Histoire ecclésiastique (page 3)

Eusèbe de Césarée · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Grapin · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

II s'y habitua peu à peu, et, sous l'impulsion de sa nature ardente, semblable à un coursier indompté et vigoureux qui ronge son frein, il sortit du droit chemin et s'élança vivement dans les précipices. [11] Lorsqu'il eut enfin renoncé au salut de Dieu, il ne s'arrêta plus aux projets médiocres, mais il tenta quelque chose d'important et, puisqu'il était perdu sans retour, il résolut de ressembler aux autres. Il les rassembla donc et forma avec eux une société de brigands. Il en devint le digne chef; car il était le plus violent, le plus sanguinaire et le plus dur. « [12] Sur ces entrefaites et en raison d'un besoin survenu, on appela Jean : il vint et traita les affaires pour lesquelles on l'avait mandé. Puis il dit : « Allons, évêque, rends-nous le dépôt que le Christ et moi t'avons confié en présence de l'église à laquelle tu présides ».

[13] Celui-ci fut d'abord stupéfait, pensant à une somme d'argent qu'il n'avait pas reçue et pour laquelle on l'aurait dénoncé : il ne pouvait croire à un dépôt qu'il n'avait pas, ni mettre en doute la parole de Jean : « Je te demande, reprit celui-ci, le jeune homme et l'âme de ce frère. » Le vieillard gémit profondément et pleura. « II est mort, dit-il. — Comment et de quelle mort ? — Mort à Dieu ; car il est parti, et est devenu méchant et perdu, en un mot, c'est un voleur ; et maintenant il tient la montagne qui est là en face de l'église avec une troupe 297 d'hommes armés semblables à lui. » [14] L'apôtre déchire son vêtement, et avec un long sanglot se frappe la tête : « J'ai laissé, dit-il, un bon gardien de l'âme de mon frère ! Mais qu'on m'amène aussitôt un cheval et que quelqu'un me serve de guide pour le chemin ». Et il sortit de l'église comme il était. [15] Arrivé à l'endroit, il fut pris par l'avant-poste des brigands : il ne chercha pas à fuir, ne demanda rien, mais il s'écria : « C'est pour cela même que je suis venu; conduisez-moi à votre chef ». [16] Celui-ci précisément attendait en armes ; mais dès qu'il reconnut Jean, il rougit et prit la fuite. L'apôtre, oubliant son âge, le poursuivait de toutes ses forces et lui criait :

[17] « Pourquoi me fuis-tu, ô mon fils, moi ton père, un homme désarmé, un vieillard? Aie pitié de moi, ô enfant ; ne crains pas, tu as encore des espérances de vie. Je donnerai pour toi ma parole au Christ ; s'il le fallait, je mourrais volontiers pour .toi comme le Sauveur l'a fait pour nous. Je donnerai ma vie à la place de la tienne. Arrête-toi ; aie confiance, c'est le Christ qui m'envoie ». « [18]

Le jeune homme obéit et s'arrête. Il baisse la tête, puis jette ses armes, enfin se met à trembler en versant des larmes arriéres. Il entoure de ses bras le vieillard qui s'avançait, lui demande pardon, comme il peut, par ses gémissements et il est baptisé une seconde fois, dans ses larmes. Cependant il tenait encore sa main droite cachée. [19] L'apôtre se porte caution, l'assure par serment qu'il a trouvé pour lui miséricorde auprès du Sauveur ; il prie, il tombe à genoux, il baise la main droite elle-même du jeune 299 homme pour montrer qu'elle est purifiée par la pénitence. Jean le conduit ensuite à l'église, intercède pour lui dans de longues prières, offre avec lui des jeûnes prolongés et enchante son esprit par le charme varié de ses discours. On dit qu'il ne le quitta pas avant de l'avoir fixé définitivement dans l'Eglise, offrant un grand exemple de véritable repentir et une éclatante preuve de renaissance, un trophée de résurrection visible. »

[CHAPITRE XXIV

L'ordre Des Évangiles]

[1]

J'ai placé ici ce passage de Clément à la fois pour l'information et pour l'utilité de ceux qui le rencontreront.

Maintenant indiquons les écrits incontestés de l'apôtre Jean. [2] On doit d'abord recevoir comme authentique son évangile ; il est reconnu tel par toutes les églises qui sont sous le ciel. C'est à bon droit que les anciens l'ont placé au quatrième rang après les trois autres; en voici le motif. [3] Les hommes inspirés et vraiment dignes de Dieu, je dis les apôtres du Christ, purifiaient leur vie avec un soin extrême, ornant leur âme de toute vertu. Mais ils connaissaient peu la langue ; la puissance divine qu'ils tenaient du Sauveur et qui opérait des merveilles était leur assurance. Exposer les enseignements du maître avec l'habileté insinuante et l'art des discours leur était 301 inconnu et ils ne l'entreprenaient pas. lisse contentaient de la manifestation de l'Esprit Saint qui les assistait et de la seule puissance du Christ qui agissait avec eux et faisait des miracles. Ils annonçaient à l'univers entier la connaissance du royaume des cieux sans le moindre souci d'écrire des ouvrages.

[4] Ils faisaient cela pour accomplir un ministère sublime et au-dessusde l'homme. Paul, le plus puissant d'ailleurs dans l'art de tout discours et le plus habile dans les pensées, ne confia rien autre à l'écriture que de fort courtes épîtres. Il avait pourtant ,à dire des choses très nombreuses et mystérieuses, puisqu'il avait touché aux merveilles qui sont jusqu'au troisième ciel et, ravi au paradis même de Dieu, il avait été jugé digne d'entendre là des paroles ineffables. [5] Ils n'étaient pas aussi sans éprouver les mêmes choses, les disciples de notre Sauveur, les douze apôtres, les soixante-dix disciples, et bien d'autres avec ceux-ci. Cependant d'eux tous, Matthieu et Jean, seuls, nous ont laissé des mémoires des entretiens du Seigneur; encore ils n'en vinrent à les composer que poussés, dit-on, par la nécessité.

[6] Matthieu prêcha d'abord aux Hébreux. Comme il dut ensuite aller en d'autres pays, il leur donna son évangile dans sa langue maternelle; il suppléait à sa présence, auprès de ceux qu'il quittait, par un écrit. [7] Tandis que déjà Marc et Luc avaient fait paraître leurs 303 évangiles, Jean, dit-on, n'avait constamment prêché que de vive voix. Enfin, il en vint à écrire; voici pour quel motif On raconte que l'apôtre reçut les trois évangiles composés précédemment ; tous les avaient déjà et il les accepta, leur rendant le témoignage qu'ils contenaient la vérité. Seulement il manquait à leur récit l'exposé de ce qu'avait fait le Christ tout d'abordau commencement de sa prédication.[8] Et cette parole est vraie. On peut voir en effet que ces trois évangélistes ont raconté seulement les faits postérieurs à l'emprisonnement de Jean-Baptiste et accomplis par le Sauveur dans l'espace d'une année. Ils le disent du reste au début de leur narration. [9] Le jeûne de quarante jours et la tentation qui eut lieu à ce propos marquent le temps indiqué par Matthieu. Il dit : « Ayant appris que Jean avait été livré, il laissa la Judée et revint en Galilée ». [10] Marc débute de même : « Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée ». Quant à Luc, avant de commencer le récit des actions de Jésus, il fait à peu près la même remarque en disant qu'Hérode ajouta aux méfaits qu'il avait commis, celui de « mettre Jean en prison ». [11] L'apôtre Jean fut, dit- on, prié, pour ce motif, dedonnerdans son évangile la période passée sous silence par les précédents évangélistes et les faits accomplis par le Sauveur en ce temps, 305 c'est-à-dire ce qui s'était produit avant l'incarcération du baptiste. Il indique cela même, soit quand il dit : « Tel fut le début des miracles que fit Jésus », soit quand il fait mention de Jean, au milieu de l'histoire de Jésus, comme baptisant encore en ce moment à Enon, près de Salem. Il le montre clairement aussi par ces paroles : « Car Jean n'était pas encore jeté en prison ». [12] Ainsi donc l'apôtre Jean dans son évangile rapporte ce que fit le Christ quand le baptiste n'était pas encore incarcéré ; les trois autres évangélistes au contraire racontent ce qui suivit son emprisonnement. [13] Quiconque remarque ces choses, ne peut plus penser que les évangélistes soient en désaccord les uns avec les autres. Car l'évangile de Jean comprend l'histoire des premières œuvres du Christ, les autres évangélistes nous donnent le récit de ce qu'il a fait à la fin de sa vie. Vraisemblablement Jean a passé sous silence la génération de notre Sauveur selon la chair, parce qu'elle avait été écrite auparavant par Matthieu et Luc ; il a commencé par sa divinité. Cet honneur lui avait, pour ainsi dire, été réservé par l'Esprit divin comme au plus digne.

[14]

Voilà ce que nous avions à dire sur la composition de l'évangile de Jean ; le motif qui a poussé Marc à écrire a été expliqué plus haut. [15] Luc, au début de son récit, expose lui-même ce qui l'a déterminé à entreprendre son œuvre. Il nous déclare que beaucoup d'autres se sont mêlés de raconter inconsidérément des 307 choses qu'il a examinées à fond. Aussi bien, juge-t-il nécessaire de nous débarrasser des conjectures douteuses qu'ils enseignent, et de nous donner, en son évangile, le récit fidèle des événements dont il a acquis une connaissance certaine, dans la compagnie et la fréquentation de Paul, ainsi que dans les entretiens qu'il a eus avec les autres apôtres. [16] Voilà ce que nous avons à dire sur ce sujet : nous serons plus à l'aise à l'occasion en citant le témoignage des anciens pour essayer de montrer ce qui a été 'dit par les autres au sujet de ces évangiles.

[17]

Pour ce qui est des écrits de Jean, en dehors de l'Évangile, la première de ses épîtres est aussi reconnue par nos contemporains et par les anciens comme hors de toute contestation ; les deux autres sont discutées. [18] L'autorité de l'Apocalypse est mise en doute par beaucoup encore aujourd'hui. Mais cette question sera résolue également en son lieu à l'aide du témoignage des anciens.

CHAPITRE XXV [LES ÉCRITURES RECONNUES PAR TOUS ET CELLES QUI NE LE SONT PAS]

[1]

Au point où nous en sommes, il semble à propos de capituler dans une liste les écrits du Nouveau Testament dont nous avons déjà parlé. Nous mettrons au premier rang la sainte tétrade des Évangiles que suit le livre des Actes des Apôtres.

[2] II faut y joindre les épîtres de Paul ; puis, la première attribuée à Jean, et 309 aussi la première de Pierre. On ajoutera, si on le juge bon, l'Apocalypse de Jean au sujet de laquelle nous exposerons en son temps les diverses opinions.

[3]

Voilà les livres reçus de tous. Ceux qui sont contestés, quoiqu'un grand nombre les admettent, sont: l'épître dite de Jacques, celle de Jude, la seconde de Pierre, celles qu'on appelle la seconde et la troisième de Jean, qu'elle soit de l'évangéliste ou d'un homonyme.

[4]

On doit ranger entre les apocryphes : les Actes de Paul, le livre qu'on nomme le Pasteur, l'Apocalypse de Pierre, l'épître attribuée à Barnabé, ce qu'on intitule les Enseignements des apôtres et, si l'on veut, ainsi que je l'ai dit plus haut, l'Apocalypse de Jean que les uns, comme je l'ai indiqué, rejettent comme supposée et que les autres, maintiennent au nombre des œuvres reconnues. [5] Certains font encore entrer dans cette catégorie l'Evangile aux Hébreux, dont les Juifs qui ont reçu le Christ aiment surtout à se servir.

Tous ces livres peuvent être classés parmi ceux qui qui sont discutés. [6] Nous avons cru nécessaire d'établir le catalogue de ceux-là aussi et de séparer les écrits que la tradition ecclésiastique a jugés vrais, authentiques et reconnus, d'avec ceux d'une autre condition, qui ne sont pas testamentaires et se trouvent contestés, bien que la plupart des écrivains ecclésiastiques les connaissent. Ainsi, nous pourrons discerner ces ouvrages et les distinguer de ceux que les hère- 311 tiques présentent sous le nom des apôtres, tels que les Évangiles de Pierre, de Thomas, de Matthias et d'autres encore, ou tels que les Actes d'André, de Jean et du reste, des apôtres, dont aucun écrivain de la tradition ecclésiastique n'a jamais jugé utile d'invoquer le témoignage. [7] Le style du reste s'éloigne de la manière apostolique, tandis que la pensée et l'enseignement qu'ils contiennent sont tout à fait en désaccord avec la véritable orthodoxie. C'est là une preuve manifeste qu'ils sont des élucubrations d'hérétiques. Il ne faut donc pas même les ranger parmi les apocryphes ; mais les rejeter comme absolument absurdes et impies.

Maintenant reprenons la suite de notre récit.

[CHAPITRE XXVI MÉNANDRE LE MAGICIEN]

[1]

Ménandre succéda à Simon le mage. Cet autre instrument de la puissance diabolique ne se montra pas inférieur au premier. Lui aussi était Samaritain ; aussi bien que son maître, il atteignit les sommets de la science magique et il le dépassa même dans ses pro- 313 diges. Il se disait le sauveur envoyé d'en haut dès les siècles invisibles pour le salut des hommes. [2] II enseignait qu'on ne pouvait dépasser les anges créateurs du monde, à moins d'être initié par lui à l'exercice de la magie et d'avoir reçu le baptême qu'il conférait. Ceux qui en avaient été jugés dignes, participaient en ce monde à une immutabilité éternelle ; ils ne mouraient pas, ils demeuraient ici-bas sans vieillir jamais et devenaient immortels. On peut facilement, du reste, lire tout cela dans Irénée.

[3] Justin, traitant de Simon, parle aussi de Ménandre au même endroit et ajoute ceci à son sujet (voy. l'Appendice) .

« Un certain Ménandre, Samaritain, lui aussi, du bourg de Caparattée, devint disciple de Simon. Aiguillonné comme lui par les démons, il alla à Antioche où nous savons qu'il séduisit beaucoup de gens par l'exercice de la magie. Il leur persuadait que ceux qui le suivaient ne mourraient pas : encore aujourd'hui, il y a des gens qui le disent d'après lui. »

[4]

L'activité du démon se servait de tels imposteurs couverts du nom des chrétiens, dans le but de détruire par la magie le grand mystère de la religion et de mettre en pièces les dogmes de l'Eglise sur l'immortalité de l'âme et la résurrection des morts. Mais ceux qui souscrivirent à de tels sauveurs furent déchus de la véritable espérance.

CHAPITRE XXVII

[l'hÉrÉsie Des Ébionites] [1] Le démon malfaisant, ne réussissant pas à en détacher d'autres de l'amour du Christ de Dieu, s'empara d'eux par un côté où il les trouva accessibles. Ces nouveaux hérétiques furent à bon droit appelés, dès l'origine, Ebionites, parce qu'ils avaient sur le Christ des pensées pauvres et humbles. [2] Celui-ci leur apparaissait dans leurs conceptions comme un être simple et vulgaire ; devenu juste par le progrès de sa vertu, il n'était qu'un mortel qui devait sa naissance à l'union de Marie et d'un homme. L'observance de la loi mosaïque leur était tout à fait nécessaire, parce qu'ils ne devaient pas être sauvés par la seule foi au Christ, non plus que par une vie conforme à cette foi. [3]

II y en avait cependant d'autres qui portaient le même nom et qui se gardaient de la sottise de ceux- ci. Ils ne niaient pas que le Seigneur fût né d'une vierge et du Saint-Esprit ; mais, comme eux, ils n'admettaient pas sa préexistence, quoiqu'il fût le Verbe divin et la Sagesse, et ils revenaient ainsi à l'impiété des premiers. Leur ressemblance avec les autres est surtout dans le zèle charnel qu'ils mettaient à accomplir les prescriptions de la loi. [4] Ils pensaient que les épîtres de l'apôtre doivent être rejetées complètement, et ils l'appelaient un apostat de la loi. Ils ne se servaient que de l'Évangile aux Hébreux et faisaient peu de cas des autres. [5] Ils gardaient le sabbat et le 317 reste des habitudes judaïques, ainsi que les autres Ébionites ; cependant ils célébraient les dimanches à peu près comme nous, en mémoire de la ..résurrection du Sauveur. [6] Une telle conception leur a valu le nom d'Ébionites, qui convient assez pour exprimer la pauvreté de leur intelligence, puisque c'est par ce terme que les Hébreux désignent les mendiants (voy. l'Appendice). CHAPITRE XXVIII

[l'hÉrÉsiarque CÉrintiie] [1] Nous avons appris qu'à cette époque surgit le chef d'une autre hérésie, c'était Cérinthe. Gaïus, dont nous avons déjà rapporté plus haut les paroles, écrit ceci à son sujet dans sa Recherche : « [2] Mais Cérinthe au moyen de révélations comme celles qu'écrivit un grand apôtre, nous présente d'une façon mensongère des récits de choses merveilleuses qui lui auraient été montrées par les anges ; il dit qu'après la résurrection, le règne du Christ sera terrestre, que la chair revivra de nouveau à Jérusalem et servira les passions et les voluptés. C'est un ennemi des Écritures divines et comme il veut tromper les hommes, il dit qu'il y aura mille ans de fêtes nuptiales (voy. l'appendice). » [3] Denys, qui de notre temps a obtenu le siège de l'église d'Alexandrie, dans le second livre de ses Pro-

319 messes, lorsqu'il parle de Y'Apocalypse de Jean, raconte certains faits comme venant de la tradition ancienne, et fait mention du même Cérinthe en ces termes : « [4] Cérinthe, l'auteur de l'hérésie qu'on appelle corinthienne, voulut mettre son œuvre sous un nom digne de lui attirer du crédit. Voici en effet le principe de son enseignement : le règne du Christ sera terrestre. [5] II consistera, d'après le rêve de Cérinthe, dans les choses que lui-même désirait, étant ami des sens et tout charnel, dans les satisfactions du ventre et de ce qui est au-dessous du ventre, c'est-à-dire dans le boire, le manger et le plaisir charnel, et aussi dans des choses par lesquelles il pensait donner à ces satisfactions un aspect plus honorable, dans des fêtes, des sacrifices et des immolations de victimes. » [6] Voilà ce qu'écrit Denys. Irénée, nous rapporte certaines erreurs plus secrètes du même Cérinthe dans son premier livre sur les Hérésies. Dans le troisième, il raconte une anecdote digne d'être citée qu'il tient de Polycarpe. L'apôtre Jean était entré un jour dans des bains pour s'y laver. Il apprit que Cérinthe y était; il s'en alla précipitamment et gagna la porte, ne supportant pas d'être sous le même toit que lui, et il dit ceci aux compagnons qui étaient avec lui : « Fuyons, de peur que les bains ne s'écroulent ; Cérinthe s'y trouve, l'ennemi delà vérité. »

a 321 CHAPITRE XXIX

[nicolas Et Ceux Auxquels Il A DonnÉ Son Nom] [1] En ce temps-là, naquit aussi l'hérésie dite des Nicolaïtes, qui dura très peu et dont il est question dans l'Apocalypse de Jean. Ses adeptes pré tendent que Nicolas était un des diacres, compagnons d'Etienne, choisis par les apôtres pour le service des pauvres. Voici, du moins, ce que raconte de lui en propres termes Clément d'Alexandrie au troisième livre de ses Stromates : « [2] II avait, dit-on, une femme dans l'éclat de sa jeunesse. Après l'ascension du Sauveur, les apôtres lui reprochèrent d'en être jaloux : alors Nicolas l'amena et l'abandonna à qui la voudrait épouser. On dit que cette conduite était en effet conforme à la maxime qu'il faut faire peu de cas de la chair. Ceux qui adoptent son hérésie suivent, simplement, sans examen, cet exemple et ce principe, et ils se laissent aller à une honteuse prostitution. [3] Pour moi, je crois que jamais Nicolas n'eut d'autre femme .que celle qu'il avait épousée ; quant à ses enfants, ses filles vécurent vierges et son fils garda la chasteté. Les choses étant ainsi, cet abandon en présence des apôtres de sa femme, qui était un objet de jalousie, fut un renoncement à la passion, et cette continence en ce qui regarde les joies les plus

323 recherchées enseigna à faire peu de cas de la chair. Car il ne me semble pas qu'il voulut, selon la défense du Christ, « servir deux maîtres », le plaisir et le Seigneur. [4] On prétend aussi que Matthias enseignait ainsi à combattre la chair, à en faire peu de cas, et à ne rien lui accorder qui puisse la flatter, mais à grandir plutôt son âme par la foi et la science. » Voilà ce qui concerne ceux qui ont essayé, en ces temps-là, de fausser la vérité. Ils ont complètement disparu, plus vite qu'on ne peut le dire. CHAPITRE XXX [LES APÔTRES QUI VÉCURENT DANS LE MARIAGE] [1] Cependant Clément, dont nous venons de citer les paroles, donne immédiatement après, au sujet de ceux qui condamnent les noces, les noms des apôtres qui vécurent dans le mariage, et il dit : « Est-ce qu'ils réprouveront même les apôtres ? car Pierre et Philippe eurent des enfants ; celui-ci même maria ses filles et Paul n'hésite pas dans une épître à saluer sa femme ; il ne l'а pas emmenée avec lui pour ne pas être gêné dans son ministère. » [2] Puisque nous rappelons ces choses, il ne sera pas sans intérêt de rapporter du même écrivain une anec-

325 dote digne d'être contée. Il l'expose ainsi, au septième livre des Stromates :

« On dit que le bienheureux Pierre voyant conduire sa femme au supplice, se réjouit de sa vocation et de son retour dans la demeure ; il l'encourageait et la consolait de toutes ses forces, l'appelant par son nom : « Ô toi, lui disait-il, souviens-toi du Seigneur. » Voilà ce qu'étaient les mariages des saints et les sentiments exquis de ceux qui s'aimaient tant (voy. l'Appendice). »

Ce récit était assorti à mon dessein présent; voilà pourquoi je l'ai placé ici.

CHAPITRE XXXI [MORT DE JEAN ET DE PHILIPPE]

[1] Nous avons jusqu'ici indiqué le temps et le genre de la mort de Paul et de Pierre, comme aussi le lieu où leurs corps ont été déposés, après leur trépas.

[2] Nous avons dit aussi l'époque de la mort de Jean. Quant à l'endroit de sa sépulture, il est indiqué dans la lettre que Polycrate (celui-ci était évêque de l'église d'Éphèse) écrivit à Victor, évêque des Romains. Il y est également question de Philippe et de ses filles en ces termes :

« [3] De grands astres, dit-il, se sont couchés en Asie, qui se lèveront au dernier jour, lors de la venue du Sauveur, quand il viendra du ciel avec gloire pour chercher tous les saints, Philippe, l'un des douze apôtres, qui repose à Hiérapolis, ainsi que deux de ses filles, qui ont vieilli dans la virginité, et, l'autre qui, après avoir vécu dans le Saint-Esprit, a été ensevelie à Éphèse : Jean lui aussi, l'apôtre qui a dormi sur la poitrine du Sauveur, qui, prêtre, a porté la lame d'or, a été martyr et docteur et a son tombeau à Éphèse. »

Voilà ce qui concerne la mort de ces personnages [4] Dans le dialogue de Gaïus dont nous avons parlé un peu plus haut, Proclus, contre qui la discussion est dirigée, est également de notre avis pour ce que nous venons de rapporter de la mort de Philippe et de ses filles. 11 parle ainsi :

« Après celui-ci, il y eut à Hiérapolis; en Asie quatre prophétesses, les filles de Philippe ; leur tombeau est là, ainsi que celui de leur père. »

Voilà ce qu'il dit.

[5] Luc, d'autre part, dans les Acte« des apôtres, nous rappelle que les filles de Philippe vivaient alors à Césarée de Judée avec leur père et qu'elles avaient le don de prophétie. Il dit en propres termes : « Nous sommes venus à Césarée et nous sommes entrés dans la maison de Philippe l'évan- 329 géliste, qui était un des sept. Nous sommes restés chez lui. Il avait quatre filles vierges qui prophétisaient. »

[6]

Ce qui est venu à notre connaissance concernant les apôtres, leurs temps et les saints écrits qu'ils nous ont laissés, ceux qui sont contestés, quoique beaucoup les lisent publiquement dans un grand nombre d'églises, ceux qui sont tout à fait apocryphes et étrangers à l'orthodoxie apostolique, voilà ce que nous avons exposé en ce qui précède. Il faut maintenant continuer notre récit.

CHAPITRE XXXII

[comment SimÉon, ÉvÊque De JÉrusalem, Rendit TÉmoignage] [1] Après Néron et Domitien, sous le prince dont nous examinons actuellement l'époque, on raconte que, partiellement et dans certaines villes, le soulèvement des populations excita contre nous une persécution. C'est alors que Siméon, fils de Clopas, dont nous avons dit qu'il était le second évêque de Jérusalem, couronna sa vie par le martyre, comme nous l'avons appris. [2] Ce fait nous est garanti par le témoignage d'Hégésippe, auquel nous avons déjà emprunté maintes citations. Parlant de divers hérétiques, il ajoute qu'à cette époque Siméon eut alors à subir une accusation venant d'eux ; on le tourmenta pendant plusieurs jours parce qu'il était chrétien ; il étonna absolument le juge

331 et ceux qui l'entouraient; enfin, il souffrit le supplice qu'avait enduré le Sauveur. [3] Mais rien ne vaut comme d'entendre l'écrivain dans les termes dont il s'est servi et que voici :

« C'est évidemment quelques-uns de ces hérétiques qui accusèrent Siméon, fils de Glopas d'être descendant de David et chrétien ; il subit ainsi le martyre à cent vingt ans sous le règne de Trajan et le consulaire Atticus. »

[4]

Le même auteur dit encore qu'il arriva à ses accusateurs dans la recherche qu'on fît des rejetons de la race royale des Juifs, d'être mis à mort comme appartenant à cette tribu. Siméon, on peut l'inférer à bon droit, est lui aussi un des témoins qui ont vu et entendu le Seigneur ; on en a la preuve dans sa longévité et dans le souvenir que l'Évangile consacre à Marie, femme de Clopas, qui fut sa 'mère comme nous l'avons dit plus haut. [5] Le même auteur nous apprend encore que d'autres descendants de Jude, l'un de ceux qu'on disait frères du Seigneur, vécurent jusqu'au temps du même règne de Trajan, après avoir, sous Domitien, rendu témoignage à la foi chrétienne ainsi que nous l'avons déjà noté. Voici ce que nous raconte cet écrivain : « [6] Ils vont donc servant de guides à chaque église en qualité de martyrs et de parents du Seigneur. Grâce à la paix profonde dont l'église entière jouissait alors, ils vivent jusqu'à Trajan. Sous le règne de ce prince, Siméon, dont il a été question plus haut, fils de Clopas, l'oncle du Seigneur, dénoncé par des hérétiques, 333 fut lui aussi jugé comme eux sous le consulaire Atti- cus, pour le même motif. Ses tortures durèrent de longs jours et il rendit témoignage de sa foi de façon à étonner tout le monde et le consulaire lui-même, qui était surpris de voir une telle patience à un vieillard de cent vingt ans. Il fut condamné à être crucifié. » [7] Après cela le même Hégésippe poursuivant le récit des temps dont nous parlons, ajoute que jusqu'à cette époque l'église demeura semblable à une vierge pure et sans souillure : c'était dans l'ombre ténébreuse et comme dans une tanière que travaillaient alors, quand il s'en trouvait, ceux qui essayaient d'altérer la règle intacte de la prédication du Sauveur. [8] Mais lorsque le chœur sacré des apôtres eut succombé à divers genres de mort et qu'eut disparu la génération de ceux qui avaient été jugés dignes d'entendre de leurs oreilles la Sagesse divine, alors l'erreur impie reçut un commencement d'organisation par la tromperie de ceux qui enseignaient une autre doctrine. Ceux-ci, voyant qu'il ne restait plus aucun apôtre, jetèrent le masque et se mirent à opposer une science qui porte un nom mensonger à la prédication de la vérité.

CHAPITRE XXXIII

[comment Trajan DÉfendit De Rechercher Les ChrÉtiens] [1] La persécution sévissait cependant en beaucoup d'endroits contre nous et avec une si grande vigueur que Pli ne le Jeune, très illustre parmi les gouverneurs, étonné

335 de la multitude des martyrs, écrivit à l'empereur. Il lui dit le nombre de ceux qui étaient mis à mort pour la foi ; il l'informa en même temps qu'il n'avait rien surpris en eux qui fût criminel ou contraire aux lois. Ils se levaient avec l'aurore pour chanter des hymnes au Christ, comme à un Dieu ; mais l'adultère, le meurtre et autres crimes de ce genre étaient repoussés par eux ; leur conduite était entièrement conforme aux lois. [2] Comme réponse, Trajan établit un décret portant qu'il ne fallait pas rechercher la tribu des chrétiens, mais la punir quand on la trouvait. C'est ainsi, en quelque sorte, que la menace de la persécution, qui était si forte, s'éteignit. Il restait cependant encore bien des prétextes et non des moindres à ceux qui nous voulaient du mal. Soit qu'elles fussent causées par les populations, soit qu'elles fussent l'œuvre des fonctionnaires locaux qui nous dressaient des embûches, les persécutions partielles se rallumèrent dans les provinces, malgré l'absence de poursuites officielles ; et beaucoup de fidèles endurèrent des martyres variés. [3] Ceci est emprunté à l'Apologie latine de Tertullien, dont nous avons parlé plus haut. Voici la traduction du passage en question : « Cependant nous avons trouvé qu'on a défendu de nous rechercher. Pline le Jeune, gouverneur d'une province, après avoir condamné quelques chrétiens et leur avoir retiré leurs dignités, troublé à la vue de leur nombre, ne sut plus que faire. Il écrivit à l'empereur Trajan qu'en dehors du refus d'adorer les idoles, il 337 ne voyait rien de Criminel en eux. Il ajoutait que les chrétiens se levaient dès l'aurore, célébraient dans leurs chants le Christ comme un Dieu, que leur enseignement leur défendait de tuer, de commettre l'adultère, de se permettre l'injustice, le vol et autres choses semblables. Trajan répondit qu'il ne fallait pas rechercher la tribu des chrétiens, mais la punir si on la rencontrait, " Et telle était de fait la ligne de conduite.

CHAPITRE XXXIV

[ÉvaRiste Est Le QuatriÈme Chef De L'Église Des Romains] [1] Pour ce qui est des évêques de Rome, la troisième année du règne de l'empereur désigné plus haut [100], Clément, termina sa vie, laissant sa charge à Évariste. Il avait en tout présidé neuf ans à l'enseignement de la parole divine. CHAPITRE XXXV

[le TroisiÈme ÉvÊque De JÉrusalem Est Juste]

[1]

Cependant, Siméon mort, lui aussi, de la façon que nous avons dite, un Juif, du nom de Juste, reçut le siège de l'église de Jérusalem. Ceux de la circoncision qui croyaient au Christ étaient alors très nombreux ; il était l'un d'entre eux.

339 CHAPITRE XXXVI IGNACE ET SES EPITRES [1] A cette époque, florissait en Asie Polycarpe, compagnon des apôtres. Il avait été établi évêque de l'Église de Smyrne par ceux qui avaient vu et servi le Sauveur. [2] En ce temps, Papias, lui aussi évêque d'Hiérapolis, était en réputation, ainsi qu'Ignace, maintenant encore si connu. Celui-ci avait obtenu au second rang la succession de Pierre dans l'église d'Antioche. [3] On raconte qu'il fut envoyé de Syrie à Rome pour être exposé aux bêtes à cause de son témoignage en faveur du Christ. [4] II fit ce voyage à travers l'Asie, sous la plus étroite surveillance de ses gardes. Dans les villes où il passait, il affermissait les églises par ses entretiens et ses exhortations. Il les engageait avant tout à se prémunir contre les hérésies, qui justement alors commençaient à abonder; il les pressait de tenir fermement à la tradition des apôtres et, pour plus de sécurité, il jugea nécessaire de la fixer par écrit : il était déjà martyr. [5] Se trouvant ainsi à Smyrne où était Polycarpe, il adressa une lettre à l'église d'Éphèse où il fait mention d'Onésime, son pasteur. Il en envoya une autre à l'Église de 341 Magnésie sur le Méandre, où il parle également de l'Evêque Damos; une autre à celle de Tralles, dont il dit que Polybe était alors évêque. [6] II écrivit en outre à l'église de Rome pour conjurer instamment qu'on ne fît pas de démarches en vue de le priver du martyre qui était son désir et son espérance. Il est bon de citer quelques courts passages de ces épîtres pour confirmer ce que nous avançons. Voici donc ce qu'il dit en propres termes : « [7] Depuis la Syrie jusqu'à Rome, j'ai à lutter avec les bêtes sur terre et sur mer, la nuit et le jour : je suis attaché à dix léopards, qui sont les soldats de mon escorte. Quand je leur fais du bien, ils deviennent pires : à leurs injustices, je deviens de plus en plus disciple, mais je n'en suis pas pour cela justifié. [8] Du moins que je puisse jouir des bêtes qui me sont préparées : je prie afin de les trouver le plus tôt possible. Je les caresserai afin qu'elles me dévorent rapidement, et qu'elles ne me fassent comme à certains, qu'elles ont eu peur de toucher ; si elles s'y refusent, je les y forcerai. [9] Pardonnez-moi ; mais je sais ce qu'il me faut, et voici que je commence à être un disciple. Que les choses visibles ou invisibles n'occupent plus mon désir, afin que j'obtienne Jésus-Christ. Feu, croix, attaque des bêtes, rupture des os, séparation des membres, broiement de tout le corps, supplices du diable, que tout cela vienne sur moi, pourvu seulement que j'obtienne Jésus-Christ. »

[10] Voilà ce qu'il adressait de la ville dont nous avons parlé aux églises que nous avons énumérées. Étant déjà loin de Smyrne, il écrivit de nouveau de

343 Troade aux chrétiens de Philadelphie, ainsi qu'à l'église de Smyrne et en particulier à Polycarpe, son évêque. Il le savait tout à fait homme apostolique, et il lui confiait, comme à un vrai et bon pasteur, son troupeau d'Antioche, dans la pensée qu'il en aurait un soin diligent. [11] S'adressant aux Smyrniens, il se sert de paroles empruntées je ne sais où, en disant ce qui suit du Christ : « Je sais et je crois qu'après sa résurrection il existe dans sa chair. El lorsqu'il vint auprès des compagnons de Pierre, il leur dit : « Prenez, touchez-moi, et voyez « que je ne suis pas un esprit qui n'a point de corps. » Ils le touchèrent aussitôt et ils crurent. » [12] Irénée connut lui aussi le martyre d'Ignace et il parle de ses lettres en ces termes : «Comme dit un des nôtres, condamné aux bêles pour le témoignage rendu à Dieu : « Je suis le froment de « Dieu et je serai moulu par la dent des bêtes, afin « de devenir un pain sans tache ». [13] Polycarpe aussi mentionne les mêmes choses dans la lettre aux Philippiens qu'on a de lui. Il dit en propres termes :

« Je vous exhorte tous à obéir et à vous exercer à cette indéfectible patience que vous avez pu contempler de

345 vos yeux, non seulement dans les bienheureux Ignace. Rufus et Zosime, mais encore en d'autres qui sont des vôtres, et en Paul lui-même et dans le reste des apôtres. Soyez convaincus que tous ceux-là n'ont pas couru en vain, mais dans la foi et la justice, et qu'ils sont à la place qui leur revenait de droit auprès du Seigneur, pour lequel ils ont souffert. Car ils n'ont pas aimé ce siècle, mais celui qui est mort pour nous, et que Dieu a ressuscité à cause de nous. »

[14] Et il ajoute ensuite :

« Vous aussi m'avez écrit, ainsi qu'Ignace, afin que si quelqu'un va en Syrie, il porte vos lettres. J'en aurai soin, si l'occasion favorable se présente, soit que j'y aille moi-même ou que j'envoie quelqu'un qui sera votre messager. [15] Quant aux épîtres qu'Ignace nous avait adressées et toutes celles que nous avions chez nous, nous vous les avons envoyées, comme vous l'avez demandé ; elles sont avec cette lettre. Vous pourrez en recueillir un grand profit; vous y trouverez foi, patience et toute édification qui se rapporte à notre Seigneur. » Voilà ce que j'avais à dire d'Ignace, Héros lui succéda comme évêque d'Antioche.

347 CHAPITRE XXXVII [LES ÉVANGÉLISTES QUI SE DISTINGUAIENT ALORS]

[1]

Parmi ceux qui florissaient en ce temps était Quadratus. On dit qu'il fut honoré ainsi que les filles de Philippe du don de prophétie. Beaucoup d'autres aussi furent alors célèbres : ils avaient le premier rang dans la succession des apôtres. Disciples merveilleux de tels maîtres, ils bâtissaient sur les fondements des églises, que ceux-ci avaient établis en chaque pays ; ils développaient et étendaient la prédication de l'évangile et ils répandaient au loin par toute la terre les germes sauveurs du royaume des cieux.

[2] Beaucoup en effet des disciples d'alors sentaient leur âme touchée par le Verbe divin, d'un violent amour pour la philosophie. Ils commençaient par accomplir le conseil du Sauveur. Ils distribuaient leurs biens aux pauvres. Puis, ils quittaient leur patrie et allaient remplir la mission d'évangélistes. A ceux qui n'avaient encore rien entendu de l'enseignement de la foi, ils allaient à l'envi prêcher et transmettre le livre des divins évangiles. [3] Ils se contentaient de jeter les bases de la foi chez les peuples étrangers, y établissaient des pasteurs et leur abandonnaient le soin de ceux qu'ils venaient d'amener à croire. Ensuite, ils par-

349 talent vers d'autres contrées et d'autres nations avec la grâce et le secours de Dieu ; car les nombreuses et merveilleuses puissances de l'Esprit divin agissaient en eux encore en ce temps. Aussi dès la première nou,- velle, les foules se groupaient et recevaient avec empressement dans l'âme la religion du créateur de l'univers. [4] Il nous est impossible d'énumérer et de citer par leur nom tous ceux qui, lors de la première succession des apôtres, devinrent les pasteurs ou les évangélistes des diverses églises du monde. Nous ne pouvons guère mentionner et transcrire ici que les noms de ceux qui ont transmis jusqu'à nous dans leurs mémoires la tradition de l'enseignement apostolique. CHAPITRE XXXVIII

[l'ÉpÎtRe De ClÉment Et Celles Qui Lui Sont Faussement AttribuÉes] [1] Tels sont, par exemple, Ignace, dans les lettres que nous avons énumérées, et encore Clément, dans celle dont l'authenticité est reconnue de tous et qu'il a rédigée pour l'Église de Corinthe au nom de celle de Rome. L'auteur y fait beaucoup d'emprunts à l'Epître aux Hébreux, soit pour les pensées, soit même pour certaines expressions qu'il rapporte textuellement ; il y montre avec évidence que ce dernier

351 écrit n'était pas nouveau. [2] C'est donc à bon droit qu'il a été rangé parmi les autres œuvres de l'apôtre. Paul, dit-on, s'était adressé aux Hébreux dans leur langue maternelle. Sa lettre fut traduite par l'évangéliste Luc, selon les uns, et, selon les autres, par Clément. [3] Des deux hypothèses celle-ci semblerait plutôt être la vraie. D'une part, l'épître de Clément et l'épître aux Hébreux conservent la même allure de style; et, d'autre part, les pensées dans les deux écrits ont une parenté qui n'est pas éloignée. [4]

II ne faut pas ignorer qu'on attribue encore une seconde épître à Clément ; mais nous savons qu'elle n'a pas été aussi connue que la première, puisque nous ne voyons pas que les anciens s'en soient servis. [5] D'autres écrits verbeux et longs ont été tout récemment présentés sous son nom. Ils contiennent des discours de Pierre et d'Apion, dont on ne trouve absolument nulle mention chez les anciens. Ils n'ont du reste pas la vraie marque de l'orthodoxie apostolique. Voilà clairement ce qui concerne l'œuvre de Clément qui est reconnue comme authentique; il a été parlé également des écrits d'Ignace et de Polycarpe.

353 CHAPITRE XXXIX [LES ÉCRITS DE PAPIAS]

[1]

On montre de Papias cinq livres qui ont pour titre : Explication des sentences du Seigneur. Irénée en fait mention comme des seuls qu'il ait écrits :

« Papias, dit-il, disciple de Jean, familier de Poly- carpe, homme antique, l'atteste par écrit dans son quatrième livre ; car il en a composé cinq. »

Telles sont les paroles d'Irénée.

[2]

Cependant Papias, dans la préface de son ouvrage, ne paraît nullement avoir entendu ni vu les saints apôtres ; mais il apprend qu'il a reçu les leçons de la foi de ceux qui les avaient connus, et voici les termes dont il se sert :

« [3] Pour toi, je n'hésiterai pas à ajouter ce que j'ai appris des presbytres et dont j'ai fort bien conservé le souvenir, pour confirmer la vérité de mes explications. Car ce n'était pas auprès des beaux parleurs que je me plaisais, comme le font la plupart, mais auprès de ceux qui enseignaient le vrai ; je n'aimais pas ceux qui rapportaient des préceptes étrangers, mais ceux qui transmettaient les commandements imposés par le Seigneur à notre foi et nés de la vérité elle-même. [4] Quand quelque part, je rencontrais 355 ceux qui avaient été dans la compagnie des presbytres, je cherchais à savoir les propos des presbytres ; ce qu'avait dit André ou Pierre ou Philippe ou Thomas ou Jacques ou Jean ou Matthieu ou quelqu'autre des disciples du Seigneur; ce que disaient Aristion et Jean le presbytre, disciples du Seigneur. Je ne croyais pas que ce qu'il y a dans les livres me fût aussi profitable que d'entendre les choses exprimées par une parole demeurée vivante. »

[5]

II est bon de remarquer que Papias mentionna deux personnages appelés Jean. Il place le premier avec Pierre, Jacques, Matthieu et le reste des Apôtres ; c'est clairement l'évangéliste qu'il indique. Il introduit ensuite une distinction dans son énumération et range le second Jean parmi d'autres qui sont en dehors du nombre des Apôtres ; il le place après Aristion et le désigne positivement sous le nom de presbytre. [6] Ainsi se trouverait confirmée l'assertion de ceux qui affirment qu'il y aurait eu deux hommes de ce nom en Asie et qu'il existe aussi à Éphèse deux tombeaux portant encore maintenant le nom de Jean. Il est indispensable de faire attention à ceci ; car, si l'on refuse de l'admettre du premier, il serait vraisemblable que ce soit le second qui ait contemplé la révélation attribuée à Jean. [7] Papias, dont il est question actuellement, reconnaît donc avoir reçu la doctrine des apôtres par ceux qui les ont fréquentés. D'autre part, il dit avoir été l'auditeur direct d'Aristion et de Jean le presbytre : il cite en. effet souvent leurs noms dans ses écrits et il y

357 rapporte ce qu'ils ont transmis. [8] II n'était pas hors de propos de rapporter ceci, non plus qu'à ses dires exposés plus haut, d'en ajouter d'autres encore dans lesquels l'auteur nous apprend certaines choses miraculeuses qui lui seraient venues de la tradition. [9]

Il a déjà été établi antérieurement que l'apôtre Philippe et ses filles avaient séjourné à Hiérapolis. Il faut maintenant indiquer comment Papias, qui vivait en ces mêmes temps, nous dit avoir entendu d'elles une histoire merveilleuse. Il raconte la résurrection d'un mort, arrivée à cette époque-là ; puis, un autre miracle concernant Juste surnommé Barsabas, qui but un poison mortel et par la grâce du Seigneur n'en éprouva aucun mal. [10] Ce Juste est celui qu'après l'ascension du sauveur, les saints Apôtres avaient présenté avec Matthias, après avoir prié, pour que le sort désignât lequel des deux devait, à la place de Judas, compléter leur nombre. Le livre des Actes relate ainsi le fait : « Ils présentèrent deux hommes, Joseph appelé Barsabas, surnommé Juste, et Matthias, et ils prièrent en ces termes... »

[11]

Le même Papias ajoute d'autres éléments qui lui seraient venus, dit-il, par une tradition orale, telles que certaines paraboles étranges et certains enseignements du sauveur ainsi que d'autres récits tout à fait fabuleux.

[12] II dit, notamment, qu'il y aura mille ans après la résurrection des morts, que le règne du Christ sera matériel et aura lieu sur la terre. Je pense que cette 359 conception vient de ce qu'il a mal compris les récits des apôtres et n'a pas vu qu'ils se servaient de figures et s'exprimaient dans un langage symbolique. [13] II paraît avoir été du reste d'un esprit fort médiocre, comme on peut le conjecturer d'après ses écrits. Cependant il fut cause qu'un très grand nombre d'auteurs ecclésiastiques après lui adoptèrent le même avis que lui ; son antiquité leur était une garantie. C'est ainsi qu'Irénée et quelques autres ont embrassé son sentiment. [14] Dans son ouvrage, il nous donne encore d'autres récits d'Aristion dont nous avons parlé plus haut, sur les discours du Seigneur, ainsi que des traditions de Jean le presbytre auxquelles nous renvoyons les lecteurs désireux de s'instruire. Pour le moment, il est utile que nous ajoutions à tout ce que nous avons rapporté de lui la tradition qu'il nous transmet au sujet de Marc qui a écrit l'évangile, voici en quels termes. « [15]

Et le presbytre disait ceci : « Marc, étant l'interprète de Pierre, écrivit exactement, mais sans ordre, tout ce qu'il se rappelait des paroles ou des actions du Christ; car il n'a ni entendu ni accompagné le Sauveur. Plus tard, ainsi que je l'ai rappelé, il a suivi Pierre. Or celui-ci donnait son enseignement selon les besoins et sans nul souci d'établir une liaison entre les sentences du Seigneur. Marc ne se trompe donc pas en écrivant selon qu'il se souvient ; il n'a eu qu'un souci, ne rien laisser de ce qu'il avait entendu et ne rien dire de mensonger. » 361 Voilà ce que Papias raconte de Marc. [16]

II dit d'autre part ceci de Matthieu : « Matthieu réunit les sentences (de Jésus) en langue hébraïque et chacun les traduisit comme il put. » [17] Papias se sert de témoignages tirés de la première épître de Jean et de la première de Pierre. Il raconte encore une autre histoire, au sujet de la femme accusée de beaucoup de péchés devant le Sauveur que renferme l'Evangile aux Hébreux. Cela, ajouté à ce que nous avons exposé, n'a pas été marqué sans utilité.

LIVRE III iii. Sur ce chapitre, voy. A. Loisy, Hist. du canon du nouveau Testament (Paris, 1891), p. 156. iv, 8 : ἐπί τὰς Γαλλίας, variante du texte de saint Paul, où on lit aussi εἰς Γαλατίαν, ce qu'a rétabli le traducteur syriaque d'après sa version du Nouveau Testament. En 505 tout cas, l'idée de faire de ce Crescent un évêque de Vienne n'est pas plus vieille que le milieu du ixe siècle ; voy. L. DUCHESNE, Origines chrétiennes, p. 449; Fastes épiscopaux de la Gaule, t. I, p. 151 suiv.

v, 3 : Πέλλαν : renseignement dû à Eusèbe exclusivement ; voy. les ouvrages cités sur I, vιι, 14.

vi, 18 : ἐκπνέοντας ER, syr., RUFIN, JOSEPHE ; ἐκπνέοντας AΒDMT. — 27 : ὡς παρ'αὐτῷ BDERT, ὡς παρ' αὐτοῦ Α, ὥσπερ αὐτῷ M; tamquam si ipse id perpetrasset, RUFIN et syr. Les mss. de Josèphe ont ὡς παρ' et ὥσπερ. Étant donné l'emploi fréquent de παρά chez ces auteurs, il n'y a pas une grande différence de sens.

viιι, 6 : ἀθρόας mss., Ecl. proph., Jos., ἀθρόας λεγούσης Dem. ; « qui parla soudain (ἀθρόως) », syr. ; subitas dicentes RUFIN. — 8 : πρὸς τοὺς παρόντας mss., syr., lat. ; πρὸς τοὺς παροντας Ε, Jos. —

9 : τὸν παρὰ Ῥωμαίοις (Ῥωμαίων Ε Jos.) ἔπαρχον : alors

Lucceius Albinus, procurateur de 62 à 64.

ix, 1 : Ματθίου BER syr.. Ματταθίου, ADMT ; les mss. de Josèphe sont partagés ; ceux de Rufin ont Matthei de première main. — Sur Josèphe, voy. SCHUERER, Gesch. des jüd. Volkes, t. I, p. 74 suiv.

x, 2 : τὴν τῆς ἀνθρωπογονίας παράδοσιν : τὴν ἀπ' ἀνθρωπογονίας π., JOSEPHE; ἀπ' est le seul texte possible. De même, dans 3 : μέχρι τῆς Ἀρταξέρξου, τῆς (négligé par le syr. et Rufin) est interpolé. — 6. Le Περὶ αὐτοκράτορος λογισμοῦ n'est pas de Josèphe, mais d'un autre écrivain du même temps. Il est quelquefois compté comme quatrième livre des Macchabées. Voy. SCHUERER, l. c, t. III, p. 393 suiv. — 8. La biographie de Josèphe est un appendice des Antiquités) voy. SCHUERER, l. c, t. I, p. 86 suiv. — Sur Juste de Tibériade, voy. ib. t. I, p.

58. — 10. JOSEPHE, Contre Apion, I, 51, mentionne ces parents d'Agrippa II : Julius Archélaus, son beau-frère, et un Hérode, qui ne peut être l'oncle et beau-frère d'Agrippa II, Hérode de Chalcis, mort en 48 506 (d'après la Ρrosopographia imperii romani, t. II, p. 142-143, peut-être un fils d'Aristobule et de Salomé, par conséquent un petit-fils d'Hérode de Chalcis).

xii : Ce chapitre, au discours indirect, paraît provenir d'Hégésippe, mentionné à la fin du chap. xi.

xiii. Nous donnons, dans le texte grec, la disposition que M. Schwartz a préférée ; dans la traduction, la division en chapitres qui sert de base aux références. Il suit delà que le chapitre Ιγ' du grec n'a pas de texte correspondant. D'ailleurs les mss. trahissent un grand désordre dans la division du texte. La cause en est facile à découvrir. Notre chapitre xiv,sur Avilius, a été transposé avec le chapitre xiii. La transposition est ancienne, puisqu'elle paraît antérieure à la traduction syriaque et à Rufin. Mais elle est dénoncée par le sommaire des chapitres, qui indique avec les titres la suite des sujets. Le traducteur syriaque avait déjà remarqué la difficulté et pour retrouver le compte des chapitres, il avait placé le titre xiv (Anaclet) en tête du chapitre xv, coupant en deux la phrase (devant ὃv συνεργόν) : expédient empirique. La suite est donc ;

titre xii, actuellement chap. xιι (Vespasien)

— xιιι --- chap. xiv (Avilius)

-- xiv --- chap. xiii (Anaclet) -- xv -- chap. xv (Clément) Eusèbe passe de Jérusalem à Alexandrie, puis d'Alexandrie à Rome. xx, 1 : ὁ ἠουοκᾶτος : les vétérans qui faisaient partie des euocati avaient des fonctions administratives inférieures ; on connaît un euocatus Palatinus, c'était une sorte d'huissier du palais. RUFIN : Hos Reuocatus quidam nomine, qui ad hoc missus fuerat, perducit ad Domitianum Caesarem : c'est la méprise qui a fait d'expeditus un nom de saint; mais elle est étrange chez un écrivain romain. — Hégésippe emploie 507 encore deux mots tirés du latin, ἐδηλατόρευσαν, de delator, mais sans correspondant exact, et δηνάρια, fréquent chez les historiens grecs.

xxii : ἐγνωρίζετο : terme fréquemment employé dans les chroniques grecques pour désigner le temps où florissait un personnage (clarus habebatur).

xxiii, 7 : τοὕνομα : Smyrne, d'après le Chronicon Paschale, p. 470, 9, dont l'évêque était saint Polycarpe.

xxiv, 7 : ἤδη ... πεποιημένων ; au lieu de ces mots, les traductions supposent un autre texte; « über Marcus aber und über Lucas und über die Ueberlieferung ihrer Evangelien ist schon von uns gesprochen » syr. ; post hunc, Lucae et Marci scriptura euangelica secundum eas causas quas superius diximus editur : RUFIN. Cf. II, xv, et III, iv, 6.

xxv, Sur ce chapitre, voy. plus haut, chap. iii, et LOISY, Histoire du canon du Nouveau Testament (Paris, 1891), p. 151 suiv. — Δηλωθείσας ne signifie rien de plus que : de quibus diximus, comme l'a prouvé Heinichen ; voy. plus haut, la note sur I, ν, 1.

xxvi, 3. Voy. le texte de Justin dans l'édition PAUTIGNY, p. 52, et les divergences des mss. de Justin avec Eusèbe, ib., p. xxxi.

xxvii, 6. Le nom de « Pauvres » devait être donné dès l'origine aux chrétiens à Jérusalem ; Ebionaei se trouve pour la première fois dans IRENEE, I, xxvi, 2, etc. Les renseignements donnés ici proviennent d'ORIGÈNE, De principiis, IV, xxii. Voy. les ouvrages cités sur I, vii, 14, et A. HARNACK, Lehrbuch der Dogmengeschichte (Leipzig, 1888), 2e éd., t. I, p. 244 suiv.

xxviii, 2 : ἐν γάμῳ ἑορτῆς : les traductions latine et syriaque supposent ἐν γάμου ἑορτῇ; M. Schwartz pense que cette variante est une ancienne conjecture et qu'il y a une lacune. Mais cette fête nuptiale, qui doit durer mille ans, rappelle les fêtes de printemps qui ont lieu chez certains peuples

508 (WESTERMARCK,

Origine du mariage dans l'espèce humaine, trad.H. de VARIGNY, Paris, 1895, p. 29-34); elle n'en diffère que par la durée, comme il convient à un rêve apocalyptique. Voy. le sens de γάμοις dans la citation de Denys. — Cf. les descriptions de l'Apocalypse, sur le règne millénaire, la Jérusalem nouvelle, les noces de l'Agneau, ch. xix-xxi. — 4 : τῷ ἑαυτοῦ πλάσματι : par ces mots, Valois et Heinichen entendent un livre, que d'après Denys, Gérinthe aurait mis sous le nom de l'apôtre Jean. Gaïus dit tout autre chose. — 5 : πλησμοναῖς : πλησμονῶν mss. ; faute corrigée d'après le texte de VII, xxv, 3.

xxix, 2 : παραχᾶσθαι τῇ σαρκί : la maxime est équivoque ; dans HERMAS, Sim., V, vii, 2, elle est prise dans un sens défavorable.

xxx, 2 : τῶν φιλτάτων : faute du texte lu par Eusèbe ; μέχρι τῶν φιλτάτων, CLEMENT.

xxxi, 3 : στοιχεῖα : ce mot sert à désigner les constellations du zodiaque ou les sept planètes; voy. la note de Valois, et II. DIELS, Elementum (Leipzig, 1899), p. 44 suiv. et p. 53. — Ce passage est altéré. D'après M. HARNACK, Die Mission und Ausbreitung des Christentums, p. 484, il y a une énumération comprenant Philippe, deux filles de Philippe, une troisième, l'apôtre Jean. C'est ainsi que paraissait avoir compris déjà Valois. M. Schwartz entend par ἡ ἕτερα l'une des deux filles mentionnées, et suppose qu'il y a une lacune.

xxxii, 3 : ὑπατικοῦ Ἀττικοῦ : ce gouverneur de Judée était consulaire, comme un de ses successeurs immédiats, Q. Pompeius Falco. On identifie cet Atticus avec le père d'Hérode Atticus. L'événement est placé en 107, par Eusèbe, dans sa chronique ; en 105, par le Chronicon paschale, qui d'ailleurs dérive d'Eusèbe. Voy. SCHUERER, Geschichte des jüdischen Volkes, t. I, p. 645. — 7 : σκύτει ABDM, σκοτίως Ε, σκοτίω R ; ὡς Β, om. mss. ; εἰ add. SCHWARTZ ; φωλευόντων

509 ABE, ἐμφωλευόντων R,

ἐμφολευόντων DM; « wie in Finsternis verborgen waren » syr. ; in occultis et abditis hiatibus terrae delitescentibus, RUFIN. — 8 : ἐπεχείρουν ADMT1 syr. ; ἐπεχείρων; καὶ ταῦτα μὲν οὗτος περὶ τούτων διαλαβὼν ὧδέ πως ἔλεξεν· ἡμεῖς δὲ ἐπὶ τὰ ἑξῆς τῆς ἱστορίας ὁδῷ προβαίνοντες ἴωμεν BERT2; sed istud bellum intrinsecus gerebatur, RUFIN.

xxxiii, 3 : πρὸς τὸ τὴν ἐπιστήμην αὐτῶν διαφυλάσσειν est à peu près inintelligible ; TERTULLIEN : coetus antelucanos ad canendum Christo ut Deo et ad confoederandum disciplinam, homicidium, etc.. prohibentes. — ἐμπεσόν δὲ κολάζεσθαι : oblatos uero puniri, TERTULLIEN.

xxvi, 2 : καὶ αὐτὸς ἐπίσκοπος : BDER ajoutent : ἀνὴρ τὰ πάντα ὅτι μάλιστα λογιώτατος καὶ τῆς γραφῆς εἰδήμων. Cette interpolation, dénoncée par Valois, est défendue à tort par Heinichen. — 4 : ἐπιπολαζούσας mss., syr. : ἀναφυείσας καὶ ἐπιπολαζούσας A ; copiosius coeperant pullulare, RUFIN. — 7 : ὅ ἐστίν...τάγμα: glose fort anciennement passée dans le texte. — 8 : σύντομα mss., mss. d'Ignace ; συντόμως syr. et trad. syr. d'Ign. ; acriores, RUFIN; σύντονα conjecture de Vossius, cité par Valois, qui remarque que ce dut être le texte lu par Rufin. — 11 : cf. Luc, xxiv, 39 ; mais λάβετε, et la fin du logion, viennent d'ailleurs, de l'Evangile aux Hébreux d'après saint JEROME, De uiris inl., xvi (p. 17, 24 RICHARDSON), et In Is., XVIII, prol. (P. L., t. XXIV, col. 628). Mais Eusèbe connaissait cet apocryphe. La dernière partie se lisait aussi dans la Doctrine de Pierre (ORIGENE, De principiis, praef., 8 ; P. G., t. XI, col. 119 C).Cf. RESCH, Agraphia (Leipzig, 1889), p. 411, apokryphon 41.— 13 : Eusèbe a quelques leçons différentes du texte donné par le ms. de la lettre ; il omet, après πειθαρχεῖν, τῷ λόγῳ τῆς δικαιοσύνης; noter de plus : ἀσκεῖν : ὑπομένειν POL. ; λοιποῖς (d'accord avec la vieille trad. lat.) : ἄλλοις POL.

xxxiii, 3 : δυνάμεις ἐνήργουν : voy. H. WEINEL, Die Wirkungen des Geistes und der Geister im nachaposiolischen Zeitalter bis auf Irenaeus ; Fribourg-en-Brisgau, 1899.

510 xxxviii, 1. Cette liste des citations de l'Épitre aux Hébreux, dans Clément de Rome, est empruntée à M. Schwartz ; elle est d'ailleurs incomplète. Voy. la table de la grande édition des Pères apostoliques par FUNK (1901), p. 645, et surtout The New Testament in the Apostolic fathers, by a committee of the Oxford society of historical theology (Oxford, 1905), p. 44 suiv.

xxxix, 1 : ἐξηγήσεως EUSEBE; JEROME, De uiris, xvm (explanatio) ; ἐξηγήσεις M. — 4 : Ἀριστίων : le syr. suppose partout Aristôn. — 15 : ὃς mss., « und » syr., om. RUFIN; le sujet dans les deux traductions se trouve donc être Marc. — λογίων : λόγων AT1. —16 : λογία mss., « das Evangelium » syr., om. RUFIN. — συνετάξατο : συνεγράψατο AM. — 17 : ἐπιτετηρήσθω : ἐπιτετηρήσθω ἀμφὶ δὲ τὸ δωδέκατον ἔτος τῆς Τραϊανοῦ βασιλείας Τ.

DE d'EUSÈBE DE CÉSARÉE

LIVRE IV

Voici Ce Qui Est Contenu Dans Le QuatriÈme Livre De L'histoire EcclÉsiastique

XXX. Bardesane le Syrien et les écrits qu'on montre de lui.

369 LIVRE IV CHAPITRE PREMIER

[quels Furent, sous Le RÈgne De Trajan, LES ÉVÊQUES DES ROMAINS ET DES ALEXANDRINS] [1] Vers la douzième année de Trajan [109], mourut l'évêque d'Alexandrie dont nous avons parlé un peu plus haut ; Primus lui succéda dans sa charge; il était le quatrième depuis les apôtres. A cette époque, Evareste, après avoir occupé huit années entières le siège de Rome, le laissa à Alexandre qui eut le cinquième rang depuis Pierre et Paul.

CHAPITRE II

[CE QUE LES JUIFS EURENT A SOUFFRIR sous Cet Empereur]

[1]

L'enseignement de notre Sauveur et l'Église florissaient et progressaient de jour en jour, tandis que la situation malheureuse des Juifs allait de mal en pis. Déjà vers la dix-huitième année du règne de Trajan [115], 371 une nouvelle sédition en fit de nouveau périr un nombre très considérable. [2] A Alexandrie et dans tout le reste de l'Egypte, ainsi qu'à Cyrène, ils furent emportés par un violent esprit de révolte et ils se soulevèrent contre les Grecs qui vivaient avec eux. La rébellion devint grande, et l'année suivante une guerre affreuse s'alluma. Lupus était alors gouverneur de toute l'Egypte. [3] II arriva que les Juifs au premier engagement eurent l'avantage sur les Grecs ; mais ceux-ci s'enfuirent à Alexandrie, se mirent à donner la chasse aux Israélites et les tuèrent. Les Juifs de Cyrène ainsi privés du secours qu'ils en avaient espéré, se mirent à piller le pays d'Egypte et à dévaster les nomes qui s'y trouvent. Ils avaient pour chef Lucua. L'empereur envoya contre eux Marcius Turbo avec de l'infanterie, des vaisseaux et de la cavalerie.

[4] Ce général leur livra de nombreux combats dans une guerre pénible qui dura longtemps ; il tua un nombre très grand, non seulement des Juifs de Cyrène, mais encore de ceux d'Egypte qui s'étaient portés au secours de leur chef Lucua.

[5] Trajan soupçonna les Juifs de Mésopotamie de vouloir pareillement attaquer les habitants de ce pays, aussi donna-t-il l'ordre à Lusius Quietus d'en purger la province. Celui-ci dirigea donc une expédition contre eux et en fit grand massacre. A la suite de ce succès, il fut nommé par l'empereur gouverneur de Judée. Les écrivains grecs qui ont raconté les événements de cette 373 époque nous rapportent également ceux-là dans les termes qu'on vient de lire.

CHAPITRE III [LES APOLOGISTES DE LA FOI SOUS HADRIEN]

[1]

Trajan, après avoir régné vingt ans moins six mois eut pour successeur à l'empire .Aelius Hadrianus. [août 117]. Quadratus dédia à ce dernier un discours qu'il lui fit remettre et où il présentait l'apologie de notre religion, parce qu'alors des hommes malfaisants essayaient de tracasser les nôtres. On trouve encore maintenant ce livre chez beaucoup de frères et nous l'avons, nous aussi. On y peut voir des preuves éclatantes de l'esprit de son auteur comme aussi de son exactitude apostolique. [2] Cet écrit porte en lui la preuve de son antiquité dans le récit qu'il présente en ces termes : « Les œuvres de notre Sauveur, parce qu'elles étaient vraies, ont été longtemps présentes. Ceux qu'il a guéris, ceux qu'il a ressuscites des morts n'ont pas été vus seulement au moment où ils étaient délivrés de leurs maux ou rappelés à la vie ; ils ont continué à exister pendant la vie du Christ et ont survécu à sa mort pendant d'assez longues années, si bien que quelques-uns sont même venus jusqu'à nos jours. »

[3]

Voilà ce qui concerne Quadratus. Aristide lui aussi, un des fidèles disciples de notre religion, a laissé, comme ce dernier, une apologie de la foi, dédiée à Hadrien. Son écrit est également conservé jusqu'ici chez beaucoup.

CHAPITRE IV

[les ÉvÊques Des Romains Et Des Alexandrins sous Cet Empereur] [1] La troisième année du même règne [119-120], Alexandre, évêque de Rome, mourut après avoir achevé la dixième année de son administration ; Xystus fut son successeur. Dans l'Église d'Alexandrie, à la même époque, Juste remplaça Primus dans la douzième année de sa présidence.

CHAPITRE V

[les ÉvÊques De JÉrusalem Depuis Le Sauveur Jusqu'a Cette Époque]

[1]

Quant aux évêques de Jérusalem, je n'ai trouvé conservées nulle part les dates qui les concernent ; on raconte seulement qu'ils ont siégé très peu de temps. [2] J'ai lu toutefois que, jusqu'au siège des Juifs sous Hadrien, il y avait eu là quinze successions d'évêques. On dit qu'ils étaient tous hébreux de vieille roche et qu'ils avaient reçu d'une âme sincère la connaissance du Christ. Aussi, dès ce temps-là, des gens compétents pour se prononcer en pareille question déclarèrent qu'ils étaient dignes de la charge épiscopale.

D'ailleurs, l'Église de Jérusalem était alors composée uniquement d'Hébreux fidèles. Il en fut ainsi depuis les apôtres, jusqu'au siège que subirent les Juifs révoltés 377 de nouveau contre Rome et où ils furent détruits en de terribles combats.

[3]

Comme les évêques de la circoncision prennent fin à cette époque, il est peut-être nécessaire d'en donner ici la liste depuis le premier. Le premier fut donc Jacques, le frère du Seigneur ; le second après lui, Siméon ; le troisième, Juste; Zacchée, le quatrième; le cinquième, Tobie ; le sixième, Benjamin ; Jean, le septième ; le huitième, Matthias ; le neuvième, Philippe, le dixième, Sénèque ; le onzième, Juste; Lévi, le douzième; Ephrem, le treizième; le quatorzième, Josèphe ; enfin le quinzième, Judas. [4]

Tels furent les évoques de la ville de Jérusalem depuis les apôtres jusque au temps dont il est question présentement ; ils appartenaient tous à la circoncision.

[5]

Le règne [d'Hadrien] en était alors à la douzième année [128-129], Xystus avait accompli la dixième de son épiscopat à Rome et Télesphore lui succédait ; il était le septième depuis les apôtres. Un an et quelques mois plus tard, Eumène obtint la première dignité dans l'Église d'Alexandrie ; il venait ainsi au sixième rang de succession ; son prédécesseur avait duré onze ans.

379 CHAPITRE VI [LE DERNIER SIÈGE DES JUIFS SOUS HADRIEN]

[1]

La révolte des Juifs prenait donc à nouveau de plus vastes proportions. Rufus, gouverneur de Judée, après avoir reçu des renforts de l'empereur, profita sans pitié des folies de ces réfractaires et marcha contre eux. Il leur tua des masses serrées d'hommes, de femmes et d'enfants; puis, selon les lois de la guerre, les déposséda de leur pays.

[2]

Le chef des Juifs s'appelait Barchochébas, nom qui signifie étoile. Il n'était du reste qu'un voleur et un assassin ; mais par son nom, il imposait à ces hommes serviles, et se donnait pour un astre qui leur était venu du ciel et qui devait les éclairer dans leurs malheurs.

[3]

La guerre était dans toute son intensité, la dix- huitième année du règne [134-135], et elle était concentrée autour de Bether, petite ville très forte, à peu de distance de Jérusalem. Le siège dura longtemps; la faim et la soif réduisirent les révoltés aux dernières extrémités de la misère. L'auteur de cette folie en subit le juste châtiment et, depuis ce temps, tout le peuple reçut, par une loi et des prescriptions d'Hadrien, la défense absolue d'approcher du pays qui entoure Jérusalem : si bien qu'il était interdit aux Juifs de regarder même de loin le sol de leur patrie. C'est ce que raconte Ariston de Pella.

381 [4] Ainsi Jérusalem n'avait plus de Juifs dans ses murs et elle en était venue à perdre complètement ses anciens habitants : elle ne renfermait plus que des étrangers. La ville romaine qui lui fut substituée changea de nom, et, en l'honneur de l'empereur Aelius Hadrianus, elle fut appelée Aelia. L'Église qui s'y trouvait n'était également plus composée que de Gentils. Le premier qui en devint évêque, après ceux de la circoncision, fut Marc.

CHAPITRE VII

[quels Furent A Cette Époque Les Premiers Auteurs D'une Science Qui Porte Un Nom Mensonger] [1]

Déjà, comme des astres étincelants, les Églises brillaient dans l'univers, et sur le genre humain entier s'épanouissait la foi en notre Sauveur et maître, Jésus-Christ. De son côté, le démon jaloux de tout bien, ennemi de la vérité, adversaire permanent et irréductible du salut des hommes, se mit à ourdir toutes ses machinations contre l'Église. Il l'avait attaquée autrefois par les persécutions du dehors ; [2]

maintenant cette voie lui étant fermée, il recourut à des hommes pervers et à des magiciens, comme à de pernicieux instruments pour la ruine des âmes et à des serviteurs déperdition; et il usa ainsi d'une autre tactique. Il ne négligea rien. Ses magiciens et ses imposteurs usurpaient le nom de notre croyance, et, à la fois, ils attiraient ainsi à eux les 383 fidèles qu'ils précipitaient ensuite dans l'abîme de la damnation, tandis qu'ils agissaient par leurs actions sur ceux qui ignoraient notre foi, et les détournaient du chemin qui conduit à la parole du salut.

[3]

De Ménandre, que nous avons dit plus haut être le successeur de Simon, sort une puissance, comme un monstrueux serpent à deux gueules et à deux têtes, les chefs des deux hérésies différentes, Saturnin, originaire d'Antioche, et Basilide d'Alexandrie. Ils établirent, l'un en Syrie et l'autre en Egypte, des écoles d'hérésies haïes de Dieu. [4]

Irénée nous apprend que Saturnin répétait la plupart des mensonges de Ménandre et que Basilide, sous prétexte de profonds mystères, débitait sans fin ses inventions et s'égarait lui-même dans les fictions monstrueuses d'une hérésie impie.

[5]

Un grand nombre de membres de l'Église défendirent la vérité en cette circonstance et luttèrent avec beaucoup d'éloquence pour le triomphe de la croyance des apôtres et de l'Église. Plusieurs voulurent même, dès cette époque, fournir dans leurs écrits, à ceux qui devaient venir après eux des méthodes préventives contre ces hérésies que nous avons citées. [6]

De ces œuvres, une est venue jusqu'à nous : due à un écrivain alors de très grand renom, Agrippa Castor, elle eut une réfutation parfaite de Basilide, et la malice de ce sorcier y est mise à jour. [7] II révèle ses artifices secrets et dit que cet homme avait composé vingt- quatre livres sur l'Évangile ; il inventait des prophètes qu'il appelait Barcabbas et Barcoph, et d'autres encore 385 qui n'ont jamais existé, auxquels il donnait des noms barbares pour frapper ceux qui se laissaient prendre à de pareils procédés. Il enseignait qu'il était indifférent de manger de la viande immolée aux idoles et qu'on pouvait sans y regarder parjurer sa foi dans les temps de persécution. Comme Pythagore, il imposait à ses disciples un silence de cinq ans. [8] Le même écrivain rapporte encore d'autres choses analogues à celles-ci concernant Basilide et il montre ainsi admirablement l'erreur flagrante de ladite hérésie.

[9]

Irénée écrit aussi que Carpocrate vivait en même temps que ceux-ci. Il était le père d'une autre hérésie, celle qui porte le nom des Gnostiques. Ces derniers s'adonnaient également à la magie de Simon, non plus en secret comme celui-ci, mais bien publiquement, comme s'il se fût agi de quelque chose de grand. Ils étaient presque pleins de vénération pour les philtres qu'ils composaient avec un soin extrême, pour certains démons qui envoient les songes, pour ceux qui sont familiers et pour cent autres merveilles de ce genre. Comme conséquence décela, à ceux qui de valent aller jusqu'au bout dans leurs mystères ou plutôt dans leur infamie, ils enseignaient qu'il fallait se permettre tout ce qu'il y a de plus honteux ; il n'y avait pas d'autres moyens d'échapper aux princes du monde, comme ils disaient, que de leur accorder à tous satisfaction par une conduite infâme.

[10]

II arriva que le démon, qui se réjouit du mal, se servît de ces auxiliaires, soit pour asservir et perdre ensuite ceux qu'ils avaient misérablement trompés, soit pour fournir aux nations infidèles, dans les écarts de ceux-ci

387 un ample prétexte de dénigrement contre la parole divine : leur renommée se répandait en effet au détriment de tout le peuple chrétien.

[11] C'est ainsi, en grande partie, qu'est née cette légende impie et absurde, qui circulait à notre sujet parmi les incroyants d'alors, et dans laquelle on racontait que nous commettions des incestes monstrueux avec nos mères ou nos sœurs et que nous nous livrions à d'abominables festins.

[12] Tout cela du reste ne servit pas longtemps au démon ; la vérité se leva bientôt et en vint, avec le temps, à briller d'une vive lumière.

[13] Les machinations des ennemis disparurent aussitôt, confondues par leur propre activité. Les hérésies s'entassaient les unes sur les autres; les premières s'évanouissaient successivement et se perdaient, de diverses manières, en des sectes multiples et des formes variées. Au contraire, toujours semblable à lui- même, l'éclat de l'Église catholique et seule véritable croissait et se développait ; ce qu'il y a de vénérable, de loyal, de libre, de sage, de pur dans son gouvernement divin et sa philosophie, rayonnait sur la race entière des Grecs et des barbares. [14]

Avec le temps, s'éteignit donc la calomnie qui s'était exercée contre toute notre croyance. Notre enseignement demeura seul victorieux auprès de tous et on reconnut qu'il l'emportait hautement par la gravité et la prudence, ainsi que par ses doctrines divines et philosophiques. Aussi bien, maintenant personne n'ose plus insulter notre foi par une appellation méprisante ni par la calomnie, comme celle dont usaient avec plaisir auparavant, ceux qui s'étaient autrefois conjurés contre nous.

389 [15] Du reste, à l'époque dont nous parlons, la vérité se suscita encore à elle-même des défenseurs nombreux, qui combattirent les hérésies athées, non seulement en des discussions orales, mais encore en des dissertations écrites. [CHAPITRE VIII QUELS FURENT LES ÉCRIVAINS ECCLÉSIASTIQUES]

[1]

En ces temps, florissait Hégésippe ; nous avons déjà recouru à de nombreuses citations de lui, pour établir, sur son autorité, divers faits du temps des apôtres. [2]

Après avoir raconté en cinq livres, d'une exposition fort simple, la tradition infaillible de la prédication apostolique, il indique clairement l'époque où il vécut, et il écrit ceci de ceux qui les premiers érigèrent des statues d'idoles :

« On leur élevait des cénotaphes et des temples, comme on fait encore aujourd'hui. L'un d'eux fut Antinous, esclave d'Hadrien César, à la gloire de qui l'on célèbre les jeux antinoiens et qui vivait de nos jours (voy. l'Appendice). L'empereur bâtit en effet une ville qui porte son nom et lui donna des prophètes. »

391 [3] Au même temps, Justin, sincère ami de la vraie philosophie, s'exerçait encore aux écrits des Grecs. Il indique lui aussi cette, époque dans l'apologie à Antonin en ces termes :

« II ne nous paraît pas hors de propos de rappeler encore ici Antinous qui vivait de notre temps tout récemment : tous, par crainte, s'empressaient de l'honorer comme un Dieu, quoiqu'ils sussent fort bien qui il était et d'où il était sorti. »

[4]

A propos de la campagne d'alors contre les Juifs, le même ajoute :

« Dans la guerre juive actuelle, Barchochébas, le chef de la révolte, faisait conduire les seuls chrétiens à de terribles supplices s'ils ne reniaient et ne blasphémaient Jésus-Christ. »

[5]

Dans le même ouvrage, il expose sa conversion de la philosophie grecque à la religion de Dieu ; il montre qu'il n'a pas fait cela sans réflexion, mais après examen ; voici ce qu'il en écrit :

« Je me plaisais aux enseignements de Platon, et j'entendais dire que les chrétiens étaient attaqués; cependant je les voyais sans crainte devant la mort et tout ce qu'on estime être redoutable, et j'en concluais qu'il était impossible qu'ils vécussent dans le mal et l'amour du plaisir. Celui qui aime les délices, qui n'est pas tempérant, qui se plaît à se nourrir de chair humaine, pourrait-il accueillir avec empressement une mort qui doit lui ravir ce qu'il chérit ? ne s'efforcerait- il pas au contraire de prolonger par tous les moyens,

393 l'existence d'ici-bas, et de se soustraire aux magistrats plutôt que d'aller s'accuser lui-même pour être mis à mort ? » [6] Le même écrivain raconte encore qu'Hadrien reçut du clarissime gouverneur Serenius Granianusune lettre au sujet des chrétiens, disant qu'il n'était pas juste qu'en dehors de toute inculpation, on mît à mort les chrétiens sans jugement, pour plaire à la foule qui vociférait contre eux. Le prince répondit à Minucius Fundanus, proconsul d'Asie, et lui interdit de ne juger personne sans qu'il y ait une plainte et une accusation en règle. [7] Justin donne la copie du rescrit, gardant le texte latin tel qu'il est ; il le fait précéder de ceci : « Et d'après une lettre du très grand, très illustre César Hadrien, votre père, nous aurions pu vous demander d'enjoindre que, selon notre réclamation, il y eût des procédures. Cependant la raison de notre requête est moins ce qu'a ordonné Hadrien que la conviction de la légitimité de notre réclamation. Nous y joignons la copie de la lettre d'Hadrien afin que vous sachiez que nous disons vrai : en voici les termes. » [8] Et l'écrivain susdit donne le texte latin (voy.

395 l'Appendice) ;

nous l'avons, selon notre pouvoir, traduit en grec ainsi qu'il suit :

[CHAPITRE IX

Lettre D'hadrien DÉfendant De Nous Frapper Sans Jugement] [1] « A Minucius Fundanus. « J'ai reçu une lettre que m'a écrite le clarissime Serenius Granianus dont tu es le successeur. L'affaire qu'il me proposait m'a semblé mériter examen, de peur que les hommes ne soient inquiétés, et les dénonciateurs, favorisés dans leur mauvaise besogne. [2] Si donc les habitants de la province peuvent ouvertement soutenir leur requête contre les chrétiens, de façon à ce que la chose soit plaidée devant le tribunal, qu'ils se servent de ce seul moyen et non pas d'acclamations ni de simples cris. Il est, en effet, préférable de beaucoup, si quelqu'un veut porter une accusation, que lu en connaisses toi-même. [3] Cela étant, si quelqu'un les accuse et montre qu'ils ont fait quelque chose contre les lois, statue selon la gravité de la faute. Mais, par Hercule, si quelqu'un allègue cela par délation, retiens cette mauvaise action et aie soin qu'elle soit punie. » Tel est le rescrit d'Hadrien. 397 CHAPITRE X

[quels Furent sous Le RÈgne D'antonin LES ÉVÈQUES DES ROMAINS ET DES ALEXANDRINS] [1] Ce prince subit sa destinée après vingt et un ans de règne [10 juillet 138]. Antonin le Pieux lui succéda à l'empire. La première année de son gouvernement, arriva la mort de Télesphore, dans la onzième année de sa charge, Hygin fut choisi pour l'épiscopat des Romains. Irénée raconte que Télesphore illustra sa mort par le martyre ; au même endroit, il nous montre que, sous Hygin, l'évêque des Romains, dont nous venons de parler, Valentin, auteur de la secte qui porte son propre nom, et Cerdon, chef de celle de l'erreur de Marcion, florissaient tous deux à Rome. Voici ce qu'il en écrit ;

399 [CHAPITRE XI LES HÉRÉSIARQUES DE CES TEMPS] [1] « Valentin vint en effet à Rome sous Hygin, y fut dans tout son éclat sous Pie et y demeura jusqu'à Anicet. Cerdon, le prédécesseur de Marcion, vécut lui aussi sous Hygin, qui était le neuvième évêque [de Rome]. Il entra dans l'Église, et confessa son erreur ; mais il y persévéra, tantôt enseignant sa doctrine en secret, tantôt la désavouant de nouveau, tantôt convaincu de donner des enseignements mauvais, et il se retirade l'assemblée des frères. » [2] Irénée nous donne ces détails au troisième livre de son ouvrage contre les hérésies. Du reste au premier, il avait déjà dit ceci de Cerdon : « Un certain Cerdon, qui se rattache par ses origines aux sectateurs de Simon, résidait à Rome sous Hygin, le neuvième héritier de la succession épiscopale depuis les apôtres. Il enseignait que le Dieu annoncé par la loi et les prophètes n'était pas le Père de notre Seigneur Jésus-Christ. Celui-ci est connu, l'autre ne l'est pas ; l'un est juste, l'autre est bon. Son successeur, Marcion, originaire du Pont, développa son enseignement et blasphéma sans pudeur. » [3] Le même Irénée explique abondamment l'abîme sans

401 fond de matière que Valentin a enveloppée d'erreurs ; puis, il dévoile sa malice cachée et sournoise semblable à celle d'un reptile qui se blottit dans un trou. [4] II apprend en outre qu'un autre, du nom de Marc, était la même époque très habile en jongleries magiques il décrit même en ces termes leurs mystères grossiers et leurs initiations abominables : « [5] Les uns préparent un lit nuptial et accomplissent un rite secret en prononçant je ne sais quelles paroles sur ceux qu'ils initient. Ils disent que ce qu'ils font là sont des noces pneumatiques, à l'image des noces d'en haut. Les autres conduisent les initiés vers l'eau et les y plongent en disant : « Au nom du Père « inconnu de toutes choses, dans la Vérité mère de tout « et dans celui qui est descendu en Jésus. » D'autres enfin prononcent des mots hébreux pour frapper davantage ceux qu'ils initient. » [6] Mais après quatre ans d'épiscopat, Hygin mourut, et à Rome, Pie prit en main l'administration de l'église. D'autre part, à Alexandrie, après les treize années entières du gouvernement d'Eumène, Marc fut désigné comme pasteur, et, après dix ans, il laissa la charge de l'Église d'Alexandrie à Céladion. [7] Dans la ville de Rome, lorsque Pie fut mort après un épiscopat de quinze années, Anicet y devint chef de l'Église. C'est sous lui qu'Hégésippe nous raconte qu'il fut à 403 Rome et qu'il y demeura jusqu'à l'épiscopat d'Eleuthère.

[8] C'est à cette époque surtout que brillait Justin. Il prêchait la parole divine sous l'habit de philosophe et il défendait la foi dans ses écrits. L'un de ceux-ci est dirigé contre Marcion qui vivait encore, nous dit-il, au moment où il écrivait. Voici ses paroles (voy. l'Appendice) :

« [9] Un certain Marcion, originaire du Pont, enseigne encore actuellement à ceux qui l'écoutent, qu'il faut admettre un Dieu plus grand que le Créateur. Grâce à l'aide des démons, il a amené partout beaucoup d'hommes à blasphémer, à nier que l'auteur de cet univers soit le Père du Christ et à reconnaître qu'en dehors de lui, il existe un autre être plus grand. Ainsi que nous l'avons dit, tous les sectateurs de ces hommes sont appelés chrétiens à la manière des philosophes auxquels, bien que leurs doctrines soient différentes, le nom de la philosophie est commun. »

[10] II ajoute ceci :

« Nous avons composé un livre contre toutes les hérésies qui existent ; si vous voulez le lire, nous vous le donnerons. » 405 [11] Ce même Justin, en outre de travaux excellents destinés aux Grecs, rédigea encore d'autres ouvrages contenant l'apologie de notre foi. Il les adressa à l'empereur Antonin surnommé le Pieux et au Sénat romain ; car il vivait alors à Rome. Il déclare qui il est et d'où il vient, en ces termes tirés de l'Apologie.

[CHAPITRE XII

L'apologie De Justin A Antonin] [1] « A l'empereur Titus Aelius Hadrianus Antoninus Pius, César Auguste et à Verissimus, son fils, Philosophe, et à Lucius, par la nature fils de César Philosophe et de Pius par l'adoption, ami de la science, au Sacré Sénat et à tout le Peuple des Romains : pour les hommes de toute race qui sont injustement haïs et calomniés, moi, l'un d'eux, Justin, fils de Priscus, fils de Bacchius, né à Flavia Neapolis de la Syrie Palestinienne, j'adresse et présente cette requête. » 407 Le même empereur, sollicité par d'autres frères d'Asie qui étaient en butte à toutes sortes de violences de la part des populations de cette province, jugea à propos d'adresser ce rescrit à l'assemblée d'Asie.

[CHAPITRE XIII

Lettre D'antonin A L'assemblÉe D'asie Sur Notre Doctrine]

« L'empereur César Marc Aurèle Antonin Auguste, Arméniaque, souverain pontife, tribun pour la quinzième fois et consul pour la troisième [7 mars-9 décembre 161], à l'assemblée d'Asie, salut. [2] Je sais que c'est aussi aux dieux de veiller à ce que de tels hommes n'échappent pas au châtiment; car ce serait à eux, bien plutôt qu'à vous-mêmes, de punir ceux qui ne veulent pas les adorer. [3] Vous jetez ces gens dans le trouble, et vous les ancrez dans la croyance qui est la leur, en les accusant d'athéisme. Mais quand ils sont inculpés, ils estiment préférable de se montrer en mourant pour leur Dieu que de vivre. C'est de là qu'ils tirent leur victoire, sacrifiant leur vie plutôt que de consentir à ce que vous leur demandez de faire. [4] Quant aux tremblements de terre passés ou présents, il n'est pas hors de propos de vous rappeler, à vous qui perdez si facilement courage quand ils se produisent, que vous feriez bien 409 de comparer notre conduite avec la leur. [5] Ils sont pleins de confiance en Dieu ; vous, pendant tout le temps où vous semblez être plongés dans l'incurie, vous vous désintéressez et des autres dieux et du culte de l'immortel ; celui-ci, les chrétiens l'adorent, et vous les pourchassez et les persécutez jusqu'à la mort. [6] Beaucoup de gouverneurs de province du reste ont écrit déjà à notre très divin père au sujet de ces hommes. Il leur a répondu qu'il ne fallait pas les inquiéter, s'il n'était pas prouvé qu'ils entreprissent rien contre la souveraineté romaine. Plusieurs se sont aussi adressés à moi-même, je leur ai écrit en me conformant à son avis. [7] Si donc quelqu'un s'obstine à faire une affaire à un chrétien parce qu'il est chrétien, que cet inculpé soit renvoyé des fins de la plainte, lors même qu'il serait évident qu'il est chrétien, et que l'accusateur soit puni. Promulgué à Ephèse dans l'assemblée d'Asie (voy. l'Appendice). »

[8] Que les choses se soient ainsi passées, c'est ce dont témoigne Méliton, évêque de l'église de Sardes, et alors bien connu. Cela du moins ressort de ce qu'il dit dans une apologie de notre doctrine adressée par lui à l'empereur Vérus.

411 CHAPITRE XIV

[ce Qu'on Sait De Polycarpe Disciple Des ApÔtres] [1] A cette époque, Anicet gouvernait l'église des Romains. Polycarpe, qui vivait encore, fut à Home pour s'entretenir avec lui d'une question concernant le jour de la Pâques. C'est Irénée qui rapporte ce fait. [2] Le même écrivain donne encore sur Polycarpe un autre récit qu'il faut joindre à ce qu'on a déjà dit de lui ; en voici la teneur : EXTRAIT DU IIIe LIVRE DE L'OUVRAGE D'IRÉNÉE CONTRE LES HÉRÉSIES « [3] Non seulement Polycarpe fut disciple des apôtres et vécut avec nombre de personnages qui avaient vu le Seigneur ; mais les apôtres l'établirent pour l'Asie évêque dans l'église de Smyrne : nous-même l'avons vu dans notre premier âge. [4] II vécut en effet longtemps ; puis après une vieillesse très avancée et un martyre glorieux et des plus éclatants, il mourut. Il n'eut jamais qu'un enseignement: celui qu'il avait appris des apôtres, que l'Eglise transmet et qui est le seul véritable. [5] Toutes les Eglises de l'Asie en témoignent et ceux qui lui ont succédé jusqu'ici attestent qu'il fut un témoin de la vérité autrement digne de foi et sûr

413 que Valentin,

Marcion et le reste des esprits pervers. Venu à Rome sous Anicet, il ramena dans l'Eglise de Dieu beaucoup des hérétiques dont il a été question plus haut ; il leur enseignait qu'il n'y a qu'une seule vérité laissée par les apôtres, celle qui est transmise par l'Eglise.

« [6] II existe encore des gens qui l'ont entendu raconter que Jean le disciple du Seigneur vint un jour aux thermes d'Éphèse. Lorsqu'il y aperçut Cérinthe, il en sortit précipitamment, sans prendre de bain, et disant : « Fuyons, de peur que l'édifice ne tombe sur nous ; « Cérinthe, l'ennemi de la vérité, s'y trouve. » [7] Le même Polycarpe, à Marcion qui l'aborde et lui dit : « Reconnais-nous », répondit : « Je reconnais, je « reconnais le premier-né de Satan. » Telle était la circonspection des apôtres et de leurs disciples : ils ne voulaient avoir aucun rapport même de parole avec ceux qui falsifiaient la vérité, selon la recommandation de Paul : « Après un ou deux avertissements, évite l'hérétique, avec la certitude que quiconque est dans cet état est perverti et qu'il pèche, condamné qu'il est par son propre jugement. »

[8] « II y a encore de Polycarpe une lettre aux Philippiens qui est très considérable : ceux qui le voudront et qui ont souci de leur salut pourront y apprendre le caractère de sa foi et sa prédication de la vérité. »

[9] Voilà ce que dit Irénée. Dans l'écrit aux Philip- 415 piens dont il a été question et que nous avons encore, Polycarpe se sert de témoignages tirés de la première épître de Pierre (voy. l'Appendice).

[10] Antonin, appelé le Pieux, acheva la vingt- deuxième année de son règne [mars 160], il eut pour successeurs son fils, Marcus Aurelius Verus, appelé aussi Antonin, et Lucius, son frère.

CHAPITRE XV

[comment sous Vérus Polycarpe Subit Le Martyre Avec D'autres Dans La Ville De Smyrne]

[1] C'est à cette époque que Polycarpe mourut martyr, lors des persécutions très violentes qui bouleversèrent l'Asie. J'ai cru tout à fait utile d'insérer dans cette histoire, le souvenir écrit de sa mort qui nous en été conservé. [2] II existe une lettre, adressée aux églises du Pont au nom de l'église à laquelle il présidait, qui expose en ces termes ce qui le concerne :

« [3] L'église de Dieu qui habite Smyrne à celle de Philomélium et à toutes les chrétientés du monde appartenant à la sainte Église catholique : que la miséricorde, la paix, l'amour de Dieu le Père et de 417 notre Seigneur Jésus-Christ surabonde en vous. Frères, nous vous écrivons (voy. l'Appendice) ce qui concerne les martyrs et le bienheureux Polycarpe qui, par son martyre, a comme scellé et fait cesser la persécution. ».

[4] Ensuite, avant d'en venir à ce dernier, ils racontent ce qui concerne les autres martyrs et décrivent la constance qu'ils ont montrée dans les tourments. Ils disent en effet la surprise dont étaient frappés les spectateurs, rangés en cercle sur les gradins, quand ils les voyaient, déchirés par les fouets, à ce point qu'on apercevait les veines et les artères les plus intérieures, et qu'apparaissaient les entrailles et les parties les plus cachées du corps. Ils étaient ensuite étendus sur des coquillages marins et des pointes aiguës, et, après avoir enduré toutes sortes de supplices et de tortures, enfin ils étaient exposés pour devenir la pâture des fauves. [5] Ils racontent qu'on remarqua surtout le très courageux Germanicus ; fortifié par la grâce de Dieu, il domina la crainte du trépas innée à tout homme. Le proconsul voulait le persuader; il lui alléguait son âge ; il lui disait qu'il était très jeune et dans la fleur de sa vie, et le priait d'avoir compassion de lui-même. Le martyr, sans hésiter, intrépidement, attira sur lui une bête farouche, lui fit presque violence et l'irrita, afin de sortir plus vite de leur monde injuste et pervers. [6] Devant cette mort remarquable, la multitude entière fut stupéfaite en voyant le courage du pieux martyr et la vaillance de toute la race des chrétiens. Puis, elle se reprit à crier en masse : « Enlevez les athées. 419 Qu'on cherche Polycarpe! » [7] Le tumulte, grâce à ces cris, arriva à son comble. Un certain Phrygien de race, qui s'appelait Quintus, venu récemment de son pays, voyant les bêtes et les autres tourments dont il était menacé, sentit son âme fléchir, eut peur et finalement se laissa aller à sauver sa vie. [8] Le texte de la lettre que nous avons citée nous apprend que ce chrétien avait agi trop inconsidérément, en se présentant à la légère au tribunal avec d'autres. Sa chute fut ainsi pour tous un exemple éclatant; elle prouva qu'il ne faut pas affronter de tels périls à l'aventure et sans circonspection.

Voilà tout ce qui concerne ces martyrs. [9] Polycarpe, lui, fut tout à fait admirable. Tout d'abord, au récit de ces scènes, il demeura calme, gardant sa sérénité accoutumée et sa tranquillité d'âme ; il voulut même continuer à habiter la ville. Il céda pourtant à ceux de ses compagnons qui étaient d'un avis contraire et l'exhortaient à s'éloigner ; il se retira dans un domaine peu distant de Smyrne et y vécut avec quelques-uns de ses disciples. Nuit et jour, il ne faisait que persévérer dans les prières qu'il adressait au Seigneur, et il ne cessait d'y demander et d'implorer la paix pour toutes les églises de la terre : c'était du reste tout à fait sa coutume. [10] Pendant sa prière, il eut la nuit une vision. Trois jours avant d'être pris, il vit l'oreiller qui était sous sa tête brûler soudain et se consumer. Il s'éveilla sur-le-champ, interpréta aussitôt la vision à ceux qui étaient là, leur prédit presque ce qui devait arriver et il leur annonça clai- 421 rement qu'il lui faudrait mourir par le feu pour le Christ. [11] Ceux qui le cherchaient, le faisaient avec toute l'activité possible. Contraint de nouveau par l'affection et l'attachement des frères, on dit qu'il alla dans un autre domaine. A peine y était-il que les émissaires arrivaient et saisissaient deux des serviteurs qui étaient là; ils en battirent un et grâce à lui ils parvinrent à la retraite de Polycarpe. [12] Ils étaient arrivés le soir. Ils le trouvèrent reposant alors dans une chambre haute d'où il eût pu s'échapper et passer dans une autre maison. Il ne le voulut pas et dit : « Que la volonté de Dieu soit faite. » [13] Lorsqu'il sut que ceux qui le poursuivaient étaient là, dit le récit, il descendit près d'eux, leur parla avec un visage tout à fait serein et très doux. Eux, qui jusque là ne le connaissaient pas, pensaient voir une apparition en contemplant cet homme si chargé d'années, cette physionomie si imposante et si calme, et ils s'étonnaient qu'on mît tant d'acharnement à s'emparer d'un tel vieillard. [14] Aussitôt Polycarpe fit en hâte servir la table et les invita à prendre un copieux repas ; il leur demanda seulement une heure pour prier en liberté. Ils y consentirent : il se leva et, animé par la grâce du Seigneur, il se mit à prier. Ceux qui l'entendaient en étaient frappés, et plusieurs d'entre eux se repentaient d'en vouloir à la vie de cet homme vénérable et pieux.

[15] Voici au reste, pour ce qui suivit, le texte même de la lettre (voy. l'Appendice)

423 « Quand il eut achevé sa prière et fait mention de tous ceux qu'il avait connus, petits et grands, illustres ou obscurs, de toute l'Église catholique répandue dans le monde, l'heure départir venue, on le plaça sur un âne et on l'emmena à la ville. C'était un jour de grand sabbat. Hérode, l'irénarque, et son père, Nicétas, le croisèrent : ils le prirent sur leur char et, assis près de lui, essayèrent de le décider. Ils lui disaient : « Quel mal y a-t-il à dire ces mots : Seigneur César, et à sacrifier et à sauver sa vie. » [16] Le vieillard se tut d'abord ; ils insistèrent : « Je ne dois pas, reprit-il, faire ce que vous me conseillez ». Voyant alors qu'ils ne gagnaient rien, ils lui dirent des paroles blessantes, le firent descendre avec précipitation si bien qu'en quittant le char, il se déchira le devant de la jambe. Il n'en fut pas plus ému que s'il n'avait rien souffert. Il marchait gaiement et en hâte, se laissant conduire vers le stade.

« [17] Le tumulte était tel dans le stade qu'on avait peine à rien entendre. Lorsque Polycarpe entra, une voix du ciel lui dit : « Sois courageux, Polycarpe, et agis vaillamment. » Personne ne vit qui parlait, mais beaucoup des nôtres perçurent ces paroles. [18] Le vieillard fut donc amené et le bruit redoubla quand on sut qu'il était pris. Il se présenta donc au proconsul qui lui demanda s'il était Polycarpe : il répondit que c'était lui. Alors le magistrat l'exhorta à renier sa foi : « Aie pitié de ton âge », lui disait-il et d'autres paroles de même genre qu'il leur est coutume de répéter. Puis, 425 il ajouta : « Jure par la fortune de César, repens-toi, dis : « Enlevez les athées. » [19] Polycarpe regarda toute la foule du stade d'un visage grave, étendit la main vers eux, gémit et leva les yeux vers le ciel : « Enlevez les athées », dit-il. [20] Le proconsul insista et dit : « Jure et je te mettrai en liberté; insulte le Christ. » Polycarpe repartit : « II y a quatre-vingt-six ans que je le « sers et il ne m'a pas fait de mal ; comment puis-je blasphémer mon roi et mon Sauveur?» [21] Le proconsul le pressa encore :« Jure par la fortune de César.— Si tu cherches une vaine gloire, dit-il, à me faire jurer par la fortune de César, comme tu le dis en feignant d'ignorer qui je suis, écoute. Je te le déclare librement : je suis chrétien. Si tu désires apprendre la doctrine du christianisme donne-moi un jour et tu l'entendras. » [22] Le proconsul dit : « Persuade le peuple. » Polycarpe dit : « Je veux bien encore te « rendre raison; car nous avons appris à donner aux magistrats et aux autorités établies par Dieu, l'honneur qui leur convient et qui ne nous nuit pas. Quant à ceux-ci, je ne les juge pas dignes d'entendre ma défense. » [23] Le proconsul dit : « J'ai des bêtes et je t'exposerai à elles si tu ne changes pas d'avis. » Polycarpe dit : « Appelle-les ; nous ne changeons jamais pour aller du meilleur au pis, mais il est beau de passer des maux à la justice. » [24] Le gouverneur reprit : 427 « Je te ferai dompter par le feu si tu méprises les fauves, à moins que tu changes d'avis ». Polycarpe dit : ,« Tu me menaces d'un feu qui brûle un moment et s'éteint peu après ; car tu ne connais pas le feu du jugement à venir et le châtiment éternel réservé aux impies. Mais pourquoi tardes-tu ? Fais amener ce que tu voudras. » « [25] Tandis qu'il prononçait ces paroles et beaucoup d'autres il paraissait rempli de courage et de joie, et son visage étincelait de bonheur. Ainsi tout ce qu'on lui avait dit, l'avait laissé impassible. Le proconsul au contraire restait stupéfait; il envoya le héraut annoncer au milieu du stade : « Polycarpe s'est par trois fois déclaré chrétien. » [26] Lorsqu'on eut entendu cette proclamation, toute la foule des païens et des Juifs habitant Smyrne ne contint plus sa colère et clama à grands cris : « II est le docteur de l'Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux ; c'est lui qui apprend à beaucoup de gens à ne pas sacrifier et à ne pas adorer. » [27] En même temps, ils criaient et demandaient à Philippe l'asiarque de lâcher un lion contre Polycarpe. Celui-ci répondit que cela ne lui était pas permis, parce que les combats des bêtes étaient achevés. Ils se mirent alors à crier unanimement de brûler vif Polycarpe. [28] II fallait en effet que la vision de l'oreiller qu'il avait eue s'accomplit. Lorsque le saint vieillard priait, il avait vu son chevet brûler, et s'étant tourné vers les fidèles qui l'entouraient, il avait dit d'une façon prophétique : « Je dois être brûlé vivant. » [29] Cela 429 fut fait plus rapidement que dit. La foule sur-le-champ courut dans les ateliers et les bains pour y chercher du bois et des fagots, elles Juifs étaient, selon leur coutume, très ardents à cette besogne. [30] Quand le bûcher fut prêt, Polycarpe quitta lui-même tous ses vêtements, enleva sa ceinture et essaya d'ôter lui-même sa chaussure : il n'était plus accoutumé à le faire seul, car chacun des fidèles s'empressait constamment à qui toucherait le plus vite son corps ; la perfection de sa vie était si complète qu'il avait été vénéré même avant qu'il n'eût des cheveux blancs. [31] On plaça donc rapidement autour de lui les matières du bûcher. A ceux qui allaient l'y clouer, il dit : « Laissez-moi comme je suis, celui qui m'a donné d'avoir à souffrir le feu, me donnera de rester tranquillement au bûcher sans être assujetti par vos clous. » On ne le cloua donc pas, mais on le lia. [32] II avait les mains attachées derrière le dos; il ressemblait ainsi à un agneau de choix pris dans un grand troupeau pour un holocauste agréable au Dieu tout- puissant. [33] II dit : « Ô Père de Jésus-Christ, ton Fils aimé et béni par qui nous avons reçu le bienfait de te connaître, Dieu des anges, des Puissances, de toute créature et de toute la race des justes qui vivent en ta présence, je te bénis parce que tu m'as jugé digne, en ce jour et à cette heure, d'être admis au nombre de tes martyrs, de prendre part au calice de ton Christ pour ressuscitera la vie sans fin de l'âme et du corps dans l'incorruptibilité du Saint-Esprit. [34] Reçois-

431 moi devant toi aujourd'hui parmi eux, dans un sacrifice généreux et agréable, selon que tu me l'avais préparé et annoncé, et que tu réalises, ô Dieu ennemi du mensonge et véritable. [35] C'est pourquoi je te loue de toutes choses, je te bénis, je te glorifie, par le pontife éternel Jésus-Christ, ton Fils aimé par lequel, à toi, avec lui dans le Saint-Esprit, gloire, aujourd'hui et dans les siècles avenir, Amen » .

« [36] Dès qu'il eût dit « Amen » et achevé sa prière, les gens du bûcher allumèrent le feu, et une grande flamme s'éleva. Nous vîmes alors un prodige, nous du moins à qui il fut donné de l'apercevoir et nous étions réservés pour raconter aux autres ce qui arriva. [37] Le feu monta en effet en forme de voûte ou comme une voile de vaisseau gonflée par le vent et entoura le corps du martyr. Lui cependant était au milieu, semblable non à une chair qui brûle, mais à l'or et à l'argent embrasés dans la fournaise. Nous respirions un parfum aussi fort que celui qui s'exhale de l'encens et d'autres aromates précieux. [38] Les pervers voyant enfin que les flammes ne pouvaient attaquer sa chair, ordonnèrent au bourreau d'aller le percer de son glaive. [39] II le fit et un flot de sang jaillit, si bien que le feu s'éteignit et que la foule fut tout étonnée qu'il y eût tant de différence entre les incroyants et les élus. Polycarpe était l'un d'entre eux, lui, le docteur apostolique et prophétique le plus admirable de notre temps, évêque 433 de l'église catholique de Smyrne ; toute parole sortie de sa bouche s'est en effet accomplie et s'accomplira. « [40] Le mauvais, jaloux et envieux, l'adversaire de la race des justes, quand il eut vu la grandeur de son martyre, cette vie irréprochable depuis son début, le diadème d'immortalité qui la couronnait et cette victoire remportée d'une façon incontestable, prit soin que le cadavre de Polycarpe ne nous fût pas laissé, quoique beaucoup eussent désiré qu'il en fût ainsi et eussent souhaité d'avoir parte sa sainte dépouille. [41] Certains suggérèrent donc à Nicétas, père d'Hérode et frère d'Alcé, d'intervenir auprès dii gouverneur pour qu'il nous refusât le corps du martyr, de peur, disait-il, que, quittant le crucifié, nous ne nous missions à adorer celui-ci. Ils tinrent ce langage à l'instigation et sur les instances des Juifs : ceux-ci nous épiaient même, lorsque nous allions retirer le cadavre du feu. Ils ignoraient que jamais nous ne pourrons ni abandonner le Christ, qui a souffert pour le salut de ceux qui sont sauvés dans le monde entier, ni adresser nos hommages à un autre. [42] Nous l'adorons, lui, parce qu'il est fils de Dieu, et nous aimons aussi à bon droit les martyrs, mais comme des disciples et imitateurs du Seigneur, à cause de leur invincible attachement à notre roi et maître. Puissions-nous leur être unis et devenir leurs compagnons à l'école du Christ. [43] Le centurion voyant la jalousie des Juifs, fit placer le corps au milieu selon leur coutume, et le brûla. De la sorte, ce ne fut que plus tard que nous avons enlevé ses ossements, plus chers que des pierres précieuses et plus estimables que l'or; nous les avons placés dans un lieu con- 435 venable. [44] C'est là que nous nous réunirons dans l'allégresse et la joie lorsque nous le pourrons et quand le Seigneur nous permettra de célébrer le jour natal de son martyre, pour nous souvenir de ceux qui ont combattu avant nous, et pour exercer et préparer ceux qui doivent lutter dans l'avenir. [45] Voilà ce qui concerne le bienheureux Polycarpe. II fut le douzième qui souffrit le martyre à Smyrne, en comptant ceux de Philadelphie, mais c'est de lui seul qu'on se souvient de préférence et dont on parle en tous lieux, même chez les païens. »

[46] Voilà comment il faut apprécier l'admirable fin de cet homme merveilleux et apostolique qu'était Polycarpe ; les frères de l'église de Smyrne en ont fait le récit dans l'épître que nous avons citée. Dans le même livre, se trouvent encore d'autres martyres qui ont eu lieu dans la même ville à la même époque de la mort de Polycarpe. Parmi eux, Métrodore, qui paraît avoir été prêtre de l'erreur de Marcion, périt par le feu. [47] Un des athlètes d'alors se distingua et fut très célèbre ; il s'appelait Pionius. Ses diverses confessions, la liberté de son langage, les apologies qu'il fit de sa foi devant le peuple et les magistrats, les enseignements qu'il donna à la foule dans ses discours, ses encouragements à ceux qui avaient succombé dans l'épreuve de la persécution, les exhortations qu'il adressait aux frères qui venaient à lui dans la prison, les souffrances et les tourments qu'il eut ensuite à endurer comme, entre autres, d'être percé de clous, son courage au milieu des 437 flammes et enfin sa mort après tous ces merveilleux combats, tout cela est exposé très au long dans la relation écrite qui le concerne. Nous y renverrons ceux qui la désireraient ; nous l'avons insérée dans notre collection des anciens martyres. [48] On montre en outre aussi les passions d'autres chrétiens martyrisés à Pergame, ville d'Asie, Garpus et Papylus, et une femme, Agathonice, qui périrent glorieusement, après avoir confessé leur foi à plusieurs reprises et d'une façon remarquable.

CHAPITRE XVI

[Comment Justin Le Philosophe, PrÊchant La Parole Du Christ Dans La Ville De Rome, Fut Martyr]

[1] En ces temps, Justin, dont nous venons de parler tout récemment, avait présenté aux empereurs cités plus haut un second livre sur nos dogmes. Les machinations ourdies contre lui par le philosophe Crescent lui valurent l'honneur d'un divin martyre (ce Crescent ambitionnait la vie et la conduite auxquelles convient le nom de cynique). Justin, après l'avoir plusieurs fois confondu dans des discussions contradictoires et en présence de témoins, enfin victorieux, ceignit par son martyre la couronne de la vérité qu'il avait prêchée. [2] Dans l'Apologie dont nous avons parlé, cet ami parfait de la vérité l'avait clairement annoncé et avait décrit comment tout cela devait lui arriver (voy. l'Appendice). Voici ses paroles :

439 « [3] Moi aussi, je m'attends à devenir l'objet d'embûches, et à être mis dans les ceps, grâce à quelqu'un de ceux qui portent le nom de philosophe, grâce peut- être à Crescent qui aime non pas la sagesse, mais le bruit. Non, il n'est pas digne d'être appelé philosophe [ami de la sagesse], l'homme qui, parlant de ceux qu'il ne connaît pas, accuse en public les chrétiens d'athéisme et d'impiétés, et fait cela pour plaire au grand nombre qui est dans l'erreur. [4] S'il n'a jamais lu les enseignements du Christ et nous attaque, c'est un homme d'une méchanceté absolue, et de beaucoup pire que les ignorants; car souvent ceux-ci se gardent de discuter et de calomnier ce qu'ils ignorent. S'il les a lus sans en saisir la grandeur, ou encore si, l'ayant comprise, il se conduit de telle sorte pour n'être pas soupçonné d'être chrétien, il est bien plus lâche et plus pervers, puisqu'il ne s'élève pas au-dessus d'un qu'en dira-t-on niais et déraisonnable et qu'il est vaincu par la peur. [5] Je lui ai proposé des questions et je l'ai interrogé sur quelques-uns de ces sujets ; je tiens à ce que vous sachiez que j'ai constaté d'une façon convaincante que vraiment il ne sait rien. Pour prouver que je dis la vérité, si ces discussions n'ont pas été connues de vous, je suis prêt à renouveler devant vous mes questions : cela serait digne de la majesté impériale. [6] Si vous avez appris quelles furent mes questions et ses réponses, il vous est évident qu'il est dans une ignorance complète de ce qui nous concerne, ou, s'il en connaît quelque chose, il n'ose pas le dire à cause de ceux qui l'entendent ; comme je l'ai dit plus haut, il se montre ami non pas de 441 la sagesse, mais du qu'en dira-t-on et fait peu de cas de l'excellente parole de Socrate (voy. l'Appendice). »

Voilà ce qu'écrivait Justin. [7] Ainsi qu'il l'avait annoncé, après avoir été en butte aux machinations de Crescent, il y trouva la mort. Tatien, un homme qui dès sa première jeunesse s'adonna aux lettres grecques et ne s'y fit pas peu de renom, et qui a laissé dans ses écrits beaucoup de preuves de son talent, le rapporte dans son Discours aux Grecs de la manière que voici :

« Justin, cet homme tout à fait digne d'admiration, disait avec raison que ceux dont il vient d'être fait mention ressemblent à des voleurs. »

[8] Et après quelques mots sur les philosophes, il ajoute : « Crescent, qui est venu nicher dans la grande ville, les dépassait tous en pédérastie et son avarice était grande. [9] Lui qui conseillait le mépris de la mort, il la craignait si bien qu'il n'eût point de relâche avant de l'avoir déchaînée sur Justin comme le plus affreux malheur, parce que, prêchant la vérité, celui-ci avait prouvé que les philosophes sont des gourmands et des charlatans. »

Telle fut la cause du martyre de Justin.

443 CHAPITRE XVII

[DES MARTYRS QUE MENTIONNE JUSTIN DANS SON OUVRAGE]

[1] Le même Justin avant son propre combat fait mention dans sa première apologie d'autres chrétiens qui ont souffert le martyre. Il fait aussi ce récit qui est utile à notre sujet ; voici ce qu'il écrit (voy. Y Appendice) :

« [2] Une femme vivait avec un mari licencieux ; elle avait été licencieuse elle-même autrefois. Quand elle eut connu les enseignements du Christ, elle s'assagit et elle essaya de persuader aussi à son mari de l'imiter. Elle lui exposa les enseignements qu'elle avait reçus et lui représenta le châtiment futur du feu éternel dont sont menacés ceux qui ne vivent pas selon la pureté et la droite raison. [3] Celui-ci demeura dans les mêmes débauches et par ses pratiques s'aliéna l'esprit de la femme. Celle-ci pensa en effet que c'était une impiété de continuer à partager la couche d'un homme toujours en quête de voluptés réprouvées par la loi naturelle et par la justice, et elle résolut de le quitter. [4] Ses proches la supplièrent et lui conseillèrent de patienter dans l'espoir d'un changement chez son mari : elle se fit violence et resta. [5] Cependant son mari partit pour Alexandrie et elle apprit qu'il se conduisait plus mal encore. Aussi bien pour ne pas devenir complice de ses crimes 445

et de ses infamies en continuant à vivre avec lui, à s'asseoir à sa table et à partager sa couche, elle lui donna ce que vous appelez le repudium et se sépara de lui. [6] Ce bonhomme aurait dû se réjouir de ce que sa femme, qui se plaisait autrefois à se livrer sans retenue au vin et à toutes sortes de désordres avec les serviteurs elles mercenaires, avait renoncé à une telle conduite ; il aurait dû être bien aise de ce qu'elle voulait le voir cesser lui aussi ces pratiques. Mais comme elle l'avait quitté malgré lui, il porta contre elle une accusation, disant qu'elle était chrétienne. [7] Elle te présenta une requête à toi, empereur, et elle exprima le désir qu'il lui fût accordé préalablement d'arranger ses affaires, promettant que celles-ci une fois terminées, elle viendrait répondre à l'accusation, et tu y consentis.

« [8] Son mari n'avait alors plus rien à lui dire pour le moment. Il se tourna contre un certain Ptolémée, qu'Urbicius condamna, parce qu'il avait été le maître de cette femme dans la doctrine des chrétiens ; voici comment. [9] Le débauché persuada à un centurion de ses amis de jeter en prison Ptolémée (voy. l'Appendice), de s'en emparer et de lui demander seulement s'il était chrétien. Ptolémée, par amour de la vérité, par répugnance de l'équivoque et du mensonge, confessa qu'il l'était. Le centurion le mit dans les fers et le fit longtemps souffrir en prison. [10] Enfin, le captif fut conduit auprès d'Urbicius qui pareillement lui posa la même et unique question, à savoir, s'il était chrétien. Celui-ci de nouveau, persuadé qu'il était redevable des biens qui étaient en lui 447 à la doctrine du Christ, confessa l'école de la vertu divine. [11] Celui qui nie quelque chose, le fait, ou bien pour condamner ce qu'il nie, ou bien sachant qu'il en est indigne et qu'il y est étranger, pour éviter de rendre témoignage. Rien de ceci ne convient à un vrai chrétien. [12] Urbicius ordonna qu'on emmenât Ptolémée au supplice. Un certain Lucius, lui aussi chrétien, voyant une sentence aussi déraisonnablement prononcée, dit à Urbicius : « Quel est le grief? Cet homme n'est convaincu ni d'adultère, ni de débauche, ni d'homicide, ni de pillage, ni de vol, ni en un mot d'une injustice quelconque. Il avoue seulement porter le nom de chrétien et tu le unis. Urbicius, tu ne juges pas selon les intentions de l'empereur Antonin le Pieux, ni du philosophe, fils de César, ni du sacré Sénat. » [13] Urbicius, sans répondre autre chose à Lucius, lui dit : « Toi aussi me « parais être chrétien ». Celui-ci répliqua : « Parfaitement. » Le préfet commanda qu'on le conduisît lui aussi à la mort. Le condamné répliqua qu'il lui en savait gré, parce qu'il allait quitter des maîtres très méchants pour se rendre auprès de Dieu qui est un bon père et un bon roi. Un troisième survint, qui fut aussi condamné avec eux.»

A cela, Justin ajoute avec raison et comme conclusion (voy. l'Appendice) les paroles rappelées plus haut: « Et moi aussi je m'attends à des embûches de la part de quelqu'un de ceux qui portent le nom de philosophe, etc. »

449 CHAPITRE XVIII

[quels Écrits De Justin Sont Venus Jusqu'a Nous]

[1] Justin nous a laissé un grand nombre d'ouvrages, ils sont la preuve d'un esprit cultivé et zélé pour Tes choses divines et l'on n'en peut tirer que profit : nous y renverrons ceux qui aiment la science, après avoir indiqué ici, pour être utile, celles de ses œuvres qui sont venues à notre connaissance.

[2] D'abord, il y a de lui le discours adressé à Antonin surnommé le Pieux, ainsi qu'à ses fils et au sénat de Rome, en faveur de nos croyances; puis, celui qui contient une seconde apologie de notre foi et que Justin adressa au successeur et homonyme de l'empereur précédent, à Antoninus Verus, dont nous venons, à l'instant, de raconter ce qui concerne l'époque. [3] II y a encore le Discours aux Grecs, où l'auteur, après avoir examiné longuement beaucoup de questions agitées par nous et les philosophes grecs, disserte sur la nature des démons ; mais il n'y a pas d'urgence à en rien citer ici. [4] II nous est venu encore en autre écrit adressé aux Grecs, que Justin a intitulé Réfutation ; un ouvrage, De la monarchie de Dieu, qu'il établit non seulement d'après nos Ecritures, mais aussi d'après les livres des Grecs ; [5] un écrit intitulé Psalmiste ; une autre œuvre, en forme de scolies, De l'âme, dans 461

laquelle, développant diverses questions qui se rapportent à ce sujet, il donne les opinions des philosophes grecs ; puis, il promet de les contredire et d'expliquer son propre sentiment dans un autre livre. [6] Il composa encore le Dialogue contre les Juifs, où il raconte la discussion qu'il eut à Éphèse avec Tryphon, le plus célèbre israélite de l'époque. Il y montre de quelle manière la grâce divine le poussa vers la doctrine de la foi, avec quel zèle il s'était auparavant adonné à l'étude de la philosophie et quelle ardente recherche il avait faite de la vérité. [7] En ce qui regarde les Juifs, il raconte, dans le même ouvrage, comment ils ont suscité toutes sortes d'obstacles à l'enseignement du Christ, et il s'adresse à Tryphon en ces termes :

« Non seulement vous n'avez pas changé de sentiment en ce qui concerne vos méfaits d'autrefois, mais en ce temps là, vous avez fait choix d'hommes spéciaux que vous avez envoyés de Jérusalem dans toute la terre pour dire qu'il venait de paraître une hérésie athée, celle de chrétiens. Ce sont eux qui ont répété tout ce que débitent contre nous tous ceux qui nous ignorent; en sorte que vous êtes coupables d'injustice non seulement envers vous, mais bel et bien envers tous les hommes. »

[8] Justin écrit en outre que de son temps encore les dons de prophétie brillaient dans l'Eglise et il fait aussi mention de l'Apocalypse de Jean, disant clairement qu'elle est de l'apôtre. Il cite certaines paroles des prophètes, et convainc Tryphon que les Juifs les ont retranchées de l'Écriture. Bien d'autres travaux de Jus- 453

tin sont encore entre les mains de beaucoup de chrétiens. [9] Les écrits de cet homme ont paru aux anciens eux-mêmes tellement dignes d'estime qu'Irénée en cite des passages. Ainsi d'abord, dans le quatrième livre contre les hérésies, il dit :

« Et c'est avec raison que Justin déclare, dans son ouvrage contre Marcion, qu'il ne serait pas même convaincu par le Seigneur lui-même, s'il l'entendait dire qu'il y a un autre Dieu que le créateur du monde. » Puis, au cinquième livre du même ouvrage :

« Et Justin observe fort bien qu'avant la venue du Sauveur, Satan n'a jamais osé blasphémer Dieu, parce qu'il ne savait pas encore sa condamnation. »

[10] Ceci était nécessaire à dire pour encourager ceux qui aiment la science à fréquenter avec soin les ouvrages de cet écrivain. Voilà ce qui concerne Justin.

CHAPITRE XIX

[quels Sont Ceux Qui sous Le RÈgne De VÉrus

ONT GOUVERNÉ L'ÉGLISE DES ROMAINS ET CELLE DES ALEXANDRINS]

[1] Le règne dont nous parlons en était déjà à sa huitième année [108-169]. Anicet avait accompli dans l'Église des Romains la onzième année de son épiscopat, lorsqu'il eut pour successeur Soter. Quant à l'Eglise d'Alexandrie, elle 455

fut présidée par Géladion pendant quatorze ans, puis par Agrippinus, qui fut son successeur.

CHAPITRE XX

[quels Sont Ceux Qui Ont GouvernÉ L'Église D'antioche]

[1] Théophile est connu comme le sixième évêque de l'Église d'Antioche depuis les apôtres; Cornélius, successeur d'Héron, avait été le quatrième, et Eros, qui vint après Cornélius, le cinquième

CHAPITRE XXI

[les Écrivains EcclÉsiastiques CÉlÈbres A Cette Époque]

[1] A cette époque florissaient dans l'Eglise Hégésippe, que nous connaissons d'après ce qui précède, Denys, évêque des Corinthiens, Pinylos, évêque de Crète ; avec eux, Philippe, Apollinaire et Méliton, Musanus et Modeste, et surtout Irénée. Grâce à leurs écrits, l'orthodoxie de la tradition apostolique dans la vraie foi est venue jusqu'à nous

CHAPITRE XXII

[hÉgÉsippe Et Ceux Dont Il Parle]

[1] Dans les cinq livres de Mémoires que nous avons de lui, Hégésippe a laissé, en effet, un document très complet de sa croyance personnelle. Il y fait connaître qu'au cours de son voyage à Rome, il eut des rapports avec beaucoup d'évêques, et qu'auprès de tous, il a trouvé la même doctrine. Après avoir parlé de l'épître de Clément aux Corinthiens, il ajoute ceci qu'il est bon d'entendre (voy. l'Appendice :

« [2] L'église des Corinthiens demeura dans l'orthodoxie jusqu'à l'épiscopat de Primus. Lorsque je naviguais vers Rome, j'ai vécu avec les gens de Corinthe et j'ai passé parmi eux un certain nombre de jours et je me suis réjoui avec eux de la pure té de leur doctrine. [3] A Rome où je fus, j'ai établi une succession jusqu'à Anicet, dont Eleuthère était diacre : Soter fut le successeur d'Anicet, et Eleuthère vint après lui. Dans chaque succession et dans chaque ville, on est fidèle à l'enseignement de la loi, des prophètes et du Seigneur. »

[4] Le même Hégésippe expose aussi les débuts des hérésies de son temps, en ces termes :

« Après Jacques le Juste, qui subit le martyre comme le Seigneur, pour la même doctrine, Siméon, fils de Clopas, 459 oncle du Christ, fut établi second évêque de Jérusalem ; tous le préférèrent parce qu'il était cousin germain de Jésus. L'Église alors était appelée vierge, parce qu'elle n'avait encore été souillée par aucun enseignement erroné. [5] Mais Thébuthis, mécontent de n'avoir pas été évêque, commença dans le peuple, l'œuvre de corruption qui vint des sept sectes juives, dont il faisait lui-même partie. De celles-ci sortirent Simon, le chef des Simoniens ; Cléobius, celui de Cléobiens ; Dosithée, celui des Dosithéens ; Gorthée, celui des Gorathéniens, et les Masbothéens. C'est d'eux que vinrent les Ménandriens, les Marcianistes, les Carpocratiens, les Valentiniens, les Basilidiens, les Saturniliens, qui avaient tous introduit, chacun de son côté, leurs différentes opinions particulières. [6] C'est d'eux encore que sont sortis les pseudo-christs , les pseudo-prophètes, les pseudo-apôtres qui divisèrent l'unité de l'Église par des pernicieux discours contre Dieu et son Christ. »

[7] Le même Hégésippe rappelle encore les anciennes hérésies qui ont existé chez les Juifs :

« II y avait, dit-il, chez les circoncis, parmi les fils d'Israël, différentes croyances contre la tribu de Juda et contre le Christ, Ce sont celles des Esséniens, Galiléens, Hémérobaptistes, Masbothéens, Samaritains, Sadducéens, Pharisiens. »

[8] II nous a transmis beaucoup d'autres renseignements dont nous avons en partie, déjà fait mention et que nous avons donnés selon la convenance du récit.

II cite l'Évangile aux Hébreux et l'évangile syriaque, et rapporte des particularités de la langue hébraïque, 461 d'où il ressort qu'il a passé du judaïsme à la foi chrétienne. Du reste, il rapporte encore d'autres particularités comme venant d'une tradition juive orale. [9] C'est non seulement lui et Irénée, mais aussi tout le chœur des anciens, qui donnent le nom de Sagesse pleine de vertu aux Proverbes de Salomon. Pour ce qui est des livres des apocryphes, il nous raconte qu'un certain nombre d'entre eux, composés par des hérétiques, parurent à son époque. Mais il faut maintenant passer à un autre sujet.

CHAPITRE XXIII

[denys, ÉvÊque De Cohinthe, Et Les Lettres Qu'il A Écrites]

[1] Il faut d'abord parler de Denys, qui occupa le siège épiscopal de l'église de Corinthe. Cet évêque, non content d'exercer son zèle divin sur ceux qui étaient soumis à son autorité, l'étendait encore et sans compter à d'autres pays. Il se rendait très utile à tous, par les lettres catholiques qu'il composait pour les Eglises. [2] Parmi ces écrits, se trouvent la lettre adressée aux Lacédémoniens, qui est une catéchèse d'orthodoxie et qui a pour sujet la paix et l'unité ; la lettre aux Athéniens, où il les convie à croire et à vivre selon l'évangile,et où il les blâme de leur négligence ; ils avaient en effet presque abandonné les enseignements du Christ depuis que leur chef Publius avait été martyrisé lors des persécutions de cette époque. [3] II nous apprend que Quadratus, devint leur évêque après le martyre de Publius et il 463 atteste que celui-là mit tout son zèle à rassembler les fidèles et à raviver leur foi. Il nous apprend en outre que Denys l'Aréopagite, dont la conversion par l'apôtre Paul est rapportée par les Actes, reçut le premier la direction de l'Eglise d'Athènes. [4] On montre encore une autre lettre adressée à ceux de Nicomédie, dans laquelle Denys attaque l'hérésie de Marcion et défend la règle de la vérité. [5] II écrivit encore à l'Église de Gortyne en même temps qu'aux autres Églises de Crète ; il loue Philippe, leur évêque, de ce que son église s'est signalée par un grand nombre d'actions courageuses; il rappelle qu'on doit se garder de fréquenter les hérétiques. [6] Dans sa lettre à l'Église d'Amastris et à celles du Pont, qu'il dit avoir écrit à la prière de Bacchylide et d'EIpiste, il commente les saintes Écritures et nous apprend que leur évêque s'appelait Palmas ; il donne plusieurs avis sur le mariage et la continence et engage ses correspondants à recevoir les pécheurs, quelque coupables qu'ils soient, qu'ils aient commis une faute ordinaire ou même le péché d'hérésie. [7] A ces lettres il faut ajouter une autre aux habitants de Gnosos dans laquelle Denys exhorte Pinytos, leur évêque, à ne pas imposer aux frères le lourd fardeau de la chasteté, mais à avoir en vue la faiblesse du grand nombre. [8] Celui-ci répondit en exprimant 465 son admiration et l'accueil favorable qu'il fait à son exhortation ; il en gage son collègue à distribuer encore à son peuple une alimentation plus solide, dans des écrits plus virils, de peur que, nourri constamment de lait, il ne vieillisse insensiblement dans une longue enfance. On peut voir par cette réponse, comme en un tableau achevé, l'orthodoxie de la foi de Pinytos, quel souci il avait du besoin de ses ouailles, quelle était son éloquence, et quelle enfin son intelligence des choses divines.

[9] On a encore de Denys une lettre aux Romains ; elle est adressée à Soter, alors leur évêque : rien n'empêche d'en citer le passage où l'auteur approuve l'usage conservé parmi les Romains jusqu'à la persécution de notre temps. Voici ce qu'il écrit (voy. l'Appendice) :

« [10] Depuis le commencement, vous avez en effet coutume de donner toutes sortes de secours à tous les frères; vous envoyez aux nombreuses Églises, dans chaque ville, des provisions de bouche : ainsi vous soulagez le dénuement de ceux qui sont dans le besoin ; ainsi par les ressources que, dès le début, vous leur faites parvenir, vous soutenez les confesseurs qui sont aux mines. Romains, vous gardez les traditions que vous ont laissées vos pères les Romains. Non seulement Soter, votre bienheureux évêque, les maintient; mais il les développe, en fournissant généreusement tout ce qu'on expédie aux saints ; et, quand les chrétiens viennent à lui, il les accueille par des paroles aimables, comme un père bienveillant ferait ses enfants. »

[11] Denys, dans cette même lettre, parle de l'épître

467 de Clément aux Corinthiens ; il montre que, depuis longtemps, l'usage antique était d'en faire la lecture dans l'assemblée des fidèles. Il dit en effet :

« Aujourd'hui nous avons célébré le saint jour du dimanche, pendant lequel nous avons lu votre lettre ; nous continuerons à la lire toujours, comme un avertissement, ainsi que du reste la première que Clément nous a adressée. »

[12] Le même Denys se plaint encore que ses propres lettres aient été falsifiées :

« Des frères, dit-il, m'ont prié d'écrire des lettres et je l'ai fait; mais les apôtres du diable vont mêlé de l'ivraie et ils ont tantôt retranché et tantôt ajouté. Sur eux repose la malédiction « Malheur à vous! » II n'est pas étonnant qu'ils aient altéré les enseignements du Seigneur, puisqu'ils se sont attaqués à d'autres qui n'ont pas leur importance. » [13] II y a encore de Denys une autre lettre envoyée à Chrysophora, sœur très fidèle. Il lui donnait par écrit les avis qui correspondaient à sa situation et lui présentait l'aliment de la vérité qui lui convenait. Voilà ce qui regarde Denys. CHAPITRE XXIV

[thÉophile, ÉvÊque D'antioche].

[1] De Théophile, que nous avons dit avoir été évêque d'Antioche, on a trois livres d'Institutions à Autolycus ; un autre qui a pour titre Contre l'hérésie d'Hermogène, où il se sert de témoignages tirés de l'Apocalypse de Jean ; on montre aussi de lui d'autres livres catéchétiques.

A cette époque aussi, les hérétiques gâtaient comme l'ivraie, la pure semence de l'enseignement apostolique. Aussi partout les pasteurs des églises en éloignaient les brebis du Christ comme on le fait pour les bêtes sauvages. Tantôt ils les écartaient par des avertissements et des exhortations adressées aux frères; tantôt ils les prenaient ouvertement à partie, soit en des discussions ou des réfutations faites de vive voix en leur présence, soit aussi en des mémoires écrits où leurs opinions étaient réfutées par des preuves très rigoureuses. Que Théophile ait avec les autres été mêlé à ces luttes, cela apparaît clairement dans un livre qu'il a noblement composé contre Marcion. Cet ouvrage nous a été conservé jusqu'à maintenant avec ceux dont nous venons de parler.

Maximin succéda à Théophile sur le siège d'Antioche et fut le septième évêque depuis les apôtres. CHAPITRE XXV

[philippe Et Modeste].

[1] Philippe, que grâce au dire de Denys nous savons avoir été évêque de l'église de Gortyne, fit lui aussi, avec un très grand zèle, un ouvrage contre Marcion. Il en est de même d'Irénée et de Modeste : celui-ci mit au grand jour, plus excellemment que les autres et pour tout le monde, l'erreur de cet hérétique. Un grand nombre les imita et leurs œuvres sont encore maintenant gardées chez beaucoup de frères.

CHAPITRE XXVI

[mÉliton Et Ceux Dont Il Parle].

[1] En ces temps, Méliton, évêque de l'église de Sardes, et Apollinaire, évêque de celle de Jérusalem, se distinguaient aussi par l'éclat de leur science. Chacun de son côté, ils adressèrent des écrits apologétiques de la foi à l'empereur romain de cette époque dont il a été question. [2] De leurs travaux, voici ceux qui sont venus à notre connaissance : de Méliton, les deux livres Sur la Pâque, le livre De la manière de vivre et des prophètes, celui De l'Eglise, Du dimanche, De la foi de 473 l'homme, De la création, De la soumission des sens à la foi ; en outre le livre Sur l'âme et le corps ou sur l'unité; et l'écrit Sur le baptême et sur la vérité et sur la foi et la génération du Christ ; un livre de sa prophétie; [Sur l'âme et le corps;] le livre Sur l'hospitalité, La clef, Du diable et de l'Apocalypse de Jean, De Dieu corporel et, enfin, l'opuscule A Antonin (voy. l'Appendice).

[3] Au début du livre De la Pâque, Méliton indique l'époque où il écrivit, en ces termes :

« Sous Servilius Paulus, proconsul d'Asie, au temps où Sagaris fut martyr, surgit un débat important à Lao- dicée concernantla Pâque, qui arriva justement ces jours- là, et c'est alors que ceci a été écrit. »

[4] Clément d'Alexandrie dans son ouvrage sur la Pâque mentionne ce livre de Méliton et dit lui avoir inspiré d'entreprendre son travail.

[5] Pans l'ouvrage qu'il adressa à l'empereur, Méliton raconte ceci qui a été accompli contre nous sous son règne :

« Ce qui n'était jamais arrivé, la race de ceux qui honorent Dieu est maintenant persécutée en Asie en vertu de récents édits. Des sycophantes sans pudeur et désireux du bien des autres prennent prétexte de ces ordonnances pour voler ouvertement et piller la nuit comme le jour des gens qui sont innocents. »

[6] II dit plus loin :

« Si cela se fait par ton ordre, c'est bien : un prince 475

juste ne peut en effet rien ordonner d'inique ; pour nous, nous recevrons avec joie la récompense d'une telle mort. Mais nous t'adressons cette seule requête : examine d'abord toi-même l'affaire de ceux qui sont les auteurs d'une telle obstination, et juge équitablement s'ils méritent la mort et le châtiment ou bien la vie sauve et la paix. Cependant si cette résolution et ce nouveau décret, qui seraient déplacés même contre des ennemis barbares ne sont pas de toi, nous te prions avec plus d'instance encore de ne pas nous abandonner dans un pareil brigandage public. »

[7] II ajoute encore ceci :

« En effet, la philosophie qui est la nôtre a d'abord fleuri chez les barbares ; puis, elle s'est épanouie, parmi tes peuples sous le grand règne d'Auguste, ton aïeul, et ce fut surtout pour ton propre règne un bon augure. Car depuis, la grandeur, l'éclat et la puissance de Rome ont toujours grandi. Toi-même, tu en fus l'héritier désiré ; tu le resteras avec ton fils, si tu conserves la philosophie qui est née avec l'empire, a commencé sous Auguste, et que tes ancêtres ont honorée à côté des autres religions. [8] C'est une très grande preuve de l'excellence de notre doctrine qu'elle se soit épanouie on même temps que l'heureuse institution de l'empire, et que, depuis lors, à partir du règne d'Auguste, rien de regrettable ne soit arrivé mais au contraire que tout ait été brillant et glorieux selon les vœux de chacun. [9] Seuls entre tous, excités par des hommes malveillants, Néron et Domitien ont voulu faire de notre

477 doctrine un sujet d'accusation ;

depuis ces princes, selon une. déraisonnable coutume, le mensonge des dénonciateurs a coulé contre nous. [10] Mais tes pieux ancêtres ont réprimé leur aveuglement ; ils ont écrit fréquemment et à beaucoup, pour les blâmer d'avoir excité des soulèvements contre les chrétiens. C'est ainsi qu'il est avéré que ton grand-père. Hadrien a écrit à plusieurs, notamment à Fundanus, proconsul d'Asie. Ton père, alors même qu'il gouvernait l'empire avec toi, a mandé par lettres aux villes, et entre autres, aux habitants de Larisse, de Thessalonique et d'Athènes , ainsi qu'à tous les Grecs, de ne pas soulever de troubles à notre sujet. [11] Quant à toi, qui es tout à fait dans leur manière de voir, avec encore plus d'humanité et de philosophie, nous sommes convaincus que tu feras tout ce que nous te demandons. »

[12] Voilà ce qui se trouve dans l'ouvrage dont nous avons parlé. Au début des Extraits qu'il a composés, dans l'introduction, le même auteur fait le catalogue des écrits incontestés de l'Ancien Testament. Il est nécessaire de le reproduire ici ; en voici les termes :

« [13] Méliton à Onésime, son frère, salut. Ton zèle pour la doctrine t'a fait souvent désirer d'avoir des extraits de la Loi et des Prophètes concernant le Sauveur et toute notre foi; tu as souhaité aussi savoir avec précision quels sont les livres saints anciens, quel est leur nombre et l'ordre où ils sont placés. Je me suis appliqué à cette œuvre : je sais ton zèle pour la foi, ton 479

ardeur à connaître la doctrine ; je sais que c'est par amour de Dieu que tu mets cela avant tout le reste, et que tu combats pour le salut éternel. [14] Etant donc allé en Orient, j'ai demeuré là où a été annoncé et accompli ce que contient l'Écriture; j'ai appris avec exactitude quels sont les livres de l'Ancien Testament; j'en ai dressé la liste, et je te l'envoie. Voici les noms : cinq livres de Moïse : la Genèse, l'Exode, les Nombres, le Lévitique ; le Deutéronome, Jésus Navé, les Juges, Ruth, quatre livres des Rois, deux des Paralipomènes, les Psaumes de David, les Proverbes de Salomon ce qui est aussi la Sagesse, l'Ecclésiaste, le Cantique des cantiques, Job; les livres des prophètes : Isaïe, Jérémie, les douze prophètes en un seul livre, Daniel, Ézéchiel; Εsdras. De ces écrits j'ai fait des extraits que j'ai divisés en six livres.

» Voilà ce qui est de Méliton.

CHAPITRE XXVII

[apollinaire]

[1] De l'œuvre d'Apollinaire une grande partie a été conservée par beaucoup de gens. Voici ce qui en est venu jusqu'à nous : l'ouvrage adressé à l'empereur dont il est question plus haut, cinq livres Aux Grecs ; De la Vérité, I et II; et Aux Juifs, I et II; ceux qu'il a composés plus tard Contre l'hérésie des Phrygiens, qui devait peu après proposer ses innovations et qui commençait, alors pour ainsi dire, à naître. C'est à cette époque que Montan, et ses pseudo-prophétesses faisaient leur début dans leurs errements (voy. l'Appendice).

CHAPITRE XXVIII

[musanus]

[1] Nous avons encore cité Musanus dans ce qui précède. On montre de lui un ouvrage très habile adressé à des frères qui glissaient dans l'hérésie dite des Encratites. Cette secte était alors à son début et elle apportait au monde une doctrine étrangère, pernicieuse et mensongère.

On dit que le chef de cet égarement était Tatien.

.

'

Tous les livres