Histoire ecclésiastique (page 10)
449 exhaler la fureur et la menace ;
mais la sainte Providence le ramenait en arrière, si bien qu'il ne fit jamais aucun mal aux chrétiens et qu'on lâcha contre eux quelques autres bêtes. [6] Enfin cependant, après ces assauts terribles et variés, ils furent égorgés par le glaive et tous, au lieu d'être ensevelis en terre et dans des tombeaux, furent jetés dans les flots de la mer.
Telle fut la lutte des Égyptiens qui à Tyr donnèrent le spectacle des combats pour la religion.
CHAPITRE Vlll [CEUX DE L'EGYPTE]
[1]
On peut aussi admirer ceux d'entre eux qui rendirent témoignage dans leur propre patrie. Là un nombre de dix mille hommes avec femmes et enfants, pour l'enseignement de notre Sauveur, méprisèrent la vie passagère et endurèrent divers genres de mort : les uns, après les ongles de fer, les chevalets, les fouets les plus cruels, et mille autres tourments variés dont le récit fait frémir, étaient livrés au feu ; les autres étaient noyés dans la mer; d'autres courageusement tendaient leurs têtes aux bourreaux ; les uns succombaient dans les tortures; les autres étaient consumés par la faim ; d'autres enfin étaient crucifiés, les uns à la façon des malfaiteurs, le, autres d'une manière pire encore, on les clouait la tête en bas et on les gardait vivants jusqu'à ce qu'ils périssent de faim sur le gibet même.
451 CHAPITRE IX [CEUX DE THEBAÏDE]
[1]
Nul récit ne peut égaler les outrages et les tourments endurés par les martyrs de Thébaïde ; on se servait de coquillages au lieu d'ongles de fer pour leur déchirer tout le corps jusqu'à ce qu'ils perdissent la vie; des femmes étaient attachées par un pied, soulevées en l'air et suspendues la tête en bas par des mangonneaux et dans leur corps entièrement nu et sans vêtements, elles présentaient à ceux qui les regardaient le spectacle de tous le plus ignominieux, le plus cruel et le plus inhumain. [2] D'autres encore mouraient attachés à des branches d'arbres : les bourreaux en effet amenaient par des machines les plus fortes branches à un même endroit, ils fixaient sur chacune d'elles les jambes des martyrs, puis ils lâchaient tout de façon à ce que ces branches fussent rejetées à leur position naturelle ; ils avaient ainsi imaginé d'écarteler d'un seul coup les membres de ceux contre lesquels ils essayaient cela. [3] Et tous ces supplices ne duraient pas seulement quelques jours ni une courte période de temps, mais le long espace d'années entières; tantôt c'était plus de dix et tantôt plus de vingt victimes qui étaient mises à mort ; une autre fois elles n'étaient pas moins de trente et même elles approchaient de soixante, et une autre fois encore en une seule journée le nombre montait jusqu'à cent hommes avec beaucoup d'enfants et de femmes qui étaient condamnés à des châtiments variés qui se succédaient les uns aux autres.
453 [4] Nous avons aussi vu nous-même, étant sur les lieux, un grand nombre de chrétiens subir en masse le même jour les uns la décapitation, les autres le supplice du feu, si bien que le fer qui tuait était émoussé et impuissant à couper et que les tueurs eux-mêmes fatigués se succédaient les uns aux autres en se relayant. [5] C'est alors que nous avons contemplé la très admirable ardeur, la force vraiment divine et le zèle de ceux qui croyaient au Christ de Dieu. En même temps, en effet, qu'on prononçait la sentence contre les premiers, d'autres d'un autre côté accouraient vers le tribunal du juge et confessaient qu'ils étaient chrétiens, sans se soucier des terribles douleurs et des multiples genres de tortures auxquelles ils étaient exposés ; mais intrépides ils parlaient avec liberté de la religion du Dieu de l'univers, et ils recevaient avec joie, le sourire aux lèvres et de bonne humeur, la sentence suprême de mort; aussi bien ils chantaient des hymnes et faisaient monter des actions de grâces vers le Dieu de l'univers jusqu'au dernier soupir.
[6] Ils étaient assurément dignes d'admiration; mais d'autres l'étaient remarquablement plus encore. Ils brillaient par la fortune, la naissance, la gloire, l'éloquence et la philosophie, et cependant ils faisaient passer tout cela au second rang, après la vraie religion et la foi en notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ. [7] Tel était Philoromos ; une haute charge dans l'administration impériale à Alexandrie lui avait été confiée, et à cause de sa dignité et de son rang dans la hiérarchie romaine, entouré d'une garde de soldats, il rendait la justice chaque jour ; tel était encore Philéas, évêque de l'église 455 de Thmuis, qui s'était distingué dans sa patrie par les charges, les fonctions publiques, et sa science de la philosophie. [8] Un très grand nombre de leurs parents et de leurs amis ainsi que les magistrats en charge et le juge lui-même les suppliaient, les exhortant à prendre pitié d'eux et à épargner leurs enfants et leurs femmes; ils ne furent jamais amenés par de telles considérations à préférer l'amour de la vie et à mépriser les principes établis par notre Sauveur concernant, la confession et le reniement; avec une résolution courageuse et digne de philosophes, ou plutôt avec une âme religieuse et amie de Dieu, ils résistèrent à toutes les menaces et injures du juge : tous deux curent la tête tranchée.
CHAPITRE X [RENSEIGNEMENTS ECRITS PAR LE MARTYR PHILEAS SUR CE QUI S'EST FAIT A ALEXANDRIE] [1] Nous avons dit que Philéas à cause de ses connaissances séculières était en haute considération ; qu'il vienne donc être son propre témoin; il montrera quel il fut lui-même, et tout ensemble pour ce qui concerne les martyres qui curent lieu de son temps à Alexandrie, il les racontera d'une façon beaucoup plus exacte que nous en ces termes : EXTRAIT DES ECRITS DE PHILEAS AUX HABITANTS DE THMUIS. [2] « Tous ces exemples, ces modèles, ces beaux
457 enseignements sont pour nous dans les divines et saintes Écritures; aussi les bienheureux martyrs, nos compagnons, n'hésitèrent pas; ils fixèrent nettement l'œil de l'âme sur le Dieu de l'univers et acceptant dans leur pensée la mort pour la religion, ils tinrent fermement à leur vocation et ils trouvèrent Notre Seigneur Jésus-Christ qui s'est fait homme à cause de nous, pour détruire d'abord tout péché, et nous procurer ensuite le viatique du voyage de la vie éternelle. « Car il n'a pas pensé que c'était une usurpation d'être semblable à Dieu, mais il s'est anéanti lui-même prenant une forme d'esclave et par l'extérieur ayant été trouvé comme un homme, il s'est abaissé jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. » [3] C'est pourquoi, désirant les dons plus grands, les martyrs qui portaient le Christ endurèrent toutes les peines et tous les tourments qu'on inventait, et certains même les supportèrent non pas seulement une, mais deux fois ; c'était par toutes sortes de menaces se traduisant non seulement par des paroles, mais encore par des actes, que les gardes rivalisaient d'efforts contre eux, mais ceux-ci ne laissaient pas fléchir leur résolution parce que l'amour parfait met dehors la crainte.
[4] « Quel discours pourrait suffire à exposer en détail leur vertu et leur courage dans chaque supplice? Il était permis en effet à tous ceux qui le voulaient de les maltraiter; les uns les frappaient avec des bâtons, d'autres avec des verges, d'autres avec des fouets, d'autres encore avec des courroies, d'autres enfin avec des cordes. [5] C'était un spectacle multiple que celui de leurs outrages et il avait en lui une grande malice. Les uns, 459 en effet, étaient liés les mains derrière le dos et attachés à la pièce de bois et à l'aide de mangonneaux on leur distendait chacun des membres; ensuite, en cet état, les bourreaux avaient ordre de leur travailler tout le corps. Ce n'était pas, comme pour les assassins, seulement les flancs, mais encore le ventre, les cuisses et les joues qu'ils déchiraient avec leurs instruments. D'autres étaient attachés et suspendus à un portique par une main ; de toutes les souffrances c'était la plus cruelle, parce qu'ils avaient les articulations et les membres distendus. D'autres étaient liés aux colonnes, le visage tourné l'un vers l'autre, mais sans que les pieds touchassent terre, ainsi le poids du corps forçait les liens à se tendre et à serrer. [6] Et ils enduraient cela, non pas seulement pendant que le gouverneur les interrogeait sans leur donner de répit, mais presque pendant tout le jour ; car lorsqu'il passait à d'autres, il laissait les agents de son pouvoir s'installer auprès des premiers pour voir si parfois quelqu'un, vaincu par les tourments, paraîtrait céder; il ordonnait sans pitié de les approcher même à l'aide de leurs chaînes et ceux qui après cela rendaient l'âme, on les descendait en les traînant à terre. [7] 1 Il n'y avait en effet en eux aucune parcelle d'égards pour nous, mais ils nous considéraient et agissaient comme si nous n'étions plus rien. Telle était la seconde torture que nos adversaires avaient inventée après celle des coups. [8] Les uns étaient encore, après ces souffrances, mis dans les entraves, les deux pieds écartés jusqu'au quatrième trou, en sorte qu'ils étaient nécessairement couchés sur le dos à cause du bois des ceps, ne pouvant pas se tenir debout en 461 raison des blessures récentes causées par les coups reçus dans tout leur corps. D'autres, jetés à terre, gisaient brisés par la rigueur des tortures; le spectacle qu'ils présentaient à ceux qui les regardaient était plus terrible que celui de leur supplice ; ils portaient dans leurs corps les traces multiples et variées des tourments qu'on avait inventés. [9] Les choses étant ainsi, les uns mouraient dans les tortures et leur courage faisait rougir l'adversaire ; les autres à demi morts enfermés ensemble dans la prison, après peu de jours, épuisés parles souffrances, expiraient; le reste ayant obtenu le recouvrement de leur santé parles soins médicaux, devenaient, avec le temps et grâce au séjour de la prison, plus courageux. [10] Aussi bien, lorsqu'il leur était ordonné d'avoir à choisir soit de toucher au sacrifice impie et d'être délivrés en obtenant des adversaires la liberté maudite, soit, s'ils ne se sacrifiaient pas, de recevoir une sentence de mort, sans hésitation et avec joie ils allaient à la mort. Ils savaient en effet ce qui nous est prescrit par les Saintes Écritures : « Car, y est-il dit, celui qui « sacrifie à d'autres dieux sera exterminé et il n'y aura « pas pour loi d'autres dieux que moi. »
[11] Telles sont les paroles que le martyr vraiment philosophe et ami de Dieu, avant la sentence suprême, étant encore en prison, écrivait aux frères de son église. En même temps qu'il offrait les souffrances dans lesquelles il était, il exhortait encore ceux-ci à tenir sans démorde à la religion du Christ, même après sa mort qui était imminente.
463 [12] Mais qu'est-il besoin d'en dire davantage et d'exposer les combats nouveaux qui succédaient aux combats nouveaux pour les saints martyrs dans tout l'univers, surtout pour ceux qui n'étaient plus traités selon les lois communes, mais à la manière des ennemis dans une guerre?
CHAPITRE XI [CEUX DE PHRYGIE]
[1]
C'est alors, en effet, que toute une petite ville de chrétiens en Phrygie, avec ses habitants, fut entourée par des soldats, qui allumèrent un incendie et brûlèrent tout avec les enfants et les femmes, tandis que ceux-ci imploraient le Dieu de l'univers. Le motif de cela était qu'en masse, tous les habitants de la ville, le curateur, le chef militaire, avec ceux qui étaient en charge et le peuple entier s'étaient proclamés chrétiens et n'avaient en aucune façon obéi à ceux qui ordonnaient d'adorer les idoles.
[2] Un autre chrétien aussi avait obtenu une charge romaine, il s'appelait Adaucle et était illustre par sa race en Italie; il avait passé par tous les grades auprès des empereurs, si bien qu'il exerçait sans reproche l'administration générale de ce qui est appelé chez eux la magistrature [du domaine privé] et aussi des finances générales ; il s'était, en outre de tout cela, fait remarquer par la rectitude de sa conduite dans la religion et par ses confessions concernant le Christ de Dieu ; il fut orné du diadème du martyre et il était encore dans l'office même de sa charge des finances, quand il soutint le combat pour la religion.
465 CHAPITRE XII [BEAUCOUP D'AUTRES HOMMES ET FEMMES ONT SOUTENU DIVERS COMBATS] [1]
Est-il maintenant besoin de mentionner les autres par leurs noms ou de compter le nombre de cette multitude d'hommes, ou de décrire les tourments si divers de ces admirable, martyrs? Tantôt ils périssaient par la hache comme il advint à ceux d'Arabie, tantôt on leur brisait les jambes comme il arriva à ceux de Cappadoce ; quelquefois ils étaient attachés parles pieds et pendus la tête en bas, on allumait sous eux un feu lent et ils étaient suffoqués par la fumée qui montait des matières enflammées, cela fut pratiqué en Mésopotamie ; quelquefois on leur coupait le nez, les oreilles et les mains, et on dépeçait les autres membres et parties du corps, comme il arriva à Alexandrie. [2] Faut-il faire revivre la mémoire de ceux d'Antioche rôtis sur des grils, non pour leur donner la mort, mais en vue d'un supplice prolongé, et de ces autres qui jetaient plutôt leur main droite dans le feu lui-même, que de toucher au sacrifice impie? Certains fuyant l'épreuve, avant d'être pris et de tomber aux mains de ceux qui leur tendaient des pièges, se précipitaient eux-mêmes du haut de maisons élevées, estimant que mourir était ravir quelque chose à la perversité des impies. [3] Une sainte femme, admirable par la vertu de son âme, était pour sa beauté réputée auprès de tous les gens d'Antioche, comme du reste aussi pour 467 la fortune, la naissance et la bonne renommée ; ses enfants, un couple de jeunes filles charmantes par la grâce de leurs corps et la fleur de leur âge, étaient élevées par elle dans les principes de la religion ; comme la jalousie s'agitait d'une façon intense à leur sujet et mettait tout en œuvre pour découvrir leur retraite, on finit par apprendre qu'elles se trouvaient ailleurs, par ruse on les appela à Antioche, et elles tombèrent alors dans les pièges des soldats ; la mère se voyant elle et ses enfants dans une situation sans issue, leur exposa dans un entretien les choses terribles qui les attendaient de la part des hommes, et ce qui était plus intolérable que tout, la menace du déshonneur; elle s'encourageait, elle et ses filles, à ne pas même supporter de l'entendre de leurs oreilles, mais elle disait que livrer leur âme au service des démons était pire que toutes morts et que tout trépas ; elle leur suggéra qu'il n'y avait qu'un seul moyen d'échapper à tout cela: la fuite auprès du Seigneur. [4] Alors, s'étant de suite établies dans le même projet, après avoir arrangé avec convenance leurs vêtements autour de leur corps, arrivées au milieu de la route, elles demandèrent aux gardes de s'éloigner un peu et se précipitèrent elles-mêmes dans le fleuve qui coulait à côté.
[5] Celles-ci firent cela d'elles-mêmes ; mais un autre couple de vierges de la même ville d'Antioche, distinguées sous tous rapports et vraiment sœurs, célèbres par. leur race, illustres par leur vie, jeunes par l'âge, belles dans leur corps, saintes dans leur âme, pieuses dans leur conduite, admirables dans leur zèle, et 469 comme la terre n'en porte point de pareilles, furent jetées à la mer par l'ordre des serviteurs des démons. Voilà ce qui concerne ces martyrs.
[6] D'autres, dans le Pont, souffrirent des douleurs dont le récit fait frémir : aux uns on perçait les doigts en enfonçant sous l'extrémité des ongles des roseaux pointus; pour d'autres on faisait fondre du plomb au feu et on leur arrosait le dos avec cette matière bouillante et ardente ; on leur brillait les parties du corps les plus nécessaires. [7] D'autres enduraient dans les membres secrets et dans les entrailles, des souffrances honteuses, impitoyables, dont on ne peut faire le récit. Voilà ce que les juges de noble race, respectueux des lois et montrant leur cruauté, inventaient avec beaucoup de zèle comme un effort de sagesse ; c'était en trouvant chaque fois des supplices plus inédits, qu'ils cherchaient à se surpasser les uns les autres comme s'il se fût agi des prix d'un combat.
[8] Le terme de ces malheurs arriva, lorsque, du reste, lassés de l'excès de ces maux, fatigués de tuer et ayant la satiété et le dégoût du sang répandu, ils se tournèrent vers ce qu'ils estimaient être le meilleur et plus conforme à l'humanité, si bien qu'ils semblaient ne plus rien entreprendre de terrible contre nous. [9] Car il ne convenait pas, disaient-ils, de souiller les villes du sang de leurs enfants, non plus que de faire accuser de cruauté le suprême gouvernement des princes, qui est bienveillant et doux pour chacun ; mais il fallait plutôt étendre à tous la bienfaisance de la puissance et de la philanthropie impériale ; aussi bien on ne châtiait plus 471 personne de la peine de mort ; ce supplice en effet n'était plus employé contre nous, grâce a l'humanité des princes. [10] Alors on ordonna d'arracher les yeux et d'estropier l'une des deux jambes; pour eux, c'était de la philanthropie et les plus légères des peines décernées contre nous, si bien qu'alors, grâce à cette philanthropie dos impies, il n'était plus possible de compter la multitude sans nombre de ceux à qui l'on avait d'abord brûlé l'œil droit, après l'avoir crevé avec un poignard, et qu'on avait ensuite privés de l'usage du pied gauche, après en avoir paralysé avec le feu les articulations ; après cela, on les condamnait à être envoyés aux mines de cuivre de chaque province ; on avait là moins on vue le produit de leur travail que de les maltraiter et de les rendre malheureux. En outre de tous ces martyrs, il y en eut d'autres qui succombèrent encore dans d'autres combats ; il est impossible de les énumérer : leurs actes de courage dépassent ce qu'on peut dire.
[11] Dans ces luttes, par toute la terre ont brillé les grands martyrs du Christ; en tous lieux, comme de juste, ils ont frappé d'étonnement ceux qui ont vu leur courage et d'autre part les témoignages de la puissance vraiment divine et mystérieuse de notre Sauveur ont été par eux manifestement établis. Mentionner chacun d'eux par son nom serait long, s'il n'était point parmi les choses impossibles.
CHAPITRE XIII [LES CHEFS Δ'EGLISES ONT MONTRE LA VERITE DE LA RELIGION QU'ILS PRECHAIENT, PAR Λ'EFFUSION DE LEUR SANG]
[1]
Parmi les chefs d'église qui ont rendu témoignage dans les villes célèbres, le premier sur la liste des saints qui doit être proclamé par nous martyr du royaume du Christ est Anthime, évêque de la ville de Nicomédie, qui eut la tête tranchée; [2] puis, parmi les martyrs d'Antioche, Lucien, qui pendant toute sa vie fut un prêtre excellent de l'église de ce pays ; à Nicomédie, en présence de l'empereur, il prêcha hautement le royaume céleste du Christ, d'abord dans un discours sous forme d'apologie, et ensuite par ses œuvres. [3] Parmi les martyrs de Phénicie, les plus célèbres seraient les hommes tout à fait chers à Dieu, qui étaient les pasteurs des brebis spirituelles du Christ : Tyrannion, évêque de l'église de Tyr ; Zénobius, prêtre de celle de Sidon, et encore Silvain, évêque des églises de la contrée d'Émèse. [4] Celui-ci devint, avec d'autres, la pâture des bêtes dans Émèse même, et il fut reçu dans les chœurs des martyrs. Les deux autres, à Antioche, donnèrent gloire à la parole de Dieu par une constance qui alla jusqu'à la mort; l'un fut jeté dans les abîmes de la mer, c'était l'évêque ; l'autre, Zénobius, médecin excellent, mourut courageusement dans les tourments qu'on lui infligea sur les flancs.
475 [5] Parmi les martyrs de Palestine, Silvain, évêque des églises qui sont autour de Gaza, eut la tête tranchée aux mines de cuivre de Phéno, avec trente-neuf autres. Là aussi Pelée et Nil, évêques égyptiens, subirent avec d'autres la mort par le feu. [6] Il nous faut aussi mentionner parmi eux, la grande gloire de l'église de Césarée, le prêtre Pamphile, le plus admirable de nos contemporains ; nous décrirons en son temps le mérite de ses exploits.
[7] Parmi ceux qui moururent glorieusement à Alexandrie, dans toute l'Egypte et la Thébaïde, il faut citer, en premier lieu, Pierre, l'évêque de cette Alexandrie, type divin des docteurs de la religion chrétienne, et, parmi les prêtres qui étaient avec lui, Faustus, Dius et Ammonius, martyrs parfaits du Christ, puis Philéas e Hésychius et Pachymius et Théodore, évêques des églises de l'Egypte, et en outre des milliers d'autres chrétiens illustres dont on garde la mémoire dans les églises de leurs pays.
Laisser par écrit les combats qu'ils ont. livrés dans toute la terre pour la religion de la divinité, comme aussi raconter dans le détail chacune des épreuves qui leur sont arrivées n'est pas notre affaire, mais elle serait en propre celle des gens qui ont vu les choses de leurs yeux. Quant aux martyrs auprès desquels j'ai vécu,
477 je les ferai connaître encore à nos contemporains dans un autre écrit. [8] Dans l'ouvrage présent, j'ajouterai à ce qui a été dit, le désaveu des entreprises dirigées contre nous, et les événements survenus depuis le début de la persécution ; ce sera très utile aux lecteurs. [9] En effet, en ce qui concerne l'administration des Romains, avant la guerre faite contre nous, pendant tout le temps que les dispositions des princes furent amicales et pacifiques à notre égard, quelle fécondité et abondance de richesse n'a-τ-on pas constatée ? quel discours pourrait suffire à le raconter? Lorsque les chefs suprêmes de l'univers avaient accompli la dixième ou la vingtième année de leur règne, c'était en des fêtes, des panégyriques, des banquets très brillants et des festins joyeux qu'ils l'achevaient au milieu d'une paix entière et bien établie. [10] Leur puissance, sans rencontrer d'obstacle, augmentait et devenait chaque jour plus grande, quand, tout d'un coup, ils firent cesser la paix envers nous et provoquèrent une guerre sans trêve. La seconde année d'un pareil bouleversement n'était pas achevée pour ceux, que quelque chose de nouveau dans tout l'empire se produisit qui bouleversa toutes les affaires. [11] Une maladie de mauvais augure s'abattit sur le premier de ceux dont nous parlons; grâce à elle, son intelligence allait à la folie ; il rentra, avec celui qui occupait le second rang après lui, dans la vie privée des simples citoyens. Cela n'était pas encore un fait accompli que l'empire entier fut divisé en deux, chose d'ailleurs qu'on n'a jamais mentionnée comme s étant autrefois produite.
[12] Il s'écoula peu de temps et l'empereur Constance,
479 qui avait eu pendant toute sa vie les dispositions les plus douces et les plus bienveillantes pour ses sujets et les plus amicales à l'égard de la doctrine divine, laissa à sa place son digne fils Constantin, Empereur et Auguste, puis acheva sa vie selon la commune loi de la nature. Le premier [des quatre empereurs], il fut proclamé dieu parmi eux et jugé digne après sa mort de tout l'honneur qu'on puisse réserver à un empereur; il avait été le plus débonnaire et le plus doux des princes. [13] Seul parmi ceux de notre temps, il observa une attitude digne du pouvoir suprême ; pendant toute la durée de son règne il se montra au reste pour tous très aimable et très bienfaisant, sans jamais prendre aucune part à la guerre faite contre nous, mais il garda même les hommes religieux, qui étaient sous son autorité, exempts de dommage et de vexation; il ne renversa pas les édifices des églises et n'innova rien contre nous ; la fin de sa vie fut heureuse et trois fois bénie. Seul il mourut dans son empire doucement et glorieusement, ayant auprès de lui un héritier digne de lui, un fils qui était en tout très sage et très pieux. [14] Son fils, Constantin, fut tout d'abord aussitôt proclamé Empereur très parfait et Auguste, par les légions et aussi, bien avant elles, par Dieu lui-même, le Roi suprême ; il s'attacha à imiter la religion de son père à l'égard de notre doctrine ; tel fut Constantin. Licinius, d'autre part, à cette époque, fut proclamé, par le suffrage commun des empereurs, autocrate et Auguste. [15] Ce fut un terrible chagrin pour Maximin, jusque-là il ne prenait encore auprès de tous que le nom de
481 César. Comme il était tout à fait despote, il s'adjugea frauduleusement la dignité impériale et fut Auguste; il s'était fait cela lui-même. Sur ces entrefaites fut surpris ourdissant une machination de mort contre Constantin, celui qu'on a vu reprendre sa charge après s'en être démis; il périt d'une mort très honteuse. Il fut le premier [des empereurs] dont on détruisit les inscriptions honorifiques, les statues et toutes autres marques d'honneur qu'on a coutume de décerner; on le traita comme un homme infâme et très impie.
CHAPITRE XIV [DE LA CONDUITE DES ENNEMIS DE LA RELIGION.]
[1]
Son fils Maxence, qui possédait en même temps le pouvoir à Rome, commença à feindre d'avoir notre foi pour complaire au peuple des Romains et le flatter; c'est pourquoi ses officiers reçurent l'ordre de s'abstenir de persécuter les Chrétiens. Avec les dehors de la religion, il parut l'emporter en bienveillance et surtout en douceur sur ceux qui étaient avant lui. [2] Cependant il ne se montra pas tel dans les actes qu'on avait espéré qu'il serait ; il en vint à toutes les scélératesses, ne laissa inaccomplie aucune souillure, aucune impudence, et s'adonna aux adultères et à toutes sortes de corruptions. Il séparait les maris de leurs femmes légitimes et, après avoir fait subir à celles-ci les derniers outrais, il les renvoyait ensuite à leurs époux ; il avait soin que ces entreprises ne s'adressassent pas à des gens obscurs et inconnus, mais c'était surtout avec ceux 483 qui tenaient les premiers rangs dans l'assemblée du Sénat romain qu'il se conduisait d'une façon tout à fait ignoble. [3] Tous ses subordonnés, peuples et magistrats, illustres ou inconnus, étaient fatigués de cette terrible tyrannie ; ces gens-là ne bougeaient pas et portaient l'amère servitude; il n'y avait cependant aucun changement dans la cruauté sanguinaire du tyran. Alors en effet, suivie moindre prétexte, il livrait le peuple à ses gardes pour un carnage, et faisait tuer une grande multitude de Romains en pleine ville, non point avec les lances ou les diverses armes des Scythes ou des barbares, mais avec celles de leurs concitoyens. [4] Quel fut le nombre de sénateurs qu'il fit périr dans le dessein de s'emparer de leurs biens, il n'est pas possible de l'évaluer ; de temps à autre pou. des motifs imaginaires des milliers de gens étaient mis à mort. [5] L'excès des maux amena le despote à la magie; en vue d'opérations magiques tantôt il faisait éventrer des femmes enceintes, tantôt il faisait fouiller les entrailles des nouveau-nés et égorger des lions ; puis il organisait d'abominables évocations de dénions et une cérémonie pour conjurer la guerre. Par ces soyons il avait toute espérance d'obtenir la victoire. [6] Tant que ce tyran régna à Rome, on ne saurait dire combien sa conduite rendit lâches ses sujets ; aussi bien alors il y régna aussi une extrême disette des aliments nécessaires et un dénuement tel qu'à Rome ni ailleurs nos contemporains n'en mentionnent point de pareil.
[7] Le tyran de l'Orient, Maximin, faisait alliance en secret avec celui de Rome, comme avec un frère en
485 méchanceté ; il eut soin de le cacher pendant longtemps ; mais il fut découvert dans la suite et subit un juste châtiment. [8] On pouvait admirer comment celui-ci encore avait des traits de parenté et de fraternité avec le tyran de Rome; il avait même sur lui l'avantage, en ce qui concerne la malice, et le prix de la victoire pour la perversité. Les principaux sorciers et magiciens en effet obtenaient auprès de lui le rang le plus élevé ; pour lui il était poltron au plus haut point et sa crainte des démons était très grande; une erreur au sujet des idoles ou des démons était pour lui chose grave; sans devins et sans oracles, il était pour ainsi dire incapable d'oser rien remuer même du bout du doigt.
[9] C'est pour cela qu'il s'appliquait à nous persécuter avec plus de violence et de fréquence que ceux d'auparavant. Il ordonnait d'ériger des temples dans chaque ville et de rebâtir avec diligence les sanctuaires que la vétusté avait détruits. Il établissait des prêtres d'idoles en chaque localité et ville, et au-dessus d'eux comme grand-prêtre pour chaque province, un des magistrats qui s'était le plus brillamment distingué dans toutes les charges, et il lui donnait une escorte militaire et des gardes. Il n'hésita pas non plus à combler tous les sorciers de gouvernements et des plus grands privilèges, comme s'ils étaient des gens religieux et amis des dieux. [10] Parti de là, il se mit à affliger et à pressurer nombre de villes et de pays et les provinces entières qui étaient sous son autorité, par des exactions d'or, d'argent, de richesses immenses, par de très dures inculpations et toutes sortes d'autres injus- 487 tices. Il dépouillait les riches des biens accumulés par leurs ancêtres puis il comblait de richesses et accablait d'argent les flatteurs de son entourage. [11] L'excès de vin et l'ivresse étaient portés par lui à un tel point, que pendant qu'il était à boire, il était frappé de démence et perdait la raison ; sous l'action du vin, il ordonnait des choses que le lendemain, de sang-froid, il regrettait. Il ne laissait personne le dépasser en crapule et en débauche, et il s'était établi lui-même maître de vice pour ceux qui étaient autour de lui, chefs et subordonnés ; il introduisit la mollesse dans l'armée par toutes sortes de jouissances et d'indiscipline; il encourageait par ses pilleries et sa cupidité les gouverneurs et les chefs militaires à se conduire à l'égard de leurs inférieurs, presque comme des gens associés à sa tyrannie. [12] Qu'est-il besoin de rappeler les passions et méfaits honteux de cet homme, ou de compter la multitude des femmes déshonorées par lui ? Il ne lui était du reste pas possible de traverser une ville, sans que toujours il n'y commît des adultères et des rapts de jeunes filles. [13] Auprès de tous il réussissait, excepté seulement auprès des chrétiens. Ceux qui méprisaient la mort ne faisaient aucun cas d'une pareille tyrannie. Les hommes en elles supportaient le feu, le fer et le crucifiement, les bêtes sauvages, les abîmes de la mer, d'avoir les membres coupés, d'être brilles au fer rouge, d'avoir les yeux crevés et arrachés, d'être mutilés dans tout leur corps, et par-dessus tout cela de subir la faim, les travaux des mines et les chaînes. En toutes ces choses ils préféraient faire
489 preuve de constance pour la religion plutôt que consentir à donner aux idoles l'adoration qu'on a pour Dieu. [14] D'autre part, les femmes ne furent pas moins vaillantes que les hommes pour la doctrine du Verbe divin : les unes, soumises aux mêmes luttes remportèrent les mêmes prix du combat pour la vertu ; les autres, traînées au déshonneur, préférèrent laisser leur âme à la mort plutôt que leur corps à la flétrissure.
[15] Seule cependant parmi celles qui furent l'objet des violences du tyran, une chrétienne très distinguée et très illustre triompha, par une très courageuse fermeté, de l'Ame passionnée et effrénée de Maximin. Elle était célèbre du reste par la fortune, la naissance et l'éducation, mais avant tout elle estimait la chasteté. Le prince la supplia longtemps. Elle était prêle à mourir: mais, lui, ne fut pas capable de la faire mettre à mort, car sa passion était plus forte que sa colère. Il la condamna à l'exil et il s'empara de tout son bien.
[16] Un grand nombre d'autres ne pouvant pas même entendre de la part des autorités des provinces la menace d'être déshonorées, endurèrent toutes sortes de tourments, de tortures et la peine capitale. Elles furent sans doute admirables, mais plus admirable encore fut cette femme de Rome réellement la plus noble et la plus chaste de toutes celles que Maxence, le tyran de ce pays, l'imitateur de Maximin, essaya d'insulter. [17] Lorsqu'elle eut appris que les gens qui servaient le tyran dans ces sortes d'affaires étaient à la maison - elle aussi était chrétienne -, et que son mari, 491 qui était préfet des Romains, avait par crainte consenti à ce qu'ils la prissent et l'emmenassent, elle demanda un instant et entra dans son cabinet comme pour parer son corps; une fois seule, elle se perça d'un glaive et mourut sur-le-champ, laissant son cadavre à ceux qui devaient la livrer à la prostitution. Ce fut par des actes qui résonnent d'une façon plus éclatante que toute voix humaine, qu'elle montra aux hommes d'alors et à ceux qui devaient suivre, que la seule richesse invincible et indestructible est la vertu chez les chrétiens.
[18]
Tel fut le débordement de perversité qui fondit sur une seule et même époque; il était l'œuvre des deux tyrans qui détenaient l'Orient et l'Occident. Quel est celui qui cherchant la cause de tels maux pourrait hésiter à déclarer que c'est la persécution excitée contre nous, surtout quand ce bouleversement ne cessa qu'au moment où les chrétiens reçurent la liberté ?
CHAPITRE XV [CE QUI ARRIVA A CEUX DU DEHORS]
[1]
Pendant tout le temps des dix années de la persécution, il n'y eut pour eux aucune interruption dans les hostilités et la guerre civile. Les mers n'étaient plus navigables et il n'était pas loisible à ceux qui débarquaient, d'où qu'ils vinssent, de ne pas être soumis à toutes les tortures; étendus sur des chevalets ils avaient les flancs déchirés; au milieu de supplices de toutes sortes, on leur demandait s'ils ne venaient pas du parti ennemi; enfin on les mettait en croix, ou bien 493 on leur infligeait la peinedu feu. [2] Ce n'était en outre que fabrications de boucliers, de traits et de lances et préparatifs d'armements de guerre, de trirèmes et d'engins pour combattre sur mer; en tous lieux on n'entendait que cela et tout le monde n'était préoccupé chaque jour que d'attendre une incursion des ennemis. Ensuite la famine et la peste s'abattirent sur eux ; nous en raconterons ce qu'il faut en temps utile.
CHAPITRE XVI [L'HEUREUX CHANGEMENT DES AFFAIRES]
[1]
Cela se prolongea ainsi pendant toute la persécution ; au bout de dix ans, celle-ci, grâce à Dieu, prit fin complètement ; après la huitième année du reste, elle avait commencé à se ralentir. En effet, lorsque la grâce divine et céleste montra qu'elle veillait sur nous avec une bienveillance miséricordieuse, alors les empereurs de notre temps, ceux-là mêmes qui depuis longtemps conduisaient la guerre contre nous, changèrent de sentiments d'une façon très surprenante et se rétractèrent en d'excellents éclits rendus à notre sujet et. par des ordonnances très pacifiques, ils éteignirent l'incendie de la persécution qui s'était si grandement propagé. [2] Il n'y eut à cela aucune cause humaine, et ce ne fut ni la pitié des princes, comme on pourrait le dire, ni leur humanité, il s'en faut beaucoup; car chaque jour depuis le commencement jusqu'à cet instant, des peines plus nombreuses et plus dures étaient imaginées par eux contre nous. Mais la vigilance de la Providence divine elle- 495 même fut manifeste; elle se réconcilia d'abord avec le peuple, puis elle se mit à poursuivre l'auteur de ces maux. Un châtiment envoyé par Dieu l'atteignit, commença son œuvre par la chair, et pénétra jusqu'à l'âme. [4] Soudainement un abcès lui vint au périnée, ensuite un ulcère fistuleux au fondement ; le ravage inguérissable de l'un et de l'autre s'étendait aux entrailles les plus intérieures ; dans celles-ci fourmillaient une multitude innombrable de vers et il en sortait une odeur mortelle. Toute la masse de ses chairs, produit d'une alimentation abondante avant la maladie, pendait en un excès plantureux de graisse, qui se mit alors à pourrir et à présenter un aspect intolérable et horrible à ceux qui approchaient. [5] Parmi les médecins, les uns étaient tout à fait hors d'état de supporter ce qu'il y avait d'étrange et d'excessif dans cette odeur fétide : ils furent égorgés ; les autres, impuissants à secourir toute cette chair enflée et arrivée à un pointoù il n'y avait aucun espoir de salut, furent mis à niort sans pitié.
CHAPITRE XVII [LA RETRACTATION DES PRINCES]
[1]
Et c'est par de tels maux qu'il eut conscience des anciens méfaits qu'il avait osés contre les chrétiens. Il rentra en lui-même ; d'abord il rendit hommage au Dieu de l'univers, puis appelant ceux qui l'entouraient il leur ordonna de faire, sans délai, cesser la persécution contre les chrétiens; puis, par un édit et une ordon- 497 nance impériale de les presser de bâtir leurs églises, d'y accomplir leurs rites accoutumés et d'y faire des prières pour l'empereur. [2] Alors aussitôt l'effet succéda aux paroles, l'ordre impérial fut publié dans chaque ville; il contenait la rétractation de nos adversaires en cette forme :
[3] « L'Empereur César Galérius Valère Maximien, Invincible, Auguste, Souverain Pontife très grand, Germanique très grand, Egyptien très grand, Thebaïque très grand, Sarmatique très grand cinq fois, Persique très grand deux fois, Carpique très grand six fois, Arménique très grand, Médique très grand, Adiabénien très grand, de puissance tribunicienne vingt fois, impérator dix-neuf fois, consul huit fois, père de la patrie, proconsul. [4] Et l'Empereur César Flavien Valère, Constantin, pieux, heureux, invincible, Auguste, Souverain Pontife très grand, de puissance tribunicienne, impéralor cinq fois, consul, père de la patrie, proconsul.
[6] « Entre toutes les mesures que nous avons imaginées pour l'utilité et l'avantage des peuples, nous avons d'abord décrété que tout serait redressé selon les lois anciennes elles institutions publiques des Romains et nous avons pris soin de ceci, à savoir : que même les chrétiens qui avaient laissé la secte religieuse de leurs ancêtres, revinssentà une bonnerésolulion. [7] Parce que, par suite d'un parti pris, un esprit d'orgueil tel s'est 499 emparé d'eux qu'ils n'ont pas suivi ce qui avait été institué par les anciens et également établi autrefois même parleurs pères, mais que d'autre part ils se sont fait a eux-mêmes dos lois selon leur gré et selon le bon plaisir de chacun, qu'ils les observent et qu'en divers lieux ils assemblent des multitudes diverses, [8] il s'en est suivi un édit publié par noir, pour qu'ils revinssent d'eux-mêmes à ce qui avait été établi par !cs anciens; un grand nombre s'est trouvé jeté en péril et un grand nombre a été inquiété et a subi toutes sortes de morts. [9] Et comme la plupart demeuraient dans la même folie, nous avons vu qu'ils ne donnaient l'adoration convenable ni aux dieux célestes ni à celui des chrétiens ; considérant notre philanthropie et la coutume constante que nous avons de distribuer le pardon à tous les hommes, nous avons décréléquil fallait sans aucun relard étendre notre clémence même au cas présent, afin que de nouveau les Chrétiens puissent exister, qu'ils élèvent des maisons dans lesquelles ils s'assemblent, en sorte qu'ils ne fassent rien de contraire à la discipline. Par une autre lettre nous indiquerons aux juges ce qu'il leur faudra observer. [10] En retour, conformément α notre clémence, ils devront prier leur Dieu pour notre salut, celui de nos sujets et le leur propre, afin que de toutes façons les affaires publiques soient en bon état et qu'ils puissent vivre sans inquiétude dans leur propre foyer. »
[11] Ceci a été traduit du latin en langue grecque selon qu'il a été possible, et avait cette forme. - Qu'arriva-t-il alors? c'est le moment de l'examiner.
501 APPENDICE [1]
Du reste, l'auteur de cet écrit, après une pareille confession, fut sur-le-champ, mais non pas pour longtemps, délivré de ses souffrances ; il mourut bientôt. On raconte que le premier il fut cause du malheur de la persécution ; autrefois même avant ce qu'ont entrepris les autres empereurs, il obligeait les Chrétiens qui étaient aux armées et avant tous les autres, ceux qui faisaient partie de son propre palais, à changer de religion, privant les uns de leur grade militaire et déshonorant les autres d'une façon odieuse; déjà même il en menaçait de mort un certain nombre; enfin il amena les empereurs ses collègues à la persécution générale. Il ne serait pas juste de livrer au silence la fin de leur vie. [2] Des quatre princes qui avaient obtenu le pouvoir suprême, ceux qui avaient la prééminence de l'aneien-ne.té et de l'honneur, avant que deux années de persécution ne se fussent entièrement écoulées, quittèrent l'empire, de la façon que nous avons montré plus haut, et revinrent pour le reste de leur vie à la condition d'hommes privés et du commun. Ils eurent la fin que voici : [3] celui qui avait été honoré du premier rang à cause de la dignité et de l'ancienneté, fut consumé par une infirmité du corps longue et très pénible ; le second après lui mourut étranglé. Selon une prédiction du démon, il souffrit cela à cause des nombreux crimes qu'il avait osé entreprendre. [4] Quant aux autres qui venaient après ceux-ci, le dernier d'entre eux, que nous 503 avons dit être le promoteur de toute la persécution, souffrit après eux tout ce que nous avons montré précédemment. Celui au contraire qui était avant lui, le très bon, très doux empereur Constance accomplit noblement tout le temps de son règne; il se montra du reste à tous très favorable et très bienfaisant ; or il était en dehors de la guerre faite contre nous ; il préserva les chrétiens ses sujets de dommage et de vexation, il ne détruisit pas les édifices des églises et, ni autrement ni en quoi que ce soit, il n'innova rien contre nous; il eut une fin de vie réellement heureuse et trois fois bénie. Il fut le seul qui, à sa mort, laissa heureusement et glorieusement son empire à son vrai fils, l'héritier de son trône, en tout très sage et très pieux. [5] Celui-ci sur-le-champ fut proclamé tout de suite empereur parfait et Auguste par les armées ; il se montra l'imitateur zélé de la piété paternelle envers notre religion.
Telle fut la fin de la vie des quatre princes dont nous avons plus haut fait mention et qui arriva en des temps différents. [6] De ceux-ci, d'ailleurs, un seul en mourant, celui dont nous avons parlé un peu plus haut, avec ceux qui plus tard furent admis à l'empire, établit la confession mentionnée ci-dessus et qui, grâce au texte écrit qui vient d'être cité, est claire pour tous.
551
APPENDICE
LIVRE VIII
ii, 4. La date donnée ici est mars 303. Mais c'est la date où l'édit parvint en Palestine. L'édit avait été affiché à Nicomédie le 24 février. Voir, en général, DUCHESNE, t. II, p. 1 suiv., et, comme pièce de comparaison, le De mortibus persecutorum.
iv, 3. EUSEBE: Chronique, d'après saint Jérôme : « Veturius magister mititiae christianos milites persequitur, paulatim ex illo iam tempore persecutione aduersum nos incipiente »; d'après l'arménien :«Veturius magister militiae eos qui in exercitu christiani erant clanculum opprimebat, atue ex hoc inde tempore ubique locorum persecutio se extendit. »
552 v. Le nom du chrétien est inconnu, Les empereurs rési.dant à Nicomédie étaient Dioclétien et Galère.
vi, 8.
L'ordre impérial est le deuxième édit de Diocléiien. —10. Troisième édit. Le quatrième, rendu par Galère seul, en mars 301, est mentionné par Eusèbe, De mart , 3, et prescrivait la publicité des sacrifices. Les deux précédents sont du milieu de 303. vii, 5.
πέντε... ἐτύνχανον om. BD syr. : « le nombre des martyrs a-t-il paru trop faible? » (SCHWARTZ, p. xcv).
viii.
καταβροχθιαθέντες ZIMMERMANN, καταβροχισθέντες mss.
ix, 4.
Probablement Eusèbe s'est trouvé en Egypte à la fin de la persécution, et c'est à cette époque que se rattachent les faits relatés ici x, 5 suiv.
Nous indiquons le sens général. M. Schwartz remarque : « Avec ἐπῆγον, πληγάς ne devrait pas manquer; τοῖς ἀμυντήροις ἐκόλαζον vest incompréhensible, la phrase finit avec παρειῶν; Philéas a dû écrire ἀνελκομένου (se rapportant à σώματος: ἀνελκομὲνων ABDMT, καὶ ἀνελκομένων ER); Philéas a dû écrire (§ 6): αὐτοῖς οὐδ' ἐσχόλαζεν, et plus loin, au lieu de l'absurde προσιέναι, quelque chose comme : καὶ τοῖς <μάστιγι καὶ τοῖς> δεσμοῖς προστιθέναι. Ensuite, § 7, ταύτην... ἐφευρόντων n'est pas à sa place, et Philéas a peut-être écrit : ταύτην <δὲ> δευτέραν... ἦσαν [δὲ] οἱ... Au § 8, μὴ... ἔχειν n'est pas à sa place. » — 10.
φησίν, inquit, comme souvent, pour introduire une citation de l'Ecriture sans sujet déterminé; voy. plus haut, note sur VII, vii, 5.
xi, 1.
πολίχνην, AERT, πόλιν BDM.
xii, 4.
Sur ces suicides, les premiers Pères étaient d'opinion diverse; saint Augustin les condamne formellement, De civ. Dei, I, XXII-XXVII xiii, 8.
τὸν παρόντα λόγον MCGIFFERT remarque que λόγος partout ailleurs désigne un livre de l'Histoire ecclésiastique, et non l'ouvrage entier. Ici Eusèbe annonce le De martyribus. Il ne pensait donc encore pas aller plus loin que l'édit
553 de tolérance de
Galère.— 11. Cette partie du chapitre est rendue peu intelligible par des corrections incomplètes de la dernière recension que fit Eusèbe de son oeuvre. Voy. les notes de Schwartz.— Maximien Hercule célébra tout le mois d'avril 305, à Milan, ses uicennalia; après quoi, il abdiqua, le 1er mai, en même temps que Dioclétien près de Nicomédie. Galère et Constance Chlore, Césars, devinrent Augustes; Flavius Severus et Maximin Daïa, Césars; Constantin est César désigné.Constance Chlore ne mourut que le 25 juillet 306.—14.Galère fit Auguste, en remplacement de Flavius Severus, Licinius, en présence de Dioclétien et de Maximien Hercule, ce qui explique ὑπὸ κοινῆς ψήφου τῶν κρατοπυντων le 11, nov. 307.—15.Maximin Daïa se fait proclamer Auguste par son armée au commencement de 308. Celui que l'on a vu reprendre sa charge, après s'en être démis, est Maximien Hercule, qui tenta deux fois de détrôner son fils, Maxence,se fit proclamer Auguste trois fois,et, après avoir été épargné par Constantin, se fit surprendre dans un complot contre lui et fut obligé de se donner la mort, au commencement de 310.— Ce que dit Eusèbe dans la dernière phrase est une erreur : la mémoire d'autres empereurs avait été abolie.
xiv, 1.
Maxence s'était déclaré seul Auguste, à Rome,en avril 308. Sur son caractère, voy. DURUY, Hist. des Romains, t. VII, p. 19. — Une partie de ce qui suit se retrouve dans la Vie et le Panégyrique de Constantin par Eusèbe.
xv, I .Du premier édit de Dioclétien (24 février 303) à l'édit de Milan (mars 313), il y a dix ans ; mais la persécution a subi des interruptions, par exemple dans la seconde moitié de 305 pour l'obédience de Maximin Daïa; de plus, elle est virtuellement terminée en 300 par l'usurpation de Maxence pour l'Occident, et,, pour l'Orient, en 311, par l'édit de Galère.
554 xvi, 1. L'édit de tolérance, affiché à Nicomédie, le 30 avril 311. était rendu au nom de Galère, Constantin et Licinius. La dixième année est 312-313; la huitième, 310-311.—
2. ἐπεξιούσης : ἐπεξιούσης καὶ
πρωστάτῃ τῆς τοῦ παντὸς διωγμοῦ κακίας ἐπιχολουμένης. Καὶ γὰρ εἴ τι ταῦτ' ἐχρῆν κατὰ θείαν γενέσθαι κρίσιν, ἀλλά «οὐαί», φησὶν ὁ λόγος (Luc, xvii, 1), « δι' οὗ δ' ἂν σκάνδαλον ἔχρηται » AERT, addition provenant de la première édition (ἔρχεται). — L'empereur malade est Galère, qui mourut le 5 mai 311 xvii, 3. Voy. De mortibus, XXXIII-XXXI. Sur l'intitulé, voy. SEECK, dans le Rh. Mus., XLVIII, 196; MOMMSBN, Hermes,XXXlI,
543. — 4. ἀνθύπατος. ἀνθύπατος
καὶ Αὐτοκράτωρ καῖσαρ Οὐαλέριος Λικιννιανὸς Λικίνιος εὐσεβὴς εὐτυχὴς ἀνίκητος Σεβαστὸς, ἀρχιερεὺς μέγιστος, δημαρχικῆς ἐξουσίας τὸ τέταρτον αὐτοκράτωρ τὸ τρίτον, ὕπατος, πατὴρ πατρίδος, ἀνθύπατος, ἐπαρχιώταις ἰδίοις χαίρειν ERT, d'après la première édition de l'Hist. Eccl. — 7. πλεονεξία : πλεονεξία κατεσχήκει καὶ ἄνοια AER, d'après la première édition. — Une comparaison exacte des termes de l'édit d'après Eusèbe et Lactance se trouve dans la grande édition de Schwartz. APPENDICCE. C. morceau, gardé de la première édition par AER, a été ensuite supprimé, de sorte que le texte définitif n'avait rien sur la fin des empereurs persécuteurs. — Il y a un préambule dans A : Τὸ ὡς λεῖπον ἔν τισι ἀντιγράφοις ἐν τῷ η' λόγῳ Dans E : Τινὰ τῶν ἀντιγράφων ἐν τοῖς τελευταίοις τοῦ τόμου τούτου περιέχει καὶ ταῦτα οὐχ ὡς λιπόντα ἀλλ' ὡς ἐν ἄλλοις ἀντιγράφοις εὑρεθέντα κατὰ διάφορον φράσεως τρόπον.
a
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DE d'EUSÈBE DE CÉSARÉE
VIII. Ce qui arriva après cela dans la famine, la peste et les guerres.
IX. La fin tragique de la vie des tyrans et de quelles paroles ils se servirent avant leur mort.
[X. La victoire des empereurs amis de Dieu].
X[XI]. La perte définitive des ennemis de la religion.
CHAPITRE PREMIER
[LA DÉTENTE SIMULÉE]
[1] La rétractation de l'ordre impérial exposé plus haut était déployée partout et en tout lieu de l'Asie et dans les provinces voisines. Tandis que ces choses s'accomplissaient de celte manière, Maximin, le tyran de l'Orient, terriblement impie s'il en fût et devenu le plus hostile ennemi de la religion du Dieu de l'univers, ne voyait les édits avec aucun plaisir, et au lieu de celui qui a été cité précédemment, c'est de vive voix qu'il enjoint aux magistrats sous ses ordres de laisser se détendre la guerre faite contre nous. Comme il ne lui était pas, en effet, permis de contredire autrement la décision de ses supérieurs, après avoir mis ladite loi dans une cachette, afin qu'elle ne fût pas portée à la connaissance des contrées placées sous son commandement, il a soin de se servir d'un ordre verbal et commande à ses magistrats de laisser se détendre la persécution contre nous. Ceux-ci se communiquent les uns aux autres par écrit ce qui concerne cette invitation. [2] Sabinus, qui était parmi eux, honoré du rang des dignitaires les plus élevés, fit connaître aux gouverneurs de chaque contrée la décision de l'empereur dans une lettre latine.
[La traduction de cette lettre a la forme suivante : [3] « C'est avec un zèle très brillant et purifié que la divi-
7 nité de nos maîtres très divins les empereurs a ordonné depuis longtemps déjà de tourner les esprits de tous les hommes vers la route sainte et droite de la vie, afin que même ceux qui paraissaient suivre une coutume différente de celle des Romains rendissent aux dieux immortels le culte qui est dû. [4] Mais l'opiniâtreté et la très âpre volonté de certains s'en est écartée à un tel point qu'ils n'ont pu ni être détournés de leur propre détermination par le juste raisonnement de l'ordre donné, ni être effrayés par l'imminence du châtiment. [5] Cependant parce qu'il arriva alors que par suite d'une pareille conduite, beaucoup se jetaient en péril, selon la générosité de la piété qui est en eux, la divinité de nos souverains, les très puissants empereurs, estimant qu'il était étranger à leur dessein personnel très divin démettre pour un pareil motif les hommes en un péril aussi grand, a ordonné par ma Dévotion d'écrire à ta Perspicacité que si quelque chrétien est trouvé observant la religion de bon peuple, lu le délivres d'embarras et de danger et que tu n'en tiennes aucun comme punissable d'aucune peino pour ce prétexte, du moment que le cours d'un temps si long établit qu'ils ne peuvent être amenés par aucun moyen à renoncer à de pareilles opiniâtretés. [6] Ta Sollicitude aura donc soin d'écrire aux curateurs, aux stratèges et aux préposés du bourg de chaque cité, afin qu'ils sachent qu'il ne leur convient pas d'avoir désormais souci de cet- édit ». Sur ce, dans chaque préfecture...]. 9 [7]
Ceux-ci estimèrent que la décision présentée par ces lettres leur était exprimée sans réticence, et, par des écrits adressés aux curateurs, stratèges, et magistrats ruraux, ils rendirent publique la volonté impériale. Ce ne fut pas seulement en des écrits que cela fut exécuté par eux, mais encore et bien mieux par des actes. Afin de mener à bonne lin Tordre de l'empereur, tous ceux qu'ils tenaient enfermés en prison pour avoir confessé la divinité, ils les faisaient sortir au grand jour et les libéraient; ils renvoyaient même ceux d'entre eux qui avaient été affectés, par châtiment, au travail des mines. Us croyaient en effet que cela paraissait bon à l'empereur et se trompaient.
[8] Les choses s'accomplissaient ainsi, et tout d'un coup, comme lorsqu'une clarté sort brillante d'une nuit ténébreuse, en chaque ville on put voir les églises s'assembler, des réunions très nombreuses se tenir et, en celles-ci, les cérémonies s'accomplir selon l'usage. Ce n'était pas médiocrement que, parmi les infidèles païens, chacun restait frappé de ce spectacle, étonné de l'invraisemblance d'un tel changement, et proclamait grand et seul vrai le Dieu des chrétiens. [9] Pour les nôtres, ceux qui avaient fidèlement et virilement combattu le combat des persécutions retrouvaient à nouveau l'indépendance de leur langage auprès de tous. Ceux au contraire dont les âmes, malades en ce qui regarde la foi, se trouvaient avoir fait naufrage, se hâtaient avec joie vers leur guérison ; ils suppliaient et imploraient de ceux qui étaient restés forts une main secourable et ils priaient Dieu de leur être miséricordieux. [10] De plus les généreux athlètes de la reli-
11 gion, délivrés du labeur inique des mines, revenaient chez eux ; fiers et épanouis, ils traversaient chaque ville remplis d'un indicible bonheur et d'une assurance qu'il n'est pas possible à un discours de traduire. [11] Des groupes nombreux, au milieu des grands chemins et des places publiques, en chantant Dieu dans des hymnes et des psaumes, achevaient leur route. Et ceux qui peu auparavant avec un châtiment très cruel étaient enchaînés et chassés de leurs patries, on pouvait les voir avec des visages gais el joyeux revenir à 'leurs loyers. Celait à ce point que ceux qui naguère criaient contre eux, ayant sous les yeux ce spectacle tout à fait inespéré, se réjouissaient avec eux de ce qui arrivait,
CHAPITRE II
[LE CHANGEMENT QUI SUIVIT]
[1] Mais cela ne pouvait pas être supporté par le tyran à qui le bien était odieux et qui était l'adversaire de tous les gens honnêtes ; il régnait, ainsi que nous l'avons dit, sur les contrées d'Orient et il n'avait pas toléré pendant six mois entiers que les choses se passassent de celle façon; aussi machine-t-il tant de choses en vue de troubler la paix. D'abord il essaie de nous empêcher, sous un prétexte, de nous réunir dans les cimetières ; puis, il se fait envoyer contre nous une ambassade par des hommes méchants, ayant encouragé les gens d'Antioche à lui demander comme une grande grâce de ne jamais permettre qu'aucun chrétien n'habite leur patrie ; il suggère encore à d'autres de 13 négocier la même chose. Le chef de toutes ces entreprises, à Antioche même, est Théotecne, homme dangereux, charlatan, scélérat, tout à fait étranger à ce que signifie son nom ; il paraît avoir administré comme curateur les affaires de la ville.
CHAPITRE III
[L'IDOLE NOUVELLEMENT ÉRIGÉE A ANTIOCHE]
[1] C'est lui qui alors dirige contre nous de très nombreuses attaques ; par tous les moyens, il exerce son zèle à traquer les nôtres comme des voleurs impies qu'on fait sortir de leurs repaires ; il met tout en œuvre pour une calomnie et une accusation contre nous et il est pour un très grand nombre la cause de leur mort. En dernier lieu, il érige une idole de Zeus Philios avec des rites de magie et de sorcellerie, et il imagine pour elle des cérémonies impures, des initiations de mauvais augure et d'abominables purifications ; il étalait jusqu'auprès de l'empereur son prestige par des oracles qui l'accréditaient. Enfin cet homme, pour flatter le maître dans ce qui lui fait plaisir, excite le démon contre les chrétiens et dit que le dieu ordonne qu'ils soient chassés hors des limites de la ville et du territoire qui l'entoure, comme étant ses ennemis.
CHAPITRE IV
[LES DÉCRETS CONTRE NOUS]
[1] Le premier, il agit selon cette pensée, et tout le
15 reste des gens en charge qui habitaient les villes sous la même autorité se mettent à faire prendre une semblable résolution, et les gouverneurs de chaque province, voyant que cela est agréable à l'empereur, suggèrent à leurs subordonnés de le tenter aussi. [2] Dans le rescrit, le tyran approuve avec un très grand plaisir leurs décrets, et de nouveau la persécution contre nous recommence à s'allumer. En chaque ville, Maximin lui-même établit pour les idoles comme prêtres, et au-dessus d'eux comme pontifes, ceux qui se sont fait le plus remarquer dans l'exercice des charges de la cité et qui se sont acquis de la réputation par toutes ces magistratures ; ceux-ci montraient du reste un grand zèle dans l'exercice des cérémonies qu'ils accomplissaient. [3] La piété étrange du maître pour les démons poussait, en un mot, tous les fonctionnaires, ses subordonnés, ainsi que ses sujets à faire tout contre nous en vue d'obtenir sa faveur. En retour des bienfaits qu'ils pensaient recevoir de lui, ils lui rendaient ce grand service d'aimer à nous mettre à mort et de manifester à notre égard des méchancetés inédites.
CHAPITRE V
[LES ACTES SIMULÉS]
[1] Ils avaient fabriqué des Actes de Pilate et de notre Sauveur remplis de toutes sortes de blasphèmes contre le Christ; sur l'avis de leur chef, ils les envoient a tout le pays de sa juridiction, et par des affiches, ils recommandent qu'en tous lieux, dans les campagnes et
17 dans les villes, on les place en vue de tous et que les maîtres d'école aient soin de les donner aux enfants au lieu de ce qui leur était enseigné et de les faire apprendre par cœur.
[2] Les choses allaient ainsi quand un autre chef militaire, appelé dux par les Romains, fait arrêter à travers Damas, de Phénicie, après les avoir arrachées d'une place publique, certaines femmes perdues de réputation ; il les menace de leur appliquer des tortures et les contraint à déclarer par écrit qu'elles étaient autrefois chrétiennes, qu'elles ont vu des crimes chez les chrétiens et que dans les églises ils faisaient des choses honteuses, ainsi que tout ce qu'il voulut qu'elles disent pour calomnier notre croyance. Il fait mettre leurs paroles dans des mémoires et les adresse à l'empereur. Sur l'ordre de celui-ci, cet écrit est publié dans chaque pays et chaque ville.
CHAPITRE VI
[CEUX QUI ONT RENDU TÉMOIGNAGE A CETTE ÉPOQUE]
[1] Mais ce chef militaire étant devenu peu après son propre meurtrier paie la peine de sa perversité.
Pour nous, nous recommencions de nouveau à être poussés à fuir et à être durement persécutés. Dans toutes les provinces, l.s gouverneurs se réveillaient terriblement contre nous ; aussi, certains de ceux qui étaient distingués dans le christianisme étaient saisis et recevaient inévitablement la sentence de mort. De 19 ceux-ci, trois dans la ville d'Émèse en Phénicie, s'étant déclarés chrétiens, sont livrés aux bêtes. Parmi eux, il y avait un évoque, du nom de Silvain ; il était à l'extrême limite de l'Age et avait exercé sa charge pendant quarante années entières. [2] Au même temps encore, Pierre présidait avec un très grand éclat aux églises d'Alexandrie ; il était un type divin pour des évoques par la vertu de sa vie, et son habitude des divines Écritures. Il est pris et emmené sans aucun motif, sans qu'on s'y attende auparavant ; puis ainsi, subitement et sans jugement, comme sur un ordre de Maximin, il a la tête tranchée. Avec lui aussi, un grand nombre d'évêques d'Égypte ont la même chose à endurer. [3] Lucien encore, homme en tout excellent, renommé pour sa vie continente et les sciences sacrées, prêtre de l'église d'Antioche, est emmené à la ville de Nicomédie, où alors l'empereur se trouvait à séjourner. Il fait devant le magistrat l'apologie de la doctrine pour laquelle il comparaissait ; on le met en prison et on le lue. [4] En peu de temps, Maximin qui haïssait le bien fil contre nous de telles entreprises qu'il parut avoir soulevé alors à noire endroit une persécution beaucoup plus dure que celle d'auparavant.
CHAPITRE VII
[L'ECRIT AFFICHÉ SUR DES COLONNES CONTRE NOUS]
[1] C'était au milieu des villes, ce qu'on n'avait jamais fait, que les arrêtés portés contre nous par les cités, et les copies des rescrits impériaux s'y rapportant,
21 étaient gravés sur l'airain et dressés sur des colonnes. Les enfants dans les écoles avaient à la bouche chaque jour Jésus, Pilate et les actes fabriqués par outrage. [2] Il me paraît nécessaire d'insérer ici ce rescrit de Maximin placé sur des colonnes, afin que tout ensemble deviennent évidentes et l'arrogance fanfaronne et orgueilleuse de la haine portée à Dieu par cet homme et aussi la divine justice qui le suivit de près avec sa haine du mal toujours éveillée contre les impies. Pourchassé par elle, il ne tarda pas à prendre à notre égard une résolution opposée et la formula en des lois écrites.
[3] Copie de la traduction de la réponse de Maximin aux décrets pris contre nous, relevée sur la colonne de Tyr.
« Enfin voici que l'ardeur affaiblie de la pensée humaine s'est fortifiée; elle a secoué et dispersé toute obscurité et ténèbres d'égarement; auparavant cet égarement avait enveloppé de l'ombre mortelle de l'ignorance et tenait assiégées les facultés de penser d'hommes moins impies que malheureux ; aussi connaissent-ils maintenant que c'est la bienfaisante providence des dieux immortels qui gouverne et donne la stabilité. [4] C'est une chose incroyable à dire combien il nous a été agréable et combien exquis et cher, que vous donniez un très grand exemple de vos dispositions religieuses ; sans doute, même avant cela, il n'était ignoré de personne quelle dévotion et piété vous vous trouviez 23 avoir envers les dieux immortels, pour qui se manifeste, non pas une foi de simples paroles, vides de sens, mais une continuité, surprenante d'œuvres remarquables, [5] Aussi bien c'est à juste titre que votre ville peut être appelée le siège et la demeure des dieux immortels. Certes de nombreuses preuves montrent avec évidence qu'elle tient du séjour des dieux du ciel, d'être florissante. [6] Voici donc que votre ville laissant de côté toutes les questions qui la concernaient d'une façon spéciale et négligeant les requêtes antérieures touchant ses affaires, lorsqu'elle s'est aperçue derechef que ces êtres imbus d'une exécrable vanité commençaient à se glisser peu à peu chez elle et à la manière d'un bûcher négligé et assoupi, qui, lorsque les feux se rallument, s'élève et s'épanouit en de grands incendies, aussitôt c'est vers notre piété, comme vers la métropole de toutes les religions, qu'elle s'est réfugiée sans aucun retard, réclamant guérison et secours. [7] Cette pensée salutaire, il est clair que les dieux vous Tout inspirée à cause de la foi de votre religion. Certes ce très haut et très grand Zeus, qui veille à la défense de votre très illustre cité, qui sauvegarde vos dieux pénates, vos femmes et vos enfants, votre foyer et vos maisons contre toute destruction mortelle, a inspiré à vos âmes celte résolution libératrice, montrant et rendant manifeste combien excellent et magnifique et salutaire il est de s'approcher, avec la vénération nécessaire, du culte et des cérémonies des dieux immortels. [8] Qui pourrait-on trouver, en effet, qui lut assez insensé et étranger à toute raison pour ne pas comprendre que c'est par le soin bienfaisant des dieux qu'il arrive que la terre
25 ne refuse pas les semences jetées en elle ni ne trompe l'espoir des laboureurs par une vaine attente, que le spectre d'une guerre impie ne s'implante pas sans obstacle sur la terre, ni que, l'équilibre de la température du ciel étant détruit, les corps desséchés ne sont entraînés vers la mort, que par le souille des vents déchaînés la mer ne soulève pas ses flots, que des ouragans n'éclatent pas à l'improviste en excitant de funestes tempêtes, non plus aussi que la terre nourrice et mère de tous les êtres ne s'affaisse pas quittant ses bases les plus profondes dans un redoutable tremblement, ni que les montagnes qui y sont assises ne sont pas submergées dans les gouffres ouverts; tout cela et des malheurs plus durs encore se sont souvent produits avant ce temps, personne ne l'ignore. [9] Et tout cela ensemble est arrivé à cause de la pernicieuse erreur de la vanité creuse de ces hommes sans loi, lorsque celle-ci s'est multipliée dans leurs âmes et a pour ainsi dire accablé de ses hontes presque toutes les parties de la terre. »
[10] Et à cela, il ajoute après autre chose : « Qu'ils regardent dans les vastes plaines; les moissons jaunissent, les épis ondulent elles prairies, grâce à la pluie propice, brillent fécondes et fleuries ; l'état de l'air qu'il nous est donné de respirer est tempéré et très doux. [11] Que tous au reste se réjouissent, c'est grâce à notre piété, au culte et à l'honneur que nous avons rendu à la divinité que la puissance très grande et très dure de l'atmosphère s'est adoucie et que, jouissant à 27 cause de cela de la paix la plus sereine, inébranlablement, tranquillement, ils soient heureux. Que tous ceux qui, après avoir purgé cette aveugle erreur et cet égarement, sont revenus à un dessein droit et magnifique, se réjouissent donc grandement, comme s'ils étaient arrachés à une tempête soudaine ou a une maladie pénible, et moissonnaient la douce jouissance de vivre encore. [12] Mais s'ils restent dans leur exécrable vanité, selon que vous avez jugé, chassez-les et éloignez-les bien loin de votre ville et territoire, afin qu'ainsi en raison du zèle digne d'éloges que vous avez en ceci, votre ville, délivrée de toute souillure et impiété, selon le dessein qui lui est naturel, avec la vénération qui est due, se rende aux cérémonies saintes des dieux immortels. ; [13] Afin toutefois que vous sachiez combien votre requête là-dessus m'a été agréable, en dehors des résolutions et des sollicitations, avec une volonté spontanée, notre âme très portée à la bienfaisance accorde à votre Dévotion de demander telle grande faveur que vous voudrez en réciprocité de votre religieuse proposition. [14] Et maintenant,décidez de faire et de recevoir cela, car vous obtiendrez celle faveur sans aucun délai. Cette concession sera pour votre ville dans tous les siècles un témoignage de la religieuse piété à l'égard des dieux immortels, et pour vos enfants et descendants une preuve que vous avez obtenu de justes récompenses de notre bienfaisance à cause des principes de votre vie. »
29 [15] Ces mesures prises contre nous étaient affichées dans chaque province, et, du côté des hommes au moins, fermaient, toute voie à un espoir favorable pour ce qui nous concernait ; aussi bien, selon la parole divine elle-même : « S'il eût été possible, alors les élus eux-mêmes eussent été scandalisés. »
[16] A ce moment, tandis que, chez la plupart, expirait presque l'attente d'un avenir meilleur, tout d'un coup, quand étaient encore en route, achevant leur voyage en certaines contrées, ceux qui avaient la charge de publier le susdit écrit contre nous, le défenseur de son Église, Dieu, serra pour ainsi dire le frein à l'orgueil du tyran et montra l'alliance céleste qui était en notre faveur.
CHAPITRE VIII
[CE QUI ARRIVA APRÈS CELA, DANS LA FAMINE, LA PESTE, LES GUERRES]
[1] Les pluies accoutumées en effet et les ondées de la saison d'hiver où l'on était, n'apportèrent pas à la terre leur habituel tribut. Une famine inattendue s'abattit ; elle fut accompagnée d'une peste par surcroît et d'une autre maladie. C'était un ulcère, qui, à cause de l'inflammation, avait le nom significatif d'anthrax. Il se glissait peu à peu sur le corps tout entier et mettait ceux qui en souffraient en de faciles dangers ; mais c'était spécialement aux yeux qu'il venait la plupart du temps, et il rendait estropiés des milliers d'hommes ainsi que de femmes et d'enfants. [2] A ces maux s'ajoute, pour
31 le tyran, la guerre qui s'éleva contre les Arméniens. Ces gens depuis l'annuité étaient amis et alliés des Romains ; ils étaient aussi chrétiens et ils accompliraient avec zèle leurs devoirs religieux envers la divinité. l/homme ennemi de Dieu, ayant tenté de les contraindre à sacrifier aux idoles et aux démons, les rendit ennemis, au lieu d'amis, et adversaires, au lieu d'alliés. [3] Tout cela survint tout d'un coup, on un seul et môme moment, et confondit l'orgueilleuse audace du tyran contre Dieu. C'était à cause de son zèle pour les idoles et du siège fait contre nous, assurait-il audacieusement, que ni famine, ni peste, ni guerre n'étaient arrivées de son temps. Or voici que tout cela venait ensemble et en même temps, et il recevait les préludes de sa chute lamentable.
[4] Lui-même donc était occupé à la guerre contre les Arméniens avec ses armées, et le reste des habitants des villes situées dans son ressort étaient lamentablement ravagés par la famine ainsi que par la peste, si bien qu'une mesure de blé se vendait vingt mille cinq cents attiques. [5] Nombreux étaient ceux qui mouraient dans les villes, plus nombreux ceux qui trépassaient dans les campagnes et les bourgs ; aussi s'en fallait-il de peu que les registres, autrefois si riches en noms d'hommes des champs, ne supportassent une radiation totale, presque tous ayant péri en masse faute de nourriture ou par maladie pestilentielle. [6] Quelques-uns en effet croyaient bon de vendre à ceux qui étaient mieux pourvus ce qu'ils avaient de plus cher contre une nourriture très chiche ; d'autres, ayant aliéné leurs biens peu à peu, étaient réduits au dernier dénuement de
33 la pauvreté ; alors d'autres encore mâchaient de petits brins d'herbe et ayant tout simplement mangé certaine; plantes pernicieuses ruinaient la santé de leur corps cl. mouraient. [7) Parmi les femmes de bonne naissant dans les villes, quelques-unes, poussées par le besoin à la plus honteuse extrémité, venaient solliciter sur h-.; places publiques ; mais la preuve de leur éducation libérale antérieure se voyait dans la pudeur de leur vidage et la convenance de leurs vêtements. [8] Les uns encore, desséchés comme des ombres de trépassés, luttaient en et là contre la mort ; chancelant et s'effondrant dans l'impossibilité de se tenir debout, ils tombaient, et gisant étendus au milieu des places, ils demandaient qu'on leur donnât un petit morceau de pain; n'ayant plus qu'un souille de vie, ils criaient leur faim, et n'avaient plus de force que pour ce cri très douloureux. [9] Les autres, frappés d'étonnement par la multitude des demandeurs, eux qui avaient paru être des mieux approvisionnés, après avoir fourni des secours très nombreux, en venaient pour le reste à une attitude cruelle et impitoyable, ne s attendant pas encore eux-mêmes à soullrir la même chose que ceux qui mendiaient. Aussi bien même, au milieu des places et des rues, des cadavres nus, jetés depuis plusieurs jours sans sépulture, présentaient à ceux qui les voyaient, le plus lamentable spectacle. [10] Bien plus, quelques-uns devenaient la proie des chiens, et ce fut surtout le motif pour lequel les survivants en vinrent à tuer les chiens, dans la crainte que, devenus enragés, ils ne se missent à manger les hommes. [11] La peste elle aussi n'en dévorait pas moins chaque maison, et surtout celles 35 que la lamine, à cause des ressources en vivres, était hors d'état d'exterminer. Ceux par exemple qui étaient dans l'abondance, magistrats, gouverneurs, gens en charge par milliers, comme un butin approprié, abandonné à la maladie de la peste par la famine, subissaient une mort violente et très rapide. Tout était plein de gémissements ; dans toutes les rues, les marchés et les places, on ne pouvait voir autre chose que des lamentations, avec les flûtes et les bruits de coups qui les accompagnent d'ordinaire. [12] C'est de cette façon, avec les deux armes qu'on a dites, de la peste et de la famine tout ensemble, que combattait la mort ; elle dévorait en peu de temps des familles entières, si bien qu'alors on voyait emporter les corps de deux ou trois défunts clans le môme convoi funèbre.
[13] Tel était le salaire de l'orgueil de Maximin et des décrets votés en chaque ville contre nous, alors que les chrétiens fournissaient à tous les peuples, et d'une façon évidente, les preuves de leur bonne volonté en toutes choses et de leur piété. [14] Seuls en effet en un tel rassemblement de malheurs, ils montraient dans leurs œuvres de la compassion et de l'humanité. Pendant tout le jour, les uns s'efforçaient de rendre les derniers devoirs et de donner la sépulture à ceux qui mouraient (on comptait par milliers ceux qui n'avaient personne pour prendre soin d'eux). Les autres rassemblaient en une même réunion la foule de ceux qui en chaque ville étaient épuisés par la famine et distribuaient à tous du pain. Aussi ce fait était établi et proclamé auprès de tous; on glorifiait le Dieu des chrétiens, et on reconnaissait que seuls ils étaient pieux et reli- 37 gieux, cela étant véritablement prouvé par les faits eux-mêmes. [15] En retour de ce qui était ainsi accompli, Dieu, le grand et céleste allié des chrétiens, après avoir montré contre tous les hommes, à cause de ce qui a été raconté, la menace et l'indignation comme réponse aux excès dont ils avaient fait preuve à notre égard, nous rendait de nouveau la clarté bienveillante et éclatante de sa providence envers nous. Ainsi que dans une ombre épaisse, il faisait d'une façon très merveilleuse luire pour nous une lumière de paix, et il établissait d'une manière visible que Dieu même était, en tout, le chef vigilant de nos affaires. Il châtiait et ramenait à l'occasion son peuple par des épreuves ; puis derechef, après la leçon suffisante, il apparaissait avec bonté et miséricorde à ceux qui avaient en lui leurs espérances.
CHAPITRE IX
[LA FIN TRAGIQUE DE LA VIE DES TYRANS ET DE QUELLES PAROLES ILS SE SERVIRENT AVANT LEUR MORT]
[1] C'est assurément de la sorte que Constantin, que nous avons dit plus haut empereur fils d'empereur, homme pieux né d'un père très pieux et très sage en tout, fut suscité par le roi souverain, Dieu de l'univers et Sauveur, contre les tyrans très impies ; quand il eut rangé ses troupes selon la loi de la guerre, Dieu combattit avec lui d'une façon très miraculeuse. D'une part, à Rome, Maxence tombe sous les coups de Constantin ; d'autre part, en Orient, Maximin ne lui survit pas longtemps et il succombe lui aussi dans une mort très honteuse sous
39 les coups de Licinius, qui n'était pas encore frappé de démence.
[2] Tout d'abord, Constantin, le premier des deux empereurs par la dignité et le rang-, prend pitié de ceux qui à Rome subissaient la tyrannie. Après avoir appelé dans ses prières comme allié le Dieu du ciel et son Verbe, Jésus-Christ lui-même, le Sauveur de tous, il s'avance avec toute son armée, promettant aux Romains la liberté de leurs ancêtres. [3] Pour Maxence, c'était plutôt dans les opérations de magie que dans la loyauté de ses sujets qu'il mettait sa confiance; il n'osait pas sortir hors des portes de la ville. Mais la multitude sans nombre de ses soldats et les milliers de bataillons de ses armées couvraient tout le pays, les campagnes et les villes aux environs de Rome et dans toute l'Italie qui servait sous son autorité. L'empereur qui s'était concilié l'alliance de Dieu arrive; dans une première, une seconde et une troisième rencontre avec le tyran, il remporte très facilement la victoire ; puis il s'avance à travers toute l'Italie et arrive tout proche de Rome. [4] Alors afin qu'il ne soit pas forcé à cause du tyran de combattre les Romains, Dieu lui-même, comme avec des chaînes, traîne le tyran très loin des portes, et ce qui s'est autrefois réalisé contre les impies, ce que la plupart rejettent comme faisant partie d'un récit fabuleux, quoiqu'il soit, pour les croyants, raconté comme digne de foi dans les Saintes Écritures, s'est imposé par sa propre évidence, pour parler sans détour, à tous, croyants e! incroyants, qui ont vu ces merveilles de leurs yeux. [5] De même que sous Moïse et la race des Hébreux, à l'antique piété, « les chars de Pharaon et sa
41 puissance furent jetés par lui dans la mer, élite de ses cavaliers et capitaines ; ils furent engloutis dans la mer Rouge et le flot les recouvrit » : ce fut ainsi que Maxence lui aussi el les soldats et les gardes qui l'entouraient : «s'enfoncèrent dans l'abîme comme une pierre », lorsque tournant le dos à la force de Dieu qui était avec Constantin, il traversait dans sa marche le fleuve dont il avait lui-même réuni les rives par des barques et sur lequel il avait eu le soin de jeter un pont se préparant à lui-même un instrument de mort. [6] De lui on peut dire : « Il a creusé un piège et il l'a fait profond, et il tombera dans le gouffre qu'il a fabriqué. Son labeur tournera contre sa tête et sa malice rejaillira sur son front. » [7] C'est bien ainsi que le pont de bateaux établi sur le fleuve s'est rompu, le chemin s'est affaissé et, en masse, avec tous les hommes, les barques se sont enfoncées dans le gouffre ; lui-même le premier, le prince très impie, puis les gardes qui l'entouraient, selon que l'annonçaient les divines paroles, « descendirent comme du plomb dans l'eau profonde ». [8] C'était donc à bon droit que, sinon parleurs discours, du moins par leurs actions, de la même manière que ceux qui accompagnaient Moïse le grand serviteur [de Dieu], ceux qui grâce à Dieu avaient remporté la victoire pouvaient en quelque sorte chanter les mêmes choses contre l'ancien tyran impie et dire: « Chantons au Seigneur ; car il est merveilleusement glorifié ; le cheval et son cavalier il les a jetés dans la mer. Mon secours et ma protection, c'est le Seigneur ; il a été pour moi le salut. Qui est semblable à toi parmi les dieux, ô Seigneur, qui est semblable à toi ? glorifié dans 43 les saints, admirable dans la gloire, artisan de prodige. » [9] Ce sont ces paroles et d'autres, sœurs de celles-ci ou analogues, que Constantin a chantées dans ses œuvres, à Dieu, chef suprême et auteur de la victoire ; puis il est entré à Rome avec les hymnes de triomphe. Tous en masse, avec les enfants en bas âge, les femmes, les membres du Sénat et de leur côté les perfectissimes, ainsi que tout le peuple des Romains, le recevaient avec des regards brillants de bonheur et de toute leur âme, comme leur libérateur, leur sauveur et leur bienfaiteur, au milieu des acclamations et d'une insatiable joie. [10] Mais lui possédait comme une chose naturelle la religion de Dieu, il ne se laisse pas tout à fait ébranler par ces cris, ni exalter par ces louanges ; il a absolument conscience du secours qu'il a reçu de Dieu ; il ordonne donc sur-le-champ d'élever le trophée de la passion salutaire dans la main de sa propre statue ; et il commande à ceux qui le plaçaient lui-même dans l'endroit de Rome le plus fréquenté, ayant dans sa main droite le signe sauveur, de mettre dans la langue des Romains l'inscription suivante en ces termes mêmes: [11] « C'est parce signe de salut, celte véritable preuve du courage, que votre ville a été par moi sauvée et délivrée du joug du tyran et qu'en outre le sénat et le peuple des Romains ont été affranchis et rétablis par moi dans leur ancienne illustration et splendeur».
[12] A la suite de ces événements, Constantin person- 45 nellement et avec lui Licinius, qui alors n'avait pas orienté son esprit vers la démence où il tomba plus tard, se conciliaient Dieu, pour eux, l'auteur de tous ces biens. Tous deux, dans un accord de volonté et de pensée, établissent sur les chrétiens une loi très complètement parfaite et ils envoient le récit des merveilles opérées par Dieu en leur faveur, les circonstances de la victoire sur le tyran ainsi que la loi elle-même à Maximin qui gouvernait encore les peuples d'Orient et qui caressait leur amitié.
[13] Le tyran fut très affligé de ce qu'il apprit, mais ensuite ne voulut ni paraître rester en arrière des autres ni supprimer ce qui était ordonné. Par crainte de ceux qui avaient légiféré, comme de son propre mouvement, il écrit par contrainte aux gouverneurs qui étaient sous ses ordres, en faveur des chrétiens, ce premier rescrit, où il imagine ce qu'il n'avait jamais fait et se ment à lui-même.
[IX a] Copie de la traduction de la lettre du tyran.
« [1] Jovius Maximin Auguste à Sabinus. Il est évident pour ta Dévotion et pour tous les homme, j'en suis persuadé, que ce sont nos maîtres, Dioclétien et Maximien, nos pères, qui, quand ils constatèrent que tous les hommes désertaient la religion des dieux et se mêlaient au peuple des chrétiens, ont justement disposé que
47 tous ceux qui s'étaient éloignés du culte des dieux immortels eux-mêmes, seraient par châtiment et punition éclatante rappelés à les honorer. [2] Mais lorsque je vins heureusement en Orient et que j'appris qu'un grand nombre de gens qui pouvaient être utiles à l'État étaient bannis en certains lieux par les juges pour le motif ci-dessus indiqué, j'ai donné des ordres à chaque juge pour qu'aucun à l'avenir ne se laissât aller à être cruel contre les habitants des provinces, mais que plutôt par des gracieusetés et des exhortations ils les rappelassent au culte des dieux. [3] Alors cela étant, lorsque conformément à mes ordres, les juges ont gardé mes décisions, il n'est arrivé à personne d'être exilé des contrées de l'Orient ni d'être maltraité ; mais au contraire, comme on n'agissait pas durement contre eux, ils étaient rappelés à la religion des dieux.
« [4] Plus tard, lorsque l'année dernière j'arrivais heureusement à Nicomédie et que j'y prolongeais mon séjour, des citoyens de cette ville vinrent à moi avec les statues des dieux pour demander avec instance que de toute manière il ne fût jamais permis à un pareil peuple d'habiter leur patrie. [5] Cependant comme je savais qu'un grand nombre de sectateurs de cette religion habitaient ces contrées, je répondis à leur requête que leur demande me causait bien de la joie, mais que je ne voyais pas que cela fût réclamé par tous ; que, si certains persévéraient dans celte superstition, dans ce cas ils gardassent chacun sa préférence, et que, s'ils 49 le voulaient, ils reconnussent le culte des dieux. [6] Mais aux habitants de la ville de Nicomédie et aux autres villes, qui, elles aussi, pour le même but, m'avaient fait la même demande avec beaucoup d'empressement, à savoir qu'aucun chrétien n'habitât les villes, je fus dans la nécessité de répondre avec bienveillance, parce que tous les anciens empereurs avaient observé la même conduite et qu'aux dieux eux-mêmes par qui subsistent tous les hommes et le gouvernement lui-même des affaires publiques, il me plaisait que je confirmasse une telle requête qu'ils m'apportaient en faveur du culte de leur divinité.
« [7] Aussi bien, quoique très souvent auparavant il ait été envoyé des rescrits à ta Dévotion et qu'il t'ait été pareillement enjoint par des ordonnances qu'on ne se porte contre les habitants des provinces qui tiennent à garder une telle coutume, à rien de déplaisant, mais qu'on sache être indulgent et modéré, néanmoins afin que de la part ni des beneficiarii ni de qui que ce soit, ils n'aient à supporter ni violences ni tracasseries, j'ai décidé en conséquence de rappeler à la Gravité parles présentes que ce sera plutôt parles gracieusetés et les exhortations que tu feras agréer le soin des dieux à nos sujets de provinces. [8] Par suite, si quelqu'un, par son propre choix, préfère le culte des dieux qu'on doit reconnaîlre, il convient de l'accueillir ; mais si certains veulent suivre leur religion à eux, laisse-les à ce qui leur est permis. [9] C'est pourquoi ta Dévotion doit observer ce qui t'est prescrit, et qu'à personne il ne soit accordé de vexer nos sujets des provinces par des violences et
51 des tracasseries, quand, selon ce qui est écrit ci-dessus, c'est par les exhortations bien plutôt et les gracieusetés qu'il convient de ramener nos sujets des provinces au culte des dieux. Et afin que cet ordre de nous parvienne à la connaissance de tous nos sujets des provinces, tu devras, par un décret que tu dresseras, publier ce qui a été ordonné. »
[10] Voilà ce qu'il écrivit contraint par la nécessité, mais non pas pour obéir à sa conviction ; il n'était pas non plus véridique, ni digne d'être cru par personne, parce qu'après une concession semblable faite précédemment, son esprit s'était révélé inconstant et trompeur. [11] Pas un des noires n'osa donc convoquer une assemblée ni s'exposer soi-même en public, parce que la lettre ne le lui permettait pas. Il n'y avait de garanti que la sécurité contre les outrages, mais il n'était pas octroyé de faire des assemblées non plus que de bâtir des églises, ni de pratiquer quoi que ce soit de ce que nous avons coutume. [12] Cependant les défenseurs de la paix et de la religion lui avaient écrit d'autoriser cela, et les édits et les lois l'avaient accordé à tous leurs sujets ; mais cet homme très impie avait préféré ne point s'accorder ainsi, mais seulement lorsque, acculé par la divine justice, il y serait contraint malgré lui.
CHAPITRE X
[LA VICTOIRE DES EMPEREURS AMIS DE DIEU]
[1] Voici le motif qui l'y amena : la grandeur du 53 pouvoir souverain qui lui avait été remis sans qu'il le méritât, il ne lui était pas possible de la porter ; grâce à son ignorance de la modération et du sens impérial il maniait maladroitement les affaires, et par-dessus tout il élevait ses pensées avec une jactance orgueilleuse et d'une façon déplacée; môme à l'égard de ses associés à l'empire, qui le dépassaient en tout par leur origine, leur formation, leur éducation, par leur dignité comme par leur intelligence, et par ce qui est le sommet le plus élevé de tout, parleur sagesse et leur religion envers le vrai Dieu, il osait s'efforcer de prévaloir sur eux et de se proclamer lui-même le premier dans les honneurs. [2] Il poussa la folie jusqu'à la démence ; les conventions qu'il avait faites avec Licinius, il les viola, et il entreprit une guerre sans trêve. Ensuite en peu de temps, il bouleversa tout, troubla toutes villes, et, après avoir assemblé toute une armée composée d'innombrables myriades d'hommes, il sortit pour le combat, en ordre de bataille contre Licinius. Les espérances qu'il avait dans les démons qu'il croyait des dieux, et la multitude de ses hoplites avaient exalté son âme. [3] Dès qu'il en vint aux mains, il se trouva privé du secours de Dieu ; la victoire était promise par le seul Dieu unique de l'univers au prince d'alors. [4] Maximin perd tout d'abord l'infanterie en laquelle il s'était confié. Abandonné par ses gardes, laissé seul par tous ses soldats, qui passèrent à l'autre empereur, le misérable rejette au plus vile la marque de la dignité impériale qui ne lui convenait pas. Lâchement, sans dignité, sans courage, il s'enfonce dans la multitude et s'enfuit ensuite, se cachant dans les campagnes et les bourgades 55 pour échapper avec peine aux mains des ennemis. Se procurant son salut à lui-même il va çà et là, ayant montré par ses actions comment sont dignes de foi et véritables les oracles divins dans lesquels il est dit : [5] « Le roi ne trouve pas son salut dans une grande puissance et le géant ne se sauvera point, par la grandeur de sa force. Le cheval trompe celui qui attend de lui son salut et ce n'est pas dans la grandeur de sa puissance qu'il sera sauvé. Voici que les yeux du Seigneur sont sur ceux qui le craignent, sur ceux qui mettent leur espérance dans sa miséricorde, pour tirer leurs âmes de la mort. » [6] C'est donc ainsi que plein de honte, le tyran s'en va dans les pays qui lui appartenaient, Tout d'abord il est d'une colère furieuse; les nombreux prêtres et prophètes des dieux qu'il admirait autrefois, grâce aux oracles desquels il avait été séduit et avait déclaré la guerre, sont, en qualité de charlatans et d'imposteurs, et surtout pour être devenus traîtres à son salut, livrés à la mort. Ensuite il donne gloire au Dieu des chrétiens et il établit une loi en faveur de leur liberté, parfaitement et sans restriction. Mais alors aucun répit ne lui est accordé cl c'est par une mort misérable qu'il termine sa vie. La loi qu'il lança était celle-ci :
Copie de la traduction de l'édit du tyran concernant les chrétiens, mise de latin en grec.
[7] « L'Empereur César Gaïus Valérius Maximin, Germanique, Sarmétique, pieux, heureux, invincible
57 Auguste. Que nous ayons veillé de toutes manières et sans cesse sur ce qui est utile aux habitants de nos provinces, que nous ayons voulu leur procurer ce par quoi prospère le bien de tous, ce qui est profitable et avantageux à leur communauté, s'harmonise avec l'intérêt général et se trouve concorder avec les manières de voir de chacun, personne ne l'ignore, mais tout homme qui se reporte au passé reconnaît cela et a conscience que cela est évident, nous en sommes assurés.
[8] Aussi bien lorsque avant le temps présent il a été à notre connaissance que, sous prétexte qu'il avait été ordonné par les très divins Dioclétien et Maximien nos pères, de faire disparaître les assemblées des chrétiens, beaucoup de tracasseries et de confiscations avaient été opérées parles gens de l'officium, et que, par suite, cela s'était produit au détriment des habitants de nos provinces dont nous nous efforçons d'avoir le soin convenable et dont les biens propres avaient été détruits, nous avons donné des lettres aux gouverneurs de chaque province l'année dernière/ posant comme loi que, si quelqu'un voulait suivre de tels usages ou celte même observance de religion, il ne rencontrerait pas d'obstacle à son choix personnel, que nul ne l'en empêcherait ni ne l'en retiendrait, qu'il aurait la facilité de faire à l'abri de crainte et suspicion, ce qui lui plairait. [9] Du reste, il n'a pas pu nous échapper que quelques uns des juges ont transgressé nos ordonnances ; ils ont été cause que nos sujets ont eu des doutes sur
59 nos prescriptions et ils ont fait que ce n'a été qu'avec beaucoup d'hésitation que ceux-ci sont allés à ces cérémonies qui leur plaisaient. [10] Afin donc que, pour la suite, tout soupçon ou toute équivoque produisant la crainte, soit enlevé, nous avons décidé de publier cet édit, pour qu'il soit manifeste à tous qu'il est permis à ceux qui voudraient faire partie de cette secte et de cette religion, en vertu de notre concession présente, selon que chacun voudra ou qu'il lui agréera, d'aller à la religion qu'il a choisi de pratiquer d'habitude. Il est accordé aussi de bâtir les maisons du Seigneur. [11] Et afin que notre concession devienne encore plus grande, nous avons résolu aussi d'ordonner ceci : au cas où des maisons ou des terres se trouveraient avoir, avant ce temps, appartenu en propre aux chrétiens et seraient, par suite d'ordonnances de nos pères, tombées dans la possession du fisc, ou auraient été confisquées par quelques villes, soit que ces biens aient été complètement vendus ou qu'ils aient été donnés en présent à quelqu'un, nous avons ordonné qu'ils soient tous rapportés à l'ancien domaine des chrétiens, afin qu'en ceci encore tous aient conscience de notre piété et de notre sollicitude. »
[12] Ces paroles du tyran, après les édits publiés par lui il y a moins d'une année, sur des stèles, contre les chrétiens, venaient tard. Pour lui, peu auparavant, nous paraissions des impies et des athées et la peste du monde entier, si bien que non seulement pas une ville, mais pas une contrée, pas un désert ne nous était 61 laissé pour y habiter ; et maintenant il faisait des constitutions et une législation en faveur des chrétiens ; et ceux qui tout récemment étaient anéantis par le feu, le fer, la dent des bêtes fauves, les oiseaux de proie, sous ses propres yeux, ceux qui souffraient toute sorte de châtiments et de peines, des morts lamentables, en qualité d'athées et d'impies, maintenant reçoivent du même empereur l'autorisation de garder leur religion et la permission de bâtir des églises, et le même tyran leur ι reconnaît certains droits. [13] Et vraiment, après avoir fait de telles confessions, comme s'il avait obtenu une grâce en retour, il souffrit moins qu'il n'aurait fallu ; soudainement frappé par le fouet de Dieu il meurt dans la seconde période de la guerre. [14] Sa fin n'est pas celle des généraux en campagne, qui combattent avec courage pour l'honneur et pour ceux qui leur sont chers, et à qui il arrive souvent à la guerre d'endurer avec bravoure une mort glorieuse ; mais, comme un impie et un ennemi de Dieu, tandis que pour lui son armée est rangée devant le champ de bataille, lui il reste à la maison et s'y blottit. Il reçoit le châtiment qui convenait et est frappé tout à coup par le fouet de Dieu sur tout son corps. Des souffrances terribles et de vives douleurs le poussent la tête en avant vers le précipice ; la faim le ronge, toutes ses chairs sous un feu invisible et conduit par la divinité se fondent. La forme qu'avait autrefois son corps, s'étant écoulée, a disparu, et il n'en reste que des os desséchés et quelque chose qui ressemble à une vieille idole durcie par la longueur du temps. Aussi bien, ceux qui l'assistent ne pensent pas autre chose, sinon que pour lui le corps 63 est le tombeau de l'âme; celle-ci était enfouie dans une chose qui était déjà un cadavre et en train de disparaître complètement. [15] La chaleur qui venait du fond des moelles l'enflammait encore plus terriblement. Les yeux lui sortent de la tôle, et, tombant de leurs orbites, le laissent aveugle. Cependant, dans cet état, il respire encore et, en confessant le Seigneur, il appelle la mort; tout à fait à la fin, il reconnaît que c'est justement qu'il souffre ainsi à cause de ses violences contre le Christ et il rend l'âme.
CHAPITRE XI
[LA PERTE DEFINITIVE DES ENNEMIS DE LA RELIGION]
[1] C'est ainsi que disparut Maximin, le seul des ennemis de la religion qui survivait et qui paraissait le pire de tous. Alors les églises restaurées sortaient du sol par la grâce du Dieu tout-puissant, et la doctrine du Christ, resplendissant pour la gloire du Dieu de l'univers, recevait une plus grande indépendance que par le passé, tandis que l'impiété des ennemis de la religion était accablée de la dernière honte et du mépris. [2] Maximin, le premier, fut déclaré l'ennemi public de tous par les princes, et qualifié de tyran très impie, au nom très odieux, suprêmement haï de Dieu, dans des documents officiels affichés sur les stèles. Quant aux portraits qui se trouvaient dans chaque cité en son honneur et en l'honneur de ses enfants, les uns, précipités d'en haut sur le sol, furent foulés aux pieds; aux autres, 65 on gâtait les figures en les noircissant avec une couleur sombre. De même toutes les statues qui existaient en son honneur, pareillement abattues, furent cassées, risée et jouet de ceux qui voulaient les insulter et les mépriser, gisant à terre.
[3] Dans la suite, les autres ennemis de la religion furent privés de tout honneur. On mit à mort aussi tous les partisans de Maximin, ceux surtout qui avaient été par lui honorés de dignités et de gouvernements, et qui pour le flatter avaient insulté d'une manière arrogante à notre religion. [4] Il en fut ainsi de celui qu'il avait le plus honoré et le plus respecté, du plus noble de ses compagnons, Peucétius, deux et trois fois consul, établi par lui chef des finances générales. Il en fut de même aussi de Culcianus, qui avait passé par toutes les charges de la carrière et que le sang de tant de chrétiens d'Égypte avait rendu fameux. Outre ceux-là, il y en eut d'autres encore fort nombreux, par qui principalement la tyrannie de Maximin s'était affermie et accrue. [5] La justice appela aussi Théolecne ; car elle n'avait nullement livré à l'oubli ce qu'il avait fait contre les chrétiens. Auprès de l'idole érigée par lui à Antioche, il pensait en effet passer d'heureux jours et il avait été jugé digne par Maximin de lapins haute autorité. [6] Mais Licinius, arrivé à Antioche, fit rechercher les magiciens et infliger des tortures aux prophètes et prêtres de la nouvelle idole, afin de trouver par quel moyen ils avaient machiné leur fraude. Le cacher leur devint impossible quand ils furent pressés par les tourments; ils déclarèrent que le mystère était une supercherie organisée par l'habileté de Théotecne.
67 A tous, Licinius fil justice comme ils le méritaient, et ί Théolecne lui-même d'abord, puisses associés en magie, lurent livrés par lui à la mort après de nombreux supplices. [7] A tous ceux-ci furent ajoutés aussi les fils de Maximin, qu'il avait associés à la dignité impériale ί et aux honneurs des inscriptions et des images. Les parents du tyran, qui étaient fiers auparavant et s'enhardissaient à opprimer les hommes, eurent également à supporter le même traitement que les précédents avec le suprême déshonneur. Ils n'avaient pas reçu l'enseignement, ils n'avaient pas connu ni médité l'exhortation des Saintes Écritures, quand elle dit : [8] « Ne vous confiez pas en des princes, en des fils des hommes, à qui n'est pas le salut. Son esprit s'en ira et retournera dans sa terre; dans ce jour, tous leurs calculs seront détruits. »
[A Dieu, grâces soient rendues sur toutes choses, au maître absolu et roi de l'univers ; pleine action de grâce aussi au sauveur et libérateur de nos âmes, Jésus-Christ, par qui surtout nous prions que les bienfaits de la paix à l'égard des embarras du dehors et des dispositions de l'esprit nous soient gardés fermes et inébranlables].
Les impies ayant été ainsi écartés, la possession du gouvernement de cet empire fut gardée ferme et sans contestation par Constantin et Licinius. Ceux-ci, ayant commencé par purifier le monde de la haine de Dieu, parmi les biens que Dieu leur avait sagement impartis, témoignèrent leur amour de la vertu et leur amour de Dieu, leur piété et leur reconnaissance envers la divinité, par leur législation en faveur des chrétiens.
DE d'EUSÈBE DE CÉSARÉE
LIVRE Χ VOICI CE QUE CONTIENT LE DIXIEME LIVRE DE L'HISTOIRE ECCLESIASTIQUE
VIII. De la victoire de Constantin et ce qui arriva grâce à lui aux sujets de l'empire romain.
71 CHAPITRE PREMIER [DE LA PAIX QUI NOUS A ETE ACCORDEE PAR L'INTERVENTION DE DIEU] [1] A Dieu, grâces soient rendues sur toutes choses, au maître absolu et au roi de l'univers ; pleine action de grâce aussi au sauveur et libérateur de nos âmes. Jésus-Christ, par qui surtout nous prions que les bienfaits de la paix à l'égard des embarras du dehors et des dispositions de l'esprit nous soient gardés fermes et inébranlables.
[2] En même temps que ces prières, nous avons ajouté encore ce dixième livre à ceux qui précèdent de l'histoire ecclésiastique et nous te le dédierons, Paulin, toi qui es très saint à mes yeux, te proclamant le sceau de toute l'entreprise. [3] C'est à bon droit qu'ici, dans cette dernière partie, nous placerons le discours final prononcé dans la fêle de la restauration des églises, obéissant à un esprit divin qui en quelque manière m'y invite ainsi : « Chantez au Seigneur un chant nouveau parce qu'il a fait des choses admirables : sa droite et son bras qui est saint lui ont donné le salut; le Seigneur a fait connaître son salut, devant les nations il a révélé sa justice. »
[4]
Selon l'ordre de la parole divine chantons donc le chant nouveau pour le présent, parce qu'après les spec73 tacles et les récits terribles et sombres, nous avons été jugés dignes de voir un tel moment et de célébrer de si grandes choses ; beaucoup de nos devanciers, qui étaient vraiment justes et martyrs de Dieu, ont désiré les voir sur la terre et ne les ont pas vues, les entendre et ne les ont pas entendues. [5] Mais eux, ils ont hâté leur course au plus vite et ont obtenu les biens très supérieurs dans les cieux eux-mêmes, et dans le paradis ils ont conquis les délices divines. Quant à nous, nous confessons que ces biens que nous avons obtenus sont plus grands que nous n'avons mérité ; nous sommes frappés de la grâce de la magnificence de celui qui en est l'auteur ; nous l'admirons à bon droit de toute la force de notre âme, le révérant et attestant la vérité par ces paroles de l'Écriture, [6] où il est dit : « Venez et voyez les œuvres du Seigneur, les merveilles qu'il a opérées sur la terre: il ôte les guerres jusqu'aux extrémités du monde ; il brisera l'arc et rompra l'armure, il brûlera les boucliers dans le feu. » De cela, qui s'est manifestement accompli pour nous, réjouissons-nous, et continuons la suite de notre ouvrage.
[7] Elle a donc disparu de la manière qui a été exposée, toute la race des impies, et elle s'est évanouie tout d'un coup delà vue des hommes, si bien que de rechef la divine parole a son accomplissement quand elle dit : « J'ai vu l'impie s'élever et se glorifier comme les cèdres du Liban; et j'ai passé et voici qu'il n'était plus,
75 et j'ai cherché sa place, et ne l'ai pas trouvée. » [8] Alors du reste un jour brillant et lumineux, qu'aucun nuage n'assombrit, éclairait des rayons d'une clarté divine par toute la terre les églises du Christ. Rien n'empêchait même ceux qui étaient en dehors de notre association, sinon de jouir également des biens que Dieu nous procurait, du moins de profiter de l'influence qui en découlait et d'en avoir leur part.
CHAPITRE II [DE LA RESTAURATION DES EGLISES]
[1] Tous les hommes étaient en effet délivrés de l'oppression des tyrans et exempts des maux d'auparavant ; chacun de son côté confessait qu'il n'y avait qu'un seul Dieu véritable, celui qui avait secouru les hommes pieux. Mais, pour nous surtout qui avions placé nos espérances dans le Christ de Dieu, un contentement indicible et une joie divine s'épanouissaient en tous dans chacune des régions qui avaient été, peu avant, bouleversées par les impiétés des tyrans ; celles-ci paraissaient revivre comme après une longue dévastation qui porte la mort ; on voyait les temples se relever de nouveau de leurs ruines, et monter à une hauteur sans limite et recevoir une splendeur plus grande que ceux qui avaient autrefois été ravagés par la guerre.
[2] Mais les empereurs les plus élevés, par des lois incessantes concernant les chrétiens, rendaient pour nous ce qui venait delà munificence de Dieu, encore 77 plus étendu et plus grand. Les évêques mêmes recevaient personnellement de l'empereur des lettres, des honneurs et des richesses; le texte de ces documents, il ne sera peut-être pas hors de propos, suivant l'occasion de ce récit, après en avoir traduit les paroles du latin en grec, de l'inscrire en ce livre comme sur une stèle sacrée, afin que le souvenir en soit porté à tous ceux qui viendront après nous.
CHAPITRE III [DES DÉDICACES CÉLÉBRÉES EN TOUS LIEUX]
[1] En outre de cela, le spectacle que nous avions tous désiré et souhaité, nous fut procuré. Ce furent, dans les villes des fêtes de dédicaces, des consécrations d'oratoires nouvellement bâtis, des assemblées d'évêques tenues à cette occasion, des concours de populations lointaines venues de partout, des démonstrations de charité de peuple à peuple, une union des membres du corps du Christ pour former ensemble une seule harmonie. [2] Selon la parole du prophète, qui annonçait l'avenir d'une façon mystique : « L'os s'attachait à l'os et la jointure à la jointure », et ce que la parole prédisait d'une manière figurée s'accomplissait réellement. [3] Et c'était une même force d'un Esprit divin qui allait dans tous les membres ; c'était en tous une même âme, la même ardeur de foi, et de tous partait le même chant pour célébrer Dieu. Oui, c'étaient vraiment des cérémonies parfaites des chefs, des fonctions sacrées des prêtres, des rites pieux de l'église, qui se ma79 nifestaient ici.par des hymnes et par les autres paroles qu'on entendait et qui nous ont été transmises de la part de Dieu, là par l'accomplissement des rites divins et mystiques. C'étaient encore les symboles ineffables de la passion du Sauveur. [4] Réunis ensemble, tous les âges et les sexes, hommes et femmes, dans l'essor d'une même pensée, l'esprit et l'âme réjouis par les prières et l'eucharistie, glorifiaient Dieu l'auteur des biens. Chacun des chefs présents prononçait, selon qu'il le pouvait, des panégyriques et fêtait la réunion solennelle.
CHAPITRE IV
[DISCOURS SUR L'ETAT DES AFFAIRES]
[1] C'est ainsi qu'un homme de ceux dont le mérite est ordinaire s'avança ; il avait composé un discours. L'église était comble ; un grand nombre de pasteurs en silence et en ordre écoulaient avec attention. L'orateur parla en présence d'un évêque tout à fait excellent et pieux; c'était grâce à son zèle que le temple de Tyr, le plus beau de tous ceux de Phénicie, avait été activement bâti. Voici les paroles prononcées.
Discours sur l'érection des églises, adressé à Paulin, évoque de Tyr.
[2] Ο amis de Dieu, prêtres qui portez la sainte tunique, la couronne céleste de la gloire, l'onction
81 divine et la robe sacerdotale du Saint-Esprit! Et toi, jeune ornement du saint temple de Dieu, tu es honoré par lui de la prudence des vieillards, tu fais voir des œuvres magnifiques et des entreprises d'une vertu qui est dans sa fraîcheur et son éclat. A loi, le Dieu qui contient le monde entier, a donné lui-même l'honneur insigne de construire et de rétablir sur la terre cette maison, pour le Christ son Verbe unique et premier-né, ainsi que pour sa sainte et pieuse épouse. [3] On pourrait t'appeler nouveau Béséléel, constructeur d'une arche divine, ou encore Salomon, roi d'une Jérusalem nouvelle, de beaucoup supérieure à l'ancienne, ou encore nouveau Zorobabel, toi qui apportes au temple de Dieu une gloire plus grande que la première. [4] Vous aussi, nourrissons du saint troupeau du Christ, foyer des bons discours, école de modestie, auditoire grave et pieux des enseignements de la religion.
[5] Autrefois les signes miraculeux de Dieu et les bienfaits du Seigneur envers les hommes, nous les avons connus en écoutant la lecture des textes divins et ils nous ont permis d'adresser des hymnes et des cantiques à Dieu. Nous avons appris à dire : « Ο Dieu ! nous avons entendu de nos oreilles, nos pères nous ont raconté l'œuvre que tu as faite de leurs jours, aux jours antiques. » [6] Mais aujourd'hui ce ne sont pas seulement des récits ni le bruit des paroles qui j nous font connaître le bras suprême, la main céleste du Dieu très bon, qui est notre roi souverain ; ce sont des œuvres, à vrai dire, ce sont nos yeux qui nous font 83
voir que les choses d'autrefois confiées à la mémoire sont fidèles et vraies. Il est permis de chanter à nouveau l'hymne de la victoire, de proclamer bien haut et de dire: « Ce que nous avons entendu nous l'avons vu nous aussi, dans la cité du Seigneur des Vertus, dans la cité de notre Dieu. » [7] Et de quelle cité s'agit-il ? sinon de celle qui a été récemment fondée et élevée par Dieu, « laquelle est l'Église du Dieu vivant, la colonne et le fondement de la vérité » ; au sujet de laquelle une autre parole divine fait en cette manière cette annonce : « Qu'on a dit de toi des choses glorieuses, ô ville de Dieu » ; en laquelle le Dieu de toute bonté nous a rassemblés par la grâce de son Fils unique lui-même; et que chacun de ceux qui sont appelés chante et crie presque en disant: « Je me suis réjoui des choses qui m'ont été dites : Nous irons dans la maison du Seigneur», et encore: « Seigneur, j'ai aimé la décence de votre maison et le lieu où habite votre gloire. » [8] Et non seulement que chacun le dise isolément, mais que tous, en masse, dans un même esprit et une même âme, nous glorifiions et bénissions en disant : « Le Seigneur est grand et tout à fait digne d'être loué dans la ville de notre Dieu, dans sa sainte montagne. » Car en effet, il est vraiment grand et sa demeure est grande, élevée, large, spacieuse, d'un éclat de beauté qui dépasse les fils des hommes. Le Seigneur est grand « qui fait seul des choses admirables » : il est grand