Epistulae ad familiares
92.. — A LENTULUS, PROCONSUL, Rome, janvier.
F., I, 1 Le public, qui voit le zèle, je dirai plus, le filial dévouement que je fais éclater pour vous en toute occasion, trouve que je fais beaucoup; moi seul je trouve que je fais peu. Dans d'autres temps, vous vous occupiez de moi, et vous avez réussi. Je m'occupe de vous maintenant; et, quand je songe à la grandeur de vos services, c'est mon supplice de ne pouvoir vous rendre la pareille. Voici où nous eu sommes. Ammonius, l'envoyé du roi, nous attaque ouvertement, l'argent à la main : ce sont toujours les mêmes courtiers, ces créanciers de Ptolémée qui poussaient l'affaire avant votre départ. Ce que le roi peut avoir de partisans, et il en a peu, demande Pompée. Le sénat objecte la prétendu oracle, non par scrupule religieux, mais par éloignement pour le prince, dont il voit de mauvais oeil les moyens de corruption. Il n'est sorte de représentations et de prières que je ne fasse à Pompée. Je ne lui épargne pas même les reproches pour l'empêcher de tremper dans cette infamie. Mais ce sont des conseils et des supplications dont nous pourrions nous dispenser; car en particulier, comme au sénat, il plaide lui-même votre cause avec plus d'éloquence, d'autorité, de zèle et de chaleur que personne. Il ne tarit pas sur ce qu'il vous doit de gratitude, sur ce qu'il vous porte d'affection Vous savez que Marcellinus est votre antagoniste en cette affaire. En toute autre occasion, dit-il, vous pouvez compter sur son vigoureux appui. Je prends toujours acte de cette parole. Il ne voit et ne veut voir que l'oracle. Il n'y a pas moyen de le faire sortir de là. — Voilà où nous en étions avant les ides. Mais il faut que je vous dise ce qui s'est passé depuis le jour des ides que j'ai écrit ce qui précède. Hortensius, moi et Lucullus, nous nous soumettons à l'oracle en ce qui concerne l'armée : il n'y aurait pas moyen d'arriver autrement. Nous réclamons en même temps l'exécution du sénatus-consulte rendu sur votre rapport, et qui vous charge de rétablir le roi. Nous ferons valoir votre position. L'oracle ne veut pas d'armée, soit! Mais que le sénat vous maintienne votre mandat. Crassus est d'avis de trois commissaires; il n'exclut pas Pompée; il préfère même ceux qui ont. des commandements. M. Bibulus veut aussi trois commissaires, mais qui n'aient pas d'autres fonctions. Les consulaires opinent tous comme Bibulus, excepté Servilius, qui ne veut entendre parler du rétablissement du roi d'aucune manière ; Volcatius, qui se prononce pour Pompée, suivant la proposition de Lupus; et Afranius,qui appuie Volcatius. Cette dernière circonstance rend fort suspects les sentiments de Pompée; elle montre que tous ses amis sont d'accord avec Volcatius. On est en ce moment dans le coup de feu, et déjà la chance tourne. Libon et Hypséus font assaut de démarches et d'efforts; les familiers de Pompée travaillent à qui mieux mieux ; si bien qu'on ne peut plus douter aujourd'hui qu'ils n'aient tous son mot. Ses adversaires ne sont pas même pour vous, parce que vous l'avez trop exalté. Quant à moi, mon influence est gênée singulièrement par les obligations même que je vous ai, et le désir secret qu'on suppose à Pompée est encore contre moi. Il y avait déjà, sans qu'on s'en doutât, bien du mal fait, longtemps avant votre départ, par le roi lui-même, par les intimes et la famille de Pompée. Les consulaires ont été influencés ou vertement, et le dépit a mis le comble à leurs mauvaises dispositions. Telles sont les circonstances au milieu desquelles je me trouve. Je vous resterai fidèle, à la face de tous, et vos amis pourront voir qu'en votre absence mes sentiments ne changent point. La question deviendrait bien simple, si ceux qui vous doivent le plus ne l'oubliaient pas..
93. — A LENTULUS, PROCONSUL. Rome, janvier.
F. 1, 2. On n'a rien fait au sénat le jour des ides de janvier. Presque tout le temps a été pris par une discussion entre le consul Lentulus et le tribun du peuple Caninius. Moi aussi j'ai eu la parole assez longtemps. Ce que j'ai dit de votre dévouement au sénat m'a paru faire une vive impression sur l'assemblée. Le lendemain, on a voulu avoir l'avis sommaire de chacun. Le sénat nous était redevenu tout à fait favorable. Je l'ai bien vu, soit pendant mon discours, soit pendant l'appel des noms et des votes. Bibulus opina pour charger trois commissaires du rétablissement du roi; Hortensius, pour vous en confier le soin sans armée; Volcatius, pour en charger Pompée. Ensuite on demanda la division sur la proposition de Bibulus. En ce qui concerne l'oracle, il ne pouvait plus y avoir difficulté; tout le monde fut de son avis. En ce qui concerne les trois commissaires, on vota pour : toute autre chose (Formule de vote négatif).
— Arrivait la proposition d'Hortensius, lorsque Lupus, tribun du peuple, prétendit qu'ayant fait le rapport pour Pompée, il avait un droit de priorité sur les consuls, pour faire le partage des voix. Il n'y eut qu'un cri contre cette prétention, tant elle parut extraordinaire et mal fondée. Les consuls ne l'approuvaient ni ne la combattaient d'une manière décidée. Ils voulaient gagner du temps, et ils y ont réussi. Plusieurs fractions de l'assemblée allaient se réunir à l'avis d'Hortensius, tout en parlant tout haut dans le sens de Volcatius. On commençait à voter, malgré les consuls, qui voulaient de la proposition de Bibulus. Le débat s'étant prolongé jusqu'à la nuit, la séance fut levée. Le hasard voulut que je soupasse le soir même chez Pompée. L'occasion était belle. Depuis votre départ, nous n'avions jamais eu au sénat une meilleure journée. Je causai à fond, et je crus voir ses dispositions se modifier successivement, et se prononcer enfin tout à fait pour vous. Il est certain que quand il me parle, il m'est impossible de lui supposer une arrière-pensée; mais si je vois ses amis, dans quelque rang que je les prenne, il m'est démontré, ce qui est d'ailleurs à présent clair pour tout le monde, que depuis longtemps la corruption agit par des affidés, de l'aveu, sans doute, du roi et de ses conseillers. C'est aujourd'hui le 16 des kalendes de février. Je vous écris avant le jour. Il doit y avoir assemblée du sénat. J'y soutiendrai, j'espère, autant que possible, la dignité de mon caractère, au milieu de tant de trahisons et de mauvaise foi. Quant à l'intervention populaire, nous avons gagné du moins qu'on ne puisse mettre le peuple en mouvement, sans fouler aux pieds les auspices, blesser les lois et recourir ouvertement à la violence. Hier, le sénat a dû faire très sérieusement usage de sa prérogative; et, maigre l'opposition de Caton et de Caninius, le décret n'en a pas moins été voté. Je suppose qu'on vous l'a envoyé. Je vous tiendrai au courant des autres nouvelles. Comptez sur mes soins, mon zèle, mon crédit, mes efforts pour que les choses se passent convenablement.
96. — A P. LENTULUS, PROCONSUL. Rome, janvier.
F. 1, 3. Je suis intimement lié depuis longtemps avec A. Trébonius, qui a, dans votre gouvernement, des affaires considérables et fort claires. Il a toujours été en grande faveur dans la province, et son mérite personnel n'y a pas moins contribué que l'influence de mon nom et la recommandation de ses amis. Il sait votre amitié pour moi, l'intimité de nos rapports, et il se persuade qu'un mot de moi le mettra dans vos bonnes grâces. Faites, je vous prie, que sa confiance ne soit pas trompée. Je vous recommande ses affaires, ses affranchis, ses agents, tout son monde. Je vous prie surtout de confirmer les dispositions déjà arrêtées dans son intérêt par T. Ampius. Enfin montrez-lui, par vos bons procédés en toutes choses, que ma recommandation n'est pas auprès de vous une recommandation vulgaire.
94. — A P. LENTULUS, PROCONSUL. Rome, janvier.
F. I, 4. A la séance du 16 des kalendes de février, notre attitude était superbe; nous avions pulvérisé la proposition de Bibulus pour les trois commissaires. Il ne nous restait plus à combattre que celle de Volcatius. Nos adversaires élevèrent mille chicanes pour gagner du temps. Ils voyaient bien que le grand nombre des sénateurs présents, le peu de divergence des opinions et l'extrême défaveur de toute proposition n'ayant pas pour objet de vous confier les intérêts du roi, allaient nous donner gain de cause. Curion a été fort malveillant; Bibulus, beaucoup mieux, et presque pour nous. Mais Caninius et Caton déclarèrent qu'ils ne porteraient pas de lois devant le peuple avant les comices. Or d'après la loi Pupia, comme vous le savez, le sénat ne peut pas s'assembler avant les kalendes de février, ni même pendant tout le mois, si les députations ne sont au préalable ou données ou refusées. L'opinion générale à Rome est que le prétexte de l'oracle a été mis en avant par vos ennemis et vos envieux, moins par opposition contre vous que dans la vue de dégoûter tout le monde d'Alexandrie, dont on ne veut que parce qu'il y aurait une armée à commander. Personne ne suppose au sénat une seule pensée qui ne soit honorable pour vous. Chacun sait que si on n'a pas pu faire l'épreuve de la division, c'est l'effet d'une intrigue de nos adversaires. Mais s'ils veulent maintenant couvrir du nom du peuple quelque manoeuvre scélérate, les mesures sont prises. Ils n'y parviendront qu'en foulant aux pieds la religion et les lois, et qu'en recourant à la force brutale. Dois-je vous parler de mes efforts et des indignes procédés de quelques personnes? De mes efforts? Mais quand je verserais jusqu'à la dernière goutte de mon sang, je me croirais encore en reste avec vous. Des procédés des autres? Épargnez-moi un récit trop pénible. Si la violence s'en mêle, je ne réponds de rien, surtout avec des magistrats aussi énervés que les nôtres ; à cela près, je vous garantis l'élan du sénat et du peuple romain pour vous maintenir et vous élever au rang qui vous est dû.
98. — A P. LENTULUS, PROCONSUL. Rome, février.
F. I, 5. (1ere part). Une des choses que j'ai toujours désirées avec le plus de passion, c'est de vous montrer et de montrer au monde entier, combien mon coeur est fidèle à la reconnaissance. Eh bien ! en voyant la tournure des événements depuis votre départ, j'en suis à regretter amèrement que vous ayez eu à mettre à l'épreuve mon zèle et le dévouement de vos amis. Vous voyez, vous sentez, à ce que je comprends par vos lettres, que les hommes vous sont aussi fidèles dans vos prétentions à un honneur qui vous est dû, qu'ils me l'ont été dans l'affaire de mon rétablissement. J'avais tout mis en jeu pour le succès, efforts, démarches, influences, lorsque cette odieuse déclaration de Caton est venue soudain déjouer mes combinaisons, et nous a fait passer du doute à l'excès de la crainte. Après ce coup, il faut tout redouter, surtout les perfidies. Pour Caton personnellement, quoi qu'il arrive, je saurai lui tenir tête. — Sur le fond des choses, je veux dire l'affaire d'Alexandrie et les intérêts du roi, mes efforts, je le garantis, ne vous laisseront rien à désirer ni à vous là-bas, ni ici à vos amis. Mais je tremble que la mission ne nous échappe, ou que l'entreprise ne soit abandonnée; et je ne sais ce qui me déplairait le plus de l'alternative. A toute force, il y aurait un pis aller pour lequel nous pencherions assez, Sélicius et moi; ce serait, tout en n'abandonnant pas le roi, d'empêcher cette nomination dont nous ne voulons pas, et ([u'on regarde déjà comme faite. Le tout sera mené avec prudence, et de façon à ne pas froisser si on réussit; et, dans le cas contraire, à éviter l'apparence d'un échec. Vous devez, de votre côté, avec votre sagesse et l'élévation de vos sentiments, considérer toute grandeur et toute dignité comme dérivant de votre vertu, de vos actions, de votre caractère, et vous persuader qu'en vous dérobant quelque chose des avantages que la fortune vous réservait, les méchants se font plus de tort qu'à vous. Il ne se passe pas une minute que je ne m'occupe de vos affaires; je réfléchis ou j'agis, et je ne fais rien sans Sélicius. Vous n'avez pas d'ami plus sage, plus fidèle, plus dévoué.
100. — A P. LENTULUS, PROCONSUL. Rome, février.
F. I, 5 (IIe part). Vous ne manquez pas, je pense, de correspondances et de messages pour vous instruire des nouvelles du jour et des faits accomplis : mon rôle, à moi, est de m'occuper de l'avenir et de vous annoncer les événements en germe. Depuis la scène du 8 des ides de février, où Pompée, défendant Milon dans l'assemblée du peuple, fut accueilli par des clameurs et des injures; depuis la dure et sanglante accusation que Caton lui lança en plein sénat, au milieu d'un silence profond, je le trouve tout consterné, et je crains qu'il ne songe plus à l'affaire d'Alexandrie, laquelle est encore dans le même état par rapport â nous; car le sénat ne vous a ôté que ce qu'il ne veut, par scrupule religieux, donner à personne. Or donc, le roi verra qu'il ne sera pas rétabli par Pompée, comme il s'en flattait, et qu'à moins que ses intérêts ne vous soient remis, son sort est de languir désormais dans l'oubli et dans l'abandon. Alors il faudra bien qu'il se jette entre vos bras : voilà mon espérance, et c'est dans ce but que je manoeuvre. l'as le moindre doute qu'il ne se tourne vers vous, pour peu que Pompée dise un mot. Mais vous connaissez Pompée, son apathie, son humeur taciturne. Je ne négligerai rien pour arriver au bout. J'espère avoir raison aussi des injurieuses difficultés élevées par Caton. Entre tous les consulaires, je ne vous vois réellement d'amis qu'Hortensius et Lucullus. Chez tout le reste, malveillance sourde ou inimitié non déguisée. Ayez courage et confiance. Votre adversaire est un homme bien léger. L'orage passera, et vous retrouverez et les égards qui vous sont dus, et la gloire qu'on vous dispute.
101.— A P. LENTULUS, PROCONSUL. Rome, mars.
F. I, 6. Vous saurez par Pollion ce qui se passe; il a assisté, présidé à tout. Dans la douleur extrême que j'éprouve à votre sujet, je me console pourtant en pensant qu'infailliblement la sage conduite de vos amis et le temps qui affaiblit tout, jusqu'au venin de l'envie et de la haine, finiront par triompher de la perversité des hommes. C'est une consolation aussi pour moi que le souvenir de mes disgrâces dont je retrouve une image dans les vôtres ; si ce n'est qu'il y va pour vous de peu de chose, et qu'il y allait de beaucoup plus pour moi : le rapport est si frappant, que vous me pardonnerez, j'espère, si je parle avec quelque sang-froid d'un résultat auquel vous étiez vous-même résigné d'avance. Restez tel que je vous connais et vous ai connu, comme disent les Grecs, à l'âge ou vous aviez encore l'ongle tendre. Les attaques de l'envie donneront du relief à votre gloire. Je suis toujours à votre service en tout et pour tout sur ce point; votre attente ne sera pas trompée.
113. A P. LENTULUS, PROCONSUL
F. I, 7. J'ai reçu la lettre où vous vous montrez si reconnaissant de mon exactitude à vous mettre au courant de ce qui se passe, et de toutes les preuves d'affection que je vous donne. Mais en vous aimant tendrement, que fais-je, sinon me montrer tel que vous m'avez forcé d'être? Et quand je vous écris, n'est-ce pas une douce satisfaction pour moi de m"entretenir avec vous en dépit de la distance et du temps? Si ce commerce est moins suivi que vous ne le souhaiteriez, c'est que mes lettres ne sont pas de celles qu'on peut confier au premier venu. Mais chaque fois que je trouverai une occasion sûre, J'en profiterai, n'en doutez pas. - Vous désirez savoir comment chacun s'est montre et conduit à votre égard, .le serais fort en peine de le dire de chacun en particulier; je m'en référerai à ce que je vous ai déjà dit en général, et qu'aujourd'hui j'affirme en parfaite connaissance. Les hommes qui vous devaient le plus, et qui pouvaient le mieux vous servir, sont précisément ceux qui se sont montrés les plus envieux de votre grandeur ; et, sous ce rapport, sauf la différence des positions, il y a complète ressemblance entre ce que vous venez d'éprouver et ce que j'éprouvai jadis. Ceux qui avaient eu à souffrir du rigoureux accomplissement de vos devoirs envers la république, vous ont fait guerre ouverte, tandis que ceux dont vous aviez défendu les prérogatives, l'honneur et les principes, sont moins reconnaissants du courage que vous y avez montré, qu'ennemis de votre gloire. Par compensation, ainsi que je vous l'ai mandé précédemment, Hortensius a montré un zèle admirable, et Lucullus, une grande bonne volonté. Parmi les magistrats, L. Racilius a été plein de loyauté et de coeur. Quant aux luttes, aux combats que j'ai soutenus moi-même, je vous dois tant, que peut-être aura-t-on vu dans ma conduite un mouvement de gratitude plutôt qu'un acte de conviction. — A près cela, je ne vois pas un seul consulaire à qui je puisse rendre ce témoignage, qu'il ait fait des voeux, ou qu'il ait agi pour vous, ou qu'il ait donné signe de bienveillance. Pompée, a qui je parle et qui me parle lui-même souvent de vous. Pompée, vous le savez, n'a presque point paru au sénat dans ces derniers temps. Il m'a été facile de voir cependant qu'il avait été on ne peut plus touché de votre dernière lettre. Moi, je ne suis pas seulement touché de votre esprit de conduite et de votre sagesse : je les admire. Vous venez, par cette lettre, de vous assurer l'amitié d'un homme éminent, qui vous était attaché déjà par la reconnaissance, mais qui pouvait vous croire refroidi à cause des vues personnelles qu'on lui a prêtées. Il a toujours été pour vous, même au moment de la terrible épreuve de Caninius; mais depuis votre lettre, c'est de tout coeur qu'il veut votre élévation, et sert vos intérêts. J'ai longtemps raisonné avec lui ; et dans ce que je vais vous dire, c'est sa manière de voir, son opinion personnelle, que je vous exprimerai. Puisqu'il n'y a pas de sénatus-consulte qui annule votre mission relative au loi d'Alexandrie, et attendu que le principe de non-intervention absolue qui a prévalu depuis, non sans opposition, vous le savez, passe généralement pour un effet de l'irritation de quelques hommes, et non d'une résolution réfléchie du sénat, c'est à vous, qui disposez de la Cilicie et de Chypre, à juger votre position et vos moyens. Si les circonstances sont telles que vous puissiez dominer Alexandrie et l'Égypte, il est de votre honneur, il est de l'honneur de Rome, après avoir placé d'abord le roi a Ptolémaïs ou dans quelque lieu voisin, de partir ensuite pour Alexandrie avec votre flotte et votre armée ; et quand vous y aurez rétabli le bon ordre et l'autorité de la forée, Ptolémée pourra revenir alors prendre possession du royaume. Ainsi, la première décision du sénat qui vous chargeait de rendre au roi son trône, serait exécutée, et, en même temps, on ne se serait pas écarté de l'oracle de la Sibylle qui, suivant l'interprétation des dévots, veut que le roi soit ramené dans ses États sans armée. — Nous vous avertissons seulement. Pompée et moi, que vous serez jugé par l'événement. S'il est conforme à nos vues et à nos désirs, on louera votre sagesse et votre courage : mais en cas d'échec, on vous accusera d'ambition et de témérité. Examinez donc bien les choses ; nous ne pouvons pas, nous, les juger d'ici, comme vous qui avez en quelque sorte l'Égypte sous les yeux. Tout ce que nous avons à dire se réduit à ceci : Êtes-vous certain de vous rendre le maître du royaume? agissez alors sans perdre un moment. Avez- vous des doutes? ne tentez pas même un effort. Avec le succès, je vous garantis qu'on vous applaudira même absent, et qu'un concert de louanges saluera votre retour. Mais en cas de revers, la question légale et la question religieuse reparaissent menaçantes. Si donc vous êtes sur d'en finir à votre honneur, n'hésitez pas. Faut-il donner quelque chose au hasard? abstenez-vous. Je termine comme j'ai commencé, et je vous répète que vous serez jugé suivant l'événement. Il y a encore un moyen terme au cas où vous verriez trop de risque à prendre en personne l'initiative. Que le roi engage sa parole à ceux de vos amis de la province qui voudront lui prêter de l'argent; mettez a sa disposition un matériel et des hommes, ce qui nous semble facile dans un tel pays et une telle situation ; puis restez maître ou d'assurer le succès, eu y concourant, ou de laisser échouer la tentative en restant neutre. Vous êtes placé de manière à juger mieux que personne le but, les moyens, la conjoncture : mais j'ai cru devoir vous faire part de nos idées. — Vous me félicitez sur ma position, sur l'amitié de MiIon, sur le peu de consistance personnelle et le discrédit de Clodius. Tout cela est votre oeuvre, admirable ouvrier que vous êtes, et il est tout simple que vous applaudissiez à ce que vous avez fait. Mais n'est-ce pas par une incroyable aberration, je ne veux point employer un mot plus fort, que les hommes à qui la moindre preuve d'intérêt eût assuré mon concours dans une cause commune, s'exposent à mon inimitié en lâchant la bride à leurs passions jalouses? Leurs détestables manoeuvres, je ne vous le cache pas, m'ont presque ébranlé dans mes vieux et éternels principes non toutefois au point de me faire oublier l'honneur : mais je veux désormais songer à ma personne et à mes intérêts. Il y avait garantie pour tout avec un peu de bonne foi et de tenue de la part des consulaires. Mais le plus grand nombre porte si loin l'inconséquence, qu'ils sont bien moins heureux de ma constance à défendre la république, qu'affligés de l'éclat qui en rejaillit sur moi. Avec vous, je m'abandonne volontiers à ces épanchements; car non seulement c'est grâce à vous que je suis en d'autres temps parvenu jusqu'au faite, mais dès les premiers pas dans la carrière des honneurs, ma gloire naissante a trouvé en vous faveur et appui. D'ailleurs, je vois que ce n'est pas, ainsi que je l'ai cru longtemps l'homme nouveau que l'envie poursuivait en moi, puisqu'elle s'attaque en vous au nom le plus antique et le plus illustre. Vos ennemis vous ont souffert dans un rang élevé, mais ils ne vous ont pas permis de prendre votre vol plus haut, . je vous félicite du moins de la différence que la fortune a mise entre nous. Autre chose est, en effet, de se voir froissé dans la plus juste ambition, et d'en être à désespérer de la vie. Somme toute, je ne saurais me plaindre. Vous avez fait pour la gloire de mon nom plus que la fortune ne m'avait ôté. — Mais permettez qu'à mon tour je me fasse un titre de vos bienfaits et de mon affection, pour vous donner un conseil : poursuivez de tous vos efforts, conquérez atout prix cette gloire à laquelle vous pouvez si justement prétendre, dont la pensée jadis faisait battre votre jeune coeur. Que l'injustice reste sans prise sur le noble courage que j'aime et admire en vous. On a de votre caractère une grande idée; votre nom inspire une grande confiance : il reste de votre consulat un grand souvenir. Jugez combien on verrait tout cela prendre corps et reluire si, par la paix ou par la guerre, vous parveniez à acquérir un peu de gloire dans votre province. Seulement, dans le cas où vous voudriez recourir à l'emploi de la force et des armes, ne faites rien sans y avoir bien médité, bien réfléchi; sans avoir tout préparé, tout combiné, de longue main. Il faut être sur du but que votre oeil mesure depuis longtemps, et vous persuader, qu'y étant parvenu, vous tenez dans votre main ce qui donne le haut rang et la première place à Rome. Et afin que vous ne preniez pas ces observations pour de vagues paroles, rappelez-vous que nous avons l'un et l'antre une leçon à tirer de nos disgrâces, c'est d'apprendre a connaître pour toujours a qui croire et de qui se délier. — Vous me demandez où en est la république. La division est bien tranchée. Mais les forces ne sont pas égales. Ceux qui disposent de l'argent, des armes et de tous les éléments de la puissance matérielle, ont si bien profité des fautes et des inconséquences de leurs adversaires qu'ils ont aujourd'hui la force morale pour eux. Aussi n'ont-ils rencontré qu'une imperceptible opposition au sénat pour y faire décider ce qu'ils ne comptaient pas obtenir du peuple, même à l'aide des séditions et des émeutes : on vient d'accorder à César des subsides et dix lieutenants, et on ne tient aucun compte de la loi Sempronia,.qui voulait qu'on lui donnât un successeur. Mais ce sujet est trop triste; je ne veux pas m'y arrêter. Je n'en parle que pour vous faire part d'une réflexion que je dois à l'expérience bien plus qu'à toutes les spéculations qui m'ont occupé depuis l'enfance. Apprenez donc, tandis que la fortune vous sourit encore, qu'il ne faut pas chercher le salut, sans l'honneur, ni croire l'honneur possible .sans le salut. — Je reconnais votre bonté dans vos félicitations sur le mariage de ma fille avec Crassipés. Je me promets toutes sortes de satisfaction et de bonheur de cette union. Notre cher Lentulus est un jeune homme de beaucoup d'espérance et de la plus heureuse nature. Formez-le à l'étude des arts que vous cultivez, mais surtout formez-le à votre exemple. Voilà pour lui la meilleure école. il est votre fils; il marche sur nos traces; il a de l'amitié pour moi ; il m'en a montré toujours. Comment pourrait-il ne pas me plaire et comment pourrai-je ne pas le chérir?
F. I, 9. Votre lettre me charme ; je vois que vous rendez justice à ce que j'appellerai ma piété pour vous. Pourrais-je me contenter de dire mon attachement, quand je trouve le nom de piété, ce nom si respectable et si saint, trop faible encore pour exprimer les sentiments que je vous dois? Vous me parlez de reconnaissance; il faut une bonté comme la vôtre pour puiser un motif de gratitude dans des témoignages dont on ne pourrait se dispenser sans crime et sans infamie. Que n'avons-nous été ensemble, que n'avons-nous été à Rome, au lieu d'être jetés l'un d'un côté, l'autre de l'autre, dans tous ces temps! Vous auriez pu encore mieux connaître et mieux juger mon cœur. — Avec les projets que vous m'annoncez, que mieux que personne vous pouvez mener à bien, et dont la réalisation tarde à mon impatience, quel rôle n'eussions-nous pas joué, soit dans les délibérations du sénat, soit dans les phases diverses des affaires? Tout a l'heure je vous dirai quelle est ma manière de voir et comment je me trouve placé. Aucune de vos questions ne restera sans réponse. J'aurais eu en vous le plus dévoué et le plus sage des guides, et de votre côté, peut-être n'auriez-vous pas trouvé en moi un conseiller trop inhabile ; vous auriez pu compter du moins sur son dévouement et sa loyauté. Je me réjouis pour vous, comme je le dois, du titre d'Imperator et du succès de cette habile campagne qui vous laisse maître paisible de la province à la tête d'une armée victorieuse. Mais certes vous eussiez ici, vous présent, recueilli de trop justes efforts de mon zèle et plu» de fruit et des résultats plus immédiats : je vous aurais merveilleusement servi de second, par exemple, contre ceux qui se sont faits vos ennemis pour avoir soutenu pour moi une lutte généreuse, et qui ne peuvent vous pardonner l'éclat et la gloire qui en ont rejailli sur vous. Ce n'est pas qu'il n'ait pris soin de nous venger cet homme (C. Caton?) qu'on est sûr de trouver toujours l'ennemi de ses propres amis, et qui, comblé de vos bienfaits, vient d'épuiser contre vous le reste de sa vigueur expirante et de ses impuissants efforts. Ses machinations mises à jour lui ôtent désormais toute force morale et même toute liberté. — Vous voyez le fonds qu'il y a à faire sur les hommes; j'aurais voulu que mes disgrâces eussent suffi sans les vôtres à vous en convaincre, et je me réjouis du moins, quoique dans l'amertume de mon cœur, que vous n'achetiez point trop cher une expérience qui m'a coûté tant de souffrances. Mais il est temps de vous expliquer toute cette affaire et de répondre à vos questions. — On vous a appris ma réconciliation avec César et Appius ; vous ne m'en blâmez point. Mais vous désirez savoir par quel enchaînement de faits j'ai pu aller jusqu'à entreprendre la défense et l'apologie de Vatinius. Pour vous mettre plus complètement au fait, il est nécessaire de reprendre les choses de plus haut. — J'avais cru, mon cher Lentulus, en voyant le premier effet de vos soins, que j'étais enfin rendu à mes amis et à la république; et ma reconnaissance vous vouait pour jamais à vous et à la patrie, dont la sympathie avait si bien secondé vos efforts, une affection et un dévouement éternels. Si ce dévouement et cette affection sont le devoir de tous les citoyens, à plus forte raison d'un homme lié à elle par le plus grand des bienfaits. Tels étaient mes sentiments ; el pi us d'une fois, le sénat et vous, le sénat pendant que vous étiez consul, et vous, dans les confidences de l'intimité, vous en avez entendu l'expression. Dès lors cependant j'avais déjà bien des raisons de prendre ombrage. Au moment où vous parliez de ce qui restait à faire pour compléter la réparation, j'entrevis plus d'une haine cachée, plus d'un attachement équivoque. Lors du rétablissement de mes maisons, vous ne fûtes pas soutenu par ceux sur qui vous deviez compter. Il en fut de même lors des violences odieuses qui nous expulsèrent, moi et mon frère, de mes foyers; de même encore, au sujet des indemnités allouées par le sénat, indemnités qui, bien que fort inférieures à mes pertes, n'en étaient pas moins une planche de salut dans le naufrage de ma fortune. Il n'y avait pas moyen de me dissimuler ces mécomptes, mais le chagrin que j'en ressentais était moins vif que la joie de ce qu'on venait de faire pour mon retour. Malgré toutes les obligations que j'ai à Pompée, obligations que vous étiez le premier à reconnaître et à exalter, malgré mon attachement fondé à la fois sur la reconnaissance, l'inclination et une estime qui ne s'est pas démentie, ne pouvant m'expliquer sa pensée, je restais fidèle à mes vieux principes en matière de gouvernement. Un jour que Pompée était venu à Rome et au sénat pour l'affaire de P. Sextius, Vatinius, qui était là comme témoin, se prit à dire que c'était la fortune et le bonheur de César qui m'avaient fait son ami : je lui répliquai à l'instant que la position de Bibulus, toute malheureuse qu'elle lui parût, me semblait à moi préférable à tous les triomphes et à toutes les victoires des autres. Dans une autre occasion, Vatinius étant encore témoin, je dis que c'étaient par les mêmes hommes que Bibulus avait été emprisonné dans sa maison et moi chassé de la mienne. Mon interrogatoire ne fut qu'une censure amère de son tribunat. J'étais animé; je passai tout en revue, les voies de fait, l'affaire des auspices, la distribution des royaumes. Dans cette occasion, comme dans toutes les autres, je n'ai cessé de garder la même attitude et de renouveler mes attaques dans le sénat. Sous le consulat de Marcellinus et de Philippe, le jour des nones d'avril, j'obtins de l'assemblée alors nombreuse l'ajournement de l'affaire des terres de Campanie, jusqu'aux ides de mai.
Je ne pouvais entrer plus avant dans le corps de la place, montrer plus d'abnégation pour moi-même, et rester plus fidèle à mon passé. L'émotion fut vive à ces paroles, qui non-seulement arrivèrent à leur adresse, mais eurent encore une portée à laquelle je ne songeais point. Le sénatus-consulte fut rédigé dans le sens de mon vote. Pompée, sans laisser paraître d'ailleurs le moindre mécontentement, partit pour la Sardaigne et l'Afrique; il passait par Lucques, où se trouvait César. César se plaignit vivement à lui de ma conduite. Il avait vu antérieurement Crassus à Ravenne, et Crassus l'avait monté contre moi. Il est positif que Pompée lui-même n'était pas content, j'en eus la certitude, entre autres par mon frère qui le vit quelques jours après son départ de Lucques. « Ah ! vous voilà ? lui dit Pompée, je vous cherchais; c'est à merveille. Eh bien! « si vous ne vous hâtez de faire entendre raison » à Marcus votre frère, je vous rends responsable des promesses que vous m'avez faites en son nom. » Que vous dirai-je de plus? Ils se répandit en plaintes, rappela les obligations que je lui ai, ses conventions avec mon frère au sujet des actes de César, et les engagements à lui donnés en mon nom. Il prit mon frère à témoin que tout ce qu'il avait fait pour moi, il l'avait fait par la volonté de César, et finit par lui demander que j'eusse à ménager un peu plus César, sa position, son caractère, et à m'abstenir au moins d'hostilités, si je ne voulais pas ou ne croyais pas pouvoir le servir. — Ces communications de mon frère coïncidaient avec un message officiel de Vibullius ; au nom de Pompée, il me priait de ne pas pousser l'affaire de Campanie avant son retour. Je me recueillis, j'interrogeai la république et la suppliai de permettre qu'après tant de peines et de travaux à son service, il me fût loisible de remplir les devoirs de la reconnaissance, de dégager la parole de mon frère et de faire voir à tous que le bon citoyen est aussi un honnête homme. Notez qu'au moment où Pompée me faisait témoigner ainsi son mécontentement de mes opinions et de mes actes, il me revenait une foule de propos de gens que vous devinez d'ici, qui ont toujours été et qui sont encore dans les mêmes rangs que moi. Eh bien! ils se réjouissaient ouvertement de me savoir, à la fois, déjà en froid avec Pompée et prêt à me brouiller avec César. Avouez que c'était bien dur. Mais il y avait quelque chose de plus cruel encore dans l'attitude des mêmes individus, à l'égard de mon ennemi; que dis-jc! mon ennemi ; de l'ennemi des lois, de la justice, de l'ordre, de la patrie et de tout ce qui est honnête; c'était de les voir, moi présent, l'embrasser, 148 le flatter, le cajoler, le combler de caresses ; le tout assurément sans révolter ma sensibilité désormais émoussée. Mais l'intention y était. Dans cette perplexité, je jetai les yeux autour de moi, et tout bien considéré, tout calcul fait, autant que le permet la prudence humaine, j'arrivai à une conclusion que je vais vous soumettre en peu de mots. — Si, en premier lieu, je voyais la puissance publique en des mains immorales et perverses, cela s'est vu au temps de mes malheurs, et nous savons qu'il en est d'autres exemples. Non-seulement il n'y aurait point d'avantages personnels, qui ne sont rien à mes yeux; mais il n'y aurait sorte de périls, de ceux mêmes où l'on a vu succomber des âmes plus fermes, qui pussent me déterminer à faire cause commune avec les pervers, quand même j'aurais été par eux comblé de bienfaits. Mais c'est Pompée qui est à la tête de la république, Pompée qui n'est arrivé au comble de la puissance et de la gloire qu'après des services éminents et des hauts faits sans nombre; Pompée dont je suis partisan depuis l'adolescence et que j'ai servi pendant sa préture et son consulat; Pompée qui, comme vous, a toujours mis à mon service, sou influence et ses votes, ses conseils et ses démarches, et qui n'avait enfin qu'un seul ennemi dans Rome, l'ennemi de Cicéron. Je n'ai pas cru dès lors compromettre mon caractère en me relâchant de mes opinions sur quelques points, et en m'alliant à la politique d'un homme d'un tel mérite, et à qui je dois tant. — Cette concession, vous le voyez, entraînait pour moi la nécessité d'épouser aussi la cause et les intérêts de César. J'y étais très-porté d'ailleurs par les souvenirs de la vieille amitié que vous lui avez connue pour moi et pour Quintus mon frère, par la noblesse et la générosité de ses procédés dont les assurances et les preuves ne se sont pas fait attendre. Un autre motif bien puissant pour moi, c'est qu'évidemment toute opposition à ces grands hommes, surtout depuis les éclatants succès de César, était antipathique au sentiment général et unanimement repoussée. J'avais encore, pour me déterminer, des paroles données pour moi à César par Pompée et à Pompée par mou frère. Enfin jene pouvais oublier cette maxime si admirablement développée dans Platon : « Les « masses sont toujours ce que sont les chefs. " C'était ainsi, je me le rappelais, qu'au temps de mon consulat, la première impulsion imprimée au sénat dès les kalendes de janvier, fit que personne ne s'étonna de son attitude et de sa résolution aux nones de novembre. C'était ainsi encore que depuis ma rentrée dans la vie privée, jusqu'au consulat de Bibulus et de César, la seule continuité de mon influence, quand je parlais dans le sénat, y maintint une espèce d'unanimité parmi les gens de bien. — Plus tard, lorsque vous allâtes commander dans l'Espagne citérieure, et qu'au lieu de consuls, la république ne vit plus à sa tête que des trafiquants de provinces et des !
provocateurs ou artisans de séditions, il arriva que ma tête fut comme jetée aux partis ainsi qu'un enjeu au milieu des luttes et des discordes civiles.
A ce moment critique, il y eut encore pour me défendre un accord merveilleux, incroyable, du sénat, de l'Italie et de tout ce qu'il y avait de bons citoyens. Je ne veux point rappeler le passé. 149 Que de fautes, et que de coupables ! Je dirai en deux mots que ce ne sont pas les soldats, mais les chefs qui m'ont manqué. Ceux qui ne me défendirent point ne sont pas plus excusables que ceux qui m'abandonnèrent, et si la peur fut un crime, un faux semblant de peur fut un bien plus grand crime encore. Certes, je pris une résolution dont il faut qu'on me loue. Je ne voulus pas que, déshérités de leurs chefs naturels, mes concitoyens que j'avais préservés du naufrage et qui voulaient m'en préserver à leur tour, allassent se commettre avec des esclaves armés. J'aimai mieux qu'on vît, par l'exemple de la force à laquelle je dus mon retour, quelle eût été la puissance des gens de bien pour me défendre, si on s'était décidé à combattre quand j'étais encore debout. Mieux que personne vous avez pu en juger, vous dont le concours fut si actif, vous qui avez tant contribué à maintenir et à fortifier ces bonnes dispositions pour moi. Je suis loin de nier; j'aime, au contraire, à reconnaître et je proclame avec joie, qu'à cette époque vous avez trouvé parmi les plus nobles d'entre les Romains plus d'énergie pour mon rappel qu'ils n'en avaient montré contre mon bannissement. Un degré de vigueur de plus, et ils assuraient à la fois leur puissance et ma conservation. Les gens de bien avaient pris le dessus pendant votre consulat; votre courageuse constance, vos admirables mesures, et surtout l'adjonction de Pompée leur avaient donné du cœur. César lui-même fort de ses beaux succès, ainsi que des récompenses, des honneurs et des témoignages dont il était comblé par le sénat, venait prêter à cet ordre illustre son éclat et son influence ; toute voie était fermée aux mauvais citoyens pour nuire à la république. Malheureusement c'est la suite qu'il faut voir. D'abord un furieux souille les rites féminins de sa présence; il ne respecte pas plus la Bonne Déesse qu'il n'a respecté ses trois sœurs; et il obtient l'impunité. Un tribun du peuple défère à la justice publique ce séditieux ; des juges régulièrement choisis dérobent à la république et son juste châtiment, et l'éclatant exemple qui aurait jeté l'effroi dans l'âme des perturbateurs à venir. Plus tard, on souffre qu'un monument, l'œuvre du sénat, car il ne venait pas de dépouilles remportées à la guerre, le sénat en avait fait les frais par mes mains; on souffre, dis-je, que ce monument soit souillé d'un nom ennemi qu'on y grave avec du sang. Je suis rendu à la république ; c'est très-bien sans doute, et j'en ai le cœur plein de reconnaissance ; mais ne devait-on pas faire un peu plus ; ne se point contenter, comme les médecins, de m'empêcher de mourir, et me rendre aussi force et couleur, à l'exemple de l'alipte des athlètes? On dit qu'Apelle, après avoir employé tout ce qu'il avait de talent à faire la figure et le sein d'une Vénus, laissa le reste en ébauche. On a agi de même à mon égard; on n'a travaillé qu'a la tête, sans se soucier du reste du corps, qu'on ne reconstitue pas. Et pourtant, que j'ai bien trompé l'espérance de mes envieux et de mes ennemis! Ils me comparaient déjà à un homme dont ils se sont fait au surplus une bien fausse idée, à un homme de courage et de résolution, qui n'a pas, selon moi, son égal pour ¡a grandeur d'âme et la noble constance ; à Q. Métellus, fils de Lucius, qui fut, disent-ils, dépourvu d'énergie et de dignité à son retour : comme si se retirer de son plein gré, supporter gaiement l'exil, être sans souci du retour, pouvait prouver le défaut d'énergie ! 150 Comme si, au contraire, Métellus, par cette égalité d'humeur et cette attitude, ne s'était pas placé au-dessus de tous les autres hommes, sans en excepter même l'homme unique, M. Scaurus! Quoi qu'il en soit, ils pensaient de moi ou ce qu'on leur avait dit, ou ce qu'ils avaient cru voir de Métellus ; que j'étais abattu et découragé, moi à qui la république venait de donner plus d'élan que je n'en sentis jamais; moi qu'elle venait de nommer le citoyen nécessaire, le seul nécessaire! Métellus fut rappelé sur la demande unique d'un tribun du peuple; moi, c'est que cris de la république entière, c'est le sénat en tête, avec l'Italie pour cortège ; c'est sur la proclamation de huit tribuns et le rapport du consul ; c'est par l'énergique et unanime volonté des comices, des centuries, des divers ordres et de tous les habitants; c'est enfin avec le concours et l'adhésion de toutes les forces de l'empire que je rentrai dans Rome. Cependant ai-je montré alors ou depuis le moindre mouvement d'orgueil dont les plus malveillants même pussent prendre ombrage? Je m'applique, au contraire, à aider de mes démarches, de mes conseils, de mon temps, et mes amis, et bien des gens qui n'ont pas ce titre. Peut-être cette conduite blesse-t-elle ceux qui ne sont frappés que de l'éclat des surfaces, et qui ne voient pas ce qu'il m'en coûte d'efforts et de tourments. Ils m'accusent ouvertement de palinodie pour les éloges que je donne à César. — Ici, sans déroger à l'ordre que je me suis tracé, il faut que je place quelques réflexions qui naissent de ce que je viens de dire, et que je ne puis renvoyer à la fin. Les gens de bien, mon cher Lentulus, ne sont plus ce que vous les avez laissés. Leur bon esprit, qu'avait affermi mon consulat, et qui depuis n'avait jamais fait défaut dans l'occasion; ce bon esprit, qui était bien déchu quand vous devîntes consul, consul, vous l'aviez remonté; mais aujourd'hui il n'y a plus personne pour l'entretenir, personne de ceux-là même dont c'est le devoir.
Et cette décadence se voit non pas seulement sur les visages, qu'il est pourtant si facile de faire mentir, mais souvent aussi dans le langage et dans les votes, et je parle des hommes qui étaient les plus honnêtes gens de notre temps. C'est donc une nécessité pour les citoyens sages, au nombre desquels je me place et yeux que l'on me compte, de changer à leur tour de marche et de système. Platon, qui fera toujours autorité pour moi, le prescrit positivement. « Il ne faut jamais, dit-il, élever de luttes dans une république que quand on est sûr de l'approbation de ses concitoyens ; la violence n'est permise ui contre un père ni contre la patrie. » Et c'est par ce principe qu'il s'est, dit-il, abstenu de prendre part aux affaires publiques. Le peuple athénien étant alors comme un vieillard radoteur sur qui la raison et la contrainte sont sans effet, Platon avait désespéré de la raison, et ne s'était pas cru en droit d'employer la contrainte. Ma situation était différente. Le peuple romain ne radote pas encore, et je n'ai pas été libre de prendre ou de ne pas prendre part au gouvernement. Dans la situation donnée, je pouvais agir d'une manière utile pour moi-même et avantageuse aux gens de bien ; j'en ai saisi l'occasion avec joie. Ajoutez que les procédés mémorables et vraiment divins de César pour moi et pour mon frère, m'ont imposé le devoir de le seconder dans tous ses projets. Avec un bonheur comme le sien, après tant de victoires, pourrais-je, je vous le demande, quand même il ne serait pas ce qu'il est pour nous, me dispenser de lui rendre hommage? Faites attention, je vous prie, qu'après vous, à qui je dois mon salut, il n'est personne, je le proclame hautement, je le proclame avec joie, à qui je me tienne plus obligé qu'à César. — Maintenant, il va m'être plus facile de vous répondre sur ce qui concerne Vatinius et Crassus. Je laisse de côté Appius et César, à l'égard desquels ma conduite obtient de vous une approbation dont je m'applaudis. Quanta Vatinius, mon rapprochement date de sa préture; c'est Pompée quien fut l'intermédiaire. Je dois déclarer d'abord que, dans la vive opposition que je lui fis au sénat, j'avais beaucoup moins en vue de l'attaquer lui, personnellement, que de défendre et de louer Caton. Mais vous ne pouvez vous imaginer ensuite quelles furent les instances de César pour me charger de la cause. Si vous m'interrogez sur les éloges que j'ai donnés à Vatinius, ma réponse est qu'il ne faut jamais me faire cette question pour aucun accusé, pas plus pour celui-là que pour tout autre, de peur que je n'aie à vous l'adresser moi-même à votre retour. Déjà même vous n'en êtes pas à l'abri, tout absent que vous soyez ;car je pourrais vous demander à qui, de l'extrémité du monde, vous envoyez de si beaux compliments; mais tranquillisez-vous, j'en ai fait moi-même de semblables aux mêmes personnes, et ce n'est pas fini. Un autre motif, au surplus, me poussait à défendre Vatinius, et je l'ai dit nettement dans mon plaidoyer. Je me conduisais d'après le conseil que le parasite donne au capitaine dans l'Eunuque de la comédie. « Si elle prononce le nom de Phédrie, ayez aus sitôt Pampliila à la bouche. Si elle dit : Faisons, venir Phédrie, pour souper avec nous, dites aussitôt : Faisons venir Paraphila ; elle nous chantera quelque chose. Si elle loue la bonne mine de Phédrie, vantez la beauté de Pnmphila. Ayez pour chaque mot une réplique : c'est le moyen de la piquer.- J'ai dit, dans le même sens, aux juges : Voyez quel est pour mon ennemi le faible de nobles personnages qui, certes, ont fait beaucoup pour moi. Voyez tantôt ces graves entretiens à part, en ma présence et en plein sénat; tantôt ces accolades familières et ces embrassements à cœur joie. Eh bien! s'ils ont leur Publius, qu'ils me permettent d'avoir le mien ; s'ils me touchent la peau, qu'à mon tour je leur effleure au moins l'épiderme ; et ce que je dis ainsi, je le mets assez souvent en pratique, avec l'approbation des dieux et des hommes. — Voilà pour Vatinius. Arrivons à Crassus. J'étais fort bien avec lui. J'avais fait à la paix publique le sacrifice de mes griefs, en les ensevelissant dans l'oubli. Tout à coup il se charge de l'affaire de Gabinius, qu'il poursuivait peu de jours auparavant avec une vivacité extrême. Je n'aurais rien dit s'il n'y avait rien eu de désobligeant pour moi dans son plaidoyer. Mais le voilà qui m'attaque sans provocation aucune, moi qui m'étais renfermé dans les bornes de la discussion. Alors j'éclatai; peut-être, et je le crois, mon irritation ne vint-elle pas toute du moment; peut-être quelques restes d'une vieille rancune, que je croyais tout à fait éteinte, et qui fermentait encore en moi à mon insu, se réveillèrent-ils soudain. Ce qu'il y a de sûr, c'est que certains hommes, auxquels j'ai déjà fait allusion plusieurs fois, trouvèrent que l'explo- 152 sion leur était d'un grand profit, et se prirent à dire que j'étais redevenu en cette occasion ce que je fus jadis pour la république. Enfin ce démêlé ayant eu de fort bous effets au dehors, ils m'assurèrent qu'ils voyaient avec une grande joie ma rupture avec Crassus, et que ceux qui tenaient pour lui ne seraient jamais mes amis. Ces injustes discours me furent rapportés par les plus honnêtes gens. Pompée, d'ailleurs, me pressa de me réconcilier avec Crassus, et y mit plus d'ardeur que je ne lui en vis jamais. César aussi, dans ses lettres, se montra vivement affecté de notre désunion. Je tins donc compte de toutes ces circonstances, et suivis le penchant de ma nature. Le peuple romain fut en quelque sorte témoin de notre réconciliation. C'est presque du sein de mes dieux lares que Crassus est parti pour sa province. Il était convenu qu'il souperait chez moi dans les jardins de mon gendre Crassipès. Ce qu'on vous a mandé est donc tout simple.
125. — A P. LENTULUS, PROCONSUL.
F. I, 8. Mieux que personne Plétorius vous mettra au courant, et vous dira ce qu'on fait, ce dont on est d'accord, ce que Pompée projette ; car il a assisté, ou pour mieux dire présidé à tout. Son zèle a fait pour vous tout ce qu'on peut attendre d'une vive amitié, d'une grande prudence et d'un dévouement sans réserve. Il vous dira aussi quelle est la situation des affaires en général ; ce qu'il ne serait pas facile de faire par écrit. Nos amis sont certainement les maîtres, et il n'y a pas d'apparence que cela change d'ici à un siècle. Ainsi que je le dois, que vous me l'avez recommandé, et que me le prescrivent à la fois ma gratitude et mon intérêt, je marche tout à fait avec l'homme dont vous jugez nécessaire de vous rapprocher, en me prenant pour intermédiaire. Vous savez la peine qu'on a à renoncer à ses idées eu politique, surtout quand on est persuadé qu'elles sont droites et avouées par l'expérience. Cependant je n'hésite pas à me plier aux vues de qui je ne pourrais pas me séparer avec honneur. Et cela sans aucune arrière-pensée, quoi qu'on en puisse dire. C'est qu'il y a en moi bien de l'affection pour Pompée, et que je suis disposé à trouver bon et juste ce qu'il croit utile et ce qui lui plaît. A mon avis, ce que ses adversaires auraient même de mieux à faire, ce serait de cesser une lutte qu'ils ne sont pas de force à soutenir. Une chose me console, c'est que je suis, plus que personne, dans une position à tout faire, sans qu'on y trouve à redire. Je puis prendre fait et cause pour Pompée ; ou bien rester observateur silencieux de ce qui se passe ; ou bien encore me livrer exclusivement à mon goût favori pour les lettres; et c'est le parti que je ne manquerai pas de prendre, si son amitié m'en laisse le choix. Car cette honorable influence dans les affaires, cette liberté de suffrages que je m'étais promise, comme conséquence des hautes dignités dont j'ai été revêtu, et des travaux que j'ai accomplis : tout cela je l'ai perdu ; moi, au surplus, comme tout le monde. Nous n'avons désormais qu'une alternative, ou de marcher avec l'oligarchie qui nous gouverne, et il y a bien peu de dignité à le faire, ou de lui faire tête sans aucune chance de succès. Je me laisse aller à ces réflexions, pour vous donner matière à méditer sur le parti que vous aurez vous même à prendre. Tout va maintenant au rebours du droit sens, au sénat, dans la magistrature, dans tous les rouages de la république. Aujourd'hui la seule ambition qu'on puisse avoir, c'est d'être tranquilles; et ceux qui gouvernent seraient disposés à nous le permettre, s'ils trouvaient certaines gens moins roidis contre leur domination. Pour ce qui est de la dignité consulaire, de cette dignité qui convient à des sénateurs courageux et fidèles, il n'y faut plus songer ; elle a disparu sans retour. La faute en est à ceux qui ont aliéné du sénat un ordre qui lui était dévoué et un citoyen illustre. — Mais revenons à ce qui vous touche de plus près; Pompée a de bonnes dispositions pour vous, j'en suis sûr. Lui consul, vous n'aurez, si je ne me trompe, qu'à désirer pour obtenir. Vienne donc l'occasion. Il m'aura sans cesse à ses côtés, veillant dans votre intérêt et attentif à profiter de tout. Je ne craindrai pas de l'obséder; il me saura gré au contraire de montrer ma reconnaissance. Figurez-vous bien qu'une misère, pour peu qu'elle vous concerne, va me toucher de plus près que tout ce que j'ai d'intérêts au monde. Ce sentiment chez moi est si vif, qu'avec la conscience d'un dévouement auquel je ne puis demander rien de plus, au fond je ne suis jamais satisfait; c'est que ma pensée même ne conçoit pas une manière de m'acquitter envers vous. —Le bruit se répand que vous avez parfaitement conduit votre entreprise. On attend vos lettres. J'ai déjà parlé à Pompée. Aussitôt qu'elles seront venues, je ne manquerai point d'aller visiter les magistrats et les sénateurs. En général, pour tout ce qui vous touche, je veux toujours aller au delà du possible. Mais toujours je resterai en deçà de ce que je dois.
151. — A P. LENTULUS, IMPERATOR. Septembre.
Oui, j'ai pris sa défense dans le sénat, comme de hautes recommandations et mes propres engagements m'en faisaient une loi. — Vous savez maintenant comment j'ai été amené à embrasser le parti et la cause que j'ai défendus. Voilà ma position et la part que je prends aux affaires. La conduite que j'ai tenue, soyez-en bien convaincu, est celle que j'adopterais encore, si tout était à recommencer, et que ma liberté fût complète. Mes principes sont : qu'il ne faut jamais lutter contre le plus fort ; qu'on doit se garder de détruire, même quand on le pourrait, de grandes existences; qu'il ne faut pas s'opiniâtrer dans une manière de voir, quand tout change autour de soi, et quand les dispositions des gens de bien se modifient comme le reste ; qu'en un mot il fout marcher avec son temps. Voyez les hommes qui ont excellé dans l'art de gouverner : les loue-t-on d'avoir éternellement suivi la même ligne? Les navigateurs habiles cèdent quelquefois à la tempête, qui pourtant les éloigne du port. Lorsqu'en changeant de voiles et en déviant, on peut arriver au but de sa course, n'est-il pas absurde de persister, en dépit de tout danger, dans la première direction qu'on aura prise? Aussi ce que nous devons nous proposer, nous hommes d'État qui n'aspirons, comme je l'ai dit souvent, qu'à nous reposer un jour avec honneur, ce n'est pas l'unité de langage, mais l'unité de but. Je vous le proteste donc encore; si j'avais liberté entière, je ne prendrais pas dans les conjonctures actuelles une autre attitude. Ajoutez qu'agissant en cela sous la double impulsion du ressentiment et de la reconnaissance, j'accepte trèsvolontiers une situation politique qui me permet de voter et de parler suivant ce qui me paraît être à la fois dans l'intérêt de l'État et dans le mien. Je me cache d'autant moins que Quintus, mon frère, est l'un des lieutenants de César. Or, je ne dis pas un mot, je ne fais pas une démarche dans l'intérêt de César, qu'aussitôt il ne témoigne hautement y attacher un prix qui m'assure de son affection. Aussi je dispose, comme de choses à moi, de son crédit qui est prépondérant, et de ses ressources qui, vous le savez, sont immenses. Il n'y avait pour moi qu'un moyen de déjouer la scélératesse de mes ennemis ; c'était de joindre au dévouement de mes appuis naturels la bienveillance des hommes puissants. — Je suis 152 convaincu que vos conseils, si je vous avais eu a Rome, auraient été tous dans le même sens. Je connais votre caractère, votre modération, votre cœur si plein d'affection pour moi, si éloigné de tout sentiment haineux ; votre cœur si grand, si haut placé et en même temps si droit et si candide. J'ai vu employer contre vous les mêmes procédés dont vous avez vu user contre moi. Les mouvements auxquels j'ai cédé, vous y eussiez cédé de même. Mais en toute occasion où il me sera donné d'être près de vous, vous serez mon guide et ma règle. Comme naguère de mon salut, je m'en remets sur vous du soin de mon honneur. En retour, je m'engage à concourir, à m'associer sans réserve à vos actes, à vos démarches, à vos désirs. L'occupation du reste de ma vie sera de vous rendre heureux de tout le bien que vous m'avez fait. — Vous me demandez les ouvrages que j'ai composés depuis votre départ : ce sont quelques discours que je donnerai à Ménocrite ; il y en a peu, ne vous effrayez donc pas d'avance. J'ai aussi composé (car vous saurez que je fais trêve aux travaux oratoires pour cultiver des Muses d'un plus doux commerce et que j'aime depuis mon enfance), j'ai, dis-je, composé, à l'imitation d'Aristote, dans mon intention du moins, trois livres de dissertation ou dialogues sur l'orateur qui pourront n'être pas inutiles à voire Lentulus. Rien ne ressemble moins aux préceptes qu'on trouve partout. J'y ai renfermé la substance de l'antiquité et ce que j'appellerai la doctrine oratoire d'Aristote et d'Isocrate. De plus, j'ai fait un poème en trois chants sur les événements de ma vie ; vous l'auriez déjà si mon intention était de le publier. C'est un monument de ma reconnaissance et de mon pieux dévouement pour vous. Mais j'ai craint de me faire des ennemis, non pas de ceux que j'attaque, je l'ai fait avec trop de douceur et de ménagement, mais de ceux dont je n'ai pas cité les noms, parce que je n'en aurais pas fini s'il avait fallu nommer tous ceux à qui j'ai des obligations. Cependant si je trouve une occasion sûre, je vous enverrai ce poème. Soyez encore mon juge pour cette partie de ma vie et de mes affections. Je livre de grand cœur a votre volonté souveraine tout ce que je pourrai tirer de mes deux vieilles amies, la littérature et l'étude, que vous aimez vous-même autant que moi. — Quant à vos affaires privées, dont vous m'avez écrit, et que vous me recommandez, j'en prends tant de soin, que je souffre, à peine qu'on m'avertisse, et c'est tout au plus si les prières qu'on me fait à cet égard ne me causent pas un vrai chagrin. Vous n'avez pu, dites-vous, terminer l'affaire de Quintus mon frère dans la dernière campagne. Une maladie vous a empêché d'aller en Cilicie, mais vous vous en occuperez maintenant sans désemparer. Sachez seulement que dans ces domaines mon frère voit sa fortune, et qu'il la voit faite par vous. Je vous prie de m'écrire avec un entier abandon et souvent sur tout ce qui vous touche, sur les études et les progrès de votre enfant, ou plutôt de notre jeune Lentulus. Croyez qu'il n'est personne au monde qui me soit plus cher que vous et que je trouve plus de plaisir à aimer. Que votre cœur en soit bien persuadé ! mon vœu est que l'univers entier le sache et que la mémoire en aille à la postérité la plus reculée. — Appius a répété plusieurs fois en conversation, et adit ensuite en plein sénat, que s'il pouvait faire passer sa loi dans les curies, il tirerait sa province au sort avec son collègue ; mais que, si la loi ne passait pas, il se concerterait avec son collègue pour devenir votre successeur; qu'une loi curiale était une affaire de convenance, non de nécessité ; et qu'ayant obtenu sa province par un décret du sénat, il en retiendrait le commandement en vertu de la loi Cornelia jusqu'à son entrée dans Rome. J'ignore ce que vos amis ont pu vous écrire à ce sujet. Les opinions sont très-partagées. Les uns pensent que vous pouvez ne pas vous démettre, parce qu'on ne peut pas venir prendre votre place sans une loi curiale ; les autres, que si vous vous démettez, vous pouvez déléguer vos pouvoirs avant de partir. Pour moi, je suis moins certain du droit, qui au fond cependant ne me paraît pas douteux, que de ce qu'exigent votre rang, votre honneur, et cette indépendance dont je vous sais si jaloux. Ce qu'il vous importe, c'est de ne pas retarder d'un moment la remise de la province à votre successeur, surtout quand vous ne pouvez l'accuser d'avidité sans vous en faire soupçonner vous-même. Je me crois obligé, vous le voyez, de vous dire ma pensée sans détour ; mon devoir sera ensuite de vous défendre, quel que soit le parti que vous preniez. — Ma lettre était finie, lorsque j'ai reçu la vôtre au sujet des publicains. Je ne saurais disconvenir que la justice ne soit de votre côté. Seulement, pourquoi faut-il que votre bonheur ne vous ait pas fait trouver un moyen de ne point heurter dans ses intérêts ou ses sentiments un ordre à la splendeur duquel vous avez toujours concouru 7 Je ne cesserai pas de défendre vos décrets, mais vous connaissez les hommes. Vous savez quels ennemis terribles Quintus Scévola trouva parmi les chevaliers. Tâchez donc, s'il vous est possible, de les ramener de façon ou d'autre, ou du moins d'adoucir leur mécontentement. Ce n'est pas chose facile, mais la prudence l'exige.
168. — A. L. VALERIUS, JURISCONSULTE. Rome.
F. I, 10. Oui, jurisconsulte; pourquoi ne vous donnerais-je pas cette qualité, dans un temps surtout où ceux qui ne doutent de rieu sont réputés tout savoir? Je n'ai pas manqué d'écrire à Lentulus et de le remercier en votre nom. Mais cessez, je vous en conjure, de nous obliger à vous écrire, et venez quelquefois nous voir. Ne vaut-il pas mieux pour vous vivre ici, où l'on vous apprécie, que là-bas où il n'y a, je crois, que vous de créature douée de raison? Aussi parmi les gens qui en viennent, les uns disent : il est fier, on ne peut en tirer une réponse; les autres : c'est un bourra, il rudoie tout le monde. Mais je ne veux plus vous plaisanter qu'en face. Venez donc au plus vite, et laissez de côté votre Apulie : c'est parmi nous que vous trouverez des figures amies, heureuses de vous revoir; dans cette Apulie, au contraire, vous serez comme Ulysse, vous ne reconnaîtrez plus personne.
171. — A C. CURION. Rome.
F .II, 1. Vous supposez que je vous néglige, c'est bien mal ; mais si le reproche est pénible, il part d'une exigence qui me charme. L'accusation d'ailleurs tombe à faux, et dansée regret de mes lettres je reconnais une vieille amitié dont je ne doute pas depuis longtemps, mais dont les témoignages me sont toujours doux et chers. La vérité est que toutes les fois que j'ai vu jour à vous faire parvenir de mes nouvelles, je vous ai écrit. Ne suis-je pas le correspondant le plus infatigable qu'il y ait au monde? vous, vous m'avez écrit deux fois, trois fois au plus, et des lettres d'une ligne. Cessez donc de m'accuser injustement, ou je vous fais votre procès à vous-même, et soyez plus équitable à mon égard, si vous voulez que je vous traite à mon tour avec indulgence. .Mais brisons là-dessus : je suis homme à vous gorger de lettres à satiété, pour peu que vous mettiez le moindre prix à ces gages de mon, attachement. Oui, j'ai gémi de votre absence et de cette longue privation d'un commerce dont je m'étais fait une si charmante habitude ; mais vous avez obtenu de brillants succès pendant notre séparation : la fortune n'a cessé pour vous de sourire à mes vœux, et c'est ce qui fait ma joie. Ecoutez ce que m'inspire une affection sans borne; le conseil ne sera pas long. Vous avez donné la plus haute idée des qualités de votre cœur et de votre esprit. Eh bien! je vous prie, je vous conjure de montrer à votre retour qu'il n'est rien en vous qui ne soit digne de l'attente générale. Et, comme l'oubli ne viendra jamais effacer en mon cœur le souvenir de ce que vous avez fait pour moi, je vous demande de vous rappeler, toujours, de votre côté, à quelque degré de fortune et d'honneur qu'il vous soit donné de parvenir, que rien ne vous eût été possible sans l'attention docile qu'enfant vous prêtâtes jadis à mes tendres et fidèles conseils. Soyez donc pour moi ce que vous devez être; et quand l'âge s'appesantit déjà sur ma tête, que je puisse trouver pour mes vieux ans l'appui de votre affection et de votre jeunesse.
173. - A C. CURION. Rome.
F. II, 2. En perdant votre illustre père, ce glorieux citoyen, ce père fortuné à qui il n'a rien manqué que la joie de vous voir avant de quitter la vie, je perds celui de tous les hommes qui pouvait le mieux vous dire la tendre affection que je vous porte. Mais, entre vous et moi, l'amitié, j'ose le croire, n'a pas besoin de tiers qui lui serve de garant. Que les dieux fassent prospérer votre héritage! Vous trouverez en moi une affection, une tendresse égale à celle de ce père qui vous a tant aimé et chéri ; n'en doutez jamais.
174. - A C. CURION. Rome.
F. II, 3. Ce n'est pas la faute de Rupa, si on n'a point annoncé votre grand projet de jeux et de fêtes; c'est moi, ce sont tous vos amis qui n'ont pas voulu qu'en votre absence on fit rien qui pût vous engager, à votre retour. Je vous écrirai plus tard pour vous expliquer au long ce que je pense de votre dessein ; ou peut-être, sans vous laisser le temps de la réflexion, vous prendrai-je au dépourvu, face à face, et vous dirai-je de vive voix mes motifs et mes arguments. Je vous amènerai ainsi surle-champ à mon avis, ou je ferai du moins sur vous assez d'effet, pour que mes observations demeurent. Mais si, dès à présent, vous renonciez de vous-même à vos projets de dépenses, et je n'ose l'espérer, je vous dirais en peu de mots que votre retour aura lieu dans des circonstances où les avantages que vous tenez de la nature, du travail, de la fortune, serviront plus que toutes les largesses du monde à vous ouvrir la voie à ce qu'il y a de plus élevé. On est désabuse aujourd'hui de ces prestiges de la richesse, où le mérite n'entre pour rien ; et il n'est personne qui n'en soit las jusqu'à la satiété. Mais voilà que je me laisse aller, contre mon intention, à développer ma thèse. Je m'arrête et je remets la suite de mon discours à votre retour. Sachez qu'un a ici de vous la plus haute opinion et qu'on attend de vous tout ce qu'on doit attendre d'une haute vertu et d'un esprit élevé. Que si, comme je n'en doute pas, vous répondez à l'attente générale, c'est le plus magnifique présent que vous puissiez faire à nous vos amis, à tous vos concitoyens et à la république. En ce qui me concerne, vous verre/ dans toutes les occasions, qu'il n'y a personne au monde qui me soit plus cher et que j'aime plus que vous.
179. - A CURION. Rome.
F. II, 4. Vous n'ignorez pas qu'il y a plus d'un genre de lettres ; qu'en première ligne, et c'est ce qui les a fait inventer, les lettres sont la voie d'information ordinaire entre absents touchant les intérêts réciproques. Ce n'est pas là sans doute ce que vous attendez de moi. Ni les correspondants, ni les moyens de communication ne vous manquent pour vos affaires domestiques, et je n'aurais absolument rien à vous dire des miennes. Il y a deux autres espèces de correspondance qui me plaisent également ; l'une familière et enjouée, l'autre sérieuse et grave. Je ne sais en vérité laquelle des deux me sied le moins aujourd'hui. Prendrai-je le ton badin? mais un citoyen peut-il rire au temps où nous sommes? Veut-il y mettre du sérieux? je ne puis parler à Curion que des affaires publiques, et il y a encore cette difficulté pour moi que je ne veux pas écrire ce que je pense. Puisque tout sujet de correspondance m'est interdit, j'en reviens à mon refrain : aimez, aimez la gloire. Vous avez ici une ennemie terrible et qui guette votre arrivée : c'est l'immense idée qu'on a de vous. Mais cette ennemie, voici le moyen de la vaincre, et vous y réussirez sans peine ; c'est d'être fermement résolu d'arriver à la perfection dans tout ce qui donne cette gloire dont votre cœur est épris. Je pourrais m'étendre sur ce sujet, si je n'étais certain qu'il ne faut pas d'aiguillon à votre généreuse nature, et je l'effleure en passant, moins pour stimuler votre ardeur que pour vous prouver ma tendre amitié. Adieu.
180. - A CURION. Rome.
F. II, 5. Je n'ose confier même au secret d'une lettre les détails de ce qui se passe. Je vous l'ai déjà dit, en quelque lieu que vous soyez, vous faites route avec moi sur le même navire ; mais je ne vous en félicite pas moins de votre absence, soit parce que vos yeux n'ont pas le spectacle de ce que nous voyons, soit parce que vous avez un théâtre où votre mérite brille avec éclat aux regards des citoyens et des alliés ; et je n'en parle pas d'après un bruit incertain et sourd, mais d'après l'unanime et éclatante voix de l'opinion publique. Toutefois, il y a une chose dont je ne sais que dire : c'est l'incroyable attente que vous excitez ici. Dois-je vous en féliciter? dois-je en prendre l'alarme? Je ne crains pas que vous soyez incapable de répondre à la haute idée qu'on a de vous; mais, par Hercule, je crains qu'en arrivant vous ne trouviez plus rien à guérir, tant il est vrai que tout s'affaisse et s'anéantit ! Sur ce sujet-là même, je ne sais si je dois m'expliquer par écrit ; j'aime mieux laisser à d'autres le soin de vous en parler. En attendant, que vous désespériez ou non de la république, il faut vous occuper d'elle, penser à elle, travailler pour elle, avec patriotisme et courage, afin qu'en dépit de tant de misères et des mœurs si corrompues, vous puissiez, du sein de son abaissement et de ses ruines, la rendre à son antique splendeur et à la liberté.
183. — A. C. CURION. Rome.
F II, 6. On ne parle pas encore de votre arrivée en Italie, au moment où je vous écris ce mot que vous remettra Sextus Villius, ami de mon cher Milon. On croit que vous arriverez bientôt; on sait même positivement que vous avez quitté l'Asie pour vous rendre en droite ligne à 178 Rome. Mais ce que j'ai à vous dire est si important, et j'ai tant de hâte de savoir cette lettre entre vos mains, que j'ai passé sur ce que mon empressement peut avoir d'indiscret. Si je mesurais mes droits sur vous, mon cher Curion, à votre reconnaissance plutôt qu'à leur véritable valeur, je serais moins hardi à vous solliciter. En effet, il y a je ne sais quoi qui répugne à la délicatesse à réclamer un service de celui qu'on croit soi-même avoir obligé. La prière dans ce cas a l'air d'une exigence. Ce n'est plus une grâce qu'on demande, c'est une dette qu'on se fait payer. Heureusement ce que je vous dois est connu de l'univers entier, et les obligations que je vous ai tirent de l'étrange fatalité de mes épreuves un éclat immense. Heureusement encore c'est le propre des caractères généreux d'aimer à se sentir attachés par le plus de liens possibles. Aussi ne me fais-je aucun scrupule de vous demander une chose qui est immense pour moi, une chose qui m'est tout à fait indispensable. Je ne recule point devant l'étendue des obligations que je contracte. Je sens que mon cœur a place pour une gratitude sans borne et qu'il peut suffire à l'immensité de sa dette.-Je n'ai plus qu'une pensée, et j'y rapporte tout ce que j'ai d'activité, de zèle, d'adresse, de puissance, mon âme tout entière enfin; c'est le consulat de Milon. Chez moi, ce n'est pas seulement le sentiment d'un devoir, c'est une religion. Jamais homme n'eut plus à cœur l'intérêt de sa fortune ou sa propre conservation, que moi l'honneur d'un ami à qui j'ai attaché toutes mes espérances. Je sais tout ce que peut votre concours; et si vous nous l'accordiez, je serais au comble de mes vœux. Déjà nous avons pour nous les honnêtes gens qu'il s'est attachés, vous le comprenez bien sans doute, par son zèle pour moi pendant son tribunal ; le vulgaire et la foule dont il s'est assuré la faveur par sa magnificence dans les jeux et la grandeur de ses manières; la jeunesse et les gens en crédit dans les élections qu'il a gagnés passa bonne grâce et son obligeance sans égale; enfin il faut tenir compte démon propre suffrage, qui n'a pas grand poids peut-être, mais qu'on prise pourtant, et qui doit peut-être à la justice de son principe une sorte de faveur toute particulière. Poussés par tant de vents divers, nous avons besoin d'un pilote assez habile pour gouverner leur action et nous faire arriver au port. Or si nous avions à choisir, il n'y en a pas un entre tous que nous voulussions vous préférer. Si donc vous pouvez juger de mes sentiments de gratitude, de mon honnêteté, par le zèle même dont je me sens si profondément animé pour Milon ; si, enfin, vous ne me croyez pas indigne de vos bienfaits; je vous demande de venir en aide à ma peine, et de me seconder dans une occasion où il y va démon honneur: je pourrais presque dire, où il y va de mon existence. En ce qui concerne T. Annius (Milon) personnellement, je me bornerai à vous garantir que, si vous prenez en main sa candidature, vous ne trouverez personne de plus noble, de plus ferme et de plus dévoué dans sa reconnaissance. Quant à moi, je recevrais par vous de son triomphe un tel surcroît de lustre et d'éclat, que je croirais vous devoir autant pour l'honneur que je vous dois déjà pour la vie. — J'en dirais davantage, si vous ne voyiez pas sur ce peu de mots quelle est la grandeur de ma tâche, et tout ce que j'ai d'efforts à faire, de combats à soutenir. Je vous en supplie, que les intérêts de Milon, que sa cause deviennent désormais les vôtres : c'est moi, moi que je vous recommande et que je vous livre. Car sachez bien que le succès me placerait envers vous dans cette position que je me regarderais comme votre obligé presque autant que je le suis à Milon lui-même. Je tiens moins au bienfait de la vie qu'il a tant contribué à me conserver, qu'au plaisir de lui en témoigner ma reconnaissance, et c'est de vous seul que tout dépend.
232. — A C. CURION, TRIBUN DU PEUPLE. Pindenissum.
F. II, 7. Une félicitation tardive n'en est pas plus mal accueillie quand la négligence n'y est pour rien. Je suis au bout du monde; les nouvelles m'arrivent bien tard. Enfin recevez mon compliment et tous les vœux que je fais, pour que vous suiviez la route qui peut rendre votre tribunal immortel. Je vous engage fort à ne vous diriger, à n'agir en tout que d'après vos propres lumières; à ne pas céder aux donneurs d'avis. Nul ne vous conseillera jamais mieux que vous-même ; écoutez vos inspirations et vous ne risquez pas de faillir. Ce ne sont pas là des mots en l'air. Je sais à qui je parle, je connais votre esprit, votre jugement. Je ne redoute de vous ni faute, ni faiblesse, ni erreur, quand vous ne soutiendrez que ce qui vous paraîtra juste. Vous arrivez a une époque, (ce n'est pas le hasard seul, c'est votre volonté qui vous a conduit au tribunal au milieu de circonstances si perplexes), vous arrivez à une époque où vous ne pouvez vous dissimuler que la violence est à l'ordre du jour, la confusion partout, les moyens de sortir d'embarras fort douteux, et où l'on ne peut guères compter sur personne. Que de pièges, que de déceptions sur votre route! Vous y avez bien réfléchi, je n'en doute pas. Ne formez de plan, je vous en conjure, n'ayez de règle que celle que je vous recommandais tout à l'heure; consultez-vous, délibérez en vous-même et suivez votre impulsion. Difficilement trouverait-on meilleur conseiller pour tout autre; pour vous certes, il n'en est aucun. Dieux immortels! Pourquoi faut-il que je ne sois pas là pour assister à vos succès, pour être le confident, l'associé, le ministre de vos volontés ! Vous n'avez besoin de personne assurément, mais peut-être sortirait-il quelques idées heureuses des inspirations de ma grande et vive amitié. Je vous écrirai bientôt plus au long. Je me propose d'expédier, sous peu de jours, un de mes gens en message auprès du sénat, et de lui rendre compte dans un seul rapport des opérations diverses de cette campagne où tout a réussi fort heureusement et selon mes calculs. Vous verrez par la lettre dont j'ai chargé Thrason, votre affranchi, combien de peines je me suis données pour la difficile affaire de votre sacerdoce que les circonstances compliquaient encore. En ce qui me concerne, mon cher Curion, par l'amitié que vous avez pour moi, par celle que je vous porte, je vous recommande une seule chose. Ne souffrez pas, je vous en conjure, qu'on prolonge pour moi ces ennuis de province et de gouverne ment. Vous savez ma pensée à cet égard. Je vous l'ai dite à une époque où j'étais loin de croire que vous seriez tribun cette année. Je parlais alors à un très-noble sénateur et à un très-gracieux jeune homme. Aujourd'hui je m'adresse à un tribun du peuple, et ce tribun est Curion. Je ne demande pas, (chose difficile!) qu'on fasse pour moi du nouveau. Bien de nouveau au contraire. Que le sénatus-consulte et les lois aient, grâce à vous, leur cours ordinaire, et que la condition qu'on m'a 230 faite à mon départ ne soit changée en rien. Voilà ce que je vous demande instamment.
204. A M. CÉLIUS. Athènes, juillet.
F. II, 8. Quoi ! est-ce ainsi que vous me comprenez! des histoires de gladiateurs, des ajournements de procès, des compilations de Chrestus, toutes rapsodies dont on n'oserait me dire mot quand je suis à Rome ! Vous allez voir quelle opinion j'ai de vous; et par Hercule, ce n'est pas sans raison, car je ne connais pas, en politique, de meilleure tête que la vôtre. Ce que j'attends de vous, ce n'est pas que vous me teniez au courant des affaires de la république, quelle que soit leur importance, à moins que je n'y sois personnellement pour quelque chose. Assez d'autres se chargeront de ce soin par lettre ou de vive voix, et la renommée elle-même m'en apportera sa part. Je ne vous demande donc ni le passé ni le présent; mais je veux qu'en homme qui voit de loin, vous me parliez de l'avenir ; que votre correspondance mette sous mes yeux comme un plan de la charpente actuelle de la république, 193 d'après lequel je puisse juger de la forme que prendra plus tard l'édifice. Je n'ai point encore à me plaindre ; vous ne pouviez être meilleur prophète qu'aucun de nous, que moi surtout, qui viens de passer plusieurs jours avec Pompée, ne parlant d'autre chose que des affaires publiques, e ne puis ni ne dois confier à une lettre le détail de nos entretiens. Apprenez seulement que Pompée est un citoyen parfait, et que sa prévoyance, son courage, sa sagesse ne sont en défaut sur rien. Livrez-vous à lui, il vous recevra à bras ouverts, je vous en réponds. Il en est à ne tenir pour bons ou pour mauvais citoyens que ceux que nous autres nous réputons tels. — Je me suis arrêté ces dix jours-ci à Athènes, et j'y ai vu beaucoup notre ami Gallius Caninius ; j'en pars aujourd'hui, veille des nones de juillet, après vous avoir écrit cette lettre. Je vous recommande tous mes intérêts sans exception, j'insiste surtout de la manière la plus vive pour ne pas être prorogé dans ma province. Pour moi, tout est là. Que faut-il faire, quand, et comment agir, quels ressorts mettre en jeu, c'est ce que vous jugerez mieux que moi.
229. — A M. CÉLIUS, ÉDILE CURULE DÉSIGNÉ. Mont Taurus.
F. II, 9. Je commence, car je le dois, par des félicitations, et je me réjouis à la fois de la dignité que vous venez d'obtenir et de celles qui vous attendent. Si je suis un peu en retard, ne vous en prenez pas à moi, mais bien à l'ignorance où je reste de toute chose. L'éloignement et le peu de sûreté des routes font que l'on est ici un siècle à avoir des nouvelles. Maintenant que je vous ai félicité, quels remercîments vous faire d'à voir si bien travaillé à nous ménager, comme vous le dites, de quoi rire tous deux le reste de nos jours ? Aussi, à votre premier mot, me suis-je mis à le contrefaire, vous savez qui (Hirrius). J'ai aussi mimé tour à tour toute cette fameuse jeunesse que notre homme vante à tout propos. J'aurais peine à vous rendre cette scène. Je vous supposais à mes côtés et vous tenais à peu près ce langage : « Vous ne savez pas quelle grande action et quel grand exploit vous avez fait ! » Puis, dans la surprise où me jetait cette nouvelle inattendue, il m'est revenu cette exclamation : « Ah ! l'incroyable aventure ! » Alors c'a été de ma part, une explosion de joie délirante. Et comme on me grondait d'une hilarité qui allait jusqu'à l'extravagance, je répondais pour excuse: « La joie est plus forte que moi. » Que voulez-vous ? En me moquant de lui, je deviens presque son second tome. J'aurais encore beaucoup à dire sur vous et à votre sujet. Ce sera quand j'aurai un peu de loisir. Je vous aime pour bien des raisons, mon cher Rufus ; vous que la fortune m'a donné pour défendre mes intérêts, me venger de mes ennemis et même de mes envieux, et pour que justice fût faite de l'infamie des uns et de l'impertinence des autres.
231. — A M. CÉLIUS ÉDILE CURULE DÉSIGNÉ. Pindenissum.
F. II, 10. Vous voyez vous-même combien de lettres me manquent, car on ne me persuadera jamais que vous ne m'ayez point écrit depuis votre nomination à l'édilité. C'était un si grand événement. II y a tant à se féliciter et pour vous d'une espérance satisfaite, et pour Hillus, (pardon, je bégaie) d'une attente trompée. Or, vous saurez que je n'ai reçu aucune lettre sur ces admirables comices qui m'ont fait bondir de joie ; aussi je crains qu'il n'arrive également malheur à mes dépêches. Je n'ai pas écrit une seule fois chez moi sans y joindre un mot pour vous, pour vous qui êtes ce que je connais au monde de plus aimable et ce que j'ai de plus cher. Mais je ne suis plus bègue ; revenons à mon sujet.—Vos vœux sont exaucés. Vous ne me désiriez d'affaire sur les bras que tout juste assez pour mériter un petit bout de laurier, et vous redoutiez les Par thés, ne me croyant pas assez fort. Eh bien! ton a été à souhait. Au premier bruit d'une inva sion parthe, favorisé par les nombreux défilés et le sol montueux de cette contrée, je marcha sur le mont Amanus. J'avais un assez bon renfort d'auxiliaires, et mon nom imposait à ceux qui ic m'avaient jamais vu. Car vous saurez qu'il a du retentissement ici. N'est-ce pas, dit-on, celui qui Rome...? celui que le sénat...? Vous achevez les phrases. Arrivé au pied de l'Amanus, dont a crête me sépare de Bibulus, et qui, par ses deux versants, appartient aux deux provinces, j'appris non sans une grande joie, que Cassius avait réussi à rejeter l'ennemi loin d'Antioche. Bibulus avait enfin pris possession. — Je profitai de l'occasion pour donner une sévère leçon aux peuplades de l'Amanus, les éternels ennemis du nom romain. J'en tuai ou pris en grand nombre. Le reste se dispersa. Grâce à la soudaineté de mon attaque, les châteaux forts purent être emportés et brûlés. La victoire étant complète, je fus salué imperator sur les bords de l'Issus, précisément où Alexandre défit Darius, ainsi que vous l'a raconté Clitarque, et que je vous l'ai entendu répéter maintes fois à vous-même ; je dirigeai alors mon armée vers les points les plus infestés de la Cilicie. Là, depuis vingt-cinq jours, j'assiège Pindénissum, qui est une ville très-forte. J'ai ouvert des tranchées, construit des parapets, des tours. Cette affaire exige tant d'appareil, un tel déploiement de forces, qu'il ne manquerait à ma conquête, pour me placer au faîte de la gloire, qu'un nom qui sonne mieux. Si je m'en rends maître, comme je l'espère, je ferai partir à l'instant des lettres officielles. Je vous écris provisoirement afin de vous donner l'avant-goût de l'accomplissement de vos vœux pour moi. Pour en revenir aux Parthes, cette campagne finit assez bien, mais on craint beaucoup pour l'année prochaine. Alerte donc, mon cher Rufus, et vite 219 un successeur! Que si comme vous le dites et comme je le conçois, on ne peut pas aller si rondement, faites du moins ce qui est facile, qu'on lie me proroge pas ici d'une minute. Je compte que désormais vos lettres me montreront mieux le fonds de la situation actuelle et ce que l'avenir nous réserve. Mettez un peu d'amitié, je vous en conjure, à me tenir au courant de tout. Adieu.
260. — A CÉLIUS, ÉDILE CURULE. Laodicée, avril.
F. II, 11. Croiriez-vous que pour vous écrire j'en suis à chercher mes mots? je ne dis pas les mots de votre langue oratoire, mais ceux de la langue vulgaire que nous parlons ici. C'est l'effet du tourment d'esprit où me jette l'attente d'une décision sur les provinces. Je soupire après Rome, après les miens plus qu'on ne saurait croire, après vous en première ligne ; et j'ai pris ma province en dégoût. Serait-ce qu'au point de gloire où je suis arrivé, il faille moins songer à y ajouter, que craindre un retour de la fortune? Est-ce dédain de mon esprit pour ces minces détails du gouvernement provincial, quand les plus grandes affaires de l'État sont à sa taille et dans ses habitudes? N'est-ce pas plutôt qu'il recule d'instinct sous la menace d'une guerre redoutable, et cherche à la conjurer par un rappel nu temps marqué par la loi? — On s'occupe activement de vos panthères. Les ordres sont donnés à des chasseurs de profession ; mais elles sont singulièrement rares, et le peu qu'on rencontre se plaignent amèrement, dit-on, de ce qu'elles sont les seules créatures mal menées de la province. L'on m'assure même qu'elles sont décidées à quitter mon gouvernement, et à se retirer dans la Carie. On ne laisse pas de leur faire bonne chasse. Patiscus y est des premiers. Tout ce qu'on prendra sera pour vous. Je ne sais à quel nombre on en est. Croyez que je me fais une affaire d'honneur de votre édilité, et ce n'est pas aujourd'hui que je vous oublierais ; car ma lettre est datée des fêtes mégaliennes. — Vous me feriez bien plaisir de m'écrire un peu en détail sur l'état présent des affaires. J'ai foi par dessus toutes choses aux nouvelles qui me viennent de vous.
268. — A M. CÉLIUS, ÉDILE CURULE. Cilicie.
F. II, 12. Je suis en peine des affaires de Rome: J'apprends que les assemblées ont été tumultueuses et que les quinquatrides se sont mal passées. Mais on ne me dit pas quelle en a été la suite. Au demeurant, ce qui me met le plus en peine, c'est de ne pouvoir pas rire avec vous de ce qu'il y a de risible dans tous ces embarras ; il y a matière. Mais je n'ose me confier à une lettre. Je ne vous pardonne pas. de ne m'avoir encore envoyé aucun détail. Quoique mon année d'exercice doive être Unie, au moment où vous lirez ceci, je n'en désire pas moins recevoir en chemin une lettre de vous qui me mette au courant des affaires, afin que je ne tombe pas à Rome comme un homme tout neuf. Personne ne peut remplir cette mission mieux que vous. — Votre Diogène, qui est un garçon fort sage, m'a quitté avec Philon à Pessinunte. Ils se rendent auprès d'Adiatorix, quoiqu'ils sachent très-bien tous deux par expérience qu'il n'y a libéralité ni faveur à y attendre. Rome! Rome! mon cher Rufus. Là est la vie; là luit le soleil. Voyager, pour quiconque peut faire figure à Rome, c'est aller chercher l'obscurité et la fange. Voilà ce que j'ai toujours pensé dès ma jeunesse. Ah ! puisque c'était ma conviction, que ne m'y suis-je tenu! Pour une seule de nos causeries, de nos promenades, je donnerais tout ce que me vaut la province. — Je m'y suis fait, je crois, une réputation d'intégrité. Mais je me faisais autant d'honneur en refusant qu'en acceptant la mission. Et la perspective du triomphe? allez-vous dire. Mon triomphe serait assez beau. Je n'eusse pas été si longtemps sevré de tout ce qui peut m'être agréable. Enfin je vais vous revoir. Faites que je trouve en chemin une de ces lettres comme vous en savez écrire.
262. — A CÉLIUS, ÉDILE CURULE. Laodicée, avril.
F. II,13. Vos lettres sont rares :
peut-être ne m'arrivent-elles pas exactement. Mais elles me charment toujours. Dans votre dernière, par exemple, quel cachet de sagesse ! que d'obligeance et de raison! Mes intentions avaient, il est vrai, deviné les vôtres ; mais on est bien plus sur de soi avec l'assentiment de gens habiles et de bon conseil. J'ai, je vous le répète, beaucoup d'affection pour Appius, et il commence à y répondre ; je m'en aperçois depuis que notre différend a cessé. Je l'ai trouvé soigneux de mon honneur comme consul, charmant comme ami et s'intéressant marne à mes goûts littéraires. Mes bons offices non plus ne lui ont pas manqué. J'en appelle à votre témoignage; et mou témoin de comédie, Phanias, viendra, je le suppose, l'appuyer. Depuis que je sais qu'Appius vous aime, je l'en aime, je vous assure, davantage encore. Je suis à Pompée sans réserve; vous le savez, et vous n'ignorez pas à quel point je chéris Brutus. Comment pourrais-je ne pas mettre du prix à vivre dans de bons et intimes rapports avec un homme dans la force de l'âge, riche, honoré, qui a des fils, des proches, des alliés, des amis, qui est de plus du même collège que moi, et qui m'a donné un souvenir flatteur, à la suite des succès qu'il a obtenus dans la science de l'augurât ? Si je m'arrête si longuement sur ce sujet, c'est que j'ai cru reconnaître que vous doutez de mes sentiments pour Appius. On vous aura dit quelque chose. Mais tout ce- qu'on a pu vous dire est faux, je vous en réponds. A la vérité mes principes ne sont pas les si ns en matière d'administration, et j'ai établi d'autres règles. Peut-être en aura-t-on conclu qu'il y avait entre nous animosité, et non pas simplement divergence. Mais je me serais bien gardé de rien faire et de rien dire qui ne fût parfaitement honorable pour lui. Enfin après cette affaire et la démarche inconsidérée de Dolabella, ne me suis-je pas mis en avant pour le couvrir? — La langueur, dites-vous, s'est emparée de toute la ville. J'aimerais assez voir notre ami (Curion) s'engourdir dans le repos. Mais les dernières lignes de votre main m'ont mis la puce à l'oreille. Quoi! Curion est aujourd'hui pour César! Excepté moi, qui le croira? sur ma vie, je m'en doutais. Dieux immortels ! que ne puis-je en rire avec vous ! — Maintenant que le terme arrive, que j'ai enrichi les villes, conservé aux publicains 255 les restes de leur dernier bail, sans exciter de plaintes de la part des alliés, que je sais enfin m'être rendu agréable à tous les habitants, grands et petits, je ne songe plus qu'à partir pour la Cilicie aux nones de mai ; et dès les premiers jours de l'été, après avoir réglé tout ce qui regarde la guerre, j'exécute le sénatus-consulte et je pars. Je veux absolument vous voir édile, et vous ne sauriez croire à quel point je soupire après Rome, après mes amis, après vous, par dessus tout.
250. — A M. CÉLIUS, ÉDILE CURULE. Laodicée, février.
F. II, 14. Marcus Fabius est mon intime : c'est un homme de bien par excellence et des plus instruits, mais ce n'est pas seulement pour son esprit et son savoir que je l'aime, c'est encore pour sa modestie, qui est sans égale. Je vous recommande son affaire comme s'il s'agissait de mes propres intérêts. Or je connais vos allures, à vous autres grands avocats. C'est peine perdue de s'adresser à vous, si l'on n'a tué son homme. Mais ici point d'excuse, je n'en reçois pas. Et pour peu que vous ayez d'amitié pour moi, vous quitterez tout pour prêter votre appui à Fabius, à sa première réclamation. J'attends avec impatience des nouvelles de Rome. J'en suis sevré absolument. Je désire par-dessus tout savoir comment vous vous portez. L'hiver qui se prolonge nous prive depuis longtemps de toute communication.
278. — A M. CÉLIUS, ÉDILE CURULE. Juillet.
F. II, 15. On ne pouvait agir avec plus d'adresse et de prudence que Curion et vous dans l'affaire des supplications. Certes, j'ai été servi à souhait. Une célérité admirable ! Et cet autre, de si mauvaise humeur, votre compétiteur et le mien, qui donne son suffrage à ce magnifique éloge de mou administration. Savez- vous que je me flatte maintenant d'obtenir le reste, et vous allez, j'espère, y travailler.— Je vois avec joie le 1 bien que vous dites de Dolabella, et surtout l'affection qu'il vous inspire. Car je comprends dans quel sens vous me dites que la prudence de ma Tullie saura le modérer. Ah! si vous pouviez voir ce que je viens d'écrire à Appius d'après vos propres lettres! Que voulez-vous? Telle est la vie. Fasse le ciel que ce qui est fait soit bien fait! J'espère n'avoir qu'à me louer de mon gendre ; et vos bons soins y feront beaucoup. — La république m'inquiète; mes vœux sont pour Curion :j'en fais aussi pour que César soit honnête homme. Je donnerais ma vie pour Pompée : mais la république avant tout. De votre côté, je ne vois pas que vous vous tourmentiez grandement pour elle. Il y a deux hommes en vous, le citoyen et l'ami - En quittant la province, je laisse le questeur Célius à ma place. C'est un enfant, direz- vous. Oui, mais il est questeur et de première noblesse. J'ai suivi l'exemple général. Pais il n'y avait en rang personne au-dessus de lui. Pomptinius était parti te» puis longtemps. Je n'ai pu décider mon frère. Et si je lui eusse laissé le pouvoir, mes ennemis n'auraient pas manqué de di re que, mon année finie, je ne quitte pas tout à fait la province, comme le veut l'ordre du sénat, puisque j'y laisse un autre moi-même. Peut-être allégueraient-ils encore la volonté du sénat de ne donner de gouvernement qu'à ceux qui n'en ont point encore obtenu. Or mon frère a commandé trois ans en Asie : quoi qu'il en soit, me voilà tranquille. Laissant mon frère derrière moi, j'aurais eu mille sujets de crainte. Après tout, j'ai moins suivi mon sentiment que l'exemple donné par deux hauts personnages, qui jamais n'ont manqué de combler de leurs faveurs les Cassius et les Antoine. Célius est de noble famille. J'ai moins voulu le gagner qu'éviter d'en faire un ennemi. Il me faut votre approbation, car il n'y a pas à y revenir. — Et Ocella? à peine m'en avez-vous écrit deux mots ; votre journal n'en dit pas davantage. Vos actes ont un tel retentissement que le nom de Matrinius est prononcé par delà le Taurus. Si les vents étésiens ne m'arrêtent, j'espère vous revoir bientôt.
378. — A M. CÉLUJS, ÉDILE CURULE. Cumes, avril.
F. II, 16. Votre lettre m'aurait causé un chagrin profond, si je ne m'étais fait une raison sur toute espèce de chose, et si le spectacle journalier de nos calamités ne m'avait depuis longtemps rendu presque insensible a de nouvelles douleurs. Mais comment se fait-il, je vous prie, que vous ayez pu voir dans mes lettres ce que vous y avez vu? Qu'y a-t-il autre chose que des lamentations ordinaires sur le malheur des temps, sur les circonstances, qui ne sont pas pour moi, je pense, plus affligeantes que pour vous-même? Avec votre coup d'oeil, il est impossible que vous ne soyez pas frappé de ce qui me frappe. Mais vous me connaissez, et je m'étonne que vous ayez punie croire inconsidéré au point de passer du parti que la fortune favorise au parti dont elle s'éloigne et qui tombe; et que vous me supposiez assez inconséquent pour vouloir perdre a plaisir, près d'un personnage puissant, des bonnes grâces péniblement acquises, pour me manquer ainsi à moi-même, et pour me mêler à la guerre civile, que j'ai toujours eue en horreur. Quels sont donc mes sinistres projets ? de me retirer peut-être dans quelque solitude. Mais vous savez bien, vous qui jadis partagiez ces sentiments, ce que mon cœur et mes y eux souffrent en présence de tant d'indignités. C'est un surcroît d'embarras pour moi que l'appareil de mes licteurs, et le titre d'imperator que l'on me donne. Si j'étais libre de ces chaînes, j'accepterais pour retraite le moindre coin en Italie, quoiqu'elle ait bien peu de retraites sûres. Mais mes ennemis sont la; mes lauriers offusquent leurs yeux et mettent en mouvement leurs langues. Voilà où j'en suis. Mais partir sans votre aveu, c'est à quoi je n'ai jamais songé. Vous connaissez mes petites propriétés. Il faut bien que j'y vive pour n'être pas a charge à mes amis, et je me tiens plus volontiers dans celles qui bordent la mer. C'est ce qui a fait croire à un départ. Et je n'y répugnerais pas trop peut-être, si le repos était au bout. Mais guerroyer! et dans quel but? me battre contre un homme qui doit être assez content de moi, et pour un homme que je ne contenterai jamais, quoi que je fasse! J'ajoute que cette détermination, je 365 l’avais à l'époque où vous vîntes me trouvera Cumes, et que vous avez pu vous en apercevoir ; car je ne vous cachai point le discours de T. Ampius, et vous vîtes combien je répugnais à quitter Rome. Lorsque depuis j'ai su ce qui est arrivé, n'ai-je pas déclaré que je souffrirais tout plutôt que d'abandonner l'Italie, pour m'engager dans une guerre civile? Pourquoi mes résolutions auraient-elles changé? Est-il rien survenu qui n'ait dû au contraire les confirmer? Croyez-le donc bien, et vous le croyez sans doute, mon seul but au milieu de toutes ces misères est de convaincre chacun que j'ai toujours mis la paix au-dessus de tout, et que l'espoir de la paix perdu, il n'y a rien dont je sois pour mon compte plus éloigné que de me mêler à la guerre civile. Je suis fidèle à ces sentiments, et j'espère ne m'en repentir jamais. Q. Hortensius, notre ami, je m'en souviens, se glorifiait de n'avoir jamais pris une part quelconque aux guerres des citoyens contre les citoyens. C'était, dit-on, chez lui défaut de caractère ; et comme je ne pense pas qu'on ait de moi cette opinion, ma gloire sera plus pure. Je ne me laisse pas effrayer par tous ces monstres que se fait votre amitié. On doit s'attendre à tout dans une perturbation universelle. Mais il n'est pas de calamité personnelle et domestique, y compris celle que vous me montrez en expectative, au prix desquelles je ne rachetasse volontiers le salut, de la république. Mon fils, que je suis heureux de vous voir si cher, aura, pourvu qu'il reste ombre de la république, un assez beau patrimoine dans la mémoire de mon nom. Dans le cas contraire, il n'est exposé à rien de plus que tous ses concitoyens. Il faut songer à mon gendre, dites- vous, jeune homme si plein de mérite, et que j'aime si tendrement. Eh ! pouvez-vous douter de l'inquiétude cruelle qu'il me cause, vous qui connaissez mes sentiments pour lui et pour ma chère Tullie, d'autant qu'au milieu de nos communes misères j'aimais à me figurer ce Dolabella, si cher à mon cœur et au vôtre, bientôt libre des embarras sans nombre où son trop de libéralité l'avait plongé. Vous ne pouvez pas savoir quels moments il a eu à passer pendant son séjour a Rome, tout ce qu'ils ont eu d'horrible pour lui et d'humiliant pour moi, son beau-père. D'un côté, je n'attends rien, de bon de l'Espagne, dont je juge comme vous en jugez vous-même; et de l'autre, je vous dirai sans déguisement ce que je pense : Si la constitution de Rome prend le dessus, il y aura place pour moi à Rome; si elle périt, vous viendrez vous-même, j'en suis sûr, me rejoindre dans la solitude où vous me saurez confiné. Peut-être vois-je trop en noir, et peut-être les choses tourneront-elles plus heureusement. Je me souviens que, dans ma jeunesse, j'entendais les vieillards désespérer de tout. Il est possible que je fasse aujourd'hui comme eux, et que je tombe aussi dans le défaut propre à cet âge. Puisse-t-il en être ainsi! Et pourtant... Vous savez, je le suppose, qu'il y a une robe prétexte sur le métier pour Oppius. Pourquoi pas ? Curtius rêve bien un manteau de double pourpre ; mais le teinturier se fait attendre. Je plaisante, pour que vous sachiez que j'aime à rire même dans ma mauvaise humeur. Voyez, je vous prie, et comme s'il s'agissait de vous, ce que j'ai écrit à Dolabella. Je finis en vous assurant que vous n'avez à craindre de moi ni coup de tête ni étourderie; mais où 366 je me trouve, promettez-moi de compter pour moi et mes enfants sur notre amitié et sur votre fidélité.
276. — A CANINIUS SALLUSTIUS, PROQUESTEUR. Tarse.
F. II, 17. Votre huissier m'a remis deux lettres de vous, à Tarse, le 16 des kalendes d'août. Je vous y répondrai par article comme vous semblez le désirer. Je ne sais rien sur mon successeur, et je ne pense pas qu'on m'en donne un. Mais rien ne m'empêche de partir au jour fixé, puisqu'il n'y a plus à craindre de guerre avec les Parthes. Je ne compte pas m'arrêter en route. Je toucherai seulement à Rhodes, à cause de mes jeunes Cicérons. Encore la chose n'est-elle pas certaine. Je veux arriver à Rome sans perdre un moment. Toutefois je réglerai ma route d'après ce que je saurai des affaires publiques, et de l'état de la ville. Il n'est pas possible que votre successeur fasse assez de diligence pour que je me rencontre avec vous en Asie. — Ce serait sans doute un embarras de moins pour vous de n'avoir pas de comptes à rendre comme Bibulus vous y autorise. Mais cette facilité ne se concilie guère avec la loi. Julia Bibulus a des raisons à lui pour ne pas s'y soumettre : mais mon avis est que vous ne pouvez vous y soustraire sous aucun prétexte. — Vous pensez qu'on n'aurait pas dû retirer la garnison d'Apamée ; c'est aussi, je le vois, l'avis de bien d'autres; et je regrette les interprétations malveillantes auxquelles ce fait a donné lieu. Il n'y a plus que vous qui demandez si les Parthes ont passé on non. Les rapports que j'ai reçus ont été si positifs à cet égard qu'après avoir fait occuper fortement tous les postes, j'ai congédié toutes mes garnisons. — II n'est pas exact que Je veuille vous envoyer les comptes de mon questeur. Ils ne sont pas même prêts : et mon intention est de les déposer à Apamée. Quant au butin de mon expédition, personne, excepté les questeurs de Rome, c'est-à-dire excepté le peuple romain, n'y a touché et n'y touchera. Je compte prendre à Laodicée des mesures de garantie pour que l'argent de la république ne coure pas les risques du transport. Touchant les CCIƆƆƆ drachmes dont vous me parlez, il n'y a pas moyen de disposer pour aucun prêt de cette somme. Tout l'argent est considéré comme butin, et les trésoriers seuls en ont le maniement. Quant à la part qui m'en revient, c'est le questeur que cela concerne. — Vous me demandez ce que je pense des légions qui sont décrétées pour la Syrie. J'ai toujours douté qu'on les envoyât, et je suis sûr aujourd'hui que si, avant leur départ, on vient à savoir que la Syrie est tranquille, elles ne partiront point. Ce qui pourrait bien arriver, c'est que votre successeur Marius se fît attendre ; le décret du sénat portant expressément qu'il ait à partir avec les légions. J'ai répondu à votre première lettre. J'arrive maintenant à la seconde. — Vous voulez que je vous recommande à Bibulus le plus chaudement possible. J'y suis tout disposé ; mais auparavant j'ai quelques observations à vous faire. Seul de tout 269 l'entourage de Bibulus, vous ne m'avez jamais dit mot de l'aversion que, sans aucun motif, il a conçue pour moi. J'ai su de plus d'un côté qu'à l'époque où Ton craignait pour Antioche, et où l'on n'avait d'espérance qu'en moi et mon armée, il disait hautement qu'il s'exposerait à tout plutôt que de paraître avoir eu besoin de mon secours. Je ne vous en veux pas de votre silence; parce que près du préteur, votre position eu qualité de questeur était assez délicate, et pourtant on parlait déjà à cette époque de la manière dont il se conduisait avec vous. En ce qui me concerne ; il écrivait à Thermus, au sujet de la guerre des Parthes, et il ne m'écrivait pas un mot à moi, sur qui il n'ignorait pas que pesait la responsabilité. Il ne m'a adressé qu'une seule lettre ; c'était pour l'augurât de son fils. Je ne voulus me souvenir que de ses malheurs, et comme j'ai toujours beaucoup aimé le jeune Bibulus, je me suis fait un devoir de faire une réponse très-obligeante. Si c'est misanthropie chez lui (ce que je ne savais pas), ces procédés me deviendront moins sensibles ; si c'est à moi personnellement qu'il en veut, à quoi ma recommandation vous servirait-elle? Dans ses dépêches au sénat, il s'attribuait ce qui nous était commun ; par exemple, le change si avantageux de l'argent du peuple, dont on était, disait-il, redevable à ses soins. Il s'est même approprié un honneur qui m'était dû exclusivement, osant bien se prévaloir du refus que j'avais fait d'employer des auxiliaires Transpadans, comme s'il eût eu le mérite de l'économie- D'un autre côté il m'associe généreusement à ce qu'il a fait sans moi, lorsque nous avons demandé tous deux que la ration de pain de la cavalerie auxiliaire fui augmentée. Mais ce qui me semble marquer surtout en lui la petitesse d'esprit, et je ne sais quelle vague envie de nuire, c'est que, dans ses lettres, en parlant d'Ariobarzane, que le sénat sur ma proposition a nommé roi, et qu'il a placé sous mon patronage, il lui refuse le titre de roi, et affecte même de l'appeler le fils du roi Ariobarzane. C'est un de ces caractères que les avances ne font qu'aigrir. Toutefois, pour ne pas vous refuser, j'ai tracé une lettre pour lui et je vous l'envoie. Faites-en ce que vous voudrez.
263. — A Q. THERMUS, PROPRÉTEUR Laodicée, mai.
F. II, 18. Le service que j'ai rendu à Rhodon et les attentions que j'ai eues pour vous ou les vôtres ont excité la gratitude de votre noble cœur, et j'en suis heureux. Sachez que chaque jour mon dévouement pour vous ne peut que s'accroître. A vrai dire, votre conduite sans reproche et la noblesse de votre caractère vous ont porté si haut, qu'il ne me reste en quelque sorte rien à faire. mais plus je réfléchis sur votre position, plus je persiste dans l'opinion que j'ai tout d'abord émise lorsque Ariston vint me voir. Oui, vous vous exposez à des inimitiés graves, si vous faites un affront à un jeune homme (C. Antonius) noble et puissant; et certes, il y aurait affront bien caractérisé lorsque vous n'avez près de vous personne de son rang. Je ne parlerai pas de sa noblesse : il suffit qu'il soit questeur et votre questeur, pour avoir le pas même sur les plus capables et les plus purs qui ne sont que vos lieutenants. Je veux bien qu'on n'ait pas le pouvoir autant que l'envie de vous nuire. Toujours est-il qu'il ne faut pas indisposer et indisposer ajuste titre trois frères qui tiennent par leur naissance à ce qu'il y a déplus élevé, qui sont ardents, qui ne manquent pas d'éloquence, et qu'avant peu vous allez voir tribuns du peuple pour trois ans. Quelle sera la situation politique alors ? bien agitée, ou je me trompe. Pourquoi de gaieté de cœur vous placer sous le coup de l'hostilité tribunitienne, lorsqu'il est si simple (personne n'a dans ce cas à réclamer) de donner la préférence au questeur sur les lieutenants de questeur? Si, comme je l'espère et le désire, il se montre digne de ses ancêtres, il vous en reviendra quelque avantage; s'il s'oublie au contraire, il ne fera tort qu'à lui. J'ai cru nécessaire, avant mon départ pour la Cilicie, de vous communiquer ces réflexions. Quoi que vous fassiez, que les Dieux vous secondent ! mais si vous m'en croyez, évitez des haines, et ménagez-vous du repos dans l'avenir.
367. — A C. CÉLIUS, QUESTEUR. Cilicie, juin.
F. II, 19. Lorsque j'appris que, suivant mon vœu le plus cher, le sort vous avait désigné pour mon questeur, j'en eus d'autant plus de joie que j'espérais vous avoir assez longtemps à mes côtés; et c'était à mes yeux un grand avantage de pouvoir rattacher à d'anciennes habitudes les relations que le sort allait établir entre nous. Mais ne recevant de vous ni de personne avis de votre arrivée, je commençai à craindre, et c'est encore ma crainte en ce moment, de voir les choses s'arranger de telle façon que lorsque vous viendrez dans la province, je l'aurais déjà quittée. J'ai bien reçu de vous une lettre en Cilicie, le 10 des kalendes de juillet, dans mon camp. Elle est fort aimable. J'y reconnais votre tact et votre esprit; mais elle ne porte date ni de lieu ni de jour; elle ne me dit point à quelle époque je puis compter sur vous; et je n'ai pu savoir du porteur, qui ne la tient pas de vos mains, en quel endroit ni à quelle époque vous l'avez écrite; Dans cette incertitude, je n'en crois pas moins devoir vous envoyer mes huissiers et mes licteurs avec cette lettre. Si vous la recevez à temps, je vous saurai gré de ne pas tarder un moment à venir me joindre en Cilicie. Votre cousin Curius, avec qui je suis très-lie, comme vous le savez, m'a écrit à votre sujet d'une façon toute particulière; C. Virgilius, votre parent et mon intime ami, en a fait autant. J'aurai pour leur recommandation les égards qu'on se doit entre amis. Mais la meilleure de toutes, c'est ce que vous m'avez écrit vous-même; c'est surtout ce que vous me dites de votre dignité et des rapports qu'elle établit entre nous. Il ne pouvait m'être donné par le sort un questeur plus désiré. Aussi croyez que je mets bien du prix à faire éclater ma considération pour votre mérite et pour le nom que vous portez. Mais j'en aurai plus facilement l'occasion, si vous venez me rejoindre en Cilicie: Il y va essentiellement de votre intérêt et de ce» lui de la république.
185. A APPIUS PULCHER IMPERATOR. Rome.
F. III, 1. La république, si elle pouvait parler ne vous expliquerait point sa situation mieux que ne fera votre affranchi Phanias, tant il y a chez lui de tact, et, ce qui n'est pas un moindre avantage, d'esprit d'observation. Vous saurez tout de sa bouche. Cette voie d'information est la plus courte et la meilleure, sous tous les rapports. Quant à mon affection pour vous, Phanias pourrait bien vous en parler aussi, mais c'est un soin que je me réserve. Oui, je vous aime pour le charme de votre esprit, pour la prévenance et la grâce de vos manières ; enfin pour le prix que vous attachez, comme je le vois dans vos lettres, comme je l'apprends de toutes parts, au peu que j'ai pu faire pour vous; Les droits de l'amitié, dans notre séparation, sont restés longtemps en souffrance. Mais je ferai tant par le nombre et par la valeur des services que je veux vous rendre, que tout cet arriéré s'acquittera. En cela, je ne croirai pas, quoi que vous en disiez, agir malgré Minerve; car si ma Pallas retourne des mains des vôtres dans les miennes, ce n'est plus Pallas, mais Appias que je veux la nommer. — Je ne connaissais pas votre affranchi Cilix; mais son langage, en me remettant votre obligeante et affectueuse lettre, s'est trouvé merveilleusement d'accord avec les sentiments que vous y exprimez, .l'éprouvais du bonheur à l'entendre raconter ce que journellement vous avez fait, vous avez dit à mon intention. Enfin, voulez-vous le savoir? en deux jours, il a fait ma conquête, sans préjudice toutefois de Phanias dont j'appelle le retour de tous mes vœux. Lorsqu'il reviendra à Rome, bientôt j'espère, ne manquez pas de lui donner tous vos ordres pour moi. — Je vous recommande instamment le jurisconsulte L. Valérius, et même je vous le recommande jurisconsulte ou non. Car je prétends que ma recommandation ait plus d'effet que ses consultations. Je l'aime beaucoup. C'est un des habitués et des intimes de ma maison. Il vous exprime déjà toute sa reconnaissance. Mais il m'écrit aussi qu'il compte grandement sur le pouvoir d'une lettre de moi. Faites, je vous prie, qu'il n'ait pas eu cette confiance en vain. Adieu.
88. — A APPIUS PULCHER imperator. Rome.
F. lll, 2. Quand je me trouve, contre ma volonté et mon attente, forcé d'aller prendre la gouvernement de votre province (la Cilicie), au milieu des soucis et des inquiétudes qui m'assiègent, j'ai du moins une consolation; c'est de penser que jamais vous ne pouviez avoir un successeur qui vous aimât davantage, et que moi, je ne trouverais chez personne autant de désir que chez vous, de me remettre le pouvoir dégagé de tout embarras. Si vous comptez également sur moi, vous !e pouvez en toute assurance. De mon côté, je vous en conjure, au nom de l'amitié qui nous unit, et par cette générosité qui vous est naturelle, je vous conjure d'agir désormais, autant que vous le pourrez, (et vous pouvez beaucoup), dans mes intérêts. — C'est un décret du sénat, vous le savez, qui me confie la province. Si je la reçois de vos mains libre de toute difficulté, je gagnerai avec moins de peine le terme de mon mandat. Vous êtes seul juge de ce qu'il faut faire : je vous supplie seulement de faire tout ce qui me sera utile. J'insisterais davantage, si votre caractère ne repoussait les longs discours, et si notre amitié ne devait pas s'en offenser. D'ailleurs les mots sont superflus là où les choses parlent d'elles-mêmes. Croyez que vous n'aurez jamais qu'à vous réjouir et à vous féliciter d'avoir écouté ma prière. Adieu.
196. — A APPIUS PULCHER. Brindes, mai.
F. III, 3. En arrivant à Brindes le 11 des kalendes de juin, j'ai trouvé Q. Fabius, votre lieutenant, porteur de vos ordres. Il m'apprit que le sénat 186 tout entier, sans même attendre une provocation de ma part, à moi que l'affaire concerne, avait, de son propre mouvement, reconnu la nécessité d'augmenter nos forces dans la province; l'opinion qui prévalait généralement était de recourir aune levée en Italie pour accroître l'effectif de mes légions et de celles de Bibulus. Le consul Sulpicius déclara qu'il n'y consentirait jamais. Je me récriai, mais l'unanimité du sénat désirait si vivement mon départ immédiat, qu'il me fallut obéir, et je partis. Je viens en ce moment vous renouveler les prières que je vous ai adressées dans la lettre dont j'ai chargé vos messagers à Rome. Faites, je vous en supplie, au nom de cette communauté de rapports et de sentiments qui existe entre nous, faites que j'obtienne de vos soins habiles et dévoués, tout ce qu'un gouverneur qui se retire peut faire en faveur d'un ami qui lui succède, afin de montrer à tous et que je ne pouvais rencontrer un prédécesseur plus bienveillant, et que vous ne pouviez,,vous, remettre, votre province à un successeur que vous aimiez davantage. — J'avais compris par les lettres dont vous m'avez envoyé copie et dont j'ai, par vos ordres, donné lecture au sénat, que vous aviez congédié une partie de vos troupes. Mais Fabius m'a expliqué que c'étai tseulement votre intention, et que, lorsqu'il vous a quitté, les rangs étaient encore au grand complet. S'il en est ainsi, obligez-moi d'affaiblir le moins possible les forces déjà si insuffisantes de la province. Vous avez reçu, je le suppose, les décrets du sénat à ce sujet Dans ma profonde déférence pour vous, je ratifie d'avance tout ce que vous ferez. Mais je suis persuadé que vous ne ferez rien qui ne soit parfaitement dans mon intérêt. J'attends à Brindes C. Pomprinius mon lieutenant, j'espère qu'il arrivera avant les kalendes de juin, et au premier vent favorable, nous nous embarquerons.
199. — A APPIUS PULCHER. Brindes, juin.
F. III, 4. J'ai reçu votre lettre à Brindes la veille des nones de juin. Vous m'annoncez l'arrivée de L Clodius porteur d'instructions verbales de vous pour moi. Je l'attends avec impatience. Vous connaissez mon affection et mon dévouement-pour vous. Vous en avez déjà reçu bien des gages. Je m'appliquerai surtout à vous prouver combien j'ai à cœur tout ce qui se rapporte à l'honneur de votre nom et de votre caractère. Quant à vos dispositions pour moi, je sais ce que m'en ont dit et Q. Fabius Virgilianus et C. Flaccus, fils de Lucius, et surtout M. Octavius, fils de Cnéus : j'en ai pu juger moi-même par maintes preuves, entre lesquelles je place au premier rang, et comme le plus doux de tous les témoignages, l'envoi du Livre augurai que vous m'avez dédié d'une manières! aimable. — Il n'est rien, croyez-le bien, que vous ne deviez attendre de moi. Depuis que vous avez commencé à m'aimer je vous aime chaque jour davantage. D'autres liaisons ont encore resserré la nôtre, celles par exemple que j'ai formées avec deux personnes d'âges bien différents, mais que je chéris au même degré, Cn. Pompée, beau-père de votre fille, et M. Brutus, votre gendre. Nous sommes membres du même collège, et cette circonstance, où vous avez trouvé l'occasion d'une distinction si flatteuse pour moi, n'a pas peu contribué à rendre nos rapports plus intimes. Quand j'aurai vu Clodius, je vous écrirai, et je ferai mes dispositions pour vous joindre le plus tôt possible. Vous me charmez, je l'avoue, en me disant que vous n'êtes encore dans la province que par le désir de vous y rencontrer avec moi.
210. — A APPIUS PULCHER. Tralles.
F. III, 5. Je suis arrivé à Tralles le 6 des kaendes d'août. J'y ai trouvé L. Lucilius avec vos lettres et vos ordres. Vous ne pouviez choisir personne qui fût mieux disposé pour moi, mieux nstruit, ni plus capable de me mettre au fait de tout ce que je désirais savoir. J'ai lu votre lettre avec empressement et prêté grande attention à Lucilius. Quoique sensible aux témoignages de ma gratitude, vous trouvez qu'il était superflu d'évoquer des souvenirs si anciens. Oui, j'en conviens avec vous; une amitié qui a fait ses preuves, une confiance bien établie n'ont pas besoin qu'on énumère leurs titres. Eh bien ! je ne reviendrai plus sur le passé, mais au moins faut-il pour le présent souffrir les remercîments que je vous dois. Car je vois dans vos lettres une attention bienveillante à tout disposer, tout préparer, tout mettre en état, pour me rendre l'administration commode et facile. Ce service me pénètre de gratitude, et la première conséquence à en tirer, c'est que vous n'avez pas et que vous n'aurez jamais de meilleur ami que moi. Chacun pourra le voir, mais je tiens surtout à vous le prouver, à-vous, aux vôtres; si pour certaines gens ce n'est pas encore chose sûre, c'est moins parce qu'ils en doutent que parce qu'ils s'en fâchent. Mais il faudra bien qu'ils se rendent. Les personnes sont en évidence : les choses le seront aussi, et l'on y verra clair. Mais agir en pareil cas vaut mieux que parler ou écrire. — Il paraît que vous doutez, d'après mon itinéraire, que nous puissions nous rencontrer dans la province. Voici comment les choses se sont passées : dans une conversation que j'eus à Brindes avec Phanias votre affranchi, je vins à lui dire que si je savais en quel endroit de la province il vous conviendrait le plus de me voir, je m'empresserais de m'y rendre tout d'abord. Phanias me répondit que votre intention étant de revenir avec votre flotte, Je ne pourrais indubitablement rien faire de mieux pour vous que d'arriver par mer. C'est bien mon intention, ai-je dit. Et je n'y aurais pas manqué sans L. Clodius qui, à Corcyre, me dit de n'en rien faire, et que vous comptiez m'attendre à Laodicée.C'était une voie beaucoup plus courte, et dont je m'arrangeais mille fois mieux du moment qu'elle vous convenait à vous-même. — Mais il parait que depuis vous avez changé d'avis. C'est à vous, maintenant, à voir ce qui est possible, et à vous décider. Voici ma marche. Je serai, je pense, à Laodicée la veille des kalendes d'août. Je m'y arrêterai fort peu ; le temps de recevoir l'indemnité de déplacement qui m'est due. De là, je me rendrai à l'armée, afin de me trouver à Iconium vers les ides d'août. S'il y a quelque mécompte dans mes calculs (songez que je suis loin des affaires et des lieux), j'aurai soin, chemin faisant, de vous tenir, avec autant de célérité et d'exactitude que je le pourrai, au courant de mes journées et de mon itinéraire. Je ne prétends pas que vous vous gêniez pour mol. Je n'ai aucun droit de l'exiger; mais si cela se peut sans déranger votre plan, il nous importe à tous deux d'avoir une entrevue. Si le sort en décide autrement, ne laissez pas de compter sur moi comme si cette satisfaction m'était donnée. Je ne vous parle point de nos affaires, tant que je conserve l'espérance de vous voir. — Vous aviez, dites-vous, prié Scévola de se charger, à votre départ et en attendant mon arrivée, de l'intérim de la province. Je l'ai vu à Éphèse où j'ai passé trois jours avec lui ; il ne m'a pas dit un mot do. cette mission. J'aurais bien voulu qu'il lui eût été possible de l'accepter. Je ne saurais expliquer un refus de sa part.
218. — A APPIUS PULCIIER. De la Cappadoce. Septembre.
F. III, 6. Quand je compare mes procédés aux vôtres, quelque égale justice que je rende d'ailleurs aux intentions, je ne voudrais pas pour beaucoup changer de rôle avec vous. Je trouve à Brindes Phanias que je vous sais tout dévoué et que je suis fondé à croire fort avant dans votre confiance. Je lui demande par quel point de la province il vous convient le mieux que je fasse mon entrée, comme votre successeur. Il me répond que je ne pourrais rien faire de plus agréable pour vous que de débarquer à Sida. Eu égard au rang, on pouvait certes mieux choisir, et cette direction ne me convenait guère sous beaucoup d'autres rapports. Néanmoins je me décide à la prendre et je le dis à Phanias. Mais voilà que je rencontre, à Corcyre, L. Clodius, dont la liaison avec vous est si intime qu'en lui parlant je crois vous parler à vous-même. Je lui fais part de ma conversation avec Phanias et de mon intention d'entrer dans la province par le point qu'il m'avait indiqué. Clodius me remercie ; mais en m'engageant de la manière la plus pressante à me rendre directement à Laodicée, votre dessein étant, me dit-il, de vous rapprocher de la frontière, afin d'être plus tôt parti ; il ajouta même que si ce n'eût été moi, et le désir que vous aviez de me voir, vous auriez quitté la province sans attendre votre successeur. Les lettres que j'avais reçues de Rome, d'accord sur ce point, témoignaient toutes de votre impatience de revenir. Je répondis à Clodius que je suivrais son avis, et bien plus volontiers que celui de Phanias. Je changeai en effet de plan et je vous en fis part à l'instant dans une lettre de ma main, qui a dû vous arriver à temps, a en juger par votre réponse. — Voilà ma conduite dont je n'ai certes qu'à m'applaudir, car on ne peut faire davantage pour un ami; considérez maintenant la vôtre. Non seulement vous n'avez pas été où nous pouvions nous voir le plus tôt ; mais vous vous êtes éloigné si bien que les trente jours que vous accorde, je crois, la loi Cornélia, pour sortir de la province, ne m'auraient pas suffi pour vous rejoindre. Il en résulte que pour qui ne vous connaît pas, vous aurez agi, et j'adoucis les termes, comme un indifférent qui cherche à éviter une rencontre, et moi, comme un ami aussi tendre qu'empressé. — Cependant, avant d'arriver dans la province, on m'avait remis des lettres de vous qui, tout en annonçant votre départ pour Tarse, me donnaient positivement à espérer que nous nous joindrions quelque part. Là-dessus des malveillants (race qui ne manque guère et se glisse partout), ont trouvé matière à propos. Incapables d'apprécier mes sentiments, ils ont cherché à m'inspirer des préventions contre vous. Vous teniez, disaient-ils, cour de justice à Tarse, faisiez des règlements, rendiez des décrets, prononciez des jugements ; le tout sachant bien que vous étiez actuellement remplacé. Or cela ne se fait guère du moment qu'on attend un successeur. Rien de tout cela n'a fait impression. Il y a mieux, je vous le jure, je me regardais comme exonéré d'autant par votre activité officieuse, et au lieu d'une année, terme déjà si long, je me réjouissais de n'avoir plus que onze mois de charge, puisque le travail d'un mois 204 aurait été fait avant mon arrivée. Mais ce qui me touche beaucoup, je le dis avec sincérité, c'est de ne point trouver dans une province déjà si dégarnie les trois meilleures cohortes, et d'ignorer même où elles sont. Enfin il est pénible pour moi au dernier point de ne savoir où vous joindre; et je n'ai tardé à vous écrire que parce que j'attendais cette satisfaction de jour en jour. Vous m'avez laissé sans lettres, et dans «me ignorance absolue de ce que vous faites, du Heu où je dois vous rencontrer. Dans cette situation, je vous ai envoyé Antoine, préfet des rappelés, brave soldat et qui a toute ma confiance. Il a mission de recevoir de vous les cohortes, si vous jugez à propos de les lui remettre. Mon intention serait de profiter du reste de la campagne pour tenter quelque expédition. Vos lettres me font espérer à cet égard le secours de vos conseils et de votre bonne amitié. Je n'en désespère pas encore, mais si vous ne m'écrivez quand et où je puis vous voir, je ne saurais le deviner. Amis ou ennemis, personne, je vous le garantis, ne se méprendra sur ma vive amitié pour vous. Peut-être avez-vous donné quelque lieu à i:os ennemis de suspecter vos sentiments pour moi. Je vous saurai un gré infini de leur ôter celte pensée ; et pour vous donner la possibilité de me voir sans violer la loi Cornélia, je n'ai mis le pied dans la province que la veille des kalendes de septembre ; je me rends en Cilicie par la Capaddoce; enfin j'ai levé mon camp d'Iconium, la ville des kalendes de septembre. Maintenant, si d'après les calculs des jours et des distances, vous croyez une entrevue possible, c'est a vous de choisir et de m'indiquer et le jour et le lieu.
249. — A APP1US PULCHER. Laodicée, janvier.
F. III, 7. Vous aurez une plus longue lettre, quand j'aurai plus de loisir. Je vous écris bien vite aujourd'hui pour profiter des esclaves de Brutus que je rencontre à Laodicée et qui se rendent, disent-ils, à Rome en toute hâte. Je ne leur remets de lettres que pour vous et pour Brutus. - Les députés Appiens m'ont adressé tout un volume de plaintes fort injustes sur ce que j'arrête la construction de leur édifice. Vous me demandez de lever l'interdiction au plus vite, afin que l'hiver ne survienne pas durant les travaux. Et là-dessus vous êtes venu à bout de me faire un crime d'avoir suspendu toute perception jusqu'à autorisation donnée par moi en connaissance de cause ; ce qui ne serait qu'un calcul pour tout empêcher, mes informations ne pouvant être prises avant l'hiver, époque où j'aurais quitté la Cilicie. J'ai répondu à tout ; et vous verrez comme vos récriminations sont justes. En premier lieu, on est venu à moi se plaindre d'impôts intolérables. Ai-je eu tort de suspendre jusqu'à examen le recouvrement de ces impôts? Mais je ne pouvais sciemment, ce sont vos termes, procéder à cet examen avant l'hiver. Était-ce donc à moi d'aller chercher les renseignements, ou était-ce à eux de me les apporter? Il y a si loin? direz- vous. Eh quoi! quand vous leur remettiez une lettre pour me prier de ne point les empêcher de bâtir avant l'hiver, supposiez- vous qu'elle ne me parviendrait point? Elle m'est parvenue en effet, mais c'était une dérision ; car les premiers froids s'étaient déjà fait sentir quand ils sont venus, cette lettre à la main, me demander la permission de bâtir pendant l'été. Or, vous saurez que ceux qui refusent l'impôt sont bien plus nombreux que ceux qui y consentent. Mais je n'en tâcherai pas moins de vous complaire en cela. Voilà pour les Appiens. — J'ai entendu dire à Pausanias, affranchi de Lentulus et mon accensus, que vous vous étiez plaint à lui de ce que je n'avais pas été au-devant de vous. J'aurais cru déroger sans doute, et l'on n'est pas plus hautain que moi. Lorsque votre esclave vint, presqu'à la seconde veille de la nuit et qu'il m'annonça que vous comptiez être à Iconium avant le jour, sans me dire quelle route vous suiviez (il y en a deux), j'envoyai à votre rencontre d'un côté Varron votre ami, de l'autre Q. Lepta, intendant de mes ouvriers, avec ordre à chacun de revenir me donner avis de votre rencontre, pour que je pusse me porter moi-même au-devant de vous. Lepta revint tout courant m'annoncer que déjà vous aviez laissé le camp derrière vous. Je me rendis à l'instant à Iconium, vous savez le reste. Moi, ne pas aller au-devant de vous! Au devant d'Appius; d'un impérator, quand c'est un usage immémorial, et surtout quand cet Appius, cet imperator est un ami? moi qui dans ces circonstances vais toujours au delà de ce qui convient à mou rang et à mon caractère. Je n'en dirai pas plus. Pausanias ajoute qu'il a entendu ces mots de votre bouche : comment ! Appius va au-devant de Lentulus; Lentulus au-devant d'Appius; et Cicéron ne se dérange pas pour Appius ! Mais dites-moi, je vous prie, vous que je reconnais pour un homme si sage, si instruit, vous qui avez surtout cette connaissance du monde, que les Stoïciens ont bien raison d'appeler une vertu, est-ce que vous croyez que l'avantage de s'appeler ou Appius ou Lentulus, que toute cette friperie de noms passe à mes yeux avant le mérite propre de l'individu? Avant même que j'eusse atteint ce qui est au-dessus de tout dans l'opinion des hommes, je n'étais pas ébloui de tous vos grands noms ; j'en reportais la gloire à ceux qui vous les ont laissés. Aujourd'hui que j'ai obtenu et exercé les plus hauts emplois de manière à ce qu'il ne me reste rien à acquérir, ce semble, en fait de distinctions comme de gloire, je me flatte d'être devenu non pas votre supérieur sans doute, maisbien votre égal. Et certes, je ne connus jamais d'autre manière de voir ni à Cn. Pompée, te premier des humains, ni à Lentulus que je mets bien audessus de moi. Si ce n'est pas la vôtre, vous ne feriez pas mal de relire avec soin ce qu'en dit Athénodore, fils de Sandon. Vous y apprendrez ce que c'est que naissance et ce que c'est que noblesse. — Revenons. Soyez persuadé que j'ai pour vous de l'amitié, beaucoup d'amitié. Toute ma conduite vous le prouvera à n'en pas douter. Quant à vous, si vous ne jugez pas devoir en mon absence faire autant pour moi que j'ai fait pour vous, mettez- vous l'esprit en repos là-dessus. — « Assez d'autres s'occuperont de moi, et Jupiter lui-même sera mon conseiller. » S'il est dans votre humeur de vous plaindre; vous aurez beau faire, vous ne changerez pas mes dispositions à votre égard. Il arrivera seulement que je montrerai plus d'indifférence sur la manière dont vous prenez ce qu'on fait pour vous. Je vous ai parlé avec liberté, parce que j'ai la conscience des bons sentiments qui m'animent. Ces sentiments, je les ai pris avec réflexion, et ils vous sont acquis pour aussi longtemps que vous voudrez.
227. — A APPIUS PULCHER. Mopsuheste, octobre
F. III, 8. Je vois par votre correspondance que vous ne lirez guère cette lettre qu'à votre station près de Rome, alors qu'il ne sera plus question des vains propos de la province. Mais vous insistez tant sur ces insinuations malveillantes que je crois vous devoir quelques mots d'explication. Je me trouve d'abord comme forcé de laisser sans réponse les deux premiers griefs énoncés dans votre lettre : c'est quelque chose de trop peu précis et de trop vague que d'accuser d'inimitié mon visage ou mon silence, et d'alléguer le témoignage de gens qui m'ont vu à mon tribunal ou parfois à table. Il est clair qu'au fond de cette accusation, il n'y a rien, et à rien je ne sais que répondre ; je sais seulement qu'on aurait pu vous rapporter avec plus de vérité une foule de mots qui ont eu de l'éclat, que j'ai dits, soit officiellement, soit en conversation, et qui tous 211 déposaient de ma haute estime et de l'amitié qui nous unit. En ce qui concerne les députations, n'était-il pas à la fois de bon goût et conforme à la stricte justice, d'en alléger les charges pour les villes les plus pauvres, sans aucun préjudice de l'honneur qu'on voulait vous faire; surtout quand je ne faisais que céder aux instances de ces villes elles-mêmes? Je ne connaissais pas encore la pensée de ces députations dont vous étiez l'objet. J'étais à Apamée lorsque les chefs d'un grand nombre de villes me firent représenter que les allocations faites aux députés étaient excessives et que les villes étaient hors d'état de payer. — Une foule de réflexions me vinrent à l'esprit. Appius, me dis-je surtout, homme sage, Romain de la ville, suivant l'expression du jour, ne peut avoir un goût si prononcé pour ces ambassades. Je me souviens d'avoir développé cette thèse à Synnade en plein tribunal. Je soutins premièrement que l'éloge d'Appius Claudius devant le sénat et le peuple romain avait été fait spontanément, et non sur le témoignage des habitants de Méda, comme on l'a consigné dans les registres de cette ville, et que, parmi beaucoup d'ambassades de ce genre que j'avais vues à Rome, il n'y en avait pas une seule, à mon souvenir, qui eût jamais obtenu d'audience ou prononcé l'allocution laudative; je rendis d'ailleurs hommage au zèle et aux inspirations de la reconnaissance, tout en déclarant en fait les députations complètement inutiles. J'ajoutai toutefois que si quelques personnes tenaient à vous témoigner leurs sentiments, je les louerais de faire le voyage à leurs frais; que je donnerais même les mains à toute indemnité raisonnable et légitime ; mais que je m'opposerais aux folles dépenses. Qu'y a-t-il à à me reprocher? mais, dites-vous, quelques personnes ont vu dans mon édit une intention réfléchie d'empêcher les députations. Eh bien, je le déclare, ceux qui articulent une accusation de ce genre me font moins injure à moi-même qu'à celui qui ouvrira les oreilles pour l'entendre. J'avais fait mon édit à Rome. Je n'y ai rien ajouté, si ce n'est quelques articles que les publicains m'ont prié à Samos de transporter du vôtre dans le mien. L'article qui traite de la diminution des charges des villes a été de ma part l'objet d'un soin tout particulier. Il contient des dispositions neuves, fort importantes pour les villes ; et je m'en applaudis vivement. Ce qu'il y a de bon, c'est que les choses dont on s'empare pour m'accuser sont littéralement transcrites de vous. Car je n'irai pas sans raison supposer des vues personnelles, un intérêt particulier, autre chose enfin que l'intérêt public à des députations adressées à un homme public, quand elles avaient mission avouée de vous complimenter, non pas, certes, en tête-à-tête, mais bien dans l'assemblée des maîtres du monde, je veux dire dans le sénat. Et il est vrai que la prohibition que j'ai portée contre toute députation non autorisée comprend même ceux qui étaient, selon vous, dans l'impossibilité de venir à mon camp, au delà du mont Taurus, me demande l'autorisation. J'ai souri, je le confesse, à ce passage de votre lettre, et il y avait de quoi. Qui donc en effet, je vous le demande, aurait pu avoir besoin de venir dans mon camp et de passer le Taurus, quand de Laodicée à Iconium j'avais réglé ma marche de manière que magistrats et députés 212 pussent venir à moi de tous les districts et de toutes les villes en deçà du Taurus? Dira-t-on que les députations n'ont commencé qu'après que j'eus laissé la montagne derrière moi? C'est une erreur. J'ai été à Laodieée, à Apamée, à Synnade, à Philomèle, à Iconium ; j'ai fait séjour partout; partout déjà les députations étaient organisées. Cependant, je le répète, pour que vous le sachiez bien, il n'y a pas eu une seule de mes décisions pour modération ou suppression des frais qui n'ait été provoquée par les chefs des villes, dont toutes les prétentions tendent à ce qu'on n'aggrave pas, par des exactions en pure perte, l'abus du trafic des impôts, et ces taxes déjà si oppressives par tête et par maison dont vous connaissez bien les effets. Une fois décidé par esprit de justice aussi bien que par pitié à pourvoir au soulagement de ces villes écrasées, et écrasées surtout par le fait de leurs magistrats, je ne pouvais faire bon marché d'une dépense qui, je le répète, n'a rien de nécessaire. Si on vous a fait des rapports a ce sujet, vous ne deviez point y ajouter foi, et si vous prenez simplement plaisir à dire à vos amis tout ce qui vous passe par la tête, c'est mal entendre l'amitié. Avec la pensée de vous nuire dans la province, je n'aurais pas été conférer avec votre gendre Lentulus, ni avec votre affranchi à Brindes, ni avec le chef de vos ouvriers à Corcyre, pour me faire assigner un renflez-vous à votre seule convenance. Croyez-moi, et je m'autorise ici de l'avis de savants auteurs qui ont écrit de si beaux livres sur l'amitié, entre nous plus de cette forme d'argumentation. Tu dis blanc, je dis noir. Tu affirmes, je nie.— Croyez-vous donc qu'on ne m'ait pas fait de rapports à moi ? qu'on ne m'ait pas fait remarquer par exemple que, quand vous m'engagiez à venir à Laodicée, vous passiez déjà le Taurus? que quand vous me donniez rendez - vous à Apamée, à Synnade, à Philomèle, vous étiez à Tarse? Je n'en dis pas plus. Je ne veux pas avoir l'air de vous chercher querelle par voie de représailles. Je vous dirai ce que je pense : si vous êtes persuadé vous-même de ce que vous avez entendu dire aux autres, vous êtes très-coupable. S'il n'en est rien, c'est déjà un tort que d'y prêter l'oreille. Dans ma conduite, vous reconnaîtrez l'ami fidèle et sérieux. Veut-on que j'aie joué au plus fin? La belle finesse! Je vous aurais constamment défendu pendant que vous étiez absent, sans même songer à la possibilité d'un échange de position ; et de gaieté de cœur j'irais vous donner le droit de m'abandonner quand je suis absent à mon tour ! — Je ne nie pas cependant qu'il n'ait été tenu certains propos assez indifférents pour vous, je crois. On a pu médire de quelqu'un de vos lieutenants ou préfets. Mais il n'a jamais été dit, moi présent, rien de plus fort ni de plus sale que ce qui m'a été rapporté par Clodius à Corcyre, où je l'entendis se lamenter sur ce que la conduite de certaines gens vous avait fait souffrir. Des propos de ce genre étaient dans toutes les bouches, mais n'y trouvant rien qui pût porter atteinte à votre réputation, je ne les ai encouragés ni réfutés. Croire qu'il n'est point de réconciliation sincère, c'est moins accuser autrui que faire un retour sur soi ; et celui qui en dirait autant de la nôtre témoignerait aussi peu d'estime pour 213 vous que pour moi. S'il y a des gens à qui mes règlements déplaisent, et qui s'irritent de quelque différence qu'ils peuvent offrir avec les vôtres, sans considérer que tous deux nous avons fait le bien, et que l'un n'était pas obligé de copier l'autre, ces gens-là, je le déclare, ne sont pas pour être de mes amis. — La générosité qui vous est propre, et qui va si bien à un homme de votre noblesse, a éclaté au loin dans la province. Je suis plus serré que vous ; vous même, grâce à la misère des temps, avez en dernier lieu un peu rabattu de vos manières grandes et libérales. Il ne faut donc point s'étonner qu'ayant toujours été ménager du bien d'autrui et sensible à tout ce qui peut toucher autrui, j'aie adopté pour devise : - d'être sévère avec moi-même pour être bien « avec ma conscience. » — Je vous remercie beaucoup et des nouvelles de Rome que vous m'avez données et de votre sollicitude pour mes recommandations. Ce que je vous demande par-dessus toutes choses, c'est de veiller à ce qu'on n'ajoute rien au fardeau de mon emploi ni à sa durée. Dites à Hortensius, notre collègue et ami, que si jamais il lui vint une bonne pensée pour moi, que si jamais il m'a rendu quelque service, il doit renoncer à l'idée de deux années, car il ne se peut rien faire de plus contraire à mes intérêts.— J'ai quitté Tarse aux nones d'octobre; je marche vers le mont Amanus.. Aujourd'hui, second jour après mon départ, je campe sous les murs de Mopsuheste. Si je fais quelque chose, vous le saurez. Je n'écrirai pas une seule fois chez moi sans donner une lettre pour vous. Je crois que les Parthes, dont vous me demandez des nouvelles, ne se sont montrés nulle part. Les Arabes qui avaient fait quelque démonstration, avec leurs accoutrements à demiParthes, se sont, dit-on, retirés. On assure enfin que nous n'avons pas un seul ennemi dans la Syrie. Vous me ferez un grand plaisir de me donner souvent des nouvelles de tout ce qui vous touche, de ce qui peut m'intéresser moi-même, et de l'ensemble de notre situation. Je suis plus inquiet de la république depuis que je vois par vos lettres que notre ami Pompée doit aller en Espagne.
254. — A APPIUS PULCHER. Clicie, février.
F. III, 9. Enfin voici une lettre digne d'Appius Clodius, une lettre pleine d'amabilité, de bienveillance, d'affection. On dirait que la vue de la ville vous a rendu tout d'un coup votre urbanité d'autrefois. Je n'avais pas été content, je l'avoue, des deux lettres que vous m'avez écrites en route 238 avant de quitter l'Asie, l'une sur les députations auxquelles j'ai fait défense de partir, l'autre sur ces travaux de constructions des Appiens suspendues par mon ordre. Aussi, fort de mes sentiments, ai-je mis quelque vivacité dans ma réponse. Il m'est démontré aujourd'hui par la lettre dont vous avez chargé mon affranchi Philotime qu'il y a plus d'une personne dans la province qui voudrait nous voir en toute autre disposition l'un pour l'autre, et que, vous trouvant aujourd'hui à portée de Rome et en rapport avec les vôtres, vous avez appris d'eux quelle avait été mon attitude pendant votre absence, et quel zèle, quel dévouement j'avais montrés pour vous en toute occasion. Ah! combien me sont précieuses ces paroles que je lis dans votre lettre : » que si jamais « l'occasion se présente de me rendre la pareille, « si toutefois la pareille est possible, vous vous garderez d'y manquer. » Rien ne vous sera plus facile, je vous assure. Car il n'est rien qu'on ne puisse accomplir avec le zèle, l'affection, et, pour tout dire, avec l'amitié. — Mon opinion était faite sur votre triomphe et ma correspondance particulière me laissait chaque jour moins d'incertitude à cet égard. Cependant j'éprouve une joie infinie en voyant dans votre lettre votre confiance plus forte et même tout à fait établie. Non que je m'en applaudisse, au moins comme d'un antécédent favorable; je ne suis pas si Epicurien. Mais, par Hercule, j'aime tout ce qui vous honore et vous élève. Comme vous avez plus d'occasions que personne pour ma province, étant comme le centre des communications, faites-moi la grâce de m'écrire un mot, dès que vous aurez atteint le but de vos espérances et de mes vœux. La sage lenteur et la maturité des longs bancs, comme Pompée les appelle, pourront bien vous faire perdre une journée ou deux. Mais c'est le plus. Et le jour de l'honneur aura bientôt son tour. Si vous m'aimez et si vous voulez que je vous chérisse, faites que j'en aie la joie le plus vite possible. — J'attends encore de vous l'acquittement d'une promesse et le complément d'une dette dont je ne vous ferai pas grâce, par Hercule. Outre que je tiens à connaître le droit augurai, je mets trop de prix à vos attentions et à vos dons. Quant au retour que vous me demandez, rien de plus juste. Mais il faut qu'il vous prouve toute ma reconnaissance, et l'écrivain que vous avez parfois la bonté d'admirer, et qui met quelque amour-propre à bien faire, tient surtout à ne pas compromettre sa réputation dans une circonstance où le crime de l'ingratitude viendrait se joindre au crime d'un mauvais livre. Je passe à un autre point. — Vous m'avez promis et je vous demande, au nom de votre loyal dévouement, au nom de notre amitié, qui n'est pas d'hier, et qui se fait déjà vieille, je vous demande d'employer tous vos soins, tous vos efforts, pour que les supplications me soient décernées avec le plus d'éclat et de promptitude possible. J'ai présenté ma demande beaucoup plus tard que je ne voulais : la mer a été d'abord véritablement odieuse. Puis, je crains que ma lettre ne soit tombée juste au moment où le sénat était dispersé. J'ai agi d'ailleurs sous l'influence de votre exemple et de votre conseil ; et je crois qu'il était plus sage de ne pas écrire au moment où l'on me proclamait imperator, et d'attendre que de nouveaux faits, et les résultats de la campagne, vinssent corroborer mes premiers titres. Veuillez prendre bonne note de tout ceci 239 comme vous m'eu témoignez l'intention. Je me recommande à vous, moi, mes intérêts et mes amis.
266. — A APPIUS PULCHER. Laodicée, mai.
F .III,10. J'ai été d'abord étourdi, àla nouvelle d'une agression aussi téméraire : c'est la chose du monde à laquelle assurément je m'attendais le moins. Mais après m'être remis, j'ai compris que vous en auriez facilement raison, car ma foi est grande en vous et en vos amis, et je vois plus d'un motif de penser que cette épreuve tournera même à votre honneur. Ce qui m'afflige profondément, c'est de voir l'envie arracher de vos mains un triomphe aussi certain que mérité. Cependant si vous voyez ces choses-là du même œil que moi, vous agirez eu homme sage, et, victorieux de vous-même, vous remporterez en même temps sur la haine de vos ennemis le plus beau triomphe. Vous avez, j'en suis sûr, tout ce qu'il faut d'énergie, de prudence et de ressources pour faire repentir vos ennemis de cet excès d'audace. Quant à moi, je vous le jure, et j'en prends à témoin tous les Dieux, il n'y aura ville de cette province, que vous commandiez naguères, où je n'aille pour votre honneur ( la vie n'est pas en question) supplier en défenseur, solliciter en parent, faire appel aux sentiments des peuples à mon égard, et,s'il le faut, à l'autorité dont je suis investi. Demandez, exigez, je suis prêt à répondre à votre attente, à aller même au delà. — Q. Servilius m'a remis votre lettre qui est très-courte et qui m'a paru trop longue. Me prier, c'est me faire injure. Je regrette la circonstance qui veut que j'aie à vous prouver mon estime pour vous, pour Pompée qui est à mes yeux le premier des hommes; pour Brutus en un mot. Ces preuves seront de tous les jours, et l'avenir vous en réserve encore; mais puisque cette malheureuse occasion se présente, je consens, si j'y fais faute, à ce que le crime en reste à ma mémoire et le déshonneur à mon nom. Pomptinius, que vous avez traité avec une si grande et si particulière faveur, et dont je connais mieux que personne les obligations envers vous, vient de vous donner une preuve de sa reconnaissance et de son dévouement. Rappelé par des affaires personnelles de la plus haute importance, il avait pris congé de moi, à mon grand déplaisir. Mais quand il a su qu'il y allait de votre intérêt, quoique déjà à bord, il est revenu d'Ephèse à Laodicée. Quand je vois de pareils dévouements à votre service, et l'on ne saurait les compter, je ne puis douter que tout ce qu'on a fait contre vous n'ait pour effet de vous grandir. Si vous parvenez à faire créer des censeurs, et à exercer la censure d'une manière digne de cette haute fonction et de vous-même, je suis persuadé que vous vous placerez pour toujours dans une position inexpugnable pour vous et les vôtres. Luttez, combattez pour que j'échappe à toute prorogation, afin qu'après avoir satisfait ici à ce que je vous dois, je puisse aller aussi là-bas mettre pour vous la main à l'œuvre. — Ce que vous me mandez des témoignages qui éclatent à votre occasion dans le public et dans tous les ordres me charme en vérité, mais ne me surprend pas le moins du monde. Les lettres de mes amis m'en disent autant. N'est-ce pas en effet une joie pour moi qui vous aime, et qni prends tant plaisir à vous aimer, de voir que l'on vous rend justice? n'est-ce pas une joie pour moi qui ai toujours placé là le prix de mes travaux et de mes veilles, de voir qu'il se trouve encore à Rome un semblable concert en faveur des hommes de cœur et de capacité? Ce qui me passe, c'est l'audace de ce jeune homme, dont j'ai à grand' peine deux fois sauvé la tête, dans les luttes judiciaires, et qui, au mépris de ce qu'il doit au protecteur de sa fortune et de son existence, s'en va prendre parti contre vous; songeant peu à tout ce qu'il y a de consistance et de dignité dans l'homme auquel il s'attaque, lui qui ne remplit guères ces conditions, pour ne rien dire de plus. Je savais déjà quelque chose de ses propos extravagants et de ses étourderies. Mon ami M. Célius m'en parlait dans ses lettres, et les vôtres m'en ont souvent entretenu. Son hostilité gratuite envers vous me porterait plutôt à rompre les relations établies qu'à eu contracter de nouvelles. Car vous ne doutez pas de mon dévouement. Il a suffisamment éclaté aux yeux de tous et à Rome et dans la province. — Cependant je vois percer le soupçon, le doute au moins dans votre lettre. Ce n'est pas le moment de me plaindre. Mais je ne puis remettre à me disculper. Quand me vit-on jamais empêcher l'envoi d'une députation en votre honneur? Et pouvais-je, ennemi déclaré, vous faire moins de mal ? ennemi secret, me démasquer plus étourdiment? Eussé-je même été aussi perfide que ceux qui nous suscitent ces querelles, au moins ne serais-je pas stupide au point de trahir le secret de ma haine. et de montrer la dernière envie de nuire, sans nuire effectivement. Je me souviens qu'on est venu à moi, notamment de la ville d'Epictète, pour réclamer contre l'exagération des sommes allouées aux députations. J'ai moins prescrit que recommandé de se renfermer autant que possible dans les termes de la loi Camélia, et la preuve que je n'y ai pas même tenu la main bien strictement se trouve dans les comptes de plusieurs villes, où l'on voit porté en dépense tout ce qu'il leur a plu d'accorder à vos députés. — De combien de mensonges ne vous a-t-on pas chargé, et avec quelle inconséquence ! Les allocations ont été rayées, ont-ils dit ; on a même exigé des restitutions des fondés de pouvoirs de députés déjà en route; et beaucoup de députations ont ainsi manqué. Je pourrais me plaindre et récriminer, si je n'avais dit tout à l'heure que, dans la position où vous êtes, me justifier est bien plus digne. Deux mots seulement sur les raisons que vous aviez de ne pas tout croire aussi implicitement que vous l'avez fait. Si vous m'avez toujours connu pour homme de bien, fidèle aux études et aux doctrines qui m'ont occupé dès l'enfance, pour un homme qui a quelque élévation dans l'âme, et dont l'intelligence n'est pas trop au-dessous des plus grandes affaires, vous devez tenir ces qualités pour incompatibles non-seulement avec la perfidie, la trahison, la duplicité, mais avec tout ce qui dénote platitude d'esprit ou sécheresse de cœur. Voulez-vous au contraire que je sois un homme astucieux et caché? qu'y a-t-il alors de plus opposé à ce caractère que de mépriser les bontés d'un homme puissant, d'attaquer sa réputation en province, après avoir chanté ses louanges à Borne? de montrer une velléité de nuire, sans nuire en effet; une perfidie qui éclate en démonstrations, et en résultat ne sait être qu'inoffensive? Où aurais-je pris contre vous ce ressentiment Implacable? moi qui sais par mon frère que vous n'étiez pas mon ennemi alors même que vous étiez, par position, presque tenu de le paraître. Plus tard eut lieu cette réconciliation de tous deux désirée. Depuis, et pendant votre consulat, avez-vous en vain réclamé de moi une seule démarche, un témoignage quelconque? Lorsque, vous faisant cortège à Pouzzol, je fus chargé de vos volontés, en est-il une seule dont l'accomplissement n'ait été au delà de votre attente ? Si c'est le propre de l'adresse de chercher toujours son intérêt, quoi de plus utile et de plus favorable pour moi, je vous prie, qu'une liaison avec l'homme le plus noble et le plus honoré; avec l'homme qui par ses richesses, son esprit, ses enfants, ses alliés, ses proches, peut si efficacement me servir, soit en ajoutant à l'éclat de mes dignités, soit en me protégeant contre mes ennemis? En recherchant votre amitié, je me suis proposé tous ces avantages, il est vrai ; mais ce n'était pas un caicni d'égoïsme, c'était une inspiration de sagesse. Que dirai-je de tant de liens qui font ma joie en m'attachant à vous? conformité dégoûts, douceur de commerce, charme du savoir vivre, intimité des entretiens, sympathies littéraires ; voilà pour les rapports privés. Parlerai-je de nos liens politiques? de cette réconciliation au grand jour dont je ne pourrais enfreindre les droits, même à mon insu, sans passer pour un traître; de cette confraternité du plus grand des sacerdoces, dans le sein duquel la moindre atteinte aux droits de l'amitié passait pour crime chez nos ancêtres ; auquel même, de leur temps, nul n'eût songé à prétendre, pour peu qu'il fût en inimitié avec un seul membre du collège? — Je passe sur une foule d'autres considérations capitales. Mais est-il quelqu'un au monde qui par inclination, comme par devoir, honore autant que moi Cn. Pompée, le beau-frère de votre fille? A ne voir que les services, je lui dois d'avoir retrouvé ma patrie, mes enfants, mon existence, mes dignités ; de m'être retrouvé moi-même enfin. Parlons-nous de penchant? où trou ver dans nos annales un seul exemple d'union si intime entre deux consulaires? De témoignages d'affection? qu'a-t-il eu de secret, de caché pour moi ? Quel autre a-t-il jamais choisi pour le représenter près du sénat en son absence? A qui voulut-il jamais plus de bien? Quelle condescendance, quels procédés pour moi, quand je mettais dans la défense de Milon une chaleur qui contrariait ses vues ! Et craignant les ressentiments de parti, quels soins n'a-t-il pas pris de me protéger contre toute atteinte, en me plaçant sous l'égide de ses conseils, de son nom et même de ses armes? Il poussa la noblesse, la magnanimité à cette époque, jusqu'à fermer l'oreille à toute insinuation maligne, lors môme qu'elle émanait des sources les plus respectables. Ce n'était pas pour donner crédit à des propos de Phrygiens, de Lycaoniens, comme vous l'avez fait au sujet des 259 députations! Eh bien ! sou fils est votre gendre ; je sais que, indépendamment de ce lien, Pompée vous chérit et vous recherche; quels sentiments, je vous le demande, ne dois-je pas avoir pour vous? Ajoutez qu'il m'a écrit des lettres qui m'auraient désarmé, n'eussé-je dans le cœur qu'aversion pour vous au lieu de tendresse, et qui, venant d'un homme à qui je suis si redevable, auraient en un clin d'œil opéré en moi une complète révolution. Voilà bien des paroles; en voilà trop peut-être. Connaissez maintenant ce que j'ai fait, ce que je me propose de faire. [Il y a ici une lacune considérable]. Voilà ce que j'ai fait, ce que je me propose de faire encore, dans la vue de vous honorer bien plus que de vous défendre ; car j'espère, au premier jour, apprendre que vous êtes censeur; et je suis bien d'avis que les devoirs de cette magistrature, qui exige tant de courage et de sagesse, méritent autrement d'attention et de soin de votre part que le peu que je fais pour vous.
263 A APPIUS PULCHER (CENSEUR, J'ESPÈRE). Cilicie, juin,
F. III, 11. J'étais dans mon camp, près du fleuve Pyrame, lorsque j'ai reçu à la fois deux lettres de vous que Q. Servilius m'a envoyées de Tarse. L'une est datée des nones d'avril; l'autre, que Je crois plus récente, est sans date. Je répondrai d'abord à la première où vous m'annoncez que vous avez été absous du crime de lèse-majesté. Je le savais déjà par ma correspondance, par les courriers et par la renommée elle-même, car rien n'a fait plus de bruit. Non qu'il y eût deux opinions à votre égard, mais quand il s'agit de personnages aussi illustres, il y a toujours du retentissement. Cependant votre lettre est venue ajouter à ma Joie, et parce que mes nouvelles n'étaient ni aussi précises ni aussi détaillées, et parce qu'en tenant le récit de vous-même, je me surprenais a vous féliciter à chaque instant. — Je vous ai embrassé par la pensée. J'ai pressé votre écriture contre mes lèvres et je me suis moi-même félicité. C'est peut-être une illusion d'amour-propre ; mais quand je vois le peuple, le sénat, les juges rendre hommage an caractère, au talent, à la vertu, je m'Imagine qu'il y a quelque chose de tout cela à mon adressé. Ce qui m'étonne au surplus, ce n'est pas la glorieuse issue de votre procès, c'est la méchanceté de vos accusateurs. Mais qu'importé, direz-vous, que je sois acquitté de l'accusation de lèse-majesté, si je ne le suis point sur l'accusation de brigue? L'objection est sans application Ici, puisque d'un côté vos mains sont pures de toute brigue, et que, de l'autre, ces mêmes mains ont accru et non lésé la majesté romaine. Cette loi cependant, quoi qu'en ait fait Sylla, peut servir aussi à défendre l'honnête homme des attaques des pervers. Quant à la brigue, elle procède si ouvertement qu'il faut bien du front, soit pour accuser, soit pour se défendre. Est-ce que chacun ne sait pas bien, si l'argent a été distribué ou non ? Or dans le cours de vos honneurs, s'est-il élevé contre vous un soupçon ? Pourquoi u'étais-je pas là? Ah! que j'aurais fait rire à leurs dépens ! —Deux choses m'ont charmé dans votre lettre. D'abord la république, dites-vous, a pris elle-même votre défense. C'était de droit en vérité, eût-elle en profusion les hommes d'honneur et de courage. Mais quand l'espèce est si rare dans tous les rangs, aussi bien que dans tous les âges ; pauvre orpheline qu'elle est, la cité ne doit-elle pas tout faire pour se conserver de pareils tuteurs ? Le second article de votre lettre se rapporte à Pompée et à Brutus, que vous dites avoir été admirables de loyauté et de dévouement pour vous. Je me réjouis de cette fidélité à la vertu et au devoir chez deux de vos plus proches alliés, de mes meilleurs amis; dont l'un est le premier homme de tous les siècles et de toutes les nations, et dont l'autre, dès longtemps le modèle de notre jeunesse, deviendra bientôt, j'espère, le modèle de la cité tout entière. Les témoins gagnés seront signalés dans les villes auxquelles ils appartiennent. Déjà Flaccus a dû s'en occuper ; à son défaut j'y veillerai moi-même à ma prochaine tournée en Asie. —J'arrive à votre seconde lettre, à cette peinture frappante de notre époque et de la situation de la république. Je reconnais et j'aime la haute intelligence qui en a saisi les traits. J'y vois le danger moindre que je me le figurais, et les ressources plus considérables, s'il est vrai, comme vous me l'écrivez, que toutes les forces de l'État tendent à se concentrer dans les mains de Pompée. J'y vois en même temps l'esprit confiant et résolu qui vous anime pour défendre la république. Enfin c'est un bonheur inexprimable pour moi de songer qu'au milieu de vos immenses occupations, votre bonté n'a voulu s'en remettre à personne du soin de me faire connaître toute notre position. Réservez vos /ivres de droit augurai pour le temps où nous aurons l'un et l'autre des loisirs. Lorsque j'insistais, dans mes lettres, sur l'accomplissement de votre promesse, je vous croyais entièrement oisif à Rome. Provisoirement, à la place de ces livres, envoyez-moi tous les discours que vous avez prononcés et que vous m'avez offerts. Tullius qui a des commissions pour moi n'a pas encore paru ; et je n'ai plus personne des vôtres auprès de moi, si ce n'est tous les miens qui tous sont vôtres assurément. Je ne sais quelles sont ces lettres où j'ai, dites-vous, trop pris la mouche. Je ne vous en ai écrit que deux où je me justifiais avec soin, mais ne vous accusais que bien doucement de vous être laissé trop facilement prévenir. J'ai cru ne me plaindre qu'en ami ; si le ton vous en a déplu, je m'en abstiendrai à l'avenir. Les lettres étaient-elles mal écrites? Oh ! alors elles n'étaient pas de moi. Aristarque déclare que tout vers d'Homère qui ne lui plaît pas n'est pas d'Homère. De votre côté, (il faut bien rire un peu) si quelque chose n'est pas de bon style, comptez que ce n'est pas de moi. Adieu, et si déjà vous êtes censeur, comme je l'espère, songez sans cesse, dans l'exercice de votre charge, à la censure de votre bisaïeul.
280. A APPIUS PULCHER. Sida, août.