenant comme sur un lit de roses. Quoique je n'aie que trop d'eau , où en est , je vous prie , l'affaire de la fontaine Crabra ? Je vous enverrai une horloge et des livres, s'il fait beau. Mais êtes-vous donc absolument sans livres? Ne composez-vous pas quelque chose de Sophocléen? En ce cas, montrez-le. A. Ligurius, client de César, vient de mourir. C'était un homme de bien, et entièrement dans mes intérêts. Mandez-moi quand je puis compter sur vous, et ayez bien soin de votre santé. Adieu.

528. — A TIRON.

F. XVI, 19. J'attends une lettre de vous; vous avez beaucoup de choses à me dire. Je vous attends vous-même avec plus d'impatience encore; mettez Démétrius dans nos intérêts et tâchez d'en tirer quelque chose de bon. Je m'abstiens de vous donner conseil sur l'affaire d'Aufidius. Je sais qu'elle vous tient au cœur, mais terminez-la. Si c'est le motif qui vous retient, j'admets l'excuse : sinon accourez. Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Adieu.

527. — A TIRON.

F. XVI, 20. Aussi vrai que je vis, mon cher Tiron, votre santé m'inquiète. J'aime pourtant à croire qu'en observant strictement votre régime, vous serez bientôt rétabli. Mettez mes livres en ordre; quant au catalogue, prenez les instructions de Métrodore, puisqu'il faut en passer par où il veut. Faites à l'égard du jardinier ce que vous jugerez à propos. Vous pouvez aller voir les gladiateurs le jour des kalendes , puis revenir le lendemain. Je n'y trouve pas le moindre inconvénient pour mon compte. Mais il faudra voir comment vous vous trouverez. Si vous avez de l'amitié pour moi, ayez bien soin de votre santé. Adieu.

796. — CICERON LE FILS A SON BIEN-AIME TIRON. Athènes.

F. XVI, 21. J'attendais vos messagers avec impatience. Enfin, après quarante-six jours de route, les voila qui arrivent, à ma grande joie. La lettre de mon père me comble : il est si bon et je l'aime tant! La vôtre, qui est la plus aimable du monde, ajoute encore à mon bonheur. Je ne me repens pas, je m'applaudis au contraire de ne vous avoir point écrit la dernière fois, puisque mon silence me vaut tous ces témoignages de bonté. Quelle satisfaction de voir que vous ne vous fassiez pas tirer l'oreille pour accepter ma justification! Au moins vous serez content dorénavant , mon cher Tiron ; oui, vous serez content de moi, n'en doutez pas; je veux me mettre en quatre pour augmenter chaque jour la bonne opinion qu'on commence à prendre sur mon compte; et, puisque vous me promettez de chanter partout mes louanges, allez ferme et ne craignez rien. J'ai tant de regret et de remords de mes erreurs de jeune homme, que non-seulement mon cœur les prend en haine, mais que le souvenir seul m'en est odieux. Je sais la part que vous avez prise à mes tribulations et à mes chagrins. C'est tout simple, votre intérêt autant que le mien vous met de mon bord. Ne serez-vous pas toujours de moitié dans ce qui m'arrivera d'heureux? Je ne vous ai donné que trop de sujets de chagrin. Eh bien! je vous donnerai au double des sujets de joie. Par exemple, de moi à Cratippe, c'est l'attachement d'un fils plutôt que d'un disciple. Je me fais un plaisir d'aller l'entendre à ses cours , et j'ai une véritable passion pour ses délicieux entretiens. Je passe avec lui des journées entières et souvent une partie des nuits. Je le retiens à souper aussi souvent que possible : depuis que j'ai établi cette habitude, nous le voyons quelquefois, se glissant a pas de loup, venir nous surprendre à table. Il dépose alors la gravité du philosophe pour causer et rire. Arrangez-vous donc pour venir au plus vite faire la connaissance d'un homme si charmant et si distingué. Vous parlerai-je de Bruttius, que je ne laisse bouger d'auprès de moi? Point de mœurs plus sévères et de compagnie plus aimable. Il sait, au milieu de propos joyeux, faire naître des questions littéraires et philosophiques. Je lui ai loué un logement près de moi; et le pauvre Cicéron , tout serré qu'il est , trouve alors moyen de venir en aide a son maigre voisin. J'ai des jours pour déclamer avec Cassius en grec, en latin. J'aime mieux m'exercer avec Bruttius. Je me suis fait un petit cercle d'amis, composé d'hommes que Cratippe a amenés avec lui de Mytilène, tous gens instruits et dont il fait le plus grand cas. Je vois aussi beaucoup Épicrate, qui tient le premier rang à Athènes, Léonide et autres personnes de même considération. Voilà comme mon temps se passe. A l'égard de Gorgias dont vous me parlez, il m'était fort utile pour mes exercices quotidiens de déclamation ; mais la volonté de mon père avant tout : il m'avait écrit d'une manière formelle de l'éloigner. Je n'ai pas balancé; l'insistance eût paru suspecte, et j'ai réfléchi qu'il est toujours bien grave de mettre en question ce qu'un père a décidé. Croyez d'ailleurs que près de moi les conseils de votre amitié seront toujours les bienvenus, et me trouveront toujours reconnaissant. — J'accepte l'excuse de vos occupations : vous êtes accablé, dites-vous ; c'est votre habitude, je le sais. Vous avez acheté une ferme, j'en suis ravi, et je souhaite que vous n'ayez qu'à vous applaudir du marché. Ne vous étonnez pas si je choisis cet endroit de ma lettre pour vous féliciter, car je suis à peu près l'ordre de la vôtre. Vous voilà donc propriétaire. Adieu les élégantes manières de la ville. Vous allez être un Domain de la vieille trempe. Savez-vous comment je m'amuse à me représenter votre aimable figure? Je vous vois marchandant des instruments aratoires, causant avec des paysans, et mettant soigneusement de côté les pépins des fruits que vous mangez au dessert. Raillerie à part, je suis aussi fâché que vous de n'avoir pas été en position de vous aider dans cette grande affaire; mais comptez entièrement sur moi, mon cher Tiron, si jamais je puis moi-même compter sur la fortune. Ne sais-je pas bien que nous sommes à deux pour jouir de votre acquisition? — Mille remerciements pour mes commissions. Je suis bien touché de votre diligence ; ce que je vous demande, c'est de m'envoyer au plus tôt un secrétaire, et, autant que possible, un Grec. Je perds un temps infini à transcrire mes notes. — Sur toutes choses, ayez soin de votre santé, pour que nous puissions bien philosopher ensemble. Je vous recommande Antéros. Portez-vous bien.

525. — A TIRON.

F. XVI, 22. Votre lettre me fait espérer que vous êtes mieux. Combien je le souhaite ! n'épargnez rien pour vous remettre tout à fait, et n'allez lias vous figurer que je sois contrarié de ne pas vous avoir. C'est être avec moi que de vous soigner, et je vous aime mieux cherchant votre santé que la satisfaction de mes yeux et de mes oreilles. C'est pourtant mon bonheur, vous le savez , de vous voir et de vous entendre. Mais je tiens plus encore à vous savoir bien portant. J'ai suspendu mon travail, parée que je n'aime point à écrire moi-même. Je lis et j'y prends plaisir. S'il y a quelques mots de ma main que les secrétaires ne puissent déchiffrer, donnez-leur en l'explication : il n'y a de difficile qu'une seule addition interlinéaire dont j'ai peine moi-même à me tirer. C'est le trait de Caton à quatre ans. Ne perdez pas de vue le triclinium (salle à manger). Tertia viendra, pourvu que Publius ne soit pas prié. Ce Démetrius-là n'a jamais eu beaucoup de rapports avec celui de Phalère; c'est aujourd'hui un Billiénus renforcé. Aussi je vous nomme mon lieutenant. Observez-le bien. Il y a pourtant à dire.... mais quant à ces choses-là vous savez le reste. En définitif, si vous avez un entretien avec lui, vous m'en donnerez le détail. Ce sera un texte pour ma réponse et j'aurai une plus longue lettre de vous. Prenez soin de votre santé, cher Tiron, vous ne pouvez rien faire qui me touche davantage.

706. — A TIRON. Pouzzol.

F. XVI, 23. Eh bien! faites la déclaration pour cet argent, si vous le pouvez. Ce n'est pas que dans l'espèce une déclaration soit nécessaire. Toutefois Balbus m'écrit qu'il a si mal aux yeux qu'il ne peut desserrer les lèvres. Que fait Antoine avec sa loi? Qu'on me laisse tranquille à mes champs, voilà tout ce que je demande. J'ai écrit à Bithynicus. C'est vous que touche l'exemple de Servilius, puisque vous vous souciez de vieillir. Atticus, qui m'a vu autrefois sujet à des paniques, me croit toujours prêt comme lui à prendre l'alarme. Il ne sait pas quel rempart je me suis fait de la philosophie, et il fait du bruit parce qu'il a peur. Pour en revenir à Antoine, je veux conserver son amitié, cette amitié qui a vieilli sans nuage. Je lui écrirai donc, mais pas avant de vous avoir vu. Cependant je ne vous empêche pas de payer le billet : avant la jambe est le genou. J'attends demain Lepta, et j'aurai besoin de votre miel pour faire passer son absinthe. Adieu.

713. — A TIRO. Mai.

F. XVI, 24. Je vous ai envoyé Harpalus ce matin; il n'y a rien de nouveau; mais comme voici une occasion directe, je vous écris encore, pour vous parler toujours des mêmes choses. Ce n'est pas que je me défie de votre exactitude; mais l'affaire est assez considérable pour me préoccuper. J'ai, comme dit le proverbe grec, pourvu à tout, de la poupe à la proue, en vous détachant de moi pour aller régler mes comptes. Il faut satisfaire d'abord Ofillius et Aurélius. Si vous ne pouvez avoir de Flamma toute la somme, tachez d'en arracher au moins une partie. Sur toutes choses, faites qu'il ait soldé aux kalendes de janvier. Terminez pour le transport, et voyez ce qu'il y a à faire quant au payement anticipé. Mais laissons là les affaires privées, et passons aux affaires publiques. Je veux des détails sur tout. Que fait Octave? que fait Antoine? De quel côté se tourne l'opinion? Que pensez-vous vous-même? Je ne me tiens pas, tant je brûle de partir; mais st! attendons une lettre de vous. Sachez que Balbus était à Aquinum le jour où on vous l'avait dit, et qu'Hirtius y arriva le lendemain. Ils allaient l'un et l'autre aux eaux, je le suppose. Qu'auront-ils fait? Veillez à ce qu'on avertisse les gens d'affaires de Dolabella. Il faudra aussi que Papia soit citée. Adieu.

797.— CICERON LE FILS A SON BIEN CHER TIRON. Athènes.

F. XVI, 25. Vous vous justifiez à merveille d'être resté longtemps sans m'écrire; mais, je vous en prie, n'ayez pas souvent besoin devons justifier. J'apprend., bien ce qui se passe par les bruits et les nouvelles; de plus, mon père m'écrit ses volontés, mais la moindre petite lettre de votre main aurait tant de charme! c'est vraiment un besoin pour moi que votre correspondance; et gardez-vous de croire que vous puissiez tous acquitter par des excuses aussi bien que par des lettres. Adieu.

676. -- QUINTUS A SON CHER TIRON.

F. XVI, 26. Je vous ai dit à part moi bien des injures, quand j'ai vu pour la seconde fois les dépêches arriver sans lettre de vous. C'est un crime dont vous ne pouvez en conscience refuser de subir la peine. Prenez Marcus pour avocat, et voyez, je vous le conseille, si en mettant beaucoup de temps à élucubrer, à revoir, à commenter votre défense, il parviendra à démontrer que vous n'êtes pas coupable. Je me rappelle une ancienne habitude de notre mère : elle cachetait les bouteilles vides comme les pleines, afin qu'on ne pût pas en boire à la dérobée de pleines qu'on eût ensuite rangées parmi les vides. Eh bien! je vous en prie, faites votre profit de cet exemple. Si vous n'avez rien à mettre dans votre lettre, ne laissez pas de m'écrire encore, sans quoi c'est un vol trop à découvert que vous me faites. Oui un vol , car vos lettres ne sont jamais vides pour moi. Elles exhalent toujours un parfum exquis. Aimez-moi et portez-vous bien.

795. - Q. CICÉRON A SON CHER TIRON.

F. XVI, 27. Me voilà fustigé de main de maître pour mon silence. Mon frère m'en écrivait bien moins par ménagement sans doute, ou plutôt il était pressé. Vous, vous dites les choses tout net surtout sur les futurs consuls (Hirtius et Pansa.). Je les connais à fond, esprits sans ressort, blasés de plaisirs, énervés par la débauche. S'ils ne quittent le gouvernail, la république est exposée à un naufrage. Ce qu'ils ont fait pendant la campagne, en face du camp des Gaulois, est inimaginable. Le brigand (Antoine), si l'on n'y met bon ordre, va les gagner par la communauté de vices qui existent entre eux et lui. Il faut chercher appui dans la puissance tribunitienne, faire appel aux bons citoyens. Pour moi, j'ai de ces deux hommes une. idée telle, que je ne confierais pas Césène à l'un, ni à l'autre les caves des boutiques Cossutiennes. — Je vous l'ai déjà dit, je vous aime comme ma prunelle; je compte vous voir le 3 des kalendes, et, fut-ce en plein forum, j'irai vous baiser sur les deux yeux. Aimez-moi. Adieu.

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