Agamemnon (page 2)

Eschyle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Agamemnôn (trad. Leconte de Lisle) · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le Chœur des Vieillards.

Tes paroles m’ont vaincu, je ne le nie pas. Le désir de tout apprendre est toujours éveillé chez les vieillards. C’est à cette demeure royale et à Klytaimnestra qu’il convient, à la vérité, de se réjouir ; mais je veux aussi prendre ma part de leur joie.

Klytaimnestra.

Depuis longtemps j’ai fait éclater ma joie, dès que le nocturne messager de flamme nous eut annoncé la prise et la ruine de Troia. Alors, on m’a dit, en me blâmant : — Penses-tu, sur la foi de ces torches enflammées, que Troia soit maintenant saccagée ? Être ainsi soudainement transportée de joie est bien d’une femme ! — Selon de telles paroles, certes, j’étais insensée. Cependant, je fis des sacrifices, et, de toutes parts, dans la Ville, des voix joyeuses, à la façon des femmes, élevaient des actions de grâces dans les temples des Dieux, et chantaient à l’instant où s’assoupit la flamme odorante de l’encens consumé. Maintenant, est-il nécessaire que tu me racontes le reste ? J’apprendrai tout du Roi lui-même. Je vais me hâter de recevoir pour le mieux l’Époux vénérable qui revient dans sa patrie. En effet, quel jour plus doux pour une femme que celui où, un Dieu ramenant son mari sain et sauf de la guerre, elle lui ouvre les portes ? Va dire à mon époux qu’il vienne promptement, selon le désir des citoyens, et qu’il retrouvera dans ses demeures sa femme fidèle, telle qu’il l’a laissée, chienne de la maison, douce pour lui, mauvaise pour ses ennemis, semblable à elle-même en tout le reste et n’ayant violé aucun sceau, pendant un si long temps. Je ne connais pas plus les plaisirs et les entretiens coupables avec un autre homme, que je ne connais la trempe de l’airain.

Talthybios.

Une telle louange de soi-même, quand elle est pleine de vérité, peut être honorablement prononcée par une noble femme.

Le Chœur des Vieillards.

Ainsi, elle vient de t’apprendre toute sa pensée, en paroles claires, afin que tu la connaisses. Mais, parle, héraut, dis-moi si Ménélaos revient avec vous, sain et sauf de la guerre, lui, ce roi cher aux Argiens.

Talthybios.

Je ne vous donnerai point de nouvelles heureuses, mais fausses ; amis, vous n’en jouiriez pas longtemps.

Le Chœur des Vieillards.

Puisses-tu nous donner des nouvelles heureuses, mais vraies ! les faussetés se découvrent aisément.

Talthybios.

Ce héros a disparu de l’armée Akhaienne ; lui et sa nef ont disparu. Je ne dis point de mensonges.

Le Chœur des Vieillards.

S’est-il séparé de vous ouvertement en partant d’Ilios, ou bien une tempête, dont tous ont souffert, l’a-t-elle entraîné loin de l’armée ? Talthybios.

Tu as touché le but, comme un habile archer. Tu as raconté brièvement une grande calamité.

Le Chœur des Vieillards.

Que dit-on de lui parmi les autres marins ? Qu’il est vivant ou qu’il est mort ?

Talthybios.

Nul ne le sait, nul ne peut en donner de nouvelles certaines, si ce n’est Hèlios d’où vient la force génératrice de la terre.

Le Chœur des Vieillards.

Dis-nous comment est venue et comment a cessé cette tempête excitée contre les nefs par la colère des Daimones.

Talthybios.

Il ne convient pas de profaner un jour heureux par des récits de malheurs ; mais c’est le prix des Dieux. Quand un messager annonce, avec un visage morne, la terrible défaite d’une armée détruite, la blessure de tout un peuple, d’innombrables citoyens chassés de mille demeures par le double fouet que brandit Arès, par la double lance sanglante, certes, celui qui annonce de tels maux peut chanter le Paian des Érinnyes ; mais moi qui viens, joyeux messager de victoire, vers un peuple plein de joie, comment mêlerai-je le bien au mal, en racontant cette tempête que la colère des Dieux a précipitée sur les Argiens ? Le feu et la mer, qui se haïssaient auparavant, se sont conjurés, et ont prouvé leur alliance en détruisant la malheureuse armée des Argiens. Les fureurs de la mer soulevée se déchaînèrent dans la nuit. Les vents Thrèkiens brisèrent les nefs entre elles ; et d’autres, heurtant violemment leurs éperons, au milieu des tourbillons et des torrents de pluie, disparurent et périrent, entraînées dans le gouffre par un terrible pilote. Au retour de l’éclatante lumière de Hèlios, nous vîmes la mer Aigaienne toute fleurie de cadavres des héros Akhaiens et de débris de nefs. Un dieu, non un homme, tenant la barre, laissa notre seule nef sauve et l’arracha au naufrage, ou intercéda pour notre salut. La fortune protectrice vint s’asseoir, favorable, dans notre nef qui n’a été ni engloutie dans le tourbillon des flots, ni brisée contre les rivages rocheux. Enfin, ayant échappé à la mort dans la mer, rendus à la clarté du jour et croyant à peine à notre salut, nous songions avec douleur au récent désastre de l’armée dispersée ou engloutie. Et maintenant, si quelques-uns d’entre eux sont encore vivants, ils pensent à nous comme à des morts. Pourquoi non ? nous pensons bien qu’ils ont subi eux-mêmes cette destinée. Mais que tout soit arrivé pour le mieux ! Alors, tu peux espérer que Ménélaos, certes, reparaîtra le premier. Donc, si quelque rayon de Hèlios l’éclaire encore, vivant et les yeux ouverts, par la volonté de Zeus qui n’a pas voulu anéantir cette race, il y a quelque espérance qu’il revienne dans sa demeure. Sache que ce que tu as entendu de moi est la vérité.

Le Chœur des Vieillards.

Strophe I.

Qui l’a ainsi nommée avec tant de vérité, sinon quelqu’un que nous ne voyons pas, et qui, prévoyant la destinée, mène notre langue jusque dans les choses fortuites ? Qui l’a nommée, cette Hèléna, l’épouse cause de la guerre et qu’on recherche avec la lance ? Certes, perdition des nefs, des guerriers et des villes, elle s’est enfuie, au souffle du grand Zéphyros, loin des molles et riches tentures de la chambre nuptiale ; et d’innombrables guerriers porteurs de boucliers, comme des chasseurs sur sa piste, ont poursuivi la nef qui s’effaçait devant eux jusqu’aux rives ombragées du Simoïs, là où ils devaient engager la querelle sanglante.

Antistrophe I.

Cette union a été lamentable pour Ilios. La vengeance a été accomplie, infligeant aux coupables le châtiment de la table hospitalière souillée et de Zeus hospitalier outragé, et punissant les Priamides d’avoir chanté l’hymne hyménaien pour honorer les nouveaux époux. Certes, l’antique ville de Priamos a chanté depuis un hymne plus lamentable, gémissant sur Pâris, le funeste époux, car, dès lors, elle a sans cesse gémi à cause du carnage misérable de ses citoyens.

Strophe II.

Un homme a élevé un lion funeste, arraché à la mamelle qu’il aimait. Dans les premiers temps de sa vie, il est doux, très-cher aux enfants et agréable aux vieillards. Souvent il est tenu dans les bras à la façon d’un nouveau-né, il joue avec la main qui le caresse, et il flatte, ayant faim.

Antistrophe II.

Avec le temps, devenu grand, il manifeste le naturel de sa race. En retour de la nourriture qu’on lui a donnée, il se prépare un repas non commandé, en égorgeant les brebis. Toute la demeure est souillée de sang. La douleur des serviteurs est impuissante contre ce fléau terrible et meurtrier. C’est quelque sacrificateur d’Atè qui a été nourri dans la maison.

Strophe III.

Telle, Hèléna est venue dans Ilios, calme comme la mer tranquille, ornement de la richesse, trait charmant des yeux, fleur du désir troublant le cœur. Mais elle changea, ayant accompli les noces fatales, hôte terrible et funeste envoyé aux Priamides par Zeus hospitalier, Érinnys exécrable aux épouses.

Antistrophe III.

C’est une parole antique depuis longtemps connue parmi les hommes, qu’une félicité parfaite ne meurt pas stérile, et qu’une irréparable misère naît d’une heureuse fortune. J’ai cette pensée bien différente, qu’une action impie engendre toute une génération semblable, tandis que la justice n’engendre, dans les demeures, qu’une race aussi belle qu’elle-même.

Strophe IV.

Certes, tôt ou tard, une iniquité ancienne engendre, quand le moment est venu, une iniquité nouvelle, chez les hommes pervers : haine de la lumière, daimôn invincible, indomptable, impiété, audace, noires discordes dans les demeures, race toute semblable à ses parents !

Antistrophe IV.

La justice resplendit dans les demeures enfumées et glorifie une vie honnête. Elle détourne les yeux de l’or et des richesses qui souillent les mains, et cherche une demeure sainte. Elle méprise la puissance marquée d’infamie, et mène toute chose à sa fin.

Le Chœur des Vieillards.

Viens, Roi, destructeur de Troia, fils d’Atreus ! Comment te nommer ? Comment te vénérer, ni trop, ni incomplètement, dans la juste mesure ? Beaucoup d’hommes n’aiment que l’apparence et dédaignent la justice. Chacun est prêt à pleurer avec les malheureux, mais la douleur ne mord point le cœur. Avec les heureux chacun se réjouit, se faisant un visage semblable au leur, et se condamnant au rire. Mais, celui qui connaît bien les hommes, ses yeux ne le trompent point, et il ne se laisse point flatter par une fausse bienveillance et par les larmes d’une amitié feinte. Pour moi, je ne te le cacherai point, quand tu entraînais l’armée pour la cause de Hèléna, je t’ai cru insensé, pensant qu’il n’était point sage de conduire malgré eux les hommes à la mort. Maintenant, victorieux, c’est du fond de leur cœur et avec une joie sincère qu’ils songent à leurs maux. Tu sauras, plus tard, qui a bien ou mal agi, parmi les citoyens qui sont dans la Ville.

Agamemnôn.

Avant tout, il faut saluer Argos et les dieux de la patrie qui, me venant en aide, ont amené mon retour et la juste vengeance que j’ai tirée de la ville de Priamos. Les Dieux n’ont point débattu la cause. Tous, unanimement, ont décrété, en déposant leurs suffrages dans l’urne sanglante, la ruine d’Ilios et le carnage de ses guerriers. L’espérance est restée dans l’autre urne où nul n’a mis la main. Maintenant, c’est par la fumée qu’on reconnaît la ville détruite. Les tempêtes de la ruine y grondent victorieuses, et la cendre mouvante y exhale les vapeurs d’une antique richesse. C’est pour cela qu’il faut élever des actions de grâces vers les Dieux. Nous avons tendu des rets inévitables, et, pour la cause d’une femme, le monstre Argien, fils du cheval, a détruit la ville. Tout un peuple porte-bouclier, au coucher des Pléiades, s’est rué d’un bond. Le lion affamé a franchi les murailles, et il a bu à satiété le sang royal. Je devais avant tout parler ainsi des Dieux, mais je me souviens de tes paroles et je dis comme toi : Il est accordé à peu d’hommes de ne point envier un ami heureux. Un poison envahit le cœur de l’envieux. Sa souffrance en est doublée, et il gémit accablé de ses propres maux, quand il voit la félicité d’autrui. Je dis cela, le sachant, car j’ai bien connu le miroir de l’amitié, cette ombre d’une ombre chez tous ceux qui semblaient être mes amis. Le seul Odysseus, qui n’avait point pris la mer volontiers, une fois lié au joug avec moi, m’a été un solide compagnon. Je le dis de lui, qu’il soit mort ou vivant. Pour le reste, ce qui concerne la Ville et les Dieux, nous en délibérerons en commun dans l’Agora. Nous ferons que les bonnes choses restent ce qu’elles sont et durent ; mais s’il en est qui demandent des remèdes, nous tenterons de guérir le mal avec sagesse, en coupant et en brûlant. Maintenant, entré dans mes demeures, près de mon foyer, j’élèverai mes mains vers les Dieux qui m’ont ramené de si loin dans ma maison. Que la Victoire, qui m’a suivi jusqu’à ce jour, reste à jamais avec moi !

Klytaimnestra.

Hommes de la cité, vieillards Argiens, qui êtes ici, je n’ai plus honte de révéler devant vous mon amour pour mon mari. La honte disparaît avec le temps du cœur des hommes. Je ne répéterai point ce que d’autres ont ressenti, en racontant ma vie malheureuse pendant les longues années qu’il a passées à Ilios. Et d’abord, c’est un grand malheur pour une femme de rester seule dans sa demeure, loin de son mari. Elle entend d’innombrables rumeurs funestes qui lui apportent une nouvelle sinistre, et, après celle-ci, une autre pire encore. Si le Roi avait reçu autant de blessures que la renommée le racontait dans cette demeure, il serait plus percé qu’un filet. S’il était mort autant de fois qu’on en a répandu le bruit, il pourrait, autre Gèryôn aux trois corps, se glorifier d’avoir revêtu trois tuniques sur la terre, car je ne veux rien dire de celle qu’on revêt sous la terre, et il serait mort une fois sous chacune. On a bien souvent rompu de force les lacets dont j’avais serré mon cou, à cause de ces rumeurs sinistres. C’est aussi pour cela qu’il n’est point ici, comme il conviendrait, Orestès, ton fils, ce gage de ma foi et de la tienne. Mais ne t’en étonne pas. Il est élevé par un hôte bienveillant, Strophios le Phokéen, qui m’avait prédit deux dangers futurs, celui que tu courais devant Ilios, puis l’anarchie du peuple troublant l’assemblée publique et la foulant d’autant plus aux pieds qu’elle serait tombée plus bas, comme il est naturel aux hommes. Telle est la raison sincère de ce que j’ai fait. Pour moi, les sources pleines de mes larmes se sont taries, et il n’en reste pas une goutte, mes yeux ayant souffert tant de nuits sans sommeil, tandis que je te pleurais et que j’attendais les signaux des feux qui ne m’apparaissaient jamais. J’étais éveillée par le léger murmure des moucherons agitant leurs ailes, et je voyais plus de maux t’assaillir que je n’en rêvais endormie. Mais, après avoir subi toutes ces peines, je puis dire, le cœur plein de joie : Voici l’homme, le chien de l’étable, le câble sauveur de la nef, la solide colonne de la haute demeure, qui est tel qu’un fils unique pour son père, semblable à la terre qui, contre toute espérance, apparaît aux marins, sous une lumière éclatante, après la tempête, pareil au jaillissement d’une source pour le voyageur altéré ! Il m’est doux que tu aies échappé à tous les dangers. Certes, tu es digne d’être salué ainsi sans réserve, puisque j’ai subi tant de maux déjà. Maintenant, chère tête, descends de ce char, mais ne pose point sur la terre, ô Roi, ce pied qui a renversé Ilios ! Esclaves, que tardez-vous ? Ne vous ai-je point ordonné de couvrir son chemin de tapis ? Promptement ! Que son chemin soit couvert de pourpre, tandis qu’il ira vers la demeure qui n’espérait plus le revoir, afin qu’il y soit conduit avec honneur, comme il convient. Pour le reste, ma vigilance ne sera point endormie, et, avec l’aide des Dieux, j’accomplirai ce que veut la destinée.

Agamemnôn.

Fille de Lèda, gardienne de mes demeures, tu as parlé dans la mesure de mon absence, longuement ; mais, pour être loué avec justice, il faut que cet honneur me soit rendu par d’autres. Cependant, ne me traite point mollement, à la façon des femmes, ou comme un roi barbare. Qu’on ne se prosterne point devant moi en poussant de hautes clameurs, et qu’on n’éveille point l’envie en étendant des tapis sur mon chemin. Il n’est permis d’honorer ainsi que les Dieux. Je ne saurais sans crainte, moi qui ne suis qu’un homme, marcher sur la pourpre. Je veux être honoré comme un homme, non comme un Dieu. Le cri public montera sans avoir besoin de ces tapis et de cette pourpre. Le plus beau don des Dieux est la sagesse. On peut le dire heureux celui-là seul qui a terminé sa vie dans la prospérité. J’aurais bon espoir si mon heureuse fortune présente m’était accordée en toutes choses.

Klytaimnestra.

Ne te refuse pas à mon désir.

Agamemnôn.

Sache que mon esprit ne changera point.

Klytaimnestra.

As-tu promis aux dieux, par crainte, d’agir ainsi ?

Agamemnôn.

Je sais pourquoi j’agis ainsi, si quelque autre l’ignore.

Klytaimnestra.

Selon toi, qu’eût fait Priamos victorieux ?

Agamemnôn.

Je pense qu’il eût marché sur la pourpre.

Klytaimnestra.

Ne crains donc pas le blâme des hommes.

Agamemnôn.

La voix du peuple, certes, est toute-puissante.

Klytaimnestra.

Celui qui n’est pas envié n’est point enviable.

Agamemnôn.

Il ne convient pas qu’une femme soit opiniâtre.

Klytaimnestra.

Il est glorieux aux vainqueurs de se laisser vaincre.

Agamemnôn.

Ainsi, tu tiens beaucoup à cette victoire ?

Klytaimnestra.

Consens ! Cède-moi volontiers cette victoire.

Agamemnôn.

Alors, si cela te plaît, qu’on détache promptement ces sandales, esclaves accoutumées du pied, afin qu’aucun Dieu ne me regarde de loin, avec un œil d’envie, marchant sur cette pourpre. J’aurais grandement honte, en vérité, de souiller, en les foulant aux pieds, ces richesses et ces tissus qui ont coûté tant d’argent. Mais, c’est assez. Reçois avec bienveillance cette Étrangère dans les demeures. Un Dieu regarde favorablement d’en haut qui commande avec douceur, car personne ne se soumet volontiers au joug de la servitude. Celle-ci, qui m’a suivi, est la fleur choisie parmi d’innombrables richesses, un don de l’armée. Enfin, puisque j’ai changé de dessein, et pour te complaire en ceci, j’entre dans la demeure en marchant sur la pourpre.

Klytaimnestra.

Il y a la mer, et qui la tarirait ? qui nourrit abondamment la pourpre, aussi précieuse que l’argent, très-riche teinture des vêtements. Grâces aux Dieux, ô Roi, notre demeure renferme suffisamment de ces richesses et elle ne connaît point l’indigence. Que de tissus j’eusse voués pour être foulés à tes pieds, si les oracles eussent voulu que j’achetasse ainsi le retour de ton âme ! Tant que la racine est sauve, les feuillages jettent leur ombre sur la maison, la défendant contre le chien Seirios. Ton retour au foyer domestique est comme la chaleur de l’été en plein hiver. Quand Zeus cuit le vin dans la grappe verte, alors un air frais pénètre dans la demeure, si le chef est de retour. Zeus ! Zeus qui accomplis toute chose, exauce mes vœux, songe à ce que tu dois accomplir !

Le Chœur des Vieillards.

Strophe I.

Pourquoi ce présage qui vole constamment autour de mon cœur comme un pressentiment, cette divination non invoquée et dont la voix n’est point payée ? Pourquoi, le repoussant comme un songe obscur, la sûre confiance ne peut-elle s’asseoir dans mon esprit ? Il est loin le temps où les nefs étaient amarrées par les câbles à ce rivage d’où la flotte est partie pour Ilios.

Antistrophe I.

De mes yeux je vois son retour, j’en suis le témoin, et je n’ai ni espérance, ni confiance, et mon esprit chante, mais non sur la lyre, la lamentation d’Érinnys ! Le cœur ne trompe pas, agité du pressentiment de l’expiation certaine. Je prie les dieux qu’une part de mes terreurs soit démentie et ne s’accomplisse pas !

Strophe II.

La meilleure santé aboutit à d’inévitables douleurs, car la maladie habite à côté et n’est séparée d’elle que par un même mur. La destinée de l’homme, courant tout droit, se heurte toujours à un écueil caché ; mais, si la prudence fait jeter à la mer un peu du riche chargement, toute une maison ne périt pas, lourde de malheurs, et la nef n’est point submergée. Certes, l’abondance qui vient de Zeus, les moissons qui naissent annuellement des sillons guérissent de la famine.

Antistrophe II.

Mais quelle incantation rappellera jamais le sang répandu sur la terre, le sang noir d’un homme égorgé ? Zeus ne foudroya-t-il point autrefois le Très-savant qui tentait de faire revenir les morts du Hadès ? Si la Moire divine ne me défendait d’en dire plus, mon cœur, devançant ma langue, eût tout révélé. Mais il frémit dans l’ombre, impatient de colère, et n’espérant point, consumé d’inquiétudes, parler jamais à temps.

Klytaimnestra.

Entre aussi, toi, Kasandra ! Puisque Zeus bienveillant veut que, dans cette demeure, tu prennes ta part des soins communs, avec de nombreux serviteurs, devant l’autel domestique, descends de ce char et renonce à l’orgueil. On dit que le fils d’Alkmèna aussi fut vendu et contraint de subir le joug. Quand la nécessité réduit à cette fortune, c’est encore un grand bonheur de tomber aux mains de maîtres depuis longtemps opulents. Ceux qui, n’en ayant jamais eu l’espérance, viennent de faire une riche moisson, sont durs en toutes choses pour leurs serviteurs et sans équité. Tu auras auprès de nous tout ce qu’il faut.

Le Chœur des Vieillards.

Elle t’a parlé clairement. Si tu étais prise dans les rets fatals, certes, tu obéirais. Obéis donc. Ne le veux-tu pas ?

Klytaimnestra.

À moins que, semblable à l’hirondelle, elle ait un langage inconnu et barbare, mes paroles entreront dans son esprit, et je la persuaderai.

Le Chœur des Vieillards.

Consens. Elle te conseille ce qu’il y a de mieux dans l’état des choses. Obéis. Ne reste pas assise dans ce char.

Klytaimnestra.

Je n’ai pas le loisir de l’attendre devant les portes, car les brebis qui vont être égorgées et brûlées sont rangées devant le foyer, au milieu de la demeure, puisque nous avons une joie que nous n’espérions plus jamais. Pour toi, si tu veux faire ce que j’ai dit, ne tarde pas ; mais, si tu n’as point compris mes paroles, réponds-moi par gestes, comme les Barbares.

Le Chœur des Vieillards.

Certes, l’Étrangère a besoin d’un interprète. Elle a les façons d’une bête fauve récemment prise.

Klytaimnestra.

Certes, elle est en démence, elle obéit à un esprit insensé, cette femme qui, ayant quitté sa ville conquise d’hier, esclave, est venue ici. Elle ne s’accoutumera point au frein qu’elle ne l’ait souillé d’une écume sanglante. Mais je ne veux pas subir l’affront de lui parler encore.

Le Chœur des Vieillards.

Moi, la pitié me saisit, je ne m’irrite point. Va, ô malheureuse, quitte ce char, cède à la nécessité, fais l’apprentissage de la servitude.

Kasandra.

Strophe I.

Ô Dieux ! Dieux ! ô terre ! ô Apollôn ! ô Apollôn !

Le Chœur des Vieillards.

Pourquoi cries-tu vers Loxias ? Ce n’est point un Dieu qu’on invoque par des lamentations.

Kasandra.

Antistrophe I.

Ô Dieux ! Dieux ! ô terre, ô Apollôn ! ô Apollôn !

Le Chœur des Vieillards.

Elle invoque de nouveau par des cris désespérés le Dieu qui n’écoute point les lamentations.

Kasandra.

Strophe II.

Apollôn ! Apollôn ! toi qui m’entraînes ! vrai Apollôn pour moi ! tu m’as perdue de nouveau !

Le Chœur des Vieillards.

Elle semble prédire ses propres maux. L’esprit des Dieux est resté en elle, bien qu’elle soit esclave.

Kasandra.

Antistrophe II.

Apollôn, Apollôn ! toi qui m’entraînes ! vrai Apollôn pour moi ! où m’as-tu menée ? vers quelle demeure ?

Le Chœur des Vieillards.

Vers la demeure des Atréides. Si tu ne le sais pas, je te le dis, et c’est la vérité.

Kasandra.

Strophe III.

Demeure détestée des Dieux ! Complice d’innombrables meurtres et pendaisons ! Égorgement d’un mari ! Sol ruisselant de sang !

Le Chœur des Vieillards.

L’Étrangère semble sagace comme un chien chasseur. Elle flaire les meurtres qu’elle doit découvrir.

Kasandra.

Antistrophe III.

Certes, j’en crois ces témoins, ces enfants en pleurs, égorgés, et ces chairs rôties mangées par un père.

Le Chœur des Vieillards.

Certes, nous savions que tu étais divinatrice ; mais nous n’avons nul besoin de divinateurs.

Kasandra.

Strophe IV.

Hélas ! Dieux ! Que se prépare-t-il ? Quel grand et nouveau malheur médite-t-on dans ces demeures, affreux pour des proches, et sans remède ? Le secours est trop loin !

Le Chœur des Vieillards.

Je ne comprends point ceci. Quant aux autres prophéties, je les connais ; toute la ville les répète.

Kasandra.

Antistrophe IV.

Ah ! misérable ! Feras-tu cela ? Tu vas laver dans le bain celui qui a partagé ton lit ! Comment dirai-je le reste ? La chose arrivera bientôt. Elle allonge le bras et saisit de la main !

Le Chœur des Vieillards.

Je n’ai pas encore compris. En vérité, ce sont autant d’énigmes sous d’obscurs oracles. Je ne sais qu’en penser.

Kasandra.

Strophe V.

Ah ! ah ! Dieux ! Dieux ! qu’est-ce que ceci ? serait-ce quelque filet de Aidès ? C’est le voile qui enveloppe les époux, l’instrument du meurtre ! Érinnyes insatiables de cette race, criez lugubrement, à cause de ce meurtre horrible !

Le Chœur des Vieillards.

À quelle Érinnys ordonnes-tu de pousser des cris sur cette demeure ? Tes paroles ne me rendent pas joyeux. Mon sang couleur de safran a reflué vers mon cœur. C’est comme si j’avais reçu un coup de lance ; c’est comme l’ombre sur les rayons d’une vie mourante. Certes, Atè est rapide.

Kasandra.

Antistrophe V.

Hélas ! hélas ! voilà, voilà ! Éloignez le taureau de la vache ! Elle le frappe, ayant embarrassé ses cornes noires dans un voile. Il tombe dans l’eau de la baignoire, je vous le dis, dans la baignoire de la ruse et du meurtre.

Le Chœur des Vieillards.

Je ne me vante point d’être un habile interprète des oracles, mais je pense que ceci cache quelque malheur. Quelle prospérité les oracles ont-ils jamais prédite aux hommes ? En effet, la science antique des Divinateurs n’annonce que les maux et n’apporte que la terreur.

Kasandra.

Strophe VI.

Ah ! ah ! Malheureuse ! ô mes misères lamentables ! Certes, je pleure et je gémis aussi sur ma propre calamité. Pourquoi m’as-tu menée ici, moi, malheureuse ! si ce n’est pour y mourir avec toi ? Pourquoi, en effet ?

Le Chœur des Vieillards.

Es-tu tellement saisie de la fureur du souffle divin, que tu te lamentes sur toi-même en cris discordants ? Ainsi le fauve rossignol, insatiable de gémissements, hélas ! et passant sa vie dans les douleurs, le cœur déchiré, va, gémissant : Itys ! Itys !

Kasandra.

Antistrophe VI.

Dieux ! Dieux ! le destin du sonore rossignol ! Les dieux lui ont donné un corps ailé et une douce vie sans douleur ; mais moi, ce qui m’est réservé, c’est d’être déchirée par l’épée à deux tranchants !

Le Chœur des Vieillards.

D’où te viennent cette angoisse vaine et prophétique qui t’envahit, ces cris terribles et funestes, ces chants aigus ? Pourquoi hantes-tu les sombres chemins de la colère divinatrice ?

Kasandra.

Strophe VII.

Ô noces, noces de Pâris, funestes aux siens ! ô Skamandros, fleuve de la patrie ! Alors, auprès de tes eaux, malheureuse ! ma jeunesse a grandi. Maintenant, sur les bords du Kôkytos et du Fleuve douloureux, je vais bientôt prophétiser !

Le Chœur des Vieillards.

Les paroles que tu as dites sont très claires ; un enfant les comprendrait. Je suis déchiré au fond du cœur d’une morsure sanglante, quand je t’entends gémir et te lamenter sur ta malheureuse destinée.

Kasandra.

Antistrophe VII.

Ô travaux ! Travaux d’une Ville renversée à jamais ! Fêtes sacrées de mon père au pied des tours ! Immolation des innombrables bœufs de nos pâturages ! Rien n’a pu sauver la Ville de sa ruine présente, et moi, toute chaude du souffle divin, je serai bientôt étendue contre terre !

Le Chœur des Vieillards.

Ces paroles ne démentent pas celles que tu as déjà dites ; mais quel Daimôn fatal s’agite en toi et te contraint de chanter la douleur, le deuil et la mort ? Je ne comprends pas ce qui doit arriver.

Kasandra.

Certes, l’Oracle ne regardera plus à travers des voiles comme une jeune mariée, mais voici qu’il va éclater et resplendir au lever de Hèlios ! Soufflant et grondant à la façon de la mer soulevée, un malheur bien plus terrible que celui-ci va écumer à la lumière ! Et je ne parlerai plus par énigmes. Et vous, soyez témoins que ma course suit tout droit, à l’odorat, la piste des malheurs qui se sont accomplis ici autrefois. Il n’abandonne point ces demeures, le Chœur discordant et horrible à entendre ! Certes, pour irriter sa rage, il a bu le sang humain, sans quitter cette demeure, le troupeau des Érinnyes qu’on ne peut chasser ! Toujours assises dans ces demeures, elles chantent le crime, le premier de tous. Puis elles maudissent celui qui viola le lit de son frère. Maintenant, ai-je manqué le but ou l’ai-je atteint comme un habile archer ? Suis-je une fausse divinatrice qui va bavardant et frappant aux portes ? Sois témoin ! Atteste et jure que je connais les crimes antiques de ces demeures.

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