Agamemnon (page 3)

Eschyle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Agamemnôn (trad. Leconte de Lisle) · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le Chœur des Vieillards.

Pourquoi attester et jurer ? Cela nous sauvera-t-il ? Certes, j’admire qu’élevée par delà la mer, dans une ville étrangère, tu puisses parler comme si tu avais toujours été ici.

Kasandra.

Le prophète Apollôn m’a fait ce don.

Le Chœur des Vieillards.

Le Dieu n’était-il point saisi d’amour ?

Kasandra.

Autrefois, la pudeur m’eût empêchée de l’avouer.

Le Chœur des Vieillards.

Certes, qui possède la puissance en abuse.

Kasandra.

Ce fut un lutteur violent, car son cœur était plein d’amour pour moi.

Le Chœur des Vieillards.

Lui as-tu accordé de s’unir à toi, comme font ceux qui s’aiment ?

Kasandra.

Je promis, mais je trompai Loxias.

Le Chœur des Vieillards.

Étais-tu déjà douée de l’art de la divination ?

Kasandra.

Déjà je prophétisais tous leurs malheurs à nos concitoyens.

Le Chœur des Vieillards.

Mais la colère de Loxias t’a-t-elle épargnée ?

Kasandra.

Personne ne me croit plus depuis que j’ai ainsi menti.

Le Chœur des Vieillards.

Tu nous sembles, cependant, une divinatrice véridique.

Kasandra.

Hélas, hélas ! ô malheur ! De nouveau le travail prophétique gonfle ma poitrine, prélude du chant terrible ! Voyez-vous ces enfants assis dans les demeures, semblables aux apparitions des songes ? Ce sont des enfants égorgés par leurs parents. Ils apparaissent, tenant à pleines mains leur chair dévorée, leurs intestins, leurs entrailles, misérable nourriture dont un père a pris sa part ! C’est pourquoi je vous dis qu’un lion lâche médite, en se roulant sur le lit de l’époux, la vengeance de ce crime. Malheur à celui qui est revenu, à mon maître, puisqu’il me faut subir le joug de la servitude ! Le chef des nefs, le destructeur d’Ilios, ne sait pas ce qu’il y a sous le visage souriant et les paroles sans nombre de l’odieuse Chienne, et quelle horrible destinée elle lui prépare, telle qu’une fatalité embusquée ! Elle médite cela, la femelle tueuse du mâle ! Comment la nommer, cette bête monstrueuse ? Serpent à deux têtes, Skylla habitante des rochers et perdition des marins, pourvoyeuse du Hadès qui souffle sur les siens les implacables malédictions ! Quel cri elle a jeté, la très-audacieuse, comme un cri de victoire dans le combat, comme si elle se réjouissait du retour de son mari ! Maintenant, si je ne t’ai point persuadé, et pourquoi le serais-tu ? ce qui doit arriver arrivera. Certes, tu seras témoin et tu diras, plein de pitié, que je n’étais qu’un prophète trop véridique.

Le Chœur des Vieillards.

J’ai reconnu, et j’en ai eu horreur, le repas de Thyestès qui dévora la chair de ses enfants, et la terreur me saisit en entendant ces choses si vraies et non inventées ; mais, pour celles que tu as dites d’abord, je dévie du droit chemin.

Kasandra.

Je te le dis, tu verras le meurtre d’Agamemnôn.

Le Chœur des Vieillards.

Ô malheureuse ! contrains ta bouche de mieux parler.

Kasandra.

Il n’y a aucun remède à ce que j’ai dit.

Le Chœur des Vieillards.

Non, certes, si cela doit arriver ; mais que cela n’arrive pas !

Kasandra.

Toi, tu pries ! Eux ne songent qu’à l’égorgement !

Le Chœur des Vieillards.

Par quel homme ce crime serait-il accompli ?

Kasandra.

Certes, tu n’as point compris mes oracles.

Le Chœur des Vieillards.

En effet, je ne comprends point l’embûche qui se prépare.

Kasandra.

Pourtant, je ne sais que trop la langue des Hellènes.

Le Chœur des Vieillards.

Les Oracles de Pythô la savent aussi ; cependant on les comprend peu aisément.

Kasandra.

Dieux ! quelle ardeur se rue en moi ! Ah ! hélas ! Apollôn Lykien ! hélas ! à moi, à moi ! Cette lionne à deux pieds, qui a couché avec le loup en l’absence du noble lion, elle m’égorgera, moi, malheureuse ! En préparant le crime, elle se vante, me mettant de moitié dans sa colère, d’aiguiser l’épée contre son mari et de vouloir sa mort, parce qu’il m’a conduite ici. Mais pourquoi garder ces vanités, ce sceptre et ces bandelettes fatidiques autour de ma tête ? Certes, je les briserai avant ma dernière heure. Allez, je vous foule aux pieds ! Je vous suivrai bientôt. Portez à quelque autre vos dons funestes. Qu’Apollôn lui-même me dépouille de la robe fatidique ! Ô Apollôn, tu m’as vue déjà, sous ces ornements, tournée en dérision par mes amis qui, sans cause, certes, étaient mes ennemis ! Ils m’ont nommée vagabonde, mendiante, moi, misérable et affamée ! Et maintenant, le Prophète qui m’a faite prophétesse m’a entraînée à cette fin lamentable. Au lieu de l’autel paternel, c’est un billot de cuisine qui m’attend, et c’est là que je serai égorgée toute chaude ! Mais je ne mourrai pas non vengée par les Dieux. Certes, un autre viendra qui prendra notre vengeance en mains et qui tuera sa mère, en expiation du meurtre de son père. Certes, il est exilé et vagabond loin de cette terre, mais il reviendra afin d’ajouter un dernier crime à tous ceux de sa race. Les Dieux ont juré un grand serment, qu’il serait ramené par la chute de son père qui gît égorgé. Mais pourquoi gémir ainsi devant ces demeures, puisque j’ai vu Ilios subir sa destinée et que les dieux réservaient celle-ci aux vainqueurs de ma Ville ? J’irai, je subirai aussi ma destinée. Voici la porte du Hadès. Que je sois tuée d’un seul coup ! Que mon sang coule tout entier sans convulsion et que je ferme tranquillement les yeux !

Le Chœur des Vieillards.

Ô très malheureuse ! Ô femme qui sais tant de choses, combien tu as parlé ! Mais si tu sais aussi ta propre destinée, pourquoi, comme le bœuf voué aux dieux, courir si audacieusement à l’autel ?

Kasandra.

Je ne puis fuir. Ô Étrangers, je suis étreinte par le temps.

Le Chœur des Vieillards.

Qui meurt le plus tard possible est plus fort que le temps.

Kasandra.

Voici mon jour. Je ne gagnerais rien à fuir.

Le Chœur des Vieillards.

Sache que tu es malheureuse par trop de courage.

Kasandra.

Mourir bravement est un grand honneur pour les mortels.

Le Chœur des Vieillards.

Nul, parmi les heureux, ne croit cela.

Kasandra.

Hélas, ô père ! Toi et tes nobles enfants !

Le Chœur des Vieillards.

Qu’est-ce ? quelle terreur te fait reculer ?

Kasandra.

Hélas ! hélas !

Le Chœur des Vieillards.

Pourquoi hélas ? pourquoi crier hélas ? Est-ce quelque nouvelle terreur ?

Kasandra.

Ces demeures sentent le meurtre et le sang répandu !

Le Chœur des Vieillards.

Comment n’auraient-elles point cette odeur, puisqu’on fait des sacrifices au foyer ?

Kasandra.

Non, c’est la vapeur qui monte de la tombe !

Le Chœur des Vieillards.

Certes, ce n’est point là un parfum syrien.

Kasandra.

Allons ! J’entrerai dans les demeures pour y gémir encore sur ma destinée et sur celle d’Agamemnôn. J’ai assez vécu. Salut, ô Étrangers ! Je ne suis pas épouvantée comme l’oiseau par le piége tendu. Soyez-en témoins puisque je vais mourir. Une femme sera tuée pour me venger, moi, femme ; un homme sera égorgé pour venger un homme funestement marié. Étrangère, je n’ai trouvé que cette hospitalité, la mort !

Le Chœur des Vieillards.

Ô malheureuse ! que j’ai pitié de ta destinée fatale !

Kasandra.

Je veux encore parler de ma destinée et me lamenter sur elle. J’appelle et supplie Hèlios que je regarde pour la dernière fois ! Que mes meurtriers payent à mes vengeurs le sang de la captive aisément égorgée ! Ô les choses humaines ! si elles prospèrent, une ombre les anéantit, et, dans l’adversité, une éponge imprégnée d’eau en efface la trace ! Et c’est sur cela que je gémis plus que sur le reste.

Le Chœur des Vieillards.

Il n’y a point de satiété du bonheur pour les mortels, et nul ne nous repousse des demeures déjà montrées au doigt pour leurs richesses, en disant : Tu n’entreras pas ! Les Dieux heureux ont accordé à celui-ci de prendre la ville de Priamos, et il revient dans sa demeure, honoré par les Dieux. Mais, si, maintenant, il lui faut expier les discordes et les meurtres de ceux qui ont tué avant lui, s’il doit mourir pour d’autres morts, quel mortel, sachant cela, pourrait se vanter d’être né pour une destinée heureuse ?

Agamemnôn.

À moi ! Je suis frappé d’une blessure mortelle, en plein cœur !

Premier Demi-Chœur.

Silence ! Qui a crié, blessé d’un coup mortel ?

Agamemnôn.

Encore ! Je suis frappé d’une autre blessure !

Second Demi-Chœur.

C’est un cri du Roi ! Il semble qu’un crime ait été commis. Délibérons sur ce qu’il nous faut faire.

Premier Demi-Chœur.

Pour moi, je vous dirai ma pensée : appelons les citoyens vers la demeure, afin d’y porter secours.

Second Demi-Chœur.

Il me semble qu’il faudrait plutôt nous ruer dans la maison et punir le crime l’épée encore en main.

Premier Demi-Chœur.

J’y consens. Il faut agir et ne point tarder.

Second Demi-Chœur.

Il faut voir. En effet, c’est ainsi qu’ils commencent, ceux qui aspirent à la tyrannie.

Premier Demi-Chœur.

Nous perdons le temps ; mais eux, ils foulent aux pieds le mérite de la prudence, et leur main ne dort pas !

Second Demi-Chœur.

Je ne sais quel conseil vous donner. Je pense, cependant, qu’il vaut mieux délibérer qu’agir.

Premier Demi-Chœur.

Je le pense aussi, car il n’est pas en ma puissance de faire par des paroles que les morts se tiennent debout.

Second Demi-Chœur.

Mais faut-il sacrifier toute notre vie aux violateurs de cette maison, et seront-ils nos maîtres ?

Premier Demi-Chœur.

Cela n’est pas supportable. Mieux vaut mourir. La mort vaut mieux que la soumission à la tyrannie.

Second Demi-Chœur.

Mais quelle preuve avons-nous, autre que ce cri poussé, pour affirmer que le roi a été tué ?

Premier Demi-Chœur.

Certes, il ne faut affirmer qu’en toute certitude. Il y a loin de la certitude à la conjecture.

Second Demi-Chœur.

Je le pense aussi. Il faut attendre que nous sachions sûrement ce qui est arrivé à l’Atréide.

Klytaimnestra.

Je n’aurai point honte de démentir maintenant les nombreuses paroles que j’ai dites déjà, comme il convenait dans le moment. De quelle façon, en effet, préparer la perte de celui qu’on hait et qu’on semble aimer, afin de l’envelopper dans un filet dont il ne puisse se dégager ? À la vérité, il y a bien longtemps que je songe à livrer ce combat. J’ai tardé, mais le temps est venu. Me voici debout, je l’ai frappé, la chose est faite. Certes, je n’ai point agi avant qu’il ne lui fût impossible de se défendre contre la mort et de l’éviter. Je l’ai enveloppé entièrement d’un filet sans issue, à prendre les poissons, d’un voile très-riche, mais mortel. Je l’ai frappé deux fois, et il a poussé deux cris, et ses forces ont été rompues, et, une fois tombé, je l’ai frappé d’un troisième coup, et le Hadès, gardien des morts, s’en est réjoui ! C’est ainsi qu’en tombant il a rendu l’âme. En râlant, il m’a arrosée d’un jaillissement de sa blessure, noire et sanglante rosée, non moins douce pour moi que ne l’est la pluie de Zeus pour les moissons, quand l’épi ouvre l’enveloppe. Voici où en sont les choses, Vieillards Argiens qui êtes ici. Réjouissez-vous, si cela vous plaît ; moi, je m’applaudis. S’il était convenable de faire des libations sur un mort, certes, on pourrait en faire à bon droit sur celui-ci. Il avait empli le kratèr de cette maison de crimes exécrables, et lui-même y a bu à son retour.

Le Chœur des Vieillards.

J’admire l’insolence de ta langue. Tu te glorifies de parler ainsi de ton mari !

Klytaimnestra.

Tu me prends pour une femme irrésolue, et moi, je vous le dis, d’un cœur inébranlable, afin que vous le sachiez : louez ou blâmez-moi, peu importe. Celui-ci est Agamemnôn, mon mari. Il est mort, et c’est ma main qui l’a justement frappé. C’est un travail bien fait. La chose est dite.

Le Chœur des Vieillards.

Strophe I.

Ô femme ! quel fruit maudit de la terre as-tu mangé ? Quel poison sorti de la mer as-tu bu, pour amasser ainsi sur toi, avec ce crime horrible, les exécrations du peuple ? Tu as renversé, tu as égorgé. En horreur aux citoyens, tu seras chassée d’ici !

Klytaimnestra.

Maintenant, tu veux que je sois chassée de la Ville, bannie, chargée de la haine des citoyens et des exécrations du peuple, et tu ne reproches rien à cet homme, lui qui a sacrifié sa fille sans plus de souci d’elle que d’une des brebis qui abondaient dans les pâturages, elle, la très-chère enfant que j’avais mise au monde, et afin d’apaiser les vents Thrèkiens ! N’est-ce pas lui qu’il eût fallu chasser d’ici en expiation de cette impiété ? Mais, sachant ce que j’ai fait, tu m’es un juge inexorable. Certes, je te le dis, tu peux menacer, je suis prête. Celui qui aura la victoire commandera. Si un dieu a résolu ta défaite, du moins la sagesse t’aura été enseignée.

Le Chœur des Vieillards.

Antistrophe I.

Tu parles, pleine d’audace et d’orgueil, et ton esprit furieux est ivre du sang du meurtre ! Cette tache de sang sur ta face est non vengée ; et il te faut, abandonnée des tiens, expier la mort par la mort.

Klytaimnestra.

Écoute ce serment sacré : Par la juste vengeance de ma fille, par Atè, par Érinnys, à qui j’ai offert le sang de cet homme, je ne crains pas d’entrer jamais dans la maison de la terreur, aussi longtemps qu’Aigisthos, qui m’aime, allumera le feu de mon foyer, comme il l’a fait déjà avant ce jour. En effet, il est le large bouclier qui abrite mon audace. Le voilà gisant celui qui m’a outragée, les délices des Khrysèis qui ont vécu devant Ilios ! Et la voici, la Captive, la divinatrice fatidique, qui partageait son lit, venue avec lui sur les nefs. Ils n’ont point été frappés injustement, et, quant à lui, tu sais comment. Pour elle, pareille au cygne, elle a chanté son chant de mort. Elle gît, la bien-aimée ! Et les voluptés de mon lit en sont accrues !

Le Chœur des Vieillards.

Strophe II.

Hélas ! puisse la destinée, sans de trop grandes douleurs, sans que nous languissions sur un lit, nous donner promptement le sommeil éternel et sans fin, puisqu’il est mort celui qui nous protégeait et nous aimait, lui qui, après avoir tant souffert pour la cause d’une femme, a perdu la vie par le crime d’une femme !

Strophe III.

Ah ! insensée Héléna ! Seule, que d’innombrables âmes tu as perdues sous Troia ! Et voici que tu avais aussi marqué d’une ineffaçable tache de sang la vie glorieuse de celui qui vient de mourir ! Dès lors, Éris, enfermée dans les demeures, a médité le meurtre de l’homme.

Klytaimnestra.

N’invoquez pas la Moire de la mort en vous lamentant sur ce que j’ai fait ; ne vous irritez pas contre Héléna, parce qu’elle a détruit les guerriers. Elle n’a point perdu seule tant d’âmes Danaennes, ni causé seule ces intolérables douleurs.

Le Chœur des Vieillards.

Antistrophe II.

Ô Daimôn qui as hanté cette demeure et les deux Tantalides, tu as doué les femmes de leur audace sauvage, et tu déchires mon cœur ! Et, debout sur ce cadavre, comme un corbeau funèbre, la voilà qui chante son chant de triomphe !

Klytaimnestra.

Antistrophe III.

Voici que tu parles plus véridiquement en accusant le Daimôn trois fois terrible de cette race. C’est lui, en effet, qui excite cette soif du sang dans nos entrailles. Avant qu’une première plaie soit fermée, un nouveau sang jaillit !

Le Chœur des Vieillards.

Strophe IV.

Certes, tu te hâtes de rappeler le Daimôn furieux de ces demeures. Hélas ! hélas ! Maux terribles et fortune lamentable ! Ô Dieux ! hélas ! c’est Zeus qui a tout voulu et tout fait. Rien, en effet, n’arrive parmi les hommes sans Zeus. Rien ne nous est envoyé que par les Dieux. Hélas ! hélas ! ô Roi, ô Roi ! comment te pleurerai-je ? comment dirai-je combien je t’aimais ? Tu gis dans cette toile d’araignée, ayant rendu l’âme par un meurtre impie ! Malheur à moi ! Te voilà couché sur ce lit d’esclave par un crime plein de ruse, frappé de la hache à deux tranchants !

Klytaimnestra.

Strophe V.

Tu dis que ce crime est le mien, mais ne dis pas que je suis la femme d’Agamemnôn. Celui qui a pris ma forme ? c’est l’antique et inexorable vengeur d’Atreus et de son repas horrible. C’est lui qui a vengé sur cet homme les enfants égorgés.

Le Chœur des Vieillards.

Antistrophe IV.

Qui témoignera que tu es innocente de ce meurtre ? Comment ? comment ? Que le vengeur caché du père vienne à son tour ! Le noir Arès s’acharne à verser le sang de votre famille ; mais, d’où qu’il vienne, il ne fera qu’ajouter au sang des enfants dévorés ! Hélas ! hélas ! ô Roi ! ô Roi ! comment te pleurerai-je ? comment dirai-je combien je t’aimais ? Tu gis dans cette toile d’araignée, ayant rendu l’âme par un meurtre impie ! Malheur à moi ! Te voilà couché sur ce lit d’esclave, par un crime plein de ruse, frappé de la hache à deux tranchants !

Klytaimnestra.

Antistrophe V.

Je ne pense pas qu’il ait reçu une mort indigne de lui. N’a-t-il pas apporté le désespoir dans ces demeures, et ouvertement ? Il a odieusement sacrifié la fille que j’avais eue de lui, Iphigénéia tant pleurée. Certes, il est mort justement. Qu’il ne se plaigne pas dans le Hadès ! Il a subi la mort sanglante qu’il avait donnée.

Le Chœur des Vieillards.

Strophe VI.

J’hésite, je ne sais plus que penser. Que faire, dans mon angoisse, devant la chute de cette maison ? Je tremble au fracas du torrent de sang qui engloutit cette demeure, car ce n’est plus une pluie. Après chaque crime, la Moire aiguise un autre crime pour l’expiation !

Premier Demi-Chœur.

Antistrophe VI.

Ô terre, terre ! Que ne m’as-tu enfermé, avant que j’aie vu celui-ci couché au fond de la baignoire d’argent ! Qui l’ensevelira ? qui le pleurera ? Oseras-tu le faire, toi qui as égorgé ton mari ? Oseras-tu le pleurer ? Oseras-tu rendre, malgré elle, ces honneurs à son âme, après un aussi grand crime ?

Second Demi-Chœur.

Qui chantera les louanges funèbres de cet homme divin ? Qui répandra sur lui des larmes sincères ?

Klytaimnestra.

Strophe VII.

Il ne convient pas que tu prennes ce souci. Il est tombé, il est mort par moi. Je l’ensevelirai, non pleuré par les siens. Mais Iphigénéia, sa fille, avec un tendre baiser, viendra, comme il convient, au-devant de son père, sur les bords du rapide Fleuve des douleurs, et le serrera dans ses bras.

Le Chœur des Vieillards.

Antistrophe VII.

Outrage pour outrage ! Comment sortir de cet enchaînement de crimes ? Celui qui tue expie, et le sang paye le sang. Tant que Zeus restera dans la durée, qui aura commis le crime l’expiera. Cela est à jamais ainsi. Qui peut chasser de sa demeure une race légitime ? Elle en est inséparable, elle y est indissolublement attachée.

Klytaimnestra.

En vérité, il en est ainsi. Certes, je jure au Daimôn des Pleisthénides que je supporterai cette destinée, bien qu’elle soit lourde. Que ce Daimôn sorte donc d’ici, et qu’il aille épouvanter d’autres races par des égorgements mutuels ! Il me suffit de la plus petite part de nos richesses, pourvu que je détourne de nos demeures la fureur des égorgements mutuels !

Aigisthos.

Ô bienheureuse lumière de ce jour qui m’a apporté la vengeance ! Maintenant, je croirai qu’il est des Dieux vengeurs qui regardent d’en haut les misères des hommes ! Je vois, en effet, cet homme étendu mort dans la robe des Érinnyes, et cela m’est doux, car il a expié les fureurs de son père. Atreus, le roi de cette terre, le père de cet homme, a disputé la puissance à Thyestès, pour le nommer clairement, à mon père qui était son propre frère, et l’a chassé des demeures paternelles. Et le malheureux Thyestès, ayant été rassuré sur sa vie, revint en suppliant à ce foyer, où, mort, il ne devait pas souiller de son sang le sol de la patrie. Et le père de cet homme, l’impie Atreus, cachant la haine sous l’amitié et préparant des viandes comme pour un jour de fête, lui donna à manger la chair de ses enfants ! Assis au haut bout, Atreus, joyeux, coupait et partageait les doigts des pieds et des mains. Et voici que Thyestès, prenant ces morceaux qui ne pouvaient être reconnus, mangea un repas fatal, comme tu vois, à la race d’Atreus. Mais, s’étant aperçu du crime abominable, il poussa un gémissement et tomba, vomissant ce meurtre. Et il appela l’inexorable exécration sur les Pélopides, renversant la table et vouant par sa malédiction toute la race des Pleisthénides à la mort. Et c’est pourquoi tu peux voir cet homme égorgé, et c’est moi qui l’ai tué justement. J’étais le troisième enfant de mon malheureux père, et je fus chassé avec lui, tout petit dans mes langes. Devenu homme, la Justice m’a ramené, et j’ai tendu des embûches à celui-ci, et, bien qu’absent, j’ai tout mené à fin. Aussi, maintenant, je trouverai la mort belle, puisque je vois cet homme enveloppé dans le filet de la Justice !

Le Chœur des Vieillards.

Aigisthos, je ne respecte pas l’insolence dans le crime. Tu dis que tu as tué cet homme, et que, seul, tu as médité ce meurtre lamentable ! Certes, j’affirme que ta tête n’échappera point au jugement. Sache-le, tu seras condamné par le peuple à être lapidé.

Aigisthos.

Parles-tu donc si haut, toi qui es assis au dernier aviron, quand d’autres commandent et tiennent la barre de la nef ? Tu sauras bientôt ce qu’il faut savoir, bien que vieux, et qu’il soit difficile d’apprendre à ton âge. Mais les chaînes et les angoisses de la faim sont, pour la vieillesse aussi, de bons maîtres et d’excellents médecins. Vois-tu maintenant ? Ouvres-tu les yeux ? Ne te révolte pas contre l’aiguillon, de peur d’en gémir.

Le Chœur des Vieillards.

Femme ! c’est donc toi, gardienne des demeures, qui, ayant souillé le lit de ton mari, as médité le meurtre du chef de l’armée, à son retour de la guerre !

Aigisthos.

Certes, ces paroles feront que tu pleureras ! Ton langage est tout différent de celui d’Orpheus. En effet, il attirait toutes choses par le charme qui venait de sa voix, et toi, tu repousses par tes doux hurlements. Une fois sous le joug, tu seras plus traitable.

Le Chœur des Vieillards.

Comment serais-tu maître des Argiens, toi qui, ayant médité le meurtre de cet homme, n’as pas osé le tuer de ta propre main ?

Aigisthos.

Il est clair que c’était à une femme de l’envelopper de ruses. Moi, son ennemi depuis longtemps, j’étais suspect. Maintenant, à l’aide de ses richesses, je tenterai de commander aux Argiens. Celui qui n’obéira pas, je le dompterai rudement comme un jeune étalon furieux et rebelle au frein. La faim unie aux ténèbres horribles le verra bientôt apaisé.

Le Chœur des Vieillards.

Pourquoi, dans ton lâche cœur, n’as-tu pas tué seul cet homme ? C’est sa femme, souillure de cette terre et de nos Dieux, qui l’a tué. Orestès ne voit-il point la lumière quelque part, et, par une fortune favorable, ne reviendra-t-il point dans sa patrie pour vous châtier tous deux ?

Aigisthos.

Puisque tu agis et parles ainsi, tu vas savoir…

Le Chœur des Vieillards.

Allons, chers compagnons ! le combat est proche.

Aigisthos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le Chœur des Vieillards.

Allons ! que chacun tienne en main l’épée hors la gaîne.

Aigisthos.

Voici mon épée nue ! Moi aussi, je ne fuirai pas la mort.

Le Chœur des Vieillards.

Tu dis que tu acceptes la mort ? Prenons donc la fortune pour juge !

Klytaimnestra.

Ô le plus cher des hommes, ne causons pas de nouveaux malheurs ! Cette lamentable moisson n’a été que trop abondante. Assez de calamités, ne nous baignons plus dans le sang. Allez, vieillards, mettez-vous à l’abri dans vos demeures avant d’être frappés. Nous avons fait ce qu’il fallait faire, selon la nécessité des choses. Certes, s’il faut expier notre action, c’est assez que nous subissions la colère terrible des dieux. Telle est la pensée d’une femme, si quelqu’un a souci de la connaître.

Aigisthos.

Ainsi, ils m’outrageraient de leur langue insensée, ils invoqueraient contre moi la colère des Daimônes, et, sans nulle prudence, ils braveraient leur maître !

Le Chœur des Vieillards.

Ce ne serait point agir en Argiens que de flatter un pervers.

Aigisthos.

Mais moi, je te châtierai quelque jour.

Le Chœur des Vieillards.

Non ! si un Dieu excite Orestès afin qu’il revienne.

Aigisthos.

Je sais que les exilés se repaissent d’espérances.

Le Chœur des Vieillards.

Engraisse-toi ! Viole la justice, puisque cela t’est permis.

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