Médée (page 2)

Euripide · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mèdéia (trad. Leconte de Lisle) · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

MÈDÉIA.

Je n’userai pas de tes hôtes ; je n’accepterai rien, et tu ne me donneras rien, car les dons du méchant n’apportent aucun profit.

IASÔN.

Cependant, j’atteste les Dieux que je veux vous venir en aide, à toi et à tes enfants. Mais mes bienfaits ne te plaisent point et tu repousses tes amis avec insolence. C’est pourquoi tu n’en gémiras que davantage.

MÈDÉIA.

Va ! Tu es saisi par le désir de ta nouvelle épouse, étant retardé loin de ses demeures. Épouse-la. Peut-être, et que ceci soit dit à l’aide d’un Dieu ! regretteras-tu un jour les noces que tu vas célébrer !

LE CHŒUR.

Strophe I.

Quand l’amour possède violemment les hommes, il ne leur laisse ni vertu, ni bonne renommée ; mais si Kypris nous possède avec modération, aucune Déesse n’est plus agréable. Jamais, ô maîtresse, ne me lance de ton arc d’or une flèche inévitable trempée dans le désir !

Antistrophe I.

Que je possède la modération, ce plus beau don des Dieux ! Que jamais la terrible Kypris, me déchirant le cœur, à cause d’un autre lit, ne me jette dans les luttes aveugles et dans les querelles insatiables ; mais que, respectant les unions paisibles, elle choisisse les épouses avec sagacité !

Strophe II.

Ô Patrie, ô ma demeure ! Que je ne sois jamais exilée, traînant une triste et pauvre vie en de misérables soucis ! Que je sois auparavant domptée par la mort, oui ! par la mort, avant de voir un tel jour ! Car il n’est pas un plus grand malheur que celui d’être privé de la terre de la patrie !

Antistrophe II.

Nous l’avons vu, nous n’en parlons pas d’après des récits étrangers : ni la Cité, ni aucun ami n’a eu pitié de tes maux très cruels. Qu’il périsse misérable, celui qui n’honore pas ses amis et ne leur ouvre pas un cœur pur ! Celui-là ne sera jamais mon ami.

AIGEUS.

Mèdéia, salut ! Nul ne sait un meilleur commencement pour parler à ses amis.

MÈDÉIA.

Salut à toi, fils du sage Pandiôn, Aigeus. D’où viens-tu sur cette terre ?

AIGEUS.

Je viens de quitter l’Oracle antique de Phoibos.

MÈDÉIA.

Pourquoi es-tu allé au Nombril fatidique de la terre ?

AIGEUS.

J’allais demander comment je pourrais engendrer des enfants.

MÈDÉIA.

Par les Dieux ! tu traînes encore ta vie sans enfants ?

AIGEUS.

Je suis sans enfants par la volonté d’un Daimôn.

MÈDÉIA.

As-tu une femme, ou vis-tu ignorant le mariage ?

AIGEUS.

Je ne suis pas ignorant du lit nuptial.

MÈDÉIA.

Que t’a donc dit Phoibos au sujet des enfants ?

AIGEUS.

Des paroles trop savantes pour être comprises d’un homme.

MÈDÉIA.

M’est-il permis de connaître l’oracle du Dieu ?

AIGEUS.

Assurément, puisqu’il demande un esprit subtil.

MÈDÉIA.

Qu’a-t-il donc répondu ? Parle, s’il est permis de l’apprendre.

AIGEUS.

De ne pas retirer le pied de l’outre.

MÈDÉIA.

Avant d’avoir fait quoi, ou d’être arrivé en quel pays ?

AIGEUS.

Avant d’être revenu au foyer paternel.

MÈDÉIA.

Et quel besoin t’a fait naviguer vers cette terre ?

AIGEUS.

Il y a un certain Pittheus, roi de la terre Troizénienne.

MÈDÉIA.

Fils très pieux de Pélops, dit-on.

AIGEUS.

Je veux lui faire part de l’oracle du Dieu.

MÈDÉIA.

En effet, c’est un homme sage et très habile en de telles choses.

AIGEUS.

Et c’est le plus cher de tous mes hôtes.

MÈDÉIA.

Sois heureux, et obtiens ce que tu souhaites !

AIGEUS.

Mais pourquoi tes yeux et ton visage sont-ils ainsi ternis ?

MÈDÉIA.

Aigeus, mon mari est le pire de tous.

AIGEUS.

Que dis-tu ? Raconte-moi entièrement ton chagrin.

MÈDÉIA.

Iasôn me fait injure, n’ayant reçu de moi aucun mal.

AIGEUS.

Par quelle action ? Dis-le moi sans réserve.

MÈDÉIA.

Hors moi, il a une autre femme, maîtresse de sa demeure.

AIGEUS.

A-t-il osé cette très honteuse action ?

MÈDÉIA.

Certes, sache-le : je suis méprisée, moi qui étais aimée auparavant.

AIGEUS.

Est-il en proie à un autre amour, ou a-t-il pris ton lit en haine ?

MÈDÉIA.

Certes, il est saisi d’un grand amour ; il n’est plus fidèle à ce qu’il aimait.

AIGEUS.

Qu’il s’en aille donc, si, comme tu le dis, il est infidèle !

MÈDÉIA.

Il a désiré obtenir l’alliance des Rois.

AIGEUS.

Et qui lui fait ce don ? Achève ton récit.

MÈDÉIA.

Kréôn, qui est le maître de cette terre Korinthienne.

AIGEUS.

Assurément, femme, il t’est pardonnable de gémir.

MÈDÉIA.

Je suis perdue, et, par surcroît, je suis chassée de cette terre.

AIGEUS.

Par qui ? Tu m’apprends un nouveau malheur.

MÈDÉIA.

Kréôn me chasse et m’exile de la terre Korinthienne.

AIGEUS.

Et Iasôn le permet ? Je n’approuve pas cela non plus.

MÈDÉIA.

Non pas de paroles, mais de cœur il le désire. Je t’implore par tes joues, par tes genoux, je me fais ta suppliante, aie pitié, aie pitié de moi malheureuse ! Ne me laisse pas exilée, abandonnée, mais reçois-moi, comme un hôte, dans ton pays et dans tes demeures ! Que ton désir d’avoir des enfants soit exaucé par les Dieux, et puisses-tu mourir heureux ! Tu ne sais pas combien il te sera profitable de m’avoir rencontrée. Je ferai que tu ne manqueras pas plus longtemps d’enfants et que tu aies une nombreuse postérité. Je connais de tels philtres.

AIGEUS.

Je suis prêt, pour beaucoup de raisons, à te faire cette grâce, ô femme ! D’abord, par piété pour les Dieux, et, ensuite, à cause de cette promesse que j’aurai des enfants. Mais voici ce que je puis : Si tu viens dans mon pays, je m’efforcerai de te protéger par mon hospitalité, car je suis juste. Mais je te déclare seulement, femme, que je ne veux pas t’emmener de cette terre. Si tu viens de toi-même dans ma demeure, tu y resteras en sûreté, et je ne te livrerai à personne. Échappe-toi donc seule d’ici. Je veux être, en effet, irréprochable devant mes hôtes.

MÈDÉIA.

Que cela soit ! Mais si tu m’en donnais ta foi, tout serait au mieux pour moi et par toi.

AIGEUS.

N’as-tu pas confiance ? Quelle est ton inquiétude ?

MÈDÉIA.

J’ai confiance, mais la famille de Pélias et de Kréôn est mon ennemie. Si tu te lies à moi par un serment, tu ne permettras que ceux qui le veulent m’enlèvent de ton pays ; mais, si tu ne t’engages qu’en paroles, sans jurer par les Dieux, il se peut que tu deviennes l’ami de mes ennemis et que tu cèdes aux réclamations des hérauts ; car j’ai peu de force, et les richesses et la demeure royale sont à ceux-ci.

AIGEUS.

Tu montres, par tes paroles, une grande prévoyance, ô femme ! Mais, s’il te plait ainsi, je ne refuse pas de le faire. Ce sera, en effet, pour moi, une chose très sûre, si je puis opposer quelque prétexte à tes ennemis, et ton intérêt en sera plus certain. Nomme donc les Dieux.

MÈDÉIA.

Jure par la Terre et par Hèlios père de mon père, et ajoute à la fois toute la race des Dieux.

AIGEUS.

Que dois-je faire ou ne pas faire ? Dis !

MÈDÉIA.

Jure que tu ne me chasseras jamais toi-même de ta terre, et que, si quelqu’un de mes ennemis veut m’emmener, jamais tu ne le permettras, tant que tu vivras.

AIGEUS.

Je jure, par la Terre et par la splendide lumière de Hèlios et par tous les Dieux, de faire ce que tu me demandes.

MÈDÉIA.

C’est assez. Et quel châtiment subiras-tu si tu te parjures ?

AIGEUS.

Ce qui est infligé aux mortels impies.

MÈDÉIA.

Pars heureux ! Tout est bien. Pour moi, avant de me rendre dans ta cité, j’accomplirai ici ce que je prépare et ce que j’ai résolu.

LE CHŒUR.

Que le Conducteur, fils de Maia, te ramène dans ta demeure, ô Roi ! Que tout ce que tu agites dans ton cœur s’accomplisse, Aigeus, car tu t’es montré à moi comme un homme bien né !

MÈDÉIA.

Ô Zeus ! Justice, fille de Zeus ! Lumière de Hèlios ! Maintenant, amies, je serai glorieusement victorieuse de mes ennemis, et je suis en bonne voie. Maintenant j’ai l’espoir de châtier mes ennemis. Cet homme, en effet, m’est apparu comme un port dans mes plus grandes peines, et j’y attacherai le cable de ma nef, dès mon arrivée dans la Ville et dans la citadelle de Pallas. Mais je te dirai tous mes desseins. Écoute des paroles non faites pour plaire. Ayant envoyé un de mes serviteurs, je prierai Iasôn de venir vers moi, et je le recevrai par de flatteuses paroles, et je lui dirai que tout me plaît, et que je loue le mariage royal par lequel je suis trahie, et que ses résolutions sont utiles et honnêtes. Je lui demanderai que mes enfants restent ici, non pour abandonner mes fils dans le pays de mes ennemis, pour y être outragés, mais afin de tuer par ruse la fille du Roi. Je les enverrai, portant dans leurs mains des présents à l’épouse, pour qu’on ne les chasse pas de cette terre : un léger péplos et une couronne d’or. Et quand la jeune fille en aura orné son corps, elle mourra misérablement, ainsi que tous ceux qui la toucheront, tant j’aurai pénétré ces présents de poisons. Mais, ici, je m’interromps ; je gémis en pensant à l’action que je dois accomplir : car je tuerai mes enfants, et personne ne me les arrachera. Puis, ayant anéanti toute la famille de Iasôn, je quitterai cette terre, expiant par l’exil le meurtre de mes très chers enfants, ayant osé le plus impie des crimes. Mais je ne puis supporter d’être la risée de mes ennemis. Soit ! Quel profit ai-je à vivre ? Je n’ai ni patrie, ni demeure, ni refuge contre mes maux. J’ai failli quand je quittai les demeures paternelles, m’étant laissée persuader par les paroles d’un Hellène, qui sera châtié avec l’aide d’un Dieu. En effet, il ne reverra jamais vivants désormais les enfants qu’il a eus de moi ; et la nouvelle épouse ne lui en donnera pas, car il faut qu’elle périsse misérablement de mes poisons. Que nul ne me juge lâche, faible et insensible ! Je suis terrible à mes ennemis, et bienveillante pour mes amis. Ceux qui sont tels ont une vie très glorieuse.

LE CHŒUR.

Puisque tu nous confies cela, dans ton intérêt et par respect pour les lois des mortels, je t’exhorte à n’en rien faire.

MÈDÉIA.

Cela ne se peut autrement ; mais vos paroles doivent être pardonnées, à vous qui ne subissez point mes maux.

LE CHŒUR.

Et tu oseras tuer tes enfants, femme ?

MÈDÉIA.

C’est ainsi que le cœur de mon mari sera le plus cruellement déchiré.

LE CHŒUR.

Et tu seras ainsi la plus malheureuse des femmes.

MÈDÉIA.

Soit ! Toutes les paroles sont désormais superflues. Toi, va ! et amène Iasôn. En toutes choses tu m’as été fidèle. Ne dis rien de ce que j’ai résolu, si tu aimes ta maîtresse, et si tu es née femme.

LE CHŒUR.

Strophe I.

Heureux les Érekhthides, fils des Dieux heureux, nourris de l’illustre sagesse d’une terre sacrée et inviolable, marchant avec joie dans un air resplendissant, là où, autrefois, dit-on, la blonde Harmonia a enfanté les Muses Piérides !

Antistrophe I.

Où, dit-on, Kypris, puisant dans le Kèphisos au beau cours, rafraîchit le pays des douces haleines des vents, et, couronnant toujours sa chevelure de bandelettes de roses parfumées, donne pour compagnons à la sagesse les amours alliés à toutes les vertus.

Strophe II.

Comment la Ville des fleuves sacrés, la terre protectrice, te recevra-t-elle avec les autres, toi, meurtrière impie de tes enfants ? Vois le meurtre de tes enfants, vois le crime que tu as accompli ! Non ! par tes genoux, nous t’en supplions toutes, ne tue pas tes enfants !

Antistrophe II.

Où prendras-tu l’audace de ton esprit, de tes mains et de ton cœur, contre tes enfants, et d’oser contre eux cette action horrible ? Comment, en jetant les yeux sur tes enfants, soutiendras-tu sans pleurer la vue de ce meurtre ? Non, tu ne pourras, d’un cœur implacable, souiller ta main meurtrière dans le sang de tes enfants prosternés suppliants à tes genoux !

IASÔN.

Je viens, demandé par toi ; et bien que tu sois irritée contre moi, cependant ma bienveillance ne te manquera pas. J’entendrai la nouvelle chose que tu veux de moi, femme.

MÈDÉIA.

Iasôn, je te prie de me pardonner les paroles que j’ai dites. Il est juste que tu supportes mes colères, car nous nous sommes rendu l’un à l’autre beaucoup de services. J’ai raisonné avec moi-même, et je me suis blâmée en ces termes : Malheureuse, pourquoi m’irriter comme une insensée contre ceux qui me sont bienveillants, et me rendre l’ennemie des maîtres de cette terre et de mon mari qui fait une chose utile pour nous en épousant la jeune fille royale et en procréant des frères à mes fils ? Ne renoncerai-je pas à ma colère ? Pourquoi m’affliger, quand les Dieux sont favorables ? N’ai-je pas des enfants, et ne sais-je pas que nous sommes exilés de cette terre, et sans amis ? En agitant ces pensées dans mon esprit, j’ai reconnu que j’étais en proie à une grande démence et injustement irritée. Maintenant, donc, je t’approuve, et tu me sembles sage d’avoir accompli cette alliance pour nous. J’étais insensée ! Il fallait m’associer à tes desseins, y aider, me tenir près du lit nuptial et servir ton épouse avec joie. Mais je ne veux pas mal parler de nous ; nous sommes telles que nous sommes, des femmes. Il ne convenait donc pas de te faire semblable aux méchants ni d’opposer la démence à la démence. J’avoue et je dis que je pensais mal alors ; mais j’envisage maintenant plus sagement les choses. Ô enfants, enfants ! venez, laissez les demeures, accourez, saluez votre père avec moi, parlez-lui et réconciliez-vous, n’ayant plus, ainsi que votre mère, de haine pour vos amis. La paix est entre nous, et la colère est apaisée. Prenez ma main droite. Hélas sur moi ! Que le souvenir de ce que je pense en secret me tourmente ! Ô fils, longtemps vivants encore, me tendrez-vous ainsi vos chers bras ? Malheureuse que je suis ! Je ruisselle de larmes et suis pleine de crainte. En renouant avec votre père, après une si longue querelle, j’inonde mon tendre visage de larmes.

LE CHŒUR.

Et mes larmes s’échappent aussi de mes paupières gonflées. Plaise aux Dieux qu’il n’arrive pas maintenant quelque plus grand malheur !

IASÔN.

Je te loue de ceci, femme, et ne te blâme point. Il est naturel qu’une femme ressente de la colère contre un mari qui accomplit de nouvelles noces ; mais ton cœur a changé en mieux, et tu as connu à la fin une meilleure pensée. Ceci est d’une femme prudente. Pour vous, enfants, votre père, avec l’aide des Dieux, et avec sollicitude, a tout préparé pour vous. Je pense, en effet, que vous serez un jour, sur la terre Korinthienne, les premiers ainsi que vos frères. Croissez ! votre père et quelque Dieu bienveillant feront le reste. Que je vous voie, bien élevés, parvenir à la puberté et l’emporter sur mes ennemis ! Mais toi, pourquoi ces larmes coulent-elles de tes paupières gonflées ? Pourquoi, détournant tes pâles joues, n’accueilles-tu pas mes paroles avec joie ?

MÈDÉIA.

Ce n’est rien. Je songeais à ces enfants.

IASÔN.

Rassure-toi ! je pourvoirai à tout pour eux.

MÈDÉIA.

Je le ferai. Je ne doute nullement de tes paroles ; mais la nature de la femme est faible et facile aux larmes.

IASÔN.

Pourquoi donc, malheureuse, gémis-tu sur ces enfants ?

MÈDÉIA.

Je les ai enfantés, et quand tu leur souhaitais une heureuse vie, j’étais émue de pitié en songeant qu’il n’en serait rien peut-être. Mais je ne t’ai dit qu’une part des choses pour lesquelles j’ai voulu te parler. Je te dirai le reste. Puisqu’il plaît aux Rois de me chasser de cette terre, et qu’il est mieux pour moi, je le reconnais, de ne pas être un embarras à toi et aux maîtres de ce pays, si je l’habitais, car je passe pour être une ennemie de ta famille, je m’en irai d’ici en exil. Mais prie Kréôn que mes enfants soient élevés de ta main et ne soient point renvoyés de cette terre.

IASÔN.

Je ne sais si je le persuaderai, mais je le tenterai cependant.

MÈDÉIA.

Mais toi, du moins, ordonne à ta femme de demander à son père que mes enfants restent sur cette terre.

IASÔN.

Je le veux assurément, et je pense que je la persuaderai, car elle aussi est une femme.

MÈDÉIA.

Et moi aussi je t’aiderai en ceci. Je lui enverrai des présents qui surpassent en beauté tout ce qu’il y a chez les hommes, un fin péplos et une couronne d’or, que mes fils lui porteront. Mais il faut qu’un de mes serviteurs m’apporte promptement ces ornements. Elle sera heureuse, non en une seule chose, mais en toutes, ayant pour mari un homme excellent, et possédant des ornements qu’autrefois Hèlios, le père de mon père, donna à ses descendants. Enfants, prenez dans vos mains ces dons nuptiaux et portez-les à l’heureuse épouse maîtresse. Elle recevra des dons qui ne doivent point être dédaignés.

IASÔN.

Mais pourquoi, ô insensée, laisser tes mains vides de ceci ? Penses-tu que la demeure royale manque de péplos et d’or ? Garde cela, ne le donne pas. Si, en effet, cette femme croit que je suis de quelque prix, elle me préférera aux richesses, je le sais assurément.

MÈDÉIA.

Ne me dis pas cela. On affirme que les présents fléchissent même les Dieux, et l’or est plus puissant sur les hommes qu’une multitude de paroles. La fortune lui est favorable et un Dieu l’exauce aujourd’hui. La nouvelle épouse commande, et je rachèterais l’exil de mes enfants et de ma vie, et non pas seulement avec de l’or ! Entrez donc dans les riches demeures, ô fils ! priez comme des suppliants ma maîtresse, la nouvelle femme de votre père. Conjurez-la, afin que vous ne quittiez point cette terre, et offrez-lui ces ornements, car il est très important qu’elle reçoive ces présents de ses propres mains. Allez très promptement, et rapportez à votre mère la bonne nouvelle que tout s’est bien passé, ce qu’elle désire.

LE CHŒUR.

Strophe I.

Maintenant je n’ai plus aucun espoir que ces enfants vivent plus longtemps. En effet, ils vont à la mort. En recevant cette couronne d’or, la malheureuse épouse recevra sa ruine. Elle posera de ses propres mains sur sa blonde chevelure l’ornement du Hadès.

Antistrophe I.

Le divin éclat du péplos et de la couronne d’or artistement travaillée l’éblouira, et c’est pour les morts qu’elle va se parer. Elle tombera dans le piège, et elle y trouvera la Moire mortelle. Elle n’échappera pas à sa perte.

Strophe II.

Et toi, ô malheureux ! ô époux fatal, gendre des Rois ! Sans le savoir, tu prépares à tes enfants la fin de leur vie et une mort lamentable à ta femme. Malheureux ! Combien tu es déchu de ton ancienne fortune !

Antistrophe II.

Je gémis aussi sur ta douleur, ô misérable mère, qui vas tuer tes enfants à cause de ton lit nuptial injustement abandonné par ton mari qui s’est uni à une autre femme !

LE PAIDAGÔGUE.

Maîtresse, tes fils sont délivrés de l’exil ; et, de ses propres mains, l’Épouse royale a reçu tes présents. Par là, tes fils sont en sûreté.

MÈDÉIA.

Hélas !

LE PAIDAGÔGUE.

Pourquoi restes-tu troublée, quand tout se passe heureusement ? Pourquoi détournes-tu ta joue, et ne reçois-tu pas mes paroles avec joie ?

MÈDÉIA.

Hélas ! hélas !

LE PAIDAGÔGUE.

Ces plaintes ne concordent pas avec ce que je t’annonce.

MÈDÉIA.

Hélas ! encore hélas !

LE PAIDAGÔGUE.

T’ai-je annoncé quelque chose de malheureux, sans le savoir ? Ai-je été trompé par l’espérance d’une heureuse nouvelle ?

MÈDÉIA.

Tu as annoncé ce que tu devais annoncer ; je ne t’en blâme point.

LE PAIDAGÔGUE.

Pourquoi donc baisses-tu les yeux et répands-tu des larmes ?

MÈDÉIA.

La fatalité m’y contraint, vieillard, car les Dieux et moi nous avons pris une résolution funeste.

LE PAIDAGÔGUE.

Rassure-toi ! certes, à l’aide de tes enfants, tu reviendras un jour ici.

MÈDÉIA.

Auparavant, malheureuse que je suis ! j’en ferai sortir d’autres !

LE PAIDAGÔGUE.

Tu n’es pas la seule qui ait été séparée de ses enfants. Il faut que les mortels supportent le malheur avec patience.

MÈDÉIA.

Je ferai ainsi. Mais rentre dans la demeure, et prépare pour les enfants ce qui leur est nécessaire chaque jour. Ô fils ! fils ! vous avez désormais une cité, une demeure dans laquelle, sans moi, malheureuse, vous habiterez toujours, privés de votre mère ! Et moi, j’irai, exilée, sur une autre terre, avant d’avoir joui de vous, de vous avoir vus heureux, de vous avoir mariés, d’avoir orné vos lits nuptiaux et vos fiancées, et d’avoir, pour vous, allumé les flambeaux. Oh ! malheureuse que je suis à cause de ma présomption ! Ô fils, je vous ai donc élevés en vain ! C’est en vain que je me suis tant fatiguée et consumée de soucis, et souffert les cruelles douleurs de l’enfantement ! Certes, autrefois, malheureuse, j’avais mis de grandes espérances en vous, afin d’être nourrie par vous dans ma vieillesse, et, morte, d’être ensevelie de vos mains, chose désirée par les hommes. Et maintenant cette chère espérance n’est plus ! Car privée de vous, je traînerai une vie triste et cruelle. Et vous, de vos chers yeux, vous ne verrez plus votre mère, et vous connaîtrez une autre existence. Hélas ! hélas ! Pourquoi me regardez-vous, enfants ! Pourquoi me souriez-vous de ce suprême sourire ? Hélas ! Que ferai-je ? Le cœur me défaille, femmes, en voyant le regard joyeux de mes enfants. Je ne pourrai pas ! Que mes premiers desseins soient oubliés ! J’emmènerai mes fils hors de cette terre. Qu’est-il besoin de punir leur père par leur propre malheur, et de me faire à moi-même tant de mal ? Non ! je ne ferai jamais cela ! Je renonce à mes desseins. Mais quoi ! Puis-je souffrir d’être un objet de risée en laissant mes ennemis impunis ? Il faut agir. Oh ! que je suis lâche de livrer mon cœur à ces faiblesses ! Enfants, entrez dans les demeures. Pour celui à qui il serait impie d’assister à mes sacrifices, cela le regarde. Je n’amollirai pas ma main. Ah ! ne fais pas cela, mon cœur ! Laisse tes enfants, misérable ! Épargne-les ! Ils te réjouiront vivants, là-bas. Non ! par les Vengeurs souterrains du Hadès ! jamais je ne laisserai mes enfants à mes ennemis, pour en être outragés. Il est absolument nécessaire qu’ils meurent. Et, puisqu’il le faut, je les tuerai, moi qui les ai enfantés. Cela est résolu et sera fait. Déjà, la couronne en tête et vêtue du péplos, la royale fiancée meurt, je le sais bien. Mais puisque je prends cette voie très funeste, et que je vais leur faire prendre un chemin plus funeste de beaucoup, je veux mes enfants encore une fois ! Donnez, ô fils, donnez à votre mère votre main à baiser. Ô très chère main ! ô très chère bouche ! Présence, noble visage de mes fils ! soyez heureux, mais là-bas ! Ici, votre père vous a ravi le bonheur. Ô doux embrassement ! ô peau délicate ! ô très douce haleine de mes enfants ! Allez ! sortez ! je ne puis vous voir plus longtemps, je suis vaincue par mes maux. Je sais quel crime je vais commettre, mais ma colère est plus puissante que ma volonté, et c’est la plus grande cause des maux des hommes.

LE CHŒUR.

Souvent j’ai entrepris des raisonnements plus subtils et des recherches plus hautes qu’il n’appartient à la race féminine d’en entreprendre ; mais c’est qu’il y a, en effet, pour nous, une Muse qui nous pousse à étudier la sagesse, non pas toutes, à la vérité, car on en trouve peu sur beaucoup ; mais l’esprit des femmes n’est pas étranger aux Muses. Et je dis que ceux d’entre les hommes qui n’ont point connu les noces et n’ont point engendré d’enfants, sont plus heureux que ceux qui en ont eu. En effet, ceux qui sont sans enfants, dans leur ignorance de ce que les fils apportent de douleur et d’amertume aux hommes, n’en ayant point, sont affranchis de beaucoup d’angoisses. Pour ceux qui ont une chère postérité d’enfants dans leurs demeures, je les vois consumés par les soucis pendant toute leur vie : d’abord, la tâche de les élever honnêtement, puis l’existence assurée qu’il faut leur laisser, et, par surcroît, enfin, le doute de savoir si on se donne ces peines pour des bons ou pour des méchants, ce qui est incertain. Et je dirai le dernier des maux qui frappe tous les mortels : en supposant même qu’on leur donne d’abondantes richesses et qu’ils parviennent à la puberté, et qu’ils soient excellents, la mort les arrache à leurs parents et les emporte dans le Hadès. Pourquoi donc, au milieu de tant de douleurs, les Dieux infligent-ils aux hommes la plus amère de toutes à cause de leurs enfants.

MÈDÉIA.

Amies, depuis longtemps anxieuse des événements amenés par la fortune, j’attends de savoir comment s’accomplira là-bas ce que j’ai tenté. Mais je vois venir un des serviteurs de Iasôn. Son souffle haletant indique qu’il va nous annoncer quelque nouveau malheur.

LE MESSAGER.

Ô toi, qui as commis un crime horrible et impie, Mèdéia, fuis, fuis ! ne néglige ni char naval, ni char terrestre !

MÈDÉIA.

Qu’est-il donc arrivé, qui me force à fuir ?

LE MESSAGER.

La fille royale et Kréôn qui l’a engendrée sont morts de tes poisons.

MÈDÉIA.

Tu m’apportes une très heureuse nouvelle ! Tu seras désormais compté parmi mes bienfaiteurs et mes amis.

LE MESSAGER.

Que dis-tu ! Es-tu dans ton bon sens ? N’es-tu pas insensée, femme, toi qui, apprenant que le foyer royal est dévasté, te réjouis et ne trembles pas de telles choses ?

MÈDÉIA.

J’aurais beaucoup à dire en réponse à tes paroles ; mais ne t’irrite pas outre mesure, ami, et raconte comment ils ont péri. Tu me charmeras deux fois, s’ils ont subi une mort très cruelle.

LE MESSAGER.

Après que tes deux fils furent arrivés avec leur père et entrés dans la demeure nuptiale, nous nous réjouissions, nous, serviteurs, qui compatissions à tes maux, car une rumeur se répandit aussitôt, que toi et ton mari aviez apaisé votre ancienne dissension. L’un baisait la main, l’autre la tête blonde de tes enfants ; et moi, tout joyeux, je suivais tes fils dans la chambre des femmes. La maîtresse que nous servons maintenant au lieu de toi, avant de voir le couple de tes fils, jeta un regard tendre sur Iasôn, puis, elle baissa les paupières et détourna sa joue blanche, ayant horreur des enfants qui entraient. Mais ton mari s’efforça de calmer la colère de la jeune fille en disant ceci : — Ne sois pas l’ennemie de tes amis, renonce à ta colère, tourne la tête de ce côté et regarde les amis de ton mari comme les tiens. Accepte ces présents, et prie ton père qu’il affranchisse, en ma faveur, ces enfants de l’exil. — Pour elle, dès qu’elle eut aperçu les ornements, elle ne persévéra pas et promit tout à son mari ; et, avant que tes enfants et leur père fussent sortis des demeures, elle revêtit le péplos aux couleurs variées, et, posant la couronne d’or autour de ses boucles, elle arrangea sa chevelure devant un brillant miroir, en souriant à la vaine image de son corps. Et puis, se levant du trône, elle se promenait dans les demeures, marchant délicatement de son pied blanc, heureuse de ces présents et se regardant souvent et longtemps par derrière. Mais bientôt, ce fut un spectacle horrible : changeant de couleur, reculant, tremblant de tous ses membres, à peine put-elle s’appuyer au thrône pour ne pas tomber contre terre. Une vieille servante, pensant qu’elle était saisie de la fureur de Pan ou de quelque autre Dieu, poussa un hurlement ; mais, voyant une écume blanche sortir de sa bouche, et ses yeux se renverser, et le sang ne plus rester dans son corps, alors elle fit succéder un grand cri à son hurlement. Aussitôt, l’une court vers la demeure de son père, et un autre vers son nouvel époux, afin d’annoncer le malheur de la jeune femme. Toute la maison retentit de courses multipliées. Pendant le temps qu’un rapide coureur met à atteindre la borne dans la course de six plèthres, elle resta muette et les yeux fermés ; puis la malheureuse s’éveilla avec un profond gémissement, car un double mal la tourmentait. En effet, la couronne d’or posée autour de sa tête faisait jaillir un feu qui dévorait toutes choses, et le fin péplos, présent de tes enfants, rongeait la blanche chair de la malheureuse. Se levant du thrône, elle s’enfuit, enflammée, et elle secouait çà et là sa tête et sa chevelure, désirant arracher la couronne ; mais l’or en feu adhérait invinciblement à sa tête, et, après qu’elle eut secoué sa chevelure, le feu n’en brûla que davantage. Et elle tomba contre terre, vaincue par son mal et difficile à reconnaître, si ce n’est par son père. Elle n’avait plus ni les yeux brillants, ni la face belle. Et le sang ruisselait de sa tête, mêlé au feu, et ses chairs tombaient de ses os comme des larmes de poix, sous les morsures invisibles du poison. Horrible spectacle ! Et tous craignaient de toucher le cadavre, et sa destinée nous servait d’avertissement. Mais son malheureux père, ignorant ce malheur, entra brusquement et se jeta sur la morte, et il cria aussitôt, et, entourant le corps de sa fille de ses bras, il le baisait en lui parlant ainsi : — Ô malheureuse fille, quel Dieu t’a si indignement perdue, et m’envoie au tombeau, vieux et privé de toi ? Puissé-je mourir avec toi, ma fille ! — Ayant mis fin à ses lamentations et à ses sanglots, voulant relever son vieux corps, il resta attaché au léger péplos, comme le lierre aux rameaux du laurier. Et la lutte était horrible, et quand il voulait redresser un genou, elle le ramenait en arrière ; et quand il s’efforçait, elle détachait les chairs du vieillard de ses os. Enfin le malheureux s’éteint et rend l’âme, dompté par son mal. Tous deux gisent morts, la fille et le vieux père ! calamité digne d’être pleurée ! Pour ce qui te concerne, c’est ce dont je ne puis parler. Tu trouveras toi-même le moyen d’éviter le châtiment. Je ne pense pas aujourd’hui pour la première fois que la vie humaine n’est qu’une ombre. Et je dirai sans crainte que ceux qui passent pour sages parmi les hommes, que les plus grands parleurs, sont les plus atteints de démence. Aucun des mortels n’est heureux. Par l’abondance des richesses il se peut que l’un soit plus fortuné que l’autre, mais jamais heureux.

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