Histoire ecclésiastique (page 2)
135 sait tous ses contemporains dans la connaissance des doctrines de Platon et de Pythagore auxquelles il s'était surtout attaché.
CHAPITRE V [PHILON EST ENVOYÉ EN AMBASSADE AUPRÈS DE GAIUS POUR LES JUIFS]
Philon raconte en cinq livres ce qui est arrivé aux Juifs sous Gaïus (voy. l'Appendice) ; il rapporte la lie de ce prince, il dit comment il se fit proclamer dieu et se permit des abus sans nombre dans l'exercice du pouvoir. Il décrit les outrages que les Juifs eurent à supporter sous ce règne et l'ambassade dont il fut chargé, envoyé à Rome par ses congénères d'Alexandrie. Il affirme que parlant devant Gaïus des lois de ses pères, il n'obtint que moquerie et dérision, et pour un peu sa vie même eût été en danger. [2] Josèphe, dans le dix-huitième livre de l'Antiquité, mentionne aussi ces événements dans les termes suivants :
« Un soulèvement se produisit à Alexandrie entre les Juifs domiciliés en ce pays et les Grecs. Trois membres de chaque parti furent choisis et comparurent devant Gaïus. [3] L'un des ambassadeurs alexandrins, Apion, dit beaucoup de mal des Juifs : entres autres accusations, il allégua d'abord qu'ils se souciaient peu de 137 rendre les honneurs dus à César : tandis que tous les sujets de l'empire élevaient des autels et des temples à Gaïus, le traitant en tout comme les dieux, les Juifs seuls pensaient qu'il était déraisonnable de l'honorer par des statues et de jurer par son nom. [4] Apion allégua beaucoup de griefs fort graves, destinés à exciter la colère de Gaïus et assortis à ce but. Philon, le chef de l'ambassade juive, homme très illustre, frère d'Alexandre l'alabarque, habile philosophe, était capable de repousser les accusations. [5] Gaïus lui ferma la bouche et lui ordonna de se retirer : il paraissait du reste fort irrité et sur le point de sévir contre les envoyés juifs. Philon sortit donc, grossièrement outragé, et il dit aux siens qui l'entouraient : « Courage, les paroles et la colère de Gaïus tombent sur nous, mais en réalité il se fait de Dieu un ennemi. »
Voilà ce que rapporte Josèphe.
[6] Philon, dans l'écrit qu'il intitula L'Ambassade, raconte lui-même en détail et d'une façon précise ce qu'il fit dans celte circonstance. Je laisserai la plus grande partie de son récit et je rapporterai seulement ce qui sera nécessaire pour montrer clairement ce qui est arrivé aux Juifs aussitôt et sans tarder à cause de l'attentat contre le Christ.
139 [7] Philon rapporte d'abord que sous Tibère, Séjan très puissant parmi ceux qui entouraient alors l'empereur, mettait tout en œuvre pour détruire tout le peuple juif dans la ville de Rome. En Judée d'autre part, Pilate, sous lequel eut lieu la passion du Sauveur, se permit au temple de Jérusalem, qui existait encore, des choses interdites par la loi juive et excita ainsi les plus grands troubles.
[CHAPITRE VI NOMBREUX MALHEURS ARRIVES AUX JUIFS APRÈS LE MEURTRE DU CHRIST] Après la mort de Tibère, Gaïus obtint l'empire et il fit sentir sa violence à beaucoup de gens, en beaucoup de rencontres, mais il ne nuisit à personne plus qu'à toute la race juive. [2] On peut s'en rendre compte rapidement dans ce passage de Philon dont voici le texte : « Gaïus avait un caractère tout à fait anormal pour tout le monde, mais à un tout autre degré pour la race des Juifs. Il les poursuivait durement de sa haine, s'emparait des oratoires qu'ils avaient dans les
141 villes, à commencer par ceux d'Alexandrie, pour les remplir des images et des statues de sa propre personne; car permettre à d'autres de les y placer c'était bien le faire lui-même. Le temple de la ville sainte, demeuré inviolable jusque là, et jouissant du droit d'asile complet, fut désaffecté et il le changea en son propre sanctuaire qui fut consacré au Nouveau Jupiter Visible, à Gaïus. »
[3] Il arriva aux Juifs d'Alexandrie sous ce prince bien d'autres malheurs qui dépassent ce qu'on en peut raconter. Le même écrivain les a rapportés dans un autre ouvrage qu'il a intitulé Des Vertus. Josèphe s'accorde avec lui pour constater que les calamités qui accablèrent le peuple juif tout entier, commencèrent au temps de Pilate et de leur criminelle entreprise contre le Sauveur. [4] Voici ce qu'il écrit en propres termes au second livre de la Guerre des Juifs :
« Envoyé en Judée par Tibère avec le titre de procurateur, Pilate introduisit à Jérusalem pendant la nuit sous un voile les images de César qu'on appelle enseignes. Avec le jour, cela excita un très grand tumulte parmi les Juifs; ceux-ci en effet s'étant approchés, ils furent frappés de stupéfaction à cette vue ; leurs lois étaient foulées aux pieds, car il était interdit de dresser aucune image dans la ville. »
[5] Si l'on compare ceci avec ce que l'Évangile nous raconte, on verra qu'il fallut peu de temps pour que se retournât contre eux le cri qu'ils poussaient devant le même Pilate et par lequel ils proclamaient qu ils 'avaient pas d'autre roi que César.
143 Le même écrivain nous raconte ensuite en ces fermes un autre malheur qui les atteignit : « Après cela, dit-il, Pilate fit naître une autre sédition. Il s'empara du trésor sacré, appelé Corban. Il voulait s'en servir pour amener l'eau à Jérusalem : elle était à trois cents stades de là. Ce fut la cause d'un soulèvement de la multitude. [7] Lorsque Pilate vint à Jérusalem, les Juifs l'entourèrent en poussant des cris ; mais il avait prévu ce trouble et avait \>ris la précaution de mêler à la foule des soldats armés et vêtus d'habits ordinaires. Ils avaient l'ordre de ne pas se servir de leurs épées, mais de frapper à Coups de bâton les mécontents qui crieraient. Pilate donna lui-même le signal de son siège. Ainsi frappés, 'es Juifs ou bien périssaient sous les coups ou bien s'écrasaient les uns les autres dans le désordre de la fuite. Le peuple, effrayé à la vue du malheur de ceux qui étaient morts, rentra dans le silence. » [8] Le même nous dit qu'il y eut encore beaucoup d'autres révolutions dans la ville même de Jérusalem : il ajoute qu'à partir de cette époque, les séditions, les guerres et les calamités de toutes sortes se succédèrent sans interruption tant à Jérusalem que dans toute la Judée, jusqu'au dernier siège qui arriva sous Vespasien. Voilà comment la justice divine vengea les crimes que les Juifs commirent contre le Christ.
CHAPITRE VII [COMMENT PILATE SE SUICIDA] Il n'est pas à propos d'omettre ce que l'on raconte de Pilate qui vivait au temps du Sauveur. On dit que sous Gaïus, dont nous avons vu l'époque, de tels malheurs fondirent sur lui qu'il devint par force son propre meurtrier et son propre bourreau : la justice divine r»e parut mettre envers lui aucun retard. Ceci nous est raconté par les écrivains grecs qui nous ont laissé la suite des olympiades avec les événements survenus à leur date.
CHAPITRE VIII
[LA FAMINE SOUS CLAUDE] Cependant le règne de Gaïus ne dura pas tout à fait quatre ans et l'empereur Claude lui succéda. Sous ce prince, une famine désola le monde. Même les écrivains éloignée de notre croyance mentionnent le fait dans leurs écrits. La prédiction du prophète Agabus qui se trouve aux Actes des apôtres et qui annonçait ce fléau pour toute la terre, reçut ainsi son accomplissement. [2] Luc parle de celle famine, qui arriva sous Claude, et il raconte 147 que les frères d'Antioche envoyèrent à ceux de Judée par Paul et Barnabé ce que chacun d'eux avait en abondance; et il ajoute :
CHAPITRE IX
[MARTYRE DE L'APÔTRE JACQUES] « En ce temps-là (à savoir sous le règne de Claude), le roi Hérode entreprit de maltraiter quelques membres de l'Église : il fit périr par le glaive Jacques, frère de Jean. » [2] Clément, dans la septième des Hypotyposes, rapporte de ce Jacques un trait digne de mémoire; il l'a appris de la tradition des ancêtres. Celui qui l'avait amené devant le tribunal, l'entendant rendre témoignage, fut ébranlé et confessa lui aussi qu'il était chrétien. « [3] On les emmena, dit-il, tous deux au supplice, et en chemin celui-ci pria Jacques de lui pardonner. L'apôtre réfléchit un instant : « La paix soit avec toi », dit-il, et il l'embrassa. Et ainsi tous deux furent en même temps décapités. » [4] Alors, dit la sainte Écriture, Hérode, ayant vu que la mort de Jacques avait plu aux Juifs, s'attaqua aussi à Pierre, le jeta en prison et peu s'en fallut qu'il ne le fît également mourir. Mais, grâce à une manifestion de Dieu, un ange apparut au captif pendant la nuit et le délivra miraculeusement de ses liens ; 149 l'apôtre était réservé pour le ministère de l'évangile. Telle fut la disposition des événements à l'égard de Pierre.
CHAPITRE X [COMMENT HÉRODE AGRIPPA, POUR AVOIR PERSÉCUTÉ LES APÔTRES ÉPROUVA SUR-LE-CHAMP LA VENGEANCE DIVINE] Le prince reçut sans retard le châtiment de son entreprise contre les apôtres et le ministre vengeur de la divine justice le poursuivit aussitôt. Immédiatement après les avoir persécutés, ainsi que l'apprend le récit des Actes, il partit pour Césarée. Là, un jour de fête solennelle, revêtu d'un magnifique manteau royal, il haranguait la foule du haut d'une tribune. Le peuple entier acclamait son discours et disait entendre, non pas un homme, mais un dieu ; tout à coup, l'Écriture raconte qu'un ange du Seigneur le frappa et il périt rongé par les vers. [2] Il faut remarquer aussi à propos de ce miracle accord qui existe entre l'Écriture sainte et le récit de Josèphe. Dans le dix-neuvième livre de l'Antiquité, ce dernier rend un éclatant témoignage à la vérité et rapporte en ces termes ce fait étonnant :
« [3] Agrippa avait achevé la troisième année de son règne sur toute la Judée et était entré dans Césarée, appelée 151 autrefois Tour de Straton. Il savait qu'on avait institué cette fête pour le salut de César et il y ordonna des pompes en son honneur. Une foule s'y pressait, composée de fonctionnaires de la province et des hommes admis aux honneurs. [4] Au second jour des fêtes, il revêtit un manteau fait entièrement d'un tissu d'argent merveilleux et alla de grand matin à l'amphithéâtre. Alors l'argent enflammé par les rayons du soleil levant se mit à briller avec un éclat tellement surprenant que ceux qui le regardaient en face en étaient effrayés et tremblaient. [5] Bientôt les courtisans lui adressèrent de tous côtés de pernicieuses flatteries, lui donnant le titre de dieu et ajoutant : « Sois-nous propice, » ou encore : « Jusqu'ici, nous t'avons craint comme un homme; mais, dès cette heure, nous confessons que tu as une nature supérieure à celle des mortels. » [6] Le roi ne réprimait ni ne repoussait ces louanges inconvenantes ; mais peu après, levant les yeux, il aperçut un ange posté au-dessus de sa tète. Aussitôt il pensa que ce génie serait l'auteur de sa perte, comme il l'avait été autrefois de son bonheur, et il ressentit une souffrance extrêmement douloureuse.
« [7] Il éprouva des déchirements d'entrailles qui se déclarèrent avec une violence inouïe et subite. Alors il regarda ses amis en disant : « Moi qui suis votre dieu, je reçois déjà l'ordre de quitter la vie. Le destin confond sans tarder vos paroles mensongères. Je suis appelé par vous immortel, au moment même où je suis entraîné par la mort. Mais il faut bien accepter la fatalité comme un dieu le veut. Je n'ai jamais vécu
153 dans la misère, mais dans une grandeur heureuse, » En disant cela, il était tourmenté par l'aiguillon de la douleur. « [8j On s'empressa de le porter au palais et le bruit circula dans toute la ville qu'il était à l'article de la mort. Aussitôt, le peuple avec les femmes et les enfants s'étendirent sur des sacs selon la coutume de leur pays et adressèrent à Dieu des supplications pour le roi : tout retentissait de pleurs et de gémissements. Agrippa couché dans une chambre haute, regarda en bas, vit ces gens prosternés et ne put lui non plus retenir ses larmes. [9] Cinq jours durant, il fut torturé par ces douleurs d'entrailles, puis il mourut dans la cinquante-quatrième année de son âge, la septième de son règne. Il avait en effet tenu le sceptre pendant quatre ans sous l'empereur Gaïus. Pendant les trois premières années, il avait gouverné la tétrarchie de Philippe ; la quatrième, il reçut celle d'Hérode, et régna encore trois ans sous Claude. » (10] Je suis frappé, ici comme ailleurs, de la ressemblance de ce récit de Josèphe avec celui des divines Écritures. Si l'on allègue la différence de nom du roi, le temps et le fait montrent bien qu'il s'agit du même personnage. Il y aura eu une erreur de transcription qui aura changé le nom du prince ou bien celui-ci avait deux noms ainsi que beaucoup d'autres (voy. l'Appendice).
CHAPITRE XI [LE MAGICIEN THEUDAS] Au livre des Actes, Luc nous dit en outre que Gamaliel, dans le conseil tenu au sujet des apôtres, parla d'un Theudas qui parut à cette époque même, prétendit être quelqu'un et fut tué avec tous ceux qu'il avait entraînés. Il n'est pas hors de propos de comparer son récit avec celui de Josèphe. Voici donc ce que cet historien raconte encore en propres termes au livre cité tout à l'heure. « [2] Lorsque Fadus gouvernait la Judée, un magicien du nom de Theudas persuada à une foule de gens de prendre leurs biens avec eux et de le suivre vers le Jourdain : il se disait prophète, à son commandement les eaux du fleuve devaient se diviser et leur laisser un chemin facile. Par ces discours, il en séduisit un grand nombre. [3] Fadus ne les laissa pas jouir de leur folie ; il expédia un détachement de cavaliers qui fondirent sur eux à l'improviste, en tuèrent beaucoup et firent un grand nombre de prisonniers. Theudas était de ces derniers; on lui coupa la tête et on l'apporta à Jérusalem. » Josèphe relate ensuite la famine qui arriva sous Claude, il le fait en ces termes :
157 CHAPITRE XII [HÉLÈNE REINE DES ADIABENIENS] « Sous ces procurateurs, dit-il, il y eut la grande famine de Judée, pendant laquelle la reine Hélène acheta à grands frais du blé en Égypte et le fit distribuer à ceux qui en manquaient. » [2] Ceci s'accorde encore avec le récit des Actes des Apôtres où nous voyons que les disciples d'Antioche fixèrent, chacun selon ses moyens, ce qu'ils pouvaient envoyer à ceux de la Judée. Les secours furent en effet portés aux anciens par l'intermédiaire de Barnabé et de Paul. [3] On trouve encore aujourd'hui des stèles remarquables de cette Hélène dont parle Josèphe, dans les faubourgs de la ville qui porte aujourd'hui le nom d'Aelia. Il y est dit qu'elle a régné sur la nation des Adiabéniens.
CHAPITRE XIII [ SIMON LE MAGE]
Mais la foi à notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ se répandait déjà chez tous les hommes : l'ennemi de leur salut s'efforça de la devancer dans la ville des Césars pour 159 s'en emparer. Il y conduisit Simon dont nous avons déjà parié, et grâce aux habiles supercheries de cet homme qu'il secondait, it entraîna dans l'erreur un grand nombre de Romains. [2] Nous tenons ceci de Justin qui vécut peu après les apôtres et s'illustra dans l'exposition de notre doctrine. Je dirai de lui en temps opportun ce qui convient. Voici ce qu'il dit dans sa première apologie de notre doctrine adressée à Antonio (voy. l'Appendice) :
[3] « Après l'ascension du Seigneur au ciel les démons inspirèrent à certains hommes de se dire dieux. Non seulement vous ne les avez pas poursuivis, mais vous leur avez décerné des honneurs. Simon, samaritain du bourg de Gitthon, qui sous l'empereur Claude faisait, avec l'aide des démons, des merveilles de magie a été regardé comme dieu dans votre ville impériale de Rome. Il a été honoré d'une statue comme une divinité, sur Tibre, entre les deux ponts, avec cette inscription latine « Simoni Deo sancto », c'est-à-dire « A Simon Dieu saint. » [4] Presque tous les Samaritains et quelques-uns chez d'autres peuples croient en lui et l'adorent comme leur premier dieu. Ils appellent sa première pensée une certaine Hélène qui le suivait alors partout et qui auparavant était attachée à une maison de débauches, à Tyr en Phénicie. »
161 [5] Voilà ce que dit Justin, et Irénée est d'accord avec lui. Au premier livre de son ouvrage Contre les hérésies, il expose ce qu'était cet homme aussi bien que sa doctrine impie et sacrilège. Mais il est superflu de le rapporter ici. Il est loisible à qui le voudra de trouver encore ce qui concerne chacun des hérésiarques qui vinrent après lui avec leur début, leur vie, les principes de leurs dogmes mensongers et leurs entreprises à eux tous; tout cela dans le livre indiqué d'Irénée est traité avec soin. [6] Nous y apprenons que Simon fut le premier chef de toute hérésie; ceux qui, depuis cette époque jusqu'à nos jours, suivent son erreur, feignent de pratiquer la philosophie des chrétiens faite de tempérance et si célèbre auprès de tous pour la pureté qu'elle impose à la vie ; mais ils retombent bientôt dans le culte superstitieux des idoles qu'ils avaient paru laisser. Ils vénèrent les écrits et les images de Simon et d'Hélène, sa compagne, dont nous avons parlé ; à tous les deux ils témoignent leur culte par l'usage de l'encens, des sacrifices et des libations. [7] Quant à leurs pratiques plus secrètes dont le seul récit, disent-ils, étonne et, selon l'expression consacrée chez eux, produit la stupeur (voy. l'Appendice), elles sont en effet vraiment stupéfiantes, pleines d'égarement d'esprit et de folie. Non seulement leur nature ne permet pas d'en donner la description, mais quiconque se respecte ne peut les raconter de vive voix tant l'obscénité et l'indicible y dépasse les bornes. [8j Tout ce qu'on
163 peut imaginer de plus honteux et de plus souillé a été dépassé par l'abominable hérésie de ces gens qui abusent de misérables femmes chargées véritablement de toutes les turpitudes.
CHAPITRE XIV
[PRÉDICATION DE L'APÔTRE PIERRE A ROME]
Le père et l'artisan de tous ces maux fut Simon, A cette époque la puissance malfaisante, haineuse du bien, et ennemie du salut des hommes, le suscita comme on digne adversaire des grands et saints apôtres de notre Sauveur. [2j Mais la grâce divine et supracéleste fut l'auxiliaire de ses serviteurs; dès qu'ils parurent et se montrèrent, elle éteignit au plus vile les flammes allumées par le méchant et se servit d'eux pour abaisser et détruire tout orgueil qui s'élève contre la science de Dieu. [3j Aussi bien, en ces temps apostoliques, aucune machination ne se produisit de la part de Simon, non plus d'aucun autre alors. L'éclat de la vérité subjuguait et dominait tout. Le Verbe de Dieu lui-même venait de luire divinement sur les hommes, il était dans toute sa force sur la terre et il régnait dans ses 165 propres apôtres. [4] Alors le magicien dont nous parlons eut les yeux de l'esprit éblouis comme par une lumière divine et miraculeuse, dès qu'en Judée il fut convaincu de ses entreprises criminelles par l'apôtre Pierre : il fit donc un grand voyage d'outre-mer et s'enfuit d'Orient en Occident, croyant que lù seulement il pourrait vivre à sa guise.
[5] Il vint à Rome et la puissance qui était établie dans cette ville l'y assista pour de grands prodiges. Ses affaires allèrent rapidement si bien qu'il fut, ainsi qu'un dieu, honoré d'une statue par les gens de ce pays.
[6] Sa prospérité ne fut pas de longue durée ; tout au début du même règne de Claude, la Providence divine dans son entière bonté et son amour immense pour les hommes, conduisit par la main à Rome, comme contre ce fléau du monde, Pierre, le courageux et grand apôtre qui surpassait tous les autres par sa vertu : ainsi qu'un vaillant capitaine des armées de Dieu, il venait muni d'armes célestes et apportait d'Orient aux hommes d'Occident la marchandise précieuse de la lumière spirituelle. Il prêcha la lumière elle-même et le Verbe sauveur des âmes, annonçant le royaume des cieux.
CHAPITRE XV
[L'ÉVANGILE DE MARC] La parole de Dieu se répandait ainsi chez les Romains et la puissance de Simon s'éteignit et disparut aussitôt avec lui. Mais la lumière de la religion brilla d'un tel éclat dans l'esprit des auditeurs de Pierre que ce ne leur fut pas suffisant d'avoir entendu seulement l'exposé oral de cette prédication divine. Ils firent toutes sortes d'instances auprès de Marc, l'auteur de l'Évangile qui nous est parvenu et le compagnon de Pierre, pour qu'il leur laissât un livre qui leur fût un mémorial de l'enseignement donné de vive voix par l'apôtre, et ils ne cessèrent leurs demandes qu'après avoir été exaucés. Ils furent ainsi la cause de la rédaction de l'Évangile selon Marc. [2] Pierre connut, dit-on, le fait par une révélation de l'Esprit et il se réjouit d'un pareil zèle : il autorisa l'usage de ce livre pour la lecture dans les églises. Clément rapporte ceci dans sa sixième Hypotypose et l'évêque d'Hiérapolis, Papias, le confirme de son propre témoignage. 169 Pierre fait mention de Marc dans la première épître qu'il composa, dit-on, à Rome même : il l'indique du reste en appelant cette ville du nom métaphorique de Babylone dans ce passage : « L'église élue avec vous de Babylone vous salue, ainsi que Marc mon fils ».
CHAPITRE XVI [MARC LE PREMIER PRÊCHA LA CONNAISSANCE DU CHRIST EN ÉGYPTE] On raconte que ce même Marc fut le premier envoyé en Égypte ; il y prêcha l'évangile qu'il avait écrit et établit des églises d'abord à Alexandrie même. [2] Dès le début le nombre des croyants parmi les hommes et les femmes y fut si grand, leur manière de vivre si conforme à la sagesse et si austère que Philon jugea à propos de raconter leurs occupations., leurs assemblées, leurs repas et tout leur train de vie.
CHAPITRE XVII
[CE QUE PHILON RACONTE DES ASCÈTES D'EGYPTE]
Sous le règne de Claude, Philon serait, dit-on, venu Rome et entré en relations avec Pierre qui y prêchait alors. Le fait ne serait pas invraisemblable ; car la dissertation dont nous parlons, entreprise par lui dans la suite et après un certain temps, expose clairement les les de l'Église qui sont en vigueur de nos jours encore parmi nous. [2] Au reste, quand il décrit, avec toute l'exactitude possible, la vie de nos ascètes, il paraît avec évidence non seulement connaître, mais approuver, préconiser et vénérer ces hommes apostoliques dont il est le contemporain : ils étaient, semble-t-il, de race hébraïque; car ils observaient encore assez complètement à la manière juive la plupart des coutumes anciennes. [3] Philon assure d'abord que, dans le livre qu'il a écrit De la vie contemplative ou des suppliants, il n'a rien ajouté à ce qu'il devait raconter, qui soit en dehors de vérité ou qui vienne de lui même. Il dit qu'on les nommait Thérapeutes ; et Thérapeutrides, les femmes qui habitaient avec eux. Puis, il donne les motifs de celte appellation, qui leur fut donnée soit parce qu'ils soignaient et guérissaient les âmes de ceux qui allaient eux, les délivrant, ainsi que des médecins, des
171 souffrances du vice, soit en raison des soins chastes et purs et du culte qu'ils rendaient à la divinité. [4] Du reste que Philon les ait désignés par ce terme qui répondait parfaitement à leurs occupations, ou qu'en fait, on les ait appelés d'abord ainsi dès le début, le nom de chrétiens n'étant pas en usage partout, il est inutile de s'y arrêter. [5] Philon rapporte donc que d'abord ils renonçaient à leurs biens. Il dit que ceux qui s'adonnaient à cette philosophie, transféraient d'abord leur fortune à leurs parents ; puis, une fois libres de tous les soucis du siècle, ils sortaient des villes et allaient habiter des champs à l'écart et des jardins. Ils étaient persuadés que la compagnie d'hommes différents d'eux-mêmes leur était inutile et [illisible. Ils faisaient alors cela ainsi, comme il convient, avec une foi généreuse et très ardente s'exerça ni â imiter la vie des prophètes. [6| Le livre des Actes des Apôtres qui est reçu de tous, porte d'ailleurs que tous les disciples des apôtres vendaient, eux aussi, leur fortune et leurs biens et les distribuaient à chacun selon ses besoins, tellement qu'il n'y avait aucun indigent parmi eux. Ceux qui possédaient des terres ou des maisons, dit l'Écriture, les vendaient et venaient eu déposer le prix aux pieds des apôtres pour que la répartition en fût faite à chacun, selon qu'il était nécessaire.
[7] Philon rend le même témoignage de ces thérapeutes en question et voici textuellement ce qu'il ajoute :
175 « Il y a de ces hommes en beaucoup de pays de la terre et il fallait que les barbares eussent part à ce bien parfait aussi bien que les Grecs. Mais c'est en Égypte qu'ils sont le plus nombreux ; ils sont répandus dans chacune des divisions appelées nomes, et surtout aux environs d'Alexandrie. [8] Les meilleurs d'entre ceux de tous les pays sont envoyés en colonie dans un pays tout à fait approprié et qui est comme la patrie des thérapeutes. Il est situé au delà du lac Maréotis, sur une butte de faible élévation. Cet endroit leur convient admirablement, aussi bien à cause de la sécurité qu'il présente que pour la salubrité du climat. »
[9] Philon décrit ensuite leurs maisons et voici ce qu'il dit des églises de leur pays : « Dans chaque demeure, il y a un oratoire appelé maison religieuse et monastère. C'est là que les thérapeutes se retirent pour accomplir seuls les mystères de leur sainte vie. Us n'apportent avec eux ni boisson, ni vivres, ni rien de tout ce qui est nécessaire aux besoins du corps, mais les lois, les oracles rendus par les prophètes, les hymnes et les autres choses qui peuvent les aider à augmenter et à perfectionner leur science et leur piété. »
Plus loin il ajoute :
« [10] Le temps qui s'écoule de l'aube au crépuscule est celui de l'ascèse. Ils lisent les saints livres et philosophent sur les doctrines de leurs ancêtres d'après la méthode allégorique. Ils pensent en effet que la parole elle-même est le symbole des choses cachées qui se manifestent dans
177 l'allégorie. [11] Ils ont aussi des ouvrages d'hommes anciens qui furent les premiers chefs de leur secte et qui ont laissé de nombreux monuments de leur système sous forme d'allégorie. Ils s'en servent comme de modèles et imitent leur genre de philosophie. »
[12] Un tel langage paraît bien être celui d'un homme qui les aurait entendus expliquer les saintes Écritures. Ce qu'il appelle les livres des anciens est peut-être vraisemblablement les évangiles et les écrits des apôtres, ainsi que certaines expositions des anciens prophètes, telles qu'on en trouve dans l'Épître aux Hébreux et les nombreuses autres lettres de Paul. [13] Quant aux psaumes nouveaux qu'ils composent, voici ce que Philon en écrit tout aussitôt :
« Ils ne se contentent pas de méditer, ils composent des chants et des hymnes à Dieu, en divers mètres et sur diverses mélodies, ne choisissant du reste forcément que des nombres très graves. »
[14] Philon raconte encore beaucoup d'autres particularités dans ce même ouvrage; il m'a paru nécessaire de choisir celles où l'on peut saisir le caractère de la vie ecclésiastique. [15] S'il paraît à quelqu'un que cette description ne s'applique pas au genre de vie évangélique, mais qu'elle peut convenir à d'autres qu'à ceux qui ont été indiqués, ce qu'en dit ensuite Philon le persuadera. Il y a là un témoignage irréfragable pour tout homme de sens droit. Voici ce qu'il écrit :
179 [16] « Ils jettent d'abord dans l'âme, comme un fondement, la tempérance, et élèvent ensuite l'édifice des autres vertus. Personne parmi eux ne mange ni ne boit avant le coucher du soleil; ils pensent que le temps de la lumière est celui de la philosophie et que celui des ténèbres convient aux nécessités du corps : à celle-là,, ils consacrent [le jour ; aux autres, une courte partie de la nuit. [17] Quelques-uns même ne pensent à prendre des aliments que tous les trois jours, tant est grand leur désir de la science. Certains sont dans une telle joie et une telle jouissance, quand ils se nourrissent de la sagesse qui leur présente ses principes, avec abondance et sans compter, qu'ils passent presque un temps double sans manger, et c'est à peine s'ils goûtent à des mets nécessaires tous les six jours. »
Il nous semble que ces paroles montrent d'une façon claire et indiscutable que Philon a parlé de nos coreligionnaires. [18] Si toutefois quelqu'un résiste encore à l'admettre, voici des preuves plus évidentes qui auront raison de son obstination, parce qu'elles ne peuvent avoir de fondement que dans la religion des chrétiens qu'inspire l'Évangile. [19] Car il ajoute qu'il y a parmi ceux dont il est question, des femmes, mais elles sont la plupart arrivées à la vieillesse et ont gardé la virginité. La chasteté n'est pas pour elles une contrainte, comme pour certaines prêtresses grecques ; elles la conservent par libre choix et parce qu'elles désirent et recherchent la sagesse ; le désir d'en vivre leur a fait se refuser les joies du corps. Elles se perpétuent, non point par une descendance périssable, mais par des rejetons immortels que l'âme éprise de Pieu peut seule enfanter. 181 [20] Plus loin, il dit encore plus expressément :
« L'explication des saintes lettres se fait chez eux par des figures et des allégories. Pour eux, la loi tout entière ressemble à un être vivant; l'arrangement des paroles est le corps, l'âme est le sens invisible qui se cache dessous les mots : c'est celui-ci que cette secte cherche avant tout à contempler, essayant de découvrir dans le miroir des mots la merveilleuse beauté de la pensée qui s'y reflète. »
[21] Qu'est-il besoin de parler encore de leurs assemblées dans un même lieu et des occupations des hommes, séparées de celles des femmes, mais réunies chacune dans un même endroit? Qu'est-il besoin de rappeler leurs exercices? Ils sont encore de nos jours en usage parmi nous. Nous nous y adonnons surtout au temps de la passion du Sauveur, que nous passons dans le jeûne, les veilles et la méditation des saintes Écritures. [22] Dans ce que l'auteur dont nous parlons rapporte, nous trouvons très exactement, la même coutume que nous seuls observons jusqu'à maintenant. Il raconte les veillées de la grande fête et les exercices qu'on y pratique, les hymnes que nous avons l'habitude de chanter; il dit que l'un d'eux chante seul en gardant avec soin le rythme, et que les autres l'écoulent en silence et ne chantent après lui que la fin des hymnes. Ces jours-là, ils couchent par terre sur une natte; ils ne boivent absolument pas de vin, ainsi que l'affirme expressément Philon ; ils s'abstiennent de toute espèce de viandes : l'eau est leur seul breuvage et, avec leur pain, ils ne prennent que du sel et de l'hysope. [23] Philon décrit
183 en outre l'ordre de préséance des ministres du culte ecclésiastique ; il dit les fonctions du diacre et la présidence de l'évêque élevé au-dessus de tous. Quiconque au reste désire examiner avec précision ce sujet, pourra s'en instruire dans les livres de notre écrivain. [24] Mais que Philon ait pensé aux premiers prédicateurs de la doctrine évangélique et aux institutions établies dès l'origine par les apôtres, c'est évident pour tous.
CHAPITRE XVIII [LIVRES DE PHILON PARVENUS JUSQU'A NOUS]
Écrivain abondant, large dans ses conceptions, élevé et sublime dans ses théories sur l'Écriture, Philon a élaboré l'exposition variée et ingénieuse des livres sacrés. Il a d'abord expliqué avec suite et ordre le récit de la Genèse dans un ouvrage intitulé Allégorie des lois saintes, puis, il a traité à part et en détail les questions dé certains chapitres de la Bible, proposant et résolvant les difficultés; il a conséquemment appelé son ouvrage : Problèmes et solutions sur la Genèse et l'Exode. [2] En outre, on a de lui des écrits sur diverses questions particulières. Tels sont les deux livres Sur l'Agriculture, autant Sur l'Ivresse; d'autres qui portent des titres divers assortis à leur sujet : tels le traité Sur ce qu'un esprit sobre désire et 185 déteste et Sur la confusion des langues; l'écrit Sur la fuite et l'invention ; l'écrit Du groupement pour la formation de la jeunesse ; Quel est l'héritier des choses divines ou De la division en parties égales et inégales ; Des trois vertus que Moïse a décrites avec d'autres. [3] En outre : un traité Sur les changements de noms et leurs causes, dans lequel il dit avoir écrit aussi un ouvrage Sur les Testaments, livres I et II. [4] On a encore de lui De l'émigration et De la vie du Sage parfait selon la justice ou des lois non écrites; Des géants ou de l'immutabilité divine ; Que les songes, selon Moïse, viennent de Dieu, livres I, II, III, IV, V. Telles sont les œuvres qui sont venues jusqu'à nous de celles Sur la Genèse. [5] Concernant l'Exode, nous connaissons des livres de Questions et réponses, I, II, III, IV, V ; le traité Sur le tabernacle, celui Du Décalogue ; Sur les lois particulières qui concordent avec les points principaux des dix commandements, I, II, III, IV ; Sur les animaux des sacrifices et quelles sont les espèces de sacrifices ; Sur les affirmations de la loi concernant les récompenses des bons, les peines et malédictions réservées aux méchants.
[6] En outre de tous ces écrits, on cite encore de lui d'autres ouvrages d'un seul livre comme : Sur sa providence, le discours composé par lui Sur les Juifs, Le politique, et encore Alexandre ou que les animaux muets ont une raison ; de plus, le traité sur Quiconque pèche est esclave, avec la suite, Quiconque est vertueux est libre. 187 [7] Après ces ouvrages il a composé : De la vie contemplative ou des suppliants, d'après lequel nous avons exposé ce qui concerne la vie des hommes apostoliques. Les interprétations des noms hébreux qui se trouvent dans la loi et les prophètes lui sont attribuées comme son œuvre. [8] Philon étant venu à Rome sous Gaïus raconta les impiétés de ce prince dans un écrit qu'il intitula avec finesse et ironie Des vertus. On dit que, sous le règne de Claude, il lut son œuvre en plein Sénat ; on l'admira tellement qu'on fit à ses ouvrages l'honneur de les admettre dans les bibliothèques. [9] A cette époque, comme Paul achevait sa tournée de Jérusalem jusqu'en Illyricum. Claude chassait les Juifs de Rome. Aussi Aquila et Priscille avec leurs compagnons juifs en étant sortis, débarquèrent en Asie. Ils y rencontrèrent Paul et demeurèrent avec lui, tandis qu'il affermissait les fondements des églises qu'il avait récemment établies. Voilà ce que nous apprend le texte sacré des Actes.
189 CHAPITRE XIX [MALHEURS ARRIVÉS AUX JUIFS A JÉRUSALEM LE JOUR DE PAQUES] Claude régnait encore lorsqu'au moment de la fête de Pâques, il se produisit à Jérusalem une sédition et un tumulte tellement épouvantable que, seulement des Juifs qui se bousculaient aux portes du temple, trente mille périrent en s'écrasant les uns les autres ; la fête devint un deuil pour la nation et un sujet de larmes pour chaque famille. C'est ce que dit textuellement Josèphe. [2] Claude établit roi des Juifs Agrippa, fils d'Agrippa, et envoya Félix comme procurateur de tout le pays de Samarie et de Galilée, et en outre du pays appelé Pérée. Pour lui, après treize années et huit mois de règne, laissant Néron comme successeur, il mourut.
CHAPITRE XX [CE QUI ARRIVA A JÉRUSALEM SOUS NÉRON]
Sous le règne de Néron, tandis que Félix gouvernait Judée, la discorde s'éleva parmi les prêtres : Josèphe le décrit encore en ces termes dans le vingtième livre des Antiquités.
191 « [2] Les grands prêtres entrèrent en lutte contre les prêtres et les premiers citoyens de Jérusalem. Chacun d'eux s'étant fait une garde des hommes les plus hardis et les plus entreprenants marchait à leur tête ; et c'était à chaque rencontre une grêle d'insultes et de pierres. Il n'y avait personne pour s'opposer à ces rixes ; mais, comme dans une ville sans magistrats, elles avaient lieu en toute liberté. [3] Les grands prêtres portaient l'impudence et l'audace jusqu'à oser envoyer leurs serviteurs pour enlever dans les granges les dîmes qui étaient dues aux prêtres. Il arriva même qu'on vit mourir de faim ceux d'entre eux qui étaient pauvres. A ce point l'emportait sur tout droit la violence des séditieux ».
[4] Le même écrivain raconte encore qu'à cette époque une espèce de brigands se forma à Jérusalem, qui en plein jour et en pleine ville, selon son expression, tuaient ceux qu'ils rencontraient, [5] C'était surtout aux jours de fête qu'ils se mêlaient à la foule. Ils tenaient cachées sous leurs habits des épées courtes avec lesquelles ils frappaient les personnes étrangères à leur parti (voy. l'Appendice). Aussitôt que celles-ci tombaient, parmi ceux qui s'indignaient, se trouvaient les meurtriers, et grâce à cette apparence honnête ils demeuraient tout à fait introuvables. [6] Sous leurs coups tomba d'abord le grand prêtre Jonathan, et après lui, chaque jour, beaucoup périrent. La peur fut encore plus pénible que le mal ; car chacun, comme dans une guerre, attendait la mort d'un moment à l'autre.
193 CHAPITRE XXI
[DE L'ÉGYPTIEN DONT PARLENT LES ACTES DES APÔTRES] Ensuite, après d'autres choses, Josèphe ajoute : « L'Égyptien faux prophète fit encore plus de mal aux Juifs. C'était un magicien qui arriva dans le pays et fit croire qu'il était prophète ; il rassembla environ trente mille dupes et les amena du désert sur le mont des Oliviers. De là, il était capable d'aller forcer Jérusalem de réduire la garnison romaine et d'asservir le peuple avec l'aide des gens armés qu'il commandait cl pouvait lancer contre la ville (voy. l'Appendice). [2] Félix para le coup. Il fit marcher contre lui les soldats romains ; le peuple entier lui prêta main-forte pour cette œuvre de défense. Le combat eut lieu ; l'Égyptien s'enfuit avec peu de gens, la plupart de ses partisans furent tués ou faits prisonniers. » [3] Ceci est raconté par Josèphe au second livre de son Histoire. Il est à propos de rapprocher de ce récit concernant l'Égyptien, ce qui se trouve aux Actes des apôtres; on y lit les paroles dites à Paul par le tribun qui était à Jérusalem sous le gouvernement de Félix, lorsque la multitude des Juifs s'était soulevée contre l'apôtre : « N'es-tu pas l'Égyptien qui s'est levé il y a quelque temps et a emmené au désert quatre mille sicaires ?» Voilà ce qui s'est passé sous Félix.
195 CHAPITRE XXII [PAUL ENVOYÉ DE JUDÉE A ROME COMME PRISONNIER, SE LAVÉ ET EST ABSOUS DE TOUTE ACCUSATION]
Néron envoya un successeur à Félix dans la personne de Festus ; c'est devant ce magistrat que Paul se défendit et c'est par lui qu'il fut dirigé vers Rome comme prisonnier. Aristarque était avec lui ; l'apôtre l'appelle à bon droit son compagnon de captivité, dans un passage de ses épîtres. Luc, celui qui nous a transmis par écrit les Actes des Apôtres, arrête son récit à cette époque : il dit que Paul, arrivé à Rome, y demeura libre pendant deux années entières, et y prêcha sans obstacle la parole de Dieu. [2] Après avoir plaidé sa cause, l'apôtre, dit-on, partit de nouveau pour exercer son ministère évangélique ; puis il revint une seconde fois dans la ville impériale où il termina sa vie par le martyre. C'est alors que, de sa prison, il écrivit à Timothée sa seconde lettre, dans laquelle il fait allusion tout ensemble à sa première défense et à sa fin prochaine. [3] Voici, du reste, son propre témoignage : « Dans ma première défense, dit-il, personne ne m'a assisté et tous m'ont abandonné. Que cette défaillance ne leur soit pas compté. Le Seigneur a été avec moi et m'a fortifié, afin que, par moi, la prédication fût achevée, et que tous les peuples i'entendissent, et j'ai été délivré de la gueule du lion. » [4] Paul établit clairement ainsi, que, la pre- 197 mière fois, il a été arraché de la gueule du lion pour qu'il pût remplir sa mission d'apôtre : le lion dont il parle est vraisemblablement Néron ; il le désigne sous ce nom à cause de sa cruauté. Un peu plus loin, il ne dit plus rien d'analogue à « il m'arrachera de la gueule du lion », car l'Esprit lui fait voir que sa fin ne tardera guère. [5] C'est pourquoi après ces paroles : « Et je fus arraché de la gueule du lion », il ajoute : « Le Seigneur me délivrera de toute œuvre mauvaise et me sauvera dans son céleste royaume », indiquant ainsi que son martyre était très proche. Dans le même écrit, il l'annonce plus nettement, disant : « J'ai déjà reçu la libation et le moment de ma délivrance est proche ».[6] Il déclare du reste dans cette seconde épître à Timothée que Luc seul est avec lui lorsqu'il écrit, mais il ne parle pas de lui pour sa première défense. C'est vraisemblablement pour ce motif que celui-ci a arrêté à celle époque le récit des Actes, ne voulant faire le récit que jusque au temps où il vécut avec Paul.
[7] Je dis ceci pour qu'on ne fixe pas le martyre de l'apôtre au moment où Luc nous le montre séjournant à Rome. [8] Il est du reste à croire qu'au début de son règne, Néron étant d'un naturel plus doux, admit plus facilement la justification que Paul lui présenta delà doctrine ; mais, venu plus lard à des audaces criminelles, il en fil sentir les effets aux apôtres comme du reste à tout le monde.
199 CHAPITRE XXIII [COMMENT JACQUES, APPELÉ LE FRÈRE DU SEIGNEUR, FUT MARTYR]
Paul en avait appelé à César, et Festus l'avait envoyé à Rome : ainsi fut trompé l'espoir des Juifs et rendu vaine l'embûche qu'ils avaient dressée contre l'apôtre, Ils tournèrent alors leur fureur contre Jacques, le frère du Seigneur, qui occupait alors le siège épiscopal de Jérusalem qu'il avait reçu des apôtres. Voici . ce qu'ils entreprirent contre lui. [2] Ils le firent venir et, devant tout le peuple, lui demandèrent de renoncer à la foi au Christ. A la surprise de tous, il parla devant la multitude avec une liberté entière et une indépendance qui dépassait de beaucoup leur attente ; il confessa que Jésus notre Sauveur et Seigneur était le fils de Dieu. Un pareil témoignage, rendu par un tel homme, leur fut insupportable ; car. auprès de tous, il avait la réputation d'être un juste hors de pair, pour la sagesse et la piété de sa vie. Ils le mirent à mort, profitant pour le faire de l'absence de gouverneur; car Festus venait justement alors de mourir en Judée. Cet attentat fut donc commis en dehors de toute autorisation et de tout contrôle d'un procurateur.
[3] Les circonstances de la mort de Jacques ont été 201 déjà indiquées dans une citation de Clément. Celui-ci raconte qu'il fut précipité du haut du temple et tué à coups de bâton. Hégésippe, qui appartient à la première succession des apôtres, expose avec la plus grande exactitude ce qui concerne Jacques, dans le cinquième livre de ses Mémoires (voy. l'Appendice). Voici ce qu'il en dit : « [4] Jacques, le frère du Seigneur, reçut l'administration de l'église avec les apôtres. Depuis les temps du Christ jusqu'à nous, il a été surnommé le juste parce que beaucoup s'appelaient Jacques. [5] Il fut sanctifié dès le sein de sa mère : il ne buvait ni vin ni boisson enivrante, ne mangeait rien qui ait eu vie ; le rasoir n'avait jamais passé sur sa tête ; il ne se faisait jamais oindre et s'abstenait des bains. [6] A lui seul il était permis d'entrer dans le sanctuaire; car ses habits n'étaient pas de laine, mais de lin. Il entrait seul dans le temple et ou l'y trouvait à genoux demandant pardon pour le peuple. La peau de ses genoux était devenue dure comme celle des chameaux, parce qu'il était constamment prosterné adorant Dieu et demandant pardon pour le peuple. [7] Son éminente justice du reste le faisait appeler le Juste et Oblias, c'est-à-dire en grec rempart du peuple et justice, selon que les prophètes le montrent à son sujet. [8] Certains membres des sectes, qui existaient au nombre de sept dans le peuple juif, et dont nous avons parlé plus haut, (dans les Mémoires), deman- 203 èrent à Jacques quelle était la porte de Jésus. Il répondit que Jésus était le Sauveur. [9] Quelques-uns d'entre eux se laissèrent convaincre qu'il était le Christ, mais les sectes susdites ne voulurent pas croire qu'il fût ressuscité, ni qu'il dût venir pour rendre à chacun selon ses œuvres (voy. l'Appendice) ; en tout cas ceux qui avaient la foi, la tenaient de Jacques.
« [10] Beaucoup donc, et même des chefs, croyaient.
Il en résulta un grand émoi parmi les Juifs, les scribes et les pharisiens : « Il y a danger, disaient-ils, que la » masse de la nation ne place son attente en Jésus le Christ. » Ils allèrent donc trouver Jacques et l'abordèrent en ces termes : « Nous t'en prions, retiens le peuple; car il se fourvoie sur Jésus en pensant que c'est le Christ. Nous t'engageons à parler de Jésus à tous ceux qui viennent pour le jour de Pâques; nous te croyons tous, et nous rendons témoignage avec tout le peuple que tu es juste el n'as point d'égard aux personnes. [11| Persuade donc à la multitude de ne point s'égarer au sujet de Jésus ; car tout le peuple et nous tous, nous te croyons. Tiens toi sur le faîte du temple ; tu seras en vue de tous et tes paroles seront entendues de tout le peuple. » Car, cause de la pâque, toutes les tribus et même les gentils se rassemblent.
[12] Les susdits scribes et pharisiens placèrent donc Jacques sur le pinacle du temple el ils lui crièrent ces paroles : « Juste que tous nous devons croire, puisque le peuple s'abuse à la suite de Jésus le crucifié, dis-nous quelle est la porte de Jésus. » [13] Il répondit d'une
205 voix forte : « Pourquoi m'interrogez-vous sur le Fils de l'homme? Il est assis au ciel, à la droite de la grande puissance et il doit venir sur les nuées du ciel » Un grand nombre entièrement convaincus, dociles au témoignage de Jacques, disaient : « Hosanna au fils de David ! » Alors par contre les mêmes scribes et pharisiens se dirent les uns aux antres : « Nous avons mal fait de procurer à Jésus un pareil témoignage; montons, précipitons cet homme; on aura peur et on ne croira plus en lui ». [15] Ils se mirent à crier : « Oh, oh, même le juste s'est égaré » ; et ils accomplirent la parole d'Isaïe dans l'Écriture : « Enlevons le juste parce qu'il nous est insupportable ; alors ils mangeront le produit de leurs oeuvres ». Ils montèrent donc et précipitèrent le juste. [16] ils se dirent les uns aux autres : « Lapidons Jacques le juste » , et ils commencèrent à le lapider ; car il n'était pas mort de sa chute. Mais celui-ci se retourna, se mit à genoux et dit : « Ο Seigneur, Dieu et Père, je t'en prie, pardonne-leur, ils ne savent ce qu'ils font. » [17]
Cependant ils l'accablaient de pierres; et un des prêtres, des fils de Rechab, fils de Rechabim auxquels le prophète Jérémie a rendu témoignage, s'écriait: « Arrêtez, que faites-vous? Le juste prie pour vous. » Alors un foulon qui se trouvait parmi eux prit le bâton avec lequel il foulait les étoffes et frappa 207 le juste à la tête. Ce fut ainsi que Jacques fut martyrisé. On l'ensevelit sur place près du temple, où l'on voit encore aujourd'hui s'élever son monument. Il ail donné aux Juifs et aux Grecs le témoignage véridique que Jésus est le Christ. Et bientôt après, Vespasien les assiégea. »
[19] Voilà ce qu'Hégésippe raconte au long, s'accordant, du reste, avec Clément. Jacques était si admirable et si vanté de tous pour sa justice, que les gens sensés parmi les Juifs pensèrent que son martyre fut la cause du siège qui suivit immédiatement : ils crurent qu'une pareille calamité n'avait d'autre raison que ce sacrilège audacieux. [20] Josèphe n'hésite pas du reste à se rangera cet avis, et en témoigne en ces termes :
« Ces malheurs, écrit-il, arrivèrent aux Juifs à l'occasion du crime qu'ils commirent contre Jacques le juste : il était frère de Jésus qu'on appelle le Christ, et les Juifs le mirent à mort malgré sa justice éminente. »
[21] Il raconte aussi sa mort au vingtième livre de ses Antiquités.
Voici ses paroles :
« César, à la nouvelle de la mort de Festus, envoya Albinus en Judée comme gouverneur. Ananos le jeune, que nous avons dit avoir reçu le souverain pontifical, était d'un caractère audacieux et absolument entrepre- 209 nant ; il appartenait à la secte des Sadducéens, dans les jugements la plus cruelle de toutes parmi les Juifs, ainsi que nous l'avons déjà montré. [22] Ananos, avec ces dispositions, vit dans la mort de Festus une occasion favorable; tandis qu'Albinus était encore en route, il réunit une assemblée de juges, fit comparaître devant eux le frère de Jésus dit le Christ, appelé Jacques, avec quelques autres, accusés comme lui de transgresser la loi, et les condamna à être lapidés. [23] Tous les esprits modérés qui se trouvaient dans la ville, et les stricts observateurs des lois virent cet excès avec peine et ils envoyèrent en secret des messagers au roi pour le prier d'interdire à Ananos une pareille manière d'agir et l'informer qu'il n'avait jusqu'alors rien fait de bon. Quelques-uns d'entre eux allèrent du reste à la rencontre d'Albinus, qui arrivait d'Alexandrie, et lui dirent qu'Ananos n'avait pas le pouvoir de convoquer le tribunal sans son consentement. [24] Le gouverneur crut ce qu'on lui disait. Il écrivit avec colère à Ananos et le menaça de le punir. De son côté, le roi Agrippa lui enleva à cause de cela le souverain pontifical, qu'il exerçait depuis trois mois, et mil à sa place Jésus, fils de Damaeas. »
Voilà ce que l'on raconte de Jacques auquel on attribue la première des épître appelées catholiques. [25] Mais il faut sa voir qu'elle n'est pas authentique. Peu d'anciens !a citent, comme du reste l'épître attribué à Jude, encore une des sept épîtres appelées catholiques. Nous 211 savons cependant que l'une et l'autre sont lues publiquement avec les autres dans un grand nombre d'églises.
CHAPITRE XXIV [APRÈS MARC, ANNIANUS FUT ÉTABLI LE PREMIER ÉVÊQUE DE L'ÉGLISE ] Néron en était à la huitième année de son règne [61-62], quand Annianus fut le premier qui, après Marc l'èvangéliste, obtint le gouvernement de l'église d'Alexandrie.
CHAPITRE XXV [DE LA PERSÉCUTION DE NÉRON SOUS LEQUEL PIERRE ET PAUL FURENT HONORÉS, A ROME, DU MARTYRE POUR LA RELIGION] Néron ayant affermi son pouvoir, allait aux entreprises impies et préparait ses armes contre la religion du Dieu de l'univers. Quelle fut la scélératesse de ce prince, ce n'est pas le moment de le dire. [2] Beaucoup ont raconté ce qui le concerne en des récits absolument exacts ; qui voudra connaître la grossière fureur de cet homme étrange peut lire leurs écrits. Sans but politique, il entassait selon sa démence meurtre sur meurtre et en arriva à ce degré de férocité qu'il n'épargna ni ses 213 proches ni ses amis. Il traita sa mère, ses frères, sa femme, et tant d'autres qui lui étaient unis par le sang, comme des ennemis el des rivaux ; il les fit périr dans des supplices variés. [3] Mais à tous ces crimes il faut ajouter qu'il fut le premier empereur qui se déclara l'adversaire de la piété envers Dieu. [4] Le romain Tertullien nous le rappelle à son tour en ces termes : « Ouvrez vos annales. Vous y verrez que Néron, le premier, persécuta cette croyance au moment où, l'Orient soumis, il exerçait à Rome surtout sa férocité contre tout le monde. Nous nous faisons gloire d'une condamnation dont un tel homme est le promoteur. Quiconque le connaît pourra penser que, si elle n'était un grand bien, une chose n'eût pas été condamnée par Néron. »
[5] Ainsi donc celui qui a l'honneur d'être proclamé le premier ennemi de Dieu se signala par le supplice des apôtres. L'histoire raconte que, sous son règne, Paul fut décapité et Pierre crucifié à Rome, et l'appellation de Pierre et de Paul attribuée jusqu'à ce temps aux cimetières de cette ville confirme ce récit. [6] Ce fait, du reste, nous est encore garanti par Gaïus, homme ecclésiastique, qui vivait sous Zéphyrin, évêque de Rome [199-217]. Dans un écrit où il argumente contre Proclus, le chef de la secte des Cataphrygiens, il parle des lieux où furent déposés les saintes dépouilles des deux apôtres; il dit : « [7] Je puis montrer les trophées des apôtres. Va au 215 Vaticanum ou sur la voie d'Ostie ; tu trouveras les trophées des fondateurs de cette église ». [8] Denis, évêque des Corinthiens, dans une lettre adressée aux Romains, établit ainsi que Pierre et Paul ont subi tous deux le martyre au même temps : « Dans un tel avertissement, vous aussi avez uni Rome et Corinthe, ces deux arbres que nous devons à Pierre et à Paul. Car, de même l'un et l'autre ont planté dans notre Corinthe et nous ont instruits ; de même, après avoir enseigné ensemble en Italie, ils ont souffert le martyre au même temps ». Cela, afin que l'on accorde plus de confiance au sujet de mon récit.
CHAPITRE XXVI [COMMENT LES JUIFS ACCABLÉS DE MAUX SANS NOMBRE DECLARÈRENT ENFIN LA GUERRE AUX ROMAINS] Josèphe raconte encore les malheurs sans nombre qui fondirent sur tout le peuple juif. Entre beaucoup autres choses, il dit en propres termes, qu'un très grand nombre de Juifs distingués eurent à subir la peine déshonorante du fouet et furent mis en croix à Jérusalem même par Florus. Celui-ci était gouverneur de Judée, quand la guerre commença à se rallumer, c'est-à-dire dans la douzième année du règne de Néron. 217 [65-66]. [2] L'historien poursuit en disant qu'un désordre épouvantable se produisit dans toute la Syrie après le soulèvement des Juifs: partout ces derniers furent traités sans pitié comme des ennemis par les habitants de chaque cité. Les villes étaient remplies de leurs corps laissés sans sépulture : on voyait, gisant pêle-mêle, des cadavres de vieillards jetés avec ceux des enfants, et des femmes qui n'avaient pas même reçu les vêtements nécessaires à la pudeur. Toute la province était désolée par des calamités indicibles ; mais la violence des menaces dépassait les cruautés de chaque jour. Voilà ce que dit expressément Josèphe : tel était alors l'état des Juifs.
LIVRE II
I, 2 : voy. J. TURMEL, Histoire de la théologie positive jusqu'au concile de Trente (Paris, 1904), p. 74 suiv.
II, 4. La traduction grecque de l'Apologeticus de Tertullien a été faite en Orient, peut-être par Jules Africain; voy. HARHNACK, Die griechische Ueberlieferung des Apologeticus Tertullians (Leipzig, 1892; Texte u.
Untersuchungen, 1er sér., t. VIII, fasc. 4).
IV, 1. Tibère mourut le 16 mars 37, après 22 ans, 6 mois, 26 jours de règne (TILLEMONT, Hist, des empereurs, t. I Paris, 1690, p. 141 et 684). Agrippa I reçut aussitôt de 500 Caligula les tétrarchies de Philippe et de Lysanias avec le titre de roi; puis, au commencement de 40, la tétrarchie d'Hérode Antipas I (SCHUERER, Gesch. des jüd. Volkes, t. I, p. 552 et 448). Agrippa n'était pas, à proprement parler, « roi de Judée ». Voy. plus haut, la note sur I, ix, 1.
V,1i : πέντε βιΐλίοις : de cet ensemble, nous ne possédons que les livres III, Contra Flaccum, et IV, Legatio ad Gaium. Le titre De uirtutibus (infra, vi, 3), est, suivant les uns, le titre général de l'ensemble, suivant les autres, un titre commun aux livres IV et V; le livre V, perdu, continuait le récit de l'ambassade (SCHUERER, l. c., t. III, p. ;Î29 ; ZOECKLER, dans la Real-Encyklopädie für prol. Théologie, 3e éd., t. XV, 1904, p. 353; MASSEBIEAU, Le classement des oeuνres de Philon, p. 65 ; L. COHN, dans le Phîlologus, Supplémentband VII, 1899, p. 421). — 4 : τοῦ ἀλαβάρχου : l'alabarque est identifié à l'arabarque, percepteur des droits sur la rive arabe du Nil (SCHUERER, l. c, t. III, p. 88).
VI, 2 : τὰς προσευχάς : les noms ordinaires de la synagogue sont συναγωγή ou προσευχή (ib,, t. II, p. 443). — 4. Le fait rapporté ici doit être placé au commencement de l'administration de Ponce-Pilate, qui fut gouverneur de 26 à 36 après J.-C. — οἵ τε : τε appelle καὶ dans la suite et καὶ se trouve de fait dans l'original ; Eusèbe a coupé trop tôt la citation; cf. IV, xvi, 6. — 6: κατῄει δὲ ἀπὸ τριακοσίων σταδίων : κατῆγε δὲ ἀπὸ τετρακοσίων σταδίων JOSEPHE, l. c. ; ἀπὸ διακοσίων σταδίων, Jos., Bel., XVIII, 60; cf. SCHUERER, l. c, t. I, p.
490, n. 146.
X, 10. Hérode Agrippa I portait en effet les deux noms. Dans Josèphe, c'est un chal-huant qui avertit Agrippa de son sort; Eusèbe en a fait un ange dans la citation. XI, 1. L'histoire de Theudas, qui appartient au règne de Claude, est placée par les Actes avant le soulèvement de Judas le Galiléen, qui eut lieu sous Auguste, en 6 après 501 J.-C. On a imaginé deux Theudas. Voy. SCHUERER, l. c, I, p. 566. note 6.
XII 1 : ἐπὶ τούτοις ; sous les procurateurs Cuspius Fadus et Tibère Alexandre, c'est-à-dire à la tin du gouvernement da premier et au commencement de celui du second, — 3 : στῆλαι : trois pyramides, d'après JOSEPHE, Ant., XX, 05, qui servaient de tombeaux à Hélène et à son fils, Izates. XIII, 3 suiv. : voy. le texte de JUSTIN dans l'édition PAUTIGNY (Paris, Picard; même collection), p. 50 suiv., et la comparaison avec le texte d'Eusèbe, ib., p. xxxi. — 7 : θαυβωθήσεσθαι ABDT, θαμβοθήσεσθαι M, θαμβηθήσεσθαι ER : le mot de la langue courante est θαμβέω. On a θαμώσας dans LUCIEN, De dea syria, xxv, que l'on corrige en ἀμβώδας. Le mot doit être particulier à la langue des mystères.
XIV, 5 : τῆς ἐφεδρευσούσης ἐνταῦθα δυνάμεως : la puissance qui règne à Rome comme dans sa capitale, c'est-à-dire le démon.
XV, 2 : voy. le texte de Clément, plus loin, VI, xiv, XVI, I : Μάρεον est supprimé par M.
Schwartz.
XVII, 13 : ἀριθμοῖς BDMT1. ῥυθμοῖς AEB, compage RUFIN, ἃ ῥυθμοῖς PHILON. — χαράσσοντες EUSEBE, χαράττουσιν PHILON. - 17 : ἐθισθέντες; : Eusèbe a mal coupé son extrait; ce paticipe n'a de sens qu'avec la suite de la phrase dans Philon ; ὥσπερ φασὶ τὸ τῶν τεττίγων γένος ἀέρι τρέπεσθαι. — 20 ; ὃν ἤρξατο EUSEBE; ἐν ᾧ ἤρξατο ou ὃν ἐνήρξατο mss, de Philon.— ἡ οἰκία DEMRT, syr. ; illi, RUFIN ; ἡ οἰκεία Β, ἡ θρησκεία A ; αὔτη :αὑτή, Τ1 ; mais les mss. de Philon : ἡ ψυχὴ διαφερόντως ἡ οἰκεία; ἡ λογικὴ ψθχὴ διαφερόντως τὰ οἰκεῖα, M. Schwartz. suppose que Philon avait écrit : ὃν ἤρξαντο διαφερόντως ἡ οἰκεία (sous-ent. ψυχή) θεωρεῖν. - 21-23. Eusèbe résume ici une bonne partie de l'ouvrage, p. 476, 23-34, et p. 481-484. Sur le fond, voy. l'état de la question dans SCHUERER, Gesch. des Jüd. Volken, t. III, p. 535, et dans la Realencyclopädie für prot. Théologie, t. XV, p. 351 (ZOELKLER).
502
XVIII. Tous les savants qui se sont occupés de Philon ont étudié cette liste, notamment les deux historiens qui viennent d'être cités. Le traité Sur l'agriculture est relatif a Gen., ix, 20; Sur l'ivresse, à ix, 21 (l'ivresse de Noé) ;
il s'agit ensuite de la fuite et de l'invention d'Agar (cf. AMBROISE, De fuga saeculi). — 2:ὁ est probablement tombé devant περὶ συγχύσεως. — 3 : βίου mss., SCHWARTZ; entendez; βίος. On peut se demander si la faute remonte à Eusèbe. Il était très facile d'écrire βίου après ττερὶ. Eusèbe réunit ici deux ouvrages relatifs à Abraham, De migratione et De Abrahamo dans les éditions de Philon (voy. SCHUERER, t. III, p. 508 et 514). — 9. Sur la portée et la date (vers 49) de cet édit, voy. SCHUERER, l. c., t. III, p. 32.
XIX, 1 : sous Ventidius Cumanus, procurateur de 48 à 52, voy. SCHUERER, l. c, t. I, p.
568-569. — 2. Agrippa II ne fut jamais » roi des Juifs », mais reçut de Claude, en 53, un domaine qui fut successivement étendu. Voy. SCHUERER, ib., I, p. 583 suiv, Claude mourut en 54.
XX, 1. Félix, frère du puissant affranchi Palals, fut procurateur de 52 à 60. Sur ce qui suit, voy. SCHUERER,t I, p. 576. — 4 suiv. Ces " sicaires " étaient un parti de zélotes; aussi, § 5, τοὺς διαφόρους désigne ceux qui ne partageaient pas leur haine de l'étranger, les amis des Romains. SCHUERER, t. I, p. 574.
XXI, Sur le faux prophète égyptien, voy, SCHUERER, t. I p. 575. — 1 : κράτησας mss., JOSEPHE ; κρατήσαι A. — τυραννικῶς ADMT, τυραννεῖν Β, τυραννεῖ ΕR syr.; les mss. de Joséphe flottent entre τυραννεῖ, τυραννίδι, τυραννεῖν. — καὶ κρατῆσαι τῆς Ῥωμαικῆς φρουρᾶς καὶ τοῦ δήμου τυραννικῶς, χρώμενος, κ.τ.λ.. : SCHWARTZ, pour le texte de Joséphe. Nous traduisons comme s'il y avait κρατησιι. RUFIN : Peruenit cum ipsis ad montem qui uocatur Oliueti, paratus inde irruere Hiierusolyma et vi ac potestate urbem tenere simulque Romanorum praesidia ac plebem tyrannidi suae subiugare, fretus per omnia his quos secum eduxerat satellitibus.
503 XXII, 1 : Porcius Festus, procurateur de 60 à 62 ; il mourut en fonctions. Sur l'anarchie qui suivit sa mort et dont profita le grand prêtre Ananos, ainsi que sur le martyre de Jacques le Juste, voy. encore SCHUERER, t. I, p. 581. La date du martyre est l'an 62. XXIII, 4 suiv. L'extrait d'Hégésippe est rempli de redites et d'obscurités. Aussi M. Schwartz veut-il que l'on considère comme des doublets les passages suivants : 6, τούτῳ... εἰσιέναι, , et καὶ μόνος... ναόν ; ηὑρίσκετο... ἄφεσιν, et σιὰ τὸ ἀεὶ... τῷ λαῷ; diverses incises du discours des scribes A
Jacques, au § 10; 14, xat πολλών... πιατίύαωον» αϋτώ, el χχί
&φαξαν... f άγονται ; 18, xai ούτως... î) ττήλη et uipruj
Ο;.: . -.'.>./,:ι.\'• αυτού;; 18, πχρα τώ ναώ, deux fois. De plus, Ιβ-17, χαί... ii ôtxaio; sont » une ancienne interpolation d'après JOSKPHB, Anl., XX, 200 ». Ce dernier pointue parait pas prouvé. De plus, si l'on examine les prétendues dïtto-graphies, on trouve entre elles assez de différences pourdouter de leur nature. Ces répétitions, ces citations bibliques, ce» parenthèses, ces retours sur les parties antérieures du récit sont les signes d'une singulière gaucherie d'écrivain; mais ils n'ont rien d'étonnant chez un auteur d'origine sémitique. U reste un petit nombre de difficultés. — 4 ; («τα τών άποατοΐων, mss. elRuriN; «des apôtres «, syr. ; pott apostolat, JEROME, De uiris inl,, 2 ; cf. plus haut, 1, itpôc αποστολών. — 6 : oviÈ γαρ•.- itvSova; ne s'explique guère comme une raison de ce qui précède ( « Die Begrûn-dung... sinnlos », SCHWAHTZJ. Cependant il doit y avoir un lien entre l'usage des vêtements de lin et l'admission au sauctuaire; cf. Exode, xxix, 39; xxxix, 27; etc. Hégé-sippe a pu atténuer le caractère judaïque de la sainteté de Jacques. — 7 : la fin de ce paragraphe est altérée. — 9 : if ιόν est une liaison assez mal choisie; τ•.νί; paraît contredit par ce qui suit (10) : πολλών OL>V, χ.τ.λ. — IS/OVIVOV a le sens futur, comme souvent les formes de ce verbe dans le
nouveau Testament MATTH.. XXJY. 3: etc. ; τον. Fr. BLASS, Grammatik de» neutestamcntlichen Griechiseh. 5 56* 8. — Il : Λ:ζ γα s... έθνΰν me parait être une réflexion d'Hégé-sippe: est compris dans le discours des Juifs par S<:IIWAHTZ. — i^wTiv : on discute depuis longtemps pour savoir si ce mot désigne les païens : nous lui avons donné le sens le plus général. — 17 : των υιών *Ρτ,-/άβ est une glose de 'Ρα/α;χ.— 20. Cette citationde Joséphe ne se retrouve dans aucun de nos mss. et parait être une interpolation chrétienne; Eusèbe la tire probablement dOniGÈXE, Contra CeUum, 1,47; voy. *7>., II, 13Gnet In Mt.ytomus X, xniisur MT., XUI, 55), où Origène attribue le texte aux Antiquités,
— 21 : Lucceius Albinus, procurateur de 62 à 64. — Ana-nos le jeune, grand prêtre en 62, fils d'Ananos fils de Sethi, c'est-à-dire de TAnne du nouveau Testament, grand prêtre de 6 à 15 avant J.-C. — 24 : Jésus, grand prêtre. 62-63 environ ; Αααααίου ABDM; ιδαμμαίου, SYNCELLE, p. 642; oajxatoy Γ, 1*21 syr., Dam{m)aei RUPIN, Δαανζίου EH Jos.
xxv, 4 : τήν άναχολήν πασαν υ-οτάξας : contresens; hanc sectam tu m maxime Romae orientem, TERT. — 7 : Βασικχνόν mss. d'Eusèbe, SYNCELLE; D^ip^D^Z syr., Vaticanum RUF.
— Sur les témoignages de Gaïus et de Denys, voy. L. DUCHESNE, Origines chrétiennes (autographie), p. 76 suiv.
a
d'EUSÈBE DE CÉSARÉE
LIVRE III VOICI CE QUE CONTIENT LE TROISIÈME LIVRE DE L'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE I. En quelles contrées de la terre les apôtres prêchèrent le Christ.
XXXIX. Les écrits de Papias.
225.
CHAPITRE I [DANS QUELLES CONTREES LES APOTRES ONT PRÊCHE LE CHRIST] [1]
Les affaires des Juifs en étaient là ; les saints apôtres et disciples de notre Sauveur se trouvaient alors dispersés par toute la terre. Thomas selon la tradition reçut en partage le pays des Parthes, André eut la Scythie, Jean, l'Asie où il vécut; sa mort eut lieu à Ephèse. [2] Pierre paraît avoir prêché dans le Pont, en Galatie, en Bithynie, en Cappadoce et en Asie aux juifs de la dispersion. Venu lui aussi à Rome en dernier lieu, il y fut crucifié la tête en bas, ayant demandé de souffrir ainsi.
[3]; Que dire de Paul? Depuis Jérusalem jusqu'à l'Illyricum, il acheva la prédication de l'évangile du Christ et fut enfin martyrisé à Rome sous Néron. Voilà ce qui est dit textuellement par Origène, dans son troisième livre de ses Expositions sur la Genèse.
CHAPITRE II [QUI FUT LE PREMIER CHEF DE L'EGLISE DES ROMAINS]
Après le martyre de Paul et de Pierre, Lin le premier obtint la charge épiscopale de l'église des Romains. 227 Paul fait mention de lui, lorsqu'il écrit de Rome à Timothée, dans la salutation à la fin de l'épitre.
CHAPITRE III [LES EPITRES DES APOTRES]
[1]
Une seule épître de Pierre, celle qu'on appelle la première, est incontestée. Les anciens presbytres s'en sont servis dans leurs écrits comme d'un document indiscuté. Quand à celle qu'on présente comme la seconde, nous avons appris qu'elle n'était pas testamentaire; mais parce qu'elle a paru utile à beaucoup, on l'a traitée avec respect ainsi que les autres écritures.
[2] Pour ce qui est des Actes qui portent son nom, de l'Évangile qu'on lui attribue, de ce qu'on appelle sa Prédication et son Apocalypse, nous savons qu'ils n'ont absolument pas été transmis parmi les écrits catholiques, et qu'aucun écrivain ecclésiastique ancien ou contemporain ne s'est servi de témoignages puisés en eux.
[3]
Dans la suite de cette histoire, je ferai œuvre utile en mentionnant, avec les successions, ceux des écrivains ecclésiastiques qui se sont servis en leur temps des écrits contestés, de quels écrits ils se sont servis, ce qui est dit par eux, soit des écritures testamentaires et reconnues, soit de celles qui ne le sont pas. [4] Mais de celles qui portent le nom de Pierre, dont je ne connais quune seule, authentique et admise par les presbytres anciens, voilà tout ce qui est à dire.
[5] Pour les quatorze épîtres de Paul, au contraire, leur cas est clair et évident; que certains cependant rejettent l'épître aux Hébreux, disant que l'Église de Rome nie qu'elle soit de Paul, il serait injuste de le méconnaître. J'exposerai du reste en son temps ce qu'on en disait avant nous. Quant aux Actes qui portent son nom, je ne les ai pas reçus parmi les ceuvres incontestées.
[6] Comme le même apôtre dans les salutations de la fin de l'épître aux Romains fait mention, entre autres, d'Hermas, on dit que le petit livre du Pasteur est de lui ; il est vrai que quelques-uns aussi le contestent et ne rangent pas cet écrit parmi les authentiques : d'autres pourtant estiment qu'il est très nécessaire à ceux surtout qui ont besoin d'une introduction élémentaire. Du reste, nous savons qu'on le lit publiquement dans des églises, et j'ai constaté que certains des écrivains les plus anciens s'en sont servis.
[7]
Voilà exposé ce qui concerne les livres divins incontestés et ceux qui ne sont pas reconnus par tous,
CHAPITRE IV [LA PREMIERE SUCCESSION DES APÔTRES [1] Que Paul ait prêché l'évangile aux Gentils dans les pays qui s'étendent de Jérusalem à l'Illyricum, et qu'il y ait jeté les fondements des églises, nous en avons la preuve eu ses propres paroles comme aussi en ce que Luc a raconté dans les Actes. [2] Les termes dont Pierre est servi nous apprennent de même dans quelles provinces il a annoncé lui aussi le Christ à ceux de la circoncision et leur a donné la doctrine du Nouveau Testament; cela est clairement indiqué dans l'épître que nous avons dit être reconnue comme de lui : il l'adresse à ceux des Hébreux de la dispersion qui se trouvaient dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l'Asie et la Bithynie. [3] Combien, parmi les véritables disciples de apôtres, furent jugés dignes d'exercer dans les églises fondées par eux les fonctions de pasteur, et quels ils furent, il n'est pas facile de le dire, si ce n'est pour ceux dont recueille les noms dans les écrits de Paul. [4] Les compagnons de labeur de ce dernier furent d'ailleurs très nombreux et ils devinrent ses frères d'armes, comme il les appelle : beaucoup lui doivent un souvenir impérissable dans le témoignage incessant qu'il leur rend dans ses propres épîtres. Du reste, dans les Actes, Luc désigne lui aussi par leurs noms
233 les disciples de Paul.
[5] Il est raconté que Timothée obtint le premier le gouvernement de l'Eglise d'Éphèse, de même que Tite, lui aussi, celui des églises de Crète. [6] Luc, issu d'une famille d'Antioche el médecin de profession, fut le plus longtemps le compagnon de Paul et vécut d'une façon suivie dans la société des autres apôtres. Il nous a laissé la preuve qu'il avait appris d'eux l'art de guérir les âmes, puisqu'il nous a donné deux livres inspirés de Dieu : l'Évangile, qu'il assure avoir composé d'après les indications de ceux qui, dès le commencement, ont été les témoins oculaires et les serviteurs de la parole, et qu'il affirme avoir tous fréquentés autrefois : puis les Actes des Apôtres, qu'il retrace non pas après les avoir entendu raconter, mais après les avoir vus de ses yeux. [7] On dit que Paul a coutume de parler de l'évangile de Luc, comme d'une œuvre qui lui est propre, lorsqu'il écrit : " selon mon évangile ». [8] En ce qui concerne le reste de ses disciples, Paul atteste que Crescent est allé dans les Gaules (voy. l'Appendice). Lin, dont il mentionne la présence à Rome avec lui dans la seconde épître à Timothée, reçut, comme premier successeur de Pierre, le gouvernement de l'église des Romains ainsi que nous l'avons déjà dit auparavant. [9] Mais Clément, lui aussi leur troisième évêque, a été également, au témoignage de Paul, son auxiliaire el le compagnon de ses combats. [10] En outre, l'Aréopagite qui a nom Denis,
235 celui dont Luc parle dans les Actes comme ayant cru le premier après le discours de Paul à l'Aréopage, devint aussi le premier évêque d'Athènes ; ainsi le raconte un autre Denis, un des anciens et pasteur de l'Église de Corinthe. [11] Mais au fur et à mesure que nous avancerons dans notre chemin, nous parlerons en son lieu de ce qui concerne la succession des apôtres suivant les temps. Il faut maintenant poursuivre notre récit. CHAPITRE V
[dernier SiÈge Des Juifs AprÈs Le Christ] [1] Néron avait régné treize ans [54-68] ; ses successeurs Galba et Othon, seulement dix-huit mois pour les deux [68-69]. Vespasien devenu célèbre par ses combats contre les Juifs fut proclamé empereur en Judée même, par les armées qui s'y trouvaient. Il se mit aussitôt en route pour Rome, laissant à Titus son fils le soin de continuer la lutte. [2] Après l'ascension de notre Sauveur, les Juifs non contents de l'avoir fait périr, dressèrent aux apôtres des embûches sans nombre ; d'abord, Etienne fut lapidé; ensuite, Jacques, fils de Zébédée et frère de Jean, décapité; puis surtout, Jacques, qui avait obtenu le premier après l'ascension de notre Sauveur le siège
254 épiscopal de
Jérusalem, fut mis à mort de la manière qui a été racontée. Le reste des apôtres fut aussi l'objet de mille machinations dans le but de les mettre à mort. Chassés de la Judée, ils entreprirent d'aller dans toutes les nations, pour enseigner et prêcher avec la puissance du Christ qui leur avait dit : « Allez enseignez toutes les nations en mon nom. » [3] Le peuple de l'Église de Jérusalem reçut, grâce à une prophétie qui avait été révélée aux hommes notables qui s'y trouvaient, l'avertissement de quitter la ville avant la guerre et d'aller habiter une certaine ville de Pérée que l'on nomme Pella. C'est là que se retirèrent les fidèles du Christ sortis de Jérusalem. Ainsi la métropole des Juifs et tout le pays de la Judée furent entièrement abandonnés par les saints. La justice de Dieu restait au milieu de ceux qui avaient si grandement prévariqué contre le Christ et ses apôtres, pour faire disparaître entièrement du genre humain cette race d'hommes impies. [4] Quels malheurs fondirent alors en tous lieux sur le peuple entier ; comment surtout les habitants de la Judée furent poussés jusqu'au comble de l'infortune ; combien de milliers d'hommes, à la fleur de l'âge, sans compter les femmes et les enfants, périrent, par le glaive, la faim et
239 cent autres genres de morts ; combien de villes juives furent assiégées et de quelle façon ; de quelles calamités terribles et plus que terribles furent témoins ceux qui s'étaient réfugiés à Jérusalem, comme dans une métropole fortement défendue ; quel fut le caractère de cette guerre et quelle fut la suite des événements qui s'y succédèrent ; comment, à la fin, l'abomination de la désolation annoncée par les prophètes s'établit dans le temple de Dieu, si illustre autrefois, et qui n'attendait plus que la ruine complète et l'action destructive des flammes : quiconque voudra connaître exactement tout cela pourra le trouver dans l'histoire de Josèphe. [5] Toutefois il est indispensable de transcrire ici les termes mêmes dans lesquels cet écrivain rapporte comment une multitude de trois millions d'hommes qui avait afflué de toute la Judée au temps de la fête de Pâques fut enfermée dans Jérusalem ainsi que dans une prison. [6] II fallait en effet qu'en ces mêmes jours où ils s'étaient efforcés d'accabler des souffrances de la passion le sauveur et bienfaiteur de tous, le Christ de Dieu, ils fussent rassemblés comme dans une prison pour recevoir la mort que leur destinait la divine justice. [7] Je ne donnerai pas le détail des maux qui leur arrivèrent ; je laisserai ce qui fut tenté contre eux par
241 le glaive ou autrement. Seulement' je crois nécessaire d'exposer les tortures que leur causa la faim : afin que ceux qui liront ce récit puissent savoir en partie comment leur vint le châtiment du ciel qui punit sans tarder le crime commis- contre le Christ de Dieu, CHAPITRE VI [LA FAMINE QUI LES ACCABLA] [1] Prenons donc à nouveau le cinquième livre des Histoires de Josèphe et lisons le tragique récit des événements qu'il y raconte : « Pour les riches, dit-il, rester, c'était la mort : sous prétexte qu'ils voulaient déserter, on les tuait pour s'emparer de leurs biens. Du reste, avec la famine, la fureur des révoltés augmentait, et de jour en jour ces deux fléaux ne faisaient que croître. [2] Comme on ne voyait plus de blé, ils entraient de force dans les maisons pour en chercher. Lorsqu'ils en découvraient, ils maltraitaient cruellement les gens pour avoir nié qu'ils en avaient, et, lorsqu'ils n'en trouvaient pas, pour l'avoir trop bien caché. On jugeait à l'aspect de ces malheureux s'ils en avaient ou non ; s'ils tenaient encore debout, sûrement ils étaient pourvus de provisions ; s'ils étaient exténués, on les laissait tranquilles : il semblait hors de propos de tuer ceux qui allaient
253 incessamment mourir de faim. [3] Beaucoup échangeaient leur bien en cachette, les riches contre une mesure de froment, les pauvres contre une mesure d'orge. Ensuite, ils s'enfermaient au plus profond de leurs demeures ; les uns étaient dans un tel besoin, qu'ils mangeaient leur blé sans le préparer ; les autres le faisaient cuire quand la faim et la crainte le leur permettait. [4] On ne mettait plus de table ; on retirait du feu les mets encore crus et on les déchirait. La nourriture était misérable : et c'était un spectacle digne de larmes, de voir ceux qui avaient la force, se gorger de nourriture, et les faibles réduits à gémir. [5]
La douleur de la faim dépasse toutes les autres et ne détruit rien comme la pudeur : on foule aux pieds ce qu'en d'autres temps on entourerait de respect. Les femmes arrachaient les aliments de la bouche de leurs maris, les enfants de celle de leur pères et, ce qui est plus digne encore de compassion, les mères de celle de leurs enfants. Elles voyaient sécher dans leurs mains ce qu'elles avaient de plus cher et elles ne rougissaient pas de leur enlever le lait qui était le soutien de leur vie. [6]
Encore ne pouvait-on prendre une pareille nourriture sans être découvert ; les insurgés étaient partout et la rapine avec eux. Voyaient-ils une maison close ? C'était le signe qu'il y avait des provisions ; ils en brisaient aussitôt les portes, y faisaient irruption, et retiraient presque les morceaux de la bouche pour les emporter. [7] Les vieillards qui refusaient de lâcher les mets qu'ils tenaient, étaient battus ; on arrachait les cheveux aux femmes qui cachaient ce qu'elles tenaient
245 en leurs mains. Il n'y avait de pitié ni pour les cheveux blancs, ni pour les petits. On soulevait les enfants qui se suspendaient aux mets qu'ils mangeaient et on les jetait à terre. Ceux qui voulaient prévenir les voleurs et avaler ce qu'on allait leur ravir étaient regardés comme des malfaiteurs et traités plus cruellement.
[8] Les brigands inventèrent des supplices affreux pour arriver à découvrir des vivres ; ils obstruaient avec des vesces le canal de l'urètre et enfonçaient dans le rectum des bâtons pointus. On endurait ainsi des tourments dont le seul récit fait frémir et qui avaient pour but de faire avouer qu'on possédait un pain ou qu'on savait où l'on trouverait une poignée d'orge. [9] Les bourreaux du reste ne souffraient pas de la faim : leur cruauté aurait paru moins odieuse si elle avait eu pour excuse la nécessité ; mais ils affichaient un orgueil insensé et entassaient des vivres pour les jours à venir. [10] Ils allaient à la rencontre de ceux qui s'étaient glissés la nuit en rampant vers les avant-postes romains pour y recueillir quelques légumes sauvages ou quelques herbes. Quand ces malheureux paraissaient hors de portée des traits ennemis, les brigands leur enlevaient leur butin. Souvent les victimes suppliaient et invoquaient le nom terrible de Dieu, pour recouvrer au moins une partie de ce qu'ils avaient apporté au péril de leur vie; on ne leur rendait rien, et c'était assez pour eux de n'avoir pas été mis à mort et d'être seulement volés.
[11]
Josèphe ajoute un peu plus loin :
« Tout espoir de salut s'évanouit pour les Juifs avec 247 la possibilité de sortir, et l'abîme de la faim se creusant engloutit le peuple par maison et par famille. Les terrasses étaient remplies de femmes qui étaient mortes avec leurs nourrissons ; les cadavres des vieillards encombraient les rues. [12]
Les enfants et les jeunes gens enflés erraient comme des fantômes sur les places et tombaient là même où le mal les avait saisis. Il était impossible aux malades d'enterrer leurs parents et ceux qui en avaient encore la force refusaient de le faire parce que les morts étaient trop nombreux et que leur sort à eux-mêmes était incertain. Beaucoup en effet suivaient dans la mort ceux qu'ils avaient ensevelis ; beaucoup venaient à leur sépulcre avant l'heure à laquelle ils devaient y entrer. [13] Dans ces calamités, il n'y avait ni larmes ni gémissements ; la faim maîtrisait même les passions de l'âme. Ceux qui agonisaient ainsi, voyaient d'un œil sec mourir ceux qui les devançaient. Un morne silence planait sur la ville ; elle était pleine de la nuit de la mort. Le fléau des brigands était plus dur que tout le reste.
[14] Ces monstres fouillaient les maisons devenues des tombeaux pour y dépouiller les morts ; ils arrachaient et emportaient en riant les voiles qui couvraient les cadavres; ils essayaient sur leurs membres la pointe de leurs glaives, et parfois perçaient de malheureux abandonnés qui respiraient encore, pour éprouver leur fer. Parmi ceux-ci, quelques-uns les suppliaient de leur prêter l'aide de leurs mains et de leurs épées ; mais ils s'en allaient et les laissaient avec mépris aux tortures de la faim : alors chacun des moribonds tournait fixement ses regards vers le temple, laissant de côté les 249 insurgés vivants. [15] Les séditieux firent d'abord ensevelir les morts aux frais du trésor public pour n'avoir pas à en supporter l'odeur ; mais ensuite ils n'y suffirent plus et l'on fit jeter les cadavres dans les ravins par-dessus les murailles. Titus, en visitant ces derniers, les trouva remplis de corps en putréfaction ; il vit l'humeur empestée qui en coulait avec abondance ; il gémit et, levant les mains, il prit Dieu à témoin que ce n'était point là son œuvre. »
[16]
Après avoir parlé d'autre chose, Josèphe poursuit :
« Je n'hésiterai pas à dire ce que m'ordonne la douleur. Si les Romains avaient été impuissants contre ces monstres, je crois que la ville aurait été engloutie par un tremblement de terre, ou submergée dans un déluge, ou anéantie par le feu de Sodome : car elle contenait une race d'hommes beaucoup plus impie que celle qui fut ainsi châtiée. Tout le peuple périt par leur fureur insensée. »
[17]
Au sixième livre, l'historien juif écrit encore :
« Le nombre de ceux que torturait la faim et qui moururent fut infini dans la ville, et les maux qui survinrent indicibles. Dans chaque maison, en effet, s'il apparaissait quelque ombre de nourriture, c'était la guerre ; ceux qu'unissait la plus étroite affection en venaient aux mains et s'arrachaient les aliments d'une vie misérable. La mort elle-même n'était pas une preuve suffisante de dénuement. [18] Les voleurs fouillaient même ceux qui exhalaient leur dernier souffle pour voir s'ils ne simu-
251 laient pas la mort afin de cacher des vivres dans leur sein. Les hommes affamés allaient la bouche ouverte comme des chiens enragés, trébuchaient, tombant contre les portes comme des gens ivres et revenant sans en avoir conscience, deux ou trois fois dans la même heure à la même maison. [19]
La nécessité les amenait à se mettre sous la dent tout ce qu'ils rencontraient, et ce que les plus vils animaux auraient refusé, ils le ramassaient pour le manger. Ils s'emparaient des baudriers, puis des semelles et mâchaient le cuir des boucliers réduit en lanières. D'autres se nourrissaient de la poussière de vieux foin; car quelques-uns ayant recueilli des fétus, en vendaient une petite quantité au prix de quatre attiques.
« [20]
Mais pourquoi rappeler l'impudence des affamés en ce qui concerne des objets inanimés? Je .vais raconter un fait inouï chez les Grecs comme chez les barbares, affreux à dire et incroyable à entendre. Qu'on ne pense pas que je veuille duper ceux qui me liront un jour, j'aurais avec plaisir passé sous silence une pareille calamité si elle ne m'eût été attestée par des témoins sans nombre : au reste ce serait faire à ma patrie une pauvre grâce que de dissimuler en mon récit les maux qu'elle a soufferts. [21]
Parmi les Juifs qui habitaient au delà du Jourdain, se trouvait une femme appelée Marie, fille d'Éléazar, du bourg de Bathézor, terme qui signifie maison d'hysope. Sa famille et sa condition étaient honorables. Elle s'était réfugiée avec tant d'autres à Jérusalem et se trouvait parmi les assiégés. [22] Les tyrans lui avaient volé tous les biens qu'elle avait rassemblés en Pérée et
253 amenés à la ville.
Chaque jour, des gens armés faisaient irruption chez elle, dans le soupçon qu'il y eût encore des vivres et lui enlevaient le reste de son avoir Une terrible indignation s'empara de cette femme: à chaque instant, elle injuriait et maudissait les brigands, cherchant à les exciter contre elle. [23] Ni l'irritation ni la pitié ne les porta à lui donner la mort. Alors, fatiguée de chercher pour d'autres des aliments qu'il n'était plus possible de trouver nulle part, sentant ses entrailles et ses moelles brûlées par la faim, l'âme enflammée plus encore par la vengeance, elle prit conseil de sa colère et de la nécessité, et se révolta contre la nature elle-même. Elle avait un enfant attaché à la mamelle, elle le prit. [24] « Malheureux enfant, dit-elle, pour qui te conserverais-je, au milieu d'une pareille guerre, dans une telle famine et une telle révolte? La servitude chez les Romains, voilà notre sort, si toutefois nous vivons jusqu'à leur victoire ; mais auparavant, c'est la faim, et les insurgés plus terribles que l'une et l'autre. Allons, sois pour moi une nourriture ; pour les séditieux, une furie vengeresse ; pour l'humanité, un sujet de légende, le seul qui manque encore aux malheurs des Juifs. » [25] Tandis qu'elle parlait encore, elle tue son enfant; puis, elle le fait cuire et en mange la moitié : le surplus, elle le cache et le met en réserve. Aussitôt les factieux arrivent et flairent l'odeur de cette chair impie; ils menacent cette femme et la somment de leur donner le mets qu'elle a préparé ; sinon, elle va être égorgée sur l'heure. Elle leur répond qu'elle leur en a gardé une belle part et leur découvre les restes de son
255 enfant.
[26] Ils sont aussitôt frappés de stupeur et d'effroi, immobiles devant un pareil spectacle. « C'est mon « fils, leur disait-elle, c'est mon œuvre. Mangez, j'en ai goûté moi-même. Ne soyez pas plus délicats qu'une femme ni plus attendris qu'une mère. Si dans votre piété, vous vous détournez de mon sacrifice, j'en ai mangé à votre intention : que le reste soit à la mienne. » [27] Alors ils sortirent en tremblant ; une fois du moins ils eurent peur, et ils laissèrent à regret à cette mère un pareil aliment. La ville entière retentit bientôt du récit de cette atrocité ; chacun croyait avoir cette tragédie devant les yeux, et il en frissonnait comme s'il en avait été lui-même l'auteur. [28] II y eut alors de la part des affamés comme un entrain vers la mort, et on estimait heureux ceux qui avaient péri avant d'être les témoins de tels malheurs. » Tel fut le châtiment des Juifs, en punition du crime et de l'impiété qu'ils avaient commis contre le Christ de Dieu.
[CHAPITRE VII LES PRÉDICTIONS DU CHRIST] [1] II est à propos de leur mettre sous les yeux les prédictions si vraies de notre Sauveur où toutes ces calamités étaient annoncées en ces termes : « Malheur aux
237 femmes enceintes et à celles qui allaitent en ces jours. Priez pour que votre fuite n'ait pas lieu en hiver ou un jour de sabbat. Car il y aura alors une grande affliction, telle qu'il n'y en a pas eu depuis le commencement du monde et telle qu'il n'y en aura plus ensuite. » [2] L'écrivain, supputant le chiffre total des morts, dit qu il périt onze cent mille personnes par la faim et le glaive. Les factieux et les brigands qui survécurent, se dénoncèrent mutuellement après la prise de la ville et furent mis à mort. Les jeunes gens les plus grands et les plus distingués par leur beauté furent réservés pour le triomphe. Quant au reste de la multitude, ceux qui avaient plus de dix-sept ans furent, les uns enchaînés et envoyés aux travaux d'Egypte, les autres en plus grand nombre, distribués aux provinces pour mourir dans les amphithéâtres par le fer ou les bêtes. Ceux qui n'avaient pas dix-sept ans furent emmenés prisonniers pour être vendus. Ces derniers à eux seuls étaient à peu près quatre-vingt-dix mille . [3]
Ainsi s'accomplirent ces événements dans la seconde année du règne de Vespasien [70 après J.-C.], selon les paroles prophétiques de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Grâce à son pouvoir divin, il les avait contemplés d'avance comme des réalités présentes. Il avait pleuré et sangloté, suivant le texte des saints évangiles, qui nous rapportent ses propres paroles, quand il s'adressait pour ainsi dire à Jérusalem elle-même : [4] « Si du moins, tu connaisssais en ce jour, ce qui peut t'apporter la paix ! Mais maintenant cela est caché à tes yeux ! Des jours viendront sur toi, où tes ennemis t'entoureront de retranchements, t'investiront, te presseront
259 de toutes parts et te renverseront à terre toi et tes enfants. » [5] Et maintenant au sujet du peuple : « II y aura une grande détresse sur la terre et la colère sera sur ce peuple. Ils tomberont dévorés par le glaive, ils seront emmenés en captivité dans toutes les nations. Et Jérusalem sera foulée aux pieds par les Gentils jusqu'à ce que leurs temps soient accomplis. » Et encore : « Lorsque vous verrez Jérusalem assiégée par une armée, sachez que sa désolation est proche ». [6]
Si on compare les paroles du Sauveur avec les récits de l'historien où il retrace toute cette guerre, comment ne serait-on pas étonné et n'avouerait-on pas que cette prescience et cette prédiction de l'avenir étaient, chez le Sauveur, véritablement divines et extraordinaires.
[7] Pour ce qui est arrivé à tout le peuple après la passion du Sauveur, après les cris par lesquels la multitude des Juifs demandait la grâce d'un voleur et d'un assassin et suppliait qu'on fît disparaître de son sein l'auteur de la vie, il n'y a rien à ajouter aux histoires. [8] II est cependant juste de joindre une remarque qui montre bien la miséricorde delà toute bonne Providence. Après le crime audacieux commis contre le Christ, elle attendit quarante années entières pour détruire les coupables : pendant ce laps de temps, le plus grand nombre des apôtres et des disciples, ainsi que Jacques lui-même, le premier évêque de ce pays, appelé le 261 frère du Seigneur, étaient encore de ce monde et vivaient dans la ville de Jérusalem ; ils étaient pour elle comme un très puissant rempart. [9] La vigilance de Dieu avait été jusqu'alors patiente : peut-être ces gens se repentiraient-ils de ce qu'ils avaient fait et obtiendraient-ils le pardon et le salut. En outre de cette longanimité, le ciel leur envoya des signes extraordinaires de ce qui allait leur arriver, s'ils persévéraient dans leur endurcissement. Ces présages ont été jugés dignes de mémoire par l'historien cité plus haut; le mieux est de les rapporter ici pour ceux qui liront cet ouvrage.
CHAPITRE VIII [LES SIGNES AVANT LA GUERRE]
[1] Prenez donc le sixième livre des Histoires et lisez ce qu'il y expose en ces termes :
« Les séducteurs égaraient alors ce malheureux peuple elle trompaient au sujet de Dieu, en sorte qu'il ne donnait point d'attention, et ne croyait pas aux présages qui annonçaient si clairement la dévastation future. Ainsi que des gens étourdis par la foudre qui n'ont plus l'usage de leurs yeux ni de leur esprit, les Juifs n'attachaient aucune importance aux avertissements de Dieu. [2] Ce fut d'abord un astre qui parut sur la ville sous la forme d'un glaive et une comète qui resta suspendue pendant 263 une année.
Ensuite, avant la défection et le soulèvement pour la guerre, au moment où le peuple était réuni pour la fête des azymes, le huit du mois Xantique, à la neuvième heure de la nuit, une telle lumière environna l'autel et le temple qu'on crut être en plein jour, et cela dura une demi-heure : les ignorants y virent un bon présage, mais les scribes comprirent tout de suite avant que les choses ne fussent arrivées. [3] Au temps de la même fête, une vache, amenée par le grand prêtre pour le sacrifice, mit bas un agneau au milieu du temple. [4] La porte orientale de l'intérieur du temple était d'airain et si lourde que vingt hommes avaient grand' peine à la fermer le soir ; elle était close par des verrous en fer et munie de targettes très profondes : à la sixième heure de la nuit, on la-vit s'ouvrir d'elle- même. [5]
Peu de jours après la fête, le vingt et unième du mois Artémisios, on vit le spectre d'un démon plus grand qu'on ne peut croire. Ce que je dois raconter semblerait fabuleux, si le récit n'en était pris de témoins oculaires et si les maux qui suivirent n'avaient été dignes des présages eux-mêmes. Avant le coucher du soleil, on aperçut sur tout le pays des chars aériens et des phalanges armées qui s'élançaient des nuages et entouraient les villes. [6] Lors de la fête appelée Pentecôte, pendant la nuit, les prêtres venus au temple selon leur coutume,, pour leur office, déclarèrent avoir entendu d'abord des bruits de pas, un tumulte, puis 267 des voix nombreuses qui disaient : « Sortons d'ici. » [7]
Mais voici qui est encore plus effrayant: Un homme appelé Jésus, fils d'Ananie, homme simple, un paysan, quatre ans avant la- guerre, alors que la ville était en pleine paix et prospérité, vint à la fête où tous ont coutume de dresser des tentes en l'honneur de Dieu. Tout à coup il se mit à crier à travers le temple : « Voix de « l'orient, voix du couchant, voix des quatre vents, voix « sur Jérusalem et sur le temple, voix sur les fiancés « et les fiancées, voix sur tout le peuple. » Jour et nuit, il parcourait toutes les rues de la ville et poussait ce cri. [8] Quelques-uns des principaux du peuple indignés de ces paroles de mauvais augure le saisirent et l'accablèrent de coups ; mais lui continuait à pousser la même clameur devant eux, et cela, non pas de lui-même, ni de son propre mouvement.
[9] Les chefs pensaient que cette excitation était plutôt l'œuvre d'un esprit, comme elle l'était. Ils conduisirent le malheureux auprès du gouverneur romain (voy. l'Appendice) : là, on le déchira à coups de fouets jusqu'aux os; il ne laissait échapper ni prière ni larme ; mais en cet état, sa voix plaintive fléchissait seulement de plus en plus avec ses forces, et à chaque coup, il redisait : « Malheur à Jérusalem. »
[10] Josèphe rapporte encore une autre prédiction plus surprenante qu'il assure avoir trouvée dans les saintes Écritures, et annonçant qu'en ce temps quelqu'un sorti de leur pays commanderait à la terre. Il
267 croit qu'elle a été accomplie enVespasien ; [11] mais ce prince ne domina pas sur la terre entière, il régna seulement sur les contrées soumises aux Romains. Il serait plus juste d'appliquer cette parole au Christ, à qui son Père a dit : « Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritag-e et pour ton bien les extrémités de la terre. » Or à cette époque même, la voix des saints apôtres était allée dans l'univers entier et leur parole avait atteint les limites du monde.
CHAPITRE IX [JOSÈPHE ET LES ÉCRITS QU'lL A LAISSÉS] [1] Après tout ceci, il est bon de ne pas laisser ignorer ce qu'était Josèphe lui-même, puisqu'il nous a tant aidé dans le récit des événements qui nous occupent. D'où vient-il ? quelle est sa race ? Il nous l'apprend lui-même en ces termes : « Josèphe, fils de Matthias, prêtre de Jérusalem, fit d'abord la guerre aux Romains, puis se rapprocha d'eux par nécessité. » [2] II fut de beaucoup le plus célèbre des Juifs de son temps, non seulement auprès de ses compatriotes, mais aux yeux même des Romains, si bien qu'à Rome, on l'honora d'une statue et que ses livres furent jugés dignes des bibliothèques. [3]
269 dans un ouvrage de vingt livres et il raconte en sept livres l'histoire de la guerre des Romains en son temps. Il affirme avoir rédigé ce dernier écrit, non seulement en grec, mais encore dans sa langue maternelle; il est digne d'être cru. [4] On montre encore de lui deux livres qui méritent d'être étudiés, Sur l'antiquité des Juifs : c'est une réponse au grammairien Apion qui écrivait alors contre eux, ainsi qu'à d'autres gens qui prenaient à tâche de calomnier les origines de la race juive. [5] Dans le premier de ces livres, il établit le nombre des écrits qui forment le testament appelé ancien et montre ceux qui étaient incontestés chez les Hébreux. Voici ce qu'il en dit en propres termes,, comme d'après une tradition antique. CHAPITRE X
[comment Il Mentionne Les Livres Saints]| [1] « On ne trouve pas chez nous une foule de livres en désaccord et en opposition les uns avec les autres ; nous' en avons seulement vingt-deux. Ils nous présentent le récit de tous les âges écoulés et à bon droit nous les croyons divins. [2] De ces livres, cinq sont de Moïse. Ils embrassent les lois et la tradition de l'humanité depuis son origine, jusqu'à la mort de cet écrivain, c'est-à-dire un peu moins de trois mille ans. [3] Delà mort de Moïse à celle d'Artaxerxès,
271 roi des Perses après
Xerxès, les prophètes qui vinrent après Moïse écrivirent ce qui arriva, de leur temps en treize livres. Les quatre livres qui restent renferment des hymnes à Dieu et des principes de conduite pour les hommes. [4] Depuis Artaxerxès jusqu'à nous, l'histoire de chaque époque a été écrite; mais les ouvrages qui la contenaient n'ont pas été jugés dignes de la créance dont jouissent les livres antérieurs, car la succession des prophètes est moins exacte. [5] La preuve évidente de notre vénération pour nos écrits est dans ce fait, que personne, après tant de siècles, n'a osé ni ajouter, ni retrancher, ni changer le moindre détail. Chaque Juif, dès sa première enfance, croit qu'ils contiennent les pensées mêmes de Dieu, qu'il faut s'y tenir, et, au besoin, mourir volontiers pour eux. »
[6] II n'était pas inutile de citer ces paroles de Josèphe. Cet écrivain a encore composé un ouvrage qui n'est pas indigne de lui, Sur la toute puissance de la, raison. Certains l'ont intitulé Macchabaïcon, parce qu'il renferme les combats des Hébreux qui ont lutté d'une façon virile pour la piété envers la Divinité, ainsi que le racontent les livres des Macchabées (voy. l'Appendice). [7] Vers la fin du vingtième livre des Antiquités, le même auteur nous dit encore son intention d'écrire quatre livres concernant les croyances traditionnelles des Juifs sur Dieu et son essence, sur les lois, sur le motif pour lequel elles permettent cer- 273 taines choses et en défendent d'autres : il rappelle aussi qu'il a encore étudié d'autres questions dans des traités spéciaux. [8]
Nous croyons en outre à propos d'enregistrer aussi les paroles qui servent d'épilogue à ses Antiquités, pour confirmer le témoignage que nous lui avons emprunté. Il y accuse de mensonge et de bien d'autres méfaits, Juste de Tibériade, qui avait essayé de peindre aussi la même époque que lui et il ajoute textuellement :
[9]
« Je ne crains pas un semblable traitement pour mes écrits : j'ai remis mes livres aux empereurs eux- mêmes, alors qu'on voyait presque encore les faits que j'y raconte. Certain de ma vigilance à dire la vérité, j'ai attendu leurs suffrages et je n'ai pas été déçu. [10] J'ai présenté mon récit à bien d'autres dont quelques-uns avaient pris part à la guerre, comme le roi Agrippa et certains de ses parents. [11] L'empereur Titus a jugé que la mémoire de ces faits ne devait être transmise aux hommes que par ces seuls récits et il a signé de sa main un décret ordonnant de publier officiellement mes livres. Le roi Agrippa d'autre part a adressé soixante-deux lettres où il atteste que j'ai dit la vérité. »
Josèphe en cite deux ; mais en voilà assez sur lui.
Continuons notre récit.
[CHAPITRE XI
AprÈs Jacques, SimÉon Gouverne L'Église De JÉrusalem] [1] Apres le martyre de Jacques et la destruction de Jérusalem qui arriva en ce temps, on raconte que ceux des apôtres et des disciples du Seigneur qui étaient encore en ce monde vinrent de partout et se réunirent en un même lieu avec les parents du Sauveur selon la chair (dont la plupart existaient à cette époque). Ils tinrent conseil tous ensemble pour examiner qui serait jugé digne de la succession de Jacques, et ils décidèrent à l'unanimité que Siméon, fils de ce Clopas dont parle l'Évangile, était capable d'occuper le siège de cette église : il était, dit-on, cousin du Sauveur : Hégésippe raconte en effet que Clopas était le frère de Joseph. CHAPITRE XII [VESPASIEN ORDONNE DE RECHERCHER LES DESCENDANTS DE DAVID] [1] On rapporte en outre qu'après la prise de Jérusalem, Vespasien fit rechercher tous les descendants de David, afin qu'il ne restât plus chez les Juifs, per-
277 sonne qui fût de race royale. Ce leur fut un nouveau sujet de très grande persécution. [CHAPITRE XIII ANACLET EST LE SECOND ÉVÊQUE DES ROMAINS] [1] Vespasien ayant régné dix ans, l'empereur Titus, son fils, lui succède : la seconde année de son règne [80-81], Lin, depuis douze ans évêque de l'église des Romains, laisse sa charge à Anaclet. Titus a pour successeur son frère Domitien après deux ans et autant de mois de règne [13 septembre 81]. [CHAPITRE XIV
Avilius Est Le Second Chef De L'Église D'alexandrie] [1] La quatrième année de Domitien [84-85], Annianus, premier évêque d'Alexandrie, après avoir administré cette église pendant vingt-deux ans entiers, meurt, et son successeur est Avilius, second évêque. 279 CHAPITRE XV [APRÈS LUI, CLÉMENT EST LE TROISIÈME] [1] La douzième année du même règne [92-93], Anaclet, ayant été évêque de l'église des Romains douze ans, a pour successeur Clément, que l'apôtre, dans sa lettre aux Philippiens, désigne.comme le compagnon de son labeur par ces mots : « Avec Clément et mes autres collaborateurs, dont les noms sont au livre de vie. » CHAPITRE XVI
[l'ÉpÎtre De ClÉment]. [1] Il existe de celui-ci, acceptée comme authentique, une épître longue et admirable. Elle a été écrite au nom de l'Église de Rome à celle de Corinthe à propos d'une dissension qui s'était alors élevée à Corinthe. En beaucoup d'églises, depuis longtemps et de nos jours encore, on la lit publiquement dans les réunions communes. Qu'un différend, à cette époque, ait troublé l'église de Corinthe, nous en avons pour garant digne de foi Hégésippe. 281 CHAPITRE XVII [LA PERSÉCUTION DE DOMITIEN]. [1] Domitien montra une grande cruauté envers beaucoup de gens ; il fit tuer à Rome sans jugement régulier une foule !!de nobles et de personnages considérables ; d'autres citoyens illustres en très grand nombre furent aussi condamnés injustement à l'exil hors des limites de l'empire et à la confiscation des biens. Il finit par se montrer le successeur de Néron dans sa haine et sa lutte contre Dieu. Il souleva contre nous la seconde persécution, quoique Vespasien son père n'ait jamais eu de mauvais dessein à notre endroit. CHAPITRE XVIII
[jean L'apÔtre Et L'apocalypse]. [1] On raconte qu'à cette époque l'apôtre et évangéliste Jean vivait encore ; à cause du témoignage qu'il avait rendu au Verbe de Dieu, il avait été condamné, par jugement, à habiter l'île de Patmos. [2] Irénée, à propos du nombre produit par l'addition des lettres qui forment le nom de l'Antéchrist d'après l'Apocalypse attribuée à Jean, dit en propres termes ceci de Jean, dans le cinquième livre des Hérésies : 283 [3] « S'il eût fallu proclamer ouvertement à notre époque le nom de l'Antéchrist, celui qui a vu la révélation l'aurait fait. Car il la contempla il n'y a pas longtemps et presque dans notre génération, vers la fin du règne de Domitien. » [4] L'enseignement de notre foi brillait à cette époque d'un tel éclat que les écrivains étrangers à notre croyance n'hésitent pas à rapporter dans leurs histoires la persécution et les martyres qu'elle provoqua. Ils en fixent la date avec exactitude ; ils racontent que dans la quinzième année de Domitien, avec beaucoup d'autres, Flavia Domitilla elle-même, fille d'une sœur de Flavius Glémens, alors un des consuls de Rome [95], fut reléguée dans l'île Pontia en punition de ce qu'elle avait rendu témoignage au Christ.
CHAPITRE XIX
[domitien Ordonne De Tuer Les Descendants De David].
[1]
Le même Domitien ordonna de détruire tous les Juifs qui étaient de la race de David : une ancienne tradition raconte que des hérétiques dénoncèrent les descendants de Jude, qui était, selon la chair, frère du Sauveur, comme appartenant à la race de David et parents du Christ lui-même. C'est ce que montre Hégésippe quand il s'exprime en ces termes 285 CHAPITRE XX [LES PARENTS DE NOTRE SAUVEUR]
[1]
« II y avait encore de la race du Sauveur les petits- fils de Jude qui lui-même était appelé son frère selon la chair : on les dénonça comme descendants de David. l'evocatus les amena à Domitien ; celui-ci craignait la venue du Christ, comme Hérode.
[2] L'empereur leur demanda s'ils étaient de la race de David ; ils l'avouèrent ; il s'enquit alors de leurs biens et de leur fortune : ils dirent qu'ils ne possédaient ensemble l'un et l'autre que neuf mille deniers, dont chacun avait la moitié; ils ajoutèrent qu'ils n'avaient pas cette somme en numéraire, mais qu'elle était l'évaluation d'une terre de trente-neuf plèthres, pour laquelle ils payaient l'impôt et qu'ils cultivaient pour vivre.
[3] Puis ils montrèrent leurs mains et, comme preuve qu'ils travaillaient eux-mêmes, ils alléguèrent la rudesse de leurs membres, et les durillons incrustés dans leurs propres mains, indice certain d'un labeur continu. [4] Interrogés sur le Christ et son royaume, sur la nature de sa royauté, sur le lieu et l'époque de son apparition, ils firent cette réponse, que le règne du Christ n'était ni du monde ni de la terre, mais céleste et angé- 287 lique, qu'il se réaliserait à la fin des temps, quand le Christ venant dans sa gloire jugerait les vivants et les morts et rendrait à chacun selon ses œuvres. [5] Domitien ne vit rien là qui fût contre eux ; il les dédaigna comme des gens simples, les renvoya libres et un édit fit cesser la persécution contre l'Eglise. [6] Une fois délivrés, ils dirigèrent les églises, à la fois comme martyrs et parents du Seigneur, et vécurent après a paix jusqu'au temps de Trajan.
[7]
Tel est le récit d'Hégésippe. Du reste, celui de Tertullien nous raconte la même chose sur Domitien :
« Domitien essaya un jour de faire la même chose que celui-ci ; il était la monnaie de Néron pour la cruauté ; mais comme il avait, je pense, quelque intelligence, il s'arrêta bien vite et rappela même ceux qu'il avait bannis. »
[8] Après Domitien qui régna quinze ans, Nerva obtint l'empire [96] ; les honneurs de Domitien furent abolis, le sénat des Romains vota une loi qui permit à ceux qui étaient injustement exilés de revenir chez eux et même de recouvrer leurs biens ; c'est ce que racontent les historiens qui ont écrit les événements de cette époque. [9]
Alors l'apôtre Jean put donc, lui aussi, quitter l'île où il était relégué, pour s'établir à Éphèse ; c'est ce que rapporte une tradition de nos anciens.
289 CHAPITRE XXI [CERDON EST LE TROISIEME CHEF DE L EGLISE D ALEXANDRIE]
[1]
Nerva ayant régné un peu plus d'un an, Trajan lui succède : dans la première année de ce prince [98], Avilius ayant gouverné l'église d'Alexandrie pendant treize ans, fut remplacé par Cerdon. Celui-ci était le troisième des évêques de ce pays ; Annianus avait été le premier. En ce temps, Clément était encore chef de l'église des Romains et lui aussi venait au troisième rang après Paul et Pierre ; Lin avait été le premier évêque et Anaclet le second.
a CHAPITRE XXII
[le Second Chef De L'Église D'antioche Est Ignace] [1] Mais à Antioche, après Evodius qui en fut le premier évêque, en ce temps-là, Ignace en a été le second (voy. l'Appendice). Siméon fut pareillement le second qui, après le frère de notre Sauveur, eut à cette époque la charge de l'église de Jérusalem. 291 CHAPITRE XXIII
[anecdote Concernant L'apÔtre Jean] [1] En ce temps en Asie, survivait encore Jean, celui que Jésus aimait, qui fut à la fois apôtre et évangéliste. Il gouvernait les églises de ce pays après être revenu, à la mort de Domitien, de l'île où il avait été exilé. [2] Que jusqu'à cette époque, il fut encore de ce monde, deux témoins suffisent à le prouver, et ils sont dignes de foi, ayant enseigné l'orthodoxie ecclésiastique ; l'un est Irénée, l'autre Clément d'Alexandrie. [3] Le premier, au second livre de son ouvrage Contre les hérésies, écrit ainsi en propres termes : « Tous les presbytres qui se sont rencontrés en Asie avec Jean le disciple du Seigneur, témoignent qu'il leur a transmis cela : il demeura en effet parmi eux jusqu'aux temps de Trajan. » [4] Au troisième livre du même traité, Irénée exposa encore la même chose en ces termes : « Mais l'Église d'Ephèse, fondée par Paul et où demeura Jean jusqu'à l'époque de Trajan, est aussi un témoin véritable de la tradition des apôtres. » [5] Clément nous indique également cette date et il raconte une histoire fort utile à entendre pour ceux
293 qui se plaisent aux choses belles et profitables. Elle est dans son traité intitulé : Quel riche est sauvé. Prenez- la et lisez-la, telle qu'elle est dans son texte :
« [6]
Ecoute une fable, qui n'est pas une fable, mais un récit transmis par la tradition et gardé par le souvenir, au sujet de Jean l'apôtre.
« Après la mort du tyran, l'apôtre quitta l'île de Patmos pour Ephèse et il alla appelé par les pays voisins des Gentils, tantôt y établir des évoques, tantôt y organiser des églises complètement, tantôt choisir comme clerc chacun de ceux qui étaient signalés par l'Esprit. [7] II vint donc à l'une de ces villes qui étaient proches, dont quelques-uns même citent le nom. Il y consola d'abord les frères. A la fin, il se tourna vers l'évêque qui était établi là et apercevant un jeune homme dont le maintien était distingué, le visage gracieux et l'âme ardente : « Je te confie celui-là de tout cœur, « dit-il, l'Eglise et le Christ en sont témoins ». L'évêque le reçut et promit tout : l'apôtre répéta encore ses mêmes recommandations et ses adjurations. [8] Puis il partit pour Éphèse. Le presbytre prit chez lui le jeune homme qui lui avait été confié, l'éleva, le protégea, l'entoura d'alFection et enfin l'éclaira. Après cela, il se relâcha de son soin extrême et de sa vigilance lorsqu'il l'eut muni du sceau du Seigneur ainsi que d'une protection définitive.
« [9]
Le jeune homme en possession d'une liberté prématurée fut gâté par des compagnons d'âge oisifs, 295 dissolus et habitués au mal. D'abord, ils le conduisirent dans de splendides festins ; puis sortant aussi la nuit pour voler les vêtements, ils l'emmenèrent; plus tard, on le jugea propre à coopérer à quelque chose de plus grand. [10]