Fastes (Fasti) (page 10)
Mais pourquoi la foule des courtisanes célèbre-t-elle cette solennité? [5, 350] Il est facile d'en indiquer la cause: Flore n'est pas de ces divinités moroses aux graves enseignements, elle veut que la joie plébéienne éclate aussi dans ses fêtes en toute liberté; elle nous invite à jouir du bel âge, tandis qu'il est dans sa fleur; après la chute des roses, l'épine est méprisée.
[5, 355] "Pourquoi convient-il de porter à ces fêtes un costume de diverses couleurs, comme, aux Céréales, des vêtements blancs? Serait-ce parce que l'épi blanchit quand il commence à mûrir, tandis que nous ne pouvons compter les nuances variées des fleurs?" La déesse m'approuva d'un signe de tête, et de son front qui venait de s'incliner, des fleurs tombèrent, [3, 360] comme sur les tables, dans nos festins, nous faisons pleuvoir les fleurs.
Il me restait à savoir pourquoi on allumait des flambeaux; la déesse dissipa ainsi tous mes doutes: "L'usage des flambeaux a été établi aux jours de ma fête, soit parce que les campagnes semblent s'éclairer des couleurs brillantes des fleurs; [5, 365] soit parce qu'un vif éclat est l'attribut des fleurs comme de la flamme, et que, par une splendide apparence, elles attirent également nos regards; soit, enfin, parce que la nuit favorise la licence de nos plaisirs, et les faits mêmes donnent à cette troisième cause un caractère de vérité."
[5, 370] "Si vous le permettiez, lui dis-je, je vous adresserais encore une courte demande." -- "Je le permets," répondit la déesse. --Pourquoi, pour vos jeux, ne prend-on dans les filets, au lieu des lionnes africaines, que la chèvre timide et le lièvre qui tremble toujours" -- "Les forêts, dit-elle, n'étaient pas dans ses domaines, mais seulement les jardins et les campagnes où ne se montrent point les hôtes belliqueux des bois." [5, 375] Elle se tut, et se perdit dans l'espace, laissant après elle un parfum qui trahissait le passage d'une immortelle. Oh! je te prie, répands tes trésors sur mon génie, pour que les vers de Nason fleurissent à jamais dans les siècles à venir.
À la troisième nuit, Chiron se montrera parmi les astres; Chiron qui porte [5, 380] la moitié d'un corps d'homme entée sur le corps d'un fauve coursier. Le Pélion est une montagne d'Hémonie exposée au midi; sa cime est couverte de pins verdoyants; ailleurs le chêne seul s'élève. C'était là le séjour du fils de Philyra; c'est là que, dans les flancs profonds d'un antique rocher, habitait ce sage vieillard. [5, 385] On croit que ce fut lui qui guida sur les cordes de la lyre la main qui devait donner la mort à Hector. Là se rendit Alcide, après avoir achevé une partie de ses travaux; quelques ordres à peine lui restaient encore à accomplir. Aussi le hasard amenait un moment l'un près de l'autre, [5, 390] et le petit-fils d'Éaque, et le fils de Jupiter, qui devaient l'un et l'autre causer la perte de Troie. Philyra accueille ce jeune hôte; pourquoi est-il venu dans ces lieux? Chiron interroge, Hercule répond. Cependant il examine la dépouille du lion, la massue: "Le héros est digne de ces armes, dit-il, et ces armes sont dignes du héros." [5, 395] Achille même ne peut commander à ses mains curieuses; il ose toucher les longs poils de cette crinière hérissée. Tandis que le vieillard manie les traits trempés dans les poisons, une flèche tombe et va percer son pied gauche. Chiron gémit et retire le fer de la blessure. [5, 400] Alcide et le jeune Thessalien lui ont répondu par un gémissement. Cependant il mélange des simples cueillies sur les collines de Pagase et invoque toutes les ressources de l'art pour guérir sa plaie. Mais l'art cède au feu dévorant du virus, qui a pénétré jusque dans la profonde moelle des os, et répandu dans le corps entier un poison mortel. [5, 405] Le sang de l'hydre de Lerne mêlé au sang du Centaure rend désormais tout remède impuissant. Achille, les yeux baignés de larmes, se tient près de lui comme auprès d'un père; il ne pleurerait pas autrement si Pélée devait mourir. Souvent, d'une main affectueuse, il presse la main du malade, [5, 410] et le maître recueille les douces prémices de ce coeur qu'il a formé. Souvent Achille l'embrasse, souvent il dit au vieillard couché sur son lit de douleur: "Vivez, ô mon père chéri, ne m'abandonnez pas, je vous en conjure. Le neuvième jour arrive, et ton corps, ô juste Chiron, s'environne de deux fois sept étoiles.
[5, 415] La Lyre recourbée voudrait suivre le centaure, mais la voie n'est pas encore prête; la troisième nuit sera le moment convenable.
La moitié du Scorpion se montrera dans le ciel quand nous dirons: demain le jour ramène les nones.
Ensuite, lorsque trois fois Hespérus aura levé sa tête radieuse, [5, 420] et que les astres vaincus auront trois fois cédé la place à Phébus, on célébrera l'antique cérémonie des nocturnes Lémures, on apaisera par des offrandes les mânes silencieux. Au temps où l'année était plus courte, où l'on ne connaissait pas les pieux sacrifices de Février, où Janus aux deux visages n'était pas encore le chef des mois, [5, 425] on portait déjà des offrandes à la cendre des morts, et le petit-fils faisait des expiations au tombeau où reposait l'aïeul. Ces cérémonies avaient lieu au mois de Mai, ainsi appelé du nom des ancêtres (maiores), et il a conservé jusqu'à nos jours une partie de ces anciens usages. Vers le milieu de la nuit, quand le silence favorise le sommeil, [5, 430] que l'on n'entend plus ni l'aboiement des chiens, ni les divers chants des oiseaux, l'homme qui est resté fidèle aux rites antiques et qui redoute les dieux se lève; aucune chaussure n'enveloppe ses pieds. De ses doigts réunis avec le pouce il fait entendre le signal qui chasse les ombres légères, de peur qu'elles ne se lèvent devant lui s'il marche sans bruit. [5, 435] Trois fois il lave ses mains dans l'eau d'une fontaine; il se tourne et prend dans sa bouche des fèves noires; il les jette ensuite derrière lui en disant: "Je jette ces fèves, et avec elles je rachète moi et les miens." Neuf fois il prononce ces paroles sans regarder derrière lui; selon sa croyance, [5, 440] l'ombre les ramasse et suit ses pas sans être aperçue. De nouveau il plonge ses mains dans l'eau, et fait retentir l'airain de Témésa; il conjure l'ombre de quitter son toit; et après avoir dit neuf fois: "Mânes paternels, sortez," il regarde derrière lui, et il pense avoir accompli tous les rites de la cérémonie
[5, 445] D'où est venu le nom de ce jour, quelle en est l'origine, je l'ignore, mais quelque divinité me l'apprendra. Instruis-moi, fils de la Pléiade dont la verge puissante commande le respect; tu as souvent visité le palais du Jupiter infernal. Le dieu qui tient le caducée paraît à ma prière. [5, 450] "Apprends, dit-il, l'origine de ce mois." Oui, c'est le dieu lui-même qui me l'a révélée.
"Quand Romulus eut renfermé dans le tombeau les mânes de son frère, et rendu les derniers devoirs à Rémus, qui avait été trop agile pour son malheur, Faustulus, plongé dans l'affliction, et Acca, les cheveux épars, arrosaient de pleurs ses os consumés par la flamme. [5, 455] Ils regagnent ensuite tristement leur demeure, aux premières ombres du crépuscule, et s'étendent sur leur couche dure et grossière. L'ombre ensanglantée de Rémus leur apparaît, se dresse au pied du lit et murmure ces paroles à voix basse. "Voici celui qui eut naguère une part, une moitié de votre amour; [5, 460] voyez, que je suis différent maintenant de ce que j'étais alors! Moi, qui aurais pu, si les oiseaux m'eussent donné l'empire, être le plus grand parmi mon peuple, maintenant je ne suis qu'une ombre sans corps, échappée aux feux du bûcher; il ne reste plus que ce fantôme de celui qui était Rémus. [5, 465] Hélas! où est Mars, mon père? Si vous avez dit vrai, s'il a nourri notre enfance aux mamelles d'une bête féroce, après avoir été sauvé par une louve, je suis tombé sous les coups d'un citoyen audacieux. Oh! que la louve fut moins impitoyable! Cruel Céler, puisse le fer aussi t'arracher ton âme inhumaine! [5, 470] Puisses-tu, comme nous, descendre sanglant sous la terre! Mon frère n'avait pas voulu ma mort; sa tendresse répondait à la mienne; réduit à d'impuissants regrets, il a pleuré sur ma destinée. ConJurez-le par vos larmes, par votre pain, qu'il a mangé, de consacrer ce jour par une fête solennelle." [5, 475] En entendant cette prière, ils veulent embrasser l'ombre et lui tendent les bras; elle glisse entre leurs mains qui croyaient la saisir. L'apparition disparaît, et le sommeil avec elle. Acca et Faustulus vont alors redire au roi les paroles de son frère. Romulus obéit, et donne le nom de Rémus [5, 480] à ce jour où l'on porte des offrandes aux tombeaux des aïeux. À la longue, une lettre plus douce a remplacé la lettre plus rude qui était la première du nom. Bientôt aussi les âmes des morts furent appelées Lémures. Tel est le sens, telle est la valeur de ce mot."
[5, 485] Cependant, en ces jours, nos pères fermaient les temples, comme aujourd'hui nous les voyons fermer au temps des Feralia. Les veuves et les vierges ne doivent pas choisir cette époque pour allumer les flambeaux de l'hymen; celle qui épouse alors ne vivra pas longtemps. [5, 490] De là ce dicton populaire, que les méchantes femmes se marient en Mai. Cette fête se célèbre pendant trois jours vers la même époque, mais qui cependant ne se suivent pas.
Au milieu de ces fêtes, si vous cherchez le Béotien Orion, vous ne le trouverez plus. Je vais chanter l'origine de cet astre. [5, 495] Jupiter et son frère, qui règne sur les mers immenses, et Mercure, voyageaient un jour ensemble. C'était le moment où les boeufs ramènent la charrue retournée, où la brebis rassasiée se penche vers l'agneau pour lui donner son lait. Le vieil Hyriée, qui cultive un modique héritage, [5, 500] les voit par hasard, comme il se tenait debout sur le seuil de sa chétive chaumière. "La route est longue, leur dit-il; il vous reste bien peu de jour; ma porte est ouverte aux hôtes." L'expression de son visage répond à ses paroles, il renouvelle sa prière; les dieux se rendent à tant d'instances, mais sans se faire connaître. [5, 505] Ils entrent dans la demeure du vieillard, toute noircie par la fumée. Un peu de feu se conservait sur un tison de la veille; le vieillard s'agenouille; son souffle réveille la flamme; il va chercher des éclats de bois qu'il divise encore; il approche deux vases dont l'un contient quelques herbes de son potager, et le plus petit des fèves; [5, 510] et bientôt on les voit fumer tous deux et le couvercle soulevé par les efforts de l'eau bouillante. En attendant, d'une main tremblante il verse un vin rouge à ses hôtes; le dieu des mers prend le premier la coupe, et quand il l'a vidée: "Donne-la maintenant, dit-il, à Jupiter; qu'il boive à son tour." Ce nom de Jupiter fait pâlir le vieillard. [5, 515] Dès qu'il s'est remis, il va immoler le boeuf qui laboure son petit champ, et le fait rôtir à grand feu; puis il tire d'un baril enfermé le vin qu'il y a entonné jadis aux premières années de sa jeunesse. Tout est prêt; les dieux prennent place sur des lits dressés avec des joncs de rivière recouverts d'une toile de lin, et qui s'élèvent à peine au-dessus de la terre. [5, 520] Alors les mets, alors les vases pleins de vin brillent sur la table; le cratère est d'une argile rouge et les gobelets sont de hêtre.
Jupiter prononce ces mots: "Que désires-tu? dis-le; rien ne te sera refusé." Le paisible vieillard répondit: [5, 525] "J'avais une épouse chérie, affection de ma première jeunesse; vous me demanderez où elle est maintenant? Une urne renferme ses cendres. "Tu seras ma seule épouse," lui ai-je dit autrefois, et en lui faisant cette promesse solennelle, je vous ai pris à témoin de mes paroles. Tel fut mon serment, et j'y serai fidèle; pourtant je voudrais concilier [5, 530] deux désirs qui me partagent, être père, sans être époux. Les dieux accueillent sa demande; ils se placent tout près de la peau du boeuf; mais la pudeur ne permet pas que j'achève.... Cette peau ainsi humectée, ils la recouvrent de terre; dix mois s'écoulent, et un enfant est né. [5, 535] Hyriée, pour rappeler à quel prodige il doit sa naissance, l'appelle Urion. Un autre son, à la longue, a remplacé la première lettre du mot. L'enfant devient d'une taille énorme; Diane le prend avec elle; il est le gardien, il est le satellite de la déesse. Mais c'est assez d'une parole irréfléchie pour éveiller le courroux des dieux. [5, 540] "Il n'est aucune bête, dit un jour Orion, dont je ne puisse triompher." Tellus fait paraître un scorpion qui soudain ose dresser ses dards recourbés contre la mère des deux jumeaux immortels. Orion la protége de son corps; Latone le place au milieu des astres éclatants, "Que ton dévouement, lui dit-elle, reçoive de moi cette récompense!"
[5, 545] Mais pourquoi Orion et les autres astres se hâtent-ils de quitter l'horizon? Pourquoi la nuit précipite-t-elle sa carrière? Pourquoi le jour, précédé par l'étoile du matin, élève-t-il plus tôt qu'à l'ordinaire sa tête radieuse du sein de la plaine liquide? Me trompé-je? serait-ce un bruit d'armes que j'entends? Oui: c'est en effet le bruit des armes; [5, 550] voici venir le dieu Mars! c'est le signal des batailles qui nous annonce sa présence. Dieu vengeur, il descend des cieux pour assister lui-même à ses fêtes, dans ce temple que l'on voit s'élever au milieu du forum d'Auguste; grand est le dieu, grand est le temple. Dans la ville de son fils, Mars avait droit à cette splendide demeure; [5, 555] tel était le sanctuaire qui devait recevoir les trophées de la guerre des géants; c'est de là que Gradivus doit s'élancer aux combats terribles, soit qu'un peuple impie nous provoque à l'Orient, soit qu'aux lieux où le soleil se couche une nation rebelle demande à être domptée. Le dieu de la guerre jette un coup d'oeil sur les rebords élevés de la toiture du temple; [5, 560] il aime à y voir debout les statues des dieux invaincus; il contemple, sur les portes, des traits de formes différentes, et les armes des peuples soumis par les soldats. Ici c'est Énée, chargé de son fardeau sacré, et tant d'aïeux de l'illustre famille des Jules; [5, 565] là c'est le fils d'Ilia, portant sur ses épaules l'armure d'un chef ennemi. Sous les statues de chaque héros, on a retracé ses actions glorieuses. Il lit aussi le nom d'Auguste, écrit sur le fronton du temple, et, à l'aspect du nom de César, le monument lui semble plus imposant. Jeune, il avait fait ce voeu, quand il prit les armes pour une guerre pieuse; [5, 570] le début même d'une si haute destinée devait avoir ce caractère de grandeur; les mains levées vers le ciel, et en présence des deux armées, l'une commandée par les conjurés, l'autre attachée à la bonne cause, il prononça ces mots: "S'il est vrai que la mort seule d'un père, d'un prêtre de Vesta m'amène sur le champ de bataille pour venger cette majesté deux fois sacrée, [5, 575] assiste-nous, ô dieu Mars!
que nos épées s'abreuvent d'un sang criminel, et que le parti de la justice soit assuré de ton appui. Je te voue un temple, et, si je remporte la victoire, tu recevras le surnom de Vengeur." Il dit; les ennemis sont dispersés, et il revient en triomphe. Mais ce n'est pas assez que Mars ait mérité une fois son nom, [5, 580] César veut reconquérir les enseignes restées entre les mains des Parthes. C'est un peuple protégé par d'immenses plaines, par ses chevaux, ses flèches; les fleuves dont il est entouré lui servent de barrières et de remparts; son audace s'est accrue depuis les désastres de Crassus où il a vu périr soldats et général, où les enseignes sont tombées en son pouvoir; [5, 585] les enseignes romaines, l'orgueil de nos légions, étaient au pouvoir des Parthes; l'aigle romaine était portée par la main d'un ennemi. Cette honte durerait encore si l'empire d'Ausonie n'eût été protégé par les redoutables armes de César; il lava cette tache, il vengea ce vieil affront; [5, 590] les enseignes reconquises reconnurent leurs soldats. O Parthe! à quoi t-ont servi ces flèches que tu sais lancer en fuyant, et ces déserts et ces coursiers rapides? Tu rapportes nos aigles, tu rends aussi tes arcs impuissants; tu n'as plus aucun gage de nos tristes revers! [5, 595] Au dieu, deux fois vengeur un temple est solennellement consacré sous ce nom même; de justes honneurs acquittent la dette de César. Célébrez en grande pompe, ô Romains, les jeux du cirque; ceux de la scène n'ont pas paru convenables pour fêter le dieu des combats.
Vous apercevrez toutes les Pléiades, vous compterez toutes ces soeurs, [5, 600] quand il ne restera plus qu'une nuit avant les ides; alors commence l'été, si j'en crois des autorités certaines; alors finit la tiède saison du printemps.
La nuit qui précède les ides nous montre la tête étoilée du Taureau. On sait les traditions que cette constellation rappelle. [5, 605] Jupiter autrefois se changea en taureau pour enlever sur sa croupe une jeune fille de Tyr; son front déguisé s'arma de cornes menaçantes. D'une main la jeune fille a saisi le cou de l'animal, de l'autre elle retient ses vêtements; sa crainte même la rend plus belle; le vent soulève les plis de sa robe; le vent se joue dans sa blonde chevelure; [5, 610] c'était ainsi, fille de Sidon, que tu devais appartenir à Jupiter. Souvent elle s'efforce de ne point toucher la mer de ses pieds délicats; elle a peur qu'une vague ne vienne l'atteindre. Souvent le dieu enfonce à dessein sa croupe dans les ondes, pour qu'elle s'attache plus étroitement à son cou. [5, 615] En descendant sur le rivage, les cornes de Jupiter ont disparu; le taureau est redevenu un dieu. Le taureau est placé dans le ciel; fille de Sidon, Jupiter te rend mère, et tu donnes ton nom à l'une des trois parties du monde. D'autres prétendent que ce signe est la génisse de Paros, [5, 620] de femme devenue génisse et de génisse déesse.
C'est aussi à cette époque que la vestale précipite du pont de bois, suivant l'usage, les simulacres en jonc des anciens hommes. Dire que nos aïeux avaient coutume de mettre à mort tous ceux qui avaient accompli leur soixantième année, c'est les accuser d'un crime barbare. [5, 625] Voici l'antique tradition: lorsque cette contrée s'appela Saturnie, le dieu des oracles prononça ces paroles: "Peuples, sacrifiez deux hommes au vieillard qui porte la faux, et que les eaux du Tibre reçoivent leurs corps." Jusqu'à la venue du héros de Tirynthe, chaque année, [5, 630] comme à Leucade, on vit s'accomplir ce cruel sacrifice. Mais lui, ce fut des Romains de paille qu'il fit précipiter dans les flots; et depuis Hercule, on n'y jette également que des simulacres de victimes.
Quelques-uns pensent que les jeunes gens, voulant seuls jouir du droit de suffrage, précipitèrent des ponts les faibles vieillards. [5, 635] "Tibre, apprends-moi la vérité; ta rive est plus ancienne que la ville; tu dois bien connaître l'origine de cette cérémonie." Le Tibre sort de son lit; il lève sa tête couronnée de roseaux, et, d'une, voix rauque, il prononce ces paroles: "J'ai vu ces lieux sans remparts; ce n'étaient que des pâturages déserts; [5, 640] quelques boeufs paissaient çà et là sur le rivage. Ce Tibre, qu'aujourd'hui les nations connaissent et redoutent, était alors dédaigné même parles troupeaux. Tu as souvent entendu le nom d'Évandre l'Arcadien; il vint, étranger, fendre mes flot de ses rames. [5, 645] Alcide vint aussi, accompagné de jeunes Grecs; je portais alors, s'il m'en souvient, le nom d'Albula. Le héros de Pallantée donne l'hospitalité au dieu, et Cacus reçoit enfin le châtiment dû à ses crimes. Le vainqueur part; il emmène avec lui ses boeufs, conquête de l'île d'Érythée; [5, 650] mais ses compagnons refusent d'aller plus loin. Une partie d'entre eux avait quitté Argos, pour le suivre; il fixe au pied de ces collines leurs pénates et leurs espérances. Cependant l'amour de la patrie se réveille dans leur coeur; un d'eux, en mourant, donne cet ordre en peu de mots: [5, 655] "Jetez-moi dans le Tibre; et puissé-je, porté par les eaux, déposer une froide dépouille sur les rives de l'Inachus!" Mais l'héritier se refuse à donner cette sépulture qu'on lui demande, et I'étranger, à sa mort, est confié à la terre d'Ausonie. À sa place, on jette dans le Tibre une figure de jonc, [5, 660] pour qu'elle retourne vers la patrie grecque, à travers l'immensité des mers." Ici le fleuve se tut, et comme il rentrait sous les voûtes humides du rocher où il demeure, les ondes légères suspendirent leur cours.
Viens m'inspirer, illustre descendant d'Atlas, toi que jadis une Pléiade, sur les montagnes d'Arcadie, donna pour fils à Jupiter; [5, 665] arbitre de la paix et de la guerre entre les dieux célestes et les dieux infernaux, toi dont les pieds ailés fendent l'air; toi, qui te plais aux accords de la lyre et aux étreintes glissantes de la palestre, toi dont les hommes ont appris l'art de I'éloquence. Aux ides de ce mois, le sénat t'a dédié le temple qui regarde le cirque, [5, 670] et depuis lors ce jour t'appartient. Tous ceux dont la profession est de vendre des marchandises t'offrent de l'encens, et te prient de favoriser leur trafic. Auprès de la porte Capène est la fontaine de Mercure, douée de puissantes vertus, si l'on en croit ceux qui en ont éprouvé le bienfait. [5, 675] Là vient le marchand à la tunique ceinte; il s'est purifié, il a parfumé son urne, et il emporte l'eau qu'il a puisée. Dans cette eau il plonge une branche de laurier, et avec cette branche il asperge tous les objets qui attendent de nouveaux maîtres. Lui-même, il humecte ses cheveux des gouttes de cette rosée; [5, 680] et, d'une voix accoutumée à tromper, il prononce cette prière: "Efface mes parjures de la veille, efface mes mensonges du temps passé. Soit que je t'aie pris à témoin, soit qu'à l'appui d'une imposture j'aie invoqué le grand nom de Jupiter, qui ne devait pas m'entendre, [5, 685] soit que j'aie rendu sciemment complices de mes fraudes tel dieu ou telle déesse, puissent les vents légers emporter mes paroles coupables! Grâce aussi pour mes parjures à venir; s'il en échappe à ma bouche, puissent les dieux n'en avoir souci! Fais seulement que le gain m'arrive et la joie avec lui; fais que je m'applaudisse d'avoir dupé mon acheteur avec de belles paroles." [5, 690] À cette prière, Mercure sourit du haut des cieux, il se souvient d'avoir volé les troupeaux d'Apollon.
"Quant à moi, si je t'adresse une demande plus honnête, daigne me satisfaire; à quelle époque Phébus entre-t-il dans la ligne des Jumeaux?" -- [5, 695] "Quand il reste autant de jours pour finir le mois qu'il y eut de travaux d'Hercule. -- "Dis-moi, repris-je, l'origine de cette constellation, et le dieu me l'apprit de sa bouche éloquente. Les deux frères, fils de Tyndare, [5, 700] l'un cavalier, l'autre lutteur, avaient enlevé Phébé et la soeur de Phébé. Idas et son frère courent aux armes pour reconquérir leurs fiancées; tous deux allaient devenir gendres de Leucippe; ceux-ci combattent pour reprendre, et ceux-là pour ne pas rendre ce qu'ils aiment; des deux côtés on en appelle à l'amour. [5, 705] Les Oebalides peuvent, par la fuite, échapper à ceux qui les poursuivent; mais ils rougiraient de ne devoir la victoire qu'à la rapidité de leur course. Il est un lieu où l'on ne voit aucun arbre; c'est un champ favorable au combat; il s'appelle Aphidna; là s'arrêtent les rivaux. Castor, la poitrine traversée par le fer de Lyncée, [5, 710] tombe atteint d'une blessure inattendue. Pollux vient le venger: il perce Lyncée de sa lance à l'endroit où le cou joint la tête aux épaules qui en supportent le fardeau. Idas marche à sa rencontre; il n'est qu'à peine repoussé par les feux de Jupiter; on dit que la foudre même ne peut faire tomber le fer de sa main. [5, 715] Déjà, Pollux, le ciel t'ouvrait ses inaccessibles demeures, quand tu t'écriais: "Mon père, exauce mes voeux! laisse-nous partager ce céleste séjour accordé à moi seul; si je puis céder la moitié de ce bienfait, il aura plus de prix à mes yeux que si je le possède tout entier!" Il dit, et son frère lui doit aussi d'être admis dans les cieux, où ils habiteront tour à tour. [5, 720] L'un et l'autre apparaissent au milieu des astres pour sauver les vaisseaux en péril.
Je renvoie à Janus celui qui voudra s'instruire au sujet des Agonales; je note seulement que, dans nos Fastes, elles se représentent ici une seconde fois.
La nuit suivante le chien d'Érigone se montre; l'origine de ce signe a été expliquée ailleurs.
[5, 725] Le jour qui succède appartient à Vulcain; c'est le jour des Tubilustria; on purifie avec l'eau lustrale les trompettes forgées par le dieu.
Ensuite, je trouve quatre signes qui, lus par ordre, indiquent ou un usage du culte ou la fuite du roi.
Je ne te passerai pas sous silence, [5, 730] Fortune publique du peuple-roi, à qui, le jour suivant, un temple fut dédié.
Dès que le soleil sera descendu dans les flots de la splendide Amphitrite, on apercevra la tête fauve de l'oiseau cher à Jupiter.
La prochaine Aurore dérobe le Bouvier à nos regards, et le jour suivant paraît l'astre d'Hyas.
Ovide Les Fastes Éditions Nisard, Paris, 1857
LIVRE SIXIÈME
Voici un mois encore au nom duquel on attribue diverses origines ; vous choisirez à votre gré, quand je les aurai toutes exposées. Ce sont des faits que vous allez entendre ; mais plus d’un va m’accuser d’inventer à loisir, et prétendre que jamais les divinités ne se sont révélées à l’œil d’un mortel. [6, 5] Pourtant il est un dieu en nous ; il nous agite, il nous échauffe ; nos transports attestent la présence d’un esprit divin. À moi surtout, plus qu’à personne, il a pu être donné de contempler la face des dieux, et parce que je suis poëte, et parce que leur culte est l’objet de mes chants.
Il est un bois épais, [6, 10] retraite silencieuse, où l’on n’entend que le murmure des eaux. Là j’étais allé méditer sur le mois qui nous occupe, et son nom absorbait toutes mes pensées. Soudain j’aperçois des déesses, non celles qui apparurent au chantre de l’agriculture, quand il pressait ses brebis dans les plaines d’Ascrée, [6, 15] ni celles que jugea le fils de Priam dans les humides vallées de l’Ida ; une de ces dernières pourtant s’y trouvait, celle qui a son frère pour époux ; celle, je la reconnus, qui a sa place dans la citadelle consacrée à Jupiter. Je frémissais ; ma pâleur, mon silence trahissaient mon trouble, [6, 20] quand la déesse dissipe elle-même la terreur qu’elle m’inspirait : « Ô poëte, me dit-elle, qui traces le tableau de l’année romaine, et qui n’as pas craint de chanter de si grandes choses sur un rhythme léger, tu t’es acquis le droit de voir les maîtres du ciel, quand tu as entrepris de décrire leurs fêtes dans tes vers. [6, 25] Je ne veux pas que tu partages l’erreur du vulgaire ; je ne veux pas te laisser ignorer que ce mois s’appelle juin, parce que je m’appelle Junon. C’est quelque chose d’avoir épousé Jupiter, d’être la sœur de Jupiter ; je ne sais si je dois être plus fière de ce qu’il est mon frère ou de ce qu’il est mon époux. Si l’on considère ma naissance, la première j’ai valu à Saturne le nom de père ; [6, 30] je suis la fille aînée de Saturne. Du nom de mon père, Rome autrefois prit le nom de Saturne ; après le ciel, ce fut là son séjour. Si l’hymen donne quelques droits, je suis l’épouse du maître du tonnerre, mon temple ne fait qu’un avec celui de Jupiter Tarpéien. [6, 35] Eh quoi ! une concubine aura imposé son nom au mois de Mai, et l’on m’envierait le même honneur ! Pourquoi donc m’appellerais-je la reine, la première des immortelles ? Pourquoi aurait-on placé dans ma main droite un sceptre d’or ? Les jours (lux) composeraient le mois, je porterais, à ce titre, le nom de Lucine, [6, 40] et je ne pourrais donner le mien à aucun des mois de l’année ?