Éthique à Nicomaque (page 20)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Barthélemy Saint-Hilaire · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il est possible, néanmoins, que, même sans avoir acquis des connaissances générales, l'on soit très utile à quelque individu, seulement pour avoir observé attentivement les résultats des faits, et pour connaître par expérience chaque cas particulier, comme il arrive à certaines gens de pouvoir être d'assez bons médecins pour eux-mêmes, bien qu'il leur fût impossible d'être d'aucune ressource pour d'autres. Et quand on veut devenir habile dans la spéculation, ou dans la théorie de quelque art, peut-être n'est-il pas moins nécessaire d'acquérir des connaissances générales aussi étendues qu'il est possible, puisque c'est en cela, comme on vient de le dire, que consiste la science. Enfin, peut-être aussi doit-on s'appliquer à se rendre habile dans la science de la législation, quand on entreprend de rendre les hommes, soit en petit soit en grand nombre, meilleurs qu'ils ne sont, puisque c'est par les lois qu'ils peuvent le devenir. Car il n'appartient pas à tout le monde de disposer ou de former à la vertu un individu quel qu'il soit; mais, s'il y a quelqu'un qui en soit capable, ce ne peut être que celui qui possède cette science, comme cela a lieu pour la médecine, et pour toutes les autres sciences qui sont le résultat de l'application et d'une sorte de prudence.

Faut-il donc examiner, après cela, comment on pourra acquérir la science du législateur, et où l'on en puisera la connaissance? ou bien la trouvera-t-on, comme les autres, chez ceux qui s'occupent des affaires publiques? Car nous avons reconnu qu'elle est une partie de la politique : ou bien, dira-t-on qu'il n'en est pas de la politique comme des autres sciences et des autres facultés? attendu que dans celles-ci les mêmes hommes sont capables de transmettre leur savoir à d'autres, et de faire les actes qui en dépendent , comme les médecins et les peintres; au lieu que les sophistes promettent, il est vrai, d'enseigner la politique, [1181a] mais il n'y en a pas un qui la pratique. Ce sont les chefs du gouvernement ou de l'administration que l'on pourrait regarder comme exerçant cette profession, au moyen d'une certaine faculté dont ils sont doués, et par expérience, plutôt que par un système de réflexions suivies. Car on ne les voit ni écrire ni discourir sur ce sujet, quoiqu'il y eût peut-être plus d'honneur à le faire qu'à prononcer des harangues, soit devant les tribunaux, soit devant le peuple.

On ne voit pas non plus qu'ils aient rendu leurs propres enfants, ou d'autres personnes pour qui ils avaient de l'affection, des politiques habiles. Il est pourtant probable qu'ils l'auraient fait, s'ils l'avaient pu faire, puisqu'ils n'auraient pu laisser, après eux, rien qui fût plus utile à leur patrie, et que, prisant la possession d'une pareille puissance plus que tout au monde, il n'y a rien, par conséquent, qu'ils eussent autant souhaité de transmettre aux personnes qui leur étaient le plus chères (35). Au reste, l'expérience ne contribue pas peu à ce genre de talent : sans cela, l'habitude de diriger les affaires publiques ne les aurait pas rendus (le plus profonds politiques; et voilà pourquoi l'expérience semble être absolument nécessaire à ceux qui désirent s'instruire dans la science du gouvernement.

Quant aux sophistes qui font profession de cette science (36), il s'en faut de beaucoup qu'ils soient en état de l'enseigner; car ils ignorent entièrement en quoi elle consiste, et à quels objets elle s'applique : autrement, ils ne l'auraient pas confondue avec la rhétorique, ni regardée comme moins importante. Ils ne s'imagineraient pas pouvoir facilement devenir législateurs, en rassemblant toutes les lois dont la sagesse a quelque célébrité, et en se bornant à choisir les meilleures; comme si ce choix ne dépendait pas de la sagacité qu'on y porte, et comme si bien juger [en ce genre] n'était pas, comme dans ce qui a rapport à la musique, une chose de la plus haute importance. En effet, les habiles en chaque genre savent porter un jugement sain des ouvrages, et connaissent comment et par quels moyens on leur donne le degré de perfection dont ils sont susceptibles; ils démêlent l'accord et la juste correspondance de toutes les parties entre elles : au lieu que les ignorants se contentent de pouvoir reconnaître si l'ouvrage est bien ou mal exécuté, comme dans la peinture (37);

Mais les lois sont l'œuvre des hommes qui pratiquent la science du gouvernement; [1181b] comment donc pourraient-elles rendre un homme habile dans la législation, ou capable de juger celles qui sont les meilleures? Car enfin, on ne voit pas que la lecture des livres de médecine (38) suffise pour faire d'habiles praticiens dans cet art, et pourtant on s'attache à y exposer non seulement les traitements des maladies, mais aussi les moyens de guérir, la manière dont il faut les employer, et même on entre dans le détail des constitutions et des tempéraments des individus. Mais tous ces détails, qui sont fort utiles aux médecins expérimentés, ne peuvent servir à rien pour ceux qui sont sans expérience. II est donc possible que des recueils de lois et de constitutions politiques soient d'une très-grande utilité pour les personnes capables de méditer, de juger de ce qui est bien et de ce qui ne l'est pas, ou de la convenance des choses les unes à l'égard des autres. Mais jamais on ne doit s'attendre, qu'en lisant de pareils recueils, ceux qui n'ont point acquis cette habitude, jugent sainement des lois, à moins que ce ne soit par hasard : seulement ils pourraient acquérir, par ce moyen, un peu plus d'intelligence de ce genre de connaissances.

Au reste, comme ceux qui ont traité le sujet de la morale, ont entièrement négligé celui de la législation, peut-être ferons-nous mieux d'y consacrer nos recherches, et de les étendre sur la science du gouvernement en général, afin de perfectionner, autant qu'il dépend de nous, la philosophie de l'humanité (39). Et d'abord , commençons par exposer ce que nos devanciers peuvent avoir dit de bon et d'utile sur quelques objets particuliers : ensuite nous considérerons, d'après la comparaison des diverses formes de gouvernement dont les constitutions ont été recueillies, ce qui contribue à la ruine ou à la conservation des états en général, et de chaque forme de gouvernement en particulier; et par quelles causes il arrive que les uns sont bien administrés, et les autres, au contraire. Car peut-être parviendrons-nous à reconnaitre, à l'aide de ces considérations, quelle est la forme de gouvernement la plus parfaite, quel ordre et quel système de lois et de mœurs est le plus convenable à chacune de celles qui existent. Entrons donc en matière.

(01) Il a dit précédemment (l. 2, c. 3) que c'était la doctrine de Platon. Voyez Plat. De Leg., l. I et II , p. 643 et 653.

(02) Eudoxe, de Cnide, disciple de Platon, fut également célèbre par l'étendue et la variété de ses connaissances en géométrie, en astronomie, en médecine et en philosophie. Il donna des lois à sa patrie, et le témoignage que rend ici Aristote à son caractère moral, prouve qu'il était digne de la confiance de ses concitoyens. Voyez Diog. Laert. I. 8, § 86-91, et les notes de Ménage.

(03) Platon revient sur cette assertion, en divers endroits du dialogue intitulé Philebus.

(04) Notre auteur continue à réfuter les raisonnement des Platoniciens contre la volupté. Voyez ce qui a été dit, sur le même sujet, ci-dessus, l. 8, c. 12.

(05) Allusion au tableau comparatif que les Pythagoriciens avaient formé des qualités opposées, et dont il a déjà été question. Voyez l. 1, c. 6, note a.

(06) Il paraît qu'Aristote entend ici par plaisirs purs (au sens de Platon), les idées ou conceptions générales exprimées par le mot plaisir; et qu'il entend par plaisirs mixtes, les sentiments particuliers et individuels de plaisir. C'est au moins la manière dont les commentateurs grecs ont compris ce passage, qui est assez obscur. Il semble donc qu'Aristote a voulu dire qu'il ne servirait de rien aux Platoniciens de dire qu'ils ne veulent parler que de la pure notion intellectuelle, ou de l'idée du plaisir, parce qu'il faut toujours finir par le considérer comme éprouvé par quelque individu , et par l'effet de quelque cause particulière.

(07) Littéralement = une plénitude ou plutôt l'acte par lequel s'opère cette plénitude (ἀναπλήρωσις).

(08)

) Littéralement : « Et qu'un homme qui se coupe, ou à qui on fait une amputation (τεμνόμενος), ressentit de la peine, » ce qui ne semble avoir aucun rapport avec le sens général de la phrase. On peut voir, au reste, la note de M. Zell sur cet endroit. M. Coray pense qu'on pourrait substituer δέομενος à τεμνόμενος, et c'est cette correction que j'ai adoptée dans la traduction.

(09)

Voyez ce que dit, sur ce sujet, Aristote, dans un autre endroit (Auscult. Physic. l. 7, c. 3 et 4), et Platon (Phileb. p. 51-52, et De Repub. l. 9, p. 583-584). Toute cette doctrine métaphysique de Platon, sur la nature du plaisir, qui est réfutée par Aristote, malgré l'air de profondeur et l'apparente subtilité avec laquelle elle est exposée, notamment dans le Philebus, paraît néanmoins, comme tant d'autres doctrines anciennes et modernes, sur les questions de ce genre, n'avoir pour fondement qu'une fausse analogie entre l'esprit et la matière, comme l'observe, avec beaucoup de raison, notre philosophe.

(10)

Il est difficile de concevoir comment on pourrait préférer quelque chose que ce fût à une autre chose, s'il n'en résultait pas un sentiment de plaisir plus grand, ou de moindre peine, soit aperçu, c'est-à-dire, senti immédiatement et directement, soit inaperçu, mais toujours existant. Cette assertion d'Aristote est même contradictoire avec ce qu'il a dit sur ce sujet en plusieurs autres endroits.

(11) Voyez la Physique d'Aristote, l. 7, c. 3, et son traité De Incessu animalium, c. 3.

(12)

Voyez Auscultat. Physic. l. 3, c. 5, etc.

(13) L'auteur veut parler ici de ce degré de maturité, s'il le faut ainsi dire, dans le développement des formes, et dans l'effet résultant de l'ensemble des traits qui constituent la beauté, et qui ne se manifeste qu'à cette époque de la vie qu'on désigne chez nous par l'expression de fleur de l'âge, expression que nous avons empruntée de la langue latine.

(14) Voyez plus haut (l.9, c. 4, et l. 3, c. 4). C'était (mais

dans un sens plus absolu, ou plus général,) la maxime du sophiste Protagoras : « L'homme est la mesure de tout. » Par où il entendait que les choses sont toujours et réellement, pour chaque homme, ce qu'elles lui semblent être. Doctrine que Platon a discutée avec beaucoup d'étendue dans le Cratylus, et surtout dans le Thaetetus.

(15) Voyez, sur ce sujet, les sages et éloquentes réflexions de Cicéron, au commencement du troisième livre des Tusculanes.

(16) Voyez l. 1, c. 8; l. 3, c. 4; l. 9, c. 6.

(17) Celle qui, suivant notre philosophe, est le siège de la raison. Voyez. l. I, c. 13; l 6, c. 1 et 5; et la Politique, l. 7, c. 13.

(18) Aristote explique, dans la Politique (l. 7, c. 13), pourquoi un esclave ne peut jamais être heureux, et très rarement être vertueux: c'est qu'il ne s'appartient pas à lui-même, et que, suivant un proverbe grec qu'il cite à cette occasion, « IL N'Y A POINT DE LOISIR POUR UN ESCLAVE.»

(19) Ci-dessus, l. 1, c. 5, 12 et 13; l. 6, c. 12. A quoi l'on peut ajouter ce qui concerne le même sujet, dans la Politique (l. 7, c. 2-3), et dans la Métaphysique (l. 1, c. 1-2.)

(20)

« Pureté, parce qu'elle est entièrement détachée de la matière; sécurité ou solidité, parce qu'elle s'applique à des objets constants et immuables. » (Paraphr.)

(21)

J'ai adopté ici la leçon que donnent les scholies d'Eustratius, citées par Mr Zell, et qui me semble bien plus conforme à la suite des idées de l'auteur, dans tout ce chapitre, que la leçon des éditions ordinaires. Voyez les Remarques de Mr Coray, p. 334 de l'édition grecque de ce traité.

(22)

Aristote répète cette sentence dans sa Rhétorique (l. 2, c. 21). Mais elle y est plus explicitement énoncée, et comme une citation de quelque poète. On croit que c'est un vers d'Épicharme.

(23) Voyez ci-dessus, l. 9, c. 8.

(24) Conforme à la raison, ou aux vertus intellectuelles, selon l'expression d'Aristote.

(25) Voyez ci-dessus ce que notre auteur dit de la prudence, l. 6, c. 5.

(26)

Voyez des réflexions à peu prés semblables. et exprimées à peu près de la même manière, dans Cicéron, De Nat Deor. l. 3, c. 15. - Voy. aussi Sextus Empiricus, adv. Mathemat. p. 336.

(27)

On a remarqué une sorte de contradiction centre ce passage d'Aristote, et ce qu'il dit dans sa Politique (l. 7. c. 3, § 6) ;

« Que c'est à peine si l'on peut regarder comme un avantage de la nature de Dieu et de celle du monde, qu'ils n'aient à exercer aucune action extérieure, ou étrangère à celle qui leur est propre. » Mr. Schneider, dans son commentaire sur ce passage de la Politique, essaie vainement de concilier les deux propositions de notre philosophe, parce que lorsqu'on hasarde des assertions sur ce qui est entièrement inconnu, et impossible à connaître, il est difficile de ne pas tomber deus quelque contradiction. Nous ne connaissons que très imparfaitement la nature humaine; comment pourrions-nous connaître la nature de Dieu ?

(28) Ceci se rapporte à un entretien que, suivant Hérodote, Solon eut avec Crésus, roi de Lydie, au sujet du bonheur. On le trouve dans l'historien grec (l. 1, c. 29-32).

(29)

Ailleurs (Eudem. l. 1, c. 4) Aristote s'exprime ainsi : «

Quelqu'un demandant à Anaxagoras quel était le plus heureux des hommes: - Ce n'est aucun de ceux que tu crois, répondit-il; mais c'est quelqu'un qui te semblerait bien bizarre. - Il répondit de cette manière, parce qu'il voyait que celui qui lui avait fait cette question pensait qu'on ne saurait mériter d'être appelé heureux, qu'autant qu'on est ou riche, ou élevé en dignité, ou beau. Et peut-être croyait-il lui-même que celui qui vit exempt de peines, et pur de toute injustice, occupé de méditations sublimes, est celui qu'un peut, comme homme, estimer véritablement heureux. »

(30) Voy. Theogn. Sentent. vs. 426.« Si Dieu, dit ce poète, avait accordé aux fils d'Esculape le don de guérir les vices et la pauvreté des hommes, quelles magnifiques récompenses ne mériteraient-ils pas ? »

(31) II y a proprement, dans le grec : Les jeunes gens qui sont libéraux; car le mot ἐλευθέριος (libéral), signifie plus spécialement celui qui a des sentiments dignes d'un homme né libre, par opposition à ceux des hommes nés dans l'esclavage, qu'on appelait ἀνδραποδώδεις (serviles). Dans le langage des moralistes tout homme asservi à ses passions, ou qui se fait l'instrument de celles des autres, est appelé servile.

(32)

Comparaison employée aussi, et plus développée dans un petit écrit intitulé Loi d'Hippocrate, § 3, p. 124 de l'édition et de la traduction donnée par Mr. Coray, en 1816, en un vol in-8° publié aux frais des habitants de Scio.

(33) Voyez ce qu'Aristote dit ailleurs ( Politique, l. 8, c. 1, § 3)

(34) Voyez l'Odyssée d'Homère, ch. ix, vs. 114.

(35)

La même observation se trouve dans plusieurs des dialogues de Platon, qui cite, à ce sujet, les exemples de Thémistocle, d'Aristide, de Périclès et de Thucydide. Voyez Platon. Meno. p. 93; Protagor. p. 319, etc.

(36) C'était, en effet, la principale prétention des sophistes, comme on le voit par les dialogues de Platon, notamment le Gorgias (p. 452), et le Protagoras (p. 318), etc.

(37) « On peut, sans être peintre, connaître qu'un portrait est très ressemblant, et même qu'il est bien peint : mais savoir pourquoi il est bien exécuté, et en quoi il l'est mieux qu'un autre portrait, c'est ce qu'on ne peut attendre que de celui qui a quelque expérience de l'art, et qui l'a pratiqué lui-même.

» Paraphr.

(38)

Voyez la Politique, l. 3 , c. 10, § 4.

(39)

Ou la philosophie relative aux affaires humaines (ἡ περὶ τὰ ἀνθρώπινα φιλοσοφία). « La morale et la politique sous deux noms différents, dit Mr Coray (dans ses prolégomènes sur ce traité, p. 10), ne forment, en effet, qu'une seule et même science, qu'on pourrait appeler la philosophie-pratique, et qui a été nommée par Cicéron (De Finib. l. 3, c. 2), par Plutarque (Symporiac. l. 1, c. 1), et par l'empereur Marc-Aurèle (l. 7, § 61), L'Art de la vie, c'est-à-dire, l'art de se conduire de manière à trouver, dans le commerce de nos semblables, et dans les rapports si multipliés que nous avons avec eux, comme membres d'une même société, ce bonheur qui est l'objet constant des vœux de tous les hommes. »

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