Médée (page 3)
LE CHŒUR.
Un Daimôn semble devoir infliger, en ce jour, et avec justice, des maux sans nombre à Iasôn. Ô malheureuse ! combien nous avons pitié de ta mauvaise destinée, fille de Kréôn, toi qui es partie, à cause des noces de Iasôn, pour les demeures du Hadès !
MÈDÉIA.
Amies, j’ai résolu de tuer très promptement mes enfants et de quitter cette terre, et de ne point tarder afin de ne point les livrer à quelque autre qui les tuerait d’une main plus cruelle. Il est nécessaire qu’ils meurent, et je les tuerai moi-même, moi qui les ai enfantés. Allons ! arme-toi, mon cœur ! Pourquoi tarderais-je à accomplir ce mal cruel mais nécessaire ? Et toi, misérable main, saisis l’épée, saisis-la ! Va vers la triste borne de la vie, ne sois pas lâche, ne te souviens pas de tes enfants, et qu’ils te sont très chers et que tu les as enfantés. Pour un seul jour, oublie tes fils ; tu gémiras après ! Je les tuerai, et ils me sont chers assurément, et je suis une femme malheureuse !
LE CHŒUR.
Strophe.
Ô Terre, ô Rayon de Hèlios qui illumines toutes choses ! regardez, voyez cette misérable femme, avant qu’elle porte sur ses fils une main parricide et sanglante. Ils sont issus de ta race d’or, Hèlios, et il est horrible que le sang des Dieux soit versé par les hommes ! Ô divine Lumière, arrête, réprime-la ! Chasse des demeures cette misérable Érinnys sanglante envoyée par les Daimones funestes !
Antistrophe.
En vain tu as porté, en vain tu as enfanté cette chère race, ô toi qui as franchi le détroit inhospitalier des Symplégades bleues ! Malheureuse, quelle cruelle colère s’est emparée de ton cœur et y fait succéder la fureur du meurtre ? C’est une souillure fatale aux mortels que le sang des proches répandu sur la terre, et c’est à cause du parricide que de justes calamités font divinement irruption dans les demeures.
1er ENFANT.
Malheur à moi ! Que ferai-je ? Où fuirai-je la main de ma mère ?
2e ENFANT.
Je ne sais, très cher frère ! nous périssons !
LE CHŒUR.
Entendez-vous, entendez-vous la clameur des enfants ? Ô misérable, ô malheureuse femme ! Entrerai-je dans la demeure ? Je chasserai la mort loin de ces enfants.
LES ENFANTS.
Par les Dieux, au secours ! Il est temps, car déjà l’épée est sur nous.
LE CHŒUR.
Misérable ! tu es donc de rocher ou de fer, toi qui, par une destinée parricide, as tranché cette moisson d’enfants que tu as enfantés ? J’ai entendu dire qu’une seule femme, autrefois, a porté la main sur ses chers enfants, Inô, rendue furieuse par les Dieux, quand la femme de Zeus la chassa, délirante, de ses demeures. Mais la malheureuse, à cause du meurtre impie de ses enfants, se jeta dans la mer du haut de la côte marine, afin de mourir avec ses deux fils. Que peut-il désormais arriver de plus horrible ? Ô lamentables noces des femmes, combien vous avez apporté de maux aux hommes !
IASÔN.
Femmes, qui êtes debout auprès de la maison, Mèdéia, qui a commis des actions atroces, est-elle dans les demeures ? A-t-elle pris la fuite ? Il faut qu’elle se cache sous terre, ou qu’elle enlève son corps ailé dans la profondeur de l’air, à moins qu’elle veuille être châtiée, à cause de la famille royale. Se flatte-t-elle, après qu’elle a tué les princes de cette terre, de fuir impunie de ces demeures ? Mais je ne m’inquiète point d’elle autant que de mes fils. En effet, ceux qu’elle a outragés se vengeront d’elle ; mais je suis venu pour sauver la vie de mes enfants, de peur que les proches de Kréôn leur fassent quelque mal, en expiation de l’horrible meurtre commis par leur mère.
LE CHŒUR.
Ô malheureux ! Tu ne sais, Iasôn, à quel comble de maux tu en es venu. Si tu le savais, tu ne dirais pas cela.
IASÔN.
Qu’est-ce donc ? Veut-elle me tuer aussi ?
LE CHŒUR.
Tes enfants ont péri de la main maternelle.
IASÔN.
Hélas sur moi ! Que dis-tu ? Comme tu me fais mourir, femme !
LE CHŒUR.
Sois désormais certain que tes fils sont morts !
IASÔN.
Où les a-t-elle tués ? Dans la demeure ou au dehors ?
LE CHŒUR.
Ouvre les portes ! tu verras le meurtre de tes enfants.
IASÔN.
Serviteurs, tirez promptement les verrous, enlevez les barrières, afin que je voie mon double malheur, mes fils égorgés, et que je la châtie de ce meurtre.
MÈDÉIA.
Pourquoi frappes-tu et ébranles-tu ces portes, cherchant les cadavres et moi qui les ai faits tels ? Cesse ce travail. Si tu as besoin de moi, dis ce que tu veux, car tu ne m’atteindras jamais de la main. Hèlios, le père de mon père, m’a donné ce char qui me protège contre une main ennemie.
IASÔN.
Ô détestée ! ô femme en horreur à tous les Dieux et à la race entière des hommes et à moi ! qui as osé percer de l’épée les fils que tu as enfantés, et me faire mourir en me privant de mes enfants ! Et tu as fait cela ! et tu oses regarder Hèlios et la terre, après avoir commis ce crime abominable ! Puisses-tu périr ! Maintenant je redeviens sage ; car j’étais insensé alors, quand, d’une demeure et d’une terre Barbares, je t’amenai dans une famille hellène, affreuse calamité, traîtresse à ton père et à la terre qui t’a nourrie ! Mais les Dieux avaient mis en moi une pensée funeste. En effet, après avoir tué ton père auprès des autels, tu es montée sur la nef Argô ornée d’une belle proue. Tu as commencé ainsi. Puis, m’ayant épousé et m’ayant donné des fils, tu les as tués à cause des noces et du lit. Il n’est aucune femme Hellène qui eût jamais osé faire cela. Mais, avant cela, je t’avais jugée digne d’être ma femme, par une union terrible et qui m’est funeste, toi, lionne et non femme, et qui as une nature plus cruelle que la Tyrrhénienne Scylla ! Mais je t’accablerais en vain de mille outrages, tant ton impudence naturelle est grande. Puisses-tu périr, ô très abominable, souillée du meurtre de tes enfants ! Pour moi, il me faut pleurer ma mauvaise destinée, moi qui ne jouirai point de mes noces nouvelles, ni des enfants que j’ai engendrés et élevés, que je ne pourrai plus voir vivants et que j’ai perdus !
MÈDÉIA.
Je pourrais longuement répondre à cela, si le Père Zeus ne savait ce que tu as reçu de moi, et ce que tu m’as rendu en retour. Mais il n’était pas dans ta destinée, ayant méprisé mon lit, de passer une heureuse vie en m’outrageant. Et ni la jeune fille royale, ni Kréôn qui a fait ce mariage ne devaient me chasser impunément de cette terre. S’il te plaît de m’appeler Lionne et Scylla qui habite le détroit Tyrrhénien, j’aurai du moins déchiré à mon tour ton cœur, comme il est juste.
IASÔN.
Toi aussi tu gémis, et tu partages mes maux.
MÈDÉIA.
Il en est ainsi, sache-le ! mais ma douleur m’est douce, si tu ne peux la railler.
IASÔN.
Ô fils ! quelle mauvaise mère vous avez eue !
MÈDÉIA.
Ô fils ! c’est par la perfidie paternelle que vous avez péri !
IASÔN.
Certes, ce n’est point ma main qui les a tués.
MÈDÉIA.
Ce sont tes nouvelles noces et l’injure que tu m’as faite.
IASÔN.
Tu as donc résolu de les tuer, à cause de mon mariage ?
MÈDÉIA.
Penses-tu que ce soit une faible offense pour une femme ?
IASÔN.
Pour une femme modeste ; mais tout est offense pour toi.
MÈDÉIA.
Ils sont morts, et c’est ce qui te déchire.
IASÔN.
Ils sont désormais des Daimones terribles sur ta tête.
MÈDÉIA.
Les Dieux savent qui a été cause de ce malheur.
IASÔN.
Certes, ils connaissent ton cœur abominable.
MÈDÉIA.
Tu m’es odieux ! J’ai horreur de tes paroles amères.
IASÔN.
Et moi des tiennes. Notre séparation est facile.
MÈDÉIA.
Comment ? Que faire ? Je la désire ardemment.
IASÔN.
Permets que j’ensevelisse ces morts et que je les pleure.
MÈDÉIA.
Non, certes ! Je les ensevelirai de ma main dans le bois sacré de la Déesse Hèra, sur le promontoire, afin qu’aucun de leurs ennemis ne puisse les outrager en violant leur tombeau. Et j’instituerai une fête solennelle et des sacrifices sur cette terre de Sisyphos, à cause de ce meurtre impie. Et moi, je vais habiter la terre d’Érekhtheus, chez Aigeus, fils de Pandiôn. Pour toi, comme il est juste, tu mourras misérablement, frappé à la tête par les épaves de la nef Argô, après avoir vu la fin lamentable de tes noces.
IASÔN.
Que l’Érinnys de tes enfants égorgés te fasse périr, et la Justice vengeresse du meurtre !
MÈDÉIA.
Quel Dieu, ou quel Daimôn, t’écoutera, parjure et violateur de l’hospitalité ?
IASÔN.
Ah ! scélérate ! meurtrière de tes enfants !
MÈDÉIA.
Va dans la demeure, et ensevelis ta femme !
IASÔN.
J’y vais, privé de mes deux fils !
MÈDÉIA.
Il ne suffit pas que tu te lamentes ; attends aussi la vieillesse.
IASÔN.
Ô très chers enfants !
MÈDÉIA.
À leur mère, certes ; mais non à toi.
IASÔN.
Et tu les as tués !
MÈDÉIA.
Pour te désespérer.
IASÔN.
Hélas sur moi ! Ô malheureuse, je désire embrasser encore la bouche chère de mes enfants !
MÈDÉIA.
Tu les appelles maintenant, tu les embrasses, et tu les repoussais naguère.
IASÔN.
Par les Dieux ! permets-moi de toucher le corps délicat de mes enfants !
MÈDÉIA.
Cela ne se peut. Tu laisses échapper de vaines paroles.
IASÔN.
Zeus ! Tu l’entends ! tu vois comment je suis repoussé, de quels maux je suis accablé par cette lionne, par cette exécrable meurtrière de ses enfants ! Mais, autant qu’il m’est permis, je me lamente, je pousse des cris ! Je prends à témoins les Dieux, que tu m’empêches de toucher de mes mains et d’ensevelir morts mes fils, que tu as égorgés. Plût aux Dieux que je ne les eusse jamais engendrés pour les voir tués par toi !
LE CHŒUR.
Dans l’Olympos, Zeus est le dispensateur des destinées innombrables. Les Dieux, contre nos espérances, accomplissent beaucoup de choses, et ne font point arriver celles que nous attendions. Un Dieu amène toujours des événements imprévus. Tel est celui-ci.