Éthique à Nicomaque (page 17)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Barthélemy Saint-Hilaire · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

D'ailleurs, il est peut-être absurde de vouloir faire de l'homme parfaitement heureux un être tout-à-fait isolé: car il n'y a personne qui voulût posséder tous les biens uniquement pour lui seul. En effet, l'homme est destiné par la nature à vivre en société avec ses semblables: l'homme heureux a donc aussi le même penchant, puisqu'il possède tous les biens qui sont conformes à notre nature. Or, il lui est évidemment plus avantageux de vivre avec des amis, qui soient honnêtes et vertueux, que de passer ses jours avec des étrangers sans mérite et sans vertu: l'homme vertueux a donc besoin d'amis.

Que veulent donc dire les auteurs de l'opinion que nous avons exposée tout-à-l'heure, et jusqu'à quel point peuvent-ils avoir raison? Serait-ce que le vulgaire ne regardant comme amis que ceux de qui l'on tire quelque utilité, il s'imagine que l'homme parfaitement heureux n'aura aucun besoin de ceux-là, puisqu'il possède tous les biens? Ou que, si l'on considère l'agrément, des amis ne lui seront pas plus nécessaires, ou du moins le seront très peu, parce que, sa vie étant remplie de satisfactions, il n'a pas besoin de plaisirs empruntés? Et qu'enfin, puisque de tels amis ne lui sont bons à rien, il n'a absolument aucun besoin d'en avoir ?

Mais peut-être que cela n'est pas exactement vrai : car nous avons dit au commencement de ce traité (36), que le bonheur consiste dans une certaine activité; et il est facile de voit que l'activité n'est pas une chose dont on jouisse comme des choses matérielles qu'on possède, mais seulement à mesure qu'on l'exerce. Or, si le bonheur consiste dans une vie active, l'activité de l'homme de bien est vertueuse et remplie de charmes par elle-même : car il y a aussi de la douceur dans le sentiment de ce qu'on possède. D'ailleurs, nous sommes plus capables d'observer ceux avec qui nous vivons, que de nous observer nous-mêmes, d'apprécier leurs actions, que de juger nos propres actions; or, les actes de vertu, quand ils viennent de ceux qu'il aime, touchent vivement le cœur d'un homme vertueux, (1170a) puisqu'alors les deux amis jouissent de la satisfaction la plus naturelle. Ce seront donc de tels amis qui seront nécessaires à celui qui est parfaitement heureux, s'il se plaît surtout â contempler des actions vertueuses, et qui lui soient propres, car tel sera le caractère de celles que fera un ami vertueux.

D'un autre côté, on est persuadé que la vie de l'homme heureux doit être pleine de satisfaction; or, l'isolement absolu est la source de bien des peines: car il n'est pas facile d'être, par soi-même, dans une continuelle activité, au lieu que cela est plus facile quand on s'associe à quelques autres personnes, et qu'on agit pour les autres. L'activité, qui a déjà des charmes par elle-même, sera donc plus continue, comme elle doit l'être pour le parfait bonheur. Car l'homme de bien, par cela seul qu'il est vertueux, se plait aux actes conformes à la vertu, et s'indigne de celui qui y sont contraires : comme le musicien trouve du plaisir à entendre une belle mélodie, et souffre une peine réelle, quand il en entend une mauvaise. D'ailleurs, vivre avec des gens vertueux est une occasion de s'exercer à la vertu, comme dit Théognis (37); et, à considérer la chose sous le point de vue le plus naturel, il semble que l'honnête homme est naturellement celui que préfère un homme également vertueux. Car ce qui est bon par sa nature est, comme on l'a déjà dit (38), bon à l'homme vertueux, et est agréable par soi-même.

D'un autre côté, la faculté de sentir constitue à elle seule la vie des animaux , au lieu que celle des hommes se compose du sentiment et de la pensée: or, la faculté se réduit en actes; l'activité est donc essentielle [à l'homme], et par conséquent [pour lui] vivre, c'est sentir ou penser. Enfin, vivre est bon et agréable en soi; car c'est quelque chose de fini: or, le nombre fini est le symbole de la nature du bien ; mais ce qui est bon par sa nature, l'est nécessairement pour l'homme de bien, d'où il suit qu'il doit l'être aussi à tous les hommes. Mais il n'y faut pas comprendre ceux qui sont vicieux et corrompus, ou accablés de peines et d'afflictions: car ce serait quelque chose d'infini (39), comme [le vice, la corruption, et la peine elle-même] qui se trouvent dans une pareille vie, ainsi qu'on le fera bientôt voir (40) plus clairement, en parlant [ des plaisirs et ] des peines.

Au reste, si la vie est un bien, elle doit être, par cela même, une chose agréable. C'est ce qu'on voit par le charme qu'y trouvent tous les hommes, et surtout ceux qui sont vertueux et heureux : car ce sont eux qui attachent le plus de prix à la vie, et à qui elle offre la félicité la plus accomplie. Cependant, tout homme qui voit, ou entend, ou marche, sent qu'il voit, qu'il entend, qu'il marche; il en est ainsi de toutes les autres actions ; il y a en nous quelque chose qui sent que nous agissons. Nous pouvons donc sentir que nous sentons, et penser que nous pensons; or, sentir que l'on sent et qu'on pense, c'est être; car être, c'est sentir ou penser. (1170b) Mais sentir que l'on vit, est en soi une chose agréable, puisque, par sa nature, la vie est un bien. C'est aussi une chose agréable que de sentir le bien que l'on possède en soi-même. Vivre est donc une chose désirable, surtout pour les hommes vertueux, parce que c'est pour eux un bien et une jouissance que d'être, et parce que la conscience qu'ils ont de posséder ce qui est un bien en soi, les comble de joie.

L'homme vertueux est à l'égard de son ami, dans la même disposition où il est par rapport à lui-même : car un ami est un autre nous-mêmes. Autant donc que chacun souhaite d'exister, autant, ou peu s'en faut, il souhaite que son ami existe. Mais on ne désire d'être qu'autant que l'on se sent vertueux, et un pareil sentiment est par lui-même rempli de charmes ; il faut donc aussi sentir que notre ami existe, ce qui ne peut avoir lieu, qu'autant qu'on vit avec lui, qu'on est avec lui en commerce de paroles et de pensées ; car c'est là ce qui s'appelle, pour les hommes, vivre ensemble, et non pas comme pour les animaux, pour qui c'est seulement paître dans le même lieu. Si donc l'existence est désirable en soi, pour l'homme au comble de la félicité, attendu que naturellement la vie est un bien et une jouissance, l'existence d'un ami est à peu près au même degré désirable, et l'ami sera au nombre des choses qu'on doit souhaiter. Mais ce qu'on doit souhaiter pour soi-même, il faut qu'on le possède; autrement, le bonheur sera incomplet en ce point. Donc, pour qu'un homme puisse jouir d'uni félicité parfaite, il faudra qu'il ait des amis vertueux.

X. Mais faut-il s'attacher le plus grand nombre possible d'amis (41) ? Ou bien, peut-on appliquer aussi à l'amitié, ce qui a été dit par un poète, des liaisons d'hospitalité : « N'en point avoir beaucoup, n'en être pas entièrement dépourvu (42), » et dira-t-on pareillement cela des amis ? C'est sans doute aux amitiés fondées sur l'utilité, que ce qu'on vient de dire paraît plus applicable. Car rendre service pour service à un grand nombre de personnes, est une tâche très pénible, et la vie toute entière n'y suffirait pas. Par conséquent, les amis de cette espèce, au-delà du nombre qu'exigent les circonstances particulières où l'on se trouve, sont une superfluité embarrassante, et un véritable obstacle au bonheur et à l'agrément de la vie. Il ne faut donc pas [beaucoup] de ceux-là ; et quant à ceux qui ne peuvent servir qu'au plaisir, il en faut bien peu, comme il faut peu d'assaisonnement dans les aliments.

Mais, des amis vertueux, faut-il s'efforcer d'en avoir le plus grand nombre possible, ou bien y a-t-il, en ce genre, une limite qu'on ne doive pas dépasser, comme il y en a une pour le nombre des citoyens d'une république ? Car dix hommes ne font pas une cité, et dix myriades n'en font plus une. Toutefois, ce n'est peut-être pas un nombre précis, mais seulement renfermé entre des limites déterminées (43).

(1171a) De même, en fait d'amis, il y a une limite qu'il ne faut pas excéder, et peut-être est-ce le plus grand nombre de ceux avec qui l'on peut vivre dans un commerce habituel: car c'est là ce qui nous a semblé plus propre à entretenir ce sentiment. Or, il est facile de voir qu'on ne saurait vivre ainsi avec beaucoup de personnes, et se partager, pour ainsi dire, entre elles. D'un autre côté, l'on voit facilement que, pour qu'elles puissent passer ainsi leur vie dans une union intime, il faut qu'elles puissent aussi s'aimer les unes les autres, condition qui se trouve difficilement dans un grand nombre de personnes. Il est même difficile qu'on puisse s'associer aux plaisirs et aux peines de beaucoup de gens: puisqu'alors il faudra probablement se réjouir avec l'un , dans le même temps qu'on devra s'affliger avec l'autre. Peut-être donc vaut-il mieux ne pas chercher à avoir le plus grand nombre d'amis; mais n'en désirer qu'autant qu'il est- possible d'en avoir, quand on vit habituellement ensemble. Il semble, en effet, qu'on ne peut guère avoir un attachement bien vif pour un grand nombre de personnes ; et c'est pour cela que l'amour ne saurait exister entre plus de deux; car cette passion est l'amitié même, portée au plus haut degré d'énergie, et, par conséquent, ne peut avoir qu'un objet unique: d'où il suit qu'on ne peut avoir une affection très vive que pour un petit nombre de personnes.

Les faits eux-mêmes viennent à l'appui de cette observation : car il n'y a jamais d'amitié entière et parfaite entre plusieurs individus, et celles qui ont eu le plus de célébrité dans le monde, n'ont existé, comme on sait , qu'entre deux personnes (44) ; au lieu que ceux qui ont de nombreux amis, et qui font à tout le monde un accueil amical et familier, passent pour n'être amis de personne ; on les appelle affables, complaisants (45), quand cette manière d'être est en eux l'effet d'un caractère sociable. Cependant, on peut, par le seul effet de ce caractère, avoir de nombreux amis, sans être proprement officieux ou complaisant, mais parce qu'ou est réellement homme de bien. Au reste, il n'y a pas beaucoup de personnes qu'on puisse aimer pour elles-mêmes, et à cause de leur vertu ; mais on doit s'estimer heureux de rencontrer quelques amis de cette espèce (46).

XI. Mais a-ton plus besoin d'amis dans la prospérité que dans l'adversité ? On en cherche au moins dans l'une et l'autre situation; car les infortunés ont besoin d'assistance, et les gens heureux ont besoin de trouver des personnes avec qui ils puissent vivre, et à qui ils puissent faire du bien, ce qui est en eux un désir général. Il est donc plus nécessaire d'avoir des amis dans l'infortune : aussi est-ce alors qu'on a besoin de ceux qui sont utiles; mais il est plus beau d'en avoir dans la prospérité, et c'est pour cela qu'on en recherche qui soient vertueux : car c'est à ceux-là qu'on doit préférer de faire du bien, et c'est avec eux qu'il est doux de vivre. En effet, la seule présence des amis est un charme, aussi bien dans la bonne que dans la mauvaise fortune : car ils allègent nos chagrins, en les partageant; et c'est pour cela qu'on ne saurait dire si c'est comme un fardeau dont ils nous allègent, en le supportant en partie avec nous, ou bien, si le plaisir que nous fait leur présence, et la pensée qu'ils s'affligent avec nous, rendent nos peines moins vives. Nous ne chercherons point, quant à présent, à expliquer la cause du soulagement qu'on éprouve en pareil cas, et s'il y en a quelque autre que celles que nous venons d'indiquer (47) : toujours l'effet que nous avons dit semble-t-il avoir ordinairement lieu. La présence d'un ami paraît même réunir en soi ces causes diverses; sa seule vue a d'abord quelque chose de doux, (1171b)surtout pour l'infortuné (48); elle est, en quelque manière, une assistance contre l'affliction : car un ami, pour peu qu'il ait d'adresse et de délicatesse, trouve l'art de consoler par son seul aspect et par ses discours, ayant la connaissance du caractère de celui qui souffre et de ce qui est propre à lui causer du plaisir ou de la peine.

Cependant, on s'afflige de sentir que nos malheurs puissent attrister ceux qu'on aime; car il n'est personne qui n'évite d'être une cause d'affliction pour ses amis. Voilà pourquoi les hommes qui ont naturellement un caractère ferme et courageux, craignent de voir leurs amis s'affliger avec eux; et, à moins qu'on ne soit d'une insensibilité peu ordinaire (49), on ne supporte pas l'idée de la peine qu'on peut leur faire. En général, l'homme courageux, peu disposé à s'abandonner lui-même aux plaintes et aux gémissements, a de l'éloignement pour ceux qui sont toujours prêts à pleurer sur les malheurs des autres; au lieu que les femmelettes, et les hommes qui leur ressemblent, sont flattés qu'on gémisse avec eux, et ne regardent comme amis que ceux qui souffrent de leurs douleurs. Or, en tout genre, ce sont toujours les meilleurs modèles qu'il faut suivre.

La prospérité fait que l'on trouve beaucoup de charme dans la présence, dans le commerce habituel de ceux qu'on aime, et aussi dans la pensée qu'ils sont heureux du bonheur dont on jouit. Par cette raison, on doit naturellement s'empresser à les appeler auprès de soi, lorsqu'il arrive quelque événement heureux; car il est beau de se plaire à faire du bien aux autres. Dans l'infortune, au contraire, on ne doit consentir qu'avec peine à voir ses amis; car il faut, le moins qu'on peut, leur faire partager sa souffrance. C'est pour cela qu'un poète a dit : « C'est bien assez que je sois malheureux... » (50). Mais il faut surtout les appeler lorsqu'ils peuvent, sans prendre beaucoup de peine, nous être d'une grande utilité. D'un autre côté, peut-être aussi doit-on s'empresser de rechercher un ami dans l'infortune, sans attendre qu'il vous appelle; car le devoir de l'amitié est de faire du bien, surtout à celui qui est dans la détresse, et qui n'a pas exigé d'assistance : c'est des deux parts un procédé plus touchant et plus honorable. Il faut se porter avec ardeur à seconder la bonne fortune de ses amis, parce qu'ils peuvent même avoir besoin d'assistance en pareil cas : mais on doit marquer peu d'empressement à en recevoir des services; car rien ne fait moins d'honneur que de s'occuper sans cesse de son intérêt personnel. Au reste, peut-être faut-il prendre garde de déplaire à ses amis, en s'obstinant à refuser leurs services, comme il arrive quelquefois. Dans tous les cas donc, la présence des amis paraît une chose précieuse et désirable.

XII. Mais de même que ce qui charme le plus c'est de contempler la personne qu'on aime, et comme il n'y a aucune sensation qu'on préfère à celle-là, (puisque c'est celle qui donne naissance à tette passion et qui l'entretient,) en est-il ainsi de l'amitié? Vivre avec ses amis est-il, en effet, ce qu'il y a de plus désirable, puisque l'amitié est un commerce assidu, et qu'on a ordinairement pour un ami les mêmes sentiments qu'on a pour soi-même? Or, ce qu'on aime en soi, c'est le sentiment de l'existence, et, par conséquent, c'est aussi ce qu'on aime dans son ami ; mais l'activité de ce sentiment s'exerce principalement dans un commerce assidu (1172a) ; c'est donc avec fondement que les amis s'y portent avec empressement. Et ce qui constitue principalement l'existence pour chacun d'eux, ce qui leur fait aimer la vie, est précisément ce qu'ils se plaisent à faire avec leurs amis. Voilà pourquoi les uns passent leurs jours à boire ensemble, ou à jouer aux dés ; d'autres, à s'exercer dans les gymnases; d'autres, à la chasse, ou à traiter ensemble des questions de philosophie; tous consacrant leurs jours à s'occuper en commun des choses qu'ils regardent comme les plus grands plaisirs de la vie. Car, voulant vivre sans cesse avec leurs amis, ils s'associent à eux pour faire ce qui leur semble pouvoir entretenir ce commerce continuel, objet de leurs désirs.

Ainsi donc l'amitié entre gens vicieux ou méchants devient criminelle; car ils font en commun des actions coupables, étant pervers et sans vertu, et ils deviennent vicieux, se prenant les uns les autres pour modèles. Mais l'amitié des gens de bien, accrue par une continuelle fréquentation, devient vertueuse; et il est naturel qu'ils s'améliorent à mesure qu'ils continuent de vivre ensemble, et qu'ils se perfectionnent par une influence réciproque ; car ceux qui sont unis par une affection mutuelle, se modèlent, pour ainsi dire, les uns sur les autres. Ce qui a fait dire à Théognis : « L'homme de bien t'apprendra la vertu... » (51).

Mais en voilà assez sur ce sujet; il nous reste maintenant à traiter du plaisir.

(01) Ci-dessus, l. 8 , c. 13.

(02) Voyez le livre V, et 5.

(03) Voyez livre précédent, c. 8.

(04) Ci-dessus, l 8 , c. 3.

(05) Aristote, rappelant ailleurs le même trait (Eudem. l. 3, c. 10), dit que c'était un roi qui fit cette réponse; mais Plutarque (De Fortun. Aexandr. c. 1) nous apprend que ce roi était Denys, tyran de Syracuse. On lit dans Macrobe (Satura. l. 2, c. 4) , une anecdote assez semblable, au sujet d'Auguste. Souvent, lorsqu'il sortait du palais, un pauvre Grec, qui avait soin de se trouver sur son passage, lui présentait, en forme de placet, quelque petite pièce de vers à sa louange. Un jour, l'empereur, qui voulait apparemment faire cesser cette espèce d'importunité, s'étant arrêté, traça à la hâte quelques vers grecs à la louange de cet homme, et les lui fit donner. Celui-ci s'avance aussitôt vers le prince, et, tirant du fond de sa bourse quelques pièces de monnaie :

« Soyez sûr, César, lui dit-il, que je vous offrirais une plus digne récompense, si cela était en mon pouvoir.

» Auguste, ajoute le narrateur, ne put s'empêcher de rire de cette saillie, et il fit donner au Grec une somme d'argent assez considérable.

(06) C'est ce que fait dire Platon à Protagoras lui-même, dans le dialogue auquel il a donné pour titre le nom de ce sophiste. (Voy. Platon. Protag. p. 328.)

(07) C''est le sens du vers 370 du poème d'Hésiode, intitulé Les Œuvres et les jours. Aristote en cite seulement les premières paroles, parce qu'il était devenu proverbe, pour faire entendre que, dans un marché, il est bon de faire ses conventions à l'avance, afin de prévenir tout débat. C'est aussi le sens du proverbe italien : Patto chiaro, amicizia lunga.

(08) Voyez, sur ce sujet, Isocrate (Adv. Sophis. § 3 , to. 1, p. 291 de l'édit. de Mr. Coray). Xénophon (Cyneget. § 13 ) , et Aristote (De Sophist. Elench. c. I, § 2 ), qui définit le sophiste:

«un homme qui fait argent d'une prétendue sagesse qu'il n'a réellement pas.

»

(09) Le sens que j'adopte ici me semble plus conforme au texte et à la liaison des idées, et même à celui de la paraphrase, dans cet endroit, quoiqu'un passage correspondant de la Morale à Eudemus (l. 7, c. 11) semble indiquer un sens un peu différent de celui-là.

« Les définitions qu'on donne de l'amitié, dans les conversations ordinaires, se rapportent bien, en effet, à ce sentiment; mais ce n'est pas toujours la même espèce d'amitié.

» Voyez, au reste, les remarques de Mr. Coray, p. 317 de l'édition grecque de ce traité.

(10) Au même endroit, cité dans la note précédente (Eudem. l. 7, c. 11), notre philosophe ajoute :

« Ce n'est pas sans raison qu'Euripide a dit : Des paroles équitables sont récrompensées par d'autres paroles également justes ; mais celui qui fait des actions [de justice, doit attendre pour récompense] d'autres actions pareilles à celles qu'il a faites. Car on ne doit pas tout faire pour son père ; il y a aussi des choses que l'un doit faire pour une mère, bien que le père ait des droits supérieurs. En effet, on n'immole pas toutes les victimes à Jupiter, tous les honneurs ne sont pas pour ce Dieu, mais il y en a qui lui sont réservés, etc.

» J'ai suivi, dans la traduction du passage d'Euripide, les corrections proposées par Mr. Coray p. 317.

(11) Ci-dessus, dans le premier chapitre de ce livre.

(12) La même pensée est exprimée dans de très beaux vers de Théognis (Sentent. vs. 121-126), auxquels Aristote semble avoir voulu faire allusion. Les commentateurs citent aussi, à cette occasion, un passage de Démosthène (Adv. Leptin. extr.), qui n'a de rapport avec la pensée de notre auteur, qu'à cause de la comparaison de la fausse monnaie. « Je suis surpris, disait l'orateur athénien, de voir que la peine de mort soit décernée, chez vous, contre ceux qui altèrent la monnaie, tandis que vous accordez la parole à ceux qui altèrent la pureté des lois, etc.

» C'est une pure déclamation; les hommes qui abusent du pouvoir sont bien assez disposés à empêcher qu'on ne parle, et surtout qu'on ne dise ce qu'ils font ; mais assurément ce qu'il y a de plus injuste à la fois et de plus absurde, c'est de prétendre interdire la parole à ceux que l'on accuse.

(13) Voyez les Caractères de Théophraste (c. 29, p. 155 et 335 de l'édit. de Mr. Coray). Ce proverbe a été rappelé ci-dessus (l. 8, c. 1.)

(14) Voyez livre VIII, c. 7.

(15) Voyez l. 3, c. 4.

(16) C'est-à-dire, les deux parties (raisonnable et irraisonnable) dont l'âme est composée, suivant notre philosophe.

(17) Cet endroit du texte est fort obscur, et a embarrassé tous les commentateurs. Mr. Coray, après avoir discuté avec soin les variétés de lecture des diverses éditions, et les interprétations des critiques grecs et latins, etc., s'arrête au sens que j'ai donné ici, comme étant le plus probable, ou au moins comme assez analogue à la suite des idées de l'auteur.

(18) « Nous sympathisons surtout avec nous-mêmes (dit ailleurs Aristote) Or, ces caractères de sympathie avec nous-mêmes, de désir d'une vie heureuse, et autres conditions semblables, nous les appliquons ou à l'amour de soi, ou à l'amitié parfaite, et en effet, ils se trouvent dans ces deux manières de sentir ou d'être affecté, etc.

» (M. M. l. 2, c. 11).

(19) C'est-à-dire, le bien qu'on veut à son ami, le plaisir qu'on trouve à vivre avec lui, et à sympathiser avec tous les sentiments qu'il éprouve, etc. Il me semble que cela ne peul guère s'entendre autrement; bien que quelques commentateurs aient cru qu'il s'agissait ici des différentes parties de l'âme.

(20) Sur le mérite sujet, voyez M. M. l. 2, c. 12; et Eudem, l. 7, c. 7.

(21) Les Mityleniens remirent, d'un commun accord, l'autorité suprême à Pittacus de Lesbos, lequel, après l'avoir gardée pendant dix ans, et lorsqu'il eut établi l'ordre dans le gouvernement, abdiqua son pouvoir. Voy. Diog. Laert. l. 1, § 72.

(22) Le sujet de cette tragédie d'Euripide, est la querelle d'Étéocle et de Polynice, fils d'Oedipe, se disputant le trône de Thèbes.

(23) Comme Aristote ne cite ici que quelques mots d'un seul vers d'Épicharme, et qu'il n'en est question que dans ce seul endroit, on ne peut que présumer qu'il faisait allusion à la situation des spectateurs dans le théâtre, où il y avait des endroits disposés de manière qu'on ne pouvait que voir fort mal ce qui se passait sur la scène. Cette interprétation de Mr. Coray est, sans contredit, préférable à celles qu'ont données de ce passage tous les autres interprètes ou traducteurs.

(24) C'est la même pensée que l'auteur a déjà exprimée ailleurs. Voy. l. 4, c. 1, note 7.

(25) Voyez ce qui a été dit ailleurs sur ce sujet, l. 4, c. 3.

(26)

Question discutée aussi dans les deux autres traités. Voy. M. M. l. 2, c. 13-14 ; et Eudem. l. 7, c. 6.

(27)

J'ai suivi ici la liaison des idées, plutôt que je n'ai traduit le texte, qui est évidemment altéré dans ce petit nombre de mots: οἷον ὅτι οὐθὲν ἀφ'αὑτοῦ πράττει, dont on ne saurait trouver un sens satisfaisant. Voyez les remarques de Mr. Coray, p. 324.

(28)

Ci-dessus, dans le chapitre 4e de ce livre.

(29)

« Quelqu'un demandant à Aristote ce que c'est qu'un ami : Une seule aine en deux corps, répondit-il,

» Diog. Laert. l. 5, § 20.

(30)

Ce proverbe s'appliquait aussi, en général, aux circonstances où l'on voulait faire entendre qu'une chose était plus utile ou plus importante qu'une autre. Vov. Cicer. Famil. l. 16, Epist. 23. Les Romains disaient, dans le même sens, Tunica pallio proprior. Voy. Plaut. Trinum. act. 5, sc. 2, vs. 30.

(31) C'est-à-dire, son âme, ou (suivant Aristote) la partie de son âme qui est le siège de la raison.

(32) Cicéron, dans l'éloquente prière qu'il adresse à la philosophie, au commencement du 5e livre de ses Tusculanes (c. 2), dit aussi : Est autem unus dies, bene et ex praeceptis tuis actus, peccanti immortalitati anteponendus.

(33) Il est assez probable, comme le remarque Mr. Zell, qu'Aristote a voulu combattre et réfuter, dans ce chapitre, la doctrine de Platon, sur le même sujet, et qu'il a cru devoir opposer une distinction fondée sur l'observation exacte de la nature humaine, à la condamnation trop absolue portée par son maître contre l'amour de soi. Vov. Plat. de Legib. l. 5, p. 731.

(34) Voyez, sur le même sujet, M. M. l. 5, c. 15; et Eudem. l. 7, c. 12.

(35)

Voyez l'Oreste d'Euripide (vs. 667).

(36) Voyez le chapitre VIII du premier livre.

(37) Allusion à deux vers de Théognis (Sentent. vs. 55, 56 dont le sens est :

« Tu apprendras des gens de bien ce qui est honnête et vertueux; mais si tu entres dans la société des méchants, tu perdras tout sens et toute raison.

» Cette maxime était, pour ainsi dire, devenue proverbe chez les anciens: Xénophon, Platon et Aristote la citent plusieurs fois.

(38) Dans le premier livre) chapitre vin.

(39) Les Pythagoriciens, à la doctrine desquels Aristote fait allusion, regardaient le nombre fini, comme le symbole du bien, et le nombre infini, comme celui du mal. Voyez, ci-dessus, l. 1, c. 6, note 2.

(40) Dans le dixième livre.

(41)Question examinée aussi dans les deux autres traités. Voy. M. M. l. 2, c. 16; et Eudem. l. 7, c. 12.

(42) Voyez le poème d'Hésiode, intitulé Les Œuvres et les Jours (vs. 715).

(43) Aristote croyait qu'il y avait dans le nombre des citoyen, une limite, en deçà et au-delà de laquelle il était impossible qu'un état pût être sagement administré. Voyez la Politique, l.3, c. 1 et l. 7, c. 4.

(44) On voit que l'auteur fait ici allusion à ces couples d'ami, célèbres dans l'histoire des temps héroïques chez les Grecs, comme Thésée et Pirithoos, Achille et Patrocle, Pylade et Oreste.

(45) Caractère dont il a été question précédemment. Voyez l. 4, c. 6.

(46) L'un des commentateurs de ce traité, Victorius, fait ici une observation qui mérite d'être rapportée. Il serait étrange, après tout ce qu'Aristote a écrit sur l'amitié, qu'il eût coutume de dire, comme le raconte Diogène de Laerce (l. 5 , § 21 ):

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