Fastes (Fasti) (page 9)
L'inspiration du poète se trouve secondée par l'ordre même des choses. Nous sommes arrivés à l'époque de la fondation de Rome; viens entendre, ô grand Quirinus, le récit de tes exploits. Déjà le frère de Numitor avait été puni de ses crimes; [4, 810] deux chefs commandaient seuls à tout un peuple de pasteurs. Ils conviennent ensemble de réunir tous ces hommes sauvages et de leur bâtir une ville. Mais qui en jettera les fondements? "Point de débats entre nous, dit Romulus; nous avons grande confiance dans les augures que donnent les oiseaux, consultons ces augures." [4, 815] On y consent; l'un monte sur les rochers boisés du mont Palatin, l'autre gravit, au point du jour, les cimes de l'Aventin. Rémus voit six oiseaux; son frère en voit douze successivement; le pacte est exécuté, et la ville s'élèvera au gré de Romulus.
Un jour propice est choisi pour tracer avec la charrue le contour des murailles. [4, 820] La fête de Palès arrive, elle donnera le signal des travaux. On creuse d'abord une fosse profonde; on y jette des grains et des fruits et de la terre enlevée aux champs du voisinage. Sur cette même fosse, aussitôt qu'elle est comblée, on élève un autel; le feu s'allume, et le bois éclate dans le foyer nouveau. [4, 825] Romulus alors, saisissant le manche de la charrue, trace avec le soc l'enceinte des remparts; une vache blanche est attachée au joug avec un boeuf blanc comme elle. Le roi prononce ces paroles: "Jupiter, et toi Mars mon père, et vous, vénérable Vesta, au moment où je vais fonder Rome, assistez-moi! Je vous invoque aussi, vous tous, dieux dont ma piété doit implorer la présence; [4, 830] que mon ouvrage s'élève sous vos auspices! Que cette ville compte de longues années, qu'elle commande à l'univers, qu'elle dicte ses lois à l'Orient et à l'Occident!" Telle fut sa prière, et, à sa gauche, il entend le tonnerre de Jupiter, présage favorable; la foudre, à sa gauche, sillonne les cieux. [4, 835] Les citoyens, que cet augure a transportés de joie, jettent aussitôt les fondements, et peu de jours suffisent à la construction des murailles.
Céler presse les travaux, appelé à cet emploi par Romulus lui-même: "Veille ici, lui avait-il dit, veille à ce que personne ne franchisse les murs et le sillon tracé par la charrue. [4, 840] Punis de mort celui qui l'oserait." Rémus, ignorant cette défense, se met à rire de la faiblesse des remparts: "Vous croyez que le peuple sera bien en sûreté derrière ces murailles?" dit-il, et en même temps il saute par-dessus. Céler paie sa bravade d'un coup de hoyau, et Rémus tombe à terre, baigné dans son sang. [4, 845] À cette nouvelle, le roi dévore les larmes prêtes à s'échapper de ses yeux; il étouffe sa douleur dans son sein: on ne doit pas le voir pleurer, il imite en cela les grands coeurs. "Périsse ainsi, s'écrie-t-il, tout ennemi qui franchira ces remparts!" Cependant, il rend à son frère les honneurs funèbres, et alors il ne retient plus ses larmes; [4, 850] ses pieux regrets éclatent, trop longtemps contenus. Il donne au cercueil les derniers baisers: "Adieu, s'écrie-t-il, adieu, frère dont je n'ai pas voulu la mort!" Il parfume le corps que le bûcher va consumer. Faustulus et Acca éplorée, les cheveux épars, remplissent avec lui ces derniers devoirs. [4, 855] Ceux qui plus tard devaient s'appeler Quirites donnent des pleurs au jeune Rémus, et en arrosent le bûcher fatal; et bientôt la flamme a tout consumé.
Une ville est fondée, qui doit un jour (qui l'eût cru alors?) poser un pied vainqueur sur l'univers conquis. O Rome, gouverne le monde, et puisses-tu obéir toujours au grand César, [4, 860] et que les rejetons de cette famille se multiplient dans ton sein. Tant que tu domineras, d'une tête altière, toutes les nations du monde soumises à tes lois, que nulle d'entre elles n'ose s'élever seulement jusqu'à la hauteur de tes épaules.
J'ai chanté Palès, je chanterai les Vinales; un jour pourtant sépare I'une de l'autre fête. Jeunes filles aux vénales amours, c'est à vous d'honorer Vénus; [4, 865] Vénus protége le trafic de celles qui se sont vouées à toutes les voluptés. Demandez-lui, pour prix de votre encens, la beauté, la faveur du peuple; demandez-lui les caresses qui charment, et les paroles folâtres qui éveillent l'amour. Donnez à votre souveraine la menthe, qu'elle recherche, avec le myrte qui lui est consacré, [4, 870] et des guirlandes où le jonc tressé s'entrelace à la rose. Il faut marcher avec la foule vers le temple voisin de la porte Colline; ce temple a pris son nom d'une montagne sicilienne. Quand Syracuse, séjour de la nymphe Aréthuse, eut été emportée d'assaut par Claudius, et que ses armes eurent aussi soumis le mont Eryx, [4, 875] sur un oracle de l'immortelle Sibylle, Vénus fut transportée à Rome; elle voulut être adorée dans la ville même de ses enfants.
Vous me demandez sans doute pourquoi la fête de Vénus porte le nom de Vinales, et pourquoi ce jour appartient à Jupiter. Le sort des combats allait décider qui, de Turnus ou d'Énée, serait le gendre d'Amata, reine du Latium. [4, 880] Turnus se fortifia de l'alliance des Étrusques. Mézence était d'une illustre naissance, et redoutable les armes à la main, vaillant à cheval, à pied plus vaillant encore. Turnus et les Rutules s'efforcent de l'entraîner dans leur parti; le chef toscan leur répond ainsi: [4, 885] "J'ai acheté bien cher ma réputation de brave guerrier; témoin ces blessures et ces armes tant de fois rougies de mon sang. Pourtant, vous qui demandez mon secours, je n'y mettrai pas un trop haut prix: faites-moi présent du premier vin qui bouillonnera dans vos cuves. Que l'échange soit accepté sans retard. À vous de donner, à moi de vaincre. [4, 890] Si vous me refusez, vous comblerez les désirs d'Énée!" Les Rutules ont consenti. Mézence revêt son armure; Énée revêt la sienne et invoque Jupiter: "Les ennemis ont promis leur récolte au roi, toscan; je te voue, ô Jupiter, le vin des vignes du Latium." [4, 895] Le voeu le plus religieux l'emporte; le gigantesque Mézence succombe, et il mord la poussière d'une bouche qui blasphème. L'Automne arrive, les pieds tout souillés du raisin qu'il écrase; on fait hommage à Jupiter du vin qui lui a été promis. De là ce jour a pris le nom de Vinales; Jupiter le [4, 900] réclame, et c'est une fête qu'il aime à compter parmi les siennes.
Au moment où Avril n'aura plus que six jours, le printemps sera au milieu de sa course. Ne cherchez plus au ciel le Bélier d'Hellé, fille d'Athamas; des astres pluvieux se lèvent à l'horizon; le Chien vient de paraître.
[4, 905] À pareil jour, comme je revenais de Nomentum à Rome, je rencontrai, au milieu du chemin, un cortège où tous étaient vêtus de blanc: c'était le flamine qui se rendait au bois sacré de l'antique déesse Robigo, pour livrer aux flammes les entrailles d'une brebis, les entrailles d'un chien. Je m'approchai aussitôt pour être témoin de la cérémonie. [4, 910] Ton flamine, ô Quirinus, prononça ces paroles: "Fatale déesse de la rouille, épargne les blés naissants; permets à leur tige polie de se balancer au-dessus des sillons; permets aux moissons qui ont prospéré sous l'heureuse influence de constellations propices, de croître jusqu'à ce que la faux puisse les moissonner. [4, 915] Ta puissance est grande, et, à l'aspect des blés qui ont souffert de tes atteintes, le cultivateur soupire, pensant avec tristesse qu'ils sont perdus sans retour. Les vents et les pluies sont moins funestes aux trésors de Cérès; la gelée aux blancs frimas, qui les brûle et en altère l'or, est moins à craindre que le soleil qui réchauffe les tiges humides. [4, 920] C'est alors, ô déesse redoutable, que ton courroux éclate. Grâce! je te supplie! ne touche pas nos moissons de tes mains raboteuses; épargne nos guérets; qu'il te suffise de pouvoir nuire. Au lieu de t'attaquer aux tendres moissons, ronge le dur fer, et détruis la première ce métal destructeur; [4, 925] ne vaut-il pas mieux que tu dévores les épées et les javelots homicides? Nous ne voulons plus en faire usage, et l'univers aspire au repos. Puissent étinceler seuls désormais et les sarcloirs et les durs boyaux, et les socs recourbés, richesses des campagnes! Que les armes soient toutes perdues de rouille, et que le glaive, rivé au fourreau par de longues années de paix, [4, 930] résiste aux efforts de celui qui voudra l'en arracher. Respecte donc Cérès, et que le cultivateur puisse toujours bénir ton absence en t'adressant ses voeux!"
Il dit; à sa droite était un tissu grossier à longues laines, une coupe de vin, une cassolette d'encens. [4, 935] Le flamine répand sur les flammes le vin, l'encens, les entrailles d'une brebis et (je l'ai vu de mes yeux) les intestins repoussants d'une chienne obscène.
On me demandera pourquoi cette victime nouvelle offerte dans ce sacrifice? Je l'avais demandé moi-même au flamine, et voici sa réponse: "Il est au ciel un chien nommé Icarius; quand cette constellation se met en mouvement, [4, 940] la terre, desséchée, est en proie à une soif brûlante; la moisson mûrit avant le temps. C'est en mémoire de cet astre fatal qu'un chien est aussi sacrifié sur l'autel; c'est son nom seul qui le condamne à périr.
Lorsque la fille des Titans, abandonnant le frère du phrygien Assaracus, aura trois fois salué de ses rayons l'immense univers, [4, 945] alors paraîtra une divinité couronnée de mille fleurs variées; une gaieté plus licencieuse est permise aux jeux de la scène. Mais la fête de Flore revient aux calendes de Mai; j'en parlerai mieux alors; maintenant un sujet plus élevé m'appelle.
Vesta réclame ce jour; Vesta vient d'être portée dans un palais dont les maîtres la touchent de près; [4, 950] ainsi l'ordonne le sénat, sur la demande de César. Phébus occupe une partie du palais, une autre appartient à Vesta; ce qu'ils laissent libre, César en fait sa demeure. Vivez, lauriers du mont Palatin! Vive à jamais ce palais décoré de guirlandes de chêne! Dans sa seule enceinte il renferme trois dieux éternels.
Ovide Les Fastes Éditions Nisard, Paris, 1857
Vous demandez déjà d'où vient, selon moi, ce nom du mois de Mai? La cause ne m'en est pas très bien connue. Comme un voyageur qui voit des routes s'ouvrir devant lui dans toutes les directions s'arrête d'abord, et ne sait laquelle il doit suivre, [5, 5] ainsi j'hésite entre plusieurs raisons qui s'offrent à mon esprit, et dont l'abondance même cause mon embarras. Parlez, ô Aganippides! vous qui vous plaisez sur les bords de l'Hippocrène, cette fraîche fontaine que fit jaillir le cheval né du sang de Méduse.
Les déesses différant de sentiment, Polymnie la première [5, 10] commence, et les autres, silencieuses, recueillent attentivement ses paroles.
"Après le chaos, quand, pour la première fois, le monde eut reconnu ses trois éléments, et que la matière eut pris mille formes nouvelles, la terre descendit vers les régions inférieures, emportée par le poids de sa masse, et entraînant les eaux avec elle; le ciel, plus léger, s'éleva au plus haut de l'air; [5, 15] avec lui s'élancèrent le soleil et les étoiles, que ne retenait pas leur pesanteur; et vous aussi, coursiers de la Lune. Mais la Terre ne respecta pas longtemps la prééminence du ciel, ni les astres celle de Phébus; toutes les distinctions disparurent. Souvent, ô Saturne, une divinité vulgaire osa s'asseoir sur le trône que tu occupais; [5, 20] un dieu étranger vint prendre place à côté de l'Océan; souvent Téthys se trouva reléguée au dernier rang; enfin, l'Honneur et la Bienséance au maintien décent, au visage paisible, s'étant unis d'un hymen légitime, [5, 25] mirent au monde la Majesté; celle-ci les reconnut l'un et l'autre pour auteurs de ses jours, et, déjà grande au moment même de sa naissance, elle vint sans délai, la tête haute, s'asseoir au milieu de l'Olympe, tout éclatante de pourpre et d'or. À ses côtés se placèrent la Pudeur et la Crainte, et l'on vit [5, 30] toutes les divinités fixer sur elle leurs regards pour imiter son attitude et son maintien. Alors naquit dans les esprits le respect des distinctions; les plus dignes ont reconquis leur rang, et chacun cesse de se préférer à tous. Cet état de choses subsista dans les cieux pendant de longues années, jusqu'au moment où le plus vieux des dieux fut précipité par les destins du haut de l'Olympe. [5, 35] La Terre enfanta les géants, race farouche, monstres énormes qui osèrent attaquer le palais même de Jupiter. Elle leur donna mille bras, des serpents au lieu de jambes, puis elle leur dit: "Déclarez la guerre aux dieux puissants." Déjà ils se disposaient à entasser des montagnes jusqu'aux astres, [5, 40] et à provoquer au combat le grand Jupiter; mais Jupiter, lançant la foudre du haut des cieux, renverse ces masses prodigieuses sur ceux mêmes qui les ont accumulées. Ainsi triompha la Majesté, défendue par les armes des dieux, et, depuis ce temps, rien n'a ébranlé son empire. [5, 45] Elle est assise auprès de Jupiter; elle veille près de lui avec fidélité, et maintient sans violence dans ses mains le sceptre redoutable. Elle est aussi descendue sur la terre; Romulus et Numa l'ont honorée, et d'autres après eux, suivant l'ordre des temps. C'est elle qui conserve aux pères et aux mères le pieux respect qui leur est dû; [5, 50] c'est elle qui est la compagne des jeunes enfants et des vierges; c'est elle qui rend augustes, et les faisceaux et l'ivoire de la chaise curule; c'est elle qui se dresse altière sur le char de triomphe attelé de chevaux couronnés."
Polymnie avait dit; Clio, et Thalie, la maîtresse de la lyre, applaudissent à ses paroles. [5, 55] Uranie se lève; toutes font silence, et l'on n'entend que la voix qui prononce ces mots:
"Autrefois une tête blanche était en grande vénération: la vieillesse était respectée à cause de ses rides. Les jeunes gens soutenaient les fatigues de la guerre et luttaient avec courage dans les combats; [5, 60] les armes à la main, ils veillaient pour défendre les sanctuaires des dieux. La vieillesse, moins robuste, et inhabile à manier l'épée, servait souvent la patrie par ses conseils; la curie ne s'ouvrait alors qu'au grand âge, et le nom même du sénat n'était autre que celui de la calme vieillesse. [5, 65] C'étaient les anciens qui rendaient la justice au peuple, et des lois précises fixèrent le nombre d'années qu'il faudrait avoir déjà comptées pour prétendre aux honneurs. Un vieillard était-il avec plusieurs jeunes gens? sans les offenser, il prenait la place du milieu; avec un seul, il marchait du côté du mur. Qui eût osé, en sa présence, prononcer des paroles déshonnêtes? [5, 70] La vieillesse était une autre censure. Romulus, qui avait observé ces moeurs, donna le nom de Pères à ceux qu'il choisit pour mettre entre leurs mains le gouvernement de la ville nouvelle. Je croirais volontiers que ces hommes, d'un âge majeur, pour honorer leur âge même, en donnèrent le nom au mois de mai. [5, 75] Peut-être aussi Numitor dit-il à Romulus: "Que ce mois appartienne aux vieillards;" et le petit-fils ne put refuser son aïeul. Et ce qui témoigne puissamment de la prérogative accordée en cette occasion à la vieillesse, c'est le nom même du mois suivant, du mois de juin, emprunté à la jeunesse."
Calliope, la première des neuf Soeurs, retenant sous une couronne de lierre ses cheveux épars, s'exprime en ces termes: [5, 80] "L'Océan, qui baigne de ses flots le contour de la terre entière, avait autrefois épousé Téthys, fille de Titan. Pleionè, née de cet hyménée, s'unit avec Atlas, qui porte les cieux, et en eut les Pléiades. [5, 85] Une d'elles, Maia, suivant les traditions, surpassa en beauté ses soeurs, et reçut dans son lit le puissant Jupiter. Elle mit au jour, sur le sommet du Cyllène ombragé de cyprès, le dieu qui d'un pied ailé fend les plaines de l'air; c'est lui qu'adorent les Arcadiens, le rapide Ladon et le vaste Ménale, [5, 90] contrée que l'on croit plus antique que la Lune. Évandre, exilé d'Arcadie, vint aborder au Latium, et avec lui il amena ses dieux. Ici, où maintenant s'élève Rome, souveraine du monde, on ne voyait que des arbres et des gazons; çà et là, des cabanes et quelques troupeaux. [5,95] Quand on fut arrivé vers ces lieux, "Arrêtez-vous ici, dit la mère d'Évandre, qui lisait dans l'avenir; cette campagne sera le siège de l'empire." Le héros de Nonacris obéit à sa mère et à la prophétesse; c'est sur ce rivage inconnu que l'étranger va fixer son séjour. Il introduit chez ces peuples le culte de plusieurs dieux, [5, 100] et d'abord celui de Faune au front cornu, celui de Mercure aux pieds ailés. Faune, dieu à demi bouc, ce sont les Luperques qui célèbrent ta fête, quand, la robe retroussée, la main armée de lanières, ils se fraient un passage à travers la foule qui remplit les rues. Mais toi, inventeur de la lyre recourbée, patron des voleurs, tu as donné au mois de Mai le nom de ta mère; [5, 105] et ce n'est pas le seul témoignage de ta piété filiale: si tu as donné sept cordes à la lyre, on pense que c'est pour rappeler le nombre des Pléiades."
Calliope se tut, et ses soeurs la comblèrent d'éloges à leur tour. Mais que fera le poète? elles sont toutes pour lui des autorités également sacrées. Que les Pléiades me soient toutes également propices, [5, 110] et qu'elles reçoivent de moi un égal tribut de louanges.
Que le nom de Jupiter inaugure ces chants! La première nuit va nous montrer l'étoile de la nymphe qui veilla sur le berceau de Jupiter. Voici l'astre pluvieux de la chèvre olénienne, qui se lève; elle est placée au ciel pour prix de son lait. [5, 115] La naïade Amalthée, noble fille de l'Ida crétois, cacha, dit-on, Jupiter au fond des forêts. Elle possédait une chèvre, mère de deux chevreaux, et remarquée pour sa beauté entre tous les troupeaux de la Crète; une chèvre dont les cornes élevées se recourbaient sur son dos, [5, 120] et dont la mamelle était digne de nourrir le grand Jupiter. Elle en donnait le lait au dieu; mais un jour une des cornes de la chèvre se brisa contre un arbre, et lui fit perdre ainsi la moitié de sa parure. Amalthée ramassa cette corne brisée, l'entoura d'herbes fraîches, la remplit de fruits, et la présenta ainsi aux lèvres de Jupiter. [5, 125] Quand le dieu régna dans les cieux, assis sur le trône de son père, quand Jupiter, par sa victoire, eut tout mis à ses pieds, il plaça au rang des astres et la nourrice et la corne féconde. Elle porte encore aujourd'hui le nom de la Pléiade qui l'avait autrefois possédée.
Les calendes de Mai ont vu élever [5, 130] un autel aux Lares protecteurs et consacrer leurs petites statues. Déjà Curius l'avait fait autrefois; mais le temps n'épargne rien, et la pierre elle-même subit les atteintes de la vétusté. Le surnom qui fut donné à ces dieux quand on établit leur culte vient de ce qu'ils protègent du regard tout ce qui nous appartient. [5, 135] Ils veillent aussi pour nous, président à la sûreté des murs; partout présents, partout prêts à porter secours. À leurs pieds se tenait un chien, taillé dans la même pierre; pourquoi ce chien avec le Lare? L'un et l'autre gardent la maison, l'un et l'autre sont fidèles au maître; [5, 140] les carrefours plaisent au dieu, au chien plaisent les carrefours. Le Lare et la meute de Diane harcèlent et chassent les voleurs; vigilants sont les chiens, et vigilants les Lares. Je cherchais les statues de ces dieux jumeaux, ruinées à la longue par les années; [5, 145] la ville aujourd'hui possède mille Lares et le génie du chef qui nous les a donnés; chaque quartier adore trois divinités. Mais je m'égare; ce sujet, c'est le mois d'Auguste qui doit m'appeler à le traiter.
En attendant, je chanterai la bonne déesse. Il est une masse naturelle [5, 150] qu'on appelle le Rocher; le lieu a pris son nom de la chose même, et cette masse, à elle seule, est une bonne partie de la montagne qui la porte. Là était placé Rémus, tandis que, trompant son espérance, les oiseaux aperçus les premiers sur le mont Palatin donnèrent l'empire à son frère. Sur la pente doucement inclinée de cette montagne, nos pères ont bâti un temple interdit aux regards des hommes. [5, 155] Ce fut l'héritière de l'antique nom des Clausus qui le consacra, Claudia, dont jamais mortel ne toucha le corps virginal. Livie l'a rétabli, pour suivre l'exemple d'un époux et marcher en tout sur ses traces.
Demain, quand la fille d'Hypérion, emportée par ses coursiers matinaux, [5, 160] aura chassé les étoiles et doré le ciel de ses feux, le souffle frais de l'Argestès inclinera les moissons, et les vaisseaux, sortant des ports de la Calabre, verront s'enfler leurs blanches voilés. Mais dès que le sombre crépuscule ramènera la nuit, le groupe des Hyades apparaîtra tout entier. [5, 165] Au front du Taureau étincellent sept étoiles radieuses, que le navigateur grec appelle Hyades, du nom de la pluie qu'elles présagent. Les uns pensent qu'elles ont nourri Bacchus, d'autres les croient petites-filles de Téthys et du vieil Océan. Atlas ne gémissait pas encore sous le fardeau de l'Olympe, [5, 170] quand il lui naquit un fils, Hyas, remarquable par sa beauté. À l'heure voulue par la nature, Aethra, fille de l'Océan, l'avait mis au monde; elle fut aussi mère des nymphes, mais Hyas naquit le premier. Tant qu'un léger duvet couvre ses joues, il n'épouvante encore que les cerfs timides; le lièvre est la faible proie qui tombe sous ses coups. [5, 175] Bientôt son courage augmente avec les années; il ose affronter les sangliers, et attaquer de près les lionnes à la crinière hérissée. Mais un jour qu'il cherche l'asile et les petits d'une lionne qui vient de mettre bas, lui-même il est déchiré par la dent sanglante du farouche enfant de la Libye. Hyas fut pleuré par sa mère, par ses soeurs désolées, [5, 180] par Atlas, dont les épaules devaient recevoir les cieux. Mais la pieuse douleur des soeurs l'emporta sur celle même des auteurs de ses jours; cette piété leur ouvrit les cieux; Hyas leur donna son nom.
Je te salue, déesse des fleurs, toi dont la fête ramène les jeux folâtres. Le mois passé, je me suis abstenu de raconter les solennités de ton culte; [5, 185] elles commencent en avril, et se continuent en mai; ces deux mois te possèdent, l'un à ses derniers, l'autre à ses premiers jours; tous deux ils t'appartiennent par le point où ils se touchent; tous deux ils m'appelaient à chanter tes louanges. Celui-ci voit s'ouvrir le cirque et les théâtres, où le nom du vainqueur fait éclater mille applaudissements. [5, 190] Que le signal des jeux du cirque soit aussi le signal de mes vers; apprenons qui tu es de ta propre bouche; l'opinion des hommes est menteuse; personne mieux que toi ne saura nous expliquer ton nom.
Ainsi parlai-je; la déesse accueille ma demande, et la douce odeur des roses du printemps s'exhale de sa bouche, tandis qu'elle prononce ces mots: [5, 195] "Celle que vous appelez Flore était autrefois Chloris; une lettre de mon nom a été altérée en passant des Grecs chez les Latins. J'étais Chloris, nymphe de ces régions fortunées où tu sais qu'autrefois les hommes voyaient s'écouler leur vie au sein de la félicité. Dire combien j'étais belle coûterait à ma modestie; [5, 200] si ma mère eut un dieu pour gendre, elle le dut à cette beauté. C'était au printemps; j'errais au hasard; Zéphire m'aperçoit; je m'éloigne, il me suit; j'essaie en vain de fuir, je ne puis lutter contre lui. Borée, son frère, l'autorisait, par son exemple, à commettre ce crime, Borée, qui avait osé ravir la fille d'Érechthée dans le palais même de son père. [5, 205] Cependant Zéphire répare sa faute en me donnant le nom d'épouse, et nulle plainte ne s'élève plus de mon lit d'hyménée. Je jouis toujours du printemps; l'année, pour moi, conserve toujours ses richesses, l'arbre son feuillage, la terre sa verdure. Les champs que j'ai reçus en dot renferment un jardin fertile; [5, 210] l'haleine des vents le caresse, une fontaine l'arrose de ses eaux limpides. Mon époux l'a rempli des fleurs les plus magnifiques, et m'a dit: "Déesse, sois la souveraine de ces fleurs." Souvent j'ai voulu classer et compter leurs couleurs; mais je n'ai pu: leur multitude était si grande qu'aucun nombre n'y pouvait suffire. [5, 215] Aussitôt que les feuilles ont secoué les froides gouttes de la rosée, et que les tiges variées se sont réchauffées aux rayons du soleil, je vois accourir ensemble les Heures aux robes diaprées; elles recueillent mes présents dans de légères corbeilles; les Grâces s'en emparent à l'instant pour tresser des guirlandes et des couronnes [5, 220] qui se mêleront à la chevelure des dieux. La première j'ai répandu des semences inconnues sur l'immense surface de l'univers; la terre, auparavant, ne présentait qu'une seule couleur. La première j'ai fait une fleur du sang du jeune Thérapnéen, et, sur ses feuilles, sa plainte est restée gravée. [5, 225] Toi aussi tu as un nom dans les jardins, ô Narcisse, malheureux de n'avoir pu être à la fois et roi et un autre toi-même! Parlerai-je de Crocus, et d'Attis, et d'Adonis, fils de Cyniras? C'est grâce à moi que, par leurs blessures mêmes, ils ont revécu sous une forme plus belle.
C'est à mon pouvoir, enfin, si tu l'ignores, que Mars a dû de voir le jour; [5, 230] puisse ce prodige être ignoré à jamais de Jupiter! Quand Minerve fut née sans mère, la vénérable Junon ne put voir sans douleur que Jupiter l'eût dispensée de remplir son rôle d'épouse; elle allait se plaindre à l'Océan de cette atteinte portée aux droits de l'hyménée; mais la fatigue l'arrêta sur le seuil de mon palais. [5, 235] Dès que je l'aperçus: "Qui t'amène vers moi, lui dis-je, ô fille de Saturne?" Elle m'apprend alors quel dieu elle va voir, et pourquoi elle va le voir. J'essaie en vain de la consoler. "Ce n'est point par des paroles, dit-elle, que tu peux adoucir ma peine. Si Jupiter est devenu père sans que son épouse y ait participé, [5, 240] s'il a seul suffi à un double ministère, pourquoi n'aurais-je pas l'espoir de devenir mère sans mon époux, et de concevoir sans ses embrassements, en restant, toutefois, chaste et fidèle?" J'essaierai la vertu des simples de la terre; j'interrogerai la mer même, et jusqu'aux replis les plus secrets du Tartare." [5, 245] Ma bouche allait s'ouvrir; l'hésitation se peignait sur mon visage. "Nymphe, dit-elle, il est une chose, je ne sais laquelle, que tu peux pour moi." Trois fois je voulus lui promettre mon aide, trois fois ma langue s'arrêta; je tremblais à l'idée d'exciter le courroux du grand Jupiter. "Viens à mon secours, dit-elle, je te supplie; ton intervention sera ignorée;" [5, 250] et, en même temps, elle me le jura par la divinité du Styx. "Je satisferai à ta demande, lui dis-je, à l'aide d'une fleur qui m'est venue des champs d'Olène; elle est unique dans nos jardins; celui qui m'en fit don me dit: "Touche avec cette fleur une génisse; fût-elle stérile, elle sera mère." J'obéis, je touchai la génisse, et elle devint mère aussitôt." [5, 255] Ma main, sur-le-champ, déchire les liens qui retiennent la fleur à sa tige; je touche la déesse, et cet attouchement a fécondé son sein. Déjà, portant un fruit dans ses entrailles, elle parcourt la Thrace et la rive gauche de la Propontide; ses voeux sont accomplis, Mars a vu le jour.
Ce dieu, se souvenant qu'il me doit sa naissance, m'a dit: [5, 260] "Toi aussi tu auras une place dans la cité de Romulus." Peut-être crois-tu que mon empire s'étend seulement sur les fleurs dont on tresse les délicates guirlandes; les campagnes aussi reconnaissent ma divinité. Si les blés ont bien fleuri, les granges seront pleines; si la vigne a bien fleuri, vous aurez du vin; [5, 265] si les oliviers ont bien fleuri, l'année prodiguera mille trésors; enfin, les richesses de l'automne ne font que tenir les promesses de la saison qui m'appartient. Si la fleur a souffert, les vesces et les fèves périssent, ainsi que les lentilles sur tes bords, ô Nil à la source lointaine! Le vin lui-même, renfermé avec tant de soin dans les vastes celliers, le vin se couvre de fleurs; [5, 270] il se trouble et se voile d'un nuage à la surface des tonneaux. Le miel est un de mes présents; c'est moi qui appelle, vers la violette et le cytise, et sur les branches touffues du thym, l'abeille qui donnera le miel. C'est enfin moi qui préside à ces belles années de la jeunesse où la vie est surabondante, où le corps est dans toute sa vigueur."
[5, 275] Ainsi parlait la déesse. Je l'admirais en silence. "Tu peux m'interroger, dit-elle, si des questions se présentent à ton esprit. "Apprenez-moi, ô déesse, l'origine des jeux." Je finissais à peine qu'elle poursuivit ainsi: "Il fut un temps où tous les raffinements d'une vie somptueuse étaient encore inconnus; [5, 280] la richesse consistait en troupeaux ou en vastes domaines; de là même dérivent les mots qui servaient à désigner les riches et à nommer l'argent. Mais déjà on ne se faisait pas scrupule d'acquérir aux dépens d'autrui. Mener ses troupeaux dans les pâturages de l'état était devenu une habitude; longtemps on la toléra, longtemps on la laissa impunie. [5, 285] Le peuple n'avait préposé personne à la garde du domaine public, et c'était simplicité que de paître ses boeufs dans son propre héritage. Cette licence fut enfin dénoncée aux Publicius, édiles du peuple; jusque-là, nul ne l'avait osé. Le peuple fut saisi de la cause; les coupables furent condamnés à l'amende; [5, 290] on paya un juste tribut d'éloges à ceux qui avaient pris soin de la chose publique. L'amende me fut attribuée; et, par une faveur insigne, en mémoire de ce triomphe, on institua de nouveaux jeux. Avec l'autre partie, on adoucit la pente, alors très escarpée, du rocher où passe aujourd'hui un de nos chemins fréquentés, appelé la Pente publicienne." -- [5, 295] "Ces jeux ne sont-ils pas revenus chaque année?" -- "Non," dit la déesse; puis elle ajouta: "Nous aussi nous sommes sensibles aux honneurs; nous aimons les fêtes et les sacrifices, et l'ambition n'est pas sans chatouiller le coeur même des immortels. Avez-vous irrité les dieux par quelque offense, [5, 300] apaisés par une victime, on les a vus souvent oublier le délit. Souvent j'ai vu Jupiter, prêt à lancer la foudre, retenir son bras, désarmé par un peu d'encens. Mais sommes-nous délaissés, des châtiments sévères vengent notre injure, et il n'est plus de bornes à notre aveugle courroux. [5, 305] Vois Méléagre, le petit-fils de Thestius; quoique absent, la flamme fatale le consume, parce qu'on a laissé éteindre le feu sacré sur l'autel de Phébé.
Vois le petit-fils de Tantale: la même déesse retient ses vaisseaux immobiles au rivage; c'est une vierge, et deux fois pourtant elle venge l'affront fait à ses autels. Malheureux Hippolyte! quand tes chevaux, emportés par la frayeur, déchiraient ton corps, [5, 310] n'as-tu pas regretté de n'avoir pas sacrifié à Dioné? Il serait trop long de rappeler ici quelles peines ont suivi d'autres négligences encore. Moi aussi je fus oubliée par le sénat romain; comment faire éclater mon ressentiment? Quelle vengeance tirer de mon injure? [5, 315] Dans ma tristesse, les soins de mon empire cessèrent de me toucher; je ne veillai plus sur les campagnes, je ne m'intéressai plus aux fertiles jardins. Alors tu aurais vu les lis tomber, les violettes se flétrir, et la tige du safran pourpré s'incliner languissante. Souvent Zéphire me dit: "Ne détruis pas ainsi [5, 320] toi-même les présents de l'hyménée"; ces présents n'avaient plus de prix pour moi. Les oliviers fleurissaient, des vents cruels les dévastent; les moissons fleurissaient, la grêle détruit les trésors de Cérès; la vigne donnait des espérances, l'Auster couvre le ciel d'épais nuages, et toutes les feuilles sont emportées par une pluie soudaine. [5, 325] Ce n'est pas moi qui le voulais ainsi; je ne suis pas impitoyable dans ma colère; seulement, je ne pris nul souci de conjurer ces fléaux. Le sénat s'assembla, et vota des fêtes annuelles à ma divinité si la fleur était belle cette année. J'accueillis cette promesse, [5, 330] et le consul Laenas, et son collègue Postumius célébrèrent les jeux en mon honneur."
Je voulais demander pourquoi, dans ces jeux, la licence est plus grande, et la plaisanterie plus effrontée; il me revint à l'esprit que Flore n'est pas une divinité sévère, et que ses dons servent à parer nos plaisirs. [5, 335] Les fronts se couronnent d'un tissu de fleurs; les tables splendides disparaissent sous une pluie de roses; le convive, les cheveux ceints de guirlandes que retiennent les filaments du tilleul, danse, agité par les fumées du vin, et, dans ses mouvements désordonnés, il ne suit d'autre maître que l'ivresse. L'amant, ivre aussi, chante sur le seuil inexorable de sa belle maîtresse; [5, 340] de légères couronnes se mêlent à sa chevelure parfumée. Toute affaire sérieuse est suspendue pendant que les fronts portent ces guirlandes, et l'eau limpide n'est pas le breuvage de ceux qui se couronnent de fleurs. La rose ne plaît aux yeux des convives que quand tu ne mêles pas, ô Achéloüs, ton onde au jus des raisins. [5, 345] Bacchus aime les fleurs, et la constellation d'Ariane peut t'apprendre que les couronnes lui plaisent aussi. Flore demande au théâtre un ton badin, et il ne faut pas la ranger, croyez-moi, parmi les déesses qui chaussent le cothurne.