Fastes (Fasti) (page 12)
LIVRE SIXIÈME (suite)
À pareil jour, Brutus, vainqueur des Callaïques, prit le surnom de Callaicus, et arrosa la terre d’Espagne du sang des ennemis. Mais souvent la tristesse vient se mêler à nos joies, afin que le peuple ne s’abandonne pas sans réserve à l’enivrement des fêtes triomphales. [6, 465] Sur les bords de l’Euphrate, Crassus perd ses aigles, son fils, toute son armée ; lui-même, le dernier, il reçoit le coup mortel. "Parthe, dit la déesse, pourquoi t’enorgueillir ? tu les rendras, ces aigles, et un héros vengeur viendra te demander compte de la mort de Crassus. "
Aussitôt qu’on a enlevé les guirlandes de violettes à l’animal aux longues oreilles, [6, 470] et que les rudes meules broient de nouveau les grains de Cérès, on entend dire au nocher, assis près de la poupe. "Nous verrons le Dauphin quand la nuit humide aura chassé le jour. "
Déjà, phrygien Tithon, tu te plains d’être abandonné de ton épouse ; l’astre vigilant du matin sort des mers de l’orient. [6, 475] Allez, bonnes mères, voici les Matralia, votre fête ; allez offrir les gâteaux dorés à la déesse thébaine. Il est une place célèbre qui tient aux ponts et au grand Cirque ; le boeuf qu’on y voit lui a donné son nom. C’est là qu’en ce jour même [6, 480] Servius, dit-on, de ses mains qui portaient le sceptre, consacra un temple à Matuta, mère vénérable. Quelle est cette déesse ? Pourquoi refuse-t-elle, ainsi qu’on le sait, l’entrée de son temple aux servantes ? Pourquoi doit-on cuire au feu les gâteaux qui lui sont offerts ? Bacchus, qui mêles à tes cheveux les feuilles du lierre et les grappes de la vigne, si cette demeure est la tienne, dirige la course de mon navire.
[6, 485] Jupiter avait cédé à la prière de Sémélé, et Sémélé avait péri dans les flammes ; enfant, tu es confié aux mains d’Ino, elle te nourrit, t’environne de soins vigilants. Junon s’irrite de lui voir élever le fils qui a survécu à sa rivale ; mais ce fils était pour Ino le sang même d’une soeur. Voici qu’Athamas est tourmenté par les furies, obsédé par un fantôme trompeur ; [6, 490] tu tombes, jeune Léarque, sous la main d’un père. La mère affligée avait donné la sépulture aux mânes de Léarque, et accompli tous les devoirs funèbres auprès de ce triste bûcher ; elle s’élance aussitôt, sans réparer le désordre que sa main égarée vient de porter dans ses cheveux ; elle va, ô Mélicerte, te saisir dans ton berceau. [6, 495] Il est un espace étroit, barrière où se brisent deux mers, langue de terre battue des deux côtés par les flots. C’est là qu’elle court, serrant son fils entre ses bras d’une étreinte désespérée, et de la plus haute cime elle se précipite avec lui au sein des ondes. Ils tombent sans blessure ; Panope et les cent nymphes ses soeurs les reçoivent [6, 500] et les portent sans secousse à travers leur humide empire. Celle qui plus tard devait s’appeler Leucothoé, l’enfant qui devait s’appeler Palémon, arrivent vers l’embouchure du Tibre aux nombreux tourbillons. Là s’élevait un bois ; on ne sait s’il portait le nom de Sémélé ou de Stimula ; c’était la demeure des Ménades ausoniennes : [6, 505] Ino leur demande quelle nation habite ces lieux ; elle apprend que ce sont des Arcadiens, et qu’Évandre est le souverain du pays. Cependant la fille de Saturne, sans se faire connaître pour déesse, excite les bacchantes du Latium par de perfides mensonges : "O coeurs trop faciles à surprendre, et déjà trompés ! [6, 510] Cette étrangère n’est point une amie qui vient se mêler à nos choeurs. Elle a recours à la ruse pour arriver à connaître nos rites sacrés. Que l’enfant qui l’accompagne nous réponde de ses desseins sacrilèges. " À peine elle finissait, les Thyades, les cheveux épars sur leurs épaules, remplissent l’air de hurlements, [6, 515] agitent leurs mains menaçantes et s’efforcent d’arracher l’enfant à sa mère. Celle-ci appelle à son secours des divinités qu’elle ne connaît pas encore ; dieux de ces contrées, s’écrie-t-elle, et vous qui les habitez, secourez une mère infortunée. Ses cris vont retentir jusque dans les rochers de l’Aventin, qui s’élève à peu de distance. Le héros du mont Oeta avait conduit sur ce rivage les troupeaux ravis en Ibérie ; [6, 520] il entend cette voix, et s’empresse d’accourir. À l’arrivée d’Hercule, ces femmes, qui allaient s’abandonner à une violence furieuse, fuient honteusement. Que cherches-tu, ô soeur de la mère de Bacchus ? (car il l’avait reconnue) ; serait-ce la même divinité qui nous persécute tous deux ? [6, 525] Ino l’instruit d’une partie de ses malheurs, mais il en est qu’elle n’ose révéler en présence de son fils ; elle a honte de s’être laissée aller à un crime où l’ont poussée les furies.
Cependant la renommée, agitant ses ailes rapides, vole, et déjà, Ino, mille bouches ont répété ton nom. On raconte qu’alors tu reçus l’hospitalité sous le toit protecteur de Carmenta, [6, 530] et que là tu apaisas ta longue faim. On dit que la prêtresse tégéenne te présenta des gâteaux pétris à la hâte de ses mains, cuits au feu, soudain rallumé dans son foyer. Aujourd’hui encore, aux fêtes des Matralies, les gâteaux sont une offrande agréable à la déesse ; des mets apprêtés avec art lui auraient moins plu que ce présent rustique. [6, 535] "Maintenant, dit-elle, ô prêtresse inspirée, révèle-moi, autant qu’il t’est permis, mes destinées à venir ; ajoute, je te prie, ce bienfait à celui de l’hospitalité. " Aussitôt Carmenta évoque en son sein tout ce qu’elle a de divin, tout ce qu’elle tient des cieux ; et bientôt elle est possédée tout entière du dieu qui l’inspire : à peine est-elle semblable à elle-même, après ce changement soudain, [6, 540] tant elle est devenue et plus sainte et plus grande ! "Que mes paroles apportent la joie ! Ino, dit-elle, sois heureuse, tes épreuves sont finies ; sois toujours propice à cette nation. Tu seras une divinité de la mer ; la mer aussi sera le séjour de ton fils. Changez de nom au milieu de ces eaux qui vont vous recevoir. [6, 545] Les Grecs t’appelleront Leucothoé, et nos peuples Matuta ; ton fils aura sur nos ports une autorité souveraine. Palémon est son nom dans votre langue ; il prendra ici le nom de Portunus. Allez et soyez tous deux, je vous prie, génies protecteurs de nos contrées. " Tous deux ont consenti, tous deux s’engagent par une promesse solennelle ; ils cessent de souffrir ; [6, 550] leurs noms sont changés ; l’un est devenu un dieu, et l’autre une déesse.
Mais vous demandez quel est le motif qui lui fait repousser les servantes ? la haine ; et la cause de cette haine, je la dirai, si elle le permet. Une des femmes qui te servaient, ô fille de Cadmus, s’était livrée plus d’une fois aux embrassements de ton époux ; [6, 555] elle était aimée en secret de l’infidèle Athamas ; elle lui révèle que les laboureurs reçoivent des semailles desséchées par le feu. Ino refuse de l’avouer, mais la renommée l’accuse, voilà pourquoi les servantes sont l’objet de son aversion. Cependant, que la tendre mère n’invoque pas cette déesse pour ses propres enfants ; [6, 560] elle-même fut une mère si malheureuse ! Ce sera sous de plus heureux auspices que les enfants d’une autre mère lui seront recommandés ; elle fut plus utile à Bacchus qu’aux fruits mêmes de son hyménée.
C’est elle, dit-on, ô Rutilius, qui t’adressa ces parole. "Où cours-tu, consul ? tu tomberas, le jour de ma fête, sous les coups du Marse ennemi ! ". [6, 565] La fatale prédiction s’accomplit, et l’on vit le fleuve Tolène rouler des ondes rougies de sang. L’année suivante, au retour de la même aurore, la mort de Didius est un nouveau triomphe pour nos ennemis.
Le même roi te consacre le même jour, ô Fortune, et te donne un temple en ce même lieu. [6, 570] Mais dans l’enceinte même de l’édifice, quel est celui que nous cachent des toges amoncelées ? C’est Servius ; tous le savent ; mais pourquoi est-il caché ? Sur ce point, les esprits se partagent, et moi-même je reste incertain. Serait-ce que la déesse n’ose avouer qu’à demi ses furtives amours et rougit d’avoir accordé à un mortel les faveurs d’une habitante des cieux ? [6, 575] Elle brûla en effet pour ce roi de la plus ardente passion ; ce fut le seul homme pour lequel elle ne fut point aveugle. La nuit elle avait coutume de s’introduire dans le palais par une étroite fenêtre ; d’où est venu le nom de la porte Fenestella.
Elle a honte maintenant, et couvre d’un voile ces traits qu’elle a chéris ; [6, 580] c’est à peine assez de plusieurs toges pour dérober cette tête royale à nos regards. Serait-il plus vrai de dire qu’après les funérailles de Tullius, le peuple, au désespoir d’avoir perdu ce prince ami de la paix, ne gardant aucune mesure dans son affliction, et la sentant renaître à l’aspect seul de son image, il fallut la couvrir sous un amas de vêtements ?
[6, 585] La troisième cause qui me reste à chanter semble m’ouvrir une plus vaste carrière ; pourtant il est des bornes que mes coursiers contenus par les rênes ne franchiront pas.
Tullia, dont le nouvel hymen n’a pu s’accomplir que par un crime, excite sans relâche par ses discours l’ambition de son époux. "Était-ce donc pour vivre dans le respect de tous les devoirs, que nous avons uni ceux qui étaient dignes l’un de l’autre, [6, 590] en égorgeant toi ma soeur, moi ton frère ? Il fallait laisser la vie à ton épouse, à mon époux, si notre main ne devait pas frapper plus haut ! Que la tête et le trône de mon père soient mon présent nuptial ; si tu es un homme, va, prends la dot que je t’annonce. [6, 595] Le crime est un acte de roi, deviens roi par le meurtre de ton beau-père, et que nos mains soient arrosées par le sang paternel. " Excité par de tels discours, Tarquin, sujet audacieux, va s’asseoir sur le trône royal ; le peuple étonné court aux armes ; de là, du sang, des meurtres ; la vieillesse succombe ; [6, 600] le gendre superbe saisit le sceptre arraché à son beau-père ; lui-même, égorgé au pied du mont Esquilin, où était son palais, il frappe de son front la terre et tombe ensanglanté. Sa fille, portée sur un char, traversait les rues, fière et la tête levée, pour se rendre au palais paternel. [6, 605] À la vue du cadavre, celui qui conduit le char s’arrête et ne peut retenir ses larmes ; elle l’apostrophe en ces mots : "Marche, ou ta pitié va être chèrement payée ; va, te dis-je, et que la roue, dût-elle résister, passe sur son visage même ! " Il nous reste de cette action un témoignage authentique ; c’est le nom de Scélérate donné [6, 610] à la rue même, flétrissure éternelle du forfait qui l’a souillée ! Cependant Tullia ose encore entrer dans le temple élevé par son père ; je vais raconter un prodige, et pourtant mon récit ne sera point mensonger. Une statue, assise sur un trône, représentait Tullius ; on rapporte qu’elle porta une main devant ses yeux, [6, 615] et l’on entendit une voix qui disait : "Voilez notre visage, pour que nos regards ne rencontrent point cette fille criminelle ! " On le couvre à l’instant de vêtements ; la Fortune défend que jamais on les enlève, et du fond de son sanctuaire, elle-même parle ainsi : "Du jour où le visage de Servius paraîtra pour la première fois découvert, [6, 620] on commencera à perdre toute pudeur. Matrones, gardez-vous de toucher à ces vêtements d’une main coupable ; qu’il vous suffise de prononcer les prières solennelles, et que la toge romaine ne cesse jamais de couvrir la tête de celui qui fut le septième roi de notre cité. "
[6, 625] Quand ce temple fut consumé par un incendie, le feu épargna la statue ; Vulcain vint lui-même au secours de son fils. Car Vulcain est le père de Tullius ; sa mère fut Ocrésia, de Corniculum, femme remarquable par sa beauté. Un jour Tanaquil, ayant disposé les choses sacrées, [6, 630] lui ordonna de répandre du vin sur le foyer, orné déjà pour la cérémonie sainte. Soudain, du milieu des cendres apparaît l’image obscène d’un membre viril ! Était-ce une réalité ou seulement une vision trompeuse ? C’était plutôt une réalité. Sur l’ordre de sa maîtresse la captive le reçoit dans son giron ; bientôt elle a conçu Servius, qui naît ainsi d’un germe divin. [6, 635] On reconnut quel dieu était son père, quand une flamme brillante vint effleurer la tête de l’enfant, et que l’extrémité de sa chevelure parut toute en feu.
Livie te consacre un temple, ô déesse Concorde ; témoignage solennel de l’union qui règne entre elle et son époux bien-aimé. Cependant apprenez, races futures, [6, 640] qu’un immense palais s’élevait aux lieux occupés aujourd’hui par le portique de Livie. Ce palais seul avait été comme une ville à construire, et il est plus d’une cité qui ne remplirait pas l’espace qu’il occupait. On le rasa, non que le possesseur fût accusé d’aspirer à la royauté, mais comme monument d’une somptuosité dangereuse. [6, 645] César fut assez ferme pour ordonner l’anéantissement de ces immenses travaux, et pour sacrifier toutes ces richesses dont il était héritier. Telle est la vraie censure ; ainsi sont puissants les exemples quand le gardien des lois exécute le premier ses propres commandements.
Le jour suivant ne me présente aucun souvenir digne d’être rappelé. [6, 650] Aux ides, un temple a été consacré en l’honneur de Jupiter Invincible.
Le moment est venu où je dois parler des Quinquatries ; c’est à toi, maintenant, blonde Minerve, à seconder mes efforts. "Pourquoi le joueur de flûte se promène-t-il ainsi à l’aventure dans tous les quartiers de la ville ? Que signifient ces masques, cette longue robe ? " [6, 655] Telle fut ma prière, telle fut la réponse que m’adressa la déesse du lac Triton ; puissé-je rapporter fidèlement ses doctes paroles !
"Au temps de nos antiques aïeux, on avait souvent recours au joueur de flûte, et longtemps il fut en grand honneur. La flûte chantait dans les temples, elle chantait dans les jeux, [6, 660] elle chantait dans les lugubres funérailles. Sa peine bien payée lui semblait un plaisir ; mais des temps arrivèrent ensuite où cet art, apporté de la Grèce, dut tomber tout à coup. Il faut ajouter qu’un édile avait astreint à dix le nombre de ceux qui pourraient accompagner le cortège des funérailles. [6, 665] Exilés volontaires, ils quittent la ville et se retirent à Tibur : il fut un temps où Tibur était un lieu d’exil. L’absence du joueur de flûte se fait sentir à la scène, et près des autels, il ne marche plus à la suite de ce lit suprême où sont portés les morts. Un homme digne d’une condition plus relevée avait été esclave [6, 670] à Tibur ; mais depuis longtemps il était libre ; il prépare un festin à sa campagne, il invite la troupe mélodieuse, et elle veut s’asseoir au banquet. Il est nuit, et déjà les yeux et les esprits sont troublés des vapeurs du vin ; un messager entre et prononce ces mots qu’on lui a dictés d’avance : [6, 675] "Eh bien, qu’attends-tu pour congédier les convives ? Voici que ton patron va venir. " Aussitôt les convives se soulèvent en chancelant, le vin capiteux qu’ils ont bu leur pèse ; leurs pieds mal assurés tantôt les soutiennent et tantôt s’y refusent. "Retirez-vous, dit l’hôte" ; et comme ils se mouvaient à peine, [6, 680] il les fait déposer sur un chariot qu’une vaste claie recouvrait tout entier. Le temps, le mouvement, l’ivresse, tout les porte au sommeil, et la troupe enivrée croit qu’on la ramène à Tibur. Mais bientôt elle entre dans Rome par les Esquilies, et, au point du jour, le char se trouve au milieu du Forum. [6, 685] Afin de tromper le sénat et par le nombre et par les apparences, Plautius ordonne qu’ils se couvrent le visage d’un masque, que d’autres personnes se joignent à eux, et que tous soient vêtus de longues robes, pour que les joueuses de flûte puissent grossir encore le cortège ; il espère qu’ainsi leur retour passera inaperçu, et qu’on ne l’accusera pas [6, 690] de les avoir rappelés malgré la défense de son collègue. L’expédient est approuvé ; on leur permet aux ides de paraître sous ce déguisement et de préluder, avec les anciennes mélodies, à des chansons joyeuses. "
Minerve venait de m’instruire. Il me reste encore, lui dis-je, à vous demander pourquoi ce jour s’appelle les Quinquatries. [6, 695] "C’est sous ce même nom, répondit-elle, que nos fêtes sont célébrées en Mars. Apprends aussi que c’est à moi que la troupe de ces musiciens doit l’invention de son art. C’est moi qui la première, perçant de quelques trous une branche de bois, en ai fait une longue flûte d’où s’échappaient des sons divers. Cette harmonie me plaisait ; mais ayant vu mon image réfléchie par les eaux limpides, [6, 700] je m’aperçus du gonflement de mes joues virginales. À ce prix, l’art me semblait chèrement acheté ; Adieu ma flûte, m’écriai-je, et elle alla tomber sur les gazons du rivage. Un satyre la trouve et d’abord la considère avec étonnement ; il ne sait comment s’en servir ; il découvre que le souffle en fait sortir un son ; [6, 705] tantôt ses doigts donnent passage à l’air, tantôt ils le compriment, et déjà il s’enorgueillit de son talent au milieu des nymphes. Bientôt il provoque Phébus lui-même ; il est vaincu par Phébus, et pendu ; et le fer sépare la peau de ses membres. Mais toujours c’est à moi que sont dues la découverte et l’invention de l’instrument mélodieux ; [6, 710] voilà pourquoi ma fête est célébrée aussi par ceux qui cultivent cet art. "
Voici le troisième jour, et l’on te verra, Thyène, une des sept Dodonides, paraître sur le front du taureau qui porta la fille d’Agénor. C’est en ce jour, ô Tibre, que les ondes du fleuve de l’Étrurie portent à la mer les souillures du temple de Vesta. [6, 715] Si l’on peut se fier aux vents, nochers, livrez vos voiles aux zéphyrs ; demain ce vent soufflera sur les flots où vous l’attendez.
Mais quand le père des Héliades aura plongé ses feux dans les ondes, et que les deux pôles seront couronnés d’étoiles brillantes, le fils d’Hyriée lèvera de terre ses bras vigoureux.
[6, 720] La nuit suivante, on apercevra le Dauphin. Cette constellation a vu jadis dans tes plaines, ô terre d’Algide, la déroute des Èques et des Volsques. Illustré par ce succès remporté presque sous les murs de Rome, tu rentras en triomphe, Tubertus, porté sur un char attelé de chevaux blancs.
[6, 725] Déjà il ne reste plus, pour achever le mois, que deux fois six jours ; à ce nombre ajoutez encore un jour, ce sera le moment où le soleil quitte les Gémeaux pour rougir de ses feux le signe du Cancer ; le culte de Pallas est institué sur le mont Aventin.
Voici l’épouse de ton fils, ô Laomédon, qui sort de sa couche ; la nuit s’enfuit devant elle, [6, 730] et l’humide rosée a cessé d’étinceler dans les prairies ; un temple est consacré à Summanus, quel que soit ce dieu, à l’époque où Pyrrhus était la terreur des Romains.
Mais quand Galatée aura de nouveau revu l’aurore au sein des ondes paternelles, et que la terre jouira en paix des douceurs du sommeil, [6, 735] on verra surgir à l’horizon le jeune homme que la foudre de son aïeul a frappé, et lever ses mains enlacées par deux serpents. On sait l’amour de Phèdre, on sait le fatal égarement de Thésée ; trop crédule, il dévoue son fils à la mort. Hippolyte, qui n’a pu être pieux et chaste impunément, se rendait à Trézène ; voici qu’un taureau sort du sein des flots [6, 740] que sa poitrine brise et partage : les chevaux s’inquiètent, s’épouvantent ; leur maître s’efforce en vain de les retenir, ils l’emportent à travers les pierres et les durs rochers. Hippolyte tombe de son char, il s’embarrasse dans les rênes, et son corps, traîné avec violence, est déchiré en lambeaux sanglants ; [6, 745] il expire, et Diane fait éclater son indignation. "Cessez de vous affliger, lui dit le fils de la nymphe Coronis ; je rendrai la vie à ce pieux enfant, et je guérirai ses blessures ; mon art triomphera de sa cruelle destinée. Aussitôt il tire de ses coffrets d’ivoire des simples [6, 750] dont les mânes de Glaucus avaient autrefois senti la vertu salutaire, quand un augure alla chercher ces herbes, objet de son étude, et qu’un serpent dut une nouvelle existence au bienfait d’un autre serpent. Trois fois il touche la poitrine du jeune homme, trois fois il prononce les paroles qui rappellent à la vie, et déjà celui-ci relève sa tête, qui posait sur la terre. [6, 755] "Ton bois sacré, déesse de Dictynne, le cache sous ses ombrages solitaires ; c’est Virbius au lac d’Aricie. Mais Clymenus et Clotho s’indignent, l’une de ce qu’on a renoué le fil coupé par ses ciseaux, l’autre de ce qu’on a porté atteinte aux droits de son empire. " Jupiter, craignant les dangers d’un tel exemple, lance [6, 760] ses foudres contre celui à qui son art a révélé de trop puissants secrets. Tu te plaignais, ô Phébus ; mais Esculape est dieu. Cesse d’être irrité contre ton père ; ce qu’il défend qu’on fasse, lui-même le fait en ta faveur.
Quoiqu’il vous tarde, ô César, de courir à la victoire, gardez-vous, croyez-moi, de déployer les enseignes si les auspices sont contraires ! [6, 765] Songez à Flaminius, au lac Trasimène ; ils vous disent assez que plus d’une fois les dieux bienveillants se servent des oiseaux pour nous avertir de leur volonté. Si vous demandez à quel moment autrefois la témérité d’un chef causa ce revers ? ce fut le huitième jour avant la fin de ce mois.
Le jour suivant est plus heureux ; Masinissa triomphe de Syphax ; [6, 770] Asdrubal tombe percé de ses propres armes.
Le temps coule, les années nous vieillissent sans bruit ; et, dans leur fuite rapide, nous n’avons point de frein pour retenir les jours. Voici déjà les fêtes de Fors Fortuna ; qu’elles sont vite revenues ! Sept jours encore, et Juin sera fini. [6, 775] Allez, Romains, honorez avec joie la déesse Fors ; son temple, sur la rive du Tibre, est le présent d’un roi. Traversez à pied les ponts, ou passez le fleuve sur une barque rapide, et n’ayez pas honte de revenir ivres dans vos demeures. Que des nacelles couronnées de fleurs portent les festins et les jeunes convives, [6, 780] et que le vin soit bu à longs traits sur la surface des eaux. Le peuple fête cette déesse, parce que le fondateur de son temple fut, dit-on, un plébéien, qui, de la condition la plus humble, s’éleva jusqu’au trône des rois. Cette fête aussi est chère aux esclaves, parce que c’est le fils d’une esclave, c’est Tullius, qui consacra ce temple voisin de nos murs à l’inconstante divinité.
[6, 785] J’entends un convive qui revient plus que désaltéré, d’une maison des faubourgs, jeter ces paroles aux étoiles : "Ta ceinture se cache maintenant, Orion ; peut-être se cachera-t-elle demain encore ; mais ensuite je la verrai" S’il n’eût pas été ivre, [6, 790] il aurait ajouté que le temps du solstice revenait avec ce jour.
Le jour suivant, les Lares ont reçu un temple aux lieux où d’habiles mains tressent d’innombrables guirlandes. Cette époque est celle aussi où Romulus jeta les fondements d’un temple pour Jupiter Stator, en face du mont Palatin.
[6, 795] Il restait au mois autant de jours qu’il y a de noms pour compter les Parques, quand on te consacra un temple, ô Quirinus, orné de la trabée.
Demain est le jour où reviennent les calendes juliennes ; soutenez-moi, muses, jusqu’à la fin de ces chants. Dites-moi, déesses du mont Pierus, pourquoi nous voyons à la tête de vos choeurs [6, 800] ce héros qu’une marâtre, enfin vaincue, ne reçut que malgré elle dans les cieux ? Ainsi parlai-je ; ainsi me répondit Clio : "Tu vois un monument élevé par l’illustre Philippe ; c’est de lui qu’est née la chaste Marcia ; Marcia qui doit aussi son nom à Ancus, le prêtre-roi. Sa beauté égale la noblesse de sa naissance ; [6, 805] son âme est digne de sa beauté ; ainsi tout la distingue, l’âme, la naissance, et la beauté. Ne croyez pas que les éloges donnés à ses charmes soient inconvenants ; nous ne craignons pas de louer de leur beauté, même les grandes déesses. Philippe autrefois prit pour épouse la soeur de la mère de César. [6, 810] O femme glorieuse et digne de cette famille sacrée ! " Ainsi chanta Clio, ses doctes soeurs applaudirent ; Hercule aussi l’approuva d’un signe de tête, et ses doigts firent résonner les cordes de la lyre.
(1) Le stryge est l’orfraie de Buffon.